Le modèle chinois

Par Michel Cotten

Spécialiste des collectivités locales, Michel Cotten a donné plusieurs conférences en Chine. Elles ont été l’occasion de diverses rencontres. À l’époque, le pays de Confucius connaissait une ascension triomphante. Notre regretté ami n’a pas été témoin du ralentissement économique actuel, ni des troubles de Hong-Kong, ni, plus récemment, du coronavirus, auteur d’une sorte de pneumonie, dont la menace a fait fuir en quelques jours cinq millions d’habitants de la ville de Wou Han. Mais ces péripéties n’auront sans doute pas d’incidence majeure à moyen ou long terme. Aussi les observations souvent piquantes présentées par  Michel Cotten en novembre 2010 nous paraissent-elles conserver toute leur valeur, à une exception près : la règle de l’enfant unique a été assouplie (sans que cela provoque un rebond des naissances).
                                                                                                                                       Le site Montesquieu, janvier 2020 

 

Le Parti Communiste Chinois vient d’adopter son nouveau plan quinquennal. Apparemment, l’Occident ne s’intéresse pas à la manière dont il va être mangé.

Après la réussite des Jeux Olympiques en 2008, malgré les perturbations de quelques droits de l’hommistes, l’Exposition Universelle a donné un nouvel exemple du savoir-faire de l’empire du Milieu. La Chine fête son accession au podium des économies mondiales. Ayant dépassé l’Allemagne, elle se trouve juste derrière les États-Unis et le Japon.

Avec une croissance à deux chiffres, les choses changent vite. En 2009, année de crise, la progression a quand même atteint 8,3%. Le grignotage de l’écart avec les autres grands pays continue. Un jour, la Chine sera la première; ce n’est plus qu’une question d’années.

Je pense que cette énorme réussite tient à quatre facteurs principaux:

     1/ L’existence d’un parti unique fort, intelligent et pragmatique qui ne s’embarrasse pas trop des détails et des oppositions. Les grands dirigeants du PCC sont ouverts sur l’extérieur, que ce soit par «China and the World» ou l’Académie des sciences économiques et sociales (CASS) présidée par un membre éminent du parti. A la CASS travaillent plus de trois mille personnes, du niveau du doctorat pour la plupart.

Pour moi, la signature, le 22 octobre 2009, du protocole «Parti Communiste Chinois/UMP de France», que Le Monde a traité par le mépris, est une bonne initiative. Le contact avec une gouvernance moderne, active, allant toujours à l’essentiel et sachant prendre des virages stratégiques ne peut que nous faire du bien. Un enfant par famille; un second si le premier est une fille, point-barre. Des pénalités très lourdes pour ceux qui ne respectent pas la règle. Voilà l’exemple d’une politique simple et efficace qui a rendu possible le décollage économique. Il y a beaucoup à apprendre d’un régime qui a pris le risque du développement économique sans perdre le pouvoir, ainsi que d’un parti communiste qui a engagé une NEP [1] à grande échelle et qui, à la différence de Lénine, a jusqu’ici réussi.

     2/ La constitution d’un management supérieur performant, issu d’un recrutement initial férocement sélectif par l’Ena-chi, suivi d’un cursus de responsabilités progressives sur le terrain, en province – et non dans des cabinets ministériels où l’on n’apprend qu’à rayer les parquets avec ses dents, à piétiner ses voisins et à faire des synthèses verbales. En Chine, il paraît exclu d’exercer des responsabilités importantes avant quarante ou quarante-cinq ans. Si ce pays ne connaît pas la décentralisation, puisque les autorités ne sont pas issues du suffrage universel pluraliste et à bulletin secret, c’est en revanche un pays extrêmement déconcentré. Sur trente-trois millions de fonctionnaires, seuls 55.000 travaillent à Pékin. Un passage par l’Ecole centrale des cadres du parti communiste, qui joue un peu le rôle de l’École de guerre pour nos capitaines, mais à l’échelle de toute la société, donne accès aux responsabilités réellement importantes. De larges rémunérations pouvant être complétées, à leurs risques et périls, par des pots de vin et des détournements de fonds, rendent la vie des cadres et leur cadre de vie, très agréable. Dans un pays où le goût de la transcendance n’a jamais été un souci majeur, les avantages matériels sont très appréciés.

La Chine pratique réellement la gestion par objectifs. Les performances par rapport aux objectifs fixés par les autorités centrales sont régulièrement évaluées, dans des conditions qui relèvent du secret d’État, comme ce qui tient lieu de «budgets locaux» d’ailleurs. Ces évaluations peuvent entraîner selon les cas la peine de mort (rarement), ou un nouveau test dans une province différente, mais aussi une nomination à Pékin dans les instances centrales; c’est ce dont rêvent tous les responsables provinciaux, avant une éventuelle «Competition among the few» pour le pouvoir suprême, où presque tous les coups sont permis, comme partout ailleurs. Il y a également beaucoup à apprendre d’un système «dual» où à chaque niveau, du plus petit village jusqu’au sommet de l’État, coexistent des fonctionnaires d’État et des représentants du PCC. C’est assez différent du système français où les représentants locaux de l’État, les préfets, ont souvent du mal à se faire entendre des élus locaux, qui ont la grosse tête depuis la Décentralisation. «Pouvoirs locaux», un oxymore auquel la Chine échappe encore pour le moment.

     3/ La formation de scientifiques et de techniciens supérieurs dans tous les domaines, en nombre égal aux productions américaine et européenne réunies. C’est un facteur décisif de la croissance à deux chiffres que connaît la Chine depuis la Grande réforme économique. Les jeunes cadres arrivent dans l’économie chinoise productive et y restent tous longtemps, au lieu de se précipiter dans les salles de marchés pour jouer au Monopoly et empocher de gros bonus, comme nos X ou nos normaliens-sciences. Les ingénieurs chinois sont orientés vers l’industrie en priorité. Ils décryptent rapidement les plans de nos TGV et de nos Airbus, qu’ils nous vendront bientôt pas trop cher avec quelques améliorations, ainsi que les brevets qu’ils n’ont pas forcément achetés, d’ailleurs. Depuis la visite du jésuite Mattéo Ricci en 1600, les Chinois ont adopté sans complexe le corpus scientifique occidental,  dans les domaines de la mathématique et de la physique surtout.

En revanche, après réflexion, ils n’ont pas pris le christianisme, ni la séparation des pouvoirs, car peu porteurs. En considérant que le culte des ancêtres avait un caractère religieux, contrairement à ce que pensaient les jésuites de terrain, le pape de l’époque a beaucoup contribué au rejet de la religion chrétienne et de ce qui va avec, par les autorités et la population. Il reste maintenant à la Chine d’obtenir des prix Nobel indigènes, ce qui ne devrait pas trop tarder, puisque la recherche scientifique est une vraie priorité budgétaire, depuis maintenant vingt ans.

     4/ Le maintien de coûts de production très bas, donc de prix de vente compétitifs. Il  est obtenu de quatre façons :

     a/ l’interdiction du droit de grève (officiellement depuis 1982) et des syndicats revendicatifs, facteurs de désordre et de chômage si on y regarde de près ;

     b/ l’existence d’une armée de travailleurs de réserve dans les campagnes profondes (60% de la population est encore rurale) ; quand les travailleurs des villes deviennent un peu trop exigeants, on peut toujours les virer et aller puiser dans les provinces de l’ouest ;

     c/ l’absence de Sécurité sociale, qui donne des ailes aux entreprises chinoises ; les jeunes ménages s’occupent de leurs vieux ; la médecine chinoise, même si elle ne guérit pas toujours, ne coûte pas très cher (il faut bien mourir un jour…) ; pas d’allocations familiales évidemment, puisque l’objectif c’est un seul enfant, mais des pénalités pour familles trop nombreuses !! d’où une grosse surprise à l’Institut du socialisme, quand j’ai dit qu’au budget de l’État français (17% du PIB) et des collectivités locales (11%), il fallait ajouter le «budget» de la Sécu, 24% du PIB! De fait, avec 51% de la production passant par des systèmes publics à prélèvements obligatoires [2],  la France a une économie beaucoup plus «socialiste» ou socialisée que la Chine ; lors du débat avec les chercheurs communistes, il s’est même trouvé .une chercheuse, ayant une magnifique faucille et un superbe marteau dorés sur sa carte de visite, pour souligner qu’avec un impôt comme la taxe professionnelle, la France avait peu de chances de vendre en Chine ;

    d/ enfin, quatrième facteur de compétitivité bien connu, la sous-évaluation du yuan, arrimé à une monnaie fondante comme le dollar, contribue au développement sans fin des exportations, de l’excédent commercial et de la prise de contrôle des États et des entreprises de la planète.

Le sens traditionnel du commerce, pouvant aller jusqu’au dolus bonus et même au-delà, est proprement stupéfiant, de la base jusqu’au sommet, de la vendeuse de Yo Show jusqu’au partenaire de Véolia. Il y a très peu de no bargain prices. Derrière l’acte d’achat se trouve toujours l’idée que ce sera peut-être le dernier achat, et que la prochaine fois le fournisseur sera devenu un client. Je ne comprends toujours pas pourquoi la charmante française diplômée de HEC que j’ai rencontrée a préféré faire un stage à l’ambassade de France, où, j’ai pu le constater, «les personnalités chinoises porteuses d’avenir» ne se bousculaient pas, plutôt que dans un Trade center chinois de base.

***

Cela dit, on peut toujours rêver, comme le journal Le Monde, du réveil du prolétariat chinois suivi d’une grève générale qui bloquerait l’usine de la planète, d’une manifestation monstre d’étudiants place Tien an Men qui obligerait le régime à se démocratiser (alors que d’habitude il fait tirer dans le tas), d’une énorme pollution qui asphyxierait tous les dirigeants du Parti Communiste Chinois, d’une rupture du barrage des Trois Vallées, d’une conversion massive aux valeurs occidentales grâce à Google ou à BHL, et même d’une implantation réussie d’une CGT à la française avec débrayages sans raison à répétition, harcèlement des directions, népotisme ouvrier (voir égoutiers, Livre, dockers), refus des techniques  économisant des emplois, etc.

À chacun son opium.

Essayons plutôt de nous représenter l’état du monde dans vingt ans. Tous les grands pays ont désormais des balances commerciales très déficitaires avec la Chine. Avec les énormes excédents commerciaux accumulés, ce pays continue de prêter aux États plus ou moins Providence, pour boucler leurs fin de mois, mais de plus en plus cher. La plupart des pays occidentaux, même la Norvège, sont cotés A- par l’agence chinoise de notation créée en 2009, qui vient d’ailleurs de racheter Pitch, Moody& Blue, et Standard & Rich.

