Petite conversation avec la Mort

Par Nicolas Saudray
12 avril 2026

La Mort – Finie, ton insolente santé ! Tu te croyais privilégié. Tu te croyais même, sans trop oser le dire, invulnérable. Le démenti, qui se préparait en secret, a fini par venir. Trois mois d’hôpital, plus la désorganisation de ta vie. Encaisse, mon vieux. Bien entendu, ce n’est qu’un acompte.

Moi -Je proteste. Il a gelé un seul jour, en l’hiver de 2026 : le 7 janvier. Tu en as profité pour m’agresser. Qui plus est, je marchais dans l’une des voies les plus honorables de Paris, celle du Faubourg Saint-Honoré. Étant invité à déjeuner, je n’avais pas eu l’idée de rester chez moi. Les trottoirs n’avaient perdu qu’une partie de leur fréquentation habituelle. Celui où je progressais avec prudence s’est rétréci, par l’effet d’un dépôt que j’ai pris pour de la neige tassée. Quelqu’un s’est avancé face à moi, et machinalement je lui ai cédé le passage, sans voir que je posais le pied sur un petite plaque de glace. Un quart d’heure plus tard, je me retrouvais dans la salle des urgences de l’hôpital Bichat, avec un bassin fracassé. Quelle punition, pour une seconde d’inattention ! Quelle injustice !

La Mort– Tu fais bien des manières pour un homme de quatre vingt-trois ans. D’autres ont reçu bien pis que toi, et bien plus tôt. Ton malheur, d’ailleurs, ne relève en rien du hasard, car je suis cachottière et combinatrice. Tu souffrais depuis quelque temps d’une insuffisance de tension, cause de vertiges. Elle n’avait pas été décelée. Sans elle, tu ne serais peut-être pas tombé. Tu souffrais aussi de cette faiblesse du squelette due au manque de calcium que l’on appelle ostéoporose, commune chez les femmes, mais qui atteint aussi les hommes, victimes d’un tiers des fractures de la hanche. Si, chez toi, elle avait été repérée et traitée en temps utile, il n’y aurait peut-être pas de fracture, ou elle aurait été de moindre ampleur. Mais, trop confiant, tu ne t’étais pas inquiété auprès des médecins.

Moi– À partir de l’accident, je reconnais avoir été bien soigné. Les pompiers ont été excellents. Les médecins, les infirmières, les aides-soignants de l’hôpital Bichat ont été attentifs. Fallait-il vraiment me retenir trente jours ? L’irrégularité de ma fracture, m’a-t-on dit, l’exigeait. J’ai été logé dans une chambre à deux lits, puis à un seul lit, puis encore à deux lits, sans jamais éprouver de gêne majeure.

La Mort – Tu as donc bénéficié d’un bon service public. La République s’occupe bien de ses ressortissants. Beaucoup de pays ne t’auraient pas aussi bien traité.

Moi – À mon retour chez moi, j’ai été en contact avec un réseau d’infirmières un peu anarchiques, tentant d’imposer des obligations excessives. Le même réseau comprend en revanche des kinésithérapeutes tout à fait utiles, l’objectif étant de travailler vingt minutes chaque jour ouvrable.

La Mort – Et c’est la Sécurité sociale qui paye. Bel effort. Elle doit, en ce domaine, coordonner, non pas des fonctionnaires, mais des professionnels libéraux, ce qui n’a rien de facile. Toi et tes pareils, est-ce que vous méritez encore, vu votre âge, ce mal qu’on se donne pour vous ?

Moi – C’est la loi de la solidarité. Et, si je puis dire, ma récompense pour avoir servi la France durant une grosse quarantaine d’années.

La Mort– Bientôt, ce beau raisonnement n’aura plus cours, car ses bénéficiaires deviennent trop nombreux. Si tes cadets conservent leur droit absurde de partir à la retraite à l’âge de soixante-deux ans, le poids des inactifs deviendra insupportable. De plus en plus, c’est l’activité actuelle et réelle des gens qui comptera, dans les esprits. À cela, la plupart de tes camarades peuvent répondre qu’ils se sont mariés, qu’ils ont procréé, qu’ils ont donc effectué un apport. Tu t’en es abstenu. 

Moi – Je le regrette. Mais je me dis aussi qu’il y a trop de monde sur cette planète.

La Mort – La France a néanmoins besoin d’hommes, d’idées, d’efforts. Toi, heureux titulaire de pensions de retraite, que fais-tu de concret pour tes contemporains ?

Moi – Je paye mes impôts. Je contribue à la défense des monuments historiques. Et j’écris des livres.

La Mort – Crois-tu que tes éditeurs les prendront ? Tu n’es plus un jeune écrivain prometteur.

Moi – À moi de jouer. Je voudrais aussi me plaindre, ô Mort, de l’informatique et de la photographie.

La Mort – Tu veux tuer les professionnels ?

Moi – Mon ordinateur et mon appareil photo, qui étaient classiques et d’un maniement aisé, ont profité de mon séjour à l’hôpital pour rendre l’âme. J’ai dû les remplacer, en hâte, par des modèles au goût du jour. récents. Il m’a fallu alors faire face, de manière brutale, à tous les changements récents. N’ayant plus rien à inventer, l’actuelle génération de gestionnaires a voulu faire croire qu’elle était quand même aussi productive que son aînée. Elle a tout changé pour le plaisir. Ce qui était en haut des écrans est passé en bas, ce qui était à droite est passé à gauche. Les processus se déroulent sans la moindre logique. 

La Mort – Je n’y puis fichtre rien.

Moi – Écoute malgré tout. Ma vraie mort, j’ai cru la subir en tentant de continuer mes ouvrages, sur mon lit d’hôpital. Les fonctions de base des appareils sont enfouies sous des applications peu utiles, voire purement publicitaires. Bien des gens, à commencer par les écrivains, doivent réapprendre leur métier, sans profit pour personne. Il y a là, je n’hésite pas à le dire, un recul de notre civilisation.

La Mort : Sans doute faudrait-il la remettre sur ses rails.

Patrice Cahart
(auteur : Nicolas Saudray)
(à la suite de sa chute du 7 janvier 2026)

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