Lu par Nicolas Saudray
Mai 2026
Sylvie Bermann offre un remarquable exemple de l’avènement des femmes dans la très haute fonction publique. Née en 1953, ayant étudié le chinois à Langues O (Inalco), et prolongé cette étude par un an de séjour sur place, elle a été notre ambassadrice à Pékin (2011-2014), à Londres (2014-2017) et à Moscou (2017-2019). Ce qui lui a valu d’être la première femme élevée au rang d’ambassadeur de France.
Elle maîtrise la langue chinoise. Une grand-mère russe lui a aussi donné accès à la langue de Pouchkine.
Son récent livre est consacré aux relations russo-chinoises sur quatre siècles. L’actuelle bonne entente ne doit pas faire illusion : la plupart du temps, ces relations ont été mauvaises. Une première cause tient au fait que la Sibérie orientale a été conquise par les Russes (mort du cosaque Emak en 1584) aux dépens des Mongols, lesquels faisaient partie de la zone d’influence chinoise depuis la dynastie de Gengis Khan. La côte pacifique a été atteinte par les envahisseurs en 1639. Les empereurs de Chine n’ont pas su ou n’ont pas voulu faire obstacle à cette expansion. La province maritime, capitale Vladivostok, a été officiellement annexée par le tsar en 1860, alors qu’auparavant, elle était officiellement chinoise.
Je prends la parole un instant pour renforcer ces remarques de l’auteure. L’actuelle Sibérie, étirée jusqu’au Pacifique, constitue une véritable anomalie historique et culturelle. La géographie permettait sans doute à l’ancienne Moscovie d’occuper la Sibérie occidentale, et peut-être aussi la Sibérie centrale. Elle commandait en revanche une Sibérie orientale rattachée à Pékin.
Revenons au livre. En 1900, lors de la répression de la révolte des Boxers, le corps expéditionnaire russe se montre le plus actif, avec celui du Japon. Il est bien plus ravageur que celui de la France.
Dans les années 1930, à nouveau contre le Japon, Staline choisit comme allié Tchang-kaï-chek, de préférence à Mao. En effet, il ne prend pas au sérieux le communisme rural de l’auteur de la Longue Marche et de ses amis. D’après Max et Engels, le communisme ne peut être qu’industriel.
Durant les années qui suivent la Seconde guerre mondiale et la défaite de Tchang-kaï-chek, Mao vainqueur collabore avec Staline. Mais ses collaborateurs et lui-même sont humiliés par l’attitude protectrice des Russes, par leur manque d’égards envers la Chine, par leurs critiques doctrinales. Après la mort du dictateur, en 1956, ils virent de bord et se mettent à attaquer l’URSS – du moins en paroles. Le Grand bond et la Révolution culturelle de Mao, si coûteux en termes de vies humaines et de bonheurs familiaux, ne bénéficient d’aucun appui idéologique de Moscou. Un peu plus tard, le nouveau dirigeant, Deng Xiaoping se rapproche des Occidentaux, et reçoit Nixon à Pékin en 1972, alors que les Soviétiques conservent leur attitude glaciale envers l’Ouest.
Mais les progrès foudroyants de l’industrie chinoise, meurtriers pour les industries occidentales, ont fini par avoir raison de ce rapprochement.
L’actuelle idyllle sino-russe résulte d’une part des ambitions de V. Poutine (Géorgie, Crimée, Ukraine), qui ne gênent pas Pékin, vu l’éloignement des contrées concernées, d’autre part des limites que Washington et l’Union européenne tentent d’apporter à l’expansion chinoise. Face à l’opposition occidentale, les deux empires orientaux se trouvent tout naturellement conduits à s’appuyer l’un sur l’autre. À ce facteur déjà suffisant en soi ajoute, de manière inattendue, une affinité inattendue entre les deux despotes. Poutine est né en 1952, et Xi-Jinping, en 1953 (Trump, par comparaison, en 1946). Contrairement aux coutumes et l’empire du Milieu, le Chinois et le Russe ont pris l’habitude de se rencontrer en couples. Sylvie Bermann note qu’ils se sont vus ainsi à quarante reprises.
On se leurrerait en croyant que ce sont les excentricités de Donald Trump qui ont jeté l’un dans les bras de l’autre, et réciproquement. L’attirance était déjà évidente du temps de Joe Biden, pour les mêmes raisons.
Sylvie Bermannn prend très au sérieux le traité de 2004-2008 censé mettre un terme définitif au contentieux frontalier entre les deux empires. La Chine (Mandchourie) s’est vu restituer les îles du fleuve Amour. En contrepartie, elle a renoncé solennellement à toute revendication sur la province de Vladivostok. L’auteure rappelle à ce sujet que la natalité, en Chine, a baissé en-dessous du seuil de renouvellement, et donc que la pression démographique va baisser dans ce pays. Pour ma part, je serai moins affirmatif. Dans l’immédiat, le manque d’enfants se traduit pour les Chinois par un supplément de puissance, car ils n’ont plus à s’occuper d’eux et deviennent plus disponibles pour d’autres tâches. En outre, il est vraisemblable que la Chine fera appel dans quelque tmpsà des migrants du Vietnam, des Philippines, d’Indonésie. D’autre part, la Sibérie orientale se vide peu à peu, car ses habitants russes ont perdu les privilèges qui leur avaient été accordés du temps de Staline pour compenser l’éloignement et le climat. Dès lors, la tentation d’une expansion chinoise vers le nord peut, me semble-t-il, reparaître et, de nouveau, mais à un terme imprévisible, dégrader les relations entre les deux empires.
Sylvie Bermann, L’Ours et le Dragon,
Tallandier, 2025, 288 pages, 21,90 euros.