Ce ne sont que quelques exemples. De nombreuses entreprises occidentales, rentables, porteuses d’avenir ou stratégiques ont été rachetées et vidées de leur savoir-faire, ou bien sont habilement contrôlées. Il n’y a pratiquement plus de technologie occidentale à piller; en revanche les redevances pour brevets chinois (pour l’essentiel des brevets européens pillés puis revampés) pèsent de plus en plus lourd dans les balances. Les directeurs du FMI et de l’OMC sont désormais chinois. Pascal Lamy, retiré avec son chat dans le Lubéron, rédige ses mémoires intitulés: «Je n’avais pas tout compris: Je m’en mords les Doha.». Il confesse dans le chapitre 10 qu’il n’est plus si sûr que ça que la Chine soit, comme l’OMC l’a admis en 2001, une «économie de marché».

Voyant le coup venir, c’est à dire le «remboursement» de la gigantesque dette des États en monnaie de singe, le gouvernement chinois a obtenu des gages importants; tout le secteur public français par exemple sert désormais de garantie aux prêts consentis. La Révolution française, on le rappelle rarement, avait répudié les trois quarts de sa dette ; la russe, la totalité. Les Chinois, qui connaissent l’histoire, ne se laisseront pas faire.

Bref, le communisme (version chinoise) va venir à bout du capitalisme. Au fond, Marx avait raison.

   [1] NEP signifie Nouvelle Politique Économique. Il s’agit de la libéralisation de la doctrine bolchevique durant les dernières années de Lénine et les premières de Staline.
  [2] 56 % maintenant

Istanbul hier et aujourd’hui

Par Nicolas Saudray
Octobre 2019

Les lecteurs trouveront ici, non pas un reportage, qu’il m’aurait fallu davantage de temps pour réaliser, mais la relation impressionniste d’un séjour d’une semaine.

Dès l’arrivée, la volonté de puissance se manifeste. Inauguré au printemps  2019, le nouvel aéroport d’Istanbul se veut le plus grand du monde. Il occupe huit mille hectares. Son hall est immense et beau. Sa tour de contrôle en forme de tulipe a reçu un prix international d’architecture. Bien sûr, l’ensemble paraît surdimensionné. Patience. Si le trafic aérien de notre planète poursuit sa folle expansion, Istanbul traitera dans une décennie, nous dit-on, deux cent millions de passagers par an ! La desserte du site par le métro nous est promise pour la fin 2020.

En attendant, il faut rouler une soixantaine de kilomètres vers le sud, sur la rive européenne, dans un paysage ouvert assez récemment reboisé en pins –  avec quelques lacunes.

Lors de ma première visite, en 1974, l’agglomération d’Istanbul comptait quatre millions d’habitants. Aujourd’hui, elle en a seize, contre treize à Paris. Elle a donc quadruplé. Mais la progression va sans doute ralentir, car la fécondité turque est tombée à un niveau proche du taux de remplacement (soit 2 ,1 enfants par femme, à rapprocher du score français de 1,9) ; et l’exode rural ne saurait   se poursuivre indéfiniment.

Par bonheur, les quartiers centraux ont peu changé. La principale innovation – le remplacement par de la pierre des maisons de bois qui caractérisaient la ville – était déjà accomplie il y a cinquante ans. Les petites rues, souvent décaties, conservent un certain charme. Elles sont ponctuées de mosquées sympathiques et discrètes méconnues des guides, chacune avec son modeste enclos funéraire. Mais toutes les berges, côté Asie, côté Europe, sont aujourd’hui des voies rapides, bruyantes, difficiles à traverser pour le piéton. Et une ribambelle de tours a surgi à la périphérie.

Je n’irai pas dans ces quartiers nouveaux, construits de bric et de broc, qui s’étendent à perte de vue. Enfant d’Istanbul et prix Nobel de littérature, Orhan Pamuk les a décrits mieux que je ne saurais le faire. Peu intéressant quand il se consacre à la bourgeoisie mal occidentalisée dont il provient, il se révèle excellent dans ses portraits de petites gens fraîchement sorties des profondeurs de l’Anatolie. Et le dimanche – jour de congé hebdomadaire depuis Atatürk  –  des marées humaines venues de ces faubourgs sans limites inondent les rues du centre, donnant parfois le sentiment qu’on se trouve dans le métro.

Attardons-nous un instant sur Orhan Pamuk, né en 1952. Le remarquable récit de sa jeunesse, traduit en français sous le simple titre d’Istanbul, date de  2003, mais puise sa substance dans la vie des années 1960 et 1970. Ce qui m’a frappé, c’est la mélancolie. Istanbul, ancienne capitale des sultans d’un vaste empire, ancienne ville d’excellence, désormais déchue, fatiguée, croulante. Cette œuvre forme le pendant de celle du génial photographe Ara Güler, d’origine arménienne, disparu en 2018, et qui, durant toute sa carrière, a saisi les profils magiques des coupoles et des minarets enveloppés de brume. Il me semble qu’aujourd’hui, après l’apparition des tours, des voies rapides, des trois ponts suspendus sur le Bosphore, des nouvelles mosquées dont je vais dire un mot, et de l’aéroport mégalomane, ces deux grands nostalgiques ne pourraient plus s’exprimer de la sorte. La ville merveilleuse est repartie d’un nouvel élan, pour le meilleur et pour le pire.

Istanbul, métropole moderne. La mendicité est bien moins répandue qu’à Paris. Et il n’y a pas plus de saleté, sauf dans le bas du quartier de Galata. La Corne d’Or, notamment, dont j’avais conservé un souvenir mitigé, m’a étonné par sa propreté.

Aux yeux du voyageur qui revient après une longue absence, le retour de l’islam se manifeste d’abord par les voiles des femmes. Atatürk les avait sévèrement interdits. À présent, on en voit partout. Mais n’exagérons pas. Ils demeurent nettement minoritaires, et les visages restent à découvert. Très rares sont celles qui réduisent leur visibilité à une fente ménagée pour leurs yeux. Beaucoup de Turques ont préféré devenir blondes et le montrer. Je note aussi qu’on aperçoit souvent, dans un même groupe, des femmes ou des filles voilées et d’autres non voilées ; ce qui me laisse penser qu’il s’agit d’un choix personnel plutôt que d’un mot d’ordre collectif.

De quoi l’Occidental se plaindrait-il ? Quelle idée sotte, de vouloir que tous les pays se ressemblent !

La résurgence de l’islam se traduit également par la construction de nouvelles mosquées. Elles sont légion, surtout dans les quartiers neufs. Je me limiterai à trois d’entre elles – les plus ostensibles. En 2009, à Üsküdar (autrefois Scutari), sur la rive asiatique, la famille Sakir a offert la mosquée Sakirin, dont la particularité est d’être la première et, semble-t-il, jusqu’à présent, la seule, à avoir été conçue par une femme. Il n’y a que deux minarets. Le béton est lisse mais apparent, ce qui, en Occident, serait jugé légèrement désuet. Le mihrab, cette niche orientée vers la Mecque, est cerné d’un énorme sourcil bleu. Une trouvaille.

Autre mosquée, de bonne taille celle-là, bien que limitée elle aussi à deux minarets : elle se construit sur la place Taksim (ou du Réservoir), qui forme, à la rigueur, le centre de cette métropole multiple qu’est Istanbul. Elle aura le mérite d’embellir ce lieu de passage assez laid.

Mais c’est la mosquée Tchamleudja, elle aussi située à Üsküdar, à plusieurs kilomètres en arrière du rivage, qui attire le plus l’attention. Inaugurée en mai 2019 par le président Erdogan, elle présente les plus vastes dimensions du pays, surpassant nettement celle qu’il faut appeler la Sainte Sagesse, car il n’y a jamais eu de sainte prénommée Sophie : une coupole de 34 m de diamètre (contre 31 m) et de 72 m de haut (contre 52 m), six minarets (contre quatre, le chiffre sept étant réservé à la Mecque), une capacité d’accueil de 65 000 fidèles. Cette nouvelle venue prend ainsi place parmi les plus vastes mosquées du monde (Islamabad, Casablanca, Alger), loin derrière La Mecque, il est vrai.

Si la décoration est soignée, l’architecture évite toute modernité La Tchamleudja ressemble comme une grande sœur blanche aux mosquées historiques du vieux centre. Le badaud apprécie surtout sa terrasse, d’où le  regard balaie presque toute la métropole. Et ce qu’il découvre, c’est moins lesdites mosquées historiques, réduites au loin à l’insignifiance, qu’une armée de tours païennes, effrayante et séduisante à la fois, qui a pris possession de la ville et la tient sous sa garde. Si maintenant le badaud passe le Bosphore et se retourne vers la Tchamleudja, le spectacle est, d’un point de vue symbolique, encore pire. La nouvelle mosquée apparaît flanquée d’une vingtaine de relais électriques ou hertziens plus hauts qu’elle, et tous sont dominés par une tour de télévision renflée, comme un boa qui aurait avalé un mouton. C’est le triomphe de la technique sur la religion. J’imagine qu’Erdogan n’en était pas conscient quand il a lancé les travaux.

Par une association d’idées, je me préoccupe du sort de la Sainte Sagesse. Quelques faits : l’édifice date de Justinien (VIe siècle) ; en 1453, il est converti en mosquée, et les mosaïques byzantines sont recouvertes d’enduit ; mais il conserve, aujourd’hui encore, son nom grec d’Aya Sofia ; au milieu du XIXe siècle, un sultan réformiste fait exhumer les mosaïques, ordonne leur restauration par des spécialistes italiens ; puis on les recouvre de nouveau, puisqu’il s’agit d’un lieu de culte islamique ; en 1935, Atatürk, considérant le double passé de l’ouvrage, le transforme en musée ; quelques mosaïques chrétiennes redeviennent visibles, les autres sommeillent sous un enduit musulman qui s’écaille ;  à compter de 1953 (cinq centenaire de la conquête), des voix s’élèvent en faveur de la reconversion du musée en mosquée ; le 27 mars 2019, le président Erdogan, ancien maire d’Istanbul, déclare qu’il est temps d’accomplir cette transformation inverse ; simple propos électoral ?

À vrai dire, la Sainte Sagesse n’est pas seule dans son cas. Elle aussi, l’ancienne église byzantine Saint-Sauveur in Chora, devenue la mosquée Kariyé, a été transformée en musée. Elle a encore son mihrab, mais ses mosaïques chrétiennes, découvertes, consolent largement le visiteur des cachotteries qui lui sont faites ailleurs. Or, d’un point de vue politique, cet ancien sanctuaire excentré n’excite personne.

