En butinant chez Saint-Simon

Par Nicolas Saudray
Septembre 2020

        Les retraites d’été à la campagne permettent des retours aux sources. J’ai relu ou feuilleté avec profit les derniers des huit volumes des Mémoires du duc de de Saint-Simon, dans l’édition de la Pléiade, que j’avais délaissés depuis des années.

          Une prose souvent enchevêtrée, difficile à suivre. La lecture n’est que moyennement aidée par l’abondant appareil de notes dû à l’érudit Boislisle, de la fin du XIXe siècle. En effet, ces notes renvoient les unes aux autres, donnant parfois au lecteur le sentiment qu’il travaille sur un texte de loi ou de décret. Par bonheur, de brefs résumés, en marge, lui permettent de sauter les passages qui ne l’attirent pas. Et je lui recommande de consulter la chronologie générale placée en tête de la série de volumes, avant de se lancer dans chacun d’eux. Elle le guidera de manière efficace.

          De son effort, le lecteur est amplement récompensé par des fulgurances, comme celle-ci : Le duc du Maine crevait de joie. Ou encore celle-là, relative au cardinal Dubois auquel Saint-Simon propose une alliance contre un ennemi commun : Le cardinal, les oreilles dressées et les yeux en-dessous tournés vers moi, suçait toutes mes paroles, et changeait de couleur à mesure.

          Saint-Simon est connu pour ses archaïsmes savoureux. Au lieu de se réjouissait, il écrit s’éjouissait. Il a raison. Galvauder, dans ses écrits, signifie encore tourmenter. L’adjectif accort (à la fois avisé et gentil, selon Littré), que nous réservons à l’expression une accorte servante  (et encore, elle va disparaître), se retrouve aussi bien, sous sa plume, au sujet d’hommes, grands seigneurs compris. Ne devrions-nous pas le remettre en honneur ? Pour lui, les fées (dont Mme de Maintenon) sont toujours méchantes. Pourpenser équivaut à préméditer. Une lourdise est une bévue. Et que signifie le verbe se marmuser ? Marmonner ?

          Pour l’essentiel, les Mémoires se déroulent à la Cour. Un lieu codé, presque autant que le palais de l’empereur de Chine. Monseigneur, c’est le Grand Dauphin, fils du roi. Monsieur, c’est le frère du roi, disparu en 1701 (mais son épouse, la Palatine, s’appelle Madame jusqu’à la fin de ses jours). Monsieur le Prince, c’est l’aîné des Condé. Monsieur le Duc, c’est le duc de Bourbon, autre Condé (et faisant office de régent après Philippe d’Orléans). Monsieur le Grand, c’est le grand écuyer, un fastueux Lorraine-Armagnac. Monsieur le Premier, c’est le premier écuyer, titulaire d’une charge séparée de la précédente  (et bien sûr, Monsieur le Premier, un nommé Beringhen, fait la guerre à Monsieur le Grand)…

          Saint-Simon aura été aussi fidèle en amitié qu’en haine. Parmi les amitiés, la plus significative par ses conséquences, et aussi la plus paradoxale, est celle qui l’unit à Philippe d’Orléans, nommé régent en 1715. À première vue, rien ne rapprochait le mémorialiste, prud’homme et plutôt dévôt, d’un débauché incroyant. Mais ce sont des amis d’enfance. Avant comme pendant sa régence, Saint-Simon est l’un de ses principaux conseillers. Sans cesse, au long des Mémoires, il tente de justifier son action politique, tout en déplorant ses faiblesses de caractère. Et il ne manque pas de souligner l’affection que lui portait son neveu le jeune Louis XV.

          Avouons-le, l’influence du petit duc sur Philippe d’Orléans n’a pas toujours été bonne. Notre mémorialiste a vivement condamné la révocation de l’édit de Nantes  (après coup, car en 1685, il n’avait que dix ans). Mais quand le régent envisage de rappeler les protestants réfugiés en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, Saint-Simon le lui déconseille, craignant de réintroduire un facteur de troubles dans le royaume. À tort, car l’effectif de ces exilés, dont certains d’ailleurs, après trente ans, ne seraient pas revenus, ne suffisait pas pour constituer une menace.

          Autre ami, plus âgé : Fénelon, mais avec des réserves qui étonnent, car Saint-Simon et lui ont œuvré de concert pour essayer de limiter l’absolutisme (tout en caressant une chimère, la remontée de l’aristocratie). Le mémorialiste est frappé par les yeux dont le feu et l’esprit sortaient comme un torrent. Il reconnaît le pouvoir de séduction du prélat, sa charité, ses bonnes mœurs. Il critique son ambition à peine cachée. Ambition légitime, en vérité, et qui aurait porté de bons fruits, si le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, avait accédé au trône.

          Ce prince bossu et boiteux a été élevé par Fénelon dans l’horreur de la guerre. Et le maître est devenu pour l’élève un père – bien mieux que le vrai père, le médiocre Grand Dauphin, et que le grand-père, l’effrayant Roi-Soleil. Après la disgrâce de Fénelon, Bourgogne et lui correspondent, pendant dix ans.  Passant par Cambrai pour raisons militaires, le prince revoit son ancien précepteur, et ce sont des embrassades. Sous son règne, la France aurait sans doute connu plus de bonheur qu’au temps de Louis XV.

         En ce temps de coronavirus, on me permettra une parenthèse. Le Grand Dauphin est mort de la variole en 1711. Le duc de Bourgogne, sa sémillante épouse et leur fils aîné périssent du même mal en 1712. La rumeur publique, contre laquelle le mémorialiste s’élève, accuse le duc d’Orléans de les avoir fait empoisonner, afin de s’emparer de la couronne. Mauvaise fable, car le futur régent aurait dû éliminer aussi un frère de Bourgogne, le duc de Berry (mort un peu plus tard d’un accident de cheval), ainsi que le futur Louis XV, alors âgé de deux ans. Mais malgré ces morts en série, la vie au château de Versailles a continué comme devant. De nos jours, on viderait le château, chaudière de l’épidémie, et on renverrait tous les courtisans dans leurs foyers.

          Parmi les ennemis de Saint-Simon figurent de nombreux parlementaires. Sans le dire ouvertement, il reproche à la noblesse de robe d’être une concurrente déloyale, et souvent plus riche, de la noblesse d’épée. Il écrit pour l’année 1723 : Un fou succéda à un scélérat dans la place de premier président du parlement de Paris. À ce sujet, il faut savoir que cette place n’était pas une charge vénale ; le roi ou, s’il était mineur, son représentant choisissait librement le premier président parmi les présidents à mortier (présidents de chambre, dirions-nous), eux-mêmes titulaires d’une charge achetée ou héritée.

          L’inimitié du mémorialiste admet néanmoins des exceptions, notamment en faveur du président de Maisons (président à mortier), à qui nous devons le château de Maisons-Laffitte. Encore un paradoxe, car c’était un sceptique en matière de religion.

          Et malgré les frictions, notre duc n’a pas, dans l’ensemble, à se plaindre du parlement de Paris. Louis XIV meurt le 1er septembre 1715. Dès le lendemain, le parlement ouvre son testament et casse les dispositions qui instituaient un conseil de régence peuplé d’amis du duc du Maine son bâtard. Philippe d’Orléans devient ainsi régent de plein exercice, conformément à la tradition.

        Du deuxième maréchal-duc de Villeroy, Saint-Simon trace un portrait pertinent. C’était un incapable qui faisait bonne figure, jusqu’à la fatuité. Le premier maréchal-duc de Villeroy, son père, avait été le « gouverneur » du jeune Louis XIV, chargé de superviser son éducation. D’où un bagage fort léger : le monarque-enfant n’avait même pas appris le latin ! Plus tard,  ayant quand même gardé un bon souvenir de ce gouverneur, le Roi-Soleil nomme par symétrie son fils gouverneur du jeune Louis XV. Or Villeroy II a été militaire, s’est montré courageux, mais n’a fait que perdre des batailles. Dans son nouveau poste, il acquiert la confiance de son royal élève et devient encombrant. Saint-Simon et le cardinal Dubois, qui pourtant ne s’aiment guère, unissent leurs efforts pour qu’il soit renvoyé. Louis XV pleure (il a douze ans). Rien n’y fait.

          Autre exemple d’ennemis de saint-Simon (il y a un large choix) : les Brissac, illustre famille. La demi-sœur du mémorialiste, plus âgée que lui, a épousé le duc de Brissac et s’en est bientôt séparée. Après avoir essayé, en vain de récupérer sa dot, elle meurt à trente-huit ans, sans enfants. Saint-Simon reprend l’action en restitution contre un Brissac obscur, ruiné, d’une vie étrange, et finit par la gagner, après vingt-et-un ans de procès.

          En marge de ce combat, notre auteur reproche aux Brissac de rechercher les mariages d’argent. Les écus s’envolent, la crasse demeure, ironise-t-il. Qu’en est-il de Saint-Simon lui-même ? Il a épousé une excellente personne, fille du maréchal de Lorges. Mais le grand-père de l’épousée n’est autre qu’un financier roturier, Frémont. D’où une dot substantielle dont les Saint-Simon avaient bien besoin pour arranger leurs affaires.

          Et Law, le financier écossais ? Ami ou ennemi ? Il voit  régulièrement Saint-Simon, conseiller du régent, et l’entretient de ses projets. Bien inspiré, le petit duc refuse de souscrire de ses actions, et même d’en accepter en cadeau. Le plus clairvoyant dans cette affaire aura toutefois été le parlement de Paris qui, notre mémorialiste le reconnaît, s’est constamment opposé à Law, sans succès. Le duc formule ici une remarque d’autant mieux venue qu’il s’entend peu aux choses de la finance et qu’il s’est toute sa vie débattu dans ses dettes, héritées en grande partie de son père : en elle-même, la banque de Law, dite Banque Royale, avait des chances de réussir (et d’autres banques d’émission, à l’époque, ont prospéré en Europe du Nord) ; l’erreur consistait à la coupler à la Compagnie du Mississipi (et donc à placer à long terme un argent que les déposants de la banque pouvaient exiger à tout moment).

          Ajoutons qu’il ne fallait pas nommer Law contrôleur général des finances, donc ministre. Étant en même temps l’animateur de la Banque Royale, comment se serait-il surveillé lui-même ?

          Cela dit, Saint-Simon l’absout de l’accusation de friponnerie. À ses yeux, ce n’était qu’un homme à système. En d’autres temps, le financier aurait été pendu. Bonne pâte, le régent l’a laissé filer hors de France. Et le mémorialiste, au fond, approuve.

          Le plus noir de ses portraits est celui du cardinal Dubois. Il lui refuse toute qualité, et ne lui voit que des défauts : cupidité, débauche, perfidie. Sorti de rien, Dubois doit sa fortune politique au fait d’avoir été le précepteur de Philippe d’Orléans, qui lui a conservé son estime (de même que Fénelon avait conservé celle du duc de Bourgogne, et Villeroy Ier, celle de Louis XIV). Ministre des Affaires Étrangères, Dubois se fait en plus bombarder archevêque de Cambrai (et donc arrière-successeur de Fénelon), alors qu’il n’est encore qu’une simple tonsuré. Vite, une messe basse lui permet, d’un seul coup,  de devenir sous-diacre, diacre, et d’être ordonné prêtre. Puis son sacre d’archevêque, au Val-de-Grâce, donne lieu à une fête à tout rompre, boudée par Saint-Simon. Bientôt, le voilà l’aventurier cardinal et premier ministre.

          Il a persuadé le régent de mener une politique pro-anglaise. Vaine tentative, car à terme les ambitions des deux pays, aux Indes, en Amérique du Nord, ne peuvent que se heurter. Cette nouvelle orientation conduit même un moment la France à guerroyer contre l’Espagne, dont le souverain est un Français, petit-fils de Louis XIV. Tout cela au grand dam de Saint-Simon, farouche partisan de l’amitié ibérique, et qui a été promu grand d’Espagne.

          Dans sa colère, le mémorialiste va jusqu’à accuser Dubois d’avoir reçu une grosse pension du roi d’Angleterre. Sans doute un ragot qui courait à l’époque. Les historiens n’ont trouvé aucune preuve. Cette affaire appelle une prudence générale envers ce que raconte Saint-Simon, sauf quand il a été témoin oculaire. En tout cas, le frère et héritier de Dubois qui, lui, était un homme intègre, a distribué cette fortune douteuse aux pauvres de crainte qu’elle ne lui porte malheur.

          Si je donner une conclusion à ce simple butinage, il me confirme que Louis XIV n’était pas tout à fait un monarque absolu, en raison des lois fondamentales du royaume, non écrites, qui l’encadraient. Le Soleil n’a pu, notamment, se faire obéir du cardinal de Noailles, archevêque de Paris, qui, n’étant pas janséniste, mais ayant des amis de cette tendance, refusait de persécuter l’ensemble de leur groupe religieux. Saint-Simon, admirateur du cardinal, avait adopté la même position : non janséniste, mais entouré d’amis jansénisants, méfiant envers le pape et hostile aux jésuites.

          Mieux encore : Louis n’a pu empêcher le duc d’Orléans, qu’il n’aimait pas, d’exercer la régence, en sa qualité de plus proche héritier du trône après l’enfant de cinq ans. Et, comme on l’a vu, les barrières dont il avait voulu enserrer ce régent ont dès le début volé en éclats.

          Seconde « conclusion » : depuis la mort de Colbert, le royaume était mal géré (sans même prendre les guerres en compte). Dans ce nid d’intrigues qu’était devenue la Cour monstrueusement grossie, Louis XIV passait son temps à arbitrer des querelles de préséance, à accorder ou à refuser des faveurs. Cette mauvaise gestion s’est poursuivie du temps de la Régence, sous une autre forme, avec surtout l’affaire Law. N’invoquons pas l’exemple de l’Angleterre, qui a connu un destin à part. Mais le mal français de l’époque peut être comparé à la meilleure organisation de deux puissances montantes continentales, l’Autriche et la Prusse. Une disparité grosse de conséquences.

          De tout cela, Saint-Simon et Fénelon, malgré leurs préjugés, étaient dans une large mesure conscients.

Les livres :
Outre la série des Mémoires, on pourra consulter, parmi d’autres, deux volumes de Georges Poisson :
Monsieur de Saint-Simon, Nouveau Monde Éditions, 2019.
Fénelon l’Insurgé, Éditions de l’Harmattan, 2020.          

Le « Cantique des Cantiques », de Daniel-Lesur

Écouté par Nicolas Saudray
3 juillet 2020

                                    

         Le « Cantique des cantiques » (1953) passe pour l’œuvre maîtresse de Daniel-Lesur (1908-2002). C’est aussi, sans doute, le sommet du répertoire a cappella (c’est-à-dire sans accompagnement instrumental) du XXe siècle français.

        J’ai eu le privilège de rencontrer l’auteur deux fois. Un homme de petite taille, discret, voire secret. Mais quand il parlait à la radio (il a été le principal messager de la musique à l’ORTF), c’était toujours clair et pertinent. Il nous a transmis un héritage abondant et divers, notamment trois opéras. Aujourd’hui, en France,  sa notoriété n’est pas tout à fait ce qu’elle devrait être, car Daniel-Lesur a refusé la dictature sérielle – cette catastrophe – et une puissante coterie le lui reproche encore aujourd’hui. Il a recherché l’harmonie : crime épouvantable !  En revanche, au-delà de nos frontières, on le joue, on l’enregistre, on voit en lui un représentant typique du génie de notre pays.

         Le Cantique des cantiques occupe dans la Bible une place bien à part. Malgré la référence à Salomon, il ne remonte sans doute qu’au IVe siècle avant notre ère. Il est rédigé, non pas en hébreu, mais en araméen. Aucun autre livre saint ne l’annonce – pas même les Psaumes, pleins d’angoisse et de menaces auxquelles le Cantique échappe presque entièrement. Les seules sources possibles identifiées sont des poèmes amoureux égyptiens, profanes, nettement plus anciens. Deux détails confirment cette origine : Je suis noire, mais je suis belle (I, 5), verset qui pourrait dépeindre une femme de Nubie [1] ; et la cavale parmi les chars de Pharaon (I, 9). Une réécriture a bien sûr eu lieu en Palestine, avec des images plus septentrionales : les montagnes, les cèdres du Liban…

          Conclusion : un écrit profane ? Certains rabbins le soutenaient. Surmontant leur opposition, et séduit par la beauté du texte, Yohanan ben Zakkaï, le maître à penser du Ier siècle de notre ère, témoin de la prise de Jérusalem par les Romains, a décidé de l’inclure dans la Bible. Selon lui, le Cantique symbolisait les relations de Yahveh avec son peuple d’Israël. Plus tard, dans la même voie, des auteurs chrétiens y ont vu l’union de Dieu et de l’Église. Mais nombreux ont été les sceptiques, et pas seulement Renan. Le chanoine Osty, talentueux traducteur auquel je fais confiance, n’a pas hésité à affirmer que la Cantique célèbre seulement l’amour humain. Cette position ne lui a valu, autant que je sache, aucune réprimande des autorités ecclésiastiques.

         Pour moi, aucun doute : il s’agit d’un poème profane, le plus fameux de la littérature mondiale. Je ne vois pas comment concilier son supposé caractère sacré avec ce refrain repris par le compositeur : Filles de Jérusalem / N’éveillez pas la bien-aimée / Avant l’heure de son bon plaisir.

         Daniel-Lesur s’est gardé de trancher entre les deux thèses. Il a même ajouté au poème des Alleluia, des Shéma [2], des paroles latines telles que Dona nobis pacem, qui renforcent le supposé côté religieux.

         Son texte a été mis au point avec minutie. Le compositeur a consulté plusieurs traductions, retenant tantôt l’une, tantôt une autre, en fonction de l’effet vocal. Il a laissé de côté des passages trop éloignés de notre sensibilité, par exemple : Ranimez-moi avec des pommes / Car je suis malade d’amour. Mais il a conservé Tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues, ou encore Je monterai au palmier, j’en saisirai les régimes. En fin de compte, nous avons sept chants assez brefs, homogènes, qui concentrent l’essentiel du livre biblique. L’œuvre musicale dure une vingtaine de minutes.

         Comme on le sait, la musique a cappella a atteint des sommets à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance. Puis elle est passée au second plan, sans jamais disparaître, grâce à notamment à la tradition chorale anglaise. Schubert, Mendelssohn, Brahms l’ont ranimée. En France, son retour se manifeste surtout à partir de Debussy (Trois chansons de Charles d’Orléans, ou bien Des pas sur la neige). Daniel-Lesur se situe dans ce sillage, et il fait, je crois pouvoir le dire, encore mieux.

          Au fil du temps, et comme on pouvait s’y attendre, le Cantique a tenté maints compositeurs, de Roland de Lassus à Britten en passant par Chabrier et l’Italien Wolf-Ferrari. Rien de vraiment marquant, avant cette œuvre que je commente aujourd’hui.  

          Elle n’est pas tonale. Des modes grecs et médiévaux s’y mêlent sans effort.  Daniel-Lesur ne révolutionne pas mais il innove.   

          Le lecteur du poème biblique y distingue les paroles de la Bien-Aimée, celles du Bien-Aimé, celles du chœur. Une solution, pour le compositeur, consistait donc à mettre en scène deux solistes face à un ensemble, comme dans les cantates ou les Passions de Jean-Sébastien Bach et de ses contemporains. Mais Daniel-Lesur n’a voulu ni théâtre ni parcours individuel. Aucun soliste. Lors de sa création par Marcel Couraud en 1953, l’œuvre était une polyphonie à quatre groupes de trois voix, soit trois sopranos, trois altos (femmes), trois ténors, trois basses. Pour les concerts ultérieurs, l’auteur, très libéral en matière d’interprétation, a accepté par avance que l’effectif de chaque groupe soit augmenté de manière symétrique, et même qu’un chœur important vienne en renfort. Imprudence ? La suite de mon propos le dira.

          Les voix se répartissent le texte d’une manière fluide et imprévisible. Quand le Bien-Aimé s’exprime, des femmes chantent avec lui ! La Cantique est donc fusionnel. Il baigne dans une ambiance de douceur et de tendresse, avec quelques tutti exprimant non pas la violence mais l’amour à son paroxysme. Une œuvre de bonheur, pour une époque qui rejette le bonheur.

xxx

         Il existe du Cantique une quinzaine d’enregistrements. Je regrette de n’avoir pu me procurer celui de Marcus Creed avec le RIAS Kammerchor de Berlin, dont on m’avait dit du bien. Voici mon avis sur quatre autres disques disponibles en principe sur la Toile, et dont chacun dure environ une heure, par suite d’une association à d’autres œuvres.

         Sequenza 9.3 dirigée par Catherine Simonpietri, Messiaen-Jolivet-Daniel Lesur, 2006

         Comme son nom l’indique, cet ensemble est domicilié en Seine-Saint Denis. Il s’exprime avec clarté et sensibilité. Les chanteurs étant français, on comprend une partie des paroles. À l’oreille, malgré l’équilibre théorique du masculin et du féminin, ce dernier l’emporte, sans doute par l’effet de la partition. Cette prévalence est commune aux quatre disques commentés.

          Une leçon d’élégance française, à laquelle ne manque, par moments, qu’un peu de flamme.

        Daniel-Lesur retrouve, sur ce disque, deux des confrères avec qui il avait fondé en 1936 le groupe Jeune France : Olivier Messiaen et André Jolivet. Du premier, Rechants est une œuvre fantaisiste, provocante, prenante. L’Épithalame de Jolivet restaure un climat proche de celui du Cantique.

 

        BBC Symphony Chorus,  dirigé par Stephen Jackson, Daniel-Lesur, 1994.

        Sauf cinq minutes d’orgue de Messiaen, ce disque se consacre tout entier à Daniel-Lesur.  

        L’exécution du Cantique est à mon avis trop contrastée. Après un début lumineux, la masse du chœur de la BBC surgit, et l’œuvre explose.

        La Messe de Jubilé, pour orgue et chœur, m’a semblé un peu banale au début. Au Kyrie, la musique prend son élan. La douceur du Sanctus et de l’Agnus Dei  vous subjugue.

         Kammerchor Stuttgart, dirigé par Frieder Bernius, Hohes Lied, 2009        

           Le célèbre chœur de chambre de Stuttgart a donné le Cantique dans un temple protestant de Reutlingen, ville wurtembergeoise où j’avais quelque temps plus tôt accompli mon service militaire !

          La musicalité est parfaite. J’aurais aimé, au début, un peu plus de ferveur. Puis le chœur trouve sa juste mesure, et l’auditeur est conquis.

         Le disque me paraît toutefois un peu trop éclectique. Daniel-Lesur se trouve associé, non seulement à Debussy et Ravel, qui figurent dans son arbre généalogique, mais aussi à un compositeur méritant du XVIIIe, Christian Fasch, et à Schumann, dont les œuvres chorales ressemblent peu aux siennes.

          Ensemble Laudibus (Grande-Bretagne), dirigé par Mike Brewer, Song of songs, 2007

          La pochette du disque affiche la couleur : un couple nu, enlacé. Le profane a triomphé du sacré.

            Le concert débute par diverses polyphonies, les unes des XVe et XVIe siècles, d’autres de l’Angleterre du XXe siècle, toutes inspirées de près ou de loin par le poème biblique de l’amour. Et toutes de bonne venue, bien qu’un peu criardes, parfois.

          Pour le Cantique, l’effectif des chanteurs a été accru de façon dissymétrique. Alors  que les trois versions précédentes avaient conservé les douze voix, on a ici 10 sopranos, 7 altos, 8 ténors, 6 basses, ce qui accentue la domination féminine voulue, je pense, par le compositeur. Total 31.

          J’avais donc quelques craintes. Elles n’étaient pas fondées. L’œuvre a fort bien supporté cette torsion, et l’ampleur lui a profité. Après un début un peu mystérieux, la musique se déploie, magnifique, sans abus. J’y ai pris un plaisir parfait, sauf peut-être lors de la jubilation finale, quand le son tremble légèrement (par la faute, sans doute, de la prise de son). Force m’est donc de reconnaître que cette version est la meilleure des quatre.

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          Voilà en tout cas de la très belle et très grande musique.

[1] En latin, Nigra sum, sed formosa. Devise de toutes les Vierges noires d’Europe. Version d’aujourd’hui : Black is beautiful.
[2] Écoute (Israël).

En lisant Stefan Zweig

Par Jacques Darmon
Juin 2020

Des amis m’ont fait découvrir des textes peu connus de Stefan Zweig[1], écrits pendant la première guerre mondiale. Il s’agit d’œuvres mineures : articles parus dans les journaux suisses (Zweig était correspondant de guerre à Berne), des lettres à des personnes privées, des textes signés de l’auteur mais non publiés…

Ces documents reflètent l’opinion du « caporal Zweig ». À mon sens, et c’est leur intérêt majeur, ils donnent une explication plus plausible de ce geste tragique par lequel Zweig et sa femme ont mis fin à leurs jours, en février 1942.

On a souvent affirmé que Stefan Zweig était déprimé, désespéré à la fois par la victoire hitlérienne et l’effondrement de la société viennoise. Je crois, après avoir lu ces textes, que ces explications ne suffisent pas.

Stefan Zweig connaissait suffisamment l’histoire de l’Europe pour savoir que jamais aucun pays n’avait résisté longtemps à la coalition de tous les autres États. Après l’entrée en guerre des États-Unis et l’échec (allemand) de la « bataille d’Angleterre », la défaite hitlérienne était inéluctable. Zweig ne pouvait pas l’ignorer.

Quant à l’agonie de la société viennoise (la première d’Europe pour Zweig), il avait décrit, dès 1938,  la disparition du « monde d’hier ».

En 1918, déjà, Stefan Zweig avait observé un effondrement de l’environnement politique, militaire et social de l’Autriche. Paul Valéry, au même moment, nous disait que  les civilisations sont mortelles.

Mais justement, ces textes inédits datant de la première guerre mondiale montent clairement que Stefan Zweig restait optimiste : il avait confiance dans la force et la permanence de la culture allemande. Militairement vaincue, socialement en lambeaux, l’Allemagne (pour Zweig, le peuple de langue allemande, donc y compris l’Autriche) continuait de rayonner par le dynamisme de ses universités, de ses philosophes, de ses poètes. La culture allemande était vivante, l’essentiel était préservé. En 1918, cette constatation effaçait les horreurs de la guerre et donnait foi en l’avenir.

C’est exactement ce qui manquait à Zweig en 1942 : le régime hitlérien fêtait la victoire militaire (peut-être provisoire)  du fascisme ; mais  c’était surtout une défaite de la pensée, la constatation terrible que la culture allemande n’avait pas résisté au cauchemar nazi. Le « peuple de Goethe, Schiller, Kleist, Hölderlin et Kant », celui de Mozart et de Beethoven, s’était jeté dans les bras de ces bourreaux, avait participé activement aux massacres de populations entières[2].

« Mortes, les voix de la famille et des amis, morte, la voix des poètes et des écrivains, plus aucun signe de personne, le silence… Ce silence, cet effroyable, impénétrable, interminable silence est plus insupportable que n’importe quel bruit. Il contient plus d’horreur que le tonnerre, que le hurlement des sirènes, que le fracas des explosions… »

Ce silence d’un peuple devenu muet avait ruiné toutes ses convictions sur la force de la culture et l’avait conduit, le 22 février 1942 à Petrópolis, constatant l’échec de tout ce en quoi il croyait depuis ses premiers travaux, à vouloir quitter ce monde désespérant.

Arrivé à ce point de la lecture, j’ai posé mon livre et j’ai pensé à la France.

La France aujourd’hui, comme l’Autriche en 1918, a perdu son rang : dominée économiquement par l’Allemagne, ignorée diplomatiquement par la plupart des pays du monde  (même les plus petits[3] !), noyée politiquement dans l’Europe, la France n’est même plus « une puissance moyenne », comme l’affirmait Giscard d’Estaing !

Mais, dans ce désastre géo-politique, nous imaginions que survivait « une certaine idée de la France ». À défaut de la puissance économique ou politique, nous disposions d’une magistrature intellectuelle. Notre culture, notre histoire, nos valeurs, nos créateurs, nous assuraient une place particulière dans le monde : parce que la France se voulait universelle, elle était présente dans le cœur de tous les hommes. La culture française suffisait à sauver la France.

Il nous faut, comme Stefan Zweig en 1942, constater qu’il n’en est rien.

La France a elle-même renoncé à son histoire et sa culture n’est plus un objet d’admiration.

Les foules qui se pressaient derrière le catafalque de Victor Hugo pleurent aujourd’hui le décès de Johnny Halliday ; le Paris de Mme Hidalgo efface la Ville-lumière du baron Haussmann ; le Dr Raoult a remplacé Louis Pasteur dans le cœur des Français ; les personnages les plus aimés de nos concitoyens sont des acteurs de cinéma, des sportifs ou des présentateurs de télévision ; l’écriture inclusive défie Arthur Rimbaud.

Nous perdons notre propre estime. La crise du coronavirus a mis à terre le « meilleur système de santé du monde ». Les classements PISA mettent en évidence la faiblesse de notre système d’éducation. Notre démocratie fonctionne mal et la société française n’est qu’un « archipel »  de groupes humains indifférents (ou même hostiles) les uns aux autres.

Ce que nos amis américains appellent la « French Theory » n’est plus l’œuvre des Lumières ou l’universalisme de la Révolution, mais les élucubrations de nos philosophes « déconstructeurs » (Foucault, Derrida, Deleuze).

Nous assistons aujourd’hui même à une accélération étonnante de cette déconstruction de la France. Longtemps confiné dans les débats de quelques intellectuels, ce processus est maintenant dans la rue.

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », disait notre Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen en 1789. La France révolutionnaire se voulait universaliste : tous les hommes ont les mêmes droits, sans distinction, de race, de religion ou de sexe.

La lutte contre le racisme est donc au cœur de la culture française, mais aujourd’hui cet antiracisme devient à son tour raciste. Une militante, bien intentionnée, demande de « compter les Noirs » [4]. Des réunions sont interdites aux Blancs.

Le regard que les citoyens portent sur leur histoire est nécessairement divers. La Révolution, les luttes ouvrières, l’occupation et la Résistance, … font l’objet d’analyses divergentes depuis longtemps Mais plus récemment, une nouvelle étape a été franchie : certains exigent de réécrire l’histoire et d’imposer une nouvelle lecture devenue seule valable : décapiter Colbert qui a édicté le Code noir, condamner Napoléon[5] qui a restauré l’esclavage aux Antilles, réécrire la période coloniale[6]

A l’image de la période stalinienne pendant laquelle le pouvoir effaçait des images officielles les personnages historiques qui avaient cessé de plaire, une relecture de l’histoire de France est recommandée, voire exigée.

Particulièrement significative est l’attitude des nouveaux migrants à l’égard de cette France déconstruite.

La France a été formée en grande partie par des peuples venus de l’extérieur : des Grecs, des Romains, des Francs, des Burgondes, des Ostrogoths, des Alains … Peu à peu, depuis Bouvines, s’est constituée une nation française, avec une langue, une culture, des modes de vie assez homogènes sur tout le territoire.

Cette France unifiée est restée une terre d’immigration : des Polonais, des Espagnols, des Italiens… Ces premiers immigrés venaient en France pour trouver du travail, bien entendu, mais s’ils avaient choisi la France parmi bien d’autres destinations possibles, c’était parce que ce nom leur disait quelque chose de plus [7]. D’ailleurs, à peine arrivés, sans renoncer à leur propre histoire, ils acceptaient de se fondre dans la société française[8].

Les nouveaux immigrés, dans leur majorité, agissent différemment. Ils viennent en France non pas par admiration de Molière ou de Victor Hugo, mais par attrait du RSA, du RMI, de l’AME de l’AMD … Tous ces acronymes qui symbolisent le système français d’aides sociales, le plus généreux du monde : de fait, nous achetons ces immigrés ! À juste titre,  ils nous le reprochent.

En conséquence, présents en France non par choix mais par nécessité, ils refusent de se fondre dans une communauté nationale qu’ils ne reconnaissent pas et qui a perdu tout pouvoir d’attraction. Ainsi se développe ce qu’on appelle communautarisme et qui est en fait un rejet de la France d’aujourd’hui, soit parce que ces immigrés ou descendants d’immigrés n’acceptent pas des mœurs contraires à leur propre tradition, soit parce que, se sentant rejetés par une majorité hostile, ils estiment que leur communauté les protège mieux que les institutions publiques.

Le fait que de nouveaux immigrés recherchent l’appui de leurs semblables est ordinaire. Mais ce communautarisme débouche aujourd’hui sur un véritable séparatisme : vivre autrement, loin des autres.

Que reste-t-il de la France républicaine, une et indivisible ?

Jacques DARMON

Juin 2020

[1] Pas de défaite pour un esprit libre- Albin Michel

[2] En novembre 1941, était déporté à Minsk le premier convoi de juifs viennois.

[3] Turquie, Syrie, Israël, Brésil…

[4] A noter que personne ne demande de compter « les jaunes » ou « les cuivrés ». Il fut un temps où l’Etat demandait de compter les juifs. La France de 2040  ressemblera-t-elle à celle de 1940 ?

[5] En 2005, la France a renoncé à fêter le 200° anniversaire d’Austerlitz. À la  reconstitution de la bataille, les grognards de Napoléon étaient joués par des soldats tchèques !

[6] Pour l’instant, les juifs ne demandent pas de condamner Saint Louis, ni les protestants de détruire la statue de Louis XIV !

[7] Il existe au Vietnam un temple où les trois déités sont Moïse, Jésus et Victor Hugo (en habit d’académicien !)

[8] A Alger, en 1947, mon petit livre d’histoire me disait que « (mes) ancêtres, les gaulois, étaient grands et blonds ». Ni moi, ni mes parents n’y trouvaient rien à redire !

A Médéa, petit village au sud d’Alger, les ruelles du quartier juif s’appelaient rue Molière et rue Racine !

En route avec Giono

Par Nicolas Saudray
Juin 2020

          Après une première manière consacrée aux forces telluriques et à la domination de la nature sur l’homme (Le Grand Troupeau,  Batailles dans la Montagne…), Jean Giono aborde une seconde manière, sobre, fringante, inspirée de Stendhal. Deux romans surtout l’illustrent, centrés sur le personnage d’Angélo. Attention, Angélo avec un accent aigu, car l’auteur maîtrise la langue française jusque dans le détail [1].

          Le père de cet écrivain, d’origine piémontaise comme Angélo, mais né en France, est un cordonnier anarchiste établi à Manosque. Sa mère est de souche provençale et picarde. Cette ascendance septentrionale ne doit pas être oubliée, bien que Giono n’en parle jamais : elle lui assure un certain recul sur ce Midi qu’il aime. Pendant quinze ans, il exerce, toujours à Manosque, le métier pour lequel il était sans doute le moins fait, celui d’employé de banque. Il en tire au moins une bonne connaissance des hommes.

          Le Hussard sur le toit paraît en 1951. C’est une révélation. On se trouve si loin de la médiocrité de la IVe République ! Notre pandémie de 2020 jettera  une nouvelle lumière sur ce chef d’œuvre.

          Giono prend soin  de nous dire qu’Angélo est grand, mince et a les yeux noirs – alors que lui-même est massif et a les yeux bleus. C’est une ruse pour masquer l’incarnation. De même, le petit et grassouillet Stendhal s’incarnait dans le beau Fabrice.

         Peu d’analyse psychologique, et c’est la principale différence avec la Chartreuse. Après sa décevante escapade à Waterloo, Fabrice évite les embrigadements et vit son destin individuel. Angélo s’insère au contraire dans un flux historique où il joue un rôle, sans chercher à s’en extraire.

          Le choléra est décrit d’une manière saisissante. Une force immense, contre laquelle il n’existe aucun remède sérieux. Sans doute Giono l’imaginatif a-t-il grossi les faits – notamment les contrôles exercés par l’armée. Le lecteur ne s’en aperçoit pas. Il plonge dans une histoire plus vraie que la réalité.

         Elle ne porte pas de date. Dans sa correspondance, l’auteur dit : 1838. Mais la grande offensive du choléra, celle qui a surpris tout le monde et emporté, entre autres, le premier ministre Casimir Périer, remonte à 1832. La nouvelle flambée  subie six ans plus tard ne pouvait être que la deuxième ou la troisième, combattue par des gens mieux organisés. Retenons donc, pour le Hussard, 1832.

          Angélo chevauche dans les collines. Il découvre un pays accablé par l’épidémie. Les maisons, au bord de la route, n’hébergent plus que des morts, qui ont attiré des nuages de mouches et d’abeilles sauvages.

          Nous apprendrons peu à peu que ce héros est piémontais (comme le grand-père paternel de Giono), qu’il pense néanmoins en français, qu’il a fui son pays pour raisons politiques (c’est un carbonaro), et qu’après deux ans d’exil à Aix-en-Provence, il espère pouvoir rentrer chez lui en passant par des cols alpins peu fréquentés. Il a vingt-cinq ans, mais l’auteur précise : Il était de ces hommes qui ont vingt-cinq ans pendant cinquante ans. C’est le fils naturel d’une duchesse ;  Giono a voulu pousser ainsi le parallèle avec Fabrice. Cette bonne mère lui a acheté un régiment de hussards, que l’exil lui a évidemment ôté.

          Angélo entre à Manosque. On le prend pour un de ces empoisonneurs de fontaine censés provoquer le choléra. Échappant de justesse au lynchage, il se réfugie sur les toits (d’où le titre du roman) et dans des greniers. Une fois le péril  passé, il se met au service d’une religieuse qui lave les morts. Pour ragaillardir  cette brave femme, il lui offre des cigares appelé crapulos [2], et elle les fume sans façons. Le voilà magnifiquement heureux, nous dit Giono.

          On peut se demander pourquoi ce courageux jeune homme n’a pas attrapé le mal, lui aussi, après avoir tripoté tant de cadavres. Mais toute épidémie a ses réfractaires. [3]

         À l’époque, Manosque compte cinq mille habitants. Elle se maintient à ce niveau jusqu’au second conflit mondial. Puis c’est l’ascension, favorisée par le centre d’études nucléaires de Cadarache, et dont Giono n’a connu que le début – jusqu’aux 22 000 habitants actuels.

          Selon l’une de ses filles, la description des habitants de Manosque aux prises avec l’épidémie serait une vengeance littéraire de son père. Il faut rappeler, à ce sujet, son itinéraire politique. Cruellement marqué par la guerre de 14, où il avait perdu nombre de ses amis, l’écrivain avait commis des écrits pacifistes. Puis, durant l’occupation allemande, il avait laissé des journaux collaborateurs publier des éléments de sa prose. Il s’était même écrié : J’aime mieux être un Allemand vivant qu’un Français mort. D’où, à la Libération, quatre mois de détention, et une interdiction de publier. Il faut savoir gré aux éditions Gallimard de l’avoir soutenu financièrement, avec sa famille, durant cette période. Mais les  Manosquins, eux, l’avaient laissé tomber. À en croire Mlle Giono, son père aurait pris sa revanche en décrivant la ville terrifiée par le choléra. Peut-être.

         Angélo poursuit sa route dans les collines et les forêts, où une partie de la population de Manosque s’est réfugiée ; mais l’épidémie poursuit sa progression. Il a fait la connaissance de la charmante Mme de Théus, très jeune épouse d’un vieux mari qu’elle aime, et qu’elle cherche à rejoindre en son château près de Gap. Notre hussard s’improvise son chevalier servant.

        L’armée leur barre la route, les envoie en quarantaine dans une forteresse. Comme les lieux de quarantaine sont les pires foyers de contagion, ils s’évadent.  Mme de Théus est néanmoins rattrapée par le mal : en traversant un bois, des vomissements la prennent, et ses jambes deviennent bleues. Contre toute attente, Angélo la sauve en la frictionnant avec énergie et en lui faisant boire un fort alcool. L’ayant ramenée saine et sauve  au château de son mari, il  repart vers le Piémont.

       Et voici la dernière phrase du roman, si émouvante : Il était au comble du bonheur. Joie de rentrer dans son pays, où pourtant son avenir politique n’a rien d’évident. Joie d’avoir échappé au fléau, et surtout d’avoir sauvé la belle Pauline. Il n’a pas couché avec elle, car il la respecte trop. L’amour est né entre eux mais ne s’est pas s’exprimé. Rien n’indique qu’ils auront la moindre chance de se revoir. Qu’importe ! Il est heureux d’avoir vécu ces jours extraordinaires.

          Le Hussard a été précédé d’un brouillon inachevé, Angélo, commencé dès 1934, publié seulement en 1958. On y rencontre déjà le trop jeune colonel et la belle Mme de Théus – mais sans le choléra, ce qui change tout. Au lieu de l’épidémie, l’auteur nous offre une bande de brigands qui pille les diligences après avoir tué les postillons, et dont le chef n’est autre que le marquis de Théus, mari de la belle : un aristocrate  légitimiste qui cherche à remplir les caisses de l’opposition clandestine, afin de renverser Louis-Philippe. À vrai dire, le Hussard, rédigé une quinzaine d’années plus tard, renferme un écho de ces brigandages, mais si assourdi que le lecteur n’y prend pas garde.

          Contrairement au Hussard, cette esquisse qu’est Angélo baigne dans une aimable invraisemblance. Tout le charme du Giono de la seconde manière s’y trouve néanmoins. Le cheval, accroupi comme un chat, se détendit et s’envola sans élan par-dessus la barrière. Ou encore ceci, dans le même registre : Le cheval était nourri dans les écuries de l’évêché. Angélo le jugea vite : trop d’avoine, mais un cœur droit. À moins que vous ne préfériez ces paysages : D’immenses journées de cuivre blond s’arrondissaient dans les collines.   

                                                        xxx

          Paru en 1957, Le Bonheur fou est-il vraiment la suite du Hussard ? À part la personne d’Angélo, aucun lien explicite ne relie les deux romans. On peut dire que leur thème commun est celui de la chasse au bonheur (encore Stendhal !). Mais ce prétendu tome II se déroule quasiment sans femmes. Le bonheur s’obtient par les voyages et par la guerre !

          Les deux ouvrages ont quand même en commun de se dérouler durant la première moitié du XIXe siècle.  Ils rejoignent ainsi le rude Roi sans Divertissement, et les Récits de la demi-brigade. Giono a peint un monde paysan en voie de disparition, ou fait revivre des époques révolues. Notre société hyper-urbaine ne l’a pas séduit. Il est resté un enfant de l’ancienne Manosque, ou un habitant des hauteurs. J’ai une ferme que je dois entretenir et quelques cochons qu’il faut que je nourrisse avant qu’ils ne me nourrissent moi-même [4]. Au soir de sa vie, il envisage toutefois une troisième manière, moderne. Elle n’aboutit pas. Faut-il s’en étonner ?  Faut-il s’en plaindre ?

          Ce Bonheur fou qu’il aimait tant n’a ni queue ni tête. Grâce à l’inimitable patte de Giono, on le lit néanmoins avec plaisir et, souvent, avec admiration.

          L’histoire commence avec un conspirateur piémontais réfugié en France, et qui ne jouera plus, dans la suite du récit, qu’un rôle mineur. Le lecteur est un peu perdu. Il faut savoir qu’en 1821, des républicains ont voulu renverser le roi de « Sardaigne », capitale Turin. De leur exil, ils continuent d’intriguer. L’un d’eux arbore de fortes moustaches noires sur un beau visage maigre couleur de marron d’Inde.

          Le roi défend son trône contre ces carbonari, en usant de la manière forte. Après les exécutions, les jeunes veuves se tordaient les mains sur les places publiques, puis rentraient chez elles tourner la polenta d’un bâton vigoureux. Le ton est donné. Du malheur jaillit l’allégresse.  

          Angélo entre en scène à la page 71. D’où vient-il ? Qu’a-t-il fait depuis après la fin du Hussard, seize ans plus tôt ? En tout cas, la police piémontaise le recherche. Comment peut-il deviner, en ce début de 1848, que Paris va se révolter contre Louis-Philippe, qu’à son exemple Vienne va se rebeller contre Metternich, et que les Lombards auront alors beau jeu de secouer le joug autrichien ?

         Milan commence à remuer. Angelo s’y précipite. Aucun état d’âme, aucune analyse de la situation, aucune haine de l’Autriche. Il ne se sent jamais si bien qu’en selle dans la campagne. Ainsi, la seconde manière de l’auteur diffère moins de la première qu’on aurait pu le croire.

          Angélo passa au large et changea les idées à son cheval en lui faisant sauter quelques ruisseaux et enfin une haie, derrière laquelle il faillit tomber au beau milieu de la musique du régiment qui suçait ses clarinettes.

          Milan connaît ses « cinq jours » d’insurrection. : une guerre de rues, parfois cruelle, mais pleine de péripéties et de surprises. Rien à voir avec la boucherie de 14-18, dont Giono exècre le souvenir, bien qu’il l’ait courageusement supportée. Angélo, âgé de trente-cinq ans [5], se conduit comme un gamin. Il est blessé, sans gravité ; la blessure restera néanmoins ouverte jusqu’à la fin du roman. Les Autrichiens se retirent vers Mantoue et Vérone.

          Profitant de la situation, le monarque turinois fait avancer ses troupes et prend possession de la majeure partie de la Lombardie. Pendant quelques mois, il fait figure de roi d’Italie. Angélo et ses amis ont donc travaillé pour un adversaire. Cela ne les gêne guère.

          Autant les paysages et les portraits sont réussis – par petites touches malicieuses ou cinglantes – autant les dialogues rendent un son bizarre. Lors des publications précédentes, on avait déjà reproché à Giono de faire parler ses paysans avec préciosité. Avec les Turinois et les Milanais, cela continue. Qu’importe. Ces longues répliques irréelles traversent le roman à la manière de nuages. Il faut les prendre, non comme de vrais échanges, mais comme des fragments de monologues intérieurs.

          Les semaines suivantes se passent à vagabonder, à cheval, sans mission définie. Angélo frôle la frontière suisse et le Tyrol méridional. Dans les hauteurs, les villages s’enroulaient en coquille de limaçon autour de vieux clochers couronnés de lilas d’Espagne. Et l’auteur résume : Il était amoureux de tout ce qu’il voyait.

         Alors le maréchal von Radetzky contre-attaque. Nous souvenons de lui  grâce à une marche de Johann Strauss père. Mais ce n’est pas un militaire d’opérette, et il dispose de troupes aguerries – des Hongrois, des Croates. Dans la chaleur de juillet, les forces piémontaises refluent en désordre. Angélo se débrouille comme il peut. Descente vers un lac : Charrué de petites vagues roses, il était piqueté de nombreuses voiles balancées et de barques plates, noires, remuant lentement les pattes comme des cafards sur le dos.

         Une fin logique consisterait à faire périr notre jeune premier dans cette débâcle. Au lieu de cela, il regagne Turin, que les Autrichiens ne tentent pas de conquérir. Inopinément, il y provoque son frère de lait Giuseppe, avec qui il s’entendait bien, et le tue en duel. Pourquoi cette barbarie ? Giono dédaigne de l’expliquer. Le lecteur se dit que peut-être, le hussard reprochait à sa victime d’être restée tranquille chez elle, au lieu de venir combattre en Lombardie. Mais Giuseppe, autant qu’on sache, n’avait pas d’obligations militaires. Et c’était un simple cordonnier (comme le père de Giono). Tuer un homme dans ces conditions, cela fait beaucoup !

          L’héroïque Angélo, amoureux des paysages, séducteur des femmes et complice des chevaux, aurait-il caché, au fond de lui-même, un goût du meurtre ? Si je me permets cette hypothèse, c’est que j’en vois plus haut trois indices. Au cours du roman, le héros se réjouit d’avoir tué en duel un officier (peu sympathique, il est vrai, contrairement à Giuseppe). Dans l’esquisse précédente, il s’était écrié, après avoir trucidé, encore une fois en duel, un agent autrichien : Le meilleur moment de ma vie, je l’ai passé à tuer le baron. Et dans son étrange roman de 1947 titré Un Roi sans divertissement, Giono avait mis en scène un ancien capitaine de gendarmerie, homme valeureux qui, ayant découvert en lui un désir de tuer, se donne la mort à titre préventif.

         Les lectrices qu’Angélo tient sous son charme préféreront attribuer ce duel absurde avec Giuseppe à un dérapage du romancier.

         Conclusion ouverte de ce Bonheur fou  au titre paradoxal : Angélo remarque, dans les rues de Turin, des ombres qui le suivent. Le lecteur se doute que ce sont des recors de police chargés de l’arrêter. Triste fin pour un brillant sujet.

        Elle se prolonge par une suite lointaine et mince, publiée dès 1949 : Mort d’un personnage. Le petit-fils d’Angélo Pardi et de Pauline de Théus, doté du même prénom et du même nom que son grand-père, vit à Marseille, ville où Giono avait lui-même passé  quelques mois. L’écolier respire les mille odeurs de la ville phocéenne. Puis, devenu officier de marine marchande, il assiste sa grand-mère aveugle et contemple sa déchéance physique. La belle Pauline avait-elle épousé le premier Angélo Pardi, après la mort de son vieux mari ? Apparemment non, puisqu’on continue de l’appeler Mme de Théus. Le lecteur est laissé dans la perplexité. Si vous avez aimé le Hussard et le Bonheur, ne lisez pas ce triste épilogue, bâclé pour honorer un vieux contrat qui liait l’auteur à Grasset.

        Giono avait imaginé un cycle du hussard en dix volumes. C’est dire l’intérêt qu’il portait à ce personnage, image sublimée de lui-même. En fin de compte, il n’y a eu que quatre romans comportant sa présence. Ce sont, en succession logique : 1) Angélo  2) Le Hussard  3) Le Bonheur  4) Mort d’un personnage. Mais ils ont été rédigés dans un ordre différent : 1,4, 2, 3. Et publiés encore dans un autre ordre : 4,2,3,1.