Considérons aussi la mosquée de Soliman le Magnifique. Le grand architecte Sinan a copié la Sainte Sagesse à mille ans de distance. Son édifice est un peu plus petit, mais si on inclut les dépendances – l’école de théologie, l’hospice – c’est l’ensemble religieux le plus vaste d’Istanbul, au demeurant en fort bon état. Et le plus visible, car il se trouve au sommet d’une colline, face à tous les regards.

Il me semble donc, compte tenu d’une part de cette mosquée de Soliman, d’autre part des édifices nouveaux dont la Tchamleudja, que l’islam a largement eu sa part, et qu’il peut se dispenser de réclamer en sus la Sainte Sagesse. Erdogan osera-t-il néanmoins ? Il risque des remontrances de son récent ami Poutine, chrétien orthodoxe. Il risque aussi une chute des recettes du tourisme, car l’opération ferait mauvais effet en Occident, bien qu’une mosquée soit aisément visitable. De surcroît, le président turc n’est plus au sommet de sa forme ; son parti vient de perdre, de manière humiliante, les mairies d’Istanbul et d’Ankara. Mais l’offensive qu’il vient de lancer contre les Kurdes de Syrie peut lui rendre sa popularité.

Erdogan ressemble à Atatürk par son nationalisme et en diffère pas ses positions religieuses. Il doit faire face à un regain de faveur de son illustre devancier. C’est Atatürk, et non Erdogan, que l’on voit sur les billets de banque, les timbres, les grandes banderoles neuves dans les rues. À qui s’adresse cette reconnaissance ? À l’auteur de la sécularisation de l’État, et du remplacement des caractères arabes par des caractère latins ? Ces réformes sont acquises, mais ne pourraient sans doute pas être mises en œuvre aujourd’hui. Atatürk, pour l’homme du peuple, c’est avant tout le général qui a empêché le démantèlement de la Turquie, concocté par Clemenceau, Lloyd George et Wilson. Le centenaire de sa victoire donnera lieu en 2023 à une haute célébration.

Dès maintenant, le drapeau turc flotte partout. Il arbore un croissant, une étoile. Mais le fond est rouge et non vert. La différence avec les pays arabes se trouve ainsi vigoureusement marquée. Je vois à Kadiköy, faubourg asiatique, un colporteur vendant de grands étendards frappés de l’effigie du héros national.

Quelques nouvelles glanées dans les Daily News, quotidien paraissant à Istanbul :

  • Erdogan déclare qu’il ne s’en prend pas aux Kurdes, mais à des terroristes ;
  • La faim n’est plus un problème en Turquie, malgré la présence de trois millions er demi de réfugiés syriens sur son sol ; les récoltes turques et les experts agricoles turcs aideront d’autres pays à résoudre la question ;
  • Concours de beauté canine à Sivas en Anatolie ; s’y distinguent surtout les chiens de bergers grands et forts de la race de Kangal (redoutables, j’en atteste).

Petites scènes de la vie quotidienne :

  •      dans l’un des rares bureaux de Poste que l’on trouve en cette vaste métropole, et qui portent encore cette enseigne abandonnée en France, PTT, une vieille dame turque patiente ; toute petite, maigre, non voilée, coiffée en queue de cheval, un visage d’oiseau de proie ; mais inoffensive ; soudain, elle se lève, se dirige vers un guichet ; que veut-elle ? une lettre de son fils parti aux Amériques ? hélas, elle est sourde ; les employés hurlent pour se faire entendre ; a-t-elle compris ? j’en doute ; elle trottine jusqu’au fond du local, se rassied, et attend de nouveau Dieu sait quoi ;
  •   je croise un Noir sur le pont de Galata ; est-ce l’un de ces travailleurs immigrés qui viennent ici malgré l’abondance de la main d’œuvre turque ? sur son maillot de corps noir, on voit, en blanc, une tête de mort, et l’inscription George V Paris ;
  • un cireur de chaussures dévale en courant une rue pentue de Galata ; sans s’en apercevoir, il a laissé tomber une brosse ; je la ramasse, je le hèle ; en remerciement, il veut absolument cirer mes souliers, qui n’en ont nul besoin ;    you gentleman, répète-t-il ;
  • le bateau va partir ; un jeune chat, sans doute attaché à ce navire, folâtre sur l‘embarcadère ; soudain, il se rend compte du danger, accourt et, alors que le bateau a commencé de glisser le long du quai, saute à bord d’un bond gracieux ;
  • encore un embarcadère, cette fois celui d’Ortaköy, avec sa petite mosquée rococo ; un Turc fringant d’environ vingt-cinq ans, barbe noire, cheveux décolorés en blond, photographie successivement sa femme, sa mère, son père, son oncle, son grand-père ; une bienfaitrice jette des poignées de pain dans l’eau ; les oiseaux de mer ne s’y intéressent pas, les poissons les gobent patiemment.

Un destin, celui du réceptionniste de mon hôtel, situé au pied de la tour de Galata. Ce grand gaillard d’allure tout à fait turque est en fait belge. Ses parents turcs se sont installés à La Louvière, cité charbonnière et sidérurgique. Notre homme a été élevé là, y a appris le métier de boucher. Le voilà maintenant hôtelier, tâche dont il semble s’acquitter fort bien. Mais il médite de revenir à La Louvière.

C’est un des rares résidents francophones que j’aie rencontrés durant mon séjour. Or notre langue était, il y a cent ou cent cinquante ans, celle de la bonne société. Les odalisques lisaient, dans leurs harems, des romans français. En témoignent de nombreux mots intégrés de manière phonétique au langage turc : asensör, kuaför, otobüs, bisiklet, otantic kebap – ainsi hélas que terörist. Aujourd’hui encore, deux établissements turcs prestigieux sont francophones : le lycée de Galatasaray et, dans un site superbe sur le Bosphore, l’université de Galatasaray. J’ai eu le plaisir d’entendre deux dames turques fort convenables me demander leur chemin dans la langue de Voltaire. Ma nationalité n’est pourtant pas inscrite sur mon front !

La Corne d’Or, estuaire assez étroit qui séparait naguère la ville ottomane de la ville européanisée, subit aujourd’hui cinq ponts, dont l’un réservé au chemin de fer. Le plus fréquenté – point névralgique de la métropole – est le pont de Galata, à deux étages : les véhicules et les piétons passent en haut, une file continue de restaurants de poissons occupe le bas.

Chantés jadis par Pierre Loti [1], les 38 km de Bosphore ne sont plus  exceptionnels. On a trop construit sur ces rives, et pas toujours de manière judicieuse. Mais vers le nord, les verdures reviennent, et le paysage, avec ses forteresses en ruine, prend un petit air de bords du Rhin. Les deux premiers ponts suspendus, quand on vient de la ville, ne déparent point le cadre. Le troisième pont, à la fois ferroviaire et routier, l’embellit avec ses grands éventails de haubans. Conçu par Michel Virlogeux, l’architecte du viaduc de Millau et d’une centaine d’autres ouvrages, il a semble-t-il la plus longue portée du monde : 1408 mètres entre les deux pylônes.

Ce n’est rien encore, en regard des projets. Il est fortement question de doubler le Bosphore, à l’ouest, par un canal de 45 km de long. Une vieille idée. Mais Suez et Panama aussi étaient de vieilles idées, avant de se concrétiser. Motif invoqué cette fois : l’encombrement du Bosphore, les risques d’accidents. Je me demande s’ils n’ont pas été gonflés pour les besoins de la cause, car un bateau sur lequel j’avais pris place a navigué toute une matinée dans le détroit sans rencontrer personne ou presque. Les écologistes s’inquiètent des risques que comporteraient de tels travaux sur une faille sismique, et de l’irruption des eaux peu salées de la mer Noire dans les eaux plus lourdes de la mer de Marmara.  Coût estimé du chantier : 30 milliards d’euros.

Sans doute le lecteur, lassé de cette débauche futuriste, aspire-t-il à retrouver un peu de la Turquie ottomane. Je lui conseille les îles des Princes, ces quelques rochers de la mer de Marmara, situés à une heure de navigation d’Istanbul, mais parfaitement visibles de la terrasse de l’ancien palais impérial (Topkapeu).

Depuis les bateaux très exacts qui y mènent, ou depuis les môles de ces îles, on jouit d’une vue à 180 degrés – moins sur la vieille ville que sur l’interminable banlieue sud, hérissée de tours, qui s’étire sur la rive asiatique. Le plus troublant est de se dire qu’il y a un demi-siècle, presque rien de tout cela n’existait encore. Vus de près, ces grands immeubles sont disparates. La distance leur confère une harmonie. Le soleil les rend, par moments, presque parlants. Si l’on ajoute la vue depuis la tour de Galata, celle du café Pierre Loti d’Eyüp, et celle, déjà mentionnée, de la mosquée Tchamleudja, force est de reconnaître qu’Istanbul et ses dépendances offrent un des plus beaux paysages maritimes et urbains de monde, pouvant soutenir la comparaison avec ceux de Rio et de Hong-Kong.

Mais une fois débarqué dans l’une des îles, on change d’époque. Partout, de grandes villas anciennes en bois, souvent bien entretenues. Pas de voitures, sauf pour la police. Les habitants n’ont droit qu’à des tricycles électriques, assez peu nombreux. Les autres transports s’effectuent en carrioles, comme au bon vieux temps. Les jardins débordent de bougainvillées et de lauriers-roses donnant leur seconde floraison.

Avant le grand dérangement qui a suivi la Première guerre mondiale, la population îlienne était surtout grecque. Il subsiste, de cette époque, quelques églises orthodoxes et un grand séminaire, au centre duquel on a installé, pour prouver la loyauté envers le gouvernement d’Ankara, un buste d’Atatürk et un drapeau turc.

Jamais je n’ai vu tant de chats. Istanbul n’en manque pas, mais l’affluence humaine les empêche de trop se montrer. Ici, ils sortent de tous les recoins, colonisent les clôtures, rampent sous les tables des restaurants et même, profitant de la faiblesse de la circulation, se prélassent sur les chaussées. Au Maghreb, en Égypte, des chats faméliques fouillent les poubelles. En Turquie, leur sort est bien meilleur, car les gens les nourrissent, et ils sont loin de faire pitié. De petits tas de croquettes subsistent çà et là ; les matous n’ont plus faim.

Ce sont eux, les véritables princes de ces îles. Pensionnés à vie, sans rien à faire, alors que tant d’hommes triment ! Peut-être m’objectera-t-on que l’ennui les guette. Mais le sommeil remédie à tous les maux.

Les Turcs, ces farouches guerriers, aiment les bêtes. Beaucoup moins nombreux que les chats, par suite de terribles règlements de comptes, les chiens bénéficient à nouveau d’une aimable tolérance. J’en découvre cinq faisant la sieste devant le commissariat de police d’une des îles. Cela n’empêche pas maintes villas de s’orner d’un écriteau illustré bien de chez nous, Köpek var, attention au chien. Péril imaginaire.

La bénévolence s’étend même aux goélands – tenus ailleurs pour des nuisances. J’ai assisté à l’un de leurs festins, organisé par un bienfaiteur. En une minute, tout était nettoyé.

Comme un adieu, le mur latéral d’un restaurant me présente une citation de Saint-Exupéry en turc. Le Petit Prince se dit Kütchük Prens, sans article.

Et maintenant, il faut rentrer en France, par le fastueux aéroport. Dans ce palais mirifique, pas le moindre miaulement, pas le plus petit bout de la queue d’un chat. Nous ne sommes plus en Turquie.

xxx 

Élargissons l’horizon. Après le départ d’Erdogan, né en 1954, la question de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ne manquera pas d’être à nouveau posée. Nous avons été à deux doigts d’inclure ce poids lourd, sous la pression conjointe des Britanniques et des Suédois (désireux de diluer l’Union), du regretté Jacques Chirac (ami des cultures exotiques) et de la technocratie bruxelloise (toujours preneuse d’une nouvelle extension). Nous avions déjà commis l’erreur d’inclure les anciens pays de l’Est, si sympathiques soient-ils, ainsi que ces plaisantins, les Grecs, les Chypriotes, les Maltais. Nous nous apprêtons à englober la Serbie, le Monténégro, la Macédoine du Nord, le Kossovo, l’Albanie, en vertu de ce mot magique qu’est l’Europe – un concept arbitraire, sans réalité historique.

Et la Turquie ? Je lui ai rendu, au fil du temps, quatre visites. Je me suis bien entendu avec ses habitants, j’ai grappillé quelques mots de sa langue, j’ai rêvé dans ses mosquées. Mais cela ne suffit pas. Les Turcs sont trop différents, même si on ne veut voir qu’Istanbul, extrémité occidentale de leur domaine. Leur État deviendrait le plus peuplé de l’Union. Et par lui, nous aurions des frontières communes avec les pays les plus problématiques du monde, la Syrie, l’Irak, l’Iran.

Restons amis. Restons nous-mêmes.                                 

[1] Sur cet écrivain à Constantinople, voir mon article Petite rétrospective Pierre Loti, sous la rubrique Langue et lettres du site Montesquieu, ainsi que le commentaire d’Alain Quella-Villéger qui le suit.  

L’Europe face aux sanctions américaines, quelle souveraineté ?

Ce texte est le produit d’un atelier qui a réuni Marie Hélène Bérard, banquier- conseil, Farid Fatah, doctorant en droit, Pascal Lamy, président emeritus de l’Institut Jacques Delors, Louis Schweitzer, président d’honneur de Renault et Pierre Vimont, senior fellow Carnegie Europe.

 

Si l’on en croit le dernier discours de Jean-Claude Juncker sur l’État de l’Union, en septembre 2018 : « L’heure de la souveraineté européenne a définitivement sonné ».
Comme pour lui donner raison, Donald Trump l’affirmait quelques semaines plus tard devant l’Assemblée Générale des Nations Unies : « Responsible nations must defend against threats to sovereignty ».
Et pourtant, le 4 novembre prochain, les Européens seront frappés par de nouvelles sanctions américaines extraterritoriales à la suite du retrait, décidé par le Président américain, de l’accord nucléaire avec l’Iran, dit JCPOA (Joint Comprehensive Plan Of Action). Il en va de même avec la Russie à partir du moment où les sanctions américaines vont au-delà de celles qui avaient été décidées conjointement avec l’Union européenne.
Bien maigre souveraineté !
Par extraterritorialité, on entend généralement l’utilisation unilatérale par un État des instruments pris en vertu de ses compétences souveraines pour faire appliquer sa propre loi, dans un territoire autre que le sien, pour des actions commises hors de son territoire, par des entités ou personnes relevant d’autres pays. C’est bien le cas lorsque les États-Unis appliquent à des entités et personnes non-américaines des normes et des sanctions décidées par eux seuls.
L’entreprise ou le particulier dit coupable est puni au moyen de l’un quelconque de ses liens de rattachement à la compétence juridictionnelle des États-Unis : par exemple, une transaction en dollar ou une filiale sur le territoire américain.
Dans ces conditions, l’Union européenne doit-elle, au nom de sa souveraineté, remettre en cause cette pratique que se sont octroyée les États-Unis de décider seuls pour le reste du monde. Si oui, comment ? Si non, que faire ?

1 ▪ LA SITUATION AMÉRICAINE
• L’extraterritorialité telle que pratiquée par les autorités américaines repose sur un système efficace parce que cohérent. Tous les rouages du processus, une fois les décisions législatives et/ou règlementaires prises, travaillent ensemble en parfaite adéquation depuis le pouvoir législatif jusqu’au juge civil ou pénal en passant par le Trésor, le département d’État, les agences fédérales et les services de renseignement. C’est une forme sophistiquée et exceptionnelle de la diplomatie juridique, sans équivalent dans le monde.
• Les États-Unis pratiquent deux types de mesures extraterritoriales :
– celles résultant de l’application du Foreign Corrupt Practices Act, loi fédérale de 1977. Par exemple Siemens en 2008 et récemment Sanofi, laboratoire pharmaceutique français, soupçonné de corruption pour les activités de ses filiales au Kazakhstan, sanctionné par l’autorité de régulation des marchés boursiers américains ;
– celles liées à un embargo décidé unilatéralement par les États-Unis : des sanctions américaines furent ainsi imposées aux banques BNP-Paribas en 2014 et Deutsche Bank en 2015.
• Les mesures extraterritoriales américaines ont trois fondements juridiques principaux :
– La lutte contre la corruption, à la fois par moralité et pour placer les entreprises sur un pied d’égalité.
– Le respect des différentes réglementations américaines : fraude fiscale, réglementation des exportations, concurrence, blanchiment, règles comptables etc.
– La « sécurité nationale », qui permet toutes les interprétations. Si, dans le passé, Europe et États-Unis ont souvent partagé la même approche sur le contenu à lui donner, l’Iran présente aujourd’hui un cas singulier.
La logique des mesures américaines est fondée sur le raisonnement suivant : d’une part, dès lors que les entreprises américaines doivent obéir aux règles que décident les États-Unis, il doit en être de même pour leurs concurrentes étrangères, sauf à conférer à ces dernières un avantage compétitif indu ; d’autre part, continuer à commercer avec un pays sanctionné est contraire aux intérêts des États-Unis et menace leur sécurité nationale.

2 ▪ LA SITUATION EUROPÉENNE
À ce jour, l’Union européenne ne pratique pas l’extraterritorialité européenne, ou, du moins, une extraterritorialité équivalente, même si la question reste débattue entre les experts.
Si l’Europe sanctionne des personnes ou des entités étrangères, c’est toujours à raison d’actions commises sur son territoire, ou qui ont un effet sur celui-ci, ou encore qui concernent ses ressortissants. Ainsi en 2001, l’Europe a-t-elle refusé la fusion entre General Electric et Honeywell, en dépit de l’accord des autorités américaines de l’antitrust, au motif que cette fusion aurait affecté la concurrence en Europe. De même, le dispositif de transparence fiscale qui dresse des listes noires d’États tiers non coopératifs, parfois considéré comme frôlant l’ex-traterritorialité, vise au premier chef la situation fiscale des ressortissants européens.
L’Europe en effet ne va au-delà de ses frontières territoriales que lorsqu’il existe un lien de rattachement à son territoire ou à sa population. Par exemple, la norme européenne de data privacy (droit à l’oubli) interdit l’exploitation des données personnelles européennes hors de l’Union.
Ainsi, la Cour de Justice de l’Union européenne a-t-elle contraint la Commission à renégocier un accord avec les États-Unis pour permettre cette exploitation, à la condition d’imposer à ce pays des normes de protection aussi élevées que celles de l’Europe. Aujourd’hui, la seule réponse de l’Europe à l’extraterritorialité américaine est le règlement UE numéro 2271/96 de 1996, dite loi de blocage. Ce dispositif a été décidé en réponse à deux réglementations américaines, les lois Helms-Burton et D’Amato-Kennedy, instituant des embargos contre Cuba, la Libye et, déjà, l’Iran. Ce règlement été modifié le 6 juin 2018 en réponse au retrait américain du JCPOA.
Outre une information obligatoire destinée à la Commission européenne et la possibilité pour celle-ci d’autoriser les entreprises européennes à se soumettre à l’embargo, la loi de blocage prévoit deux dispositifs, principalement à destination des agents économiques : une interdiction, et une protection.
• Interdiction est faite aux entreprises européennes, sous peine de sanctions applicables cette fois par l’Europe, de se soumettre aux sanctions extraterritoriales américaines. Ce règlement est inapplicable et n’a jamais été appliqué : placée entre le choix de perdre son marché américain, voire de subir une pénalité américaine, ou bien la menace d’une éventuelle sanction européenne, le choix d’une entreprise est vite fait ; aucune entreprise européenne obtempérant aux injonctions américaines n’a été sanctionnée.
• La partie protection pourrait être potentiellement intéressante, mais elle reste sans portée pratique. Une entreprise européenne qui renoncerait à un marché par exemple en Iran pourrait saisir le juge national d’une demande d’indemnité, arguant que son renoncement est dû à la menace des sanctions américaines. À charge pour le juge d’apprécier le dommage et, pour sa compensation, d’aller jusqu’à saisir des avoirs de l’État américain en Europe. Aucune instance n’a été engagée à ce jour.
Face à cette situation, il paraît difficile que l’Union européenne s’abstienne de réagir, surtout à la veille d’élections au Parlement européen pour lesquelles le slogan de campagne de « l’Europe qui protège » semble promis à un bel avenir.
Une contre-attaque prendrait des formes différentes selon que l’on décide, ou non, de mettre en place une vraie extraterritorialité à l’européenne.

3 ▪ UNE EXTRATERRITORIALITÉ À L’EUROPÉENNE
L’Europe franchirait alors le Rubicon de l’extraterritorialité, ce qu’elle s’est interdit jusqu’à présent au nom du respect de la souveraineté des États, principe fondateur de l’ordre juridique international westphalien actuel, et déciderait d’une exception à sa « doxa » multilatérale au nom de la nécessité de rééquilibrer un rapport de forces avec les États-Unis pour être à même de peser davantage sur ceux de leurs comportements qui contreviennent et à la souveraineté, et au multilatéralisme.