         Le véritable héritier de ce cycle est un roman de Louis Aragon, La Semaine sainte (1958). Presque tout opposait les deux écrivains – le  montagnard et le Parisien, l’apôtre du  retour à la terre et le stalinien. Mais ils partageaient une prédilection pour une certaine aristocratie naturelle, avec accompagnement de chevaux : d’un côté notre Angélo, de l’autre le jeune peintre Géricault. Aragon a certainement lu le Hussard, et sans doute aussi  le Bonheur fou, paru un an avant son propre ouvrage. Entraînés dans de vastes équipées, de fougueux jeunes gens s’efforcent d’y faire bonne figure tout en conservant un certain détachement. La vie est une cavalcade.

Les livres : Le Hussard sur le toit et Le Bonheur fou sont tous deux disponibles en Folio. De même Un Roi sans divertissement, les Récits de la demi-brigade et Angélo.  

[1] Certains éditeurs récents ce sont permis d’ôter l’accent. C’est une petite trahison.
[2] La cigarette n’est pas encore en usage.
[3] Exemple de Mgr de Belsunce, durant la peste de Marseille, en 1720. Il visitait les mourants. Il s’en est tiré sans dommages, et est mort trente-cinq ans plus tard, admiré de tous.
[4] Lettre à Gaston Gallimard, 3 décembre 1941.
[5] Du moins si l’on situe le Hussard en 1838. Si on le place au contraire e, 1832, l’Angélo du Bonheur fou a quarante-et-un ans. 

Une femme un peu trop remarquable

Mme de Staël vue à travers ses romans, par Nicolas Saudray
Juin 2020

La plus parisienne des Genevoises, Germaine de Staël (1766-1817), est la fille bien-aimée de Necker. Durant l’été de 1783, alors qu’elle a dix-sept ans, et que son père a dû quitter son poste de ministre des Finances à Versailles, elle rejette un projet de mariage avec… William Pitt le Second, déjà connu, pas encore fameux. L’union paraissait pourtant tout à fait possible : le prétendant était protestant comme elle, il n’avait que sept ans de plus, et la France venait de faire la paix avec la Grande-Bretagne. Dès son entrée dans la vie, la jeune personne manifeste ainsi son caractère volontaire. Six mois plus tard, voilà notre Pitt premier ministre à Londres. Germaine éprouve-t-elle des regrets ? On ne sait.
En fin de compte, elle épouse le baron de Staël-Holstein, simple ambassadeur de Suède auprès de Louis XVI. Cette fois, l’écart d’âge n’est plus de sept ans, mais de dix-sept. Sans doute la pétulante personne se dit-elle que cela lui donnera toute liberté de choisir ses amants, ce qu’elle aurait difficilement pu faire en qualité d’épouse du premier ministre britannique.
Germaine tient l’un des salons les plus brillants de Paris, foyer d’intrigues politiques. Elle écrit des nouvelles et quelques brochures, dont l’une sur Jean-Jacques Rousseau, son maître à penser. Comme beaucoup d’autres, elle applaudit les débuts de la Révolution, avant de s’en détourner. Elle doit émigrer.
Lorsqu’elle achève son premier roman, la tourmente est passée. On se trouve sous le Consulat. Mme de Staël a rouvert son salon parisien, repris ses intrigues. Depuis six ans, elle vit avec son compatriote Benjamin Constant, qu’elle a fait nommer membre d’une des assemblées législatives, le Tribunat. Mais en janvier 1802, le penseur est exclu pour mauvais esprit. En mai, comme pour compenser cette déception, la mort débarrasse Germaine de son vieux mari. En décembre, publication de Delphine.
Delphine, c’est elle, et ce n’est pas elle. Cette femme jeune et riche a elle aussi perdu un vieil époux. Mais la romancière lui prête une douceur, une délicatesse assez éloignées de son propre caractère.
Il s’agit d’un roman par lettres, d’une forme assez classique, dans la tradition de la Nouvelle Héloïse et aussi des Liaisons dangereuses. La généreuse Delphine dote une cousine pauvre, Matilde de Vernon, pour lui permettre d’épouser un intéressant jeune homme, Léonce. Puis elle fait la connaissance dudit jeune homme et regrette de ne pas se l’être réservé pour elle-même. L’inclination est d’ailleurs réciproque. Pour y faire échec, Mme de Vernon, mère de Matilde, qui tient au mariage de sa fille avec Léonce pour des raisons d’ordre financier, calomnie Delphine auprès du garçon. Dégoûté, celui-ci épouse Matilde, au grand désespoir de la calomniée.
On a soutenu que Mme de Vernon était un avatar de Talleyrand, alors ministre, et bien connu de la romancière, qui l’a protégé quelque temps. Peut-être les deux personnages ont-ils une ressemblance superficielle. Au fond, Mme de Vernon évoque plutôt la Merteuil de Laclos. Elle feint d’être l’amie de Delphine, gagne sa confiance et la dessert. Un peu plus tard, gravement malade, elle confesse ses fautes et meurt. C’est à mon avis la figure la plus réussie du roman.
Léonce comprend qu’il a été induit en erreur. Il s’arrange, bien que marié, pour vivre une partie de sa vie avec Delphine. Il nourrit un projet de divorce, mais c’est trop tôt. On se trouve au début de la Révolution, et l’Assemblée ne s’est pas encore résolue à voter une loi autorisant les époux à rompre leurs liens.
Matilde, qu’on pouvait prendre pour une jolie jeune femme insignifiante, révèle alors une personnalité inattendue. Enceinte de Léonce, elle va trouver Delphine et lui demande de se retirer. Bonne et scrupuleuse, mais désespérée, l’héroïne se soumet. Au grand chagrin de Léonce, elle part pour la Suisse.
Sans doute Mme de Staël aurait-elle bien fait d’en rester là. Nous bénéficierions d’un roman de bonne facture, cousin de la Princesse de Clèves.
Les invraisemblances s’accumulent, et le récit classique vire au romantisme échevelé. En Suisse, Delphine entre dans un couvent, se laisse convaincre d’y prononcer des vœux. Ce qui s’accorde mal avec ses convictions, car elle n’a rien d’une catholique dévote : elle dit toujours l’Être Suprême, jamais Dieu. Pendant ce temps, Matilde est morte, pour avoir voulu nourrir son enfant au sein au lieu de prendre une nourrice. En mourant, elle a conseillé à Léonce de se remarier avec l’excellente Delphine. L’enfant meurt aussi. Totalement libre, Léonce se précipite en Suisse, y retrouve sa dulcinée.
Horreur, elle porte le voile ! Qu’à cela ne tienne. La Constituante a aboli les vœux monastiques. Il suffit de revenir en France. Le couple sera régi par la loi française, et un mariage pourra être célébré. Mais il est trop tard. La Révolution, jusque-là très discrète à l’arrière-plan du roman, y fait irruption. Louis XVI a été renversé et emprisonné. Les massacreurs se déchaînent au début de septembre 1792. Mme de Staël, qui avait conseillé au roi de fuir, met dans ces pages beaucoup de ce qu’elle a vécu.
Léonce ne veut plus, ne peut plus rentrer en France. Il rejoint l’armée des Princes et est fait prisonnier, en Lorraine, par les républicains. Delphine arrive sur ses traces, supplie qu’on le libère, n’y parvient pas et s’empoisonne. Léonce est fusillé.
À la parution, la presse parisienne, qui se trouve dans une large mesure aux ordres du premier consul, attaque le roman. C’est surtout l’éloge du suicide qui lui est reproché. Mais cet acte participe d’une solide tradition littéraire : Shakespeare à maintes reprises, Racine avec la mort d’Hermione… En réalité, ce n’est pas l’ouvrage qu’on veut atteindre, mais la romancière, trop libre, trop remuante, trop « femme supérieure ». De plus, maîtresse du factieux Benjamin Constant, et fille du vieux Necker, qui s’est permis de publier des réflexions financières peu amènes pour Bonaparte.
Mieux valait s’en prendre au vrai défaut du livre, sa longueur. Mon édition de poche compte un millier de pages, dont la moitié aurait aisément pu être sacrifiée. Je reconnais néanmoins, en maints endroits, des bonheurs d’expression. Les nouveaux devoirs que j’ai contractés doivent désormais me rendre étranger à votre avenir, écrit Léonce, jeune marié. Cependant, ne me refusez pas de le connaître. À quoi celle qu’il aimait répond : Je vous forcerai, je l’espère, à me rendre toute l’estime que vous me devez.
Deux ans et demi plus tard, en juin 1805, Benjamin Constant demande Germaine de Staël en mariage. Elle refuse cette chaîne. Les rôles se trouvent donc inversés par rapport au roman : l’homme est évincé, alors que précédemment l’héroïne s’était effacée. Si l’on en croit le roman Adolphe, écrit par Constant durant cette même année et publié en 1816, Germaine lui reprochait sa sécheresse de cœur. Il avait, semble-t-il, hésité huit ou neuf ans avant de présenter sa demande. Aucune parenté avec le bouillant Léonce.

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Alors que Delphine était un ouvrage classique glissant vers le romantisme, Corinne ou l’Italie (1807) est un OVNI. Mme de Staël a voulu faire de ce second roman un reportage sur la péninsule italienne, annonçant son grand reportage sur l’Allemagne, non romancé, de 1810. C’est même un guide touristique, d’un intérêt inégal. De Rome, elle ne dit rien qui retienne l’attention. Mais elle nous montre l’éruption permanente du Vésuve (depuis, ce volcan s’est rendormi, ce qui ne présage rien de bon). Et surtout, en peu de pages, elle nous peint de la république de Venise (en 1795, peu avant l’intrusion de Bonaparte), l’un des tableaux les plus judicieux que je connaisse.
D’une manière générale, les Italiens apparaissent sympathiques, malgré les défauts que l’auteure leur reproche – leur paresse et leur catholicisme ostentatoire.
Le reste du livre est un roman d’amour, envahi par la personnalité de Corinne. Il s’agit d’une femme de lettres, célibataire, un peu actrice, qui vit de ses rentes à Rome. Son prénom, choisi par elle, évoque une poétesse grecque du VI e siècle avant notre ère. Corinne est belle (beaucoup plus que Mme de Staël). Corinne récite ses vers et est applaudie. Corinne cite à tour de bras du latin, de l’italien, de l’anglais, si bien que le lecteur finit par s’écrier : Ça suffit ! Manque l’allemand, de façon surprenante, car c’était le côté vers lequel l’auteure penchait le plus.
Le héros, Oswald, jeune lord, ou plutôt laird car écossais, est venu en Italie pour son grand tour. C’est un garçon très sérieux, serviable et même secourable. Son arrivée est l’occasion, pour Mme de Staël, de dire du bien de la Grande-Bretagne, qu’elle connaît un peu, car elle s’y est réfugiée quelques mois après la chute de Louis XVI. Et ces compliments équivalent à une critique de la France.
Naturellement, Oswald tombe sous le charme de Corinne, qui le lui rend bien. Les deux tourtereaux se promènent dans la belle Italie. Pourquoi ne la demande-t-il pas en mariage ? Parce que son père, en mourant, lui a recommandé d’épouser une certaine Lucile. Cet empêchement fait sourire le lecteur du XXIe siècle. Même pour celui de 1802, la ficelle paraît grosse. En vérité, le jeune homme est falot, comme plusieurs amants de Mme de Staël.
L’affaire se gâte encore plus quand Corinne raconte sa vie à Oswald. On tombe en plein mélodrame. Italienne de mère, elle est britannique de père, et c’est la demi-sœur de la fameuse Lucile, « promise » d’Oswald.
Mais voici que ce garçon est rappelé outre-Manche, car son régiment va partir pour les Antilles. Corinne le voit s’éloigner en pleurant. Elle commet l’erreur de ne pas lui écrire. Oswald, en Écosse, revoit la fameuse Lucile, qu’il avait connue toute jeune, et qui a embelli. N’ayant pas reçu de courrier de Corinne, il se croit oublié d’elle et décide d’épouser sa promise d’origine.
L’intrépide Corinne se doute de quelque chose. Elle est encore, affirme la romancière, la plus brillante personne d’Italie. Elle traverse l’Europe, pousse jusqu’en Écosse et assiste, cachée, aux préparatifs du mariage. Héroïque, elle fait rendre une bague à Oswald, avec un message : Vous êtes libre. Puis repart sans s’être découverte. Malgré ces outrances, Mme de Staël parvient à toucher le lecteur.
Après son mariage, Oswald part pour les îles avec sa troupe. Il en revient quelques années plus tard. Lucile lui a donné une charmante petite fille. Mais sa santé à lui s’est détériorée, et il continue de penser à Corinne. Le soleil, assure-t-il, lui ferait du bien. Pourquoi pas un voyage en Italie ? C’est tenter le diable. Lucile consent néanmoins. À Florence, naturellement, le ménage tombe sur Corinne. Émaciée, minée par le chagrin ! Elle trouve encore la force de réciter ses vers à l’académie de la ville, devant un amphithéâtre bondé, et meurt après cette mise en scène.
Moins bavard que le précédent, ce roman ne compte, dans mon édition de poche, que six cents pages. Mais la part de l’arbitraire y est beaucoup plus forte.
Dès sa parution, Corinne connaît un vif succès. C’est l’une des premières victoires du romantisme en France, et le public attendait une telle œuvre. Napoléon, qui avait tenté de couler Delphine au temps où il était encore premier consul, cette fois ne se donne pas la peine d’intervenir. Il devrait pourtant prendre ombrage de ce roman dont le héros est un sujet britannique. Broutilles ! Il se trouve au sommet de sa gloire, et peu lui importe l’écrivassière.

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Mme de Staël, une victime des mâles, qui lui demandaient des services sans reconnaître son génie ? La vérité apparaît plus nuancée. Delphine n’est pas victime des hommes, mais des machinations de Mme de Vernon, et de sa propre délicatesse. Corinne, en revanche, est bel et bien victime de la faiblesse de caractère d’Oswald. Elle a néanmoins commis quelques erreurs.
Dans la vie réelle, Germaine est victime de la froideur de Benjamin Constant. Cela dit, cet esprit supérieur pouvait difficilement accepter une tutelle. Germaine est également victime de Napoléon Bonaparte, qui l’a exilée à plusieurs reprises. À vrai dire, il lui a rendu service, en la forçant à bien connaître l’Italie et l’Allemagne. Grâce à lui, elle est l’un des écrivains francophones les plus ouverts sur l’extérieur.
Sa fille, Albertine de Staël, dont le vrai père est Benjamin Constant, épouse le duc Victor de Broglie, premier ministre libéral sous Louis-Philippe. L’alliance du vieux sang piémontais avec celui des Necker fait merveille. Il produit d’abord le duc Albert de Broglie, premier ministre conservateur sous la Troisième République. Albert est lui-même le grand-père du duc Maurice de Broglie, spécialiste des rayons X, membre de l’Académie française et de l’Académie des Sciences (à distinguer de son cadet Louis, encore plus célèbre). Âgé de huit ans, Maurice regarde les portraits exposés dans le château familial et s’exclame : Je n’aime pas ce vilain gros Turc. C’est sa trisaïeule, enturbannée comme le voulait la mode du début du siècle.
Je ne laisserai pas le lecteur sur cette note ironique. Mme de Staël a écrit une phrase souvent citée, dont je ne retrouve pas la référence, mais qui porte bien sa marque : La gloire est le deuil éclatant du bonheur. Aurait-elle délibérément sacrifié celui-ci à ses œuvres ? Non, le bonheur n’était pas pour elle, et elle le savait. Pas très jolie, bientôt corpulente, et surtout trop impétueuse, asservissant ses amants, les terrorisant par des chantages au suicide. Elle a cherché la gloire parce qu’elle ne pouvait rien avoir d’autre.
Laissons le dernier mot à l’auteur de René, avec qui elle s’entendait assez bien. Les corps des époux Necker baignent dans une cuve de marbre noir remplie d’esprit-de-vin, afin d’éviter leur décomposition. Ce tombeau se trouve toujours dans leur parc de Coppet, au bord du Léman. En 1817, Germaine rejoint ses parents. On l’enterre au pied de la cuve. Puis le mausolée est scellé à jamais. Quinze ans plus tard, Chateaubriand y vient en pèlerinage, accompagné de Mme Récamier, grande amie de la défunte. Elle est seule admise auprès du mausolée, et son compagnon l’attend.
Mme Récamier, pâle et en larmes, est sortie du bocage funèbre, elle-même comme une ombre. Si j’ai jamais senti à la fois la vanité et la vérité de la gloire et de la vie, c’est à l’entrée du bois silencieux, obscur, inconnu, où dort celle qui eut tant d’éclat et de renom, et en voyant ce que c’est d’être véritablement aimé.
Lui, Chateaubriand, a été chéri de plusieurs femmes. Elle, Germaine, a ébloui des hommes, mais sans amour. Sauf tout à la fin, comme un rayon du soleil du soir, un officier italien du nom de Rocca, bien plus jeune qu’elle, blessé dans l’armée de Napoléon. Elle finit par épouser cette recrue sincère. Mais en secret, car Mme de Staël ne saurait devenir Mme Rocca.
En 1964, le mausolée de la famille Necker est endommagé par un attentat à l’explosif. À qui en veut-on ? Au banquier trop habile, malgré tout fidèle à Louis XVI ? Ou à sa fille, cette femme un peu trop supérieure ?

Les livres : Delphine et Corinne sont toutes deux disponibles en Folio.

Coup de soleil russe

Par Jacqueline Dauxois
Juin 2020

Alors que les cinémas sont fermés pour cause de pandémie mondiale, le 29 mai 2020, à sept heures du soir, le Centre de Russie pour la Science et la Culture rediffuse Coup de Soleil,  de Nikita Mikhalkov, qui raconte l’un des épisodes les plus tragiques de la Révolution russe, dont c’était le centenaire : la reddition au pouvoir soviétique de la flotte impériale de la mer Noire.

D’après une nouvelle de dix pages d’Ivan Bounine,  le film raconte la chute d’un monde et montre le sort effroyable réservé par les Soviets (les Alliés ne se sont pas mieux conduits envers eux) aux officiers vaincus du général Wrangel.

Tourné en 2014 par l’auteur d’Urga et de Soleil trompeur, c’est un film classique dans lequel la forme et le fond ne font qu’un, au service d’une histoire qui démontre une fois encore combien le cinéma russe a de choses à dire.

Paradoxalement, l’essentiel est exprimé par des silences. Silence dans le camp de prisonniers, où un colonel de cosaques prend dans ses mains des jouets d’enfants. Silence de l’exécution d’un traître par un autre prisonnier. Silence des amants lorsque la musique parle pour eux et fait entendre l’un des duos les plus célèbres de la littérature lyrique, « Mon cœur s’ouvre à ta voix », de Saint-Saëns (où Dalila prend Samson au piège).

L’histoire débute et s’achève avec les prisonniers. Enfermés dans un camp, les vaincus de l’armée Blanche attendent d’être évacués et libérés, comme le gouvernement révolutionnaire le leur a promis lorsqu’ils se sont rendus. Aucun d’eux ne comprend comment on en est arrivé là, mais ils sont loin d’imaginer le sort que les vainqueurs leur réservent. L’un de ces officiers se souvient du passé. Dès lors, les deux récits s’imbriquent. Dans l’histoire des soldats prisonniers, décrite jusqu’à leur assassinat avec des couleurs glacées, vertes et bleues, s’encastrent les souvenirs radieux du jeune lieutenant dans la Russie d’avant, belle, heureuse et dorée.

Les épisodes de la vie dans le camp culminent avec le rappel de la poussette qui, dans le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein (1926), dévale les escaliers d’Odessa et qui cahote, ici, le long des gradins du camp pour se retourner en bout de course et finir dans le feu.
La poussette est moins une référence culturelle qu’une répartie. Celle du Cuirassé Potemkine, avec son bébé, accablait l’armée du Tsar, celle de Coup de soleil accuse l’armée Rouge.  Mais il ne s’agit plus dénoncer seulement des crimes de sang ; il s’agit du monde, il s’agit de l’Homme, de la créature, femme et homme.

Dans un monde devenu méconnaissable, le plus cruel pour un officier russe est la subversion de l’image de la femme. Jadis, symbole d’amour et de bonheur, devenue la plus cynique pourvoyeuse de la mort, la femme, commissaire du camp, est dénaturée et le monde est perdu. Un Russe comment peut-il vivre, si on lui rompt dans le cœur l’image idéale de l’éternel féminin ?

Dans la poussette d’Eisenstein se trouvait un bébé. Celle de Mikhalkov est vide parce qu’elle ne peut pas contenir ce monde perdu qui a vu la destruction de l’homme russe, comme le dit un de ses personnages. La poussette d’Odessa dévale les escaliers au milieu des cadavres, celle du camp cahote au milieu de morts vivants, ces prisonniers qui ont été contraints d’arracher eux-mêmes leurs épaulettes, car la destruction de « l’homme », c’est celle de l’âme humaine.

En contraste avec l’univers sombre et confiné du camp, les épisodes de la vie d’avant resplendissent, s’ouvrent sur la beauté du monde et racontent une histoire d’amour, qui commence par la poursuite irréelle d’une écharpe bleue qui s‘est envolée du cou de la belle pour parcourir tout le bateau et continue par l’amour fou. Le beau lieutenant croit que l’inconnue a quitté le bord où on mène une vie de rêve entre cabines d’acajou, salle à manger fastueuse et séances de prestidigitation. Il se jette du bateau encore en marche pour la rejoindre, il s’est trompé, c’en est une autre, trop tard, le bateau est parti.
Rien n’est trop tard dans le monde d’avant. Elle, restée sur le pont, persuade le capitaine de faire demi-tour pour aller le récupérer. Il monte à bord en dansant.

Plus tard, il manque tomber dans les machines en suppliant l’inconnue de descendre à terre avec lui parce que c’est « une question de vie ou de mort », dit-il, il devrait dire « d’amour ou de mort ». Dans la chambre de l’amour, tout est dit sans un mot, rien n’est montré de la gymnastique du sexe, régal privé, ennui au cinéma, mais on la voit, elle, de dos, entièrement déshabillée, s’approcher de lui, dans son uniforme dont le sabre tombe, et il dit : « C‘est mon sabre », elle répond : «  Je sais », en continuant d’approcher. C’est tout. C’est le seul dialogue de cette unique nuit d’amour. Le désir brûle et flamboie dans le silence, il ne sait pas son nom. À l’aube, elle s’en va sans le réveiller, laissant deux lignes gribouillées : « Ce qui s’est produit ne s’est pas produit et ne se produira plus jamais pour moi ». Près du griffonnage, elle pose un bonbon et emporte son eau de Cologne. De quoi le désespérer jusqu’à la fin de ses jours dans le ventre du bateau coulé par le fond.

Autour de cet amour que l’inachèvement rend pathétique, surgit le décor de la Russie d’avant dans toute sa beauté, les bateaux qui naviguent sur la Volga, les paysages avec leurs églises à bulbes, un petit paysan russe qui guide le beau lieutenant au cœur brisé. Cet enfant est paniqué à l’idée de Darwin que l’homme descend du singe, donc ses parents aussi, le lieutenant aussi, et le tsar. Il incarne la sainte Russie. Le lieutenant a perdu sa croix dans le lit d’amour, le petit fait bénir la neuve par un pope escroc qui demande dix roubles. L’enfant a oublié de rendre sa montre au lieutenant et court inlassablement après lui.

Cet enfant, devenu un homme, on le retrouve aux dernières images du film, lorsque la péniche où ont été enfermés les prisonniers va être envoyée par le fond. Un homme est debout sur le môle avec les commissaires du camp, c’est l’enfant devenu grand qui a perdu son âme. Le lieutenant reconnait le petit paysan du temps d’avant : c’est lui qui a reçu les prisonniers et leur a demandé, à l’un après l’autre, d’arracher leurs épaulettes. Il l’appelle à travers le hublot. La péniche s’enfonce dans la mer.

Les Dents de la Maire, Souffrances d’un piéton de Paris

De Benoît Duteurtre, lues par Nicolas Saudray
Mai 2020

L’efficace pamphlet de Benoît Duteurtre a eu la malchance de paraître juste avant l’épidémie. Il serait dommage que ces circonstances lui retirent une audience méritée.
L’auteur, romancier, essayiste et musicologue d’origine havraise, est un arrière-petit fils de René Coty, ce qui ne l’a pas empêché de devoir officier comme vendeur au BHV pour payer ses études. Les auditeurs de France-Musique connaissent bien son émission du samedi matin, Étonnez-moi Benoît, menée avec brio depuis vingt ans, et consacrée à l’opérette ainsi plus généralement qu’à la musique légère.
Or l’auteur de cette euphorie se révèle un homme torturé. Anne Hidalgo, mairesse de Paris, lui apparaît en songe et le soumet à des supplices en riant de toutes ses dents.
Mairesse, ai-je écrit, au risque de provoquer un mouvement d’indignation. Ce terme est supposé péjoratif, comme tigresse et traîtresse. Mais alors, pourquoi princesse, duchesse, comtesse et Suissesse ? Benoît Duteurtre, qui figure parmi les défenseurs de la langue française, ne pourra que m’approuver.
Ce Parisien d’adoption n’a pas de voiture. Moi non plus. Cette situation nous permet, me semble-t-il, de formuler un jugement objectif sur le combat mené à Paris contre les automobilistes, au nom de l’écologie.
Évidents sont les inconvénients des moteurs thermiques, dans notre capitale. Mais est-il raisonnable d’entraver la circulation automobile, alors que le réseau de transports publics est en grande partie saturé, et ne pourra s’améliorer dans l’immédiat ? Est-il équitable de concentrer le tir sur les quatre-roues, alors que les deux-roues, pour le bruit, viennent largement en tête ?
Benoît Duteurtre rappelle l’affaire de la voie expresse Georges Pompidou. Un président lettré avait hélas livré les berges à la voiture. Un maire antérieur à l’actuelle, Jean Tibéri, a pris une décision équilibrée, en restituant cette chaussée aux piétons tous les dimanches – jours durant lesquels une circulation réduite pouvait supporter cette contrainte. Puis est venu l’excès, la prohibition totale des moteurs. D’où, inévitablement, un report du trafic sur les quais de la rive droite, déjà en difficulté. Il n’y a pas si longtemps, ces quais étaient encore des chemins pour amoureux, garnis de boîtes de bouquinistes. Ils ont perdu leur attrait, sont devenus des corridors de bruit. Pour quel bénéfice ? En contrebas, la large voie goudronnée, peuplée de coureurs et de cyclistes, garnie de palmiers minables, n’a rien d’une réussite esthétique.
Et maintenant, c’est le tour de la rue de Rivoli. On a pu voir, durant ces jours de demi-déconfinement, des brigades d’agents de la Ville se démener pour la réserver aux piétons et aux cyclistes. Résultat : un axe presque vide. Espérait-on sérieusement que les habitants de la grande banlieue, handicapés par le fonctionnement partiel des trains et du métro, allaient venir jusque-là à vélo ?
Mieux vaudrait attendre, sans se livrer à toutes ces croisades, que la voiture électrique, encouragée par les pouvoirs publics, se substitue progressivement et sans trop de douleur aux voitures à essence ou au diesel.
Le piéton Duteurtre habite l’île de la Cité. Un privilège, pourrait-on croire. Eh bien non. Les manifestations multiples, les précautions de sécurité prises en conséquence rendent la vie difficile aux habitants (sans même mentionner les conséquences de l’incendie de Notre-Dame).
Le lieu de résidence de notre auteur le rend particulièrement sensible à deux projets horrifiques. L’un, mené à la fois par la Ville et l’Assistance Publique, concerne l’Hôtel-Dieu, édifice d’une bonne architecture néoclassique, qui pourrait être beau si on le ravalait, et renferme une spectaculaire cour-jardin. Ce lieu est idéalement placé pour les urgences hospitalières. Et pourtant, on vient d’en céder le tiers à un promoteur immobilier, qui va le transformer en centre commercial (comme s’il n’y avait pas déjà suffisamment de commerces dans le centre de Paris) et en résidence étudiante.
Le second projet inepte, moins menaçant dans l’immédiat (mais nous ne perdons rien pour attendre), s’attaque à l’un des lieux les plus sympathiques de notre capitale : le marché aux fleurs de la Cité. Suivant une tactique éprouvée, la Ville laisse les pavillons de fer se détériorer, pour pouvoir décréter ensuite qu’il faut tout renouveler. L’idée consiste à recouvrir l’ensemble d’une immense cloche de verre. Au secours !
Le centre de Paris n’est pas, loin de là, la seule victime de ces folies. La majorité du Conseil municipal, prétendument verte, fait détruire une partie des serres d’Auteuil.
Je pourrais, à la lecture de l’ouvrage de Benoît Duteurtre, protester encore durant des pages et des pages contre la mairesse et ses collaborateurs. Je me bornerai, pour conclure, à une dernière offense, qui excède les limites de la Ville : l’autorisation, donnée aux promoteurs, de recouvrir de vastes affiches agressives leurs chantiers de rénovation historique. Ces oripeaux restent en place durant des mois voire des années. Exemple : la place de la Concorde. L’alibi est que ces publicités produisent des fonds pour la restauration. Mais à quel coût psychologique ! Des touristes viennent à Paris une seule fois dans leur vie, et c’est l’image qu’ils en rapportent. La moindre des choses consisterait à prescrire une harmonie entre les affiches et les monuments recouverts : interdiction de représenter des personnages modernes ou des objets modernes, limitation de la taille des caractères…
Nous vivons dans une ville sale, taguée et, au nom d’une idéologie non maîtrisée, éventrée par des chantiers. Parisiens, réveillez-vous !

Le Requiem de Brahms, ou la mort acceptée

Par Nicolas Saudray
Avril 2020

En ce temps d’épidémie meurtrière, il est bon d’écouter un Requiem avant de se remettre au travail. J’aurais pu choisir ceux de Berlioz et de Verdi. Superbes, mais fracassants. Même celui de Mozart a des accents de révolte. Alors, celui de Fauré ? Grande beauté un peu suave (surtout dans les mauvaises interprétations). Celui de Maurice Duruflé ? Attachant, parfait . Trop modeste, peut-être, pour pleurer sur un fléau mondial. En fin de compte, j’ai choisi le message de Brahms
On attribuera ce goût des Requiems à mes soixante-dix-sept ans. Mais, que diable, j’ai encore l’âge de lire Tintin ! Et ces déplorations de l’homme devant sa fin dernière se situent hors du temps. Celle de Brahms m’accompagne depuis un bon demi-siècle.
C’est d’ailleurs l’œuvre d’un homme encore jeune. Quand il s’y met, en mars 1866, il n’a que trente-trois ans. Selon ses confidences, il y pensait depuis la disparition de son bienfaiteur Schumann, dix ans plus tôt, alors qu’il avait lui-même vingt-trois ans. Et en 1859, il avait écrit un Chant funèbre (opus 13) sur des paroles allemandes du XVIe siècle : une œuvre peu connue aujourd’hui mais bien reçue en son temps. La mort de sa mère, en février 1865, semble donc avoir simplement cristallisé un projet latent. Et ne l’a pas empêché de composer, dans le même temps, des valses à quatre mains.
Saluons au passage la vieille maman Brahms, à Hambourg, épouse d’un violoniste qui a dix-sept ans de moins et finira par se séparer d’elle. Nous avons un portrait : maigre, anguleuse, pénétrée du sérieux de l’existence. C’est elle qui a donné à son fils sa solide éducation luthérienne. Brahms est comme foudroyé par ce deuil. Il s’écrie : « Je n’ai plus de mère, il faut que je me marie ». Il ne se mariera pas, et il écrira le Requiem.
Curieusement, les lieux de cette composition sont sans influence sur elle. Hors du temps, elle est aussi hors de l’espace. Allemand du Nord, Brahms s’était établi à Vienne, capitale de la musique (plus que Paris, qui alors est plutôt la capitale du spectacle). Il quitte temporairement son domicile et s’installe à Karlsruhe – chef-lieu d’un grand-duché de Bade encore indépendant de la Prusse – chez son ami le photographe d’art Allgayer. Puis le voilà à Zurich, où il prend pension, se promène, fait la connaissance de Wagner qu’il admire (alors que la postérité opposera les deux œuvres). Il a emprunté à la Bibliothèque municipale une énorme Concordance biblique pour repérer les passages dont il a besoin pour son Requiem. Un soir, chez un ami, s’étant aventuré trop loin de sa base, il renonce à y rentrer, se couche sous le piano à queue et y dort du sommeil du juste.
Il passe un heureux été de 1866 près de Baden-Baden, alors la plus lancée des villes d’eaux. Une société cosmopolite, en grande partie française, s’y réunit tous les ans. Elle ne se laisse nullement troubler par la nouvelle de la victoire prussienne de Sadowa, si lourde de conséquences. Le premier jet du Requiem est à peu près achevé. Brahms compose aussi quelques lieder.
Il n’est jamais malade. Il ne consulte jamais de médecin. En Suisse, il a laissé pousser une barbe épaisse, mais les cris d’horreur de ses connaissances, à Baden-Baden, le forcent à la raser.
En novembre, il fait une incursion à Mulhouse, encore français, et y donne un concert, comme pianiste, avec le violoniste Joseph Joachim, ami de toute une vie. Ce sera son seul contact avec la France, alors qu’au cours des années suivantes, il se rendra plusieurs fois en Italie.
Brahms rentre à Vienne, dans son petit logement de la Poststrasse – au quatrième étage, ce qui révèle que sa situation matérielle n’a rien de florissant. En décembre 1867, les trois premières parties du Requiem sont jouées au Redoutensaal de la capitale impériale. Échec, à cause du jeu excessif d’un timbalier. Peut-être aussi la Vienne de Johann Strauss fils (un ami de Brahms, au demeurant) est-elle un peu trop frivole.
Qu’à cela ne tienne. Le vendredi saint de 1868, l’œuvre est donnée presque complète à la cathédrale de Brême (luthérienne, en une ville plutôt calviniste). Sont inclus des intermèdes de Bach, de Haendel et de Tartini, ce qu’on n’oserait plus faire aujourd’hui. Brahms prend à son bras Clara Schumann, la veuve de son bienfaiteur, et remonte l’allée centrale. Un triomphe ! Il est sacré grand compositeur, à trente-cinq ans.
Il ajoute encore une partie avec un air de soprano, et le Requiem, définitif cette fois, remporte le même succès à Leipzig, en février 1869. Vienne devra attendre 1871. Et Paris, 1874 (car l’auteur est un compatriote des maudits vainqueurs de Sedan). Entre temps, Londres a bénéficié d’une version réduite avec deux pianos remplaçant l’orchestre, écrite par Brahms lui-même ; on continue de la donner aujourd’hui.
Un Requiem allemand. Pourquoi ce titre ? Tout simplement parce que les paroles sont allemandes (celles de la traduction de Luther), et non latines. Mais Brahms n’aimait qu’à demi cet intitulé. Il avait voulu composer pour tous.
Le choix des textes mis en musique résulte manifestement d’une recherche attentive de sa part. Ils proviennent de onze livres différents de la Bible, dont seulement deux Évangiles. Ni effroi ni terreur. Après un rappel de la misère de l’homme vient la consolation. Aucune allusion à Jésus.
Rapprochons cela du Chant du Destin, belle œuvre pour chœur et orchestre commencée par Brahms en 1868, alors qu’il attendait le fameux concert de Brême, et exécutée en 1871. Elle a été surnommée le Petit Requiem, car le climat musical est le même. Poème d’Hölderlin, mort fou. Des immortels qu’on imagine peu nombreux vivent dans un lumineux paradis, sans Dieu. Le commun des hommes est laissé dans l’attente et l’incertitude. Rien d’explicitement chrétien.
On ne peut donc éviter de se poser la question de la foi de Brahms. Il a dit à son ami et biographe Rudolph von der Leyen qu’il lisait la Bible tous les jours. À l’inverse, il a confié à son disciple Anton Dvorák, vers la fin de sa vie, qu’il avait trop lu Schopenhauer pour être religieux (ce qui a choqué son pieux interlocuteur). Deux affirmations nullement incompatibles.
Tous les grands chefs se sont fait un devoir, ou plutôt une joie, malgré la tristesse du sujet, de donner le Requiem. Celui d’Otto Klemperer a été enregistré en 1961, avec Elisabeth Schwarzkopf, soprano, et Dietrich Fischer-Dieskau, baryton, ainsi que le chœur et l’orchestre Philharmonia (formations londoniennes). C’était la version de référence.
Celle de Karajan venait en deuxième position. Il y a une trentaine d’années, je me trouvais avec une amie égyptienne au bord de la piscine du club Méditerranée du Caire (un ancien palais entouré de palmiers). Le préposé s’occupait du fond sonore et changeait les disques. Soudain, il nous a régalés du Requiem de Brahms, dans la version de Karajan. Inconscience de sa part ? Provocation ? Ou croyance qu’une belle musique ne pouvait que faire du bien. En tout cas, cette évocation de la mort n’a nullement gêné les baigneurs.
En 2017, la Tribune des Critiques de Disques a détrôné Klemperer, jugé un peu trop chargé, au profit de Philippe Herreweghe, le chef flamand, assisté de bons chanteurs peu connus, de la Chapelle Royale (chœur français), du Collegium Vocale de Gand et de l’orchestre des Champs-Élysées (enregistrement de 1996). Son interprétation a été estimée plus égale, plus sereine. Karajan a été ravalé au sixième rang. Quant à moi, je tiens les disques de Klemperer et de Herreweghe pour deux versions d’excellence ; l’une ne dispense pas de l’autre.
Le Requiem débute par une lente montée des profondeurs. Les violons et les clarinettes se taisent, laissant la parole au chœur et aux contrebasses. Aucun soliste. Selig sind, die das Leid tragen… Heureux ceux qui portent leur douleur (Matthieu, V, 5).
La deuxième partie est une marche funèbre. J’ai commenté, pour le site Montesquieu, celle de Johann Ludwig Bach, presque allègre. Ici, un lent piétinement se déroule dans la pénombre. Ou plutôt un balancement mélancolique, sans fin. Le texte, proche de l’Ecclésiaste, provient de la première épître de Pierre (I, 24) : Car toute chair est comme de l’herbe, et toute la grandeur de l’homme est comme les fleurs de l’herbe. Puis l’air de marche s’enfle, prend une autorité un peu menaçante. Mais une citation d’Isaïe (XXXV,10) adoucit le futur : Ceux que le Seigneur a rachetés reviendront, ils entreront à Sion.
Dans la troisième partie, l’homme interpelle son créateur en ces termes : Herr, lehre doch mich, dass ein Ende mit mir haben muss… Seigneur, fais-moi connaître ma fin, et quelle est la mesure de mes jours (Psaume XXXIX, 5-8). Klemperer a confié cette interrogation existentielle à Fischer-Dieskau, suppliant, presque déchirant. Insurpassable ! Le chœur reprend ce thème en hochant longuement la tête.
Le soliste rentre dans l’ombre, et le chœur se permet un apaisement, sous l’invocation d’un autre psaume : Comme tes demeures sont aimables, Seigneur (quatrième partie).
La cinquième s’ouvre par un air de soprano, spécialement dédié à la mémoire de maman Brahms. En somme, c’est elle, redevenue jeune et belle, qui chante sous l’apparence d’Élisabeth Schwarzkopf. Je vous consolerai, comme une mère console (Isaïe, LXVI, 13). Cette aria a été comparée à celles de Haendel et de Gluck. Elle s’en distingue par une fragilité voulue.
Et voici la sixième partie, la dernière. Elle débute par une marche, elle aussi. Puis le chœur appelle les trompettes du jugement. Mais elles résonnent beaucoup moins que chez Berlioz et Verdi, le chœur conservant la prééminence. Un point d’orgue : l’auditeur croit que c’est fini. La mélodie repart en douceur et s’achève de manière affectueuse. Selig sind die Toten, die in im Herrn sterben … denn ihre Werke folgen ihnen nach. Heureux ceux qui sont morts dans le Seigneur, car leurs œuvres les suivent (Apocalypse, XI, 13).
Brahms prend ainsi parti, consciemment ou non, dans un différend qui remonte aux origines du christianisme. D’un côté, saint Paul, renforcé par Luther et Calvin : c’est la foi qui sauve ; ceux à qui le Seigneur a accordé cette grâce font d’eux-mêmes de bonnes œuvres, et n’ont pas à être récompensés pour cela. De l’autre, Jean de Patmos, ouvrant la voie aux catholiques : nos œuvres nous suivent. Normalement, Brahms, de par sa formation, devrait être du côté luthérien. Mais il n’a pas la foi. En revanche, son œuvre, chaque année plus importante, voire essentielle, il le sait, témoigne magnifiquement pour lui. Ce n’est donc pas un hasard s’il conclut son Requiem par le verset capital de la révélation johannique.
Au long de ce parcours, l’auditeur n’a pas quitté les cimes. Après cela, nul besoin d’inventorier les faiblesses du genre humain, ses erreurs, ses folies. Ayant produit une telle musique, l’humanité se trouve justifiée, en dépit de tout.
Brahms a pris l’habitude de boire un peu trop. Elle n’est pas étrangère au cancer du foie qui se déclare au début de 1897, vingt-huit ans après l’achèvement du Requiem. Le voilà sur son lit de mort. Il réclame un doigt de son vin du Rhin favori. On lui tend un verre. Il boit et déclare, non pas Das ist gut, « C’est bon » mais Das ist schön, « C’est beau ». Ce sont ses dernières paroles.

Comptabilité morbide : des chiffres et une question

Par Jacques Darmon
10 avril 2020

 

 Les médias prennent intérêt à rapprocher la présente épidémie de coronavirus avec deux pandémies antérieures : la peste noire du XIV° siècle et la grippe espagnole de  917-1920. Pourtant l’ampleur de ces pandémies est très différente. 

D’abord, des chiffres :

Au XIV° siècle, probablement venue d’Asie centrale, la peste noire (qui a frappé l’Europe en même temps que la guerre de Trente ans) a tué, entre 1347 et 1352, près de 30% de la population européenne, estimée à 65 millions d’habitants, soit environ 25 millions de décès. (La population française entre 1340 et 1440 a diminué de 17 à 10 millions d’habitants soit -40%). Au niveau mondial, les estimations (très imprécises) font état de 75 millions de décès (sur une population totale de 750 millions, soit 10%).

La  « grippe espagnole » (venue des Etats-Unis) a touché, entre 1917 et 1920, environ 20 millions de personnes (certaines études parlent de 50 millions de morts) dont 4 millions en Europe, soit 1% de la population européenne (400 M) et 1% de la population mondiale (2 milliards). Mais la répartition géographique est beaucoup plus inégale [1].

Il est trop tôt pour évaluer les conséquences de la présente pandémie de Covid-19. Mais il est probable que le nombre de décès (88 000 dans le monde au 10 avril 2020) ne dépassera pas 200 000 en Europe (au sens large) pour une population de 800 millions 0,03%).

Cette pandémie n’est donc pas de l’ordre de grandeur des évènements exceptionnels du XIV° ou du XX° siècle. Ce sont probablement les réactions efficaces des pouvoirs publics de chaque pays (confinement…) et les moyens thérapeutiques de la médecine moderne (réanimation, vaccins ?) qui permettront d’éviter les désastres du passé et de ramener cette pandémie au niveau des grippes saisonnières les plus graves (la question se pose très différemment dans les pays les plus pauvres démunis de ces équipements médicaux).

D’où la question : si l’épidémie de coronavirus, en Europe, n’est pas beaucoup plus grave que la grippe saisonnière, faudra-t-il, quand celle-ci arrivera, en octobre 2020, prendre les mêmes mesures de confinement, de distanciation sociale, d’arrêts d’activité ?

NomAnnéesPopulation (milliards)Reproduction (R0)Infections

Monde (est.)

Décès

Monde

Grippe russe de 1889-18901889-18901,532,1020–60 %

(300–900 millions)

1 million
Grippe espagnole1918-19201,801,8033 % (500 millions)20-100 millions
Grippe asiatique1957-19582,901,658–33 %

(0,25 – 1 milliard)

1–4 millions
Grippe de Hong Kong1968-19693,531,807–28 %

(0,25–1 milliard)

1–4 millions
Grippe saisonnière7,751,285–15 %

(340 millions – 1 milliard)

290 000–650 000/an
Grippe de 2019-20202019-20207,75Inconnu11 % (800 millions)0,45–1,2 million
Pandémie de Covid-192019-20207,752,2
2,68
(1500000)[2]88000+

[1] La grippe espagnole  a provoqué 549 000 décès aux États-Unis, premier pays touché. En France, une étude fait état de 240 000 morts dont 33 000 dans l’armée, au Royaume-Uni de 153 000, en Allemagne de 426 000 morts, au total 2 300 000 pour 14 pays d’Europe occidentale (donc vraisemblablement plus de 4 000 000 pour l’ensemble de l’Europe en comprenant l’Autriche-Hongrie, les autres pays d’Europe orientale et la Russie).
En Inde il y aurait eu au minimum 18,5 millions de morts, soit 6 % de la population. En Chine de 4 à 9,5 millions soit 0,8 à 2 % de la population. Au Japon, près de 250 000.
Dans l’ensemble du monde, la grippe a fait plus de morts que la guerre qui a coûté, dans son ensemble, la vie à 18 600 000 personnes, y compris les victimes civiles. Dans les pays belligérants, la pandémie a été moins meurtrière que la guerre. En revanche, la grippe espagnole a frappé plus massivement les pays n’ayant pas ou peu participé au conflit.
[2] Au 10 avril 2020 – Source : OMS

« Il ne faut pas ôter aux aînés leurs raisons de vivre, Madame von der Leyen ! »

Par Patrice Cahart
16 avril 2020

J’avais la meilleure opinion de vous. Élevée à Bruxelles, vous êtes parfaitement francophone et aussi, je crois, francophile. Étudiante, vous avez failli être enlevée par la Fraction Armée Rouge, en raison des fonctions politiques de votre père, et vous avez dû vous cacher. Mère de sept enfants, vous êtes de ceux que Péguy appelait les aventuriers du monde moderne, et vous vous en êtes fort bien tirée. Toute petite parmi ces grands Allemands, vous avez conduit pendant cinq ans et demi le ministère de la Défense de votre pays. Vous êtes la première femme à présider la Commission européenne.

Avec votre ouverture internationale et votre bonne volonté protestante, vous incarnez ce que l’Allemagne a de plus sympathique.

Quelle mouche vous a donc piquée ? Dans le quotidien Bild paru le dimanche de Pâques, vous avez préconisé le confinement des personnes âgées jusqu’à la fin de cette année, en attendant la mise au point et la commercialisation d’un vaccin contre le coronavirus. Donc huit mois et demi de réclusion, s’ajoutant au mois déjà subi.

On veut sauver les personnes âgées, tout en leur ôtant le goût de vivre.

Et sans doute beaucoup plus, car une invention, hélas, ne se décrète pas. Il faudra trouver le bon vaccin, l’expérimenter, le produire à une cadence industrielle. La fin de 2020 risque d’être largement dépassée. La relégation durerait donc plus d’un an.

Au motif de protéger les gens âgés, vous allez en faire des morts-vivants. Et infliger de lourdes sujétions à leurs proches.

Vous êtes docteur en médecine, vous avez été médecin dans une maternité, vous avez épousé un professeur de médecine. Mais comme vous le savez, la santé ne se réduit pas à la médecine. Elle inclut la qualité de la vie, et les rapports à autrui. Pendant neuf mois, voire un an, les personnes âgées ne pourraient plus voir leurs enfants, leurs petits-enfants, leurs amis. Elles seraient réduites à communiquer avec eux par des moyens informatiques que, pour la plupart, elles maîtrisent mal. Tout ce qui fait le prix de l’existence leur serait retiré. On veut les sauver, tout en leur ôtant le goût de vivre.

D’ailleurs le confinement protège peu de la contagion, du moins dans les maisons de retraite (EHPAD), où le virus est introduit de manière involontaire par le personnel.

La précaution draconienne que vous recommandez serait pire que le mal.

Pour l’ensemble de ces raisons, la précaution draconienne que vous recommandez serait pire que le mal.

Pardonnez-moi de citer aussi mon propre exemple. J’ai 77 ans, et reste, Dieu merci, en bonne santé. Je gère, et j’entretiens en partie de mes propres mains un monument historique privé ouvert au public. Je n’ai plus le droit d’y aller. La prolongation de cette situation serait intenable.

Il se trouve également que j’écris des livres. Vous m’objecterez le télétravail. Mais vient un moment où on ne peut remplacer le contact direct avec l’éditeur, les journalistes, le public.

Mon cas n’a rien d’exceptionnel. En France, en Europe, de nombreux seniors mènent des actions bénévoles et utiles. La réclusion proposée les rendrait difficiles, voire impossibles.

Sans être un homme de l’art, je pense qu’un interminable confinement des personnes âgées pourrait être évité par le port obligatoire du masque pour tous ceux qui sortent de chez eux (étant précisé qu’il faudra admettre les masques artisanaux, car nous n’aurons pas assez de masques réglementaires, en France, avant l’été, voire l’automne) ; le dépistage de tous les pensionnaires et du personnel des maisons de retraite, sans attendre qu’un cas d’infection y soit signalé ; à l’exemple de l’Espagne, l’isolement des personnes ainsi détectées, durant une quinzaine de jours, dans des hôtels pris en location par les pouvoirs publics ; des tests dans le reste de la population, en fonction du matériel et du personnel disponibles ; un appel à la prudence, que les personnes âgées, en France comme ailleurs, sont parfaitement capables d’entendre.

Les gens âgés ne sont ni des enfants incapables de discerner leur intérêt, ni des citoyens de seconde zone.