L’Union européenne construirait un système extraterritorial autonome, symétrique du système américain : mêmes moyens juridiques, mêmes moyens organisationnels et même contrôle par un juge.
Mais cette extraterritorialité serait appliquée à des faits précis et prévisibles, définis par des directives et règlements ne laissant pas de place à l’interprétation. Il pourra s’agir de réglementations nouvelles, impliquant une modification des traités, ou d’ajouts à des réglementations existantes.
L’extraterritorialité des normes européennes conduira à l’extraterritorialité de leurs sanctions.
Plusieurs domaines pourraient s’y prêter :
1. Le respect de l’environnement, de la biodiversité et la lutte contre le réchauffement climatique. En la matière, les frontières ne s’arrêtent pas aux États et l’application de normes s’appliquant au-delà du territoire de l’Union serait justifiée dans les cas où la préservation de la planète exige des standards plus élevés que ceux qui existent aujourd’hui.
2. La lutte contre la corruption : élever ce domaine au niveau européen. L’Union adopterait de nouveaux règlements améliorant les standards existants et leur donnant une compétence extraterritoriale.
3. La lutte contre l’évasion fiscale. Il s’agirait d’appliquer l’extraterritorialité à la proposition française de mars 2018 pour l’instant limitée au territoire européen. Un nouveau règlement permettrait d’imposer les entreprises internationales, dont les GAFA, sur le lieu de réalisation du chiffre d’affaires et non plus sur celui de leur établissement.
4. La protection des données personnelles, qui pourrait s’appliquer de manière plus ou moins rigoureuse :
– L’intensité la plus faible consisterait à ne protéger que les données personnelles
des ressortissants de l’Union, mais à les couvrir dans l’ensemble du monde, sans
passer par la voie des traités bilatéraux. En l’absence d’une extraterritorialité européenne, seuls des accords bilatéraux le permettent, comme cela vient d’être
fait avec le Japon pour que ce pays accepte sur son territoire la protection des
données des Européens.
– L’intensité la plus élevée consisterait à protéger les données personnelles de tous, partout dans le monde, ce qui reviendrait à créer un standard de protection
des données personnelles au niveau mondial.
Pour assurer la mise en oeuvre de cette extraterritorialité, l’Europe devrait se doter de moyens :
• L’OFAC américain (Office of Foreign Assets Control) attribue des licences et des autorisations d’investir/d’exporter en fonction de la politique étrangère américaine et des impératifs de la sécurité nationale. Ainsi Boeing a-t-il été autorisé en 2017 à vendre quelques appareils en Iran. L’OFAC répond très rapidement aux entreprises. L’Office traque aussi, avec succès, toutes les infractions, américaines comme non-américaines.
• L’Union devrait donc se doter d’un European Office of Foreign Assets Control, qui ferait de même et qui pourrait s’inspirer de l’Office of Financial Sanctions Implementation britannique.
Le budget de l’OFAC américain est de l’ordre de 50 millions de dollars. Mais il s’appuie beaucoup sur les agents du Trésor américain. Le bureau correspondant de l’Union européenne (Foreign Policy Instrument) est composé de quelques agents, qui coordonnent la politique des États membres, à raison d’une réunion par mois.

• L’Union continuerait à avoir, si nécessaire, sa propre liste de personnes interdites, équivalent des S.D.N américaines (Specially Designated National and Blocked Persons List).
• L’Union pourrait élargir les compétences de l’Office Européen de Lutte Antifraudes (OLAF) à la lutte anticorruption.
Il resterait une différence de fond entre l’extraterritorialité américaine et les normes européennes : pour les Américains, la notion de sécurité nationale est fluctuante, subjective et réversible. Elle leur permet de virer de bord à tout moment. Les normes européennes, collectives, fondées sur des critères objectifs et permanents, ne sont pas aussi malléables. L’Union européenne resterait, elle, dans un cadre juridique stable.
Des changements de cette ampleur soulèveraient sans doute bien des débats au Conseil et au Parlement européen. Si l’accord à 27 ne s’avérait pas possible, ou si les dispositions actuelles des traités ne le permettaient pas, une coopération renforcée resterait envisageable. Mais elle aurait moins de force qu’une réponse unanime de l’Europe. Quant à l’action d’un État membre isolé, elle se heurterait, à l’évidence, au principe de réalité.

4 ▪ LE RENFORCEMENT DES DISPOSITIFS ACTUELS
Au cas où l’absence de consensus européen ne permettrait pas de franchir le pas de l’extraterritorialité, reste la possibilité, et même la nécessité, de renforcer les dispositifs actuels pour permettre une réaction suffisamment forte aux mesures américaines de telle sorte à protéger les intérêts européens, notamment en obtenant à leur profit des exonérations. Ce fut le cas en 1996 lorsque l’Union déposa plainte à l’OMC contre les États-Unis avant de la retirer moyennant contreparties. Mais la situation politique américaine était alors différente : le Président
avait hésité à opposer son veto aux initiatives du Congrès et disposait d’une marge exécutive importante. Aujourd’hui, c’est la Maison Blanche qui est à l’offensive.
Au plan des principes, l’Union resterait dans ce cas en conformité avec le droit international : ses contremesures seraient fondées sur la réciprocité qui autorise des rétorsions contre des États qui contreviennent à leurs obligations, notamment lorsqu’elles ressortent d’accords avalisés par le Conseil de Sécurité des Nations Unies, ce qui fut le cas du JPCOA. Plusieurs dispositifs existants pourraient être renforcés :
1. Conditionner l’activité en Europe des banques étrangères à un nouvel agrément, sur le fondement de la directive 2013/36/du 26 juin 2013, qui dispose que les établissements de crédit doivent avoir un agrément pour exercer leurs activités dans l’Union. Au nom du principe de réciprocité, l’agrément pourrait être refusé aux entreprises d’un État tiers qui impose des dispositions extraterritoriales aux entreprises de l’Union européenne.
C’est une mesure de symétrie, puisque les banques et les entreprises européennes qui travaillent en dollar subissent les normes extraterritoriales américaines.
2. Instituer un véhicule spécial européen (SPV) comme suggéré des deux côtés du
Rhin. A défaut d’avoir pu convaincre la BEI de jouer le rôle de financeur d’opérations avec l’Iran, les États de l’Union volontaires fourniraient les ressources nécessaires pour financer, mutualiser, ou garantir les exportations, les importations ou les investissements de leurs entreprises qui le souhaiteraient à l’abri des sanctions américaines.
Un tel dispositif a été annoncé à New York en présence du ministre des affaires étrangères iranien par la vice-présidente de la Commission, Federica Mogherini. Elle a toutefois précisé que plusieurs modalités restaient à mettre au point. On peut songer par exemple, à la participation à cet instrument d’États tiers en relations économiques avec l’Iran, ou bien à une mise en oeuvre progressive, en commençant par des produits de première nécessité (produits alimentaires ou pharmaceutiques).
3. Mettre en oeuvre la proposition du ministre des Affaires étrangères allemand, Heiko Maas, de règlements et transferts financiers en euros propres à l’Europe, permettant d’éviter les blocages du système SWIFT.
4. En matière de services financiers, il conviendrait de s’assurer que la directive DSP 2 (UE 2015/2366) qui régit les paiements sans cartes de crédit (Fintech dont Paypal), s’applique bien à tous les paiements ayant un lien de rattachement avec la compétence juridictionnelle de l’Union européenne, quelle que soit la nationalité de l’entreprise.
5. En matière de droit de la concurrence et dans la mesure où l’Union applique une politique plus stricte que d’autres pays, et notamment les États-Unis, l’Union pourrait imposer aux entreprises étrangères ayant un lien de rattachement avec son territoire le même degré d’exigence qu’aux entreprises européennes.
6. Clarifier et uniformiser les règles régissant la mise en oeuvre des sanctions décidées par l’Union. À titre d’exemple, la question de la rétroactivité de telles sanctions – c’est-à-dire le sort à réserver aux contrats existants – n’est aujourd’hui pas tranchée : les entreprises européennes ne savent pas quelles règles s’appliquent, faute d’un organisme européen doté d’une autorité suffisante pour édicter des critères homogènes et en informer les entreprises.
7. Rappeler la compétence du juge national de refuser l’application d’une norme ou d’une sanction extraterritoriale.
8. Réintroduire une plainte à l’OMC pour manquement aux obligations américaines d’ouverture des échanges à l’égard de l’Union européenne telles qu’elles ressortent des accords en vigueur à l’OMC comme ce fut le cas, on l’a dit, en 1996. Mais, ici encore, la situation n’est pas la même qu’à l’époque. Du côté positif, d’autres contentieux sont en cours au titre du règlement des différends sur la portée des exceptions au titre de la sécurité nationale, et la question n’est donc plus taboue. Du côté négatif, il semble bien que les États-Unis de Donald Trump souhaitent revenir sur le caractère contraignant des décisions contentieuses qu’ils avaient acceptées en 1994, lorsque le GATT devint OMC, d’où leur refus de nommer de nouveaux juges à l’organe qui statue en appel au contentieux.
Quelle que soit la réponse européenne aux conséquences de la fracture transatlantique sur la question du nucléaire iranien, sans précédent depuis l’affaire de Suez en 1956 qui avait vu le couple franco-britannique s’incliner face aux pressions américaines, le rapport de force entre les États-Unis et l’Union européenne, amoindrie par le Brexit, devra s’apprécier au regard de deux composantes majeures du système international actuel et à venir, le premier d’ordre géoéconomique, le second d’ordre géopolitique :
• Le premier a trait à la supériorité du dollar dans l’économie internationale, tant comme monnaie de réserve que de facturation, et que la création de l’euro n’a aucunement remise en cause. C’est là que réside le levier principal de l’efficacité des sanctions américaines extraterritoriales, dont on aura noté que leur administration est confiée au département du Trésor, à Washington. L’Union européenne s’est, de fait, accommodée de cette situation en adoptant une attitude passive sur l’internationalisation de l’euro, et l’on voit mal comment un rééquilibrage de souveraineté serait envisageable sans remettre en cause cette passivité.
Peut-être serait-il temps d’ouvrir ce débat, comme l’a relancé Jean-Claude Juncker dans son discours sur l’État de l’Union.
• Le second concerne l’avenir de la rivalité américano-chinoise, qui a pris un nouveau tour avec l’administration Trump en passant à l’égard de la Chine du « containment » au « push back ». On ne peut en effet exclure qu’à l’avenir les États-Unis imposent à la Chine des sanctions qui vont au-delà des mesures commerciales actuelles initiées par le Président américain, et qu’il décide alors de les appliquer de manière extraterritoriale en s’appuyant sur des précédents tels que l’Iran. Il ne fait nul doute que, dans ce cas, la réaction européenne devrait être d’une toute autre nature. Peut-être serait-il sage de prendre les décisions qu’implique l’affaire iranienne en envisageant un contexte d’une toute autre dimension économique et politique.

L’Europe malade de ses « valeurs » ?

Par Jacques Darmon

Les « valeurs » sont aujourd’hui au centre de la construction européenne. La Communauté Économique Européenne (CEE) s’était construite sur une proximité géographique sur le choix d’une liberté de circulation des hommes et des marchandises recherchant les bénéfices économiques d’un marché commun. L’ambition de l’Union Européenne est plus vaste.

Le traité de Lisbonne, en 2009, énonçait ainsi les « principes qui ont présidé à la création (de l’Union) et à son élargissement » : « la démocratie, la primauté du droit, l’universalité et l’indivisibilité des droits de l’homme et des libertés fondamentales, le respect de la dignité humaine, les principes d’égalité et de solidarité et le respect des principes de la chartre des Nations Unies et du droit international ». Ces valeurs ont été encore récemment rappelées à la tribune de l’ONU par le Président Macron.

Face aux empires et aux dictatures, l’Europe prétend constituer un exemple de démocratie apaisée, garantissant les libertés individuelles et les « droits de l’homme », refusant toute visée nationaliste ou impérialiste, recherchant la solution des conflits par la négociation. Sensible aux malheurs du monde et aux impératifs écologiques, ouverte aux réfugiés, l’Europe se voit ainsi comme un modèle pour les autres nations : un foyer de civilisation et de progrès, un espace de paix et de prospérité, une terre d’accueil.

Pourtant, malgré ces intentions admirables, les Européens doivent constater que ces « valeurs » qui leur semblent aujourd’hui essentielles suscitent des oppositions, parfois violentes, tant à l’extérieur de l’Europe que dans son sein même.

A l’extérieur de ses frontières, l’Europe recueille peu de supports.

Certains États ignorent purement et simplement la démarche européenne. La Russie, la Chine poursuivent leur propre histoire dans une indifférence profonde à ce qu’affiche l’Europe. L’Amérique de Donald Trump adopte aujourd’hui la même attitude. Plus nombreux sont les pays qui refusent explicitement les choix européens : le Pakistan, l’Indonésie, la Turquie, l’Iran excluent totalement de se rallier à des valeurs dont ils ne reconnaissent pas la légitimité. Plus gravement encore sont apparus des mouvements qui, non seulement s’opposent aux valeurs européennes, mais qui en souhaitent la disparition ; les salafistes du Moyen-Orient, les mouvements djihadistes divers considèrent qu’il faut éliminer ces errements dangereux, si nécessaire par la violence.

Les Européens, convaincus de l’universalité de leurs valeurs, assistent, sidérés et impuissants, à ce nouveau choc de civilisations.

Au sein même de l’Union Européenne, la situation n’est pas plus sereine. Paradoxalement, ces « valeurs » que l’on considérait comme un ciment de nature à fonder l’Europe deviennent sources d’oppositions farouches.

On ne compte plus les États que la Commission européenne (largement sollicitée par le Parlement Européen) a décidé de poursuivre ou de mettre à l’amende, l’un pour un budget en déficit, l’autre pour la pollution excessive d’une ville de province, un troisième pour avoir fixé l’âge de retraite de ses magistrats, un autre enfin pour avoir refusé de laisser voter les détenus de ses prisons…

Dans tous les pays européens, les partis europhobes ou même simplement eurosceptiques jouent un rôle croissant. Déjà, ils l’emportent en Autriche, en Italie, en Pologne, en Grèce, en Hongrie, en Slovaquie,… Même l’Allemagne n’échappe pas à ce mouvement.

Les oppositions portent sur deux points essentiels : ces valeurs laissent l’Union Européenne sans protection ; dans le même temps, elles font peser sur les citoyens européens des contraintes qu’ils jugent illégitimes.

  • Les « valeurs » de l’Europe laissent ses citoyens désarmés face à la violence et à la compétition internationale.

Protection face à la violence

La notion d’Etat de droit dont l’Europe est si fière n’a cessé de s’élargir : suffrage universel, indépendance des pouvoirs législatifs, exécutif, judiciaire, liberté de conscience, d’opinion, de religion, non-discrimination, égalité,…

Animée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme (qui cependant ne fait pas partie des institutions de l’Union Européenne- voir encadré), la Cour de Justice de l’Union Européenne ne cesse de donner plus de place à la défense des droits individuels. Bien plus, les juges prétendent définir eux-mêmes les règles auxquelles ils donnent valeur constitutionnelle. Ainsi le Président de la CJUE peut déclarer : C’est aux juges européens de donner du sens à cette norme (29 mars 2017). Cette même cour de justice s’estime « compétente pour apprécier si un accord international conclu par l’Union est compatible avec les traités » (février 2018), c‘est-à-dire avec « les valeurs de l’Europe.

Mais cette notion d’État de droit, qui semble si évidente et si nécessaire, est violemment contestée quand elle a pour effet de s’opposer aux mesures indispensables pour permettre aux citoyens de vivre et se déplacer en sécurité, c’est-à-dire d’assurer un état de droit. La religion officielle des droits fondamentaux, qui limite l’emploi de la force légale, préventive ou punitive, laisse les États impuissants face à la montée des périls intérieurs ou extérieurs, de la délinquance, du terrorisme. Comme le dit Jean-Éric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel, on sacrifie ainsi « l’ordre public, garant des libertés les plus fondamentales, à une vision abstraite des droits individuels [1]».

La timidité de la puissance civile laisse le champ libre aux bloqueurs, aux zadistes, aux occupants sans titre. La réaffirmation bruyante du droit d’asile et du droit du sol, qui font la fierté des institutions européennes, devient illégitime quand, en l’absence d’une police et d’une justice unifiées, elle interdit de maitriser les flux migratoires, encourage l’action (et le chiffre d’affaires) des passeurs,  provoque des oppositions déterminées entre ceux qui supportent les conséquences de ces flux non maîtrisés et ceux qui y sont d’autant plus favorables qu’ils ne sont pas des pays d’accueil.

Plus encore, les protections juridiques qu’accorde l’État de droit freinent la lutte contre le terrorisme islamique et facilitent le retour des djihadistes.

Au même moment, les États-Unis ou la Chine populaire décident de filtrer les flux migratoires et de poursuivre une lutte féroce contre l’immigration clandestine, la délinquance ordinaire et le terrorisme.

Faiblesse dans la compétition mondiale

Conformément à ses principes universalistes, l’Europe donne la priorité à l’ouverture des frontières économiques et signe de multiples accords de libéralisation des échanges. L’Union, convaincue des effets bienfaisants de la « mondialisation heureuse », a pratiquement aboli toutes les barrières tarifaires, exposant toutes ses entreprises et tous ses citoyens à la compétition mondiale et surtout au dumping de certaines économies. Dans le même temps, des règles internes de concurrence étroitement interprétées interdisent de facto la constitution de champions européens capables de s’imposer dans cette compétition mondiale. Les entreprises européennes deviennent la cible de leurs concurrents américains ou chinois. Le marché commun de l’Union, le plus grand de la planète, devient un terrain de jeu pour les entreprises mondiales.

L’Europe fait le choix de donner la priorité aux négociations multilatérales. Mais, dans ces négociations, ces « valeurs » la placent en position de faiblesse. Ainsi, l’Europe, se décrétant modèle pour l’humanité dans la défense de la planète, accepte des objectifs de réduction exprimés en pourcentage, pénalise ses citoyens et ses entreprises, tandis que les Etats-Unis ont choisi de refuser ces contraintes et que l’Inde et la Chine, principaux pollueurs, ont obtenu, en conclusion de la COP 21, l’autorisation d’augmenter leurs émissions de CO2 pendant dix ans encore !

Dans ces négociations multilatérales, loin d’être un exemple à imiter, l’Europe se présente comme le maillon faible à exploiter !

  • Les interventions illégitimes : l’abandon du principe de subsidiarité

Plus gravement encore, la défense de ces « valeurs européennes » aboutit à mettre en cause le principe de subsidiarité, pourtant inscrit dans les traités. L’action des institutions européennes (et notamment du Parlement) et l’interprétation qu’en donnent les juges de la CJUE et de la CEDH imposent aux pays européens des règles de vie uniformes que de nombreux citoyens de l’Europe considèrent comme illégitimes.

Illégitime une conception des « droits de l’homme » qui prétend définir uniformément des règles de vie personnelle (mariage, adoption, procréation, ..), contrôler les vies individuelles, définir les valeurs morales, sanctionner les attitudes ou les expressions non-conformes.

Illégitimes des directives « d’harmonisation européenne » qui viennent définir dans le détail des modes de production ou de consommation, qui contrôlent des situations locales, qui surveillent la pollution atmosphérique à Bordeaux ou la présence de l’ours dans les Pyrénées.

Illégitimes des décisions qui prétendent effacer les références identitaires des vieux peuples européens et leur substituer les principes fondamentaux de la mentalité post-moderne : universalisme, multiculturalisme et leurs conséquences sociétales.

Aujourd’hui, les pays européens n’ont pas exactement la même hiérarchie des valeurs. Par exemple, la laïcité de l’Etat, unanimement défendue, est entendue de façon différente en France où les maires ont interdiction d’exposer des crèches dans les hôtels de ville, en Allemagne où les Länder financent l’installation de crucifix dans les écoles (la Bavière a même rendu cette installation obligatoire !) ou en Grèce où la religion orthodoxe est religion d’État !

Les peuples, qui restent très majoritairement favorables à la construction européenne, manifestent de façon croissante par leurs votes leur opposition à cette « Europe des valeurs » qui tend à s’opposer à la diversité des cultures nationales et cherche à imposer à tous les États et à tous les citoyens européens un même mode de vie libéral-libertaire et un même mode de gouvernement.

Europhiles, Europhobes et Eurosceptiques

Trop souvent, la réaction des europhiles devant ces refus des eurosceptiques (qui ne sont pas des europhobes !) est, non pas de tenter d’en comprendre la motivation, mais plus sommairement d’affirmer la nécessité de « renforcer l’Europe » et de faire du respect de ces valeurs une condition d’appartenance à l’Union européenne. Cette Europe qui se veut universelle se replie paradoxalement sur elle-même.

Il est temps de s’interroger. L’Europe ne serait-elle pas malade de ses « valeurs » ? Après avoir contribué à fonder l’Union, ces « valeurs » ne seraient-elles pas en train de faire exploser la fragile construction bâtie depuis quelques années ?

Imposer des « valeurs » uniformes abstraitement définies, est-ce la bonne voie pour construire l’Europe ? Si un accord général peut être trouvé sur quelques principes essentiels (suffrage universel, élections libres, égalité des citoyens, libertés individuelles, ..), ne faut-il pas simultanément renforcer le principe de subsidiarité (d’ailleurs inscrit dans les traités) et écarter de la compétence européenne (celle des élus, des technocrates et des juges) tous les sujets qui devraient relever exclusivement de la décision démocratique de chaque pays membre ?