Durant le répit que la baisse des courbes de mortalité laisse espérer, il y a de fortes chances qu’un des médicaments à l’étude, qui ont l’avantage d’exister, contrairement à l’éventuel vaccin, soit reconnu opérationnel, et fabriqué à grande échelle. Il pourrait alors faire échec à une deuxième vague possible du virus. De même, à plus forte raison, pour les injections d’anticorps, relevant d’une technique éprouvée, et qui pourraient être pratiquées, d’après certaines annonces, avant la fin du printemps.

Dans l’espoir qu’une lourde erreur pourra être évitée, je vous prie d’agréer, Madame la Présidente, l’expression de mes respects.

Débat sur la sortie du confinement

Le 13 avril 2020

Jusqu’à présent, le site Montesquieu a conservé une distance envers l’actualité. Mais elle devient si prégnante qu’on ne peut plus l’éviter. Nous publions donc un débat sur la sortie du confinement. Jacques Darmon et Patrice Cahart sont inspecteurs des finances (h). Danick Rousseau est ingénieur au corps des Ponts (h), ancien directeur général du Bureau Veritas. Ils expriment des points de vue non médicaux, inspirés notamment par des soucis d’ordre économique. Les opinions divergentes des médecins ont été largement diffusées par la presse et par la télévision.
Tout lecteur pourra ajouter ses remarques à la fin du document.

 

La France face au Coronavirus
Par Jacques Darmon, 10 avril 2020

Le traitement par les pouvoirs publics français de l’épidémie actuelle de Covid-19 ne peut manquer de soulever de graves interrogations.

Au départ, un fait dont on connait toutes les données : une épidémie se répand en Chine. On apprend très vite qu’il s’agit d’un virus faiblement mortel (1% de décès parmi les personnes infectées) mais très contagieux (R –facteur de reproduction –supérieur à 2,2 : chaque porteur peut contaminer plus de 2 personnes).

En supposant qu’une première personne (porteur zéro) ait été directement contaminée par une chauve-souris ou par un porteur du virus à l’étranger, après la vingtième contamination (probablement avant le 30ème jour en supposant un contact d’une personne infectée avec une personne saine tous les deux jours), le nombre de porteurs infectés est de : 1*2 puissance 20 soit 1 046 576. La diffusion de l’épidémie est foudroyante. Le temps est un facteur essentiel.

A l’annonce (tardive ?) de l’épidémie en Chine, en décembre 2019, les Français et leur gouvernement[1] ont d’abord considéré que la maladie était chinoise, due aux mœurs du pays (consommation d’animaux sauvages). Quand le gouvernement chinois a décidé de fermer des provinces entières, on a lu plus d’articles sur le caractère dictatorial du régime communiste chinois que sur la gravité de l’épidémie.

En février 2020, l’épidémie a atteint sévèrement l’Italie : là encore, les commentateurs s’apitoyaient sur le sort de nos voisins, sous-entendant souvent que l’anarchie et le désordre italiens expliquaient la sévérité de l’épidémie.

Les évangélistes de Mulhouse ont enfin réveillé la France.

En fait, à moitié réveillée. Les premières consignes gouvernementales ont été plutôt rassurantes. Pas d’affolement. Puis l’épidémie prend de l’ampleur. Les premières mesures sont annoncées, peu sévères : respecter des distances barrières, éviter les rassemblements de 1000 personnes. Le danger grandit : les interdictions portent sur les rassemblements de 100 personnes, Mais allez voter aux élections municipales du 15 mars 2020 ! L’erreur devient enfin évidente: le 16 mars 2020 est décidé un confinement général de toute la population.

Entre cette décision où nous sommes encore aujourd’hui et le début de l’épidémie en France, se sont écoulées huit semaines ! Alors que l’on savait tout sur le caractère très contagieux du virus.

Ce retard initial, impossible à rattraper, s’est trouvé aggravé par la stratégie médicale choisie.

Le gouvernement savait qu’il ne pouvait avoir recours aux deux méthodes traditionnelles de lutte contre une épidémie : le vaccin et « l’immunité collective » (utilisées notamment contre la grippe saisonnière).

A ce jour, il n’existe aucun médicament [2]. La mise au point d’un vaccin demanderait plusieurs mois, voire deux ans.

« L’immunité collective », recommandée par des spécialistes anglais et retenue par la Suède, consiste à laisser l’épidémie se répandre. Les spécialistes affirment que, lorsque 60 % à 70% de la population aura rencontré le virus, l’épidémie s’éteindra d’elle-même. 95 % de ceux qui seraient infectés s’en sortiraient sans dommage. 5% devraient être hospitalisés. Parmi ceux-ci, une petite minorité décèderait. Petite minorité : probablement de plusieurs centaines de milliers de personnes.

Le gouvernement ne pouvait choisir cette stratégie. Politiquement, humainement, il était impossible de se résigner à la mort certaine de plusieurs centaines de milliers de Français, désignés parmi les catégories les plus faibles ou les moins protégées.

De plus, les services hospitaliers se seraient trouvés dans l’impossibilité d’accueillir les 5 % qui auraient eu besoin d’être hospitalisés : le taux de mortalité aurait été accru et des scènes insoutenables se seraient produites à l’entrée de ces établissements.

Dès lors, il restait qu’une solution : tenter de limiter au maximum la diffusion de l’épidémie et, à cette fin,  réduire au minimum les contacts entre porteurs du virus et citoyens sains.

L’exemple de plusieurs pays (dont près de nous l’Allemagne) nous montre qu’il était possible d’atteindre ce résultat si nous avions disposé de masques et de tests diagnostiques en nombre suffisant en février. Les tests auraient permis d’isoler les personnes malades. Associés à quelques mesures de distanciation sociale (fermeture de lieux publics, restaurants, écoles..), ils auraient permis de limiter la diffusion de la maladie.

Après avoir (trop longtemps) hésité, ne disposant ni des masques (dont on disait qu’ils étaient inutiles, voire dangereux) ni des tests, le gouvernement a décidé le 16 mars 2020 le confinement de toute la population. Ce qui était devenu inévitable.

Ce qui n’était pas inévitable, c’est la manière dont ce confinement a été géré.

Les pouvoirs publics se sont donné comme objectif essentiel de protéger les services hospitaliers et de s’assurer que les unités de réanimation seraient en mesure de faire face à l’augmentation inévitable du nombre de patients à traiter.

De ce point de vue, le confinement a réussi : à la mi-avril, le nombre de patients en réanimation est stabilisé (environ 7000) et le nombre de lits paraît aujourd’hui suffisant.

Pour atteindre ce résultat, il a fallu le dévouement exceptionnel (qui a parfois été jusqu’au sacrifice de leur vie) de tous les personnels soignants et l’effort des administrations compétentes. Les applaudissements qui manifestent chaque soir la reconnaissance des citoyens sont parfaitement justifiés.

Ceci dit, on peut s’interroger sur l’extrême difficulté d’atteindre ce résultat.

Pourquoi l’hospitalisation de 62 000 malades (entre le 1er mars et le 10 avril 2020) a-t-elle été si difficile dans un système hospitalier qui comprend 400 000 lits et qui reçoit chaque année 12 millions de patients (pour un séjour d’une durée moyenne de 10 jours) ?

Pourquoi est-il si difficile de faire passer le nombre de lits de réanimation de 5000 à 14000 (objectif visé), alors que l’Allemagne (qui dépense la même somme que la France pour la santé : 11,3 % % du PIB) disposait de 28 000 lits de réanimation et a pu rapidement porter ce nombre à 40 000 ?

Ce sont des questions qui mériteront d’être élucidées après la tempête.

Si le confinement de toute la population a pu contenir l’épidémie et sauvegarder le système hospitalier, son coût est énorme :

– La ruine de l’économie française, avec des conséquences gigantesques pour les prochaines années : chômage massif, baisse du niveau de vie, destruction d’une part significative du potentiel industriel et commercial, augmentation importante de la dette publique… et probablement augmentation des impôts ;
– La situation insupportable de ceux qui n’ont pas la chance d’être « agréablement » confinés : au bout de quelques semaines (mois ?), une véritable révolte se lèvera dans certains quartiers ;
– Le sort dramatique de ceux qui sont confinés sans soin : EHPAD, prisons, émigrés, SDF…

Or la sortie du confinement, question majeure, peut-être même vitale [3] est aujourd’hui impossible : dans la situation actuelle, en l’absence de mesures nouvelles, elle se traduirait immédiatement par le redémarrage de l’épidémie. Le gouvernement ruse et prolonge le confinement de 15 jours en 15 jours. Mais chacun sent bien qu’à poursuivre la méthode actuelle, il ne s’agit plus de jours mais de mois !

La sortie du confinement n’est envisageable que si l’on stoppe la contamination, que s’il est possible d’identifier les porteurs de virus et de les séparer des individus non infectés!

Il faut donc tester la population. Les personnes infectées (porteurs de symptômes ou testés positivement) resteront confinés (pour 14 jours environ). Tous les autres citoyens (ceux qui auront été testés non-porteurs du virus et tous ceux qui n’auront pas été testés, et non pas, comme le proposent certains, seulement ceux qui auront été immunisés après contamination, car le nombre sera nécessairement très faible) pourront sortir du confinement avec le port d’un masque [4].

Mais des personnes, pendant la période d’incubation, qui ne font pas apparaître de symptômes, peuvent être porteuses du virus et contaminer des tiers : il faut donc être en mesure, quand la maladie apparaîtra, de prévenir les personnes qu’elles ont rencontrées et leur demander de s’isoler à leur tour. Il faut donc, par une application informatique, suivre ces personnes et identifier leurs contacts dans les 15 jours précédents, tout en assurant la protection de la vie privée –ce que la technique permet aisément.

Très probablement, il faudra maintenir pendant quelques mois le principe de distanciation sociale : gestes barrières, interdiction de rassemblements, fermetures de cafés, cinémas, fêtes …

Dans le contexte anxiogène entretenu par la communication gouvernementale, il ne suffira pas d’annoncer la fin du confinement : beaucoup de travailleurs aujourd’hui ne souhaitent pas prendre de  risques pour leur santé et, usant à la fois du chômage partiel, des congés maladie et du droit de retrait, bénéficiant de la couverture sociale, ils n’envisagent pas de reprendre le travail. Il faudra convaincre que le danger est écarté. Il faudra focaliser les aides publiques sur ceux qui sont privés d’emplois.

De toute urgence, il faut donc des tests et une possibilité de suivi des contacts (tracking).

Et pourtant, là encore, le gouvernement tergiverse, comme s’il n’y avait pas d’urgence : on fait semblant d’étudier une application informatique qui est disponible, on réfléchit à la façon de convaincre non pas la population mais le milieu politique,  on fait semblant d’ignorer que le déconfinement suppose des milliards de masques, des centaines de milliers de tests quotidiens et on se réjouit de disposer de 100 000 tests par semaine … en juin [5] !

A noter qu’AMAZON a décidé d’appliquer la méthode proposée (test et tracking) à ses employés, que Google et Apple propose un système de suivi de données sécurisé : encore une fois les GAFA précèderont-elles les Etats ?

Un mot sur des projets de déconfinement qui ne répondent pas aux exigences de l’épidémie.

Une première idée consisterait à prévoir un déconfinement par zones ou par régions : les moins contaminées seraient libérées les premières. Il faut voir que tout déconfinement sans tests et sans tracking, se traduira inévitablement par la reprise de l’épidémie. Ces zones les moins touchées deviendront à leur tour les plus infectées !

Une seconde idée consiste à isoler les « personnes à risques » qui seraient maintenues confinées : on songe aux personnes âgées, mais il  faut immédiatement y ajouter celles qui ont une fragilité quelconque qui accroit le risque : asthme, problèmes cardiaques, obésité… C’est une liste qui est impossible à établir clairement (par qui ?) et qui peut donner lieu à de multiples fraudes. Enfin le contrôle a posteriori de ces personnes à risque parmi 60 millions de Français déconfinés, est de fait impossible !

Mais cette mauvaise solution est peut être, pour un gouvernement aux abois, la seule solution disponible !

Car nous avons pris un retard inacceptable. Les masques vont finir par arriver. Mais le retard pour les tests est dramatique.

Là encore, ce sont des questions qui mériteront d’être élucidées après la tempête.

Dans cette guerre, il nous faudrait un Napoléon qui mène une guerre de mouvement ; nous n’avons que des Gamelin qui cherchent à s’abriter derrière une ligne Maginot !

 

Réponse de Danick Rousseau, 10 avril

A la vérité, je ne vois pas comment on va pouvoir sortir du confinement. Ni nous, ni les autres. Ni même complètement la Corée du Sud. Sauf à se retrancher du monde, ce qui est incompatible avec nos économies et marquerait un retour en arrière considérable. La Chine elle-même n’a pas trouvé de solution.

Quand on y réfléchit, le problème est insoluble sans médicament ou sans vaccin.

La dernière étude est allemande et relative au premier cluster apparu en Allemagne, ce qui a permis un examen « a posteriori », alors que jusqu’ici on n’avait que des études partielles ou « par analogie » avec d’autres coronavirus ou même avec le virus de la grippe.  Cette étude a conduit à un taux de létalité par rapport aux personnes infectées de 0,5%.

Pour qu’un pays comme la France vive tranquillement, et donc reprenne une économie normale, des mathématiciens ont conclu qu’il fallait que 60% au moins des Français aient été infectés. Soit pour la France 60% x 67 millions = au moins 40 millions. D’où 0,5% x 40 millions = 200 000 morts. Impossible à imaginer, tant moralement que politiquement.

Donc en l’absence de médicament ou de vaccin, il n’y a d’autre solution que l’éradication complète du virus le plus tôt possible. C’est peut-être obtenable avec des solutions de confinement complet couplées avec des solutions comme celle de la Corée du Sud. Coût économique ??? Mais après ?

Imaginons la France exempte de virus (mais le raisonnement s’applique à n’importe quel autre pays). Comment pourrait-elle commercer avec le reste du monde … qui nécessairement contiendrait des personnes infectées ? Nous refermer sur nous-mêmes ? Qui serait heureux en dehors de Marine Le Pen ? On ne pourrait même pas commercer entre pays européens puisqu’on ne serait pas sûr de la rigueur des pratiques des vingt-six autres pays. On imagine la chute de notre économie, absolument pas prête à cela. Même chose pour l’Allemagne, le Royaume-Uni, etc. Alors ?

Ouvrir les frontières parcimonieusement et les refermer à chaque infection ? C’est la stratégie du « stop and go » … jusqu’à ce que 40 millions de personnes aient été infectées en x années et… 200 000 morts obtenus étalés dans le temps. Insupportable sur tous les plans, éthique, politique, économique. D’autant plus qu’après tant d’années le virus aura sûrement muté et sera devenu inoffensif (on peut toujours rêver ; le SRAS légitime cela) ou terriblement mortel (tous aux abris) ou sera comme maintenant, mais avec la faculté de réinfecter les guéris.

Je ne vois vraiment de solution que par la mise au point :

    1. D’un vaccin ; les procédures exigent au moins un an. Sanofi travaille étroitement avec l’Institut Pasteur ; selon son président, deux ans sont un minimum.
    2. D’un médicament. Il peut y en avoir de deux sortes :
    • certains, pris dès le début, voire quotidiennement par prudence, comme on prend de la Nivaquine sans être contaminé dans les pays où sévit le paludisme, guériraient rapidement ou empêcheraient le Covid 19 de se manifester sérieusement,
    • d’autres, pris plus tard, quand les formes s’aggravent, feraient avorter la maladie à ce moment-là.

Il y a une différence importante entre les deux sortes de médicaments. Probablement les premiers ne créeraient aucune immunité alors que les seconds permettraient à l’organisme d’en bâtir une.

Clairement, vaccin et médicaments de la seconde sorte apporteraient une solution. Pourrons-nous avoir vite un médicament ? Sommes-nous sûrs d’avoir un jour un vaccin ? De toutes manières, quand on regarde les calendriers des deux hypothèses, l’économie n’est pas bien. Elle est même mal. Très mal. Et j’ai l’impression que tous les pays seront finalement logés à la même enseigne, quelle que soit l’intelligence de leur action en ce moment. Quelqu’un peut-il me rassurer ?

 

Réplique de Jacques Darmon, 11 avril 2020

Je lis tes remarques avec intérêt. Mais je n’arrive pas à me résoudre à ton analyse. Il est certain que le vaccin, qui n’arrivera que dans un an au plus tôt, n’est pas une solution pour cette épidémie.

Attendre le médicament, pour moi, c’est comme aller à Lourdes : attendre un miracle ; cette fois, un miracle scientifique et non religieux ! Trouver ce médicament est déjà extrêmement aléatoire : depuis combien de temps des centaines d’équipes médicales dans le monde recherchent-elles  un médicament contre le cancer ? Admettons qu’il  est plus aisé de trouver un médicament contre une maladie virale. Combien de temps pour le fabriquer et le mettre à disposition de tous ? On nous annonce que les premiers résultats des premières études (toutes n’ont pas commencé !) seront disponibles au plus tôt dans un mois ! Nous ne pouvons rien espérer de significatif avant début septembre. D’ici là, le monde se sera écroulé.

Les dégâts du confinement prolongé sur plusieurs mois sont gigantesques : non seulement économiquement  (même si certains comme MM. Ruffin et Mélenchon font semblant de s’en désintéresser) mais sur les relations sociales (dans un pays très appauvri, les tensions seront extrêmes) et psychologiques (les personnes fragiles seront les premières touchées).

Je persiste à penser que la solution que je propose (test et tracking) est la seule qui permette une sortie rapide du confinement (il est plus facile de fabriquer des tests que l’on connait qu’un médicament qu’on n’a pas encore découvert !). Si cette solution commence à marcher, on peut faire redémarrer la France. Et, si elle marche en France, elle sera immédiatement utilisée dans tous les pays ; le problème des échanges sera donc réglé.

La société Amazon semble préparer cette solution pour ses propres salariés. Google et Apple proposent un système de suivi de données. Encore une fois, les GAFA précèderont –ils les Etats ?

Seconde réponse de Danick Rousseau, 11 avril 2020

La solution que tu proposes est sans doute la meilleure pour un pays d’une taille « normale » où l’État est présent partout (par exemple les pays européens). En Chine, aux États-Unis et dans la plupart des pays du monde, il y aurait quelques problèmes de mise en œuvre. La Chine a l’air d’avoir de grosses difficultés alors que c’est un pays qui ne s’embarrasse pas de contraintes juridiques.

La difficulté, voire l’impossibilité est dans les échanges. Toutes les économies développées, mais aussi la société civile de ces pays par le biais du tourisme notamment, tirent leur vitalité d’un rythme et d’une quantité effrénés d’échanges. Le système que tu proposes ne me semble pas compatible dans la durée. Modifier cette façon de communiquer entre pays aurait un effet délétère important. C’est sûrement mieux qu’un confinement qui perdure, mais cela ne résout pas tout-à-fait le problème. En revanche, c’est peut-être une bonne solution pour attendre un vaccin ou un médicament. Il est toutefois vrai qu’on peut imaginer, si le système est efficace en offrant toutes les garanties de secret concernant la vie privé (mais, sur ce sujet, le jugement variera beaucoup selon les pays, même à l’intérieur de l’Europe), qu’il soit adopté par tous les pays occidentaux et ceux disposant d’un État efficace. Cela reviendrait à mettre en place un système de visas de santé …

Ta remarque sur le cancer n’a pas lieu d’être. Le cancer est dû à une modification du noyau (de l’ADN) de certaines cellules. Le coronavirus entre dans la cellule, dans son cytoplasme exactement, mais pas dans son noyau. Ce n’est pas un rétrovirus comme celui du sida. On a déjà trouvé des vaccins pour des virus. Celui de la rougeole, très efficace, en est un bon exemple.

Une autre différence par rapport aux temps anciens, voire même récents, est que toute la recherche du monde, médicale mais aussi numérique, travaille sur le sujet, et de façon très ouverte, semble-t-il. Il y a bien sûr des délais incompressibles ; celui des tests sur animaux, puis sur groupes d’humains ; mais l’analyse et la recherche seront considérablement accélérés ; c’est le côté positif de la mondialisation.

Pour le moment, Amazon n’envisage pas de dépistage de masse. Son communiqué réserve les tests à « un petit nombre de nos employés en relation directe avec le public ».

La solution proposée par Jacques (et qui est peu ou prou celle appliquée par la Corée du Sud dès le début de l’épidémie) et que je soutiens tout-à-fait, n’est envisageable que si on raréfie le nombre de personnes infectées dans la population … ce qui est l’objectif du confinement.

On pourrait dire que l’objectif du confinement est la raréfaction de la maladie et que la formule de Jacques terminerait le travail en effectuant une éradication analytique.

13 avril 2020, juste après l’allocution présidentielle

Observations de Patrice Cahart

 Emmanuel Macron a annoncé la sortie du confinement le 11 mai. C’est à peu près ce à quoi on s’attendait. Son allocution contient une décision courageuse : la réouverture des écoles, alors que beaucoup préconisaient de la renvoyer à septembre (mais les enseignants vont peut-être se mettre en travers). En revanche, son discours enrobe, rapidement et sans discussion, deux décisions lourdes de conséquences : la poursuite de la relégation des seniors au moins dans un premier temps, et le maintien, pour une durée indéfinie, de la fermeture des cafés, restaurants, théâtres et cinémas.

La date du 11 mai est subordonnée à une condition : il faut que d’ici là, l’épidémie continue à reculer. Nous pouvons être assez confiants. Il y a peu, nous avions six cents morts à l’hôpital en une seule journée [6]. Nous sommes maintenant un peu au-dessus de trois cents. Le désormais célèbre Pr. Raoult a déclaré que les épidémies virales cessent au printemps.

Ces préalables étant posés, j’examine les conditions d’un déconfinement. Un plan doit d’ailleurs être publié par le gouvernement sous quinzaine.

Les tests

Il en existe de deux sortes :

          + les uns permettent de savoir si le sujet est porteur du virus (qu’il présente des symptômes ou non) ; c’est ce dont nous avons besoin ;

           + les autres (sérologiques) permettent de savoir si le sujet est immunisé par la présence d’anticorps ; ils présentent moins d’intérêt dans la situation actuelle, car la proportion d’immunisés, 15 % peut-être, reste loin des quelque 60 % nécessaires, d’après les spécialistes, pour faire cesser l’épidémie ; il est donc hors de question de réserver la sortie du confinement aux immunisés ;  E. Macron a d’ailleurs implicitement écarté cette solution.

          Ne perdons donc pas de temps sur ces tests de la seconde sorte, et concentrons-nous sur les premiers. Le matériel nous manque. De plus, il faut une infirmière pour prélever chaque échantillon, un laboratoire pour l’analyser. Actuellement, on pratique en France 12 000 tests par jour. Le ministre promet de passer à 50 000 d’ici à la fin d’avril. Les supports ne sont pas encore là. Même si nous atteignons l’objectif, on n’aura jamais que 1,5 million de personnes testées en un mois : peu de chose, en regard d’une population de 67 millions d’habitants.

          Des tests salivaires, plus simples, et sans doute moins fiables, sont à l’étude. Nous n’en disposerons pas avant de précieuses semaines.

          D’ailleurs, à quoi nous mènerait une grande campagne de tests ? Elle détecterait un nombre élevé de patients sans symptômes ou faiblement atteints (car les autres sont déjà à l’hôpital, ou ne quittent plus leur logement). Que faire de tous ces détectés ? Les hospitaliser ? Nous n’en avons pas les moyens. Les confiner chez eux ? La plupart le sont déjà, au risque de contaminer leurs proches.

  1. Macron, qui sait tout cela, se contente de nous dire qu’à compter du 11 mai, le système sanitaire sera capable de tester tout porteur de symptômes. Cela ne me paraît pas suffisant en ce qui concerne les EHPAD : lorsque des symptômes apparaissent sur l’un des pensionnaires, on constate en général qu’une bonne partie de l’établissement est déjà infectée. Je recommande donc, dès maintenant si possible, un dépistage systématique des pensionnaires et du personnel de tous les EHPAD, qu’il y ait des symptômes ou non. Les détectés sans gravité seraient isolés durant quinze ou vingt jours dans des hôtels pris en location par les préfets. Le personnel de service de ces hôtels convertis serait embauché pour la circonstance et préalablement testé. Eu égard au caractère autoritaire de cette mesure, son coût se trouverait inévitablement à la charge de l’État. À noter qu’en Espagne, neuf mille chambres d’hôtel ont été réservées pour ces cas.

          Si nous parvenons à traiter ainsi la totalité des EHPAD, ce sera beau.

          Le traçage

          L’application « Stop Virus » (on aurait quand même pu parler français) est presque prête. E. Macron a confirmé qu’elle serait mise en œuvre sur la base du volontariat, après consultation du Parlement, et n’a guère insisté. Selon les autres sources officielles ou officieuses disponibles, elle servirait uniquement à avertir les participants qu’ils ont été en contact tel jour avec une personne infectée. Si j’ai bien compris, le fonctionnement serait le suivant :

          + vous êtes volontaire, vous téléchargez l’application sur votre smartphone (via Bluetooth) ;

          + vous sortez de chez vous ; vous avez pensé à prendre votre smartphone et vous le laissez allumé ;

           + vous rencontrez quelqu’un ou vous le croisez ; si cette personne est également participante, et munie d’un smartphone allumé, les deux smartphones se signalent mutuellement leurs identifiants ; cette personne n’est pas malade, sinon elle ne circulerait pas ; elle peut être porteuse du virus, mais elle l’ignore ;

            + les signaux échangés sont transmis à un serveur placé sous l’autorité des services de santé (et non de la police) ; le lieu de la rencontre n’est pas indiqué, sinon il pourrait servir à des investigations de police.

             + quelques jours plus tard, la personne que vous avez rencontrée est identifiée comme porteuse du virus ; son médecin, son infirmière ou elle-même l’indiquent au serveur ;

              + le serveur vous adresse alors un message suivant lequel tel jour, à telle heure, vous avez rencontré une personne infectée, dont il ne vous dit pas le nom ;

               +le serveur vous donnera-t-il des ordres, comme dans les pays d’Extrême-Orient ? j’imagine qu’il vous donnera au moins le conseil très pressant de vous faire tester (même si objectivement cela ne se justifie pas), et qu’il vous relancera dans les jours suivants ; ce n’est pas un inconvénient majeur, tant qu’il n’aboutit pas à des mesures coercitives.

          Réciproquement, si vous tombez malade ou si vous êtes reconnu porteur, tous les participants au système que vous avez fréquentés ou croisés durant les quinze jours précédents seront informés, sans indication de votre nom ni de vos coordonnées.

         Un problème évident de réglage se pose. Si vous avez simplement croisé la personne en cause, sur un trottoir, à un mètre ou même à 70 cm de distance, le risque de contamination est à peu près  nul. En notant néanmoins ce type de contacts, on encombrerait le serveur de données superflues, et on inquièterait inutilement les gens. Cela dit, la station assise durant dix minutes dans le métro, dans un autobus, dans un train à côté d’une autre personne comporte un risque incontestable. Il faut donc prévoir une durée minimale de contacts. Laquelle ?

        Autre question pratique : les enfants sont rarement victimes de l’épidémie, mais ils peuvent être porteurs de virus. Doit-on les munir de smartphones et y charger l’application ?

         Le traçage a donné de bons résultats en Corée du Sud, mais il est assorti d’une surveillance policière de toute la population, inconcevable en France. À Singapour, où il est resté facultatif, on n’a eu que 20 % de volontaires. Dans notre pays, de tradition plus individualiste, ce sera encore moins. Or le système ne protège vraiment ses adhérents que s’ils sont nombreux.

          Je ne vois pas d’objection à un traçage réellement facultatif et encouragé par le gouvernement. Cette facilité fera bel effet dans le tableau de mesures accompagnant le déconfinement. Il ne faut pas trop en attendre. Telle semble être aussi l’opinion d’E. Macron.

          Je mets en garde contre une solution à la Tartuffe : « Vous êtes totalement libre de refuser le traçage, mais vous ne pourrez plus sortir de chez vous ». Une grande partie de la population n’est pas équipée de smartphones. C’est mon cas ; en temps de paix, je n’en ai pas ressenti le besoin. Certains pourraient ajouter qu’ils n’ont pas les moyens de s’en offrir : un pour monsieur, un pour madame, un pour chaque grand enfant…

          Les masques

           La sortie du confinement doit être accompagnée d’une mesure générale et massive, de nature à éviter la rechute, et à rétablir la confiance de la population. Les tests et le traçage ne pouvant remplir ce rôle, il ne reste plus que la généralisation des masques. E. Macron a promis une large distribution, sans plus de précisions.

         À noter qu’en Espagne, où la corona-mortalité est plus élevée qu’en France, la réouverture, aujourd’hui, d’un grand nombre d’entreprises s’accompagne d’une distribution de masques à la sortie des stations de métro et des gares. Et qu’en Pologne, on trouve des masques dans des distributeurs automatiques.

         Des objections peuvent être formulées

       ¤  le Danemark a refusé la généralisation des masques, au motif qu’elle donnerait un faux sentiment de sécurité, et inciterait les porteurs à enfreindre les distances ; la mesure implique donc, de la part du gouvernement, un effort particulier de communication ;

      ¤  l’Italie a généralisé le port du masque depuis quelque temps, et pourtant elle se trouve dans une situation pire que la nôtre ; mais d’autres facteurs, notamment l’insuffisance de l’équipement hospitalier, peuvent expliquer la différence.

          L’objectif souvent proposé consiste à équiper les soignants et autres professionnels exposés de masques de haute qualité, et le reste de la population, de masques plus sommaires, appelés néanmoins « chirurgicaux ». Mais nous manquons de tous ces masques. Les commandes massives passées à la Chine ne seront honorées, ai-je lu, que courant juin. C’est trop tard. On ne peut différer le déconfinement si longtemps. De toute façon, ces livraisons ne suffiront pas, loin de là, pour l’ensemble de la population.

          Force est donc d’admettre les masques artisanaux, confectionnés par chacun.  Ils ne seront pas parfaits, c’est évident. Mais ils arrêteront l’essentiel des gouttelettes qu’on émet en parlant ou en toussant. Ils doivent être lavables, et donc réutilisés quelque temps. L’idée selon laquelle chaque Français doit consommer deux masques par jour est une idée folle. En ce domaine, le perfectionnisme, c’est la mort.

         Les médicaments

        Je laisse de côté l’éventuel vaccin, qui ne sera disponible avant un an moins. En revanche, cinq ou six médicaments sont candidats contre le nouveau fléau. Ils existent, on n’a pas besoin de les inventer. Ils ont déjà été essayés, avec plus ou moins de succès, sur d’autres maladies. On les essaie actuellement sur le coronavirus, pour voir s’ils sont efficaces et ne produisent pas trop d’effets secondaires.

         Le temps que ces essais se concluent, et qu’une production industrielle démarre, nous nous trouverons sans doute en septembre.  Le ou les médicaments n’aideront donc pas, dans l’immédiat, le déconfinement. Mais ils pourront être utiles, espérons-le, contre la vague d’automne. A fortiori les injections de plasma de patients guéris, porteurs d’anticorps : c’est une technique éprouvée, et des annonces laissent espérer sa mise en œuvre, dans le cas du coronavirus, avant la fin du printemps.

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Au terme de cet inventaire, un déconfinement le 11 mai paraît réalisable, à condition de l’assortir des annonces suivantes :

+ généralisation du port du masque (artisanal, au besoin), au moins dans les transports en commun, puis, si l’épidémie persiste, dans la rue ;

+ tests aussi nombreux que possible, et couvrant notamment l’ensemble des EHPAD ;

+ traçage vraiment facultatif ;

+ mise en œuvre prochaine des injections d’anticorps ;

+ probabilité d’un médicament à l’automne, contre une deuxième vague éventuelle.

         Cet ensemble, rendu public dans un contexte de mortalité en forte baisse, devrait rassurer les Français et leur rendre l’envie d’aller à leur travail.

          Le maintien de la fermeture des cafés, des restaurants, des cinémas, des théâtres détruirait  un grand pan de notre économie. Une solution limitant la promiscuité consisterait, comme dans certains pays d’Asie, à interdire le service au comptoir et à limiter les présences dans la salle à une personne par table, sauf si elles vivent sous le même toit. C’est aussi ce que recommande, en Allemagne, l’académie Léopoldina. Les convives ne pourraient conserver leurs masques, mais le personnel le devrait, et il faudrait assurer des contrôles aléatoires, surtout dans les cuisines.

          Je m’élève bien sûr contre la suggestion d’Ursula von der Leyen tendant à confiner les seniors jusqu’à la fin de l’année ! Malheureusement, l’écho s’en trouve chez E. Macron, d’une manière assourdie. Ce serait faire de ces aînés des citoyens de seconde zone, et imposer une lourde sujétion à leurs proches. La mesure suggérée plus haut au sujet des EPHAD, le port obligatoire du masque et un appel à la prudence devraient ramener le risque à un niveau raisonnable.

         Que de soucis, pour une épidémie que nos ancêtres auraient considérée comme une vaguelette !

[1] 24 janvier 2020 : « le risque d’importation depuis Wuhan est pratiquement nul » (Agnès Buzyn, ministre de la santé- 24 février 2020 : « il n’y a pas de circulation du virus sur le territoire national » Olivier Véran, ministre de la santé

[2] On n’évoquera pas ici la chloroquine qui – semble-t-il – a pour effet d’accélérer la guérison de malades faiblement atteints mais qui ne réduit pas le taux de mortalité (même ce point est contesté).

[3] Le danger pour l’économie française sera accru si des pays voisins comme l’Allemagne ou même l’Italie sortent du confinement longtemps avant nous.

[4] Et sous réserve qu’elles acceptent le tracking

[5] L’objectif affiché aujourd’hui : passer  de 10 000 à 50 000 tests classiques par jour d’ici mai ; passer de 30 000 à 100 000 tests rapides en juin (alors que l’Allemagne aujourd’hui teste 500 000 personnes par jour !

[6] Je laisse de côté les résultats des EHPAD, qui arrivent de manière irrégulière. Mais ces établissements tendent à devenir le principal foyer de mortalité.

In memoriam: Alfred Siefer-Gaillardin

Par Patrice Cahart et Patrick Hénault
Promotion Montesquieu 1966
7 avril 2020

Fred vient de nous quitter. Ce protestant, né à Strasbourg en 1938, élevé à Bar-le-Duc où son père exerçait la médecine, était prédestiné à une carrière diplomatique par sa maîtrise de trois langues étrangères, l’anglais, l’allemand, l’espagnol.

La promotion de l’ENA reçue au concours de la fin 1961 est libérée du service militaire plus tôt que prévu, du fait des accords d’Évian. Fred est rattaché à la promotion suivante (Montesquieu) et, avec cinq autres camarades, reçoit une bourse Lafayette qui lui permet d’attendre six mois aux États-Unis, en étudiant le fonctionnement de leurs administrations. Il est jeune marié, son épouse Évelyne l’accompagne. Leur amabilité, leur aisance font merveille auprès des Américains.

Après la sortie de l’École, les fonctions au Quai d’Orsay alternent avec les postes à l’étranger : Moscou (trois ans au temps de Brejnev sous l’autorité d’un grand ambassadeur, Roger Seydoux), délégation française à la conférence d’Helsinki (où s’esquisse une  organisation de sécurité du continent européen quinze ans avant la fin de la Guerre Froide), Bruxelles (Représentation permanente)… En 1973-74, Fred fait partie de l’équipe diplomatique de Georges Pompidou. Il réunit les compétences des deux filières alors les plus prestigieuses de la diplomatie française, celle des relations Est-Ouest et celle des affaires communautaires.

En 1988, le voilà directeur des Amériques, au Quai. Cela le conduit à notre ambassade au Canada (1992). Il est apprécié et respecté tant à Ottawa qu’à Québec.

Cinq ans plus tard vient la difficile ambassade d’Alger, où il arrive après l’assassinat des moines de Tibhirine, en un temps où les extrémistes musulmans font la guerre au pouvoir central. Il prononce un discours émouvant à Sétif.

De 2000 à 2002, sa fin de carrière se déroule à Madrid. L’Espagne, qui souffre encore du terrorisme de l’ETA, est alors gouvernée par le Partido Popular de J-M Aznar.

Retraité, Fred suit l’actualité au travers d’associations qu’il contribue à animer, en particulier France-Amériques dont il assume longtemps la présidence. Mais une épreuve lui est réservée, une grave maladie de sa femme, qu’il soigne avec dévouement durant des années.

Fred aimait les autres et aimait parler. C’était un conteur né, et aussi un solide optimiste.

Il repose aux côtés d’Évelyne à Mesquer-Quimiac, dans la presqu’île de Guérande où il aimait se ressourcer. Ses camarades et collègues partagent la peine de leurs enfants, Anne-Christine, Emmanuel et Bertrand.

Jacques Oudin, in memoriam

Par Patrice Cahart et François Leblond
promotion Montesquieu
27 mars 2020

Cet hommage à Jacques Oudin, acteur hors du commun de la politique nationale et locale, est destiné, comme il se doit, à être publié dans la revue « L’ENA hors les murs ». Compte tenu cependant des incertitudes de publication en cette période troublée, nous présentons dès maintenant notre témoignage, en tête de notre rubrique « Société ».
Le site Montesquieu  

Notre camarade Jacques Oudin a été l’une des victimes de ce premier tour, si controversé, des élections municipales, le 15 mars dernier. Ayant animé pendant vingt-quatre ans l’île de Noimoutier, en qualité de président du syndicat de communes devenu district, il y était revenu pour y voter, et avait participé à une réunion à l’issue du vote. C’est sans doute là qu’il a été contaminé par le coronavirus. Des antécédents cardiaques le rendaient hélas vulnérable.

Sa discrétion cachait une destinée hors-série. Il avait le dessein d’en faire une relation écrite. Les événements ne lui en ont pas laissé le temps. Les lecteurs de la revue en trouveront ici un modeste résumé.

La mère de Jacques, Sophie Jablonska, était la fille d’un pope uniate (catholique de rite grec) des environs de Lviv (ou Lvov). Comprise dans l’empire des Habsbourgs, puis passée, entre les deux guerres, sous domination polonaise, la région forme aujourd’hui l’Ukraine occidentale. Sophie, de langue maternelle ukrainienne, se sentait mal à l’aise sous le régime polonais. Elle a émigré en France, est devenue journaliste et photographe, a enquêté toute seule au Maroc et en Asie…Une femme étonnante, dont les photos ont été pour partie publiées.

En Indochine, elle épouse Jean-Marie Oudin, dirigeant de société qui s’occupe notamment de mines et d’une fonderie d’étain.  Jacques naît en octobre 1939, à bord d’un navire. Jean-Marie siège au conseil fédéral de l’Indochine, sorte de Parlement chargé d’épauler le gouverneur général face à la menace japonaise. Est-ce l’origine de la vocation parlementaire de son fils ? Le petit Jacques parle couramment le vietnamien. Plus tard, malgré tous les changements survenus, il tiendra à présider le groupe sénatorial d’amitié franco-vietnamienne.

En 1950, retour difficile de la famille en France. Alors que Jacques a seize ans, son père se noie dans une piscine. Sa mère doit financer seule les études de ses trois fils. Cette femme énergique s’installe à Noirmoutier, par choix, et y contribue à la création d’un nouveau village.

Bel exemple de mérite républicain, Jacques remporte en 1957 un prix au concours général. Dans la foulée, il fait HEC, puis l’ENA (promotion Montesquieu, 1966), dont il sort à la Cour des Comptes.

Mais son frère Alain, médecin, meurt dans un accident d’hélicoptère alors qu’il portait secours à des malades. Sophie elle-même est tuée en 1971 dans un accident de voiture. Quelle série d’épreuves ! Jacques s’arc-boute contre l’adversité. La naissance de trois enfants (dont un polytechnicien et une HEC), puis de douze petits-enfants finiront par compenser tous ces deuils.

Gaulliste dans l’âme, Jacques est entré au cabinet d’Olivier Guichard, ministre de l’Éducation nationale puis de l’Équipement. Il fait ensuite carrière au ministère de l’Industrie. De 1976 à 1979, le voilà délégué à la Petite et Moyenne Industrie. Parallèlement, et prenant en quelque sorte la suite de sa mère, il se dévoue à l’avenir de Noirmoutier.

Élu sénateur de la Vendée en 1986, il conserve ce mandat pendant dix-huit ans. Il se distingue comme vice-président de la commission des Finances, et surtout comme infatigable défenseur de notre patrimoine maritime et fluvial. Sous son impulsion, la Vendée est déclarée département pilote pour l’application de la loi sur le littoral. La loi Oudin-Santini permet aux collectivités locales de coopérer avec le tiers monde dans le domaine de l’eau. Notre politique des transports terrestres bénéficie également des conseils de Jacques.

Pour rendre service, il a accepté d’être trésorier du RPR pendant deux ans, de 1993 à 1995. Il n’avait aucun avantage à en attendre, étant déjà sénateur. Cette fonction lui vaut néanmoins des démêlés judiciaires. Il est innocenté.

La retraite venue, Jacques continue de suivre ses dossiers. Il combat en vain un projet de grandes éoliennes qui va défigurer inutilement l’horizon de Noirmoutier. Il s’emploie aussi, avec davantage de succès, à resserrer les liens au sein de la promotion Montesquieu, organisant de très sympathiques déjeuners, téléphonant aux camarades pour les convaincre de s’y rendre. Durant les jours précédant une mort qu’il est loin de prévoir, il aide à la préparation d’un  pèlerinage à La Brède (Gironde), résidence du philosophe que notre promotion a choisi comme patron. Ces retrouvailles auront lieu sans la participation physique de Jacques, mais il y sera présent par nos pensées.

Travail, dévouement, fidélité : une vie.

La Peste, vue deux fois par Albert Camus

Par Nicolas Saudray – 19 mars 2020

         En ce délire du coronavirus, il n’est pas mauvais de relire Camus, qui s’est intéressé deux fois, coup sur coup, à la peste : la première dans son roman du même nom, publié en 1947 mais commencé quelques années plus tôt, la seconde dans sa pièce L’État de Siège, représentée en 1948. Ce sont deux faces d’une même œuvre.

         Pourquoi, chez lui, cette obsession de l’épidémie, alors que l’époque n’en avait pas connu ? Parce qu’elle figure, dans l’esprit des lecteurs d’alors, la guerre, l’oppression, l’Occupation.

          Le roman n’y fait pourtant aucune allusion directe. C’est vraiment le récit d’une vague de peste, écrit d’une manière sobre et efficace. Ne nous attardons pas sur les principaux personnages, qui manquent de relief, y compris le docteur Rieux, porte-parole de l’auteur. Presque interchangeables, ils illustrent le mot fameux de Gide selon lequel on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments.

         Heureusement, Camus excelle dans les détails : les rats, les chats, les chiens, la passivité, l’habitude vite prise, les cafés où l’on vous demande d’apporter votre sucre, les trams dont les passagers se tournent le dos pour limiter la contagion, les enterrements à la sauvette, les chômeurs devenus infirmiers ou fossoyeurs. On croirait qu’il a vécu ces épisodes. Il nous émeut du triste sort d’un gamin, à la suite de laquelle le médecin confie à un  prêtre : Je refuserai jusqu’à la mort d’aimer cette création où des enfants sont torturés. Quelques invraisemblances seront pardonnées – les stades pleins, les cinémas pleins. Sans doute le romancier, tuberculeux guéri, pensait-il que l’appétit de vivre des pieds-noirs triompherait de toute prudence. En tout cas la ville est close, on ne peut en sortir.

         La peste avait supprimé les jugements de valeur, précise l’auteur. Et cela se voyait à la façon dont personne ne s’occupait plus de la qualité des vêtements ou des aliments qu’on achetait. On acceptait tout en bloc.

         Parfois, quand même, une envolée : La grande cité silencieuse n’était plus alors qu’un assemblage de cubes massifs et inertes, entre lesquels les effigies taciturnes de bienfaiteurs oubliés ou d’anciens grand hommes étouffés à jamais dans le bronze s’essayaient seules, avec leurs faux visages de pierre ou de fer, à évoquer une image dégradée de ce qui avait été l’homme.     

          Pour prendre quelque distance, cet Algérois a situé l’action à Oran. Il en a fait une ville essentiellement française, alors que les Arabes formaient près de la moitié de la population !

          Autant le roman est dépouillé et précis, autant la pièce est flamboyante et symbolique. Elle a bénéficié, à sa création, des meilleurs acteurs. La Peste (Pierre Bertin) arrive avec sa secrétaire la Mort (Madeleine Renaud) et prend le contrôle de la cité. Un jeune héros (Jean-Louis Barrault) organise la résistance à l’épidémie, sans masques de tissu ni sérums, mais par la force de sa volonté et celle de ses amis. Il se considère comme toujours libre (le problème central de Camus), alors que les personnages du roman avaient discrètement reconnu la perte de leur liberté. Ayant cependant constaté que sa dulcinée allait mourir (Maria Casarès, avec qui Camus a une liaison), ce jeune homme obtient d’échanger son destin contre le sien.

         Comme on le voit, le licencié en philosophie joue avec les idées. Néanmoins, son État de Siège ne manque pas de grandeur. Et l’on peut dire qu’il préfigure Ionesco.

         Cette fois, la Peste se trouve clairement identifiée. C’est la dictature. Hitler ?  Staline ? Franco ? Vous avez le choix.

        Par comparaison avec la double peste camusienne, notre coronavirus paraît presque bénin. À ce jour, et donc après trois mois de virulence, il n’a causé que quelques milliers de morts dans son pays d’origine, la Chine ; ce qui, à l’échelle de cet empire, n’est rien.   

 

                                                                         

Mathieu Bauchard : « Emmanuel Macron et l’imposition de la richesse »

Livre lu par Patrice Cahart

L’auteur est un étudiant de 23 ans, ancien élève de l’École Normale Supérieure (Rennes), diplômé de l’IEP de Paris et titulaire d’un mastère de droit public.

 

« Macron, président des riches ». Cette étiquette lui colle à la peau et pourrit  son quinquennat.

Mathieu Bauchard a voulu voir cela de plus près et vient de publier un ouvrage très fouillé et bien structuré. C’est pour moi l’occasion de l’en féliciter, et aussi de faire connaître mon avis d’ancien fiscaliste. Disons d’emblée que je serai moins sévère que ce jeune auteur.

Une première question se pose à lui : à quelle préoccupation répondait l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF), créé en 1981 sous une forme légèrement différente, l’Impôt sur les Grandes Fortunes (IGF) ? Il y voit une réaction à l’échec de la progressivité de l’impôt sur le revenu, miné par les niches fiscales. Ayant vécu ces événements rue de Rivoli, je pense qu’il s’agissait d’une démarche à la fois plus politique et plus rustique : constatant l’absence d’impôt sur la fortune, les socialistes arrivant au pouvoir ont trouvé normal d’en créer un.

Au demeurant, notre impôt sur le revenu est, malgré les niches, très progressif. Aujourd’hui, 57% des foyers ne le paient pas, et 10 % supportent 60 % du fardeau. En 1981, la charge était moins concentrée, mais pas au point de modifier le raisonnement.

La recherche universitaire, dans le domaine fiscal, est dominée par Thomas Piketty et ses co-équipiers enseignant aux États-Unis. Ce sont des chantres de la redistribution. Comme quoi l’économie n’est pas tout à fait une science ; elle repose pour partie sur des postulats politiques. Notre jeune auteur ne pouvait échapper totalement à cette influence.

Je suis au contraire  de ceux qui pensent que l’impôt ne doit pas absorber plus de la moitié des revenus d’un contribuable (à moins qu’ils n’aient été réduits de manière artificielle), et qu’un supplément de revenu ne doit pas se traduire par un supplément d’impôt supérieur à 50 % de cette somme. Au-delà de ce seuil psychologique, l’intéressé se sent spolié, rejeté par la société. Il est prêt à tous les subterfuges pour échapper à ce qu’il considère comme injuste. D’ailleurs, les études officielles nous indiquent que dans notre pays, les impôts et les cotisations sociales, ensemble, réduisent environ de moitié les inégalités de revenus. Faut-il à tout prix aller plus loin ?

Ma position rejoint semble-t-il celle du Conseil constitutionnel qui, par une décision du 29 décembre 2012, a jugé confiscatoire un taux d’environ 75%. Depuis lors, les gouvernements successifs ont pris soin de limiter à 49 % (plus la CSG, il est vrai) le taux le plus élevé de l’impôt sur le revenu.

Avant l’élection d’Emmanuel Macron, l’ISF, l’impôt sur le revenu et les prélèvements sociaux pouvaient, ensemble, absorber jusqu’à 75 % des ressources d’un contribuable. Cette situation malsaine engendrait, outre l’émigration dont il sera question plus loin, des comportements pervers tels que le maintien de dirigeants de société jusqu’à un âge avancé, afin de profiter du régime de l’« outil de travail » (pratique dûment signalée par Mathieu Bauchard), ou encore les placements en œuvres d’art exonérées, pouvant atteindre des prix extravagants.

Dès 2016, encore ministre, Emmanuel Macron a critiqué l’ISF. Durant sa campagne électorale, il a clairement fait connaître son intention de le restreindre à l’immobilier. Ceux qui ont voté pour lui ne sont donc pas fondés à le lui reprocher.

La mesure était présentée dans un souci d’efficacité économique : moins imposés, les contribuables fortunés allaient investir davantage, et des bénéfices allaient en résulter pour l’ensemble de l’économie. C’est la théorie du ruissellement. Mathieu Bauchard remarque qu’Emmanuel Macron lui a donné une résonance supplémentaire, relevant de la méritocratie : il fallait récompenser, en les dégrevant, les bons agents de l’économie.

À cette théorie devenue éthique s’est ajoutée, expose l’auteur du livre, une autre théorie, compatible avec la première : celle de l’ « optimalité », enseignée surtout dans les universités américaines, que sept des dix conseillers économiques du président ont fréquentées. Les investissements consistent en biens intermédiaires. Leur production étant taxée, les biens intermédiaires ne doivent pas l’être aussi, car cela ferait double emploi. C’est ce raisonnement qui avait abouti à la création de la TVA, en France (1954). Ses partisans l’élargissent aux impôts sur le revenu et sur le capital : comme les intérêts, les dividendes, les loyers et les plus-values sont taxés, on ne doit pas imposer les comptes en banque, les valeurs mobilières et les immeubles qui ont produit ces revenus. Cela dit, la théorie de l’optimalité n’a pas contribué au débat public sur la réforme Macron ; elle est restée implicite.

En revanche, la théorie du ruissellement a été vivement contestée, et Mathieu Bauchard adhère à cette condamnation. Aujourd’hui encore, les spécialistes n’ont pu établir qu’après la suppression de l’ISF, les contribuables fortunés ont accru leurs investissements productifs de manière significative. Je présume néanmoins que la plupart l’ont fait, car ils jouissaient déjà d’un train de vie conforme à leurs aspirations. Ils étaient donc enclins à placer leur ressource résultant de la suppression de l’ISF, plutôt que de la consommer. Mais on ne pourra sans doute jamais le mesurer, car cette ressource n’a atteint globalement que 2,9 milliards par an ; soit l’épaisseur du trait, le total des investissements et placements des ménages étant de 282 milliards en 2018.

Pour la même raison, il sera sans doute impossible d’évaluer avec sérieux l’incidence de la mesure critiquée sur le PIB. Les services de Bercy avaient risqué, signale Mathieu Bauchard, une prévision de + 0,5%, soit 20 milliards. Si on retient ce chiffre, les 2,9 milliards auront produit un effet bénéfique égal à sept fois leur montant. Pas si mal !

Les détracteurs de l’ISF faisaient surtout valoir l’émigration des redevables : 622 en 2016, seulement 376 en 2017. Mathieu Bauchard remarque que ces chiffres sont modestes par rapport à l’ensemble des payeurs, et que l’émigration était davantage causée par les droits de succession (parfois très lourds). Il demeure que l’amélioration de 40 %, dont nous ne savons pas encore si elle sera durable, peut être mise entièrement au crédit d’Emmanuel Macron, les droits de succession n’ayant pas changé. L’incidence de l’émigration allait bien d’ailleurs au-delà de son effet direct sur les recettes fiscales et sur la consommation ; elle scandalisait le reste de la population et y provoquait une baisse de civisme.

De façon symétrique, le remplacement de l’ISF par l’IFI a accru l’attrait (évitons l’affreux terme d’attractivité) de la France sur les investisseurs étrangers. Ceux-ci n’ont plus lieu de craindre que leur cadres supérieurs immigrés ne soient assujettis à l’ISF. La progression de la cote de notre pays, obtenue malgré l’affaire des gilets jaunes et publiée par les médias, semble significative.

On peut résumer ces remarques en disant (et là, je suis d’accord avec notre jeune auteur) que la suppression de l’ISF a surtout été un signal envoyé par Emmanuel Macron aux investisseurs, intérieurs et extérieurs.

Mathieu Bauchard déplore néanmoins qu’il ait réduit la progressivité de notre système fiscal, considéré dans son ensemble. Mais la progressivité ne constitue pas une fin en soi ; elle n’est bonne que si elle produit de bons résultats. Depuis une douzaine d’année, nous voyons poindre de tous côtés une progressivité anarchique : exonérations de CSG, bourses scolaires accordées en fonction uniquement des revenus, allocations familiales réduites selon le même critère, droit d’inscription progressifs à l’IEP de Paris (en attendant d’autres établissements), et maintenant, dans le projet de réforme des retraites, une cotisation de solidarité, non productrice de droits, à la charge des salariés aisés. Comme  ces mesures reposent sur des bases différentes, suivant des modalités différentes, il est impossible d’en prendre la mesure de façon globale. Mais pour certains contribuables, elles s’additionnent, et risquent d’aboutir parfois aux niveaux confiscatoires que j’ai condamnés plus haut : c’est-à-dire qu’un petit supplément de revenus peut déclencher, pour son bénéficiaire, des pertes bien supérieures.

Reste, envers cette réforme, une critique qui ne provient pas de Mathieu Bauchard. Protestant contre leur soumission à l’IFI, les représentants de la propriété immobilière ont fait valoir que la France a besoin de logements neufs ou rénovés. On peut répondre, primo, qu’Emmanuel Macron ne pouvait se permettre, politiquement, de supprimer toute imposition sur la fortune, secundo, qu’il a voulu combattre la préférence invétérée des Français pour l’immobilier.

Bref, la suppression de l’ISF, partiellement remplacé par l’IFI, me semble être un succès économique, mais un échec politique.

D’un point de vue politique, Matthieu Bauchard regrette que le choix présidentiel ne se soit pas porté sur une formule intermédiaire entre l’ISF et l’IFI. Nous en sommes bien d’accord. Que pouvait-elle être ? Un ISF dont seules auraient été exonérées les actions et assimilées, instruments de la création des entreprises et de leur développement. Cette formule  aurait été plus aisée à défendre devant les médias et les corps constitués. Mais il ne faut pas se leurrer ; elle n’aurait pas séduit les gilets jaunes.

La seconde mesure importante du nouveau président, dans le domaine fiscal, a été l’institution du prélèvement forfaitaire unique (PFU), alias flat tax, de 30 % sur les revenus de capitaux mobiliers. Elle a suscité moins de critiques, et Mathieu Bauchard, apparemment, s’y résigne.

Pour bien comprendre sa portée, il faut rappeler les dispositions antérieures. Les revenus des placements à taux fixe donnaient lieu à un prélèvement libératoire de 25% censé compenser l’inflation. Le PFU coûte cinq points de plus. L’inflation, à vrai dire, s’est sérieusement ralentie, mais les taux d’intérêt sont tombés eux aussi, si bien qu’aujourd’hui la rémunération réelle des placements récents frise le zéro. Chaque année, un obligataire perçoit environ 1,5 % de la valeur nominale de son titre, et perd à peu près la même somme du fait de l’érosion monétaire. L’impôt, qu’il soit de 30 % ou, sur option, d’un moindre taux, frappe donc un revenu fictif.

De même, les plus-values sur titres imposées à 30 % ou, sur option, à un moindre taux, ont en grande partie un caractère monétaire, et donc fictif. C’est surtout le cas si le placement s’est effectué dans la durée. Soit un épargnant qui a acquis  des actions en 2000. Il les revend en 2020. C’est un bon soldat de l’économie – l’un de ceux qu’Emmanuel Macron entendait récompenser. Or, en vingt ans, l’indice des prix à la consommation a progressé de 30 %. La plus-value réalisée par ce contribuable est vraisemblablement inférieure à ces 30 %, car le CAC 40, malgré sa remontée  des dernières années, se trouve  aujourd’hui encore en-dessous du sommet atteint en 2000. Cette plus-value risque donc d’être entièrement fictive, et pourtant, elle va être taxée.

S’agissant en revanche des dividendes, la réforme procure un net allègement aux contribuables les plus aisés. S’ils relèvent de la tranche supérieure du barème, leur imposition effective, prélèvements sociaux compris, passe de 42,5 % à 30 %. Mais, comme je viens de le remarquer, ces contribuables ne sont nullement certains du maintien de la valeur de leurs titres. Ils peuvent perdre, par suite des fluctuations de la Bourse, des sommes bien supérieures à leurs dividendes.

Dans l’ensemble, le PFU peut donc difficilement être considéré comme un important cadeau fait aux riches.

Mathieu Bauchard concentre son tir sur le régime particulier que les assureurs ont obtenu pour l’assurance-vie. Critiquable, certes, d’un point de vue de principe, l’avantage consenti n’a rien de gigantesque : les retraits effectués après huit ans sont imposés, compte tenu des prélèvements sociaux, à 24,7 %, contre 30 % pour les autres produits de placements. Et là encore, la chute des taux d’intérêt trouble le jeu. De plus en plus, l’impôt va frapper des revenus fictifs, effacés par une inflation résiduelle mais réelle.

Que reprocher, en fin de compte, à Emmanuel Macron ? D’être complaisant envers les titulaires de revenus mobiliers, surtout les plus riches ? Ou au contraire de les traiter trop durement ?

Depuis que se joue la tragi-comédie des retraites, l’imposition de la richesse est passée à l’arrière-plan du théâtre. Mais peut-être reviendra-t-elle sur le devant de la scène.

Le livre : Mathieu Bauchard, Emmanuel Macron et l’imposition de la richesse, Éd. L’Harmattan, 226 pages, 25€ 

Mémoires du sergent Bourgogne

Lus par Nicolas Saudray – Février 2020

         La campagne de Russie a repoussé les limites de l’homme. On peut la considérer de manière panoramique. On peut aussi la suivre au ras du sol, avec le sergent Bourgogne.

         Ce sous-officier des grenadiers de la Garde impériale est né en 1785 à Condé-sur-Escaut (Nord). Fils d’un marchand de drap, il a fait des études et écrit bien. Depuis 1807, il combat, enchaînant les campagnes. Lorsque débute celle de Russie, en 1812, il a vingt-sept ans.

          Son témoignage surprend par sa précision, par l’abondance des détails. Or il ne pouvait tenir un journal de route, faute de papier, de crayons à mine de plomb et d’un minimum de confort, le soir, pour rédiger.  Bourgogne nous dit lui-même qu’il a été fait prisonnier l’année suivante en Allemagne, et que ses mémoires ont été écrits durant cette captivité – donc au moins six mois après les faits. Sans doute en a-t-il rajouté un peu. Mais l’ensemble sonne juste.

          L’incendie de Moscou a été imputé par les Russes aux Français. Tolstoï l’attribue au hasard.  Bourgogne ne laisse aucun doute : les incendiaires étaient des forçats libérés dans cette intention par le gouverneur Rostoptchine (père de la comtesse de Ségur). Il ajoute que, malgré les destructions, la ville restait  assez grande pour accueillir toute l’armée de Napoléon, et que ses caves étaient encore bien garnies. La manœuvre de Rostoptchine a donc échoué.

         Bourgogne nous décrit sans la moindre vergogne le pillage auquel se livrent  les soldats français, y compris lui-même. C’est normal, c’est la loi de la guerre.  Un souvenir d’Espagne lui revint  néanmoins : celui d’un Français fusillé pour vol d’une pendule de faible valeur. Mais cet accès de rigueur semble n’avoir été qu’une velléité. Sans doute les occupants très temporaires de Moscou ont-ils la prescience du rude hiver qui les attend ; les vêtements chauds qu’ils s’approprient vont sauver la vie de nombre d’entre eux.

         Suit un long récit qui ne pouvait être que répétitif : neige, glace, engelures plus ou moins profondes, coliques dues à la mauvaise nourriture, camarades tombés morts tout le long de la route, harcèlement pas les Cosaques. À chaque étape, vente de bibelots aux commerçants juifs, contre des vivres ou de l’eau-de-vie. Mais l’aliment de base est la viande de cheval. Bourgogne manque de périr à plusieurs reprises.

          Napoléon a quitté la Grande Armée pour rétablir l’ordre à Paris. Il a laissé le commandement à son beau-frère que le narrateur n’appelle jamais le roi de Naples, mais toujours le roi Murat, comme pour marquer une persistance  plébéienne. Ce sabreur dispose notamment d’un régiment de Noirs, recrutés sans doute aux Antilles, et dont on imagine la détresse en cette froidure. L’arrière-garde, la plus exposée, se trouve sous les ordres du maréchal Ney, qui accomplit des prodiges, et veille sur des fourgons chargés de pièces d’argent. Leurs attelages se rompent. Ney fait distribuer les pièces aux soldats, mais elles pèsent lourd et gênent leur marche déjà difficile. Ils tentent vainement de les échanger contre de petites pièces d’or.

         Cette épreuve extrême pourrait se placer sous le signe du « chacun pour soi ». On assiste à des scènes pénibles, allant jusqu’au cannibalisme. Mais le dévouement est fréquent aussi. Malade, Bourgogne marche des lieues et des lieues appuyé sur des camarades. Rester en arrière, ce serait la mort assurée. Le chien du régiment, nommé Mouton, a eu les pattes gelées ; un troupier le porte dans un sac, alors qu’il a lui-même du mal à avancer.

       Par contraste, la Prusse orientale, dont le souverain est encore pour peu de temps un allié de Napoléon, semble un paradis : nourriture correcte, bains chauds ! Si les hommes nous étaient hostiles, note l’auteur, nous avions partout les femmes pour nous. Depuis Moscou, Bourgogne et ses pareils avaient franchi avec leur équipement sur le dos plus de mille kilomètres à pied, en deux mois et onze jours, presque sans se laver ni se raser.

       Peu après, Bourgogne est promu lieutenant. Il n’en profite pas longtemps, du fait de sa capture. Libéré en mai 1814, il quitte l’armée, s’abstient de l’équipée des Cent Jours, et se lance, sans grand succès, dans le textile.

      La monarchie de Juillet ayant remis les souvenir de l’Empire à l’honneur. Bourgogne obtient d’être réintégré à l’armée, qui correspond à sa vraie vocation. Il y reste vingt-trois ans, et termine comme « adjudant » de la place de Valenciennes – ce qui équivaut, me semble-t-il, à un grade de capitaine.

         Loin de maudire le responsable de tant de souffrances, Napoléon, il retrouve de temps à autre de vieux camarades et boit du champagne en sa mémoire.

Le livre : Mémoires du Sergent Bourgogne, présentés par Gilles Lapouge, Éd. Arléa, 2009. 62 pages, 22 €.

Décentralisation : un mot magique

Par Jacques Darmon – Février 2020

Un projet de décentralisation suscite une approbation immédiate et largement partagée.

La décentralisation, en effet, répond à un objectif politique essentiel : le fonctionnement de l’État est mieux assuré quand il s’exerce au plus près des citoyens. Les responsables politiques locaux sont mieux informés des besoins de leurs administrés et plus aptes choisir les solutions à y apporter. Les citoyens, de leur côté, sont plus confiants dans le fonctionnement des institutions quand les décideurs sont plus proches d’eux. L’État doit donc confier aux collectivités locales les compétences que celles-ci peuvent exercées utilement et appliquer systématiquement le principe de subsidiarité : dans la hiérarchie de l’organisation territoriale, un niveau supérieur n’est légitime à intervenir dans un domaine d’activité que si les niveaux inférieurs sont dans l’incapacité de remplir utilement ces responsabilités.

Aborder de façon centralisée la réforme de l’État constitue un défi hors d’atteinte. Ce n’est que dans les périodes exceptionnelles (1790, 1945, 1959) qu’une transformation globale et profonde s’avère possible. Aujourd’hui, il faut être moins ambitieux et plus réaliste en appliquant la méthode proposée par René Descartes dès 1637 : quand un problème est difficile, on doit « le diviser en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour le résoudre ». La décentralisation permet de faciliter les expérimentations, de mettre en œuvre des politiques différenciés adaptées à chaque situation locale et de déterminer ainsi les modes de gestion les plus efficaces.

Mais si l’on veut dépasser le stade de l’incantation et ne pas se laisser abuser par le mot magique « décentralisation », il faut prendre conscience qu’une politique ambitieuse suppose que soient levés deux préalables politiques.

Une véritable décentralisation suppose une transformation profonde de l’organisation territoriale.

La France est le seul pays à superposer quatre niveaux d’administration territoriale : la commune, le département, la région et l’État, auxquels il faut ajouter tous les organismes de coopération intercommunale, les communautés urbaines, les communautés d’agglomération, les communautés de communes, les « pays », plus récemment les métropoles, et les intercommunalités. Sans oublier l’échelon européen dont le rôle est croissant. Mais la complexité est à son comble : il est des communes qui sont des départements (Paris, Lyon), des départements qui sont des régions (Martinique), des collectivités qui ne sont ni des départements ni des régions (Corse, Alsace,..), sans compter bien entendu l’outremer où la Guyane, la Polynésie, la Nouvelle Calédonie ont chacune leur statut propre.

Chaque niveau de compétence, lorsqu’il reçoit une attribution nouvelle, prétend s’équiper des moyens administratifs correspondants. Lorsque la responsabilité des routes départementales a été transférée aux départements, ceux-ci ont constitué des services de voirie, et pendant ce temps, les services de l’Etat qui, symétriquement, avaient abandonné ces compétences, n’ont pas modifié leurs effectifs.

Bien plus, ces différents niveaux d’administration prétendent intervenir dans les mêmes domaines. Si la clause de compétence générale a été retirée aux départements (après de nombreux allers-retours), en fait la liste de compétences particulières qui leur ont été simultanément reconnues est tellement large que la confusion de compétence subsiste.  Pour une même décision, deux, trois ou même quatre collectivités interviennent dans le choix du projet, son financement, sa gestion. Il en résulte une dilution des responsabilités, un alourdissement des procédures, un ralentissement des décisions et une augmentation des effectifs de fonctionnaires. Une décentralisation effectuée dans cette structure complexe ne permet aucune économie et n’entraîne pas toujours un meilleur fonctionnement. Elle ne répond en aucune façon à l’objectif politique de rapprocher les citoyens des décideurs politiques.

De manière plus fondamentale encore, une véritable décentralisation suppose en outre l’acceptation de situations locales différentes.

La décentralisation a pour effet inévitable de rompre la sacro-sainte égalité des citoyens devant le service public, car il n’y a pas de décentralisation sans une certaine diversité. Des services publics fonctionneront mieux dans certaines collectivités. Des régions connaîtront des taux de chômage différents. Les ressources financières et donc le niveau des impôts locaux ne seront pas égaux. Aux États-Unis où la décentralisation est généralisée dans un État fédéral, la différenciation va plus loin encore : la peine de mort est appliquée dans certains États et pas dans d’autres. En Allemagne, l’organisation de l’enseignement relève de chaque Land.

La diversité est source d’efficacité, d’innovation, de dynamisme. Elle permet de valoriser les atouts propres de chaque région. Mais le choix du pluralisme régional est un choix éminemment politique qu’il ne faut pas occulter. Les Français, au nom de leur attrait unanime pour le mot magique « décentralisation », sont-ils prêts à renoncer à certaines formes traditionnelles d’égalité? Notons que le Ministre chargé de la réforme de l’État s’appelle également Ministre de l’égalité des territoires, qu’à chaque fois qu’une collectivité bien gérée dispose de ressources financières importantes, une pression politique s’exerce pour venir assurer une péréquation des dotations budgétaires au profit des collectivités moins bien dotées !

A supposer que ces deux préalables politiques soient levés, il reste nécessaire, pour mettre en œuvre une décentralisation ambitieuse, de répondre à deux craintes fondamentales.

La décentralisation présente un risque d’apparition de pouvoirs locaux inefficaces mais puissants. Pour éviter l’apparition de véritables « satrapies » locales, une véritable décentralisation doit s’accompagner de mesures objectives de performance. Déléguer des responsabilités n’a de sens que si les citoyens peuvent s’assurer que leurs élus remplissent leurs devoirs. Il faut pouvoir mesurer et comparer l’efficacité de chacune de ces politiques locales et ainsi clarifier le débat des élus régionaux avec leurs électeurs. Mais les élus locaux sont-ils prêts à remplacer les campagnes électorales classiques fondées sur des poignées de main et des baisers aux enfants par de véritables comptes-rendus de mandats documentés et chiffrés ?

La dispersion des décideurs qu’entraine ce processus de décentralisation peut se traduire par un accroissement des actes irréguliers. Qu’il s’agisse de la délivrance des permis de construire, de l’octroi de subventions aux associations, de la passation de marchés de travaux, des craintes apparaissent déjà aujourd’hui. Les procédures judiciaires mettant en évidence des cas de favoritisme ou de prise illégale d’intérêt ne sont pas rares. Au fur et à mesure de l’élargissement des pouvoirs locaux, les risques peuvent augmenter. La décentralisation suppose donc un renforcement des dispositifs visant à garantir la moralisation de la vie publique. Dans cette matière comme dans d’autres, l’enfer est souvent pavé de bonnes intentions.

Johann Ludwig Bach, marcheur de la foi 

Par Nicolas Saudray – Janvier 2020

          Jean-Sébastien fait involontairement de l’ombre à ses cousins, notamment au Bach de Meiningen, de huit ans son aîné, et fort estimé de lui. Leurs grands-pères étaient cousins germains, ce qui rendait les deux compositeurs, si l’on compte selon le Code civil français, parents au huitième degré.

         Le petit duché de Meiningen, issu d’un démembrement médiéval de la Saxe, a duré jusqu’en 1918. La ville du même nom se trouve aujourd’hui dans le Land de Thuringe (compris jusqu’en 1989  dans l’Allemagne de l’Est) et compte 21 000 habitants. C’est là que Johann-Ludwig Bach (1677-1731) a accompli l’essentiel de sa carrière musicale, au service surtout du duc Ernest-Louis Ier.

          Ce violoniste de formation est d’abord cantor, fonction assez lourde incluant l’éducation des garçons de la maîtrise. Puis il devient maître de chapelle, rôle sans doute plus conforme à ses goûts. En 1724, le fils aîné du duc, âgé de dix-huit ans, tombe malade en voyage et meurt. Accablé de chagrin, le duc lui-même le suit dans la tombe. Johann-Ludwig compose à cette occasion son chef d’œuvre, sa Musique funèbre.  

          Reflétant une profonde piété luthérienne, le texte se compose de psaumes en allemand. Les chœurs s’enchaînent avec les airs de soprano, d’alto, de ténor et de basse (seul manque le baryton). Le verset symbolique Ich bin dein Knecht, « je suis ton valet », résonne deux fois. Mais on entend aussi un Gloria patris et filio, ainsi que de nombreux Alleluias qui expriment une conviction commune aux différentes branches du christianisme : la mort est une délivrance, et le début de la vraie vie.

        L’Akademie für alte Musik de Berlin, dirigée par Hans-Christoph Redemann, et complétée par une pléiade de bons chanteurs, nous a donné en 2011 une remarquable version de cette œuvre peu jouée. Je viens grâce à eux de la découvrir. Elle se situe un an après la Passion selon Saint Jean de l’illustre cousin, cinq ans avant sa Passion selon Saint Matthieu – et à des années-lumière des opéras de Rameau qui sont pourtant contemporains. L’Allemagne s’est ressaisie après les désastres de la guerre de Trente Ans ;  elle reste sévère, et n’a pas encore admis le style galant.   

      Très rythmée mais avec des moments d’abandon, sans joliesses mais d’un intérêt constant, cette ample et belle musique n’est pas triste, car la foi la soutient de bout en bout. Ne pouvant commenter tous ses épisodes, je me limiterai à l’extraordinaire marche funèbre chantée par le chœur, qui clôt la première partie de l’œuvre, dix-sept minutes après son début, et que j’aurais bien vue en conclusion d’ensemble. Curieusement, elle annonce Haendel plutôt que Jean-Sébastien. Mais sans recherche de la magnificence. Je crois voir de fervents Saxons, de ferventes  Saxonnes qui, au pas cadencé, drapeaux en tête, sans dévier d’un pouce malgré  les intempéries, gravissent une longue pente vers le ciel, en martelant leur victoire sur les ténèbres.

Mes chaînes ont été brisées
Grâce à ton intervention, Seigneur,
Et je puis voir maintenant à mes pieds
Ceux à qui j’étais contraint d’obéir,
Satan, la Mort et le Péché.

          Nous avons là l’une des pages les plus fortes, les plus entraînantes, de toute la musique du XVIIIe siècle.

Le disque : Johann Ludwig Bach, Trauermusik, par l’Akademie für alte Musik Berlin, Harmonia Mundi, 2011.

À la voile autour du monde

Par Jean-Yves Raude – Février 2020

Breton originaire de l’île de Groix et de Paimpol, Jean-Yves Raude a débuté dans la vie comme technicien des télécommunications. Il a ensuite été le directeur commercial de la Monnaie de Paris puis, intégré au corps des administrateurs civils, a œuvré à la direction du Budget, à Bercy. Après un passage dans un cabinet ministériel, il est devenu directeur du Service des Retraites de l’État, à Nantes. Il a terminé sa carrière comme délégué aux  finances  publiques pour la région d’Ile-de-France. Entre deux navigations avec sa compagne, il vit à Saint-Brieuc.
Le site Montesquieu 

 

« Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ; pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit pour tromper l’ennemi vigilant et funeste, le Temps ! » Pour Baudelaire, cela ne s’est pas toujours bien terminé… Je devais réaliser un vieux rêve : partir sur les océans, loin, à la découverte de l’ailleurs, mais aussi, plus intimement, de moi-même…

Ce projet, nous l’avons réalisé à deux, sur un voilier de 11,50 mètres, vieux de trente ans, que nous avions choisi dans cette intention : bien construit par un chantier de Plymouth, en polyester renforcé fibre de verre, pas très rapide mais solide et sûr. Nous l’avons équipé pour le grand large avec :

  • une éolienne et des panneaux solaires pour assurer l’autonomie en énergie ; certes, le moteur auxiliaire peut recharger les batteries, mais cela consomme du gazole et le réservoir ne contient que 200 litres – qu’il faut garder pour propulser le bateau en cas de besoin ;
  • un dessalinisateur pour produire la ressource rare et vitale qu’est l’eau douce, les réservoirs n’en contenant que 250 litres ;
  • un régulateur d’allure, système qui permet de diriger le bateau avec l’unique énergie de l’air, en conservant un angle constant avec la direction du vent ; on ne peut pas barrer le bateau 24 heures sur 24, même à deux ;
  • un émetteur récepteur AIS (automatic identification system) pour détecter les autres navires et être détecté par eux de manière plus économique en énergie que le radar ; cet appareil donne le nom, le pavillon, la taille, le cap, la vitesse des navires croisant dans un rayon de plusieurs dizaines de milles nautiques ; il émet une alarme de risque de collision, mais ne dispense pas d’une vigilance constante car tous les bateaux n’émettent pas ;
  • un traceur qui, connecté au GPS, donne la position et la trace du bateau, à condition d’avoir au préalable enregistré les cartes électroniques de toutes les destinations ; nous avions chargé celles du monde entier ;
  • une balise EPIRB qui, en cas de détresse, émet un signal satellite et déclenche les secours ;
  • un téléphone satellite pour consulter la météo en tous points du globe, rassurer les proches et communiquer avec la terre ou avec des bateaux naviguant au-delà de la portée de la VHF ;
  • une pharmacie complète pour parer à toute éventualité : maladies, blessures profondes, malaises graves.

Ainsi équipés, nous pouvions partir. Ou presque ! Le grand large est souvent hostile, et surtout désert. L’autonomie, c’est aussi être capable de réparer ce qui casse ou tombe en panne,  que ce soit le matériel ou l’équipage. Nous avons donc complété notre préparation par des stages de secours en mer, de mécanique moteur, et par un entraînement physique quotidien pendant les mois précédant le départ.

30 juin, c’est le grand départ pour un voyage qui doit se terminer aux antipodes, en Australie ou en Nouvelle Zélande, en un peu plus d’un an.

Pour la première étape, nous visons Vigo, en Espagne. Ce n’est pas une très longue route, environ une semaine, mais ce n’est pas la plus simple. Il nous faut sortir de la Manche – nous partons de Saint Brieuc – et traverser le Golfe de Gascogne. Mieux vaut le faire en été qu’en hiver, même si le risque de mauvais temps n’est jamais nul. Nous profitons d’une dépression à peu près stationnaire centrée au large de la côte française atlantique pour nous lancer vers l’Ouest avec un vent favorable de secteur Est. La première difficulté est de franchir la route des cargos qui remontent du rail d’Ouessant ou s’y dirigent : nous y croisons la route montante à la tombée de la nuit, puis la route descendante en milieu de nuit. La meilleure technique est de passer derrière les monstrueux porte-conteneurs plutôt que devant, mais sans trop s’attarder car le suivant n’est jamais loin. L’AIS nous apporte un grand confort en traçant sur l’écran la trajectoire de collision. L’année précédente, nous avions traversé la Manche avec des moyens moins perfectionnés… et de grosses émotions !

En sortie de Manche, à hauteur de la pointe de la Bretagne, la mer s’agite. La houle d’ouest et les vagues d’est forment des creux de quatre mètres qui nous secouent en cette première nuit au large. Il va falloir s’y habituer et renoncer à l’immobilité que le sommeil réclame ordinairement. En traversée, le sommeil est le premier défi. À deux, ce ne sont pas des « quarts » mais des demi-nuits qui permettent de garantir la veille. Quand vient son tour, pas d’autre solution qu’un sommeil fractionné à trouver en se calant le moins inconfortablement possible. À la voile, le chemin le plus rapide d’un point A à un point B est rarement la ligne droite. Pour cette traversée, la meilleure solution est de rester sur les bords de la dépression pour conserver les vents portants. Nous décrivons donc un large arc de cercle qui nous emmène à la latitude de l’ouest de l’Irlande (14°W).

L’océan est immense, mais c’est une vision théorique. Du fait de la courbure de la terre, à une élévation de deux mètres de la surface, l’horizon n’est qu’à 5 ou 6 km. La galette liquide sur laquelle nous nous déplaçons, ou plutôt que nous déplaçons, a donc une surface d’environ 100 km2. Excepté les escales, ce sera désormais notre domaine, mais hors de question d’y poser un pied ! Le risque n°1 est de passer par-dessus bord. Dès qu’il faut aller manœuvrer sur le pont, ou que le temps est mauvais, et en permanence la nuit, nous nous attachons à une ligne de vie.

Après une bonne semaine de navigation au vent portant, nous abordons les côtes espagnoles, et faisons escale aux îles Cies, près de Vigo, après avoir croisé plusieurs baleines au large du cap Finistère. La terre, quand on vient du large, on la sent avant de la voir : odeurs mêlées d’humus et de plantes parfumées, mais aussi et moins agréable, odeurs d’activités humaines. C’est une émotion toujours renouvelée quand la terre apparaît au loin, promesse de repos, de rencontres et d’émerveillements.

Après un cabotage de quelques semaines le long des côtes portugaises et une plus longue escale à Lisbonne à la rencontre de Fernando Pessoa et du fado, nous reprenons le large, direction Madère. Il n’y a pas de traversée banale, si courte soit-elle. Nous ferons cette route en trois jours, à une moyenne de sept nœuds, au grand largue, vent soufflant de 25 à 35 nœuds et vagues jusqu’à six mètres de creux. Dans ces conditions de navigation, une vigilance constante s’impose ; un empennage intempestif peut vite tourner à la catastrophe. Espars brisés, voiles déchirées, chavirage, que d’histoires avons-nous entendues lors de nos escales, de navigateurs pour lesquels l’aventure s’est brusquement arrêtée ! Au moins deux de nos amis ont perdu leurs bateaux, échoués sur des récifs et irrécupérables. Un voilier qui partait pour un tour du monde a perdu son gouvernail, brisé net, trois jours après être parti des Canaries pour la traversée de l’Atlantique : l’équipage a fini le voyage sur un cargo, destination Panama…

Vigilance, cela signifie être à l’écoute du moindre bruit nouveau, en identifier la provenance et réparer si nécessaire. Cela suppose aussi de guetter les changements de temps pour réduire la toile avant qu’il ne soit trop tard, de scruter l’horizon (idéalement toutes les vingt minutes) pour éviter d’éventuelles collisions. La vigilance, c’est aussi garder la tête froide – pas d’alcool – car l’imprévisible n’est jamais à exclure quand on sait, par exemple, que des milliers de containers tombent à l’eau chaque année et qu’une partie d’entre eux flottent entre deux eaux, indétectables. Certes, il faut une certaine dose de malchance pour en percuter un, mais lorsque cela arrive, l’histoire se termine sur un petit radeau… Nous étions prêts « au cas        où » : un sac étanche avec le nécessaire de survie, la liste de ce qu’il ne faut pas oublier au dernier moment (téléphone satellite, combinaisons étanches… ), le couteau toujours à portée de main pour se détacher du bateau au moment où il sombre. Et surtout : rester serein malgré cette menace !

Après Madère, cap au Sud vers les Canaries puis les îles du Cap Vert. La nuit, Bételgeuse dans la constellation d’Orion et Aldébaran dans les Hyades brillent à gauche du mât. Au passage du Tropique du Cancer, nous sommes début décembre, et il fait encore frais. Plusieurs coups de vent à plus de 30 noeuds nous malmènent sous les nuages et agacent la mer. Un claquement sec, lorsque le bateau roule sur un bord puis sur l’autre, résonne au milieu de la nuit et nous inquiète. Après dix minutes de recherche, nous l’identifions : c’est la cuve à gazole – 300 kilos – qui s’est détachée. Calage et collage de fortune, nous réparerons plus solidement au port.

Le Cap Vert, première escale non européenne. Nous avions rempli les formalités de sortie (clearance ou clairance) de la zone européenne aux Canaries. La première chose à faire en arrivant est de rendre visite aux services des douanes et à ceux de l’immigration. Nous ferons cela à chaque fois, en arrivant puis en quittant un territoire – exercice souvent fastidieux mais toujours très instructif sur « l’ambiance » administrative et l’état des services publics des différents pays. J’avais appris les rudiments de portugais nécessaires pour se nourrir, se déplacer et s’expliquer. Cela nous a servi au Portugal, à Madère et maintenant au Cap Vert. Même si l’anglais est pratiqué partout (plus ou moins compréhensible), quelques mots, même maladroits, dans la langue locale, déclenchent des sourires et facilitent grandement les rencontres, voire accélèrent les formalités !

24 décembre au matin : après une dizaine de jours à Mindelo, nous nous préparons à quitter cet attachant pays pour la première grande traversée : celle de l’Atlantique. Nous sommes suffisamment au sud pour bénéficier des alizés, vent qui souffle du Nord-Est dans l’hémisphère Nord (du Sud-Est dans l’hémisphère Sud) et de manière régulière à 15-20 nœuds. C’est du moins ce que disent les livres… Si tout va bien, la traversée durera une petite quinzaine de jours. Nous faisons des provisions pour six semaines. Riz, pâtes, biscuits, céréales et légumineuses en constituent la base, à laquelle s’ajoutent quelques boîtes de sardines et de pâté, et des fruits et légumes achetés au marché local (ceux des supermarchés, ayant souvent été refroidis, ne se conservent pas). L’approvisionnement doit être très étudié, avec peu de denrées à faible durée de conservation : un régime de bananes vertes (avec l’inconvénient qu’elles mûrissent toutes en même temps !) et beaucoup de citrons et d’oignons. Riz et oignons, c’est le menu quotidien quand tout le reste est gâté ! Nous comptons aussi sur notre pêche…

Les alizés sont au rendez-vous mais plus Est que Nord-Est, donc exactement vent arrière. Une allure très inconfortable – le bateau roule – et qui pousse moins, car la vitesse du bateau se retranche de celle du vent. Il nous faut donc zigzaguer pour prendre un peu de travers. La route en est allongée. La ligne traîne derrière le bateau et dès le premier jour nous remontons une « petite » dorade coryphène de 80 cm, qui nous assure les repas pour deux jours.

Une des magies de la haute mer, c’est le ciel. Quand nous le regardons depuis nos contrées civilisées, nous voyons quelques dizaines, au mieux quelques centaines d’étoiles. En pleine mer, une fois éteints tous les instruments, à l’abri de toute pollution lumineuse, il est impossible de compter les étoiles : mille, deux mille, plus ? S’imaginer alors comme un point incroyablement infime dans un coin de notre galaxie dont la Voie lactée donne la dimension. Se dire qu’elle contient deux cent milliards d’étoiles, et qu’elle est elle-même quelque part parmi deux cent milliards de galaxies, estimation sans doute provisoire. Ressentir profondément ce vertige qui nous remet à notre place. Méditer sur les folles ambitions et l’insatiable avidité des hommes qui consomment toujours plus que ce que la nature peut offrir, et détruisent à grande vitesse notre précieuse planète.

Nous passons à l’an neuf au milieu de l’Atlantique et … le vent tombe complètement ! Deux jours de quasi-immobilité, car nous n’utilisons pas le moteur pour réserver le carburant en cas de coup dur. Repos, petites réparations, baignades par cinq mille mètres de fond, au-dessus de ces abysses si proches et pourtant si peu explorées. Pas trop longues les baignades, inutile de provoquer les requins… Nous remontons notre quatrième dorade coryphène, la plus grosse – 1,15 mètre – de quoi aborder sereinement la deuxième partie de la traversée. Une        aubaine ! Car la deuxième moitié de la traversée se fera sans pêcher : la mer est couverte de plaques de sargasses, ces algues pélagiques qui se développent en pleine mer. Impossible de traîner une ligne !

Aborder un endroit inconnu de nuit peut être périlleux. Les feux des balises ne fonctionnent pas toujours, et les bouées et filets posés près des côtes par les pêcheurs sont indiscernables. Pour arriver au lever du jour à Bequia, nous ralentissons en passant sous le vent (à l’ouest) de l’île de Saint-Vincent. La traversée aura duré dix-huit jours.

On me demande souvent si je me suis ennuyé. Pas un seul instant ! La marche du bateau réclame une attention constante. Le spectacle de la mer le jour, du ciel la nuit, des levers et couchers de soleil, est sans cesse renouvelé. Un soir, après une journée d’une exceptionnelle limpidité, à cet instant précis où la dernière parcelle du soleil se noie à l’horizon, nous avons vu le « rayon vert ». J’attendais cela depuis mon enfance. Mon père, lors de nos courtes navigations côtières en Bretagne, disait souvent au coucher du soleil : « Regarde, nous allons peut-être voir le rayon vert !». Ce n’était jamais arrivé…

Et puis, il y a la lecture, avec l’inconvénient de ne pouvoir embarquer qu’une très maigre bibliothèque. J’ai donc adopté la liseuse (option étanche) : 400 livres sur une fine tablette et 6000 de plus sur l’ordinateur de bord. Pas besoin de lampe la nuit ! Et nulle nécessité de tenir les pages quand le vent souffle ! Durant  cette traversée je n’aurai lu qu’une dizaine d’ouvrages, dont quand même Les Misérables relus dans leur version intégrale.

Les sauts de puce tout au long de l’arc antillais nous donnent l’occasion de superbes mouillages, des Grenadines aux Îles Vierges britanniques, en passant par Sainte-Lucie, la Martinique, la Guadeloupe, Les Saintes, Marie-Galante. J’y avais navigué il y a trente ans. Le changement le plus spectaculaire est l’impressionnant accroissement du nombre de bateaux : la multiplication des grands yachts, et surtout les catamarans de location, massifs, souvent manœuvrés par des équipages peu expérimentés qui ne hissent pas les voiles…  Observation : les grands bateaux (plus de 15 mètres) sont immatriculés à Nassau, La Valette, Georgetown… Les petits le sont à Nuremberg, Cherbourg, Plymouth, Saint-Brieuc, Toulon… Les propriétaires des premiers ne parlent pas à ceux des seconds. Deux mondes se côtoient à quelques mètres, mais s’ignorent. Autre changement : le développement du tourisme de masse, notamment avec les paquebots de croisière qui déversent chaque matin des baleinières pleines de passagers qu’ils récupèrent l’après midi pour naviguer la nuit vers une nouvelle île. Autour des points de débarquement se sont installés restaurants et coquettes boutiques de souvenirs et de fruits exotiques. Mais là où les paquebots ne s’arrêtent pas – ou plus – ne restent souvent que le dénuement et la pauvreté. Le croisiériste n’aura vu que le « bon » côté.

L’escale à Pointe-à-Pitre est l’occasion de visiter le remarquable Mémorial Act, musée consacré à l’esclavage. La mémoire et le ressentiment restent vifs dans les îles qui ont été le terrain de cette honteuse exploitation humaine. Les plaies ne sont pas refermées, et les relations avec « l’homme blanc » qui débarque, même si elles sont le plus souvent chaleureuses, en restent au fond un peu faussées.

Depuis Pointe-à-Pitre nous faisons route vers Virgin Gorda, aux Îles Vierges britanniques. Les rivages sont magnifiques. Mais derrière la carte postale, la réalité est plus sombre : en 2017, l’île a été dévastée par le cyclone Irma. Les habitants travaillent encore inlassablement pour reconstruire. Et, comme ailleurs, les côtes Est, exposées aux vents et à la houle, sont des décharges à ciel ouvert envahies de bouteilles et sacs en plastique, déversés par le reste du monde… Nous avions déjà vu cela au Cap Vert. Le plastique est le fléau majeur qui tue à petit feu la vie marine dont notre survie dépend. Il y a urgence absolue à éradiquer le sac en plastique. Et pas en 2040 !

Sept jours de navigation au nord de la République Dominicaine et d’Haïti dont nous rasons la fameuse île de la Tortue, vers Santiago de Cuba. Après un épisode agité dans le Winward Passage, nous longeons tranquillement la côte cubaine. Le premier message provenant de la terre nous enjoint virilement de nous éloigner sans délai ! L’émetteur est… la base américaine de Guantanamo.

On nous avait dit que les formalités d’entrée à Cuba étaient particulièrement longues, pointilleuses et pénibles. Eh bien non ! Après nous avoir demandé de jeter l’ancre à une encablure du ponton, les autorités locales, un douanier et une représentante du ministère de l’Agriculture, montent à bord et, après avoir pris notre température au moyen d’un thermomètre électronique posé sur le front, nous posent les questions d’usage : drogue, armes, nourriture, maladies ? Puis la conversation est cordiale autour d’une bière fraîche. Nos interlocuteurs restent étonnés que nous soyons venus à deux de France sur un si petit bateau. Après quelques jours de visite à Santiago, sans oublier les tombes de Fidel Castro et de Compay Segundo, nous reprenons la mer vers Cienfuegos, avec une halte dans les Jardins de la Reine, immense archipel quasi désert, lieu préservé de reproduction de la faune marine, et en particulier de certaines espèces de requins.

Trois semaines à Cuba, quelques jours à La Havane, c’est trop court pour comprendre ce pays passionnant. Mais il nous faut gagner Panama, pour préparer la traversée du Pacifique dans de bonnes conditions météorologiques. Six jours de traversée de Cienfuegos à l’entrée du Canal, en ligne presque droite. Nous traversons l’archipel des Caïmans avant d’aborder une zone de cayos [1], récifs coralliens affleurants ou légèrement émergés. Sur la carte, les icônes d’épaves nous rappellent que c’est par les naufrages que la position exacte des récifs a pu être fixée. Pensées pour tous les équipages qui ont été projetés par le vent et les vagues sur ces cailloux aussi inhospitaliers dans la réalité que paradisiaques sur les cartes postales. Avec des cartes nautiques justes et des instruments fiables, nous passons sans encombre, mais il ne faut quand même pas s’endormir trop longtemps !

Les abords de l’entrée du Canal de Panama sont, comme nous nous y attendions, bien encombrés. Une bonne partie des routes maritimes commerciales s’y concentre. Les imposants cargos et porte-conteneurs entrent, sortent, stationnent en attendant leur tour. Ils sont quatorze mille à passer par là chaque année. Il fait une chaleur étouffante. C’est le moment que choisit notre moteur pour s’arrêter. S’il y a une circonstance où le moteur est indispensable, c’est pourtant bien pour passer le canal et ses écluses ! Pas de panique, un moteur diesel, ce n’est pas compliqué : il faut du gazole et de l’air pour le mélange explosif, une pompe pour l’injecter dans les cylindres, et de l’eau pour refroidir le tout. Cette fois, c’est l’arrivée d’air qui semble insuffisante. Nous ouvrons les capots pour satisfaire l’appétit de la machine, et c’est reparti.

Panama ! Nous allons passer de l’Atlantique au Pacifique. Moins glorieux que de virer le cap Horn, mais c’est quand même un moment particulier pour tout marin. Plusieurs navigateurs rencontrés de l’autre côté nous ont confié qu’ils avaient mis plusieurs années à se décider. Le Pacifique est immense, et les milliers de milles nautiques à franchir sans escale pour aller au bout du monde impliquent un éloignement considérable. Après plus d’une semaine d’attente, notre passage est programmé sur deux jours. Le premier, nous passons les trois impressionnantes écluses montantes, (300 mètres de long sur plus de 30 de large) qui nous hissent de 25 mètres jusqu’au lac de Gatún. Quand la porte se referme sur l’Atlantique, j’ai l’impression de quitter un monde. Le bateau doit être solidement arrimé par quatre amarres pour résister aux violents courants qui nous bousculent quand les cent mille mètres cubes d’eau envahissent l’écluse en quelques minutes. Nuit au mouillage à la sortie des écluses. Je ne résiste pas à l’envie d’une baignade dans l’eau douce à sept heures du matin, mais pas trop longue pour ne pas tenter les crocodiles dont nous avions aperçu quelques beaux spécimens sur le rivage. Sous la direction du pilote officiel : plus vite, moins vite, plus à droite, plus à gauche, stop, go … nous franchissons les 70 km du canal dans la journée. La dernière porte des écluses de Miraflores s’ouvre enfin sur le Pacifique. Nous ne reviendrons pas en arrière…

Nous avions longuement réfléchi aux préparatifs de la traversée du Pacifique, dont le principal aléa est le passage du « Pot au noir », zone de convergence intertropicale, à proximité de l’Equateur. Au nord de la zone, les alizés soufflent du Nord-Est. Au aud, ils viennent du Sud-Est. Au milieu, dans une bande plus ou moins large de quelques centaines de kilomètres, pas de vent et des grains parfois impressionnants. Si le moteur fait défaut, la traversée peut s’allonger de plusieurs semaines… Nous nous préparons psychologiquement à une traversée de soixante jours et avitaillons riz, pâtes et légumes secs pour trois mois. Les fruits et légumes frais, trouvés au Mercado de abastos y legumbres de Panama City sont superbes ! Nous embarquons aussi cinq jerricans de vingt litres de gazole pour accroître notre autonomie en cas de besoin.

Deux grandes options se présentent pour parcourir les 4000 milles qui nous séparent des Marquises : par le Sud, pour franchir le Pot-au-noir avant les Galápagos ; par le nord, en remontant le long des côtes du Costa-Rica pour passer l’Equateur beaucoup plus à l’ouest. Le vent n’est pas le seul paramètre, il y a aussi les courants : le courant froid de Humboldt qui remonte des côtes sud-américaines pour bifurquer vers l’ouest au niveau des Galápagos, les grands courants de la zone équatoriale, d’ouest en est, donc défavorables à notre progression, enfin des courants d’est en ouest, de part et d’autre de la zone équatoriale. Mais leur positionnement n’est pas stable et dépend de l’intensité du phénomène El Niño… Deux considérations nous font choisir la route du Sud : un vent soutenu de Nord-Est qui va nous pousser très au-delà du golfe de Panama, et la sécurité que représente une escale possible aux Galápagos. Au nord, il y a bien Clipperton, mais cet atoll inhabité est inabordable…

Le 23 avril nous larguons les amarres, non sans nous être débarrassés d’un passager clandestin : une énorme cucaracha (blatte) qui aurait pu pondre une nombreuse descendance dans nos réserves !

Trois jours après le départ, nous comprenons pourquoi le Pot-au-noir est ainsi nommé : des nuages chargés nous recouvrent, il fait nuit en plein jour, un déluge rince le pont, mais c’est l’occasion joyeuse d’une douche plus généreuse que les deux litres que nous nous octroyons chacun habituellement en traversée.

Et le vent tombe. 21 heures de moteur avant de retrouver un souffle d’air. J’ai une pensée pour Alain Gerbault, Jacques-Yves Le Toumelin et d’autres, qui sont passés à cet endroit, sans moteur, il y a quelques décennies. Le Toumelin, qui a quand même mis 23 jours pour atteindre les Galápagos, raconte l’aventure du Suzuki, trois mâts parti de Rouen en 1923, et qui resta paralysé pendant trois mois, la coque percée de toutes parts par des tarets (mollusques bivalves capables de percer le bois), jusqu’à être remorqué par un navire américain jusqu’à Punta Arenas ; fin du voyage.

Un fou à bec bleu et pattes rouges nous accompagne pendant plusieurs jours, posé sur le balcon avant. Il part pêcher en fin de nuit, et revient en début d’après midi. Nous sommes bien sur la route des Galápagos !

Passage de l’Equateur au méridien 88°W. Nous voici dans l’hémisphère Sud. L’étoile polaire disparaîtra peu à peu de l’horizon, et désormais la Croix du Sud, bien campée sur bâbord, accompagnera de son dessin familier notre progression vers l’Ouest.

San Cristobal est en vue. Nous aurons rejoint les Galápagos en 7 jours. Nous ne nous y arrêterons pas : l’escale est excessivement taxée et les visites strictement encadrées, avec recours obligatoire aux prestataires locaux qui en profitent abusivement. Notre fou nous quitte pour rejoindre son nid sur la Roca Pateadora, impressionnante cathédrale de basalte. Nous profitons d’être à l’abri du vent et des vagues pour réparer une fuite du réservoir d’eau douce. L’autonomie, c’est aussi avoir la collection de colles adaptées à toutes sortes de matériaux en milieu salin. Là, il faut fixer du polypropylène, nous avons la bonne colle, ça va tenir…

Les reliefs d’Isabella et de Santa-Maria s’estompent dans notre sillage, tandis que s’ouvrent devant nous 3000 milles (5.500 km) à parcourir sans aucune escale possible, ni retour en arrière (nous devrions alors lutter vainement contre le vent et le courant). Sensation unique et vertigineuse. Il n’y a pas d’autre endroit sur la planète où deux terres émergées sont plus éloignées l’une de l’autre. Nous mettons du sud dans notre ouest pour chercher des alizés bien établis, et les trouvons : pendant une semaine, nous parcourrons 165 à 180 milles par jour, ce qui constitue un record pour le bateau. Le courant nous porte…

Le Pacifique ne mérite pas ce qualificatif. Nous nous faisons chahuter par des houles croisées et poursuivre par des déferlantes assez spectaculaires. Rien à voir avec les quarantièmes rugissants et les cinquantièmes hurlants des hautes latitudes, mais impressionnant quand même… Et personne à l’horizon ou presque : pendant deux jours nous naviguons de conserve, même cap et même vitesse, avec un voilier australien que nous retrouverons aux escales suivantes. Quelques jours après, nous dépassons un catamaran français. C’est tout.