En signant leur adhésion à l’Europe, les pays ne sont jamais convenus d’adopter les mêmes modes de vie. D’ailleurs, la construction européenne n’exige pas l’uniformisation des mœurs : les États-Unis démontrent, depuis plus de deux siècles, qu’une fédération peut vivre et se développer en respectant la spécificité des territoires qui la composent. La peine de mort est encore prononcée dans trente États américains et a été abolie dans vingt autres. Le recours aux mères porteuses est interdit dans l’État de New-York mais autorisé dans les États de Californie et de Virginie.

N’y a-t-il pas là matière à réflexion lorsqu’on compare la solidité séculaire de la démocratie américaine et la fragilité de la construction européenne ?

Devant la crise actuelle, tous affirment la nécessité de « refonder l’Europe ». A coup sûr, un nouveau départ est nécessaire, mais cette refondation de l’Europe doit prendre en compte deux exigences simples et prioritaires de ses citoyens : l’Europe doit protéger ses citoyens et ses entreprises ; elle doit restaurer dans son acception la plus large le principe de subsidiarité.

[1] Le Figaro- 17 mai 2018

Un mois dans un Brésil imprévisible (juillet-août 2018)

Par Patrice Cahart

        Ces quelques feuillets ne prétendent pas être un reportage sur l’immensité brésilienne (seize fois la France métropolitaine, deux cents millions d’habitants). Je n’y suis resté qu’un mois, principalement à Rio, dans une intention précise : décrire la vie pittoresque de cette cité, de 1815 à 1860 environ, à travers les aventures de ma propre famille. Mais les bibliothèques et les services d’archives étant fermés en fin de semaine, je me suis promené. Cet article en est le fruit. Je n’ai d’autre ambition que d’ajouter quelques touches aux portraits habituels de la patrie de la samba.

          Ce fabuleux Brésil, vers lequel je m’envole, est un pays à la dérive. Porté par un conjoncture mondiale favorable, et fort de solides concours extérieurs, l’ancien président Lula, à la fois populiste et habile, l’avait à peu près géré. Son héritière Dilma Rousseff, ayant déçu, a été destituée par le Parlement. Le vice-président qui l’a remplacée, issu d’un parti différent, Michel Temer, fait l’objet de poursuites pour corruption ; elles ont été suspendues mais reprendront dès la fin de son mandat, le 1er janvier, et il risque d’être incarcéré.

          Une élection présidentielle est prévue pour octobre. Un seul candidat bénéficie d’un soutien assez large du public : Lula, encore lui, avec 30 % des intentions de vote. Manque de chance, il a été condamné en appel à douze ans de prison – pour corruption, lui aussi. Sans preuves, clament ses partisans. Il a commencé à purger cette peine. Un juge, affilié semble-t-il à son parti, a voulu le libérer ; le lendemain, une cour d’appel a infirmé cette décision.

         L’État de Rio a été ruiné par les derniers Jeux Olympiques ; puisse Paris éviter ce sort. Une conseillère municipale de Rio, féministe, très connue, a été assassinée. L’une des plus belles entreprises du pays, Embraer, productrice d’avions de taille moyenne, vient de tomber dans le giron de Boeing.

         Voici une opinion assez répandue : « Bien sûr, Lula a trafiqué, mais pas plus que les autres. Dès lors, autant choisir, parmi tous ces politiciens, celui qui a fait ses preuves. » De nombreux conservateurs s’y opposent ; ils travaillent contre leur intérêt, car si le Brésil tombe dans l’anarchie, ce sont eux qui perdront le plus. De même pour les Américains, qui en veulent à Lula d’avoir limité le champ d’action de leurs compagnies pétrolières ; ils seraient fort contrariés de voir le Brésil devenir un autre Venezuela, en beaucoup plus grand.

         À l’heure où j’écris, toutefois, le plus probable est que Lula, restant captif, ne pourra postuler un troisième mandat, et que le pays sera pourvu d’un président mal élu. Se maintiendra-t-il ? Pourra-t-il prendre des décisions ?

         Et l’Armée ? Le Brésil n’ayant pas d’ennemis, elle ne sert qu’à maintenir l’ordre, en dernier recours. Au printemps dernier, elle a été mobilisée pour briser une grève des camionneurs, et pour calmer les favelas de la banlieue nord de Rio. Elle est néanmoins consciente du mauvais souvenir laissé par vingt ans de dictature militaire (1964-1985). Ses principaux responsables s’abstiennent de  commentaires sur les événements récents.

         Mon cousin brésilien francophone Austregésilo Lalande [1] a la gentillesse de venir m’attendre à l’aéroport, dans une aube pluvieuse. Je ne le connaissais pas, car notre ancêtre commun remonte à deux siècles. J’ai eu la chance de le trouver par l’annuaire téléphonique. Il se passionne pour mes recherches, qui incluent sa lignée. Grâce à son soutien, mon projet quelque peu hasardeux va aboutir à un séjour fructueux.

         Austregésilo a été ministre à Brasilia. Quand on lui demande s’il en garde un bon souvenir, il répond : « Non, c’était terrible, à cause de la malhonnêteté et de l’arbitraire ». Son refus de certaines pratiques lui a valu des procès dont il prophétise qu’ils n’auront jamais de fin. Et il conclut, sur ce chapitre : « Au Brésil, tout est interdit. Mais quand on a des amis bien placés, tout s’arrange ».

        Dès mon arrivée, je puis constater les effets de la crise. Il y a encore plus de dormeurs dans les rues qu’à Paris, et cette fois, ce sont des nationaux, non des immigrés récents. Les pancartes « À vendre » fleurissent sur les façades des immeubles ; leurs auteurs veulent troquer leurs biens contre des appartements en Floride, et ne trouvent pas preneur. À Rio et en son État, le nombre des agressions dans les transports publics a doublé depuis 2015. Il s’en produit maintenant une par heure, en moyenne. Le soir du 2 août, un beau tram tout neuf est mitraillé ; les voyageurs doivent se coucher pour éviter les balles. Dans l’ensemble du pays, la population carcérale a quintuplé en vingt ans.

         Par crainte des enlèvements, les titulaires des plus grosses fortunes vivent aux États-Unis, en Suisse, au Portugal. L’économie du pays est donc en grande partie gérée par des absents.

         Une autre forme d’insécurité consiste en escroqueries et en chantages. Chaque famille aisée a donc un avocat. Comme en France au temps de Molière et de Racine, mais pour des raisons différentes.

         Je découvre avec stupeur l’étendue des activités des « milices ». Ces organisations mafieuses se composent, pour une large part, de policiers révoqués, et d’autres qui sont tout simplement partis parce qu’on ne les payait plus. Ils sont néanmoins restés en bons termes avec leurs anciens collègues. Une petite rue du centre de Rio est occupée par des minibus pimpants, bleus et rouges, porteurs d’une inscription discrète, Serviço intermunicipal, et d’un numéro de téléphone auquel toutes réclamations peuvent être adressées. C’est la flotte de ces messieurs, qui concurrence, sans la moindre autorisation, les nombreux autobus officiels, exploités par des concessionnaires de la Ville. L’un des arguments de vente de cette « milice » est qu’à bord de ses véhicules, les voyageurs sont plus en sûreté que partout ailleurs. Bien entendu, elle n’acquitte aucun impôt.

         Déjeunant dans un restaurant sympathique du centre-ville, mes amis et moi subissons des voisins bruyants. On nous explique qu’il s’agit de policiers en civil, qui fêtent un anniversaire. À la fin, ils s’en vont en disant qu’ils reviendront payer. Le plus probable est qu’ils ne reviendront jamais, et que le patron n’osera pas se plaindre.

        Passons sur d’autres inconvénients de la vie à Rio. Pour quiconque n’a pas de compte bancaire au Brésil, les retraits de billets sont difficiles – par la faute des banques et non des pouvoirs publics. La circulation est assez dangereuse : en plein centre, la voiture d’Austregésilo, où je me trouvais, a manquée d’être percutée par un chauffard qui la doublait.

         J’en viens aux bons côtés. Les taxis sont nombreux et peu coûteux. Tous les chauffeurs auxquels j’ai eu recours se sont montrés corrects. L’un d’eux, après m’avoir demandé mon prénom, ce qui n’a rien d’inhabituel au Brésil, m’a commenté en portugais les monuments du parcours. Et comme je lui disais le bien que je pense de l’empereur Pierre II, je me suis attiré cette réponse : « Oui, mais il avait trop de femmes. »

        Plus généralement, les Brésiliens sont accueillants et gentils. Une attitude superficielle ? Peut-être, mais elle fait plaisir. Et la cuisine est excellente. Vivent les haricots noirs !

         Pour l’amateur de vieilles pierres, le centre historique de Rio est un régal. Trois styles y cohabitent avec bonhomie : le baroque des églises, le néo-classique des bâtiments publics, dû au Français Grandjean de Montigny ou à ses disciples, et surtout le délire 1900 des petits immeubles particuliers. Des gratte-ciels dont certains sont beaux bousculent ce monde ancien.

        La montagne du Corcovado, ou Bossu, est plutôt une corne, dont l’abrupte cordillère qui borde le rivage sur des centaines de kilomètres offre d’autres exemples. 710 m d’altitude, plus un Christ Rédempteur de 38 m. Dans le funiculaire qui y monte, j’engage la conversation avec mes voisins brésiliens. Ils ont un fils blond comme les blés. Viendraient-ils de l’État de Santa-Catarina, peuplé en grande partie par des colons germaniques ? Oui bien sûr, ils en viennent. Constatant la pauvreté de mon portugais, ils me demandent si je parle allemand, et la conversation se poursuit sur les pentes du Corcovado dans la langue de Goethe, qu’ils maîtrisent fort bien, l’ayant apprise tant en famille que dans une école religieuse.

          Ce sont en effet des mennonites. Leurs ancêtres, protestants extrêmes, ont été jadis chassés d’Allemagne et de Hollande. Les tsars les ont accueillis et les ont installés en Sibérie – où ils ont évité de se mêler aux populations locales. Puis le régime communiste leur a cherché noise, provoquant un grand retour vers l’ouest. Leur présence au Brésil résulte donc d’une double persécution. Mais l’école mennonite qui les avait formés a fermé ses portes, et leurs enfants, signe des temps, ne parlent pas allemand.

         Je m’enquiers de leur opinion sur Rio. Ils répondent qu’on y pense surtout à chanter et à danser. À leur avis, les États du Sud, São Paulo compris, qui concentrent l’essentiel de l’économie, auraient intérêt à faire bande à part. Dans la ville d’environ quarante mille habitants où ils demeurent, la qualité de la vie est exemplaire : les habitants qui s’absentent dans la journée n’ont pas besoin de fermer leur porte à clef, et la nuit, ils peuvent laisser ouvertes les fenêtres de leurs maisons.