Parfois des dauphins nous accompagnent. À deux reprises, ils ont un comportement particulier, petits cris et acrobaties, pour attirer notre attention. Peu de temps après, nous essuyons des grains forts. Aucun doute, ils nous prévenaient ! Depuis, nous écoutons toujours les dauphins…

Lecture. Dans « La parole de la forêt initiale » Tobie Nathan [2] écrit : «  Quel est le fou, dis-le moi, qui pourrait penser que lorsqu’on quitte sa maison, lorsqu’on s’enfonce dans la brousse à la recherche des choses de la nuit, quel est le fou qui pourrait penser que l’on cherche autre chose que soi-même ?» Frappante et profonde résonance avec ce que nous vivons au milieu de cette immensité…

On prête à Aristote d’avoir classé les hommes en trois catégories : les vivants, les morts et ceux qui vont sur la mer. Oui, j’ai la sensation, après tous ces jours intranquilles loin de tout, d’avoir quitté le monde des vivants et d’avancer dans un inconnu qui n’est au fond pas si loin de celui des morts. Un entre-deux étrange…

Au vingtième jour les réserves de frais s’épuisent. Il ne reste que quelques oignons et citrons. De quoi accommoder quand même le thon de près de 15 kg que nous remontons à grand peine quatre jours avant d’arriver. Thon cru, steak de thon, rillettes de thon, ragoût de thon au lait de coco… bref, thon à tous les repas pour agrémenter cette fin de traversée un peu monotone dans un vent faiblissant. Dans « La lenteur« , Kundera se demande : « Où sont les flâneurs des temps modernes ? » Eh bien, rare privilège, là, c’est nous !

Terre ! Hiva Hoa apparaît dans une brume épaisse. Nous aurons mis 28 jours pour rallier les Marquises depuis Panama, plus vite que ce que nous imaginions, et finalement avec seulement une quarantaine d’heures de moteur. Généreuses Marquises ! Une végétation luxuriante, des fruits et légumes à profusion, des pamplemousses énormes. Et surtout un accueil si chaleureux ! Je comprends ceux qui ont choisi d’y mourir. « Je pars pour être tranquille, pour être débarrassé de l’influence de la civilisation. Je ne veux faire que de l’art simple ; pour cela j’ai besoin de me retremper dans la nature simple ». On dit que Gauguin, qui a laissé un souvenir mitigé de sa fin aux Marquises, avait été un peu déçu, mais ses démons le dévoraient. 115 ans après, les Marquises, parcourues par de gros 4×4 transportant le coprah, sont encore moins à l’état de nature. Mais il en reste quelque chose d’émouvant. Brel y cherchait la même chose. Dans les dernières années de sa vie, il s’était mis au service des Marquisiens. Son petit avion est soigneusement conservé dans un hangar près de la plage, et sa tombe est régulièrement visitée.

Certaines escales sont magiques : Anaho bay, sur l’île de Nuku Hiva, n’est accessible à terre que par un sentier praticable à pied ou dos de mulet. Une modeste pension/restaurant, quelques pêcheurs, un ancien publicitaire français qui vit dans une petite case et se déplace à cheval : 15 habitants que le monde civilisé n’atteint pas. Les raies mantas sont chez elles et personne ne les dérange. Lors de notre dernière escale, après un mois de visite de l’archipel, nous déjeunons chez les habitants d’une petite vallée encaissée, qui nous régalent de poissons crus au lait de coco, et remplissent notre besace de pamplemousses et citrons cueillis ensemble dans leur jardin.

Direction Fakarava, un des principaux atolls des Tuamotu. Six jours de traversée sans difficulté, mais nous prenons la cape (on stoppe le bateau en mettant le foc à contre) avant l’arrivée pour attendre la marée montante : même si le marnage est faible (50 cm), l’écoulement par la passe relativement étroite de l’énorme quantité d’eau emmagasinée dans l’atoll à marée haute génère un fort courant sortant que notre bateau ne pourrait remonter, avec le risque supplémentaire d’être porté sur les récifs. Ça passe ! Il reste à mouiller l’ancre, ce qui, dans les atolls, est un exercice toujours délicat du fait des nombreuses patates de corail dans lesquelles la chaîne se coince quand le vent tourne. Cela nous arrivera plus d’une fois…  Les conseils de Bernard Moitessier nous seront précieux.

Exceptés la noix de coco et ses produits dérivés, les atolls ne produisent rien. Leur approvisionnement dépend du petit cargo qui passe ici tous les mercredis pour garnir les magasins. Il faut être là au bon moment car les produits frais s’arrachent dans la journée. Quel contraste avec les Marquises ! Une séquence de Mara’amu, vent de sud tempétueux, nous bloquera dans un mouillage protégé du sud de l’atoll pendant une quinzaine de jours.  À terre, il n’y a qu’un petit restaurant, mais dans l’anse plus de quarante voiliers sont venus se réfugier pour laisser passer le mauvais temps. Un voilier tente d’entrer par la passe Sud, et prend son hélice dans une bouée mal placée d’un club de plongée. Privé de propulsion, il est drossé par les vagues sur les récifs coralliens. Coulé. Heureusement tous les passagers s’en sortent.

Nous profitons d’une accalmie pour quitter Fakarava en direction de Tahiti, où nous arrivons moins de deux jours plus tard, juste à temps pour assister aux fêtes du Heiva début juillet. Papeete sera notre point de départ pour visiter les Îles Sous le Vent, Huahiné, Raiatea, Tahaa… Et Bora Bora et ses somptueuses couleurs. Le bleu du lagon est si intense que les sternes blanches qui le survolent en sont colorées. Mais les « resorts » et leurs paillotes sur pilotis ont envahi les rivages. Nous sommes dans le terrain de jeu des grands yachts et grands voiliers de 30, 40, 50 mètres. Concentration des écarts de richesse. Ces navires se louent 250.000 dollars la semaine. Quatre fois la valeur de notre bateau. Mille fois ce que gagne en un mois le pêcheur qui passe à proximité sur sa barcasse…

La navigation vers l’Ouest sera désormais plus inconfortable car nous devrons traverser la ZCPS, Zone de Convergence du Pacifique Sud, avec ses vents irréguliers en force et en direction. De fait, nous devrons renoncer à faire escale aux Îles Cook, le temps agité rendant le mouillage trop hasardeux. Nous poursuivons donc notre route vers Niue, île de corail surélevée formant une galette d’une trentaine de mètres de hauteur et d’une vingtaine de kilomètres de longueur, ce qui fait d’elle la plus grande île exclusivement corallienne du monde. Avec ses deux mille habitants, c’est une monarchie constitutionnelle autonome, liée par un accord de libre association avec la Nouvelle Zélande. Le débarquement avec notre canoë gonflable est sportif, aucun accès n’étant protégé du ressac, mais la visite en vaut la peine : la côte est truffée de grottes, et la barrière de corail qui la borde ménage des « pools » aux eaux vertes et limpides.

Prochaine étape : les Tonga avec ses 170 îles, la plupart inhabitées. Nous atterrissons au petit matin dans l’archipel du Nord, nommé Vava’u group, constitué là aussi d’îles coralliennes surélevées. La baie de Neiafu, bien protégée, est un abri très fréquenté par les navigateurs, et obtenir une bouée dépend de l’humeur et de la bonne volonté du chef du port… C’est là qu’en compagnie de plusieurs bateaux croisés lors de nos étapes précédentes, nous attendrons la période favorable pour nous élancer vers la Nouvelle Zélande. C’est encore la fin de l’hiver austral et les dépressions qui balaient la Nouvelle Zélande peuvent s’accompagner de vents de plus de 100 km/h. Nous avons donc le temps de nous couler dans la vie locale de Neiafu et de faire quelques incursions dans les îlots de l’archipel aux fonds sous-marins riches d’une extraordinaire diversité de coraux de toutes les couleurs.

16 octobre. La météo offre une fenêtre favorable. Nous larguons les amarres. La traversée doit se faire en une dizaine de jours. Si le temps se gâte, nous pourrons faire une halte au tiers de la route, dans le minuscule atoll de Minerva qui émerge tout juste à marée basse et est totalement recouvert à marée haute. On n’y est pas à l’abri du vent, mais au moins les vagues sont brisées et il est possible d’y rester quelques jours si nécessaire. Au large des Tonga, nous traversons une zone réputée pour sa  forte activité sismique sous-marine. Il y a quatre ans, une grosse éruption a fabriqué une nouvelle île. Trois mois avant notre passage, une autre de moindre ampleur a projeté à la surface de la mer une nappe de scories flottantes d’une surface équivalente à deux fois Manhattan. Nous franchissons cette zone avec une légère appréhension et atteignons Minerva de nuit, sous une pluie battante. Plusieurs bateaux sont là, en attente, mais l’entrée dans la passe serait trop dangereuse dans ces conditions et nous poursuivons notre route vers le Sud-Ouest. Aux deux tiers de la route, le prévisionniste météo néo-zélandais nous annonce par téléphone satellite que la dépression arrive plus vite et plus au nord que prévu. Il nous conseille de patienter. Trois jours à faire des ronds dans l’eau, chahutés par les vagues, en attendant que ça passe… La dernière partie du parcours, contre le vent et les vagues qui malmènent rudement le gréement, nous amène dans l’étroit chenal d’Opua au milieu d’une nuit sans lune. Vive le GPS et les lampes-torches.

Il aura fallu quinze jours, presque autant que pour traverser l’Atlantique, pour franchir ces 1200 milles nautiques, en une navigation éprouvante pour le bateau et pour l’équipage. Mais nous sommes arrivés !

Un demi tour du monde, 17.000 milles parcourus à 10 km/h, dont plus de 95% à la voile, sans incident majeur. Et nous aurons franchi quatre lignes invisibles : le tropique du Cancer, l’Equateur, le tropique du Capricorne, la ligne de changement de date.

Un exploit ? Non. Mais certainement une aventure dont on ressort très différent.

Le récit complet illustré de ce voyage est consultable sur le site echobravo.blog

    [1] Cayes en français

     [2] Spécialiste français de l’ethnopsychiatrie, né au Caire en 1948.

Le modèle chinois

Par Michel Cotten

Spécialiste des collectivités locales, Michel Cotten a donné plusieurs conférences en Chine. Elles ont été l’occasion de diverses rencontres. À l’époque, le pays de Confucius connaissait une ascension triomphante. Notre regretté ami n’a pas été témoin du ralentissement économique actuel, ni des troubles de Hong-Kong, ni, plus récemment, du coronavirus, auteur d’une sorte de pneumonie, dont la menace a fait fuir en quelques jours cinq millions d’habitants de la ville de Wou Han. Mais ces péripéties n’auront sans doute pas d’incidence majeure à moyen ou long terme. Aussi les observations souvent piquantes présentées par  Michel Cotten en novembre 2010 nous paraissent-elles conserver toute leur valeur, à une exception près : la règle de l’enfant unique a été assouplie (sans que cela provoque un rebond des naissances).
                                                                                                                                       Le site Montesquieu, janvier 2020 

 

Le Parti Communiste Chinois vient d’adopter son nouveau plan quinquennal. Apparemment, l’Occident ne s’intéresse pas à la manière dont il va être mangé.

Après la réussite des Jeux Olympiques en 2008, malgré les perturbations de quelques droits de l’hommistes, l’Exposition Universelle a donné un nouvel exemple du savoir-faire de l’empire du Milieu. La Chine fête son accession au podium des économies mondiales. Ayant dépassé l’Allemagne, elle se trouve juste derrière les États-Unis et le Japon.

Avec une croissance à deux chiffres, les choses changent vite. En 2009, année de crise, la progression a quand même atteint 8,3%. Le grignotage de l’écart avec les autres grands pays continue. Un jour, la Chine sera la première; ce n’est plus qu’une question d’années.

Je pense que cette énorme réussite tient à quatre facteurs principaux:

     1/ L’existence d’un parti unique fort, intelligent et pragmatique qui ne s’embarrasse pas trop des détails et des oppositions. Les grands dirigeants du PCC sont ouverts sur l’extérieur, que ce soit par «China and the World» ou l’Académie des sciences économiques et sociales (CASS) présidée par un membre éminent du parti. A la CASS travaillent plus de trois mille personnes, du niveau du doctorat pour la plupart.

Pour moi, la signature, le 22 octobre 2009, du protocole «Parti Communiste Chinois/UMP de France», que Le Monde a traité par le mépris, est une bonne initiative. Le contact avec une gouvernance moderne, active, allant toujours à l’essentiel et sachant prendre des virages stratégiques ne peut que nous faire du bien. Un enfant par famille; un second si le premier est une fille, point-barre. Des pénalités très lourdes pour ceux qui ne respectent pas la règle. Voilà l’exemple d’une politique simple et efficace qui a rendu possible le décollage économique. Il y a beaucoup à apprendre d’un régime qui a pris le risque du développement économique sans perdre le pouvoir, ainsi que d’un parti communiste qui a engagé une NEP [1] à grande échelle et qui, à la différence de Lénine, a jusqu’ici réussi.

     2/ La constitution d’un management supérieur performant, issu d’un recrutement initial férocement sélectif par l’Ena-chi, suivi d’un cursus de responsabilités progressives sur le terrain, en province – et non dans des cabinets ministériels où l’on n’apprend qu’à rayer les parquets avec ses dents, à piétiner ses voisins et à faire des synthèses verbales. En Chine, il paraît exclu d’exercer des responsabilités importantes avant quarante ou quarante-cinq ans. Si ce pays ne connaît pas la décentralisation, puisque les autorités ne sont pas issues du suffrage universel pluraliste et à bulletin secret, c’est en revanche un pays extrêmement déconcentré. Sur trente-trois millions de fonctionnaires, seuls 55.000 travaillent à Pékin. Un passage par l’Ecole centrale des cadres du parti communiste, qui joue un peu le rôle de l’École de guerre pour nos capitaines, mais à l’échelle de toute la société, donne accès aux responsabilités réellement importantes. De larges rémunérations pouvant être complétées, à leurs risques et périls, par des pots de vin et des détournements de fonds, rendent la vie des cadres et leur cadre de vie, très agréable. Dans un pays où le goût de la transcendance n’a jamais été un souci majeur, les avantages matériels sont très appréciés.

La Chine pratique réellement la gestion par objectifs. Les performances par rapport aux objectifs fixés par les autorités centrales sont régulièrement évaluées, dans des conditions qui relèvent du secret d’État, comme ce qui tient lieu de «budgets locaux» d’ailleurs. Ces évaluations peuvent entraîner selon les cas la peine de mort (rarement), ou un nouveau test dans une province différente, mais aussi une nomination à Pékin dans les instances centrales; c’est ce dont rêvent tous les responsables provinciaux, avant une éventuelle «Competition among the few» pour le pouvoir suprême, où presque tous les coups sont permis, comme partout ailleurs. Il y a également beaucoup à apprendre d’un système «dual» où à chaque niveau, du plus petit village jusqu’au sommet de l’État, coexistent des fonctionnaires d’État et des représentants du PCC. C’est assez différent du système français où les représentants locaux de l’État, les préfets, ont souvent du mal à se faire entendre des élus locaux, qui ont la grosse tête depuis la Décentralisation. «Pouvoirs locaux», un oxymore auquel la Chine échappe encore pour le moment.

     3/ La formation de scientifiques et de techniciens supérieurs dans tous les domaines, en nombre égal aux productions américaine et européenne réunies. C’est un facteur décisif de la croissance à deux chiffres que connaît la Chine depuis la Grande réforme économique. Les jeunes cadres arrivent dans l’économie chinoise productive et y restent tous longtemps, au lieu de se précipiter dans les salles de marchés pour jouer au Monopoly et empocher de gros bonus, comme nos X ou nos normaliens-sciences. Les ingénieurs chinois sont orientés vers l’industrie en priorité. Ils décryptent rapidement les plans de nos TGV et de nos Airbus, qu’ils nous vendront bientôt pas trop cher avec quelques améliorations, ainsi que les brevets qu’ils n’ont pas forcément achetés, d’ailleurs. Depuis la visite du jésuite Mattéo Ricci en 1600, les Chinois ont adopté sans complexe le corpus scientifique occidental,  dans les domaines de la mathématique et de la physique surtout.

En revanche, après réflexion, ils n’ont pas pris le christianisme, ni la séparation des pouvoirs, car peu porteurs. En considérant que le culte des ancêtres avait un caractère religieux, contrairement à ce que pensaient les jésuites de terrain, le pape de l’époque a beaucoup contribué au rejet de la religion chrétienne et de ce qui va avec, par les autorités et la population. Il reste maintenant à la Chine d’obtenir des prix Nobel indigènes, ce qui ne devrait pas trop tarder, puisque la recherche scientifique est une vraie priorité budgétaire, depuis maintenant vingt ans.

     4/ Le maintien de coûts de production très bas, donc de prix de vente compétitifs. Il  est obtenu de quatre façons :

     a/ l’interdiction du droit de grève (officiellement depuis 1982) et des syndicats revendicatifs, facteurs de désordre et de chômage si on y regarde de près ;

     b/ l’existence d’une armée de travailleurs de réserve dans les campagnes profondes (60% de la population est encore rurale) ; quand les travailleurs des villes deviennent un peu trop exigeants, on peut toujours les virer et aller puiser dans les provinces de l’ouest ;

     c/ l’absence de Sécurité sociale, qui donne des ailes aux entreprises chinoises ; les jeunes ménages s’occupent de leurs vieux ; la médecine chinoise, même si elle ne guérit pas toujours, ne coûte pas très cher (il faut bien mourir un jour…) ; pas d’allocations familiales évidemment, puisque l’objectif c’est un seul enfant, mais des pénalités pour familles trop nombreuses !! d’où une grosse surprise à l’Institut du socialisme, quand j’ai dit qu’au budget de l’État français (17% du PIB) et des collectivités locales (11%), il fallait ajouter le «budget» de la Sécu, 24% du PIB! De fait, avec 51% de la production passant par des systèmes publics à prélèvements obligatoires [2],  la France a une économie beaucoup plus «socialiste» ou socialisée que la Chine ; lors du débat avec les chercheurs communistes, il s’est même trouvé .une chercheuse, ayant une magnifique faucille et un superbe marteau dorés sur sa carte de visite, pour souligner qu’avec un impôt comme la taxe professionnelle, la France avait peu de chances de vendre en Chine ;

    d/ enfin, quatrième facteur de compétitivité bien connu, la sous-évaluation du yuan, arrimé à une monnaie fondante comme le dollar, contribue au développement sans fin des exportations, de l’excédent commercial et de la prise de contrôle des États et des entreprises de la planète.

Le sens traditionnel du commerce, pouvant aller jusqu’au dolus bonus et même au-delà, est proprement stupéfiant, de la base jusqu’au sommet, de la vendeuse de Yo Show jusqu’au partenaire de Véolia. Il y a très peu de no bargain prices. Derrière l’acte d’achat se trouve toujours l’idée que ce sera peut-être le dernier achat, et que la prochaine fois le fournisseur sera devenu un client. Je ne comprends toujours pas pourquoi la charmante française diplômée de HEC que j’ai rencontrée a préféré faire un stage à l’ambassade de France, où, j’ai pu le constater, «les personnalités chinoises porteuses d’avenir» ne se bousculaient pas, plutôt que dans un Trade center chinois de base.

***

Cela dit, on peut toujours rêver, comme le journal Le Monde, du réveil du prolétariat chinois suivi d’une grève générale qui bloquerait l’usine de la planète, d’une manifestation monstre d’étudiants place Tien an Men qui obligerait le régime à se démocratiser (alors que d’habitude il fait tirer dans le tas), d’une énorme pollution qui asphyxierait tous les dirigeants du Parti Communiste Chinois, d’une rupture du barrage des Trois Vallées, d’une conversion massive aux valeurs occidentales grâce à Google ou à BHL, et même d’une implantation réussie d’une CGT à la française avec débrayages sans raison à répétition, harcèlement des directions, népotisme ouvrier (voir égoutiers, Livre, dockers), refus des techniques  économisant des emplois, etc.

À chacun son opium.

Essayons plutôt de nous représenter l’état du monde dans vingt ans. Tous les grands pays ont désormais des balances commerciales très déficitaires avec la Chine. Avec les énormes excédents commerciaux accumulés, ce pays continue de prêter aux États plus ou moins Providence, pour boucler leurs fin de mois, mais de plus en plus cher. La plupart des pays occidentaux, même la Norvège, sont cotés A- par l’agence chinoise de notation créée en 2009, qui vient d’ailleurs de racheter Pitch, Moody& Blue, et Standard & Rich.

Ce ne sont que quelques exemples. De nombreuses entreprises occidentales, rentables, porteuses d’avenir ou stratégiques ont été rachetées et vidées de leur savoir-faire, ou bien sont habilement contrôlées. Il n’y a pratiquement plus de technologie occidentale à piller; en revanche les redevances pour brevets chinois (pour l’essentiel des brevets européens pillés puis revampés) pèsent de plus en plus lourd dans les balances. Les directeurs du FMI et de l’OMC sont désormais chinois. Pascal Lamy, retiré avec son chat dans le Lubéron, rédige ses mémoires intitulés: «Je n’avais pas tout compris: Je m’en mords les Doha.». Il confesse dans le chapitre 10 qu’il n’est plus si sûr que ça que la Chine soit, comme l’OMC l’a admis en 2001, une «économie de marché».

Voyant le coup venir, c’est à dire le «remboursement» de la gigantesque dette des États en monnaie de singe, le gouvernement chinois a obtenu des gages importants; tout le secteur public français par exemple sert désormais de garantie aux prêts consentis. La Révolution française, on le rappelle rarement, avait répudié les trois quarts de sa dette ; la russe, la totalité. Les Chinois, qui connaissent l’histoire, ne se laisseront pas faire.

Bref, le communisme (version chinoise) va venir à bout du capitalisme. Au fond, Marx avait raison.

   [1] NEP signifie Nouvelle Politique Économique. Il s’agit de la libéralisation de la doctrine bolchevique durant les dernières années de Lénine et les premières de Staline.
  [2] 56 % maintenant

Les 101 romans préférés

Sondage commenté par Nicolas Saudray

Dans son numéro du 28 décembre 2019, Le Monde a publié la liste des 101 romans préférés de ses lecteurs. Portant sur vingt-six mille personnes, ce sondage mérite d’être pris au sérieux. Mais, fondé sur le volontariat, il ne reflète que les opinions les plus affirmées.

Premier, Harry Potter, favorisé par deux illusions d’optique. Primo, l’auteure, J.K. Rowling, ne joue pas dans la même cour que Balzac ou Tolstoï, et n’est pas lue aux mêmes âges. Elle a pour véritable concurrent Tintin, absent de la compétition car en bandes dessinées. Secundo, il s’agit de la collection complète d’Harry Potter, alors que la plupart des autres auteurs concourent livre par livre, et recueillent donc, pour chacun, moins de suffrages. Si Jules Verne, par exemple, avait été présenté pour l’ensemble de son œuvre, il aurait sans doute figuré dans le palmarès en bonne place, alors qu’il brille par son absence.

Numéro 2, Céline, Voyage au bout de la nuit. De façon surprenante, en cette époque où l’on juge volontiers les auteurs plutôt que leurs livres, son comportement durant l’Occupation ne lui a pas nui.

Numéro 3, Proust, pour l’intégralité de la Recherche. Considérant l’originalité du propos et la force de la création, j’aurais été tenté de le placer en tête, ex-aequo avec de la Comédie humaine, à prendre elle aussi dans son intégralité et non feuille à feuille.

Numéro 4, Garcia Marquez, Cent Ans de Solitude. Je lui reconnais la virtuosité, le sens de la couleur. Il m’a néanmoins laissé, au bout de quelques centaines de pages, le souvenir d’un jeu de guignol grimaçant.

Numéro 5, Tolkien, Le Seigneur des Anneaux. Œuvre puissante, mais d’un manichéisme un peu trop facile. A bénéficié, pour son rang de classement, de son anniversaire, célébré par les médias.

Numéro 6, Orwell, 1984. Un grand bouquin, dont l’audience actuelle peut toutefois paraître paradoxale, car l’échéance fixée par l’auteur est passée depuis trente-cinq ans, et ses prévisions ne se sont pas réalisées, du moins en Occident. Les lecteurs jouent à se faire peur.

Numéro 7, Camus, L’Étranger. L’ouvrage chéri des enseignants. Efficace à la première lecture, moins vraisemblable à la deuxième. Je préfère, du même auteur, ses souvenirs de jeunesse, publiés à titre posthume sous un mauvais titre, Le Premier Homme. Mais ce n’est pas un roman.

Numéro 8, Albert Cohen, Belle du Seigneur. Roman peu crédible, à mon humble avis. Précédemment, l’auteur avait fait mieux, avec Solal.

Numéro 9, Hugo, Les Misérables. Encore du manichéisme. Je préfère Quatre-Vingt Treize.

Numéro 10, Romain Gary, La Promesse de l’Aube. Intéressant. Fallait-il le placer si haut ?

Le Monde nous indique que 48 des 101 romans ont été écrits en français, et que 32 sont traduits de l’anglais, dont une douzaine inconnus de moi (science-fiction, romans de gare). Cette forte influence anglo-saxonne n’est pas nouvelle, mais excessive, eu égard à la variété et à l’intérêt de ce qui se fait dans le monde. Deux Allemands seulement : le Parfum de Patrick Süskind (n° 40) et la Montagne magique de Thomas Mann (n°73), dont je me demande d’ailleurs combien de votants l’ont vraiment lue. Pas trace du Tambour de Günter Grass ! Il serait temps que les Français s’intéressent à la culture de leur voisin le plus peuplé, d’autant qu’il va rester, lui, dans l’Union européenne. Je note aussi, du côté de l’Italie, l’omission collective du Guépard.

Les Russes tirent honorablement leur épingle du jeu, sauf Soljénitsyne, exclu. Déjà passé de mode !

Stendhal et Flaubert sont assez bien placés. Balzac n’arrive qu’au 76ème rang, avec son Père Goriot. Sans doute ses descriptions, pourtant attachantes, lassent-elles les lecteurs. Rien de Mauriac, de Montherlant, de Bernanos, de Gide, de Martin du Gard (malgré les séries télévisées), ni de Giono ou de Sartre.

Deux bonnes nouvelles, quand même, dans cette désolation. Julien Gracq vient au n° 37, avec son Rivage des Syrtes. Et malgré le battage médiatique, Houellebecq se trouve relégué à la 68ème place, avec ses Particules Élémentaires (qui me sont tombées des mains).

Si nous examinons maintenant les dates de parution, une certaine préférence pour l’immédiat apparaît. 17 romans sont postérieurs à l’an 2000, ce qui est beaucoup pour un siècle à peine commencé. À l’opposé, seuls Don Quichotte et les Liaisons Dangereuses remontent avant 1800. Manquent à l’appel, entre autres, Gargantua et Pantagruel  (dont les lecteurs, qui les connaissent, ont peut-être oublié qu’il s’agit de romans), la Princesse de Clèves (foudroyée, il est vrai, par Nicolas Sarkozy), les Voyages de Gulliver (pourtant portés plusieurs fois à l’écran), Candide, Manon Lescaut (bien plus alerte et vivante que les Liaisons), enfin Werther (je n’ose même pas évoquer la Nouvelle Héloïse).

Mais ce n’est qu’un jeu. Ne suivons pas les moutons de Panurge.

Deux ouvrages de Julian Barnes

Lus par Nicolas Saudray – Janvier 2020

En ce temps de Brexit, il n’est pas mauvais de se plonger dans deux livres du plus francophile des écrivains britanniques, Julian Barnes (né en 1946). Ma découverte de son superbe Homme à la robe de chambre rouge, qui vient de paraître en anglais, m’a donné l’idée de remonter à l’ouvrage qui l’a rendu célèbre trente-trois ans plus tôt, Le Perroquet de Flaubert.
Rétablissons l’ordre chronologique. Flaubert’s Parrot, publié en 1984, traduit en 1986, reçoit le prix Médicis Essais. Il avait pourtant été présenté en France comme un roman. Une œuvre inclassable, à vrai dire, peut-être aux deux tiers vraie, et dont le reste, imaginaire, rejoint une vérité supérieure.
Le titre se réfère à l’oiseau empaillé qui tient compagnie à la vieille servante, dans le « conte » poignant de l’écrivain normand, Un Cœur simple. Le narrateur est un médecin, comme le père et le frère de Flaubert. Mais britannique, ce qui change tout. En ce personnage vieillissant, veuf, un peu bougon, toujours ingénieux, un Julian Barnes encore jeune s’est caricaturé lui-même. Ce porte-parole entreprend de retrouver le précieux volatile. Quête dérisoire, car il en aperçoit au moins cinquante dans les musées locaux, et ne sait quel est le bon. Par parenthèse, les mots parrot et perroquet viendraient de Pierrot.
Cette recherche est surtout le prétexte d’une enquête sur les mille petites absurdités qui ont jalonné le parcours de Flaubert, et d’une esquisse de certaines virtualités restées irréelles. Le narrateur n’hésite pas à nous livrer de fausses citations de l’écrivain, et plus d’un lecteur a dû s’y laisser prendre, car elles sont bien trouvées. Par exemple celle-ci : Je ne suis qu’un lézard littéraire, qui se prélasse tout le jour sous le soleil de la Beauté. Sans doute notre Gustave a-t-il eu des pensées de ce genre, mais il n’a pas osé les écrire. Le Britannique ose à sa place.
Il ajoute ses propres réflexions, dont certaines vont loin. Épilepsie : stratagème permettant à l’écrivain Flaubert d’échapper à une carrière conventionnelle, et à l’homme Flaubert d’échapper à la vie. Il convoque l’insupportable Louise Colet, sa maîtresse épisodique pendant une décennie, plus âgée que lui de onze ans. À présent, personne ne la lit, mais elle a reçu quatre prix de l’Académie française, dont la valeur monétaire était largement supérieure à celle d’aujourd’hui. Le narrateur découvre que Flaubert, dans son ermitage des environs de Rouen, a eu une servante anglaise ; d’où aussitôt l’ébauche d’un roman. Il nous assure que l’auteur de Salambô a réellement rencontré un mouton à cinq pattes. Il note aussi que le romancier, à la dernière ligne de Madame Bovary, se moque de la Légion d’Honneur décernée à Homais, mais, une dizaine d’années plus tard, accepte cette même décoration de Napoléon III. Sans cesse, le détail insolite ou risible est tiré de l’ombre.
Au terme de tout cela, un Flaubert fantomatique se dessine, maladroit, malheureux, attendrissant. À quoi bon ? L’écrivain professait que l’homme doit s’effacer devant son œuvre. Et au fond le narrateur, malgré ses investigations, partage cette doctrine. La biographie n’est donc qu’un jeu ; il ne faut pas la prendre au sérieux.
Bien que Barnes ait la modestie de ne pas se comparer à Sartre, le rapprochement vient à l’esprit. L’existentialiste a consacré dix ans de recherches à Flaubert. Il a voulu tout savoir, tout reconstituer, tout intégrer à ses propres théories. Le résultat est un monstrueux échec : trois gros volumes (Gallimard 1971-72), totalisant des milliers de pages, mais inachevés, et dont, pour l’honnête homme, il ne reste rien. Même le titre, L’Idiot de la famille, peine à convaincre. Gustave était un jeune homme plutôt prometteur, doté d’un physique de Viking, et quand il paraissait au théâtre de Rouen, tous les regards se tournaient vers lui. C’est la découverte de son épilepsie, à vingt-trois ans, qui l’a convaincu de se retirer du monde et de se dissoudre dans son œuvre. À cet égard, Barnes est l’anti-Sartre.

xxx

L’idée de son livre actuel lui est venue en voyant, dans un musée américain, un remarquable portrait du docteur Pozzi par Sargent : vêtu d’une robe de chambre écarlate, très soigné, un personnage d’opéra jette un regard méphistophélique, et crispe ses doigts un peu crochus. Mais ce rationaliste, ce défenseur de bonnes causes (dont celle de Dreyfus) n’a rien à voir avec Satan.
D’après une petite recherche de ma part, les Pozzi, protestants suisses, viennent de la vallée de Poschiavo, dépendante des Grisons, et alors pauvre. Le grand-père du docteur s’établit à Agen comme pâtissier. Son père est pasteur à Bergerac. Le médecin Samuel Pozzi (1848-1918) est l’élève, à Paris, de Broca, puis, à Édimbourg, de Lister. Intéressé d’abord par la traumatologie, il devient l’un des gynécologistes les plus réputés de son époque ; son traité sur ce sujet est traduit dans les principales langues européennes. Il effectue des tournées triomphales aux États-Unis. L’un de ses assistants n’est autre que Robert Proust, frère cadet de Marcel et propriétaire d’une énorme moustache.
Mais, de même que le perroquet n’était qu’un prétexte à une randonnée en terre flaubertienne, la reconstruction du docteur Pozzi est surtout un prétexte à une promenade impressionniste et humoristique à travers la Belle Époque, dont l’auteur connaît les moindres détours. En effet, le grand séducteur qu’il nous présente multiplie les idylles avec des actrices, dont Sarah Bernhardt, et avec des femmes du monde – jusqu’à faire le malheur de son épouse et de ses enfants. Sa position professionnelle au centre de la haute société lui vaut l’amitié des personnages les moins prévisibles.
Trois d’entre eux émergent du livre – trois esthètes, chacun à sa manière. D’abord Robert de Montesquiou, mentor de Proust, et dont Barnes publie l’impressionnant portrait par Whistler (qui lui rend mieux justice que le tableau maniéré de Boldini). Ensuite, le prince Edmond de Polignac, compositeur de musique à ses heures (il croit avoir inventé une gamme octatonique) ; ruiné, il épouse sur le tard la fameuse Winnaretta Singer, fille du roi des machines à coudre, d’où les concerts Polignac, réservés à une étroite élite, et la fondation Singer-Polignac. Enfin Jean Lorrain, l’un des chroniqueurs les mieux payés de Paris (il écrit dans le Journal, quotidien à grand tirage), inlassable colporteur de ragots, éthéromane et duelliste impénitent.
Les anecdotes fourmillent. En voici une. Au printemps de 1871, durant la Commune, une balle perdue manque de tuer le docteur Proust, brillant praticien (comme plus tard Pozzi). Sa femme, enceinte, est fortement choquée. Quelques mois plus tard, elle accouche d’un petit Marcel. Barnes s’en tient là, mais je me permets de formuler une hypothèse à sa place : la psychologie complexe du futur écrivain ne résulte-t-elle pas, pour partie, de cet accident ?
À la veille d’une batterie de lois sociales, la supposée Belle Époque était encore dure envers le petit peuple. Ce sujet a été traité par d’autres. Barnes, écrivain lui-même, s’est limité à l’ « élite » littéraire, artistique et mondaine. En ce domaine, après les derniers volumes du Journal des Goncourt, après les biographies de Marcel Proust par George D. Painter et par Ghislain de Diesbach, on pouvait croire que tout avait été dit. Barnes prouve le contraire avec élégance. La mine est encore ouverte, pour qui sait y faire.
Notre auteur ne nous dit presque rien de la carrière politique de son héros. Samuel Pozzi a été sénateur de la Dordogne pendant cinq ans, de 1898 à 1903. Il figurait au groupe de la Gauche et de l’Union Républicaine : des modérés, débordés sur leur gauche par les radicaux. Cette position antimonarchiste et assez anticléricale ne diminuait en rien son crédit auprès des duchesses. Mais le docteur, pris par ses responsabilités de directeur d’hôpital, par ses mondanités, par ses recherches d’objets d’art pour ses collections, n’avait guère de temps à consacrer à ses fonctions de parlementaire. Aussi a-t-il pas été réélu, alors qu’au Sénat, on est généralement reconduit, tant qu’on n’a jugé que l’heure de la retraite était venue.
Durant la Première Guerre mondiale, le Dr Pozzi est mobilisé à la tête de son hôpital, avec le grade de lieutenant-colonel. Il n’a pas le bonheur de voir la fin du conflit. En juillet 1918, un de ses patients civils, mécontent de ses soins, l’abat à coups de revolver. Ainsi finit celui que, malgré ses défauts domestiques, nous pouvons considérer comme un juste. Quelques années plus tôt, un autre praticien du même hôpital avait connu le même sort.
Catherine Pozzi, fille de Samuel, passionnée, tuberculeuse, perturbée par les frasques de son père, est mal mariée à Édouard Bourdet (alors célèbre auteur dramatique, aujourd’hui bien oublié). Puis elle devient, pour huit ans, la muse de Paul Valéry. Bien plus tard, en 2005, la publication de son journal est un événement : elle y blâme la prudence du poète (encore attaché à son épouse et à ses enfants) et ses petites manies de vieil homme (comptant onze années de plus qu’elle). Nous en revenons à la problématique du médecin qui cherche le perroquet. Est-il permis de fouiller dans la vie d’un écrivain ? Ne vaudrait-il pas mieux tout brûler ? Catherine est décédée en 1936, neuf ans avant son glorieux amant, mais elle le poursuit dans la mort.
L’édition anglaise du livre de Barnes, seule disponible à ce jour, consiste en un beau volume relié, illustré avec goût et ingéniosité. D’où un excellent rapport qualité-prix. L’auteur a notamment fait appel à la collection de vignettes de Félix Potin : pour chaque tablette de chocolat achetée dans une épicerie de cette chaîne, le client ou plutôt son enfant recevait une petite photo en noir et blanc d’une célébrité contemporaine, française ou parfois étrangère. Cette prime l’incitait à revenir, afin de compléter son album. J’imagine que la firme ne versait aucune redevance à ses héros, ne leur demandait aucune autorisation. Il y en eut, au fil du temps, quelque deux mille, dont le docteur Pozzi immortalisé dans deux attitudes différentes. La gloire distribuée par Félix Potin était pour tous ces gens une récompense bien suffisante.
Barnes conclut son ouvrage par une postface qui proteste contre le Brexit.

Les livres
Gustave Flaubert, Trois contes, disponible en poche, 196 pages, seulement 2,20 euros.
Julian Barnes, Le Perroquet de Flaubert, trad. française 1986, environ 192 pages, disponible en poche (mais avec difficulté).
Julian Barnes, The Man in the Red Coat, Jonathan Cape, 2019, non encore traduit. Disponible notamment à la librairie Galignani, 224 rue de Rivoli, Paris Ier. 270 pages, 27 euros.

Napoléon au Brésil

Décembre 2019
Lu par Jacqueline Dauxois

Le livre de Nicolas Saudray au titre si intrigant, Napoléon au Brésil, n’a rien d ‘un roman bien qu’on y sente la patte du romancier, qu’on y retrouve la qualité d’écriture, l’humour, les phrases à l’emporte-pièce de l’auteur.

Le prétexte : un souvenir d’enfance. Une aïeule raconte au petit garçon qu’un de ses ancêtres, ancien grognard de Napoléon, a construit à Rio-de-Janeiro le premier hôtel de luxe, le plus grand d’Amérique latine, avec bains, baignoire de marbre, pots de chambre d’argent, billards dernier cri, café, restaurant, huîtres et soupe à la tortue. Et puis, surprise, le gendre, qui devait succéder au grognard Louis Pharoux, disparait des radars. De quoi soulever la curiosité d’un enfant, d’un adulte, d’un écrivain confirmé qui se lance sur les traces de ses ascendants au gabarit peu ordinaire.

Nous assistons alors non seulement à la vie retrouvée de Louis Pharoux et des siens, du succès à la faillite, mais au foisonnement d’un contexte haut en couleurs qui ne nous a jamais été raconté : l’exil des soldats de Napoléon au Brésil. Cette Armée de la Loire, qui donc en avait entendu parler ? À travers la vie quotidienne d’une pléiade de Françaises et Français venus chercher fortune de l’autre côté de l’Atlantique, on découvre le Brésil par leur yeux, on éprouve avec eux le choc qu’ils ressentent devant la réalité de l’esclavagisme, on partage avec l’auteur son émotion en découvrant que son ancêtre a employé des esclaves dans son hôtel, sa satisfaction de n’avoir pas hérité un sou de lui – et son déplaisir de raconter une faillite familiale survenue plusieurs générations avant sa naissance.

Les nouveaux arrivants sont confrontés à un autre monde, à des maladies inconnues, des insectes dangereux, des reptiles inconnus dans un décors de rêve à la somptueuse végétation – et ils voient la première femme recevoir son Diplôme de Médecine.
Il arrive à ces exilés de rentrer au pays ou de faire des allers-retours vers la mère-patrie avec une facilité qui étonne. Ceux qui s‘implantent solidement trouvent des repères familiers, boutiques de mode, écoles, églises, congrégations, cours de polka, des spectacles : le cirque, l’Opéra.

Que l’un d’eux soit tenté d’entendre un concert autre que ceux interprétés par les castrats de la Chapelle Impériale, il court prendre des places pour la Muette de Portici d’Auber, pratiquement jamais représenté de nos jours, pour Guillaume Tell de Rossini qui l’est à peine davantage, ou pour la Somnambule de Bellini. Si vous trouvez que la critique du XXIe siècle a la dent dure, ouvrez avec l’auteur un journal du temps. Dans un encadré noir de faire-part de deuil, vous êtes invité à déplorer l’assassinat du Barbier de Séville par Mme Stolz. Qui oserait écrire de nos jours que le maître Rossini remercie toutes les personnes qui ont participé à l’enterrement de son précieux fils le Barbier de Séville ?

On joue au billard, on déguste des huîtres de Carême (quel sens de la publicité !), on suit des processions, on vend et loue des Noirs, on admire la vue des collines et du Corcovado pas encore surmonté par le Christ géant, on voit des esclaves enchainés, d’autres qui portent des sacs de café sur la tête dans ce pays qui sera le dernier à renoncer à l’esclavage. Et surtout, de l’hôtel Pharoux, qui domine le quai Pharoux et fait face à la mer, après avoir caché soigneusement qu’un client s’est suicidé dans sa chambre et qu’un Américain a tué un torero… italien dans le couloir, on suit les mouvements des bateaux de tous les pays, la Belle-Poule, qui accoste an allant chercher les cendres de Napoléon, un autre qui explose, cet incessant va-et-vient qui constitue la vie de Rio-de-Janeiro. Lors de la décadence de la maison Pharoux, la toute jeune Joséphine, fille de Louis et trisaïeule de l’auteur, s’embarque avec son enfant, seule, sans domestique, pour fuir la faillite où s’engloutit son mari.

Ces pages fourmillent de vie, de détails, de couleurs, d’odeurs, on croirait feuilleter un album de cartes-postales anciennes qui s’anime sous nos yeux tant l’auteur, lancé à la découverte de ses ancêtres, donne un reportage vivant et actuel.

Ce seul récit suffirait à attiser l’intérêt, mais le reportage est à double détente, inextricablement lié avec un autre – et c’est la grande réussite de cet ouvrage.
On ne nous avait pas raconté la vie de soldats de la Garde impériale au Brésil, on ne nous avait pas non plus montré les rouages d’une enquête à travers le temps.
Ici, l’auteur ne cache rien. Il raconte qu’il a appris le portugais avant d’entreprendre son voyage pour achever sa documentation, consulter les archives brésiliennes et lire les journaux de l’époque. Il nous raconte son périple d’Archives en Archives, de ville en ville, en France et au Brésil, ses trouvailles inattendues, ses déceptions quand la trace qu’il suit avec le flair d’un chercheur de longue date et l’acharnement d’un historien s’arrête net.

Lorsqu’il trouve les faits, Nicolas Saudray les raconte. Si les faits se dérobent, il formule des hypothèses sans les donner pour certitudes et le récit devient devient interactif.
Cette recherche, commencée avec la lecture des cahiers de sa grand-mère Gabrielle, le conduit à se mettre les mains noires de poussière quand il fouille de vieux documents, l’amène à consulter, sur son ordinateur, seize cents pages du Jornal do Commercio, à devenir addict (c’est lui qui l’avoue ) des petites annonces, à explorer d’innombrables fichiers informatisés en français, anglais, portugais – et les micros-films des mormons jusqu’au jour où, la procédure ayant été changée, les recherches deviennent inextricables.

Les aventures du narrateur se déroulent en simultané avec la vie de son ancêtre et de sa descendance tout le long des générations qui rattrapent l’auteur et c’est de main de maître que Nicolas Saudray a imbriqué l’histoire du passé et la sienne en train de le cerner, avec un art si abouti que le lecteur ne quitte plus le récit de cette double enquête après l’avoir commencée.

Le livre
Nicolas Saudray, Napoléon au Brésil
Editions Michel de Maule, 2019

282 pages, 20 €

Un nouveau regard sur la réforme de l’ENA

Par François Leblond
Ces remarques réagissent à l’article du Monde du 16 décembre 2019 dévoilant, à titre provisoire, les propositions de  Frédéric Thiriez. Elles sont à mettre en rapport avec la note adressée à celui-ci le 6 octobre par la promotion Montesquieu, et publiée ci-dessous à la même rubrique du site.  

 

Je traiterai successivement du respect des règles constitutionnelles et des préoccupations nouvelles qui s’expriment pour le recrutement des hauts fonctionnaires.

1/ Le respect des règles constitutionnelles

Le principe de la séparation des pouvoirs inscrit dans la Constitution oblige à garantir l’indépendance de l’autorité judiciaire. Cela a d’abord pour conséquence d’assurer un recrutement spécifique des magistrats de l’ordre judiciaire. La réaction violemment négative des magistrats à la sortie de leur audition par Frédéric Thiriez est tout à fait justifiée. La juridiction administrative échappe partiellement à cette contrainte, mais son statut doit protéger son indépendance. Il en est de même de la Cour des Comptes – nous devons le rappeler en tant qu’anciens élèves de l’ENA.

Pour l’élaboration de la loi par le Parlement, les administrations centrales concourent à l’élaboration des projets de lois et sont pour cela en relation régulière avec les fonctionnaires des deux assemblées. Il n’y aurait donc pas d’inconvénient à assurer un recrutement commun, à l’inverse de ce qui se passe aujourd’hui, et les passerelles pourraient se développer.

Les changements politiques réguliers intervenus au cours des dernières décennies imposent en France, à l’inverse des Etats Unis et de son spoil système, de lutter contre une politisation de l’administration et de défendre la permanence de l’État, une des bases de  notre Constitution. Cela est vrai pour tous les corps recrutés  par la voie de l’ENA comme pour les autres modes de recrutement des hauts fonctionnaires, notamment ceux des corps techniques. Cela est vrai autant de l’Inspection Générale des Finances, que des  administrations centrales,  du Corps Préfectoral ou du Quai d’Orsay.

Les conditions rigoureuses qui régissent le recrutement par l’ENA sont, aujourd’hui, à ces égards, satisfaisantes et leur remise en cause par un bouleversement de ces  modes de recrutement tel qu’il semble envisagé, ne saurait garantir ce que les pères fondateurs de l’école ont eu à cœur de développer : le respect rigoureux des règles du service public  par ceux qui concourent à l’autorité.

2/ Des préoccupations nouvelles

Lorsque l’ENA a été créée au lendemain de la guerre, la France connaissait une centralisation rigoureuse. L’État était sollicité dans les domaines les plus variés, les préfets étaient l’exécutif du Conseil Général, les administrations techniques de l’État fonctionnaient dans une stricte hiérarchie. Les élus locaux ne pouvaient compter que sur les jeux d’influence pour orienter des décisions en leur faveur.

Des préoccupations nouvelles se sont exprimées, qui  remettent en cause, dans notre République,  l’équilibre entre l’État et les collectivités locales. Les besoins exprimés par les populations ont changé de nature, le développement du territoire n’est pas seulement affaire de l’État. Beaucoup d’interventions qui font l’objet d’une forte demande, sont aujourd’hui de la compétence des collectivités locales : régions, départements, communes et leurs intercommunalités. Les administrations centrales ne sont pas toujours en mesure d’y répondre. Les collectivités territoriales ont des besoins en personnels qualifiés qui exigent des formations sensiblement les mêmes que celles qui sont aujourd’hui données par l’ENA. La première réforme à réaliser est d’ouvrir un nombre de postes important, à la sortie, aux collectivités territoriales, en veillant à garantir à tous les mêmes droits.

La vie économique n’est plus celle du lendemain de la guerre. Les grands secteurs du service public sont souvent assurés par des entreprises privées au personnel  très nombreux, aux compétences variées. Les hauts fonctionnaires peuvent y  exercer un rôle utile, si leur formation inclut les nouveaux défis auxquels notre pays a à faire face. Plutôt que de maintenir une situation dans laquelle ceux-ci attendent plusieurs décennies pour offrir leurs services pour des postes qui ne correspondent pas toujours à leur expérience professionnelle, pourquoi ne pas instituer des allers- retours entre public et privé dès les premières années de fonction publique, avec des règles statutaires qui garantissent le bon fonctionnement du système ? Le secteur privé comprendrait mieux les préoccupations d’intérêt général défendues par la haute fonction publique, et celle-ci s’ouvrirait aux évolutions rapides que connaît l’univers international dans lequel nous vivons.

Pour la mise en œuvre de ces changements, il faut s’appuyer sur ce qui fonctionne bien aujourd’hui.  L’ENA peut avoir de nouvelles ambitions, et s’appeler autrement, pourquoi pas ? Son système de sélection peut être amélioré. Mais on ne raye pas d’un trait de plume une expérience de 75 ans. Cela est aussi vrai des écoles d’application de l’École Polytechnique. Le changement oui, la changite non.

La réception de Proust en Chine

Par Élisabeth Rallo Ditche
Novembre 2019     

Il fallait s’y attendre : la Chine s’intéresse à Proust ! Elle y était d’ailleurs prédestinée. Les railleurs diront que les Chinois, amateurs de complications et de fils coupés en quatre, ont retrouvé l’un des leurs. Les bienveillants feront valoir que les Chinois manifestent, comme Proust, une subtilité rarement atteinte en Occident, et que leur peinture impressionniste, avec ses pans de nuages qui interrompent les paysages, s’apparente aux descriptions de la Recherche.
Élisabeth Rallo-Ditche, longtemps professeur de lettres (comparatiste) à l’université d’Aix-Marseille, a effectué parallèlement un parcours d’auteure, et a contribué à l’organisation du festival annuel de musique d’Aix.

Le site Montesquieu

 

Mademoiselle Jing Zhang est l’auteur d’une thèse – travail exemplaire et immense – soutenue le 30 septembre dernier à l’université de Perpignan et qui sera publiée à Pékin, sur la réception de Proust en Chine. Fort beau sujet, sur qui personne ne s’était encore penché de façon précise et détaillée ! L’ouvrage commence par une passionnante comparaison entre les théories de la traduction en Occident et en Orient qui a soin de montrer combien les points de vue sont différents, ce qui, bien sûr, influence les traductions de Proust. Trois temps dans cette réception et ces traductions : « Proust apparu », « Proust perdu et retrouvé » – et enfin « réécrit ». Toute l’histoire de la réception de Proust est passionnante : et d’abord comment il est découvert, l’engouement pour l’œuvre de l’écrivain français après sa mort.

L’annonce de son décès a été publiée par Mao Dun (1896-1991) écrivain et traducteur connu, en 1923 : le nom de Proust apparaît pour la première fois pour les lecteurs chinois. Sensibilisé aux œuvres françaises, le traducteur veut faire découvrir au public le roman, décrit comme un chef d’œuvre semi-autobiographique – une précieuse et ambitieuse tentative de la littérature moderne, et sa mort est une perte énorme et regrettable pour la littérature mondiale. Mao Dun avait vu juste, mais par un malentendu assez cocasse, il confond certaines œuvres de Proust avec celles de…Marcel Prévost – dont Proust avait horreur, comme il l’a écrit à Reynaldo Hahn ! D’ailleurs Proust lui-même s’est amusé de la confusion : Je suis entièrement inconnu…Quand les lecteurs, chose rare, m’écrivent au Figaro après un article, ils envoient les lettres à Marcel Prévost dont mon nom semble n’être qu’une faute d’impression …. L’absence de sommaire de La Recherche ne facilite pas la tâche des lecteurs et tout cela reste bien obscur pour eux. On ne sait donc pas grand-chose de Proust dans les années 20, ni en Chine, ni même en Europe.

On se met à l’étudier dans les années 30, mais l’admiration n’est pas encore unanime. Ce qu’on dit de son « style », de la difficulté à le lire – la longueur des phrases – est un reproche bien connu et ne concerne pas seulement les lecteurs chinois. Anatole France n’a-t-il pas écrit avec beaucoup d’humour : La vie est courte. Proust est long ? Et certains le trouvent immoral. Dans les années 30 et 40, ceux qui prônent la littérature « sociale » dénigrent Proust et ses défenseurs, ceux qui aiment « l’art pour l’art ». Puis on passe aux toutes premières traductions, dans les années 40. Un article traduit lance l’entreprise : Sommeil et souvenir » Bian Zhilin en 1934 – huit paragraphes du début de Combray, où se trouvent les grands thèmes de La Recherche. Le traducteur respecte la phrase de Proust et sa ponctuation, ce qui est difficile en chinois, et donne un aperçu intéressant mais n’ose s’attaquer à la totalité de l’œuvre. Les critiques et les écrivains commencent à s’intéresser à Proust et à s’inspirer de lui – pour n’en citer qu’un seul, le premier traducteur, Bian Zhilin, dans ses poèmes et son unique roman, Les Montagnes et les Rivières. Les thèmes du temps et du souvenir sont bien sûr les plus retenus.

En ces années-là, la situation de la Chine n’est pas favorable à Proust, qualifié de nihiliste, d’élitiste, de sceptique, dans un contexte politique très éclairant. Les lecteurs cèdent petit à petit au charme du roman, genre peu prisé alors. Mais le rejet de Proust est total de 1949 à 1979 ! La doctrine du « réalisme socialiste » interdit en effet d’étudier ou de lire des auteurs comme Stendhal, Romain Rolland ou Proust, trop individualistes, ou décadents. Durant la période de la « révolution culturelle prolétarienne » (1966-1976), les artistes et les traducteurs sont visés, déportés dans les campagnes pour y devenir paysans. Ils sont parfois persécutés, comme le grand traducteur de Balzac, Fu Lei, qui se suicida. Pendant trente ans, on n’entendit plus parler de Proust.

A partir de 1978, « l’ouverture » se fait et Proust réapparaît : les lettrés se demandent si la littérature chinoise gagne à être confrontée à la littérature étrangère et si elle peut ainsi espérer se renouveler. Le nouveau slogan, dans une grande revue, est alors : La Littérature ne doit pas avoir de zone interdite. On intègre Proust à la littérature du « flux de conscience » et, même si certains le trouvent trop « aristocratique », l’auteur est à nouveau apprécié. Les traductions d’extraits et de chapitres se multiplient de 1979 à 1989 et un projet de traduction intégrale voit le jour en 1985. Un groupe de quinze traducteurs est désigné et travaille pendant huit ans. Malgré les incompréhensions et la difficulté stylistique, la traduction est publiée et permet ainsi enfin de saisir l’œuvre dans sa totalité. L’étape suivante est la traduction des ouvrages critiques sur Proust, comme celui de Jean-Yves Tadié en 1992. Et ensuite viendront les études chinoises sur l’œuvre.

Depuis 2004 on assiste à des retraductions de la Recherche. Les traductions vieillissent et la première est devenue désuète. Xu Hejin et Zhou Kexi (dans les deux plus grandes maisons d’édition de littérature étrangère) décident, chacun de son côté, de reprendre à nouveaux frais l’immense entreprise : les manuscrits sont mieux connus, le texte est mieux établi, les traducteurs connaissent bien le contexte de l’œuvre. La réussite de la traduction de Proust en Chine repose sur le respect du contexte chinois ; il faut, comme l’écrit un critique, inventer un langage approprié pour le texte spécial de La Recherche (Tu Weiqun). Zhou emprunte au lexique d’œuvres classiques pour garder un ton littéraire à sa traduction. Xu use d’une écriture plus libre pour garder la forme de langage de l’auteur français. Les deux traducteurs ont à cœur de montrer la souplesse de la langue chinoise contemporaine, qui peut s’adapter. Les choix des traducteurs semblent viser des publics différents. Xu aime être près de la « réalité » proustienne et illustre par des photographies les endroits décrits, il attire les   lettrés ; Zhou préfère les aquarelles et sa traduction poétique correspond mieux à un large public. Il est bien certain – comme le montre Mlle Jing Zhang – que le transfert en un style unique est impossible. Mais cela importe finalement assez peu : l’essentiel n’est-il pas de donner au lectorat chinois l’occasion d’aller A la Recherche du temps perdu ?

Le vent du Kazakhstan

Par Nicolas Saudray
Novembre 2019

          À peine étais-je rentré d’Istanbul, où l’on parle un turc occidental (voir la rubrique « International » de ce site), que j’ai reçu des nouvelles du Kazakhstan, où l’on parle un turc oriental.

          Ce pays fabuleux, irréel, où les Français vont rarement, s’étire de la Caspienne à l’Himalaya, ce qui lui procure une superficie égale à cinq fois celle de la France, et lui permet de culminer à 7000 mètres. Mais il ne compte que 18 millions d’habitants. C’était une région de steppes, sans culture urbaine. La politique de Khrouchtchev, consistant à mettre en valeur les « terres vierges », lui a valu un afflux de colons extérieurs. Une capitale moderne a poussé. On vient de la rebaptiser Noursoultan (« sultan de lumière ») en l’honneur de Noursoultan Nazarbaïev, qui a exercé le pouvoir, d’une main ferme, pendant trente ans.

          Le Kazakhstan est tombé au pouvoir des tsars, non sans révoltes, durant les XVIIIe et XIXe siècles. Il n’a obtenu son indépendance qu’en 1991, et reste proche de l’ancienne colonisatrice.

          Son économie est fondée sur le pétrole. Mais le pays est aussi devenu le premier producteur mondial d’uranium.

          Durant les derniers temps de l’Union soviétique, les Russes formaient 38% de la population. Beaucoup sont repartis chez eux. Ceux qui restent ne sont plus que 24%. Et d’après les recensements officiels, les Kazakhs sont 63%. Malgré cela, le russe est la langue officielle, et on peut faire carrière sans parler le turc oriental.

        Ces faits expliquent le souci du gouvernement kazakh de sauvegarder la culture du pays. Jusqu’à cette année, la littérature autochtone était, en dehors des frontières, terra incognita. L’article détaillé de Wikipedia sur le Kazakhstan n’en dit pas un mot. Et pourtant, il y a de quoi faire.

         Les autorités kazakhes viennent donc de faire traduire une anthologie de leur poésie, et une anthologie de leur prose dans les six principales langues de l’ONU : l’anglais, le russe, l’arabe, le chinois, l’espagnol et le français. Chacun de ces florilèges groupe une trentaine d’auteurs.

          Ce sont des œuvres de grand air, de chevauchées, de faucons portés sur le poing et d’horizons sans fin. Un vent rafraîchissant, dans nos petites affaires européennes. Le lecteur en a pour son argent.

 

Les livres
Anthologie de la poésie kazakhe, préface de Werner Lambersy, Éd. Michel de Maule 2019, 636 pages, 28 €
Anthologie de la littérature kazakhe (prose), préface d’Hélène Carrère d’Encausse, Éd. Michel de Maule 2019, 760 pages, 32 €

Istanbul hier et aujourd’hui

Par Nicolas Saudray
Octobre 2019

Les lecteurs trouveront ici, non pas un reportage, qu’il m’aurait fallu davantage de temps pour réaliser, mais la relation impressionniste d’un séjour d’une semaine.

Dès l’arrivée, la volonté de puissance se manifeste. Inauguré au printemps  2019, le nouvel aéroport d’Istanbul se veut le plus grand du monde. Il occupe huit mille hectares. Son hall est immense et beau. Sa tour de contrôle en forme de tulipe a reçu un prix international d’architecture. Bien sûr, l’ensemble paraît surdimensionné. Patience. Si le trafic aérien de notre planète poursuit sa folle expansion, Istanbul traitera dans une décennie, nous dit-on, deux cent millions de passagers par an ! La desserte du site par le métro nous est promise pour la fin 2020.

En attendant, il faut rouler une soixantaine de kilomètres vers le sud, sur la rive européenne, dans un paysage ouvert assez récemment reboisé en pins –  avec quelques lacunes.

Lors de ma première visite, en 1974, l’agglomération d’Istanbul comptait quatre millions d’habitants. Aujourd’hui, elle en a seize, contre treize à Paris. Elle a donc quadruplé. Mais la progression va sans doute ralentir, car la fécondité turque est tombée à un niveau proche du taux de remplacement (soit 2 ,1 enfants par femme, à rapprocher du score français de 1,9) ; et l’exode rural ne saurait   se poursuivre indéfiniment.

Par bonheur, les quartiers centraux ont peu changé. La principale innovation – le remplacement par de la pierre des maisons de bois qui caractérisaient la ville – était déjà accomplie il y a cinquante ans. Les petites rues, souvent décaties, conservent un certain charme. Elles sont ponctuées de mosquées sympathiques et discrètes méconnues des guides, chacune avec son modeste enclos funéraire. Mais toutes les berges, côté Asie, côté Europe, sont aujourd’hui des voies rapides, bruyantes, difficiles à traverser pour le piéton. Et une ribambelle de tours a surgi à la périphérie.

Je n’irai pas dans ces quartiers nouveaux, construits de bric et de broc, qui s’étendent à perte de vue. Enfant d’Istanbul et prix Nobel de littérature, Orhan Pamuk les a décrits mieux que je ne saurais le faire. Peu intéressant quand il se consacre à la bourgeoisie mal occidentalisée dont il provient, il se révèle excellent dans ses portraits de petites gens fraîchement sorties des profondeurs de l’Anatolie. Et le dimanche – jour de congé hebdomadaire depuis Atatürk  –  des marées humaines venues de ces faubourgs sans limites inondent les rues du centre, donnant parfois le sentiment qu’on se trouve dans le métro.

Attardons-nous un instant sur Orhan Pamuk, né en 1952. Le remarquable récit de sa jeunesse, traduit en français sous le simple titre d’Istanbul, date de  2003, mais puise sa substance dans la vie des années 1960 et 1970. Ce qui m’a frappé, c’est la mélancolie. Istanbul, ancienne capitale des sultans d’un vaste empire, ancienne ville d’excellence, désormais déchue, fatiguée, croulante. Cette œuvre forme le pendant de celle du génial photographe Ara Güler, d’origine arménienne, disparu en 2018, et qui, durant toute sa carrière, a saisi les profils magiques des coupoles et des minarets enveloppés de brume. Il me semble qu’aujourd’hui, après l’apparition des tours, des voies rapides, des trois ponts suspendus sur le Bosphore, des nouvelles mosquées dont je vais dire un mot, et de l’aéroport mégalomane, ces deux grands nostalgiques ne pourraient plus s’exprimer de la sorte. La ville merveilleuse est repartie d’un nouvel élan, pour le meilleur et pour le pire.

Istanbul, métropole moderne. La mendicité est bien moins répandue qu’à Paris. Et il n’y a pas plus de saleté, sauf dans le bas du quartier de Galata. La Corne d’Or, notamment, dont j’avais conservé un souvenir mitigé, m’a étonné par sa propreté.

Aux yeux du voyageur qui revient après une longue absence, le retour de l’islam se manifeste d’abord par les voiles des femmes. Atatürk les avait sévèrement interdits. À présent, on en voit partout. Mais n’exagérons pas. Ils demeurent nettement minoritaires, et les visages restent à découvert. Très rares sont celles qui réduisent leur visibilité à une fente ménagée pour leurs yeux. Beaucoup de Turques ont préféré devenir blondes et le montrer. Je note aussi qu’on aperçoit souvent, dans un même groupe, des femmes ou des filles voilées et d’autres non voilées ; ce qui me laisse penser qu’il s’agit d’un choix personnel plutôt que d’un mot d’ordre collectif.

De quoi l’Occidental se plaindrait-il ? Quelle idée sotte, de vouloir que tous les pays se ressemblent !

La résurgence de l’islam se traduit également par la construction de nouvelles mosquées. Elles sont légion, surtout dans les quartiers neufs. Je me limiterai à trois d’entre elles – les plus ostensibles. En 2009, à Üsküdar (autrefois Scutari), sur la rive asiatique, la famille Sakir a offert la mosquée Sakirin, dont la particularité est d’être la première et, semble-t-il, jusqu’à présent, la seule, à avoir été conçue par une femme. Il n’y a que deux minarets. Le béton est lisse mais apparent, ce qui, en Occident, serait jugé légèrement désuet. Le mihrab, cette niche orientée vers la Mecque, est cerné d’un énorme sourcil bleu. Une trouvaille.

Autre mosquée, de bonne taille celle-là, bien que limitée elle aussi à deux minarets : elle se construit sur la place Taksim (ou du Réservoir), qui forme, à la rigueur, le centre de cette métropole multiple qu’est Istanbul. Elle aura le mérite d’embellir ce lieu de passage assez laid.

Mais c’est la mosquée Tchamleudja, elle aussi située à Üsküdar, à plusieurs kilomètres en arrière du rivage, qui attire le plus l’attention. Inaugurée en mai 2019 par le président Erdogan, elle présente les plus vastes dimensions du pays, surpassant nettement celle qu’il faut appeler la Sainte Sagesse, car il n’y a jamais eu de sainte prénommée Sophie : une coupole de 34 m de diamètre (contre 31 m) et de 72 m de haut (contre 52 m), six minarets (contre quatre, le chiffre sept étant réservé à la Mecque), une capacité d’accueil de 65 000 fidèles. Cette nouvelle venue prend ainsi place parmi les plus vastes mosquées du monde (Islamabad, Casablanca, Alger), loin derrière La Mecque, il est vrai.

Si la décoration est soignée, l’architecture évite toute modernité La Tchamleudja ressemble comme une grande sœur blanche aux mosquées historiques du vieux centre. Le badaud apprécie surtout sa terrasse, d’où le  regard balaie presque toute la métropole. Et ce qu’il découvre, c’est moins lesdites mosquées historiques, réduites au loin à l’insignifiance, qu’une armée de tours païennes, effrayante et séduisante à la fois, qui a pris possession de la ville et la tient sous sa garde. Si maintenant le badaud passe le Bosphore et se retourne vers la Tchamleudja, le spectacle est, d’un point de vue symbolique, encore pire. La nouvelle mosquée apparaît flanquée d’une vingtaine de relais électriques ou hertziens plus hauts qu’elle, et tous sont dominés par une tour de télévision renflée, comme un boa qui aurait avalé un mouton. C’est le triomphe de la technique sur la religion. J’imagine qu’Erdogan n’en était pas conscient quand il a lancé les travaux.

Par une association d’idées, je me préoccupe du sort de la Sainte Sagesse. Quelques faits : l’édifice date de Justinien (VIe siècle) ; en 1453, il est converti en mosquée, et les mosaïques byzantines sont recouvertes d’enduit ; mais il conserve, aujourd’hui encore, son nom grec d’Aya Sofia ; au milieu du XIXe siècle, un sultan réformiste fait exhumer les mosaïques, ordonne leur restauration par des spécialistes italiens ; puis on les recouvre de nouveau, puisqu’il s’agit d’un lieu de culte islamique ; en 1935, Atatürk, considérant le double passé de l’ouvrage, le transforme en musée ; quelques mosaïques chrétiennes redeviennent visibles, les autres sommeillent sous un enduit musulman qui s’écaille ;  à compter de 1953 (cinq centenaire de la conquête), des voix s’élèvent en faveur de la reconversion du musée en mosquée ; le 27 mars 2019, le président Erdogan, ancien maire d’Istanbul, déclare qu’il est temps d’accomplir cette transformation inverse ; simple propos électoral ?

À vrai dire, la Sainte Sagesse n’est pas seule dans son cas. Elle aussi, l’ancienne église byzantine Saint-Sauveur in Chora, devenue la mosquée Kariyé, a été transformée en musée. Elle a encore son mihrab, mais ses mosaïques chrétiennes, découvertes, consolent largement le visiteur des cachotteries qui lui sont faites ailleurs. Or, d’un point de vue politique, cet ancien sanctuaire excentré n’excite personne.

Considérons aussi la mosquée de Soliman le Magnifique. Le grand architecte Sinan a copié la Sainte Sagesse à mille ans de distance. Son édifice est un peu plus petit, mais si on inclut les dépendances – l’école de théologie, l’hospice – c’est l’ensemble religieux le plus vaste d’Istanbul, au demeurant en fort bon état. Et le plus visible, car il se trouve au sommet d’une colline, face à tous les regards.

Il me semble donc, compte tenu d’une part de cette mosquée de Soliman, d’autre part des édifices nouveaux dont la Tchamleudja, que l’islam a largement eu sa part, et qu’il peut se dispenser de réclamer en sus la Sainte Sagesse. Erdogan osera-t-il néanmoins ? Il risque des remontrances de son récent ami Poutine, chrétien orthodoxe. Il risque aussi une chute des recettes du tourisme, car l’opération ferait mauvais effet en Occident, bien qu’une mosquée soit aisément visitable. De surcroît, le président turc n’est plus au sommet de sa forme ; son parti vient de perdre, de manière humiliante, les mairies d’Istanbul et d’Ankara. Mais l’offensive qu’il vient de lancer contre les Kurdes de Syrie peut lui rendre sa popularité.

Erdogan ressemble à Atatürk par son nationalisme et en diffère pas ses positions religieuses. Il doit faire face à un regain de faveur de son illustre devancier. C’est Atatürk, et non Erdogan, que l’on voit sur les billets de banque, les timbres, les grandes banderoles neuves dans les rues. À qui s’adresse cette reconnaissance ? À l’auteur de la sécularisation de l’État, et du remplacement des caractères arabes par des caractère latins ? Ces réformes sont acquises, mais ne pourraient sans doute pas être mises en œuvre aujourd’hui. Atatürk, pour l’homme du peuple, c’est avant tout le général qui a empêché le démantèlement de la Turquie, concocté par Clemenceau, Lloyd George et Wilson. Le centenaire de sa victoire donnera lieu en 2023 à une haute célébration.

Dès maintenant, le drapeau turc flotte partout. Il arbore un croissant, une étoile. Mais le fond est rouge et non vert. La différence avec les pays arabes se trouve ainsi vigoureusement marquée. Je vois à Kadiköy, faubourg asiatique, un colporteur vendant de grands étendards frappés de l’effigie du héros national.

Quelques nouvelles glanées dans les Daily News, quotidien paraissant à Istanbul :

  • Erdogan déclare qu’il ne s’en prend pas aux Kurdes, mais à des terroristes ;
  • La faim n’est plus un problème en Turquie, malgré la présence de trois millions er demi de réfugiés syriens sur son sol ; les récoltes turques et les experts agricoles turcs aideront d’autres pays à résoudre la question ;
  • Concours de beauté canine à Sivas en Anatolie ; s’y distinguent surtout les chiens de bergers grands et forts de la race de Kangal (redoutables, j’en atteste).

Petites scènes de la vie quotidienne :

  •      dans l’un des rares bureaux de Poste que l’on trouve en cette vaste métropole, et qui portent encore cette enseigne abandonnée en France, PTT, une vieille dame turque patiente ; toute petite, maigre, non voilée, coiffée en queue de cheval, un visage d’oiseau de proie ; mais inoffensive ; soudain, elle se lève, se dirige vers un guichet ; que veut-elle ? une lettre de son fils parti aux Amériques ? hélas, elle est sourde ; les employés hurlent pour se faire entendre ; a-t-elle compris ? j’en doute ; elle trottine jusqu’au fond du local, se rassied, et attend de nouveau Dieu sait quoi ;
  •   je croise un Noir sur le pont de Galata ; est-ce l’un de ces travailleurs immigrés qui viennent ici malgré l’abondance de la main d’œuvre turque ? sur son maillot de corps noir, on voit, en blanc, une tête de mort, et l’inscription George V Paris ;
  • un cireur de chaussures dévale en courant une rue pentue de Galata ; sans s’en apercevoir, il a laissé tomber une brosse ; je la ramasse, je le hèle ; en remerciement, il veut absolument cirer mes souliers, qui n’en ont nul besoin ;    you gentleman, répète-t-il ;
  • le bateau va partir ; un jeune chat, sans doute attaché à ce navire, folâtre sur l‘embarcadère ; soudain, il se rend compte du danger, accourt et, alors que le bateau a commencé de glisser le long du quai, saute à bord d’un bond gracieux ;
  • encore un embarcadère, cette fois celui d’Ortaköy, avec sa petite mosquée rococo ; un Turc fringant d’environ vingt-cinq ans, barbe noire, cheveux décolorés en blond, photographie successivement sa femme, sa mère, son père, son oncle, son grand-père ; une bienfaitrice jette des poignées de pain dans l’eau ; les oiseaux de mer ne s’y intéressent pas, les poissons les gobent patiemment.

Un destin, celui du réceptionniste de mon hôtel, situé au pied de la tour de Galata. Ce grand gaillard d’allure tout à fait turque est en fait belge. Ses parents turcs se sont installés à La Louvière, cité charbonnière et sidérurgique. Notre homme a été élevé là, y a appris le métier de boucher. Le voilà maintenant hôtelier, tâche dont il semble s’acquitter fort bien. Mais il médite de revenir à La Louvière.

C’est un des rares résidents francophones que j’aie rencontrés durant mon séjour. Or notre langue était, il y a cent ou cent cinquante ans, celle de la bonne société. Les odalisques lisaient, dans leurs harems, des romans français. En témoignent de nombreux mots intégrés de manière phonétique au langage turc : asensör, kuaför, otobüs, bisiklet, otantic kebap – ainsi hélas que terörist. Aujourd’hui encore, deux établissements turcs prestigieux sont francophones : le lycée de Galatasaray et, dans un site superbe sur le Bosphore, l’université de Galatasaray. J’ai eu le plaisir d’entendre deux dames turques fort convenables me demander leur chemin dans la langue de Voltaire. Ma nationalité n’est pourtant pas inscrite sur mon front !

La Corne d’Or, estuaire assez étroit qui séparait naguère la ville ottomane de la ville européanisée, subit aujourd’hui cinq ponts, dont l’un réservé au chemin de fer. Le plus fréquenté – point névralgique de la métropole – est le pont de Galata, à deux étages : les véhicules et les piétons passent en haut, une file continue de restaurants de poissons occupe le bas.

Chantés jadis par Pierre Loti [1], les 38 km de Bosphore ne sont plus  exceptionnels. On a trop construit sur ces rives, et pas toujours de manière judicieuse. Mais vers le nord, les verdures reviennent, et le paysage, avec ses forteresses en ruine, prend un petit air de bords du Rhin. Les deux premiers ponts suspendus, quand on vient de la ville, ne déparent point le cadre. Le troisième pont, à la fois ferroviaire et routier, l’embellit avec ses grands éventails de haubans. Conçu par Michel Virlogeux, l’architecte du viaduc de Millau et d’une centaine d’autres ouvrages, il a semble-t-il la plus longue portée du monde : 1408 mètres entre les deux pylônes.

Ce n’est rien encore, en regard des projets. Il est fortement question de doubler le Bosphore, à l’ouest, par un canal de 45 km de long. Une vieille idée. Mais Suez et Panama aussi étaient de vieilles idées, avant de se concrétiser. Motif invoqué cette fois : l’encombrement du Bosphore, les risques d’accidents. Je me demande s’ils n’ont pas été gonflés pour les besoins de la cause, car un bateau sur lequel j’avais pris place a navigué toute une matinée dans le détroit sans rencontrer personne ou presque. Les écologistes s’inquiètent des risques que comporteraient de tels travaux sur une faille sismique, et de l’irruption des eaux peu salées de la mer Noire dans les eaux plus lourdes de la mer de Marmara.  Coût estimé du chantier : 30 milliards d’euros.

Sans doute le lecteur, lassé de cette débauche futuriste, aspire-t-il à retrouver un peu de la Turquie ottomane. Je lui conseille les îles des Princes, ces quelques rochers de la mer de Marmara, situés à une heure de navigation d’Istanbul, mais parfaitement visibles de la terrasse de l’ancien palais impérial (Topkapeu).

Depuis les bateaux très exacts qui y mènent, ou depuis les môles de ces îles, on jouit d’une vue à 180 degrés – moins sur la vieille ville que sur l’interminable banlieue sud, hérissée de tours, qui s’étire sur la rive asiatique. Le plus troublant est de se dire qu’il y a un demi-siècle, presque rien de tout cela n’existait encore. Vus de près, ces grands immeubles sont disparates. La distance leur confère une harmonie. Le soleil les rend, par moments, presque parlants. Si l’on ajoute la vue depuis la tour de Galata, celle du café Pierre Loti d’Eyüp, et celle, déjà mentionnée, de la mosquée Tchamleudja, force est de reconnaître qu’Istanbul et ses dépendances offrent un des plus beaux paysages maritimes et urbains de monde, pouvant soutenir la comparaison avec ceux de Rio et de Hong-Kong.

Mais une fois débarqué dans l’une des îles, on change d’époque. Partout, de grandes villas anciennes en bois, souvent bien entretenues. Pas de voitures, sauf pour la police. Les habitants n’ont droit qu’à des tricycles électriques, assez peu nombreux. Les autres transports s’effectuent en carrioles, comme au bon vieux temps. Les jardins débordent de bougainvillées et de lauriers-roses donnant leur seconde floraison.

Avant le grand dérangement qui a suivi la Première guerre mondiale, la population îlienne était surtout grecque. Il subsiste, de cette époque, quelques églises orthodoxes et un grand séminaire, au centre duquel on a installé, pour prouver la loyauté envers le gouvernement d’Ankara, un buste d’Atatürk et un drapeau turc.

Jamais je n’ai vu tant de chats. Istanbul n’en manque pas, mais l’affluence humaine les empêche de trop se montrer. Ici, ils sortent de tous les recoins, colonisent les clôtures, rampent sous les tables des restaurants et même, profitant de la faiblesse de la circulation, se prélassent sur les chaussées. Au Maghreb, en Égypte, des chats faméliques fouillent les poubelles. En Turquie, leur sort est bien meilleur, car les gens les nourrissent, et ils sont loin de faire pitié. De petits tas de croquettes subsistent çà et là ; les matous n’ont plus faim.

Ce sont eux, les véritables princes de ces îles. Pensionnés à vie, sans rien à faire, alors que tant d’hommes triment ! Peut-être m’objectera-t-on que l’ennui les guette. Mais le sommeil remédie à tous les maux.

Les Turcs, ces farouches guerriers, aiment les bêtes. Beaucoup moins nombreux que les chats, par suite de terribles règlements de comptes, les chiens bénéficient à nouveau d’une aimable tolérance. J’en découvre cinq faisant la sieste devant le commissariat de police d’une des îles. Cela n’empêche pas maintes villas de s’orner d’un écriteau illustré bien de chez nous, Köpek var, attention au chien. Péril imaginaire.

La bénévolence s’étend même aux goélands – tenus ailleurs pour des nuisances. J’ai assisté à l’un de leurs festins, organisé par un bienfaiteur. En une minute, tout était nettoyé.

Comme un adieu, le mur latéral d’un restaurant me présente une citation de Saint-Exupéry en turc. Le Petit Prince se dit Kütchük Prens, sans article.

Et maintenant, il faut rentrer en France, par le fastueux aéroport. Dans ce palais mirifique, pas le moindre miaulement, pas le plus petit bout de la queue d’un chat. Nous ne sommes plus en Turquie.

xxx 

Élargissons l’horizon. Après le départ d’Erdogan, né en 1954, la question de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ne manquera pas d’être à nouveau posée. Nous avons été à deux doigts d’inclure ce poids lourd, sous la pression conjointe des Britanniques et des Suédois (désireux de diluer l’Union), du regretté Jacques Chirac (ami des cultures exotiques) et de la technocratie bruxelloise (toujours preneuse d’une nouvelle extension). Nous avions déjà commis l’erreur d’inclure les anciens pays de l’Est, si sympathiques soient-ils, ainsi que ces plaisantins, les Grecs, les Chypriotes, les Maltais. Nous nous apprêtons à englober la Serbie, le Monténégro, la Macédoine du Nord, le Kossovo, l’Albanie, en vertu de ce mot magique qu’est l’Europe – un concept arbitraire, sans réalité historique.

Et la Turquie ? Je lui ai rendu, au fil du temps, quatre visites. Je me suis bien entendu avec ses habitants, j’ai grappillé quelques mots de sa langue, j’ai rêvé dans ses mosquées. Mais cela ne suffit pas. Les Turcs sont trop différents, même si on ne veut voir qu’Istanbul, extrémité occidentale de leur domaine. Leur État deviendrait le plus peuplé de l’Union. Et par lui, nous aurions des frontières communes avec les pays les plus problématiques du monde, la Syrie, l’Irak, l’Iran.

Restons amis. Restons nous-mêmes.                                 

[1] Sur cet écrivain à Constantinople, voir mon article Petite rétrospective Pierre Loti, sous la rubrique Langue et lettres du site Montesquieu, ainsi que le commentaire d’Alain Quella-Villéger qui le suit.  

Note pour Frédéric Thiriez sur la transformation de l’ENA

Promotion Montesquieu de l’ENA – 6 octobre 2019
Rapporteur : Patrice Cahart

          Après quelques discussions informelles, les membres disponibles de notre promotion se sont réunis le 26 septembre pour définir une position au sujet de la transformation de l’ENA. La plupart des ministères et des corps étaient représentés – par des retraités, d’autant plus libres de leur parole.

          Une question préalable s’est posée. Faut-il vraiment avoir une ENA ? Dans les pays anglo-saxons, les hauts fonctionnaires sont recrutés directement à la sortie des universités, et formés aussitôt sur le tas. Les résultats ne sont pas si mauvais. La question ne doit donc pas être écartée trop vite. Nous avons néanmoins pensé que la nouvelle ENA pourrait, notamment par les stages pratiques et variés qu’elle organiserait, apporter un complément précieux à la formation qu’assurent les universités, les Instituts d’Études Politiques, certaines grandes écoles et, pour le concours interne, l’expérience professionnelle.

         Le préalable nous semblant donc levé, nous nous exprimerons successivement au sujet du recrutement, de l’éventuelle scolarité d’une nouvelle ENA, de l’éventuel classement de sortie, et de la carrière après l’ENA.

          I/ L’amélioration du recrutement

       A/ Les critiques actuelles nous paraissent très excessives.

       Dans aucun pays du monde, la composition de la haute fonction publique ne reflète la société. Et cela pour une raison fort simple : l’exigence d’un niveau élevé d’études.

          D’ailleurs la situation, en France, est beaucoup moins critiquable qu’on ne le dit, car elle a évolué :

  • au temps où nous entrions rue des Saints-Pères, le concours externe fournissait environ les deux tiers des recrues ; aujourd’hui, il n’en fournit plus que la moitié, l’autre provenant du concours interne et du troisième concours, socialement plus divers ;
  • la formation reçue avant l’entrée à l’école est de plus en plus variée, Sciences Po n’étant souvent qu’un complément ;
  • durant la suite des carrières, la composition de la haute fonction publique est fortement modifiée par les tours extérieurs et les services extraordinaires, qui ont été élargis au cours du temps ; si nous sommes bien informés, la moitié au moins des directeurs d’administration centrale, des ambassadeurs, des préfets, des conseillers d’État, des inspecteurs généraux des Finances, des conseillers-maîtres à la Cour des Comptes se compose (si on ne considère que les fonctionnaires en exercice dans leur corps, y compris les « extraordinaires ») de personnes qui n’ont pas fait l’ENA ou, si elles l’ont faite, n’en sont pas sorties dans une filière aboutissant normalement à leurs fonctions actuelles ;
  • nous constatons autour de nous que bien peu d’anciens de l’ENA ont des enfants sortis de cette même école, ou y postulant ; cette observation contredit la vision trop répandue d’une caste, laquelle devrait, comme toutes les castes, être héréditaire ; elle révèle aussi une certaine désaffection envers l’ENA, depuis une bonne vingtaine d’années ; et sous cette désaffection, une réticence envers l’État, à qui ses lourdeurs sont reprochées ; des sujets brillants, qui auraient pu sans peine être admis aux concours, ont préféré se tourner vers les affaires, ou parfois vers des métiers culturels ; ce mouvement n’affecte pas le nombre des candidats, mais n’est pas sans effets, semble-t-il, sur leur niveau.

          Ces données sont encore très peu connues du public et des médias. Inchangées depuis cinquante ans, les critiques émises, d’un point de vue social, envers l’ENA et la haute fonction publique résultent en grande partie de cette ignorance. Votre rapport devant sans doute être publié, il serait bon d’y éclairer davantage l’opinion sur ces sujets.

         L’adoption de mesures dissuasives, par exemple des quotas aux concours, ou la création d’une « École de guerre » que nous aborderons plus loin, ne pourrait qu’aggraver la désaffection.

          B/ Nous ne sommes pas favorables à la discrimination positive, pour deux raisons :

         1/ D’abord et surtout, elle serait contraire au principe de l’égalité républicaine.

           2/ Ensuite, aucun des critères auxquels on peut penser n’est suffisamment fiable :

  • l’impôt sur le revenu (des parents) continue hélas d’être assez largement fraudé dans notre pays ; si, au lieu de l’impôt payé, on retient le revenu fiscal de référence de ces parents, on évite certaines anomalies, mais on en introduit d’autres, du fait que les déductions fiscales, si justifiées soient-elles, ne sont pas prises en compte ; par exemple, le fils ou la fille d’un cadre supérieur qui possède et entretient un monument historique pourra, d’après le revenu de référence de ses parents, être étiqueté « gosse de riches », alors que le poids du monument rend ses parents plutôt pauvres ;
  • la « profession des parents » est trop imprécise ; le terme de commerçant, par exemple, peut recouvrir des réalités très variées ;
  • fixer un quota de boursiers reviendrait à confier le recrutement de la haute fonction publique, pour partie, à des fonctionnaires de l’Éducation nationale dont ce n’est pas la vocation, si estimables qu’ils soient, et dont les méthodes de travail sont mal connues de nous.

        C/ Alors, que faire pour rendre le recrutement plus social ?

       1/ Située au bout d’une longue chaîne de formations successives, l’ENA rénovée ne saurait à elle seule redresser tous les défauts de ce qui se trouve en amont d’elle. Beaucoup a déjà été fait pour les atténuer :

  • le dédoublement des classes dans les zones difficiles, excellente mesure, mais toute récente, et qui ne produira pas de résultats palpables avant quelque temps ;
  • l’effort consenti dans le domaine des bourses ;
  • les cours dispensés dans des lycées défavorisés par l’association « Réussir aujourd’hui », fondée par des anciens de l’ENA ;
  • l’admission directe à l’IEP de Paris d’élèves provenant de lycées défavorisés ; selon plusieurs témoignages, cette procédure a pu, dans certains cas, être détournée en raison de la présence, dans ces lycées, de rejetons de milieux aisés ; un correctif pourrait consister à prendre en compte, outre l’inscription dans tel lycée, l’adresse des parents ;
  • la part croissante des régions dans la formation aux emplois publics, qui n’est plus, tant s’en faut, l’apanage de la capitale.

         La meilleure solution consiste sans doute à persévérer dans ces différentes voies, et à accroître cet effort de longue haleine.

         2/ En outre, la préparation à l’ENA rénovée pourrait être rendue gratuite pour les enfants des classes moyennes dont les parents sont un peu trop aisés pour l’obtention d’une bourse, et qui ne bénéficient donc d’aucune facilité.

         3/ Les âges-limites fixés pour se présenter aux concours de l’ENA ont été supprimés en 2009. Un vieillissement en est résulté. Quand les promotions proches de la nôtre sont entrées à l’École, l’âge moyen des admis au concours externe était de 21 ou 22 ans. Aujourd’hui, il est de 25 ans. Pour le concours interne et le troisième concours, il atteint respectivement 33 ans et 36 ans.

         Deux d’entre nous se sont interrogés sur ce phénomène. Il n’est pas bon de débuter tard dans la vie, et d’un point de vue social, l’absence de limite d’âge favorise ceux qui ont les moyens d’enchaîner des formations successives. Le principe des trois concours étant supposé maintenu, ce qui nous paraîtrait judicieux, la limite d’âge serait rétablie pour le seul concours externe, et fixée par exemple à 24 ans.

          4/ La composition du jury du grand oral d’entrée devrait être modifiée pour le rendre plus proche de la société d’aujourd’hui. Il serait souhaitable d’y introduire des personnes franchement extérieures à la fonction publique. Ce changement ne serait pas sans incidences sur la sélection des candidats.

          II/ Que doit devenir la scolarité ?

         A/ La scolarité doit être sérieusement raccourcie au profit des stages, et repensée dans un sens plus pratique

          L’opinion, parmi nous et nos camarades de promotions proches, est quasi-unanime :

  • les stages sont enrichissants ; il faut les allonger et les diversifier (stages dans des mairies, dans des hôpitaux…) ;
  • la scolarité proprement dite, telle qu’on la conçoit actuellement, est inutile; elle ne fait que répéter ce qui a été appris avant le concours ; cette opinion vaut surtout pour les lauréats du concours externe, mais ceux des autres concours ont bénéficié eux aussi d’une solide préparation.

          Il faut donc renoncer à enseigner à l’ENA rénovée des matières déjà étudiées telles que le droit administratif, l’économie, les finances publiques, le droit social, les relations internationales.

          En revanche, l’ENA rénovée pourrait combler les lacunes des formations antérieures dans les domaines suivants : l’informatique (nécessaire à tous), la comptabilité (également nécessaire à tous, même dans les postes diplomatiques), le management, la gestion des ressources humaines, les relations sociales (distinguées du droit social), la déontologie, les techniques d’expression en public ou devant les médias, l’exploitation de la recherche sur l’efficacité des actions et services publics. Les cours de perfectionnement en langues seraient maintenus.

          Ces enseignements nouveaux ou linguistiques ne sauraient remplir une année, loin de là. La durée de la scolarité serait donc fortement réduite, ce qui permettrait de consacrer davantage de temps aux stages.

          Une objection possible consisterait à dire qu’une ENA ainsi conçue ne serait plus tout à fait une école, mais plutôt une organisatrice de stages. En réalité, elle aurait toujours largement de quoi s’occuper avec les préparations à l’ENA ou aux concours européens, qui constituent déjà une bonne part de son activité.

        B/ Nous sommes défavorables aux troncs communs

           Il a été suggéré d’instituer un an de tronc commun entre l’ENA et l’École Nationale de la Magistrature. Ou même entre les trois fonctions publiques, celles de l’État, des collectivités locales et des hôpitaux.

         Ce serait réinventer les Facultés de droit.

         Si l’actuelle scolarité de l’ENA se révèle inutile, c’est avant tout parce qu’elle est trop générale au regard des emplois variés qui attendent les élèves. Avec les troncs communs, l’enseignement serait encore plus général, encore plus inutile. On ferait perdre un an à tout le monde. Cette perspective ne manquerait pas de détourner de l’ENA nombre de candidats de valeur.

    

           III/ Maintien du classement de sortie ?

      Ce que nous venons de recommander au sujet de la scolarité remet en cause le classement de sortie, tel qu’il se pratique. Il ne nous paraît pas possible, en effet, d’organiser un classement équitable à partir seulement de notes de stages (ceux-ci variant d’un élève à un autre) et de notes de matières utiles mais périphériques comme l’informatique et la comptabilité.

          Nous écartons l’idée selon laquelle chaque administration pourrait « faire son marché » parmi les candidats reçus. Ce serait le retour à Balzac (Les Employés). La faveur politique deviendrait, pour chaque ministre, le critère dominant.

          Dès lors, un choix pourrait s’exercer entre deux solutions.

          1/ Renoncer au classement de sortie, le choix entre les postes étant alors effectué d’après les classements des trois concours d’entrée. Chaque année, avant l’ouverture de ces concours, l’administration annoncerait le détail des postes offerts à chacun des trois (externe, interne, troisième concours). Cette formule comporterait deux avantages :

  • elle serait plus honnête avec les candidats que la formule actuelle ; aujourd’hui, le candidat reçu sait qu’il va passer deux ans et demi à l’ENA, mais ignore ce qu’il deviendra ensuite ; avec la nouvelle formule, il connaîtrait d’emblée son poste ; si celui-ci ne lui convenait pas, il pourrait renoncer, recommencer l’année suivante, ou tenter sa chance dans une autre domaine ;
  • elle permettrait de répondre, en partie, aux critiques adressées aux grands corps ; en dosant les postes offerts à l’issue des trois concours, le ministère de la Fonction Publique s’assurerait que les grands corps ne sont pas accaparés par les lauréats du concours externe.

          Cette formule encourt cependant un reproche : les épreuves des concours  d’entrée sont essentiellement théoriques.

         2/Opérer un panachage entre le classement d’entrée et les formations ultérieures. Le classement de sortie résulterait :

  • pour moitié, des notes des concours d’entrée ;
  • pour l’autre moitié, des notes de stage, des notes d’informatique, de comptabilité et de langues, et surtout d’un « grand oral », révélateur des personnalités, qui ne porterait pas sur des connaissances générales, mais sur l’expérience que l’élève aurait tirée de ses stages.

          Cette formule serait un peu moins honnête que la première envers les candidats reçus aux concours, mais correspondrait mieux aux besoins des administrations.

           IV/ La suite des carrières

          Par l’effet :

  • de l’obligation de mobilité de deux ans (décret n° 2008-15 modifié du 4 janvier 2008), au terme desquels le fonctionnaire peut, en pratique, ne pas revenir dans son administration d’origine,
  • des tours extérieurs et du service extraordinaire,

la haute administration française est mobile – beaucoup plus, croyons-nous savoir, que celle des autres pays européens.

         C’est en gardant cette réalité à l’esprit qu’il faut examiner certaines propositions.

         A/ L’ « École de guerre » est une fausse bonne idée

       L’idée a été émise d’une « École de guerre », sur le mode militaire, où seraient admis, par concours, les fonctionnaires issus ou non de l’ENA qui souhaitent accéder aux plus hauts emplois de la fonction publique. Nous formulons trois objections.

  • L’analogie avec les carrières militaires est fallacieuse. Le « cornichon » entre à Saint-Cyr le plus souvent à bac+1, il en ressort à bac+3. La perspective de recevoir quinze ou vingt ans plus tard un complément d’enseignements théoriques n’a donc pour lui rien de dissuasif. Toute autre est la situation de l’énarque d’origine externe, qui sort de l’École en moyenne à bac+7, et qui n’a aucune envie de « remettre ça » à quarante ou quarante-cinq ans. À plus forte raison les lauréats du concours interne ou du troisième concours, qui sont plus âgés.
  • À l’armée, on prend un commandement, on s’interrompt, on prend un autre commandement. Les exigences des ministères sont différentes. Souvent, le fonctionnaire de centrale est engagé dans une action de longue haleine – réformer ceci ou cela. Il ne peut s’interrompre aisément. L’ « École de guerre » attirerait surtout ceux qui se sont mal intégrés à leur ministère et se sentent mal dans leur peau.
  • Enfin et surtout, l’« École de guerre » ne tarderait pas à apparaître comme une tromperie. Les postes de directeur d’administration centrale, d’ambassadeur, de préfet se trouvent à la discrétion du gouvernement, et nous imaginons mal que celui-ci y renonce. Les hauts fonctionnaires qui se seraient donné la peine de passer le concours de l’« École de guerre » et d’en suivre la scolarité verraient passer devant eux nombre de rivaux, fonctionnaires ou non, qui n’auraient pas pris ce soin et bénéficieraient de nominations discrétionnaires.

        Ces remarques ne constituent nullement une critique des formations militaires, qui sont bien adaptées à leur objet, mais difficiles à transposer. Les anciens de l’ENA ne sont pas les derniers à bénéficier des remarquables sessions de l’IHEDN. L’ENA rénovée pourrait peut-être en organiser de semblables. Mais elles ne devraient ni être obligatoires, ni ouvrir un droit à certains emplois.

        Au fond, les hauts fonctionnaires n’ont guère besoin de compléments théoriques. Ce dont ils ont besoin, pour mieux connaître les Français, c’est d’une variété d’expériences. Les stages de l’ENA rénovée, l’obligation de mobilité, les tours extérieurs et les services extraordinaires devraient normalement y suffire.

         B/ Les grands corps ne doivent pas être privés de leurs jeunes

         Le Conseil d’État, l’Inspection des Finances, la Cour des Comptes subsisteront sans doute, même si on change leurs noms, car leurs fonctions répondent à un besoin. L’idée a été émise de ne plus leur fournir de recrues à la sortie de l’ENA. Ces corps seraient alimentés en milieu de carrière :

  • ou bien par cette « École de guerre » que nous venons de critiquer ;
  • ou bien par une sélection sur dossiers, ce qui reviendrait à généraliser les tours extérieurs actuels, et, d’un point de vue d’indépendance, ne serait pas sans inconvénients.

         L’argument avancé est que pour contrôler ou censurer utilement les administrations, il faut d’abord y avoir travaillé. Cette thèse n’a qu’une valeur relative. Les jeunes énarques connaissent déjà l’administration par leurs stages ; ils la connaîtront encore mieux si nos suggestions concernant l’ENA rénovée sont suivies. Et surtout, ils ne travaillent pas seuls, mais sont encadrés par des anciens qui, eux, ont souvent une bonne connaissance du terrain.

         À notre sens, ces corps ne doivent pas être privés de leurs jeunes, qui abattent une grande partie de leur besogne, et sont pour beaucoup dans leur efficacité. Des corps constitués exclusivement de « sages » n’auraient pas la même utilité. Le besoin de jeunes n’est d’ailleurs nullement propre aux corps recrutés par la voie de l’ENA. La Cour de cassation, par exemple, dispose de conseillers référendaires qui y sont fort appréciés.

         Les suggestions que nous avons présentées plus haut pour remplacer l’actuel classement de sortie devraient tempérer les critiques adressées aux grands corps.

         C/ Le « pantouflage » ne doit pas nécessairement être combattu

         Le « pantouflage » (terme emprunté à Polytechnique) est bien mal nommé. L’énarque qui quitte la fonction publique pour aller dans une entreprise y trouve des concurrents, en particulier des anciens d’écoles de commerce, qui ne lui font grâce de rien. Il doit redoubler d’efforts pour prouver sa valeur.

        Le pantouflage a deux origines :

  • par une habitude historique, l’État recrute beaucoup de hauts fonctionnaires à la sortie de leurs études supérieures ; il n’est pas en mesure de leur assurer à tous une carrière à la hauteur de leurs ambitions légitimes ; nous connaissons de nombreux camarades de valeur qui, pour une raison ou pour une autre, se trouvent dans un « placard » ; certains ne reçoivent même pas d’affectation durant des années ; il est bon que l’excédent de hauts fonctionnaires soit reversé aux entreprises ou au barreau, plutôt que d’être stérilisé ;
  • en France, les directeurs d’administrations centrales sont nommés jeunes – beaucoup plus jeunes que dans d’autres pays européens où ce sont des postes de fin de carrière ; c’est une chance pour notre pays ; mais, quand l’intéressé a cessé de convenir au ministre, l’administration n’est pas toujours en mesure de lui offrir un emploi de repli satisfaisant ; il se tourne alors, tout naturellement, vers les entreprises.

        L’administration ne doit pas devenir une prison. Et si elle le devient, elle perdra ce qui lui reste de prestige.

       Si on veut vraiment réduire le pantouflage, il convient de réfléchir dans deux directions :

  • l’effectif des promotions de l’ENA vient de diminuer un peu, il est tombé aux environs de 80 ; faut-il encore abaisser le curseur d’un cran ?
  • les départs vers les collectivités territoriales et les hôpitaux, qui ont déjà lieu, mais à une petite échelle, pourraient être encouragés.

xxx

         La présente note, qui vous est destinée, sera parallèlement publiée sur notre site www.montesquieu-avec-nous.com, un site de l’honnête homme, ouvert à tous – sous la rubrique « Société ».

          Il accueille les opinions dissidentes, qui pourront vous être utiles elles aussi.

         Nous vous souhaitons beaucoup de succès dans votre tâche.

 

 

Oran, le massacre oublié

Par Jacques Warin 

Une mauvaise leçon d’histoire, à propos d’une émission de France 3, diffusée le jeudi 5 septembre 2019  à 23h.

 Sous ce titre accrocheur, les auteurs de l’émission prétendent faire la lumière sur un épisode malheureux de (la fin de) la guerre d’Algérie : le « pogrom » du 5 juillet 1962, au cours duquel plusieurs centaines de pieds- noirs ont trouvé la mort (le chiffre avancé oscille entre 500 et 700) du fait des exactions d’une foule (de musulmans) déchaînée. Oublié, cet épisode ? Sur le moment sans doute, les autorités (de chaque côté de la Méditerranée) ayant intérêt à le passer sous silence, et même dans les années qui suivent, puisque le premier livre qui ait été publié en France sur La Guerre d’Algérie, paru chez Fayard en 1971, et dû à la plume d’un excellent journaliste, Yves Courrière, n’en fait pas mention.

Il n’en demeure pas moins que, dès le début des années 1980, ces tristes événements ont fait l’objet de nombreux rappels et récits, étayés par des témoignages irréfutables. Le dernier en date est celui de Guy Pervillé, paru en 2014 sous le titre : Oran, leçon d’histoire sur un massacre, qui fait le point sur toutes les recherches entreprises, en France comme en Algérie, sur ce drame.

Les faits sont désormais connus. Dans la journée du jeudi 5 juillet 1962, date choisie par les Accords d’Évian pour la proclamation de l’indépendance de l’Algérie, après trois mois de « régime intérimaire », plusieurs centaines de nos compatriotes (tous des civils) ont été lâchement assassinés à Oran, et enterrés ensuite dans des fosses communes, sans que l’armée française, cantonnée dans ses casernes, ait eu la moindre volonté de faire cesser ce massacre (tous les témoignages concordent). Selon la thèse la plus courante, qui est reprise ici par les auteurs du documentaire, le gouvernement français, qui relevait du général de Gaulle, aurait sciemment laissé s’accomplir ce carnage pour ne pas mettre en péril les Accords d’Évian (entrés en vigueur le 19 mars 1962).

Faute de disposer d’archives prises sur le vif (les rares images recueillies pendant cette journée par une équipe de journalistes étrangers ayant été confisquées, puis détruites par les autorités algériennes), l’émission de France 3 se borne à présenter une série de témoignages, tous très émouvants, qui émanent, pour partie des descendants (pieds-noirs) des personnes disparues, et pour partie de jeunes appelés du contingent (entre temps devenus vieux). Tous racontent la même histoire : dans la matinée de ce fatal 5 juillet,  une foule musulmane incontrôlée (composée à la fois de civils et de militaires) s’est déversée, en principe pour célébrer l’Indépendance, dans le centre d’Oran, habité majoritairement par les « Européens » (on disait à l’époque « FSE » : Français de souche européenne). Ces derniers ont été, soit lynchés au hasard de leurs rencontres avec la foule, soit regroupés par des pseudo-responsables dans des lieux publics (salles de sport ou salles d ‘école) pour être ensuite massacrés systématiquement (on pense aux massacres de Septembre, à Paris, en 1792). Les faits ne sont pas contestables. Les témoignages sont unanimes : de la part des pieds-noirs, qui ont vu leurs parents enlevés ce jour-là et ne les ont jamais revus ensuite (ils en gardent, à l’âge adulte, une blessure irréparable) , mais aussi de la part des appelés du contingent, qui disent avoir entendu des coups de feu, des cris, des appels à l’aide, alors qu’ils avaient l’ordre formel de ne pas intervenir.

Ce qui, en revanche, n’est pas décrit, dans cette séquence télévisée d’une petite heure (est-ce faute de temps ?), c’est le climat qui avait prévalu à Oran dans les trois mois qui se sont écoulés entre le 19 mars (date de la signature des Accords d’Évian) et le 5 juillet (date de la proclamation de l’Indépendance). Ce fut, selon tous les témoins de cette époque (et je suis l’un d’entre eux), une véritable apocalypse : explosions, destructions, massacres collectifs (de musulmans surtout, mais aussi d’Européens suspectés de sympathie pour la rébellion) se sont succédé à un rythme infernal. Ils étaient le fait de l’OAS (« Organisation Armée Secrète »), qui regroupait les éléments extrémistes parmi les pieds-noirs hostiles aux Accords d’Évian et qui faisait régner la terreur à Alger comme à Oran, les deux grandes villes où elle était bien implantée, du fait de la présence d’une minorité européenne largement acquise à sa cause. La terrible explosion de haine et de violence qui a lieu le 5 juillet à Oran peut être interprétée comme une réaction (spontanée ou provoquée par des meneurs) à ces trois mois de terreur pendant lesquels l’OAS avait régné sans partage, à Alger comme à Oran.

On peut d’ailleurs se demander pourquoi les violences qui se sont exercées contre les Européens, à Oran, n’ont pas eu lieu, le même jour, dans la capitale. À cette question, que les journalistes de France 3 ne se posent pas, je crois pouvoir apporter un début de réponse. C’est qu’à Alger, au terme de ces deux mois de meurtres et d’attentats qui avaient déchiré les deux communautés, les extrémistes des deux bords – OAS et FLN –  sont parvenus, contre toute attente, à conclure une trêve, vers le 15 juin, qui se solda, le 23, par un accord en bonne et due forme, prévoyant l’arrêt immédiat des attentats et destructions et le retour à la « paix civile ». Ce sont les accords Mostefaï-Susini, conclus entre le chef du Département de l’Intérieur du Gouvernement Provisoire Intérimaire  et Jean-Jacques Susini, un jeune homme de trente ans, devenu le chef de l’OAS après l’arrestation de Salan (en avril 1962). Ces accords ne peuvent qu’avoir contribué au climat pacifique dans lequel se sont déroulées les manifestations populaires à Alger, le 5 juillet.

Ce qui s’est passé à Oran, en revanche, relève, selon toute vraisemblance, soit d’un désaccord entre les chefs locaux du FLN et les éléments de l’ALN infiltrés dans la ville depuis le début du mois, soit de l’impuissance des cadres algériens à maintenir une certaine discipline sur une foule en proie à des meneurs et des voyous. Mais de tout cela l’émission de France 3 ne dit mot. C’est à peine si elle fait, une seule fois au passage, référence à l’OAS.

Revenons maintenant au rôle qu’aurait joué l’armée française pendant cette journée tragique du 5 juillet à Oran. Ils étaient plus de 15 000 soldats, placés sous les ordres du Général Katz, commandant en chef de la région d’Oranie. L’attitude passive de nos forces résulte expressément de l’application des Accords d’Evian, lesquels stipulaient que, pendant toute la période intérimaire (19 mars-5 juillet), il ne devait plus y avoir d’opération militaire contre les forces adverses et que seules étaient autorisées des actions de légitime défense. Pour se justifier, le général Katz, qu’on ne voit pas dans le film (il est mort en 2001), mais qui a donné un interviou en 1992, déclara qu’il n ‘avait été mis au courant des exactions que « tard dans l’après-midi » et qu’ayant contacté le général de Gaulle, il avait reçu de lui l’ordre exprès de « ne pas bouger ». Vers cinq heures, toutefois, certains régiments ont fait une sortie et ont pu constater que toutes les violences avaient cessé. On peut d’ailleurs en inférer que, sans cette sortie  (tardive, il est vrai), il y aurait eu encore plus de victimes dans les rangs de la population européenne.

Le documentaire de France 3, plaidant uniquement à charge, s’acharne à souligner les responsabilités françaises, en incriminant d’abord le général Katz, pour son silence et pour son inaction, puis le général de Gaulle, qui lui aurait donné l’ordre de « ne pas bouger ». Mais il y a plus grave et, même, disons-le, malhonnêteté dans cette présentation des faits. Les documentaristes prétendent avoir retrouvé « un grand témoin » de ces événements, qu’ils présentent comme « l’adjoint du général Katz » (c’est le sous-titre de l’image). Outre le fait qu’il est absurde de faire parler de nos jours  l’un quelconque des adjoints du général Katz (ils seraient tous hors d’âge), j’ai personnellement identifié l’octogénaire présenté sous ce titre accrocheur, avec son nom à l’écran : Thierry Godechot. Ce personnage n’est autre qu’un de mes camarades de promotion ; il exerçait à l’époque (en 1962), avec le grade de sergent, les fonctions de secrétaire du général Katz. Adjoint ou secrétaire, ce n’est pas la même chose !

Au demeurant, les informations qu’il donne dans cet interviou ne sont pas dénuées d’intérêt, d’autant plus qu’il s’appuie sur son « Journal » pour les authentifier. Selon lui, le général Katz se serait borné à faire (vers 13h) une reconnaissance au-dessus de la ville en hélicoptère et n’aurait, pendant cette tournée, rien vu d’alarmant. Ce qui malheureusement est plus grave, c’est que, incité par son interlocuteur à lire une autre page de son « Journal » (qu’il a sur ses genoux pendant l’entretien), Thierry Godechot résume la journée en disant qu’au fond « tout s’est bien passé » (sic), même si « les pieds-noirs ont eu leur petit massacre » (sous-entendu : ils l’ont bien mérité). De telles expressions, évidemment privées de leur contexte, prennent à l’antenne une résonance bizarre (plutôt qu’atroce). Que pouvait savoir, en effet, et penser, au soir du 5 juillet 1962, ce jeune appelé du sort des pieds-noirs, dont il avait vu, dans les trois mois précédents, les principaux meneurs multiplier les exactions contre les musulmans, les insultes envers les forces chargées du maintien de l’ordre et les appels à l’insurrection contre le pouvoir civil ?  On pourra juger le témoignage de celui qui est présenté abusivement comme « l’adjoint du général Katz » comme nul et non avenu.

C’est en somme une bien curieuse « leçon d’Histoire » qu’a prétendu nous donner le documentaire de France 3. A travers des témoignages irréfutables, qui traduisent la détresse d’enfants ayant perdu leurs parents ou le remords de jeunes soldats du contingent impuissants à leur porter secours, les journalistes auteurs de l’émission ( Georges-Marc Benamou et Jean-Charles Deniau) croient devoir se comporter comme des juges, livrant des  responsables  à la vindicte publique, sans chercher à rendre compte ni du climat de l’ époque, ni de la signification d’ événements qui se situent dans la ligne de toute une série d’autres exactions ayant mené, en moins de trois mois, l’Algérie au bord du gouffre.

Quant au rôle exact joué dans cette tragédie par le général de Gaulle, on peut, à partir de ces différents éléments, tenter de le redéfinir. Prévenu en temps utile par Katz de ce qui se passe à Oran, le chef de l’État lui demande de « ne pas bouger ». Et le général Katz de conclure : « Une fois de plus, j’ai obéi ! » (dans son interviou de 1992). La décision de son interlocuteur s’explique par le fait que, dans les trois jours qui se sont écoulés entre le référendum algérien du 2 juillet et la Fête de l’Indépendance du 5 juillet, les éléments de l’ALN cantonnés à la frontière marocaine (environ 20 000 hommes) ont investi tout l’Ouest algérien et se sont infiltrés dans la grande ville, dont ils contrôlent déjà les faubourgs. Ce que veut éviter à tout prix le Général, c’est une confrontation de grande ampleur entre les forces armées algériennes, qui n’ont pas encore combattu et se verraient bien faire une démonstration de dernière heure, et ce qui reste de l’Armée française à Oran (15 000 hommes), qui serait tenté par un « baroud d’honneur ». D’autant plus qu’une troisième armée pourrait se mettre de la partie : il s’agit de la Force Locale (60 000 hommes), prévue par les accords d’Évian, dont certains éléments sont stationnés à Oran, et dont personne ne peut imaginer de quel côté elle va pencher.  À aucun moment cette question, pas plus que beaucoup d’autres, n’a été abordée dans l’émission.

PS :   Si l’auteur de ces lignes n’a pas vécu lui-même les événements du 5 juillet, il peut apporter son témoignage sur l’extrême tension qui régnait à Oran à la même époque. Ayant passé un an comme aspirant dans une unité combattante dans l’Ouarsenis, il se trouvait à Oran entre le 15 et le 17 mai 1962 (date de son retour définitif en métropole). Durant la seule après-midi du 16 mai, alors qu’il parcourait la ville à pied (et, bien sûr, en uniforme),  il a assisté à l’exécution de plusieurs musulmans, choisis au hasard parmi les passants, par des commandos de civils en voiture (qui ne pouvaient être que des éléments de l’OAS).

Ces exactions avaient évidemment pour objectif de terroriser la population locale afin de rendre, à l’avenir, toute « cohabitation » impossible. C’est ce que le journaliste Yves Courrière  appelle avec justesse, dans le dernier des quatre volumes qu’il a consacrés à La Guerre d’Algérie, « les feux du désespoir ». C’est sous le même registre qu’on peut classer le massacre d’Oran,  point d’orgue de toute une série d’exactions imputables, en cette sinistre année 1962, aux deux parties (OAS et FLN), qui étaient engagées dans une lutte fratricide.

Vers le monde de 2050

Un livre de Michel Camdessus, lu par Nicolas Saudray – août 2019

          Je suis impardonnable. J’ai laissé passer le dernier livre de Michel Camdessus sans en rendre compte, alors qu’il traite de questions absolument fondamentales. Mais mieux vaut tard que jamais, d’autant que l’ouvrage n’a rien perdu de son actualité – même si les gesticulations de Donald Trump retardent d’un ou deux lustres la mise en œuvre de certaines suggestions.

         Michel Camdessus a suivi un parcours d’excellence : directeur du Trésor, gouverneur de la Banque de France, directeur général du FMI. Il participe aujourd’hui à des groupes de réflexion de haut niveau sur l’avenir économique du monde. Le livre d’aujourd’hui est le fruit des ces travaux. Il s’appuie sur un ouvrage plus volumineux publié en 2016 par vingt-six experts, y compris  l’auteur, et dont le titre dit l’ambition : The World in 2050 – Striving for a More Just, Prosperous and Harmonious Global Community.

         Le livre de Michel Camdessus débute par un rappel des améliorations spectaculaires obtenues au cours de la période récente, malgré la progression de la population mondiale qui aurait pu les empêcher. Voici les plus marquantes :

  • la proportion des personnes vivant dans la pauvreté absolue (moins de 1,90 $ constants par jour) est passée de 52 % en 1981 à moins de 10 % en 2015 ;  je me demande toutefois si ces chiffres ne sont pas quelque peu faussés par la réduction relative de la production autoconsommée ; en effet celle-ci (nourriture, habillement), caractéristique des zones rurales des pays émergents, est évaluée à des prix fictifs assez bas ; or aujourd’hui, une partie importante des habitants de ces pays vit en ville, et consomme à peu près la même chose que les campagnards, mais cette consommation est évaluée aux prix du marché, plus élevés ; en outre, la progression du PIB par tête est en partie compensée par une dégradation de la qualité de la vie, non prise en compte pas les comptabilités nationales (allongement des temps de trajet, difficultés de l’existence dans les grandes agglomérations du tiers monde, bidonvilles) ;
  • plus claire est l’amélioration de la longévité moyenne (52 ans en 1960, 71 ans en 2015) et du niveau d’instruction.

        Ces résultats incitent Michel Camdessus à l’optimisme pour l’avenir. Mais  les arbres ne montent pas jusqu’au ciel.

          Un défi démographique devra être relevé. À cet égard, l’horizon 2100 me paraît plus significatif que celui de 2050, car les prévisions ont été corrigées en hausse : la population mondiale devrait continuer de croître jusqu’à la fin de ce siècle, et atteindre un chiffre de 11,2 Mds, contre les 7,5 Mds actuels, soit une progression de moitié – alors que les parties utiles de la surface terrestre nous semblent déjà congestionnées.  Michel Camdessus a surtout examiné le cas de l’Afrique (blanche et noire), qui, partant de 1,2 Md d’habitants, en aurait alors 4,4 Mds, soit 40 % de la population mondiale (hors migrations). J’ajoute que sa situation sera rendue encore plus critique par la progression prévue de la sécheresse dans la zone sahélienne.

          Il faut aussi s’intéresser aux deltas d’Asie, où la natalité est moindre, mais qui sont déjà surpeuplés. La montée des mers, et donc de la salinité, les rendra pour partie impropres à la culture.

          Michel Camdessus espère que le problème démographique de l’Afrique sera résolu, d’un côté par le développement économique de ce continent, de l’autre par une migration (de masse) vers l’Europe. Ces perspectives sont transposables, sur une moindre échelle, à une partie de l’Asie et de l’Amérique latine ; leurs excédents de population auront tendance à migrer, respectivement,  vers l’Australie et l’Amérique du Nord.

         L’industrialisation des pays émergents peut être facilitée par l’énergie solaire. Mais je rappelle que celle-ci est intermittente (pas de production la nuit, peu de production par temps couvert) et que nous ne disposons, pour l’heure, d’aucun procédé de stockage de l’énergie rentable à grande échelle.

          En tout cas, le développement économique de ces pays requiert de très importants moyens financiers. Michel Camdessus souligne cette contrainte et avance, si je compte bien, quatre possibilités, d’inégale importance :

  • la suppression des subventions aux carburants accordées à leurs consommateurs par nombre de pays pauvres ; ces « aides » nuisent à la planète, ne bénéficient, contrairement à toute logique, qu’aux classes aisées des  pays concernés, et se traduisent par une perte sensible pour les États, alors qu’ils sont impécunieux ; je m’étonne que la suppression de ces avantages indus n’ait pas encore été exigée par les prêteurs internationaux ;
  • la révision des prix de transfert qui permettent trop souvent aux opérateurs des groupes internationaux de localiser dans des paradis fiscaux l’essentiel de leurs profits, laissant peu de chose dans les pays dont ils ont extrait des matières premières ; c’est une question bien connue des spécialistes fiscaux, mais ardue, et dont le traitement exige, à mon sens, une détermination sans faille de l’ONU ou, à défaut, de l’OCDE ;
  • une aide financière publique accrue des pays occidentaux, dont la plupart, ces derniers temps, n’ont pas tenu leurs promesses ; l’ancien gouverneur nous rappelle que la France s’était engagée à y affecter 0,7 % de son PIB, et ne se trouve aujourd’hui qu’à mi-chemin ; mais l’heure paraît peu favorable à l’effort, car presque tous les pays occidentaux se débattent dans des problèmes intérieurs ;
  • rendre les finances (privées) servantes de l’économie ; beau programme, sauf que les banques, car il s’agit essentiellement d’elles, doivent équilibrer leurs comptes et rémunérer leurs actionnaires ; le maintien, sans doute durable, de taux d’intérêt très bas réduit leur marge de manœuvre ;
  • transformer le FMI en une banque centrale, émettrice d’une monnaie mondiale ; bien que Michel Camdessus s’en défende, n’est-ce pas vouloir financer l’ancien tiers monde par une forme moderne de la planche à billets ?

          Dès lors, je ne suis nullement certain que la mobilisation des moyens financiers acceptables permette de développer suffisamment les pays en cause, et donc d’éviter des migrations de masse.

          Venons-en donc à celles-ci. Michel Camdessus les justifie par le déclin démographique de l’Europe. Selon les prévisions officielles, ce continent aura perdu hors migrations, d’ici à 2100, une centaine de millions d’habitants. Mais c’est peu au regard des 3,2 milliards d’habitants supplémentaires de l’Afrique, qui seront enclins à se déverser à l’extérieur.

          J’ouvre ici une parenthèse pour la France, dont la situation diffère de celle de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne. Nous ne sommes tombés que tout récemment en-dessous du seuil de remplacement des générations. L’immigration en France ne sera nécessaire que dans une quinzaine d’années pour éviter une baisse de la population active (à supposer que les immigrants trouvent un emploi).

          Il ne suffit pas, en effet, de laisser entrer ces migrants. Il faut aussi les loger (alors qu’une bonne partie des Français de souche sont mal logés) et les former (alors qu’une bonne partie des Français de souche sont mal formés). L’économie demandera de moins en moins de travailleurs non qualifiés.

         Michel Camdessus rejette la thèse suivant laquelle les travailleurs immigrants prendraient la place des autochtones. Il se réfère à des études tendant à montrer que l’immigration augmente le PIB. Résultat attendu puisque, dans les pays en cause, la population active s’est accrue. Mais il s’agit du PIB global. Nous pouvons craindre qu’en cas d’immigration massive, le PIB par tête ne se réduise.

          Michel Camdessus ne croit pas non plus que l’immigration, même  massive, menacerait l’identité nationale. Rappelons quand même que les migrants potentiels, s’ajoutant aux migrants déjà installés, sont en majorité musulmans. Il faut tenir compte aussi des disparités géographiques probables. Si dans quelque temps notre pays compte par exemple un tiers d’habitants, blancs ou noirs, d’origine africaine, ceux-ci seront largement majoritaires en région parisienne, où les nouveaux venus ont tendance à se concentrer. La France ne sera plus la France.

          Ces remarques s’appliquent aussi, en moins dramatique, aux migrations qui proviendraient d’Asie et d’Amérique latine, vers des destinations non européennes. La Chine se situe, me semble-t-il, à part : sa population va diminuer par l’effet de la politique de l’enfant unique (que les ménages chinois continuent de respecter assez largement dans les faits), mais elle aura sans doute à recaser bon nombre d’habitants de ses deltas pollués par le sel marin. Elle connaîtra donc des migrations intérieures plutôt qu’une immigration. Cela ne la dispensera évidemment pas de faire face à la perte d’une partie des récoltes desdits deltas.

          Quoi qu’il en soit, tous les lecteurs pourront être d’accord avec la conclusion économique de Michel Camdessus : si les prévisions démographiques se réalisent, et si les habitants des pays émergents exigent un niveau de vie de type européen, il en résultera une ponction insupportable sur les ressources de la planète (eau dont la pénurie menace déjà, métaux rares, terres rares…)

          Comment conjurer cette tragédie ? Michel Camdessus estime que les habitants des pays développés doivent réduire leur consommation, cessant ainsi de donner le mauvais exemple. Or ils n’en prennent pas le chemin. Les Gilets jaunes, dont le mouvement est postérieur à la parution du livre, ont placé le pouvoir d’achat au premier rang de leurs revendications – et la majorité de la population française, à l’origine, les a soutenus. Les écologistes se gardent bien d’afficher leur doctrine de la décroissance durant les campagnes électorales, car elle leur vaudrait une défaite cuisante. Le discours officiel français a rarement été aussi plein d’appels à la croissance.

          Force est donc, à mon sens, d’en revenir à la cause principale du problème posé : le maintien d’une forte fécondité dans nombre de pays émergents ou candidats à l’émergence. Aux dernières nouvelles, le Niger, champion du monde, compte 7,2 naissances (viables) par femme ; la Somalie, 6,3 ; le Congo-Kinshasa et le Mali, 6,1 ; le Tchad, 5,9 ; le Burundi et l’Angola, 5,7… Ces chiffres ne baissent pas, ou guère. Inconsciemment, les mères de famille de ces pays tirent des traites sur la communauté mondiale. À titre de comparaison, l’Inde n’en est plus qu’à 2,3, la France, qu’à 1,96, et la Chine, qu’à 1,6.

          Cette cause principale d’une consommation croissante, le discours écologiste la néglige. Il est centré sur les émissions de gaz à effet de serre – donc sur des conséquences et non sur une cause. Ces émissions sont au demeurant le prétexte d’une politique absurde, le développement de l’éolien qui, dans le cas de la France, ne sert en rien la cause du climat, bien au contraire [1]. Aucune réduction sensible des gaz à effet de serre ne pourra être obtenue si la population de la planète continue de progresser au rythme prévu.

          Sur ce sujet, Michel Camdessus, sans doute par un scrupule chrétien, se montre très discret. Il pense qu’une meilleure éducation des femmes fera baisser la natalité. Encore faut-il que l’enseignement, dans les régions concernées, traite le sujet en toute clarté. Elles aussi, les institutions internationales se sont faites discrètes, par crainte d’être accusées de néo-colonialisme ou d’offenses à l’islam. Dans les années 1950 et 1960, la programmation familiale dans ce qu’on appelait alors le tiers monde faisait l’objet de recommandations occidentales quasi-quotidiennes. Aujourd’hui, on n’en entend presque plus parler.

          Je me permets de proposer que toute aide multilatérale ou bilatérale à un pays à forte natalité soit désormais subordonnée à des engagements précis de celui-ci en matière de programmation familiale (enseignement, dispensaires…), et que le respect de ces engagements donne lieu à contrôle.

          À sa conclusion économique, Michel Camdessus associe une conclusion philosophique. Elle part d’un constat : notre civilisation mondialisante ne propose pas d’autre objectif aux humains que de produire plus pour consommer plus. C’est lamentable, en effet. Où trouver un autre idéal ?

        Les écologistes ont le leur, préserver la planète. Il s’agit hélas d’un idéal négatif : toujours se restreindre, toujours s’infliger de nouvelles contraintes. Ce n’est pas avec cela qu’on motivera les masses. Greta Thunberg ne remplacera pas Jésus-Christ.

        S’appuyant, entre autres, sur le pape François, Michel Camdessus suggère une civilisation de la solidarité. L’idée est sympathique. Mais attention. Même si on parvient à persuader les bonnes gens de la nécessité d’une décroissance, la société décroissante devra continuer d’innover – ne serait-ce que pour dépenser moins d’énergie et de matières premières en vue d’une production donnée. Au-delà d’un certain degré, la solidarité (impôts, cotisations sociales) est un facteur d’immobilité. Les innovateurs ne seraient plus récompensés. Le parasitisme serait encouragé. L’extension de l’État-providence à l’ensemble de la planète risquerait fort de produire une humanité veule et décadente.

          Peut-être n’aurons-nous plus de civilisation cohérente. Peut-être sommes-nous déjà sorti de ce vieux modèle, en voie d’être remplacé par un magma de concepts contradictoires. Il importe, me semble-t-il, que l’Occident à demi déchu préserve ce qui a fait sa force, et permis les progrès mondiaux des deux derniers siècles : le goût et la liberté d’entreprendre. À condition, bien sûr, que cette liberté ne s’exerce plus au détriment de la planète.

Le livre
Michel Camdessus, Vers le monde de 2050, Fayard 2017, 250 pages, 16 €.

La référence sur laquelle il s’appuie
The World in 2050 – Striving for a More Just, Prosperous, Harmonious Global Community, Oxford University Press 2016. Ouvrage de 26 experts de haut niveau dont les Français Michel Camdessus, Pascal Lamy et Gérard Payen.

[1] Voir la rubrique Ecologie du site Montesquieu.

Trois romans de Maupassant

Par Nicolas Saudray

          Guy de Maupassant est surtout connu comme auteur de nouvelles. Il les publiait dans les journaux, moyennant un bon prix. Pourquoi les périodiques ont-ils aujourd’hui délaissé ce genre qui leur convenait si bien ?

          Mais ce n’était qu’une des faces de l’écrivain. Son talent du romancier ne le cédait en rien à son talent de nouvelliste. Il lui permettait de captiver ses lecteurs, après les voir giflés par ses textes brefs.

          Maupassant a laissé le souvenir d’un viveur brutal et bravache, incapable d’amour, peu sympathique. Un mufle, disait-on à l’époque. Plus précisément, il a déclaré avoir aimé un seul homme dans sa vie, Flaubert. Mais ce grand sportif misanthrope s’est jeté à l’eau plusieurs fois pour sauver des personnes qui allaient se noyer. Il a aidé les membres de sa famille tombés dans le besoin – même son père qui s’était mal conduit, même son très décevant frère. Il est adoré de ses domestiques. Il manifeste sa compassion pour des enfants (le petit Marius d’Une Vie, la petite Roque d’une sombre nouvelle…). Il plaint le sort malheureux des bêtes, notamment dans un passage d’Une Vie où l’on voit un abbé furieux piétiner une portée de chiots, et dans six nouvelles au moins : Histoire d’un chien (ou plutôt d’une chienne), Mademoiselle Cocotte (variante de la précédente), Après (la mort du chien Sam), Coco (histoire d’un vieux cheval), L’Âne (histoire d’un Aliboron martyrisé) et la Chasse aux guillemots (des oiseaux marins). Tous sont des victimes de cet être fondamentalement malfaisant, le mâle humain adulte.

          Aussi Maupassant ne croit-il pas à l’amour réciproque entre un homme et une femme. Exception : deux Russes qui ont fait connaissance dans un wagon de chemin de fer (nouvelle intitulée En voyage), et qui, depuis, s’aiment sans jamais se voir, à Menton. Les habitants les traitent de toqués.

          De même, Maupassant rejette le nationalisme. Les paysans, observe-t-il, n’ont guère les haines patriotiques ; cela n’appartient qu’aux classes supérieures (nouvelle intitulée La Mère Sauvage). Les paysans, insiste-t-il, ont fourni l’essentiel de la chair à canon, en 1870. L’impitoyable nouvelle Saint-Antoine raconte le meurtre d’un soldat « prussien » par un vieux paysan cauchois. Mais cela n’a rien d’une immolation patriotique. Il s’agit d’une querelle d’ivrognes. Le meurtrier cache le cadavre au fond de son tas de fumier. Un autre habitant du lieu, innocent, est fusillé à sa place.

          Maupassant se défie de la politique, jeu qui lui paraît peu honorable.  Dans sa longue nouvelle Les Dimanches d’un bourgeois de Paris, après avoir appâté le lecteur par une réjouissante caricature de ses anciens collègues de bureau, il fait défiler les doctrines des partis et les exécute une à une – y compris les revendications féministes, alors qu’elles se situent dans la logique de son œuvre. Un autre nouvelle, Un Coup d’État, ridiculise un notable républicain qui tente de s’emparer de la mairie de son village en septembre 1870, malgré le désintérêt des paysans.

          Cela dit, le quasi-anarchiste est aussi un maniaque de la propreté. Que de remarques sur des draps douteux ou sur des redingotes tachées !  À rapprocher d’une lettre de 1881 à l’une de ses maîtresses d’alors, surnommée Gisèle d’Estoc : Le coudoiement de la foule m’exaspère, son odeur me répugne.  

          Était-il le fils de Flaubert ? Le bruit en a couru. Les deux familles se connaissaient, et il était tentant d’établir un lien filial entre les deux plus normands des écrivains. L’étude des dates de la gestation et donc de la conception du futur Guy n’est pas décisive. Mais une lettre adressée à Flaubert le  16 mars 1866 par la mère de Maupassant lève les doutes : J’ai deux enfants…L’aîné est presque trop mûr pour ses quinze ans… S‘il avait été le fils de Gustave, elle se serait exprimée tout autrement.

          À cette occasion, j’observe que ces deux auteurs si normands par leurs œuvres et leur vie ne l’étaient qu’à demi par leurs origines. Le père de Flaubert, médecin-chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen, arrivait de Nogent-sur-Seine (Aube), où se déroule une partie du roman L’Éducation sentimentale ; en revanche, son épouse venait de Pont-L’Évêque. De même, les Maupassant étaient lorrains, mais la mère de l’écrivain était née Le Poittevin, d’une famille de petits notables du Cotentin.

          En ligne paternelle, notre Guy descend d’un juriste anobli deux fois au XVIIIe siècle, la première par l’empereur germanique, pour services rendus, la seconde, en France, par l’achat d’une charge de secrétaire du roi. Noblesse modeste, sans titre, et dont l’héritier fait peu de cas. D’ailleurs, sa grand-mère maternelle se nomme Aglaé Pluchard.

          Guy naît en 1850, comme Pierre Loti qui vivra beaucoup plus vieux.  Ses parents s’étant séparés de bonne heure, il est élevé par sa mère dans une villa d’Étretat – lieu de villégiature alors apprécié des artistes parisiens. Il court sur les falaises, participe aux pêches, joue avec les gamins du cru ; ce sont les années les plus heureuses de son existence. Puis il est mis au petit séminaire d’Yvetot, dont il sort athée et quelque peu anticlérical. Il commence des études de droit, interrompues par la guerre de 1870 – à laquelle il figure en qualité d’artilleur (il manque d’être fait prisonnier). Quelques nouvelles, parmi les mieux frappées, rendent compte de cette période piteuse. Au retour, le jeune homme est témoin de la Commune de Paris. Cette fois, pas de nouvelles, car elles auraient été trop pénibles.

          N’ayant pas les rentes dont jouit un Flaubert, Maupassant doit se faire employé de ministère. Mais dès que les revenus de ses nouvelles publiées par les journaux le permettent, il quitte le service public. Il gagne alors beaucoup d’argent et en dépense autant.

         Chaque semaine, en effet, il rédige deux chroniques ou nouvelles (qu’il appelle contes). L’essentiel est publié dans deux quotidiens de tendances opposées, Le Gaulois, monarchiste et mondain, dirigé par le pétulant Arthur Meyer qui est juif, et le Gil Blas, républicain, bohème et volontiers grivois – ce qui convient parfaitement à notre Guy. Le lectorat de ces feuilles ne saurait être qualifié de populaire. Le grand public, celui du Journal ou du Matin, aurait-il accepté de se reconnaître en ce miroir que lui tend le nouvelliste ?

         Dès qu’un nombre suffisant de « contes » a été publié au jour le jour, ils sont recueillis en un volume et vendus avec succès en librairie.

          Parallèlement, Maupassant trouve le temps d’écrire des romans, qui           révèlent une sensibilité très fine. Mon propos se limitera aux trois qui m’ont semblé les meilleurs.

          Une Vie (1883)

          Des six volumes romanesques publiés, Une Vie est le premier par ordre chronologique, et le seul à conserver un peu de notoriété aujourd’hui.

          Le modèle de Madame Bovary s’impose à l’esprit. Mais, malgré la magie de Flaubert, nous n’arrivons pas à nous attacher à sa malheureuse héroïne ; elle est vraiment trop bête. Au contraire, la Jeanne Le Perthuis des Vauds que  Maupassant met en scène n’a rien à se reprocher. Elle est tout simplement victime de la goujaterie de deux hommes, son mari puis son fils. Son destin mélancolique est celui qu’ont vécu maintes représentantes de la petite aristocratie provinciale de l’époque – ce milieu dont l’auteur provenait plus ou moins et qu’il décrit d’une phrase lapidaire : C’étaient de ces gens à étiquette dont l’esprit, les sentiments et les paroles semblent toujours sur des échasses.

          Le roman contient une scène cruelle et même sadique, que peu d’auteurs  auraient osé imaginer. Le mari volage de Jeanne donne rendez-vous à sa maîtresse dans l’une de ces petites cabanes de bergers à roulettes qu’on trouve en haut des falaises du pays de Caux. L’époux trompé de la maîtresse a eu vent de l’affaire. Il arrive en tapinois et pousse la roulotte, laquelle dévale une pente et va s’écraser dans un ravin, avec ses deux occupants. Voilà Jeanne veuve, sans s’y être préparée le moins du monde.

          Reste son fils. Mais elle ne perd rien pour attendre, dans la demi-solitude de son petit château normand.

          Ce livre lancinant, Maupassant l’a tiré de sa propre jeunesse, en prenant néanmoins ses distances. La mère de Maupassant présentait quelques traits de Jeanne ; c’était en revanche une femme active, qui ne se laissait pas opprimer. Le père de Maupassant ressemble au mari volage prisonnier de la roulotte de la mort ; sa correspondance avec son fils Guy témoigne toutefois de relations affectueuses. Quant au triste fils cadet issu de ce couple mal assorti, Hervé de Maupassant, toujours impécunieux, c’est à l’évidence le modèle de celui qui ravage les années tardives de Jeanne.

          L’auteur profite de l’occasion pour étaler sa phobie des grossesses et des accouchements. Jeune, il a lu Schopenhauer, qui l’a marqué. Si on les écoutait, le philosophe allemand et lui-même, l’humanité aurait bientôt disparu. Le refus de Maupassant vient d’ailleurs de plus loin que d’une discussion intellectuelle ; il est physique. Cela ne l’a pas empêché d’engendrer trois petits bâtards – non reconnus alors que rien n’y fait obstacle, puisqu’il n’est pas marié.

          Durant ces péripéties, la plume du romancier demeure souveraine, comme en ce couplet sur le soleil couchant. Cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la mer, fiancée monstrueuse, attendait l’amant de feu qui descendait vers elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par le désir de leur embrassement. Il la joignit ; et, peu à peu, elle le dévora. Romantique, non ?  

          Une Vie se situe au niveau des meilleurs Balzac et des meilleurs Stendhal. Elle s’en distingue par un fond de désespoir, que l’auteur atténue in extremis en permettant à Jeanne de recueillir une petite fille – d’où une nouvelle raison de vivre, pour cette femme si marquée par l’existence.

          Bel-Ami (1885)

          Avec le roman suivant, Maupassant entend nous montrer le triomphe d’une canaille. Le portrait placé en tête notifie cette intention au lecteur, pour éviter toute méprise : Grand, bien fait, blond, d’un blond châtain vaguement roussi, avec une moustache retroussée, qui semblait mousser sur sa lèvre, des yeux bleus, clairs, troués d’une pupille toute petite, des cheveux frisés naturellement, séparés par une raie au milieu du crâne, il ressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires.

          Ce personnage ne sort pas tout à fait de rien : fils d’un cabaretier des environs de Rouen, il est quand même allé au collège, mais a été recalé à son bac. Il a alors opté pour l’armée d’Afrique, en qualité de sous-officier. L’auteur, qui a été l’envoyé spécial d’un journal en Algérie, et a critiqué les méthodes de pacification, prend soin de nous informer que ce Bel-Ami s’est conduit de façon brutale et malhonnête envers les Arabes.

          Lassé de l’armée, monté à Paris, il veut maintenant se convertir au journalisme, malgré son absence de don pour la rédaction. Qu’à cela ne tienne ! Il arrivera par les femmes. Il jongle avec les maîtresses. L’ascension de Bel-Ami est l’occasion d’une caricature féroce de la presse de l’époque, que Maupassant connaît bien : vénale, répandant de fausses nouvelles pour favoriser des coups de Bourse… Dommage que le temps des emprunts russes ne soit pas encore arrivé. Il aurait fourni au romancier l’occasion de stigmatiser la quasi-totalité de la presse parisienne, bénéficiaire de subsides de Pétersbourg pour faciliter le placement des titres.

          Un des nouveaux amis de l’aventurier, bien placé et assez aisé, meurt de maladie. Le jour même de cette mort, l’intéressé demande la veuve en mariage, et l’obtient. Quelque temps après, un parti plus intéressant se présente à lui. Il se débarrasse alors de son épouse en faisant constater par un commissaire de police un adultère qu’il soupçonnait et tolérait depuis des mois. Maupassant s’est délecté en décrivant l’amant – un ministre ! – entortillé tout nu dans les draps, et  forcé à se lever par le commissaire.

          Le beau parti que Bel-Ami guigne n’est autre que la fille du propriétaire de son journal, un riche financier. Déjà, il a séduit la mère. Sensible à son physique de bellâtre et à ses manières enjôleuses, la petite ne demande qu’à se laisser passer la bague au doigt. Les parents refusent, car le solliciteur n’a pas de fortune, et n’occupe pas encore une position éminente. Sans hésiter, Bel-Ami enlève la petite avec son consentement. La voilà compromise ; papa et maman ne peuvent plus refuser l’union. Quel jongleur !

          L’aventurier, que tout le monde appelle par son surnom, Bel-Ami, avait eu la bonne idée de n’enregistrer son mariage précédent qu’à la mairie. Il peut donc épouser sa donzelle à l’église, en l’occurrence celle de la Madeleine, alors la plus élégante de Paris. Une noce à tout casser ! Déjà, il se voit député et ministre. Cela ne l’empêche pas de répondre, durant la cérémonie, au clin d’œil d’une ancienne maîtresse. Ils ne vont pas tarder à reprendre leurs relations.

          Comme la plupart des ouvrages de Maupassant, celui-ci se recommande par sa justesse d’expression, par son art de faire mouche. Elle s’aperçut que la nuit venait et sonna pour les lampes, tout en écoutant la causerie qui coulait comme un ruisseau de guimauve. Ou encore ceci : Février touchait à sa fin. On commençait à sentir la violette dans les rues en passant le matin auprès des voitures traînées par les marchandes de fleurs.  Les leçons de Flaubert ont produit leurs fruits, et l’élève y ajoute quelque chose de plus leste ; une élection académique est qualifiée de jeu de la mort et des quarante vieillards.

          Dans Une Vie, on trouvait des personnages sympathiques – Jeanne et ses parents. La limite de Bel-Ami, c’est qu’on n’y rencontre personne à qui s’attacher. Les hommes sont des arrivistes ou des spéculateurs. Les femmes, des intrigantes – sauf une, longtemps pieuse, et que les manigances de Bel-Ami ont rendue folle.

          Maupassant a consciencieusement condamné son « héros , sans prononcer de réquisitoire, par le simple exposé de ses manœuvres. Mais force est de constater que Bel-Ami le fascine, et qu’il s’incarne à moitié en lui. Il se réjouit avec lui de ses conquêtes féminines, et du bon tour joué au propriétaire du journal. Aveu de cette complaisance : le nom du navire de plaisance acheté avec les droits d’auteur du roman, le Bel-Ami. Onze mètres, neuf tonneaux, capacité de coucher quatre personnes. Quelques années plus tard, ce bâtiment est remplacé par un vingt tonneaux, le Bel-Ami II, qui comme son prédécesseur navigue en Méditerranée. Assurément, Maupassant n’est point Bel-Ami : il provient d’une famille honorable, il a réussi son bac, il n’est pas blond, il collectionne les femmes pour le plaisir et non pour leur influence ou leur argent.  Ses succès de journaliste sont dus à son seul talent. Le créateur entretient  néanmoins une complicité avec sa créature.

          Bien entendu, les journaux auxquels notre Guy confie sa copie se gardent de se brouiller avec lui à cause des vilenies qu’il a écrites sur le compte de la profession.

         Mais derrière le triomphe apparent de Bel-Ami et de son père littéraire rôde une horrible bête : la Mort. En cette année 1885, la santé de l’écrivain est déjà sérieusement compromise. Il éprouve le besoin d’inclure dans son roman tout un discours nihiliste sur la fin qu’il entrevoit, et place ce couplet dans la bouche d’un vieux journaliste à demi raté. Puis il s’attarde sur les confidences d’un mourant, qui regrette les jolies choses de la vie.

          Pierre et Jean (1888)

          Pierre et Jean a surtout retenu l’attention des critiques et des professeurs par sa « préface » – en réalité, une étude sans lien avec le roman qui suit. Maupassant y exprime sa doctrine de romancier. Il rejette les naturalistes – Zola et consorts – dont on l’avait cru proche. Sous l’influence évidente de son père spirituel Flaubert, il professe que l’écriture doit être une recherche du beau. Il n’approuve pas pour autant l’écriture artiste des Goncourt, qui lui paraît artificielle, et dont il donne ironiquement l’exemple suivant : La pluie tombe sur la propreté des fenêtres.

          Le plus intéressant, dans ces pages, est l’idée que la vie ne peut être décrite telle qu’elle est, car elle n’existe pas. La vie est une création de chaque romancier. Il sélectionne, dans la foule des détails le plus souvent sans intérêt apportés par chaque heure du jour, ceux qui lui paraissent significatifs, et en compose son ouvrage. Du même flux, un autre romancier tirera autre chose.

          Maupassant innove encore quand il affirme que la psychologie doit être cachée dans le livre comme elle l’est dans l’existence. L’histoire littéraire de la centaine d’années suivante va lui donner raison. Mais ce principe se révèle plus aisé à proclamer qu’à appliquer. Pierre et Jean, notamment, est bel et bien une étude psychologique à l’ancienne. Elle n’en mérite pas moins d’être lue, d’autant qu’elle ne demande pas un gros effort (166 pages dans mon édition de poche).

         Ce roman marque un tournant dans l’œuvre de notre auteur. Et, il faut bien le dire, un tournant malheureux : Maupassant quitte le terrain de l’observation des comportements sociaux, où il excellait, pour s’adonner à une problématique peinture des âmes de gens du monde. Parti de Flaubert, observe le critique Hubert Juin, il aboutit à Paul Bourget. Ni Fort comme la mort, ni Notre cœur ne sont des réussites, malgré un bon accueil lors de leur parution.

       Par bonheur, Pierre et Jean se situe au point d’inflexion de la première  manière vers la seconde. Cet ouvrage ne prétend ni embrasser l’humaine destinée, comme Une Vie, ni peindre une époque, comme Bel-Ami.  C’est une sorte de roman policier, bien vu, très humain, un peu moins pessimiste que les deux autres livres dont je traite.

         Pierre, jeune médecin non encore installé, a un cadet, Jean, futur avocat, non encore installé lui non plus. Depuis leur enfance, une compétition amicale les anime. Pierre, en qui l’auteur s’incarne, s’estime le meilleur. Un coup de théâtre remet tout en cause dans cette famille havraise : un ami des parents lègue sa fortune à Jean et ne laisse rien à Pierre. Celui-ci, blessé par cette préférence injuste, lutte en vain contre la jalousie, sentiment qu’il estime indigne de lui. Ne pouvant s’empêcher de mener une petite enquête, il se procure un portrait du défunt, qui révèle une ressemblance marquée avec Jean. À l’évidence, ce garçon n’est pas le fils de son père, mais le fils de l’amant de sa mère. Dès lors, Pierre, souffre moins du coup de chance de son frère que de la faute maternelle, tenue si longtemps secrète.

         Se sentant soupçonnée, l’intéressée explose : oui, cet amant clandestin aura été la seule vraie joie de sa vie. Ulcéré, Pierre, qui s’était promis, par élégance, de ne pas communiquer ses déductions à Jean, se décide à lui en faire part. Puis, rompant les amarres, il s’engage comme médecin sur un transatlantique et part pour New-York. Tandis que Jean se marie et emménage dans un bel appartement.

          En cette histoire mélancolique, aucun des deux frères n’a commis d’erreur. C’est le défunt qui, par inconscience, a semé la zizanie dans la famille, et exposé son ancienne maîtresse au blâme du public. Comme l’a remarqué Pierre, la solution correcte aurait consisté à partager sa fortune entre les deux frères.

          Certains critiques ont cru que l’auteur s’était dédoublé en Pierre et en Jean.  Ils ont invoqué les propos de Maupassant qui, en 1883, s’était plaint de voir son double assis à sa place dans son salon. Mais ce double était un sosie. De même le Doppelgänger d’Henri Heine mis en musique par Schubert. Au contraire, Pierre et Jean s’opposent : le premier brun comme Maupassant et prompt à se tourmenter, le second blond et placide. Pour tout dire, Jean a une personnalité falote. Si l’auteur s’était, pour partie, incarné en lui, il aurait donné davantage de caractère.

          La dualité Pierre/Jean reproduit donc plutôt la dualité Guy/Hervé. Dans la réalité, Guy de Maupassant a six ans de plus que son cadet. Dans la fiction, Pierre a cinq ans de plus que Jean.  On peut supposer qu’en sa qualité de petit dernier, Hervé avait été plus gâté que son aîné, d’où une certaine jalousie. Mais à l’époque de la rédaction du roman, le pauvre Hervé, un bon à rien, donnait des signes de folie, et son frère avait dû faire décider un premier internement. Depuis longtemps, le motif de jalousie avait disparu. Les rapports complexes de deux frères n’étaient plus qu’un matériau romanesque, restant à élaborer.

          Malgré le tournant littéraire, malgré la maladie qui progresse, le romancier reste parfaitement maître de sa prose. Par provocation, il commence avec le mot Zut, alors plus fort qu’aujourd’hui. Puis vient un retour de pêche : Le poisson capturé par les trois hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d’écailles gluantes et de nageoires soulevées, d’efforts impuissants et mous, de bâillements dans l’air mortel. Un sentiment inattendu de pitié envers les bêtes affleure dans ces lignes. Je l’ai déjà mentionné plus haut.

          Et voici la moisson en pays de Caux : Les blés …semblaient avoir bu la lumière du soleil tombée sur eux. On commençait à moissonner par places, et dans les champs attaqués par les faux, on voyait les hommes se balancer en promenant au ras du sol leur grande lame en forme d’aile. Nulle grandiloquence. Tout est dit avec des mots incroyablement justes.

          J’aimerais reproduire aussi le ballet des lumières de phares, fixes ou clignotantes, dans la baie de Seine, ou le départ d’un énorme paquebot vers l’Amérique. Mais ces passages excèderaient les dimensions d’un article.

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         En mars 1877, Maupassant, qui n’a pas vingt-sept ans, écrit à un ami : Alleluia ! J’ai la vérole, par conséquent je n’ai plus peur de l’attraper.

         Elle est soignée trop tard, car on la croyait guérie : à l’époque, les troubles oculaires dont se plaint l’écrivain ne sont pas encore interprétés comme un signe de la progression de cette maladie. Les hommes de l’art s’interrogent sur la nature des maux de Guy. Les traitements inadéquats se succèdent, ainsi que les cures inutiles dans des villes d’eaux. Une question affreuse me vient à l’esprit : combien de femmes ce taureau inconscient n’a-t-il pas contaminées ?

         Puis viennent des hallucinations, qui inspirent des contes comme Le Horla – une sorte de vampire. Jadis, alors que j’étais lycéen à Rennes, l’un des examens de fin d’année de la faculté des Lettres eut pour sujet Le fantastique dans l’œuvre de Maupassant. S’estimant pris en traître, les étudiants ripostèrent en écrivant sur les murs Maupassant ne passera pas. Depuis cet incident, il occupe une place particulière dans mes souvenirs littéraires.

        Une nouvelle de 1885, Le lit 219, met la hideuse syphilis en scène, et l’appelle par son nom. L’écrivain se sait sans doute condamné.

       En 1891, il ne peut quasiment plus travailler. En janvier 1892, il est interné pour aliénation mentale. Il meurt en juillet 1893, peu avant son quarante-troisième anniversaire.

         Tous les spécialistes en sont d’accord : c’est la syphilis, primaire,  secondaire puis tertiaire, qui l’a lentement tué. Mais sa folie avait-elle la même origine ? J’ai mentionné l’aliénation de son frère Hervé. On peut donc supposer, en ce domaine, l’action d’un mauvais gène commun aux deux frères [1].

        À moins que le malheureux Hervé n’ait été, lui aussi, terrassé par un mal vénérien : Sa Majesté Syphilis, reine du XIXe siècle avec son amie Tuberculose.

Les livres
Les nouvelles de Maupassant sont recueillies dans deux volumes de la collection Bouquin. Le premier contient aussi Une Vie, et le second, Bel-Ami.
Pierre et Jean est disponible dans la collection Folio.
Attention, ne pas lire plus de trois ou quatre nouvelles à la file, car un effet de répétition risque de gâcher le plaisir.  

[1] Une discussion analogue a eu lieu au sujet de Nietzsche, à l’initiative d’Henri Guillemin. Sa folie finale est généralement attribuée à la syphilis. Mais son père pasteur était mort fou, lui aussi.  

Petite rétrospective Pierre Loti

Par Nicolas Saudray

          Avouons-le : je suis un admirateur de Loti, malgré ses sucreries. Il a su,  mieux que personne, rendre certaines ambiances, et fixer sur le papier des mondes aujourd’hui disparus.

          Julien Viaud naît en janvier 1850 à Rochefort, chef d’œuvre  préindustriel de la marine de Louis XIV. Sa famille paternelle est catholique, et la maternelle, protestante, comme beaucoup en cette contrée marquée par les guerres de religion. Obéissant momentanément à sa double hérédité, l’écrivain fera deux séjours à la Trappe de Bricquebec, et se mariera au temple avec une protestante. Mais il sera surtout attiré par l’islam, malgré son impossibilité de croire.

          Le père est receveur municipal à Rochefort. En 1866, alors que Julien a seize ans, ce fonctionnaire est accusé de vol : un paquet de titres a disparu. Il passe quelques jours en prison. Finalement, il est innocenté, mais il a perdu sa place, et a dû se rabattre sur un petit emploi. De plus, il doit rembourser la valeur des titres, car c’est une des règles de la comptabilité publique, encore appliquée aujourd’hui – qu’il y ait eu faute ou non. La famille Viaud tombe de l’aisance dans la gêne.

          Le fils de ce malheureux comptable public rêve d’aventure. Il ne se laisse pas décourager par le sort de son frère, mort en mer pour cause de dysenterie, après plusieurs années de service dans le Pacifique. En 1871, après sa sortie de l’Ecole Navale, Julien s’embarque pour un tour du monde. Il passe notamment à l’île de Pâques, où il est semble-t-il le premier à dessiner les fameuses statues. Ses croquis sont publiés par l’Illustration ; le dessinateur aura donc précédé l’écrivain. Suit un séjour de deux mois à Tahiti, au cours duquel les suivantes de la reine Pomaré lui donnent le surnom de Roti (laurier-rose), avec un r roulé. Roti ? Loti sonne mieux.

          En 1874, l’enseigne de vaisseau vit une idylle à Saint-Louis du Sénégal. La belle finit par le rejeter. Humilié, furieux, Julien s’inscrit pour se changer les idées au bataillon de Joinville. Ce gringalet en ressort archi-musclé et, par plaisir, se produit comme acrobate dans un cirque de Toulon.

          Viennent d’autres voyages, suscitant des publications. En 1883, l’enseigne de vaisseau Viaud participe à l’expédition du Tonkin. Il proteste dans le Figaro, sous la signature de Loti, contre un massacre auquel les troupes françaises se sont livrées à Hué. Aussitôt, on le rappelle à Paris. Va-t-il être révoqué ? Non, car le ministère s’est rendu compte, entre-temps, que les faits dénoncés par lui n’avaient rien d’imaginaire.

          Cette affaire ne constitue pas une péripétie isolée dans la vie de l’officier-écrivain. Sans cesse, il va défendre les vieilles civilisations d’Asie contre l’avidité et la brutalité des Occidentaux. À sa manière, c’est un anti-colonialiste. On se tromperait lourdement en le fourrant dans le même sac que les écrivains nationalistes et traditionalistes de sa génération – les Barrès, les Bourget, les Bordeaux. Honneur à Loti !

          Il se marie, sa femme lui donne un fils. Mais cinq ans après, il installe à Rochefort, non loin du domicile familial, une concubine basque espagnole qui le gratifie de deux autres fils.

          A quarante et un ans, il est élu à l’Académie française, contre Zola. C’est alors le benjamin de cette assemblée.

          En 1898, à quarante-huit ans, le voilà mis à la retraite d’office. Le ministère de la Marine veut rajeunir ses cadres – et il en a sans doute assez des foucades ou des mondanités de Loti. L’officier se pourvoit devant le Conseil d’État et obtient sa réintégration. Mais il est laissé quelque temps en congé sans solde.

          En 1906, il est promu capitaine de vaisseau. Pas question de le nommer amiral. En 1910, le jour de son soixantième anniversaire, la retraite vient pour de bon. En 1914, à l’ouverture du conflit, Loti demande à revenir au service, mais la Marine ne veut plus de lui. Il se rattache donc à l’armée de Terre, et y accomplit diverses missions qui lui valent la Croix de Guerre. Il meurt en 1923. Obsèques nationales.

          Les photos qui ont été recueillies montrent un petit homme affublé d’une moustache excessive. Il mettait des talonnettes. La courte taille a souvent été, dans l’histoire, la cause de grands désirs de revanche : le duc de Saint-Simon, Napoléon… Voici comment Edmond de Goncourt, qui a la dent dure, voit notre auteur en 1884, à trente-quatre ans : Un monsieur fluet, étriqué, maigriot, avec le gros nez sensuel de Carageuz, le polichinelle de l’Orient, et une petite voix qui a le mourant d’une voix de malade.  Sitôt la jeunesse passée, Loti se maquille, soulignant son regard au crayon d’antimoine. Ce qui frappe surtout, dans l’album, c’est le goût de l’écrivain pour le travestissement. Il veut être un Turc, un Arabe, un Égyptien du temps des pharaons. Il rejette sa véritable identité.

                                                            xxx

          À mon sens, les romans ne sont pas le meilleur de Loti : trop d’amourettes fades, trop de clinquant.

          Je m’attacherai surtout à ce qu’on peut appeler le cycle d’Aziyadé. Le roman sans nom d’auteur qui porte ce titre (1879) est le premier de notre écrivain. Le narrateur, Loti, devenu pour brouiller les pistes un officier de marine britannique, fait d’abord escale à Salonique, encore turque. Il y remarque, à travers le grillage d’une fenêtre, une jeune et belle Circassienne aux yeux verts. Le navire de guerre poursuit sa route vers Constantinople. Coup de chance ! Aziyadé y vient aussi, avec le harem de son mari. Qui plus est, Loti parvient à la retrouver dans cette grande ville. Le vieux mari est retenu par ses affaires en Asie, et ses quatre épouses se sont promis de ne pas lui dénoncer leurs frasques respectives. En conséquence, durant des semaines, Aziyadé rejoint Loti presque toutes les nuits en une maison traditionnelle qu’il a louée. Peu vraisemblable, en ce pays où la femme musulmane est encore très surveillée.

          Je gage que dans la réalité, il n’y a eu qu’un petit nombre de rencontres furtives. Ou encore qu’Aziyadé s’est carrément échappée de chez son époux, et n’y a plus remis les pieds tant que le Français pouvait l’héberger. On m’objectera que le roman suit de près le journal intime. Mais celui-ci est  beaucoup trop travaillé, par endroits, pour qu’on puisse y voir une expression spontanée. C’est déjà une ébauche de roman.

          Comme toujours chez Loti, cette aventure quelque peu vantarde est l’occasion de décrire des scènes pittoresques : une exécution de condamnés, une éclipse de lune…

          Puis l’inévitable se produit : le bateau repart, Aziyadé est délaissée. Le narrateur montre alors son originalité. Il reçoit, en Angleterre, une lettre lui révélant que le vieux mari s’est douté de quelque chose, qu’il a mis sa jeune épouse en pénitence, qu’elle s’étiole…Trois mois après son départ, Loti revient à Constantinople ! Je me retrouvai appuyé contre une fontaine de marbre, près de la maison peinte de tulipes et de papillons jaunes qu’Aziyadé avait habitée. Malheureusement, elle n’est plus là. Une vieille femme révèle sa mort, et aide à retrouver sa tombe. Désespéré, Loti s’engage dans l’armée turque et se fait tuer par les Russes.

          Deuxième livre du « cycle », moins connu, mais remarquable de mélancolie maîtrisée : Fantôme d’Orient (1892). Plutôt qu’un roman, c’est un récit, où presque tout sonne vrai. Loti relit Aziyadé, renie ses bravades, récrit le dénouement un peu forcé. Il a semble-t-il songé à faire évader Aziyadé, à l’amener en France ; entreprise trop hasardeuse. Le revoilà sur les lieux, non plus après trois mois, mais après dix ans. Le motif n’est pas seulement sentimental : Un charme dont je ne me déprendrai jamais m’a été jeté par l’islam. L’héroïne a survécu trois ans à son départ. Loti se met pour de bon à la recherche de sa tombe (car la première quête, dans le roman,  n’était qu’une fantaisie littéraire, prémonitoire). Il cherche aussi celle de son jeune et fidèle serviteur Achmet, un Arménien devenu musulman, qui conserve dans son cœur une place presque égale à celle d’Aziyadé. Sa dernière nuit, lui révèle-t-on, tout le temps, il t’a appelé : Loti ! Loti ! Loti ! 

          Le vétuste Stamboul reflète l’état d’âme du pèlerin : Je me dirige au trop dans ce dédale, reconnaissant au passage les quartiers sombres, les grands murs sans fenêtres, les vieux palais grillés (grillagés), les kiosques funéraires où des veilleuses brûlent, les grands dômes pâles des mosquées silencieuses, s’étageant dans le ciel… Et la lueur rougeâtre de notre lanterne qui court nous montre à terre, tout le long du chemin, des masses brunes qui sont les chiens endormis. Finies les fêtes. Seules restent la douleur et la culpabilité, comme une plaie qu’on gratte.

          Pourquoi le fantôme du titre ? Chez Loti, c’est une image habituelle de la femme musulmane, enveloppée dans son voile noir. Bien que selon nos conceptions occidentales, un fantôme doive plutôt être blanc.

          Troisième maillon de la chaîne, plus bref : Constantinople en 1890. Les Éditions Hachette ayant voulu présenter au grand public les principales capitales du monde, l’ottomane est comme de juste confiée à Loti. La Sainte Sagesse et le Vieux Sérail ont déjà été décrits, avec brio, par Théophile Gautier et par Edmondo de Amicis. Loti se dispense donc de descriptions. Il se contente des ambiances captées, et de sa réception par le sultan. Il déplore l’afflux des touristes. Que dirait-il aujourd’hui ! Malgré la brièveté de son séjour, il parvient à passer une partie de son temps dans les cimetières.

          Quatrième maillon : le roman Les Désenchantées, fondé sur l’une des mystifications les plus réussies de l’histoire littéraire. En 1904, Marie-Amélie Hébrard, épouse Léra, journaliste féministe sous le nom de Marc Hélys, séjourne à Constantinople pour se documenter sur la vie des femmes musulmanes cloîtrées. Elle s’est fait, dans la haute société, deux amies turques, l’une mariée et l’autre pas encore.  En avril 1904, apprenant que Loti, le célèbre écrivain, est de retour dans la ville, elle a l’idée de lui demander rendez-vous, sous de faux noms, pour elle-même et ses amies. Elle se présente comme étant Leyla, une Turque d’éducation française. Loti est appâté, il croit qu’il va revoir Aziyadé, en triple exemplaire. D’audacieux rendez-vous ont lieu, dans un petit café, dans une maison alliée… Mais les trois femmes se présentent toujours voilées, et ne laissent pas voir leur visage. L’une de leurs lettres est d’ailleurs signée Les Trois fantômes noirs. Loti étant tombé malade, elles viennent le voir à l’hôpital. Quand il revient sur son aviso le Vautour, elles lui rendent visite à bord. C’est un bâtiment désuet, à la proue en éperon, dont le seul rôle est d’affirmer la présence française en ces lieux, et qui ne quitte pratiquement jamais le Bosphore.  L’écrivain-commandant joue du piano pour ses invitées.

          Puis Amélie, poursuivant ses activités de journaliste, rentre à Paris. Elle a laissé aux deux sœurs constantinopolitaines des lettres écrites d’avance, afin qu’elles les postent une à une. Les rendez-vous se poursuivent, dont l’un au cimetière, car Loti a tenu à montrer la tombe de la petite Circassienne. Il finit par voir, fugitivement, le visage de ses deux interlocutrices. Il n’aura jamais vu celui de Leyla, et pour cause : en se découvrant, elle aurait jeté le doute sur son identité turque.

          Mais le narrateur sait qu’il doit regagner la France. Une dernière fois, il revient sur les lieux de ses premières rencontres. Cette promenade le retint jusqu’à l’heure semi-obscure où les étoiles s’allument et où commencent de s’entendre les premiers aboiements des chiens errants. Au retour de ce pèlerinage, quand il se retrouva sous les énormes platanes de l’entrée, qui forment là une sorte de bocage sacré, il faisait déjà vraiment noir, et les pieds butaient contre les racines, allongées comme des serpents sous les amas de feuilles mortes. Dans l’obscurité, il revint au petit embarcadère, dont chaque pavé de granit lui était familier, et monta en caïque pour regagner la côte d’Europe. Le maître-écrivain donne ici sa mesure, avec peu de moyens, sans un mot de trop.     

          Fin mars 1905, comme dans toutes les aventures de Loti, le navire repart. Les deux sœurs pleurent. Pour elles, ce n’était plus une mystification. Elles s’étaient prises au jeu, elles s’étaient attachées à ce brillant homme de plume, qui d’ailleurs les aimait un peu, à sa manière à lui. La correspondance continue vaguement, entre Constantinople et Rochefort.

          En décembre suivant, jugeant que la plaisanterie a assez duré, Amélie adresse à Loti, toujours sous le nom de Leyla, une lettre d’adieu qu’elle a pris soin de faire transiter par la capitale ottomane. Elle y expose que, sa famille ayant voulu la remarier de force, elle va mettre fin à ses jours, aussitôt après l’envoi de cette missive. On imagine le retentissement que ce message d’amour et de mort a eu chez l’écrivain.

          Déjà, il a commencé son manuscrit des Désenchantées, en reproduisant d’assez près ce qu’il a vécu, et en y insérant les lettres des fantômes, presque sans modifications, sauf les noms ; Leyla est devenue Djénane.

          Or voici que les deux sœurs, malheureuses en Turquie, s’échappent du harem et débarquent en France. Se sentant responsable, Loti les aide financièrement. L’une reste dans notre pays et s’y marie. L’autre retourne à Constantinople, où Loti la revoit en 1913.

         Le roman Les Désenchantées a paru en juillet 1906. Vif succès. On est pourtant loin des hâbleries d’Aziyadé. Le narrateur ne prétend pas avoir couché avec ces jolies personnes, trop surveillées. Les seules libertés qu’il s’autorise consistent à dire qu’il a vu le visage de Leyla-Djénane, et à faire mourir l’une des deux sœurs – alors qu’elle est bien vivante, quelque part entre Dunkerque et Perpignan.

          Peu après le décès de l’écrivain (1923), Amélie alias Marc Hélys publie un livre révélant le pot-aux-roses – avec les lettres authentiques des fantômes noirs, reproduites à peu près dans le roman. Elle se moque de l’écrivain tout en reconnaissant son génie. Rien n’a été exagéré, explique-t-elle, quant à la popularité de Pierre Loti parmi les femmes turques. Toutes en avaient la tête tournée.

          À vrai dire, chacun a trouvé son compte dans cette embrouille. La féministe Amélie a suscité, pour le grand public, un livre qui illustre magistralement la sujétion de la femme ottomane. Les deux sœurs se sont libérées – ce qu’elles n’auraient jamais osé faire sans leurs rencontres avec Loti. L’écrivain a mis à son actif un roman un peu sinueux, un peu complaisant, mais évocateur et charmeur, où on aurait tort de voir une simple turquerie.

          Cinquième et dernier élément du cycle d’Aziyadé : le journal intime des derniers séjours à Constantinople, publié en 1921 par Samuel Viaud pour le compte de son père hémiplégique. Avec son mauvais titre, Suprêmes visions d’0rient, l’ouvrage passe presque inaperçu. C’est pourtant une tranche de vérité, après les grâces et les artifices des romans.

          Le bon fils s’est gardé d’évoquer le baptême de la chatte de Loti, célébré en grande pompe à bord du Vautour, sur le Bosphore, et qui a valu à son organisateur les sarcasmes d’un journal parisien (1903). Il passe également sous silence l’épisode de mars 1905, où la passion funéraire de Loti a atteint son sommet : l’ancien amant d’Aziyadé a fait copier la stèle de sa tombe, a mis la copie en place et est reparti sur son navire avec l’original. Ce qui aurait pu lui valoir, s’il s’était fait prendre, une condamnation en Turquie, suivie d’un blâme de son employeur. La stèle orne aujourd’hui une salle de la maison de Rochefort. C’est la preuve que la petite Circassienne a réellement existé, et qu’il s’agissait bien d’une femme.

           Les Suprêmes visions débutent en 1910. Loti revient à Constantinople en jeune retraité. Il se fait héberger sur le détroit, dans le vieux palais de bois d’un ami franco-polonais, le comte Ostrorog. Lentement, sans bruit, les bateliers turcs ont fini par arriver, leurs avirons sur l’épaule. Mes malles sont dans les barques ; il faut se diriger vers les petites lumières de la rive d’en face. Et le glissement commence, au rythme des avirons, sur la grande nappe amie où notre passage laisse comme des plissures de soie. Il fait plus froid, et la buée habituelle des nuits du Bosphore augmente la pâleur des choses. 

          Puis Loti, presque seul de son espèce, s’installe dans le vieux Stamboul,  parmi les hautes maisons de bois, déjetées par le temps et de couleur noirâtre… avec leurs observatoires comme des échauguettes, impénétrablement grillagés toujours, et d’où l’on croit sentir tomber des regards. Mais en période de ramadan, Stamboul s’anime et brille tous les soirs. L’écrivain cherche en vain la tombe de la fausse suicidée Djenane. Près d’une autre sépulture, réelle, celle d’Aziyadé, il cueille selon l’usage un bouquet de chardons bleus qu’il rapportera en souvenir.

          Loti vitupère les Levantins – Grecs, Arméniens ou juifs – qui vivent surtout à Péra, sur l’autre rive de la Corne d’Or : un quartier très ancien mais modernisé. Il leur reproche de n’être pas musulmans, de croire au progrès, de singer l’Europe épileptique. Les Arméniens, passe encore ; il a dit du bien d’eux dans son livre sur Jérusalem. Sa détestation va surtout à la grécaille.

          On peut placer en regard les Notes d’une voyageuse en Turquie de Marcelle Tinayre (1909). Cette romancière très connue à l’époque (La Maison du péché) s’intéresse, comme Marc Hélys peu avant elle, à la condition des musulmanes. Elle a lu Loti, bien sûr, et parfois elle fait du Loti.   Le reste du temps, elle est précise, et n’hésite pas à aborder la politique intérieure turque ou la sociologie – ce dont notre écrivain s’était bien gardé. Les femmes turques, estime-t-elle, ne connaissent pas l’amour, sauf pour leurs enfants. Aussi les désenchantées étaient-elles fort rares parmi elles.  Mais le livre de Loti en a fait éclore des douzaines.

          La Constantinople de Loti peut aussi être comparée, une cinquantaine d’années plus tard, à l’lstanbul d’Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature. L’écrivain y a passé son enfance et sa jeunesse. Son récit, assorti de photographies dont celles du grand artiste Ara Güler, constitue le troisième volet de la décadence. Théophile Gautier avait décrit, en 1852, une métropole encore pimpante. Du temps de Loti, les menaces se précisent : décrépitude, perte de poids politique, invasion des horribles mœurs occidentales. Sous la plume de Pamuk, tout n’est plus que nostalgie, neige et brouillard ; la ville ne peut se consoler de la perte de son rang de capitale. Malgré sa solide culture française, l’auteur ne cite Loti qu’une fois ; sans doute lui en veut-il d’être le dernier à avoir pu mettre la ville en valeur.

          On attend maintenant, sans trop d’espoir, le quatrième écrivain, celui qui saura faire aimer l’Istanbul oublieuse et surchargée d’aujourd’hui, avec sa population multipliée par douze depuis le temps de Loti, son désordre automobile remplaçant les milliers de caïques, et son Bosphore vassalisé par trois grands ponts.

          Alors que Loti se trouve au sommet de sa gloire, la Turquie est attaquée successivement (1912-1913) par les États des Balkans, qui lui prennent Salonique, et par l’Italie, qui lui ravit à la fois Rhodes et la Libye. Le public européen soutient les Grecs. Seul ou presque avec son compère Claude Farrère, l’intrépide Loti se permet de défendre les Turcs. Et il a raison, malgré l’heure tardive. L’empire ottoman est une société plurielle, où des peuples de toutes sortes se mêlent depuis des siècles. Bien que miné par des nationalismes d’inspiration européenne, il conserve au début du XXe siècle une certaine cohérence. Sa destruction aura pour conséquence de mettre les peuples face à face, et provoquera des conflits sans fin (Arménie, Kurdistan, Liban, Syrie, Yémen…).

          Loti est donc reçu en héros à Istanbul, en 1913. C’est mérité. L’année suivante, il écrit en vain aux dirigeants jeunes-turcs pour les dissuader de se ranger du côté de l’Allemagne en guerre (une folie, vu la fragilité de leur empire). Il a encore raison. Mais en 1917, il dérape. Craignant que les Arméniens de l’est du pays ne se rallient aux Russes qui envahissent cette région, le gouvernement turc a décidé de les déporter, et la plupart en mourront. Loti se trouve en France, il n’a qu’une connaissance très indirecte de la vérité. Néanmoins, il n’hésite pas à présenter le drame comme une tuerie réciproque. D’où une indignation arménienne pleinement justifiée.

          On a calculé que, mises bout à bout, les escales turques de l’écrivain  avaient occupé trois ans de sa vie. Or qu’a-t-il vu du pays, en dehors de Constantinople ? À l’ouest, brièvement, Brousse, ancienne capitale ottomane. Il n’a rien voulu savoir de l’est dur et sauvage.

          Auprès de ce grand cycle d’Aziyadé, que certains lecteurs d’aujourd’hui jugeront sans doute exaspérant, mais qui n’est romanesque qu’en partie, et recèle des joyaux, le reste de la production romanesque fait assez pâle figure. Avec parfois, néanmoins, des pages captivantes.

          Le Mariage de Loti, dédié à Sarah Bernhardt, est le second roman de l’auteur, et celui qui l’a lancé (1880). Toujours déguisé en officier britannique, il épouse à la mode tahitienne la jolie Rarahu, suivante de la reine Pomaré. Mais ce « mariage » ne pourra durer, Rarahu le sait bien. D’ailleurs elle tousse (et Loti ne manque pas de le noter, pour atténuer sa responsabilité). Il repart, nécessité de service. Elle se console un moment avec un officier français puis meurt. Loti ne revient pas, il a simplement une dernière vision de la pauvrette. Appréciation : une héroïne touchante mais peu consistante, un héros d’un égoïsme assez tranquille.

         L’année suivante, Le Roman d’un spahi se déroule à Saint-Louis du Sénégal. Le spahi est grand et beau – exactement ce que Loti aurait aimé être. Il vit avec une mulâtresse très claire. Comme tous les livres de Loti, celui-ci est entrecoupé de mots autochtones, de digressions sur le folklore (ici, les griots) et de lettres authentiques que l’auteur a reçues d’Europe. Le spahi congédie la pauvre Fatou. Mais elle met au monde un enfant presque blanc. Le spahi lui donne alors tout ce qui lui reste d’argent et est tué en combattant une tribu indigène rebelle. J’avoue avoir eu quelque peine à m’intéresser à ce livre.

          Mon frère Yves (1883) : encore un héros grand et fort ! Ce marin de commerce n’a qu’un défaut, sa tendance à la boisson, héritée de son ivrogne de père.  En le prenant sous sa protection, Loti parvient à limiter quelque temps les dégâts. Yves se marie avec une payse, une Bretonne. Mais, son protecteur s’étant éloigné, il glisse à nouveau sur sa pente. Le livre reste sans conclusion. Certains lecteurs l’ont aimé. Je l’ai trouvé franchement médiocre.

          Pêcheurs d’Islande (1886) est de loin le roman le plus réussi. Le lieutenant de vaisseau Viaud connaissait ces rudes travailleurs pour les avoir escortés avec un modeste navire de guerre, servant à la fois d’hôpital et de bureau de poste. L’héroïne est conventionnelle : la pieuse petite Paimpolaise qui attend le retour de l’homme parti au loin. L’originalité appartient au héros, encore un robuste gaillard, resté longtemps célibataire, et qui disait en riant : Je suis marié avec la mer. Or voici qu’il épouse la petite Bretonne. La mer jalouse engloutit son bateau.

Autre scène saisissante, dans le même livre : les marins de Paimpol voient arriver, dans les brumes, un bateau de pêche qu’ils connaissaient mais dont ils n’avaient plus de nouvelles. Ils échangent quelques propos avec l’équipage. Puis le nouveau venu se retire dans le brouillard. Les Paimpolais comprennent alors qu’ils ont eu affaire à un navire-fantôme, piloté par des morts.

          Avec Madame Chrysanthème (1887), Loti revient au thème des noces pour rire. Par le canal d’un entremetteur, il a conclu un mariage fictif avec une jolie Japonaise. Gentille, mais ce n’est qu’une poupée. Un prétexte à présenter au lecteur divers bibelots, et un Japon mignard. Loti n’a pressenti ni la guerre russo-japonaise de 1904, ni la période 1937-1945. À la fin, Chrysanthème vérifie au moyen d’un petit marteau les piastres que son ex-époux lui a remises en exécution du contrat.

          Heureusement, un librettiste italien et le grand Puccini transforment cette bluette cynique en un opéra émouvant, Madame Butterfly (1904). Devenu américain et rebaptisé Pinkerton, le « héros » étale la suffisance et l’incompréhension occidentales. La pauvre Japonaise meurt de chagrin, après avoir confié son enfant à l’épouse américaine de son ex-amant. C’est cela que Loti aurait dû écrire.

          Dans Ramuntcho (1897), aimable roman basque avec trop d’adjectifs et une pincée de folklore, un jeune contrebandier s’éprend de Gracieuse. Mais il doit accomplir un service militaire de trois ans dans le nord de le France. Il ne revient qu’au terme de cette période (peu vraisemblable), et  découvre que sous la pression de sa famille, Gracieuse est entrée au couvent. Le projet du jeune homme consiste à l’enlever et à partir avec elle pour les Amériques, en compagnie d’autres migrants basques. Confiante, la mère supérieure le laisse bavarder au parloir avec son ancienne fiancée. Mais en la voyant si tranquille, si bien ancrée dans sa nouvelle vie, Raymond n’ose se découvrir. Elle se retire pour chanter avec ses sœurs O crux ave, spes unica. Il ira en Amérique – sans elle. Ce n’est pas vraiment triste.

          Plusieurs romans de Loti ont été portés à la scène. Car à cette époque dépourvue de cinéma et de télévision, le théâtre est roi. Mais ces œuvres essentiellement descriptives ne sont pas faites pour les planches. Aujourd’hui, il ne viendrait à l’esprit de personne de les rejouer.

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          Notre auteur est à son meilleur dans les récits de voyage – libérés du souci de mener une intrigue. Passons sur La Mort de Philae (1907), où il prend un peu trop la pose – allant jusqu’à se laisser enfermer de nuit dans l’enclos d’un temple pour mieux jouir du clair de lune. Laissons aussi son emphatique Jérusalem (1894), où il décrit la perte définitive de sa foi chrétienne en des lieux saints décevants, envahis par d’affreux touristes occidentaux. C’est une mise en scène. La perte était déjà consommée vingt-cinq ans plus tôt, à en juger d’après le portrait un peu outré qui nous est livré dans Aziyadé : Je ne crois à rien ni à personne ; je n’aime personne ni rien ; je n’ai ni foi ni espérance. Un seul monument de la ville sainte trouve grâce à ses yeux, la mosquée d’Omar, qui lui inspire ce commentaire : l’islam pourrait… devenir la forme religieuse extérieure, toute d’imagination et d’art, dans laquelle s’envelopperait mon incroyance.

          Une expédition privée de 1899-1900 donne naissance à son livre L’Inde (sans les Anglais). Pourquoi cette parenthèse rageuse ? Parce que la Grande-Bretagne vient de faire une guerre inégale aux Boers, soulevant l’indignation d’une bonne partie de l’Europe. Faute de pouvoir chasser les Britanniques de cette Inde qu’ils pillent, Loti évite tout contact avec eux, et se contente de rencontres avec des autochtones. Le prétexte de son voyage est la remise des palmes académiques, de la part de l’Académie française, au maharadjah de Travancore, dans l’extrême sud de la péninsule.

          Trop d’or, trop d’argent, trop de pierreries dans ce récit, même si la description de la sécheresse et de la famine fait diversion. Le brave dieu-éléphant Ganech, personnage favori du panthéon hindou, est qualifié de monstrueux et d’horrible. Les grottes d’Ellora, que j’ai appréciées de visu, sont dites épouvantables. La tigresse apprivoisée du maharadjah lorgne les enfants cadavériques.

          Loti nous offre quand même de beaux passages, sur les canaux du Kerala, sur les ruines de Golconde, sur celles de Delhi, sur les cités radjpoutes. Je les préfère à son tableau de Bénarès, assez exagéré si j’en juge d’après ma propre visite une centaine d’années plus tard.

          À vrai dire, Loti est surtout venu chercher une sagesse. Les débuts le déçoivent. Le bouddhisme, observé à Ceylan, me semble une chose finie, morte. Il forme un pendant à la décrépitude et la décadence de l’Inde brahmanique. Puis le voyageur s’engoue de Bénarès, qu’il place, contrairement à la vraisemblance géographique, à la fin de son volume. Mourir au bord du Gange, supplie-t-il, avoir là son cadavre baigné une suprême fois, avoir là sa cendre jetée ! Et il ajoute : Le germe nouveau qui a été déposé dans mon âme est destiné à l’envahir. Où finit la sincérité, où commence la pose ? Loti ne reviendra point en ces lieux. Pour lui, la vraie tentation, jamais tout à fait victorieuse, reste celle de l’islam.  

          Son chef d’œuvre, à mon goût (et je ne suis pas le seul), c’est Vers Ispahan – relation d’un voyage de cinquante jours effectué en 1900. L’auteur est en congé sans solde. Au lieu de revenir des Indes par la voie maritime et le canal de Suez, comme tous les autres voyageurs, il entreprend de passer par la Perse. Et l’on voit là que son personnage d’écrivain maniéré, voire déliquescent, cachait un dur-à-cuire. Malgré ses cinquante ans, il n’hésite pas à s’infliger trois semaines de chevauchée sur des pistes dangereuses, en faisant étape dans des caravansérails pleins d’immondices.

          L’aventure commence sur la rive étouffante du Golfe qu’on appelle persique. Comme le chemin de fer n’existe pas encore, on doit escalader à cheval ou mulet le triple rempart du plateau iranien – de nuit, à cause de la chaleur. L’écrivain a constitué sa propre caravane, de huit ou neuf personnes. Les sabots des montures glissent sur la pierraille, la chute dans les précipices est évitée de justesse. Pour protéger les voyageurs des brigands, chacun des villages traversés doit fournir une escorte de deux ou trois cavaliers, mais on ne peut vraiment compter dessus. D’où l’enthousiasme de Loti à son arrivée à Chiraz, la ville des poètes, ancienne capitale de la Perse, et encore magnifique, malgré la vétusté. On oublie tout ce qu’il a fallu endurer pendant le voyage, les grimpades nocturnes, les veilles, la poussière et la vermine ; on est payé de tout.  

          Loti parle assez bien le turc, que beaucoup de notables persans comprennent. Cela lui permet des contacts directs, dont d’autres voyageurs occidentaux n’ont pu bénéficier.

          Après Chiraz, la petite expédition chemine sur le haut plateau frisquet mais fleuri – notamment de pavots blancs dont sera extrait l’opium pour  l’Extrême-Orient. Ispahan, autre ancienne capitale du pays, se révèle encore plus beau que Chiraz. Malheureusement, la population est xénophobe et elle a quelque raison de l’être, car la Grande-Bretagne et la Russie sont en train de se partager la Perse en deux zones d’influence. L’arrivée de Loti provoque une émeute ; il doit se réfugier chez le seul consul européen de la ville, celui de la Russie. Mais il n’en garde point rancune, comme le montre le titre de son livre.

          La suite du parcours est l’occasion de décrire les scènes de lamentation et de flagellation qui marquent l’anniversaire de la mort de l’imam Hussein. Familier de l’islam sounnite, Loti s’avoue déconcerté par l’islam chiite.

          Il ne s’intéresse guère à Téhéran, capitale récente, trop moderne. Mais il est reçu par les plus hauts personnages : le prince héritier, le frère du chah, le grand vizir… Et tous ces interlocuteurs de haut rang parlent français. En cette région du monde, le prestige de notre culture se trouve encore à son zénith. L’écrivain est conscient de la fragilité de ce privilège.

          Reste à franchir la cordillère qui sépare Téhéran de la Caspienne. Cette fois, les obstacles ne sont plus la pierraille et les déserts, mais la boue et les crues de rivières provoquées par des pluies diluviennes. Loti doit payer de sa propre bourse une réparation de fortune sur un pont. Arrivé enfin sur le rivage, il s’embarque sur un vapeur à destination de Bakou. De là, le trajet sur les voies ferrées russes puis sur celles d’Europe centrale n’est plus qu’un jeu d’enfant, par comparaison avec ce qui a précédé.

          Cinquante jours de frissons et d’enchantements. Quand le lecteur parvient à la dernière page de Vers Ispahan, il se dit que ce n’est pas la peine de visiter l’Iran d’aujourd’hui, et qu’il y serait déçu à tout coup. Mieux vaut rester en 1900, sous le charme de Loti.

          À peine le capitaine de frégate Viaud est-il rentré chez lui que la Marine nationale l’expédie en Chine. Il s’agit d’y protéger les résidents français des Boxeurs révoltés contre les influences étrangères et excités par l’impératrice T’seu H’si. Mais le temps que le navire arrive, les troupes japonaises et russes ont fait le ménage avec brutalité.

          Ami des Turcs et des Arabes, Loti n’éprouve pas de sympathie particulière pour les Chinois. Il les comprend mal. Il rappelle que les Boxeurs ont tué et violé à tort et à travers, et détruit la légation de France (nous dirions aujourd’hui l’ambassade) après deux mois de siège. Mais il rend hommage à la plus ancienne des civilisations survivantes. Il mentionne sans indulgence les vols et les déprédations commis par les soldats étrangers. Sept pays se sont ligués contre la Chine : Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, États-Unis, Russie, Japon. Leur nombre et leur diversité expliquent qu’en fin de compte, la Chine ne soit jamais devenue la colonie de l’un d’eux.

         Cette fois, il n’y a vraiment pas matière à des descriptions voluptueuses. La campagne est grise, les habitants fuient, les eaux sont polluées. Les soldats français transportent de l’eau bouillie dans d’affreuses bouteilles, avec pour bouchons des pommes de terre crues qu’ils ont taillées.  Partout des cadavres, gisants ou flottants – et des rôdeurs les ont scalpés, afin de confectionner des perruques.

          La capitale a quand même conservé son animation, son commerce, son décor. Ville de découpures et de dorures, ville où tout est griffu et cornu. Alors pourquoi ce titre, Les derniers jours de Pékin, pour le livre qui rassemble ses articles parus dans le Figaro ? Loti a senti venir la fin de la métropole impériale. La révolution éclatera en 1911, par contrecoup de l’humiliation subie onze ans plus tôt du temps des Boxeurs. Le Pékin d’aujourd’hui est bien plus peuplé qu’à l’époque. Il s’enorgueillit de trois autoroutes périphériques et concentriques. Mais il ne rappelle que de loin celui qu’a vu notre observateur.

         Celui-ci s’offre le plaisir puéril de coucher dans le palais de l’impératrice. Il y fume l’opium. Il prélève deux petits souliers rouges dont il se persuade qu’ils ont appartenu à T’seu Hsi. Après quelques visites aux prêtres français, dont les catéchumènes ont beaucoup souffert, et bien sûr  aux tombeaux impériaux, il fait ses adieux à cet empire démesuré, où pensent et spéculent quatre ou cinq cents millions de cerveaux tournés au rebours des nôtres et que nous ne déchiffrerons jamais.

         Mais cet incorrigible collectionneur emporte avec lui dix caisses de bibelots et autres souvenirs, dont il sait très bien que les vendeurs étaient des pillards.

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          Ce butin est destiné à sa fabuleuse maison de Rochefort, où il entasse ses trésors. Les métaphores fusent. Caverne d’Ali Baba ! Marché aux puces ! Palais du facteur Cheval ! Hélas, c’est fermé pour travaux depuis 2012, sans annonce de réouverture.

       Un jour, à Constantinople, Loti s’entretenait avec l’un de ses zélateurs, Gabriel de La Rochefoucauld. Il émettait des doutes sur la vie future. Puis, soudain : Il est pourtant inadmissible que des âmes comme la mienne ne survivent pas. Qu’il se rassure, où qu’il soit. L’inadmissible ne se produira  point.

Les livres

Les romans de Loti ont été réunis dans un volume de la collection Omnibus (2011).
Ses récits de voyage sont rassemblés dans un volume de la collection Bouquins (rééd. 2018).
L’exposé de la mystification se trouve dans Marc Hélys, Le Secret des Désenchantées, 1923, rééd. Manucius 2004.  L’Istanbul d’Orhan Pamuk, avec nombreuses petites photos de diverses provenances dont l’auteur lui-même, est disponible en Folio.   

Quelques mots sur la mort

Par Nicolas Saudray

 

          Vincent Lambert, infirmier de profession, est victime d’un grave accident de la route en 2008. Depuis, il se trouve dans le coma, sans espoir d’amélioration. Ses parents – surtout sa mère – réussissent, pendant onze ans, à empêcher qu’on ne le débranche, malgré l’avis contraire de son épouse, qui aurait dû être considéré en priorité, et de ses cinq frères et sœurs. La Cour de cassation autorise enfin l’interruption des soins. L’infortuné, qui n’était plus qu’une momie, meurt à quarante-deux ans.

          Aussitôt, des cris s’élèvent. Les avocats des parents : assassinat ! violation du serment d’Hippocrate ! Michel Houellebecq, qui n’en rate pas une : l’État français…a tué Vincent Lambert. D’autres : attentat à la dignité humaine ! En réalité, l’organisme du patient tendait vers la mort, et les soins l’en empêchaient de manière artificielle. L’interruption n’a fait que rétablir le cours normal des choses. La dignité de l’homme ne saurait consister en une existence inerte et sans fin. Les protestations que je viens de mentionner reviennent à accorder à chaque humain le droit à une telle existence. Pour notre raison, c’est absurde. Pour la collectivité, ce serait financièrement insupportable.

          On ne se trouve pas dans un cas d’euthanasie, car Vincent Lambert était déjà mort en tant qu’homme. Autrement dit, il ne s’agissait point d’abréger sa vie, mais de tirer les conséquences d’une immobilité définitive.

          Même du point de vue chrétien dont la mère du malheureux se réclame, la mort physique, n’en déplaise au pape François, n’est pas une horreur qu’il faille combattre à n’importe quel prix. Mais un passage sur l’autre rive. Des mystiques voire de simples croyants y ont vu un bienfait. Celui qui aime sa vie la perdra.

         Comment approuver, dès lors, l’attitude de cette mère qui estimait détenir un chèque en blanc sur la société, et dont l’obstination a coûté je ne sais combien de millions aux organismes sociaux, pour rien ? Passé un certain point, le chagrin n’est plus une excuse.

         Fontenelle, écrivain, géomètre et académicien, a vécu cent ans moins trente trois jours (1657-1757). Vers la fin de sa vie, quand on lui demandait son âge, il répondait : Chut ! La mort m’a oublié. Voilà une attitude raisonnable.

          Pour ma part, je souhaite que, le moment venu, on se réjouisse de ma mort. En effet, de deux choses l’une. Ou bien cette mort adviendra par l’effet d’une maladie, et elle fera cesser ma souffrance. Ou bien elle me saisira d’une manière inopinée, et m’évitera les séjours à l’hôpital, voire la déchéance. C’est ce qu’on appelle une belle mort.

Trois romans de Claude Farrère

Par Nicolas Saudray

M’étant occupé de Pierre Loti, je continue tout naturellement avec son cadet de vingt-six ans Claude Farrère, et je mets à lire quelques-uns de ses ouvrages, jusqu’alors inconnus de moi. Les deux hommes ont été à la fois écrivains et officiers de marine. L’un commandait le Vautour, stationné à Constantinople, et l’autre était l’un de ses subordonnés ; d’où un lien durable entre eux. Un peu plus tard, ils ont défendu ensemble la cause de l’empire ottoman contre les États balkaniques affamés de territoires.
Mais ce n’est pas le même calibre, ni le même esprit. Fondamentalement, dans toute son œuvre, Loti est un poète. Farrère, lui, est un vrai romancier. Il sait trousser une intrigue, au risque de frôler parfois le roman de gare.
Farrère est né Charles Bargone (1876-1957), d’origine corse par son père. Autant Loti est maigrelet, autant Farrère en impose, surtout quand sa barbe se met à blanchir. Après quelques années de navigation, il est muté au ministère de la rue Royale, où il publie un article imprudent sur la crise de la marine (1910). D’où mise en disponibilité, puis réintégration. Encore une similitude avec Loti, et son affaire de Hué.
En 1917, le commandant Bargone, qui s’est mis en congé de la Marine, où l’on n’a plus beaucoup d’occasions de se distinguer, et qui, comme Loti, a rallié l’armée de Terre, pilote un char d’assaut. Un engin nouveau, promis à un brillant avenir.
Percevant des droits d’auteur confortables, il prend sa retraite dès 1919, comme simple capitaine de corvette. Il allonge, jusqu’à son dernier jour, sa série d’ouvrages d’histoire ou de fiction, dont presque personne ne se souvient plus aujourd’hui.
En 1932, au cours d’une signature de livres, l’anarchiste Gorguloff tire sur le président de la République Paul Doumer. Farrère (qui avait connu ce dernier, je suppose, en Indochine) tente de s’interposer. Il reçoit deux balles dans le bras, mais ne peut empêcher la mort du président.
En 1933, Farrère est membre du comité de soutien aux intellectuels juifs persécutés. Ce qui tempère le grief d’adhésion à l’extrême droite, lancé aujourd’hui contre lui.
L’année suivante, Farrère s’inscrit chez les Croix-de-Feu. Ce qui, comme je l’ai déjà observé au sujet de Jacques de Lacretelle, n’est pas déshonorant, car ce mouvement n’a jamais pris parti pour l’Allemagne, et son chef a été déporté.
En 1935, Farrère est élu à l’Académie française, contre Paul Claudel ! Il n’a été handicapé ni par ses écrits sur l’opium, ni par son roman de 1910, Les Petites alliées, décrivant les ébats d’officiers de marine avec les prostituées de Toulon.
Après la Seconde guerre, Farrère est le noble vieillard par excellence. Il figure au comité d’honneur pour la mémoire du maréchal Pétain. Faut-il le lui reprocher ? Une telle position, à cette époque, ne pouvait rien lui rapporter, er risquait de lui faire perdre une partie de son public.
Je commenterai ceux de ses romans qui ont eu, en leur temps, le plus d’audience.

Les Civilisés (1905)
Saïgon est alors un vaste lupanar, à la disposition des Français. Ceux-ci sont pour la plupart des ratés, venus aux colonies parce qu’ils n’avaient pas réussi en métropole, ou des individus sans scrupules, cherchant à faire rapidement fortune. Les administrateurs étendent leur manteau sur tout cela. Je m’étonne que les intéressés n’aient pas protesté contre cette caricature. Paul Doumer, que nous avons aperçu, venait de donner l’exemple d’un gouverneur général intègre et utile.
J’ai d’abord cru que les civilisés, c’étaient les Vietnamiens (on disait alors les Annamites), par opposition aux Barbares venus de l’ouest. Pas du tout ! Farrère ne se soucie guère des colonisés, qui ne constituent qu’un élément de décor. Les civilisés, bizarrement, ce sont de jeunes hommes blancs, célibataires, nietzschéens, qui ne croient à rien et veulent planer au-dessus du lot. Il y en a surtout trois, un médecin, un ingénieur et bien sûr un officier de marine, noble de surcroît, en qui l’on devine un avatar de l’auteur. Ces jeunes gens s’autorisent toutes les débauches, y compris les stupéfiants.
À ce sujet, il faut savoir que l’année précédente, en 1904, Farrère a publié Fumée d’opium. Il semble être allé, dans cette voie, beaucoup plus loin que Loti – au point de devoir subir deux cures de désintoxication. Depuis l’Indochine, ce vice a gagné Toulon où fonctionnent, selon une enquête de 1913 du quotidien Le Matin, 163 fumeries, tenues le plus souvent par des demi-mondaines. La Première Guerre mondiale y met un terme. Mais on ne sait quand Farrère s’est arrêté.
Tout en approuvant secrètement ses civilisés, et en imitant plus ou moins leurs ébats, il a adopté un parti moralisateur. Il a décidé de les punir de leur attitude outrecuidante. Le médecin devient fou, et meurt dans un accident de la circulation. Le fringant officier de marine croit trouver son salut dans ses fiançailles avec une jeune et pure Française, mais ne peut s’empêcher de la tromper. En conséquence, il est rejeté par elle et se retrouve seul, abasourdi.
Mais ce châtiment ne suffit point, et l’ingénieur, lui, n’a pas encore eu son compte. Pour en finir, Farrère s’offre une péripétie audacieuse : les Anglais attaquent l’Indochine ! En réalité, suffisamment pourvus dans la région (Singapour, Malaisie, Nord-Bornéo, Hong-Kong), ils ne s’intéressent pas à cette dépendance française. Et l’Entente cordiale vient d’être conclue. Cela dit, les Français ne sont pas encore habitués à avoir les Britanniques pour alliés. Ils conservent en mémoire l’incident de Fachoda, qui a failli provoquer un conflit armé, et la guerre des Boers, où les Britanniques ont joué le rôle des méchants. Bref, l’agression imaginée par Farrère passe fort bien auprès de son public.
L’ingénieur civilisé, qui devait être mobilisé dans la réserve, s’enfuit. Il perd sa dignité nietzschéenne.
Quant à l’officier de marine, il rejoint son bâtiment, pour tenter de s’opposer au débarquement britannique. Vu la disproportion des forces, sa mort est certaine. Avant de périr, il s’offre néanmoins le luxe de couler, par une torpille, le plus gros cuirassé adverse.
Les Civilisés ont été couronnés du prix Goncourt en 1905.

L’homme qui assassina (1906)
L’année suivante, l’écrivain saute d’un bond gracieux en Turquie. Comme les Civilisés, son nouveau roman est une histoire entre Occidentaux dans un décor oriental. Exception : un aimable et généreux pacha, qui a le don de surgir quand on ne l’attend pas, comme Arsène Lupin. Mais il n’est là que pour la couleur locale, et ne joue aucun rôle dans l’intrigue.
Les débuts du narrateur – un colonel français, noble cette fois encore – à Constantinople sont surtout l’occasion de peindre la ville et ses mœurs. Les descriptions ne valent pas celles de Loti, mais sont plus précises et ne manquent point d’intérêt, si l’on accepte les paradoxes. L’auteur exalte l’architecture ottomane aux dépens de la byzantine, et se moque de cette grosse maritorne de Sainte-Sophie, peinturlurée de rouge et de jaune comme une paysanne fardée. S’agissant des habitantes de cette métropole, voici un jugement de l’aimable pacha : La vertu des femmes, monsieur le colonel, ressemble à ces grands plateaux chargés de verreries que les montreurs d’ours tiennent en équilibre sur la pointe d’un sabre. La preuve du contraire se trouve dans les Désenchantées de Loti