         Mais le Brésil a connu, au cours de son histoire, de nombreuses tentatives sécessionnistes, et toutes ont échoué.

        De là-haut, le plus beau site urbain du monde s’offre à nos regards. Hong-Kong et San Francisco sont surclassés. Ce spectacle ne dispense pas de monter aussi au Pain de Sucre, dont les 395 m permettent des vues plus précises.

        À Pétropolis, agréable Versailles brésilien, je m’entretiens avec le serveur d’un petit restaurant. Âgé d’une trentaine d’années, anglais, il vit ici depuis deux ans. Il est correctement vêtu, et son langage montre qu’il a fait des études. Qu’est-ce qui l’a attiré au Brésil ? Venu en touriste au carnaval de Rio, il a été séduit et a décidé de rester. Son mariage avec une Brésilienne de souche italienne a confirmé son choix.

          A-t-il été victime de la violence ? Une fois, en deux ans. Il se trouvait sur l’une des plages de Rio, la nuit tombée, avec deux amies. Une fête y battait son plein, et la densité des spectateurs donnait une illusion de sécurité. Le trio a été attaqué et volé en pleine foule. Butin des malfaiteurs : la valeur de deux cents vingt euros. Ce n’était donc pas une tragédie. À Pétropolis en revanche, on jouit d’une parfaite sécurité ; le serveur n’envisage donc pas d’aller ailleurs.

         Plus de la moitié des habitants du Brésil se sont déclarés gens de couleur. Faut-il prendre cette information à la lettre ? Naguère, on se voulait plus blanc qu’on n’était. Aujourd’hui, certains Blancs n’hésitent pas à se dire colorés pour percevoir certaines allocations.

        Les favelas sont habitées presque exclusivement par des Noirs, des mulâtres et des métis d’Indiens. À Rio, il s’en trouve partout, même à la lisière des quartiers chics. On en a dénombré sept cent cinquante, groupant un million cent mille personnes, soit 19 % de l’agglomération (contre 10 % il y a une cinquantaine d’années). Elles ont généralement l’électricité, mais pas l’eau courante ; en conséquence, plus on est pauvre, plus on habite haut sur la pente. Une hiérarchie s’est établie. Le chauffeur de taxi qui me conduit à l’extrémité de l’élégante plage de Leblon, d’où je reviendrai à pied vers le centre-ville en longeant tout le front de mer, me montre la favela de Vidigal, accrochée au-dessus des villas et des hôtels. Ici, assure-t-il, pas de bandidos, les touristes sont respectés. De même, pour protéger le quartier bourgeois de Botafogo, les promoteurs immobiliers et la municipalité ont conclu un pacte avec les chefs de la favela voisine, Santa Marta : ses habitants ont été dotés d’un funiculaire, ils restent tranquilles, et des visites sont organisées pour les curieux.

        La misère, le désarroi ont favorisé les cultes dits évangéliques. Les « assemblées de Dieu » colonisent les quartiers populaires. Un peu partout dans Rio, je découvre cette inscription énigmatique : Jésus reviendra en 2070. Nous ne sommes pas francs-maçons. À vrai dire, il suffit d’un maniaque armé d’un pochoir pour inonder la ville d’un tel message.

          Luttant contre ces mouvements qu’animent des hommes d’affaires trop avisés, l’Église catholique emprunte leurs méthodes. À l’un des carrefours les plus fréquentés de Rio, je vois un prêtre en chasuble qui brandit un ostensoir, et de nombreux fidèles viennent le baiser.

         Brasilia renvoie une tout autre image du pays. Plutôt qu’une ville, c’est un semis de constructions dans le cerrado, cette brousse de petits arbres, sans herbe. L’urbaniste Lucio Costa et l’architecte Niemeyer, des communistes de salon, ont voulu organiser une vie communautaire dans chaque petit quartier, et ont refusé tout centre-ville, au sens habituel du terme. Leur large axe monumental, qui s’étend sur sept kilomètres, donne surtout une sensation de vide.

        Ces pages étant destinées en premier lieu aux anciens de la promotion Montesquieu, je me dois de signaler la place des Trois Pouvoirs : le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Les trois monuments sont assez séduisants, chacun dans son genre, mais trop différents, et surtout trop éloignés les uns des autres, pour qu’une harmonie s’en dégage. Plutôt qu’une place, c’est un petit désert.

        À Brasilia, pas question de faire une balade à pied ; les distances sont dissuasives. Mais à la longue, cette capitale d’un futur imaginaire s’est humanisée. Elle commence même à se banaliser. Les commerces et restaurants de quartier se sont multipliés. Proscrite au départ, la verticalité est revenue. De hauts hôtels, ni beaux ni laids, remettent en cause le parti-pris horizontal, et rapetissent la cathédrale, chef d’œuvre de Niemeyer.

         Saluons au passage la prouesse spirituelle de ce créateur athée. Il est allé jusqu’à dessiner lui-même la forme carénée des confessionnaux ! Ce compromis s’inscrit dans une tendance profonde. Le Brésil a beau être un État laïc depuis 1889 (avant la France), un petit crucifix flotte au-dessus du fauteuil du président de la Chambre des Députés.

         Après Niemeyer, et grâce à son confrère Carlos Vasconcelos Neves, Brasilia s’est enrichie d’une Sainte Chapelle moderne, toute en vitraux, dont le dégradé de bleus a été réalisé par le maître flamand Hubert van Doorne.

         Ici, les nouveaux venus ont quelque peine à s’acclimater. Mais ensuite, me dit-on, ils préfèrent la vie morne de cette anti-ville aux risques de Rio ou de São Paulo.

        Brasilia revendique aujourd’hui trois millions d’habitants. Attention, la partie planifiée en héberge moins d’un million. Le reste (les plus démunis) vit dans des cités satellites, qui ont poussé au petit bonheur, à cinquante kilomètres ou plus. Ce choix a été effectué dès l’origine par les beaux esprits.

         Disposant d’une fin de semaine libre, je la consacre aux cités coloniales de l’État des Minas Gerais, sous la conduite éclairée d’Austregésilo. Je ne suis pas déçu. Elles sont merveilleuses. Mais même ici, d’étranges choses peuvent se passer. Alors que nous dînons dans un modeste restaurant ouvert sur une jolie rue, tous les clients sont pris soudain de quintes de toux. Voici, sous toutes réserves, l’explication qui m’est fournie : la police a lâché du gaz irritant devant une boîte de nuit voisine, à titre d’avertissement, car elle la soupçonne de vendre de la drogue sans partager les bénéfices avec elle.

          Mais n’accablons pas la police. Chaque semaine, dans l’ensemble du pays, certains de ses agents sont tués.

          Je ne suis pas allé à São Paulo, capitale économique du pays, et dont la population approche le double de celle de Rio (25 millions contre 14, banlieues comprises).

         En fin de compte, et malgré ma taille qui me signale comme étranger (ou à la rigueur comme ressortissant de Santa-Catarina), je n’ai pas été agressé. À Rio et ailleurs, j’ai beaucoup marché, mais en évitant les endroits déserts, et je me suis abstenu de sortir le soir. Le seul dommage à déplorer est le vol de mon téléphone portable, d’un modèle ancien. Encore n’a-t-il pas eu lieu dans la rue, mais dans un casier du vestiaire d’une bibliothèque publique, fermé à clef. Cela aurait pu m’arriver aussi bien dans un autre pays.

         Il ne me reste plus qu’à écrire mon livre, qui paraîtra, s’il plaît à Dieu, l’an prochain, sous mon nom d’auteur, Nicolas Saudray. Mon ancêtre Louis Pharoux, soldat de Napoléon mécontent du retour des Bourbons, a émigré à Rio avec quelque deux cents camarades. Tous ces militaires se sont convertis au commerce de luxe – cas sans doute unique dans notre histoire. J’entends faire revivre cet épisode. Pour sa part, mon aïeul a ouvert un splendide hôtel pour voyageurs, voisin du palais impérial. Puis, en 1851, son gendre Auguste Saudray, âgé de trente-et-un ans, qui l’aidait dans sa gestion, a disparu de Rio ; son corps n’a jamais été retrouvé. Sa veuve, vingt-trois ans, née au Brésil, a pris un bateau à voiles pour la France, serrant dans ses bras un bébé qui n’avait pas deux ans – mon arrière-grand-père. Un peu plus tard, l’hôtelier magnifique a suivi la même route, complètement ruiné. Voilà bien des mystères à résoudre.

[1] J’ai changé son nom

 

Post-scriptum, novembre 2018

          Depuis la rédaction de ces lignes, trois événements sont survenus.

          1/ Le Musée National de Boa Vista (Bellevue), installé dans le palais des empereurs Pierre Ier et Pierre II, a brûlé. L’enquête a révélé qu’il n’y avait ni appareils de détection ni prises d’eau. Ce musée renfermait de précieuses collections d’histoire naturelle et d’ethnologie (notamment sur les cultures  indiennes du Brésil).

          Déplorable ! La presse mondiale a toutefois surréagi. Les collections étaient vétustes, mal présentées. Depuis longtemps, elles ne figuraient plus parmi les visites recommandées aux touristes. Il existe à Rio au moins huit autres musées plus intéressants, dont le Musée Historique National, très beau et très soigné, dans un style traditionnel. Quant au palais de Boa Vista lui-même, lourde construction du XIX° siècle, ses murs sont toujours debout, Dieu merci.

         2/ Le candidat d’extrême-droite aux présidentielles, Jaïr Bolsonaro, ancien militaire, qui occupait largement la scène médiatique par ses déclarations outrancières, mais que presque personne ne donnait gagnant, a été grièvement blessé dans un attentat. On a craint pour ses jours, et il a dû être traité durant plusieurs semaines à l’hôpital.

         Cette agression a produit un résultat inverse de celui que souhaitait son auteur. Le démagogue est devenu une victime, et une référence pour les nombreux Brésiliens qui aspirent légitimement à une amélioration de la sécurité publique.

        3/ Le troisième événement est la conséquence du deuxième : Jaïr Bolsonaro a été élu par 55 % des suffrages, contre 45 % à son adversaire, héritier spirituel de l’ex-président Lula (lequel croupit toujours en prison). Le Brésil se trouve donc coupé en deux. Des craintes se manifestent notamment au sujet de l’avenir de l’Amazonie, poumon de la planète, qui serait dévastée par des concessions imprudentes aux défricheurs.

        L’expérience montre toutefois que les actions concrètes des candidats élus diffèrent de ce qu’ils avaient annoncé (mis à part Trump, dont les actes traduisent fidèlement les promesses électorales). Espérons donc que Bolsonaro mettra de l’eau dans son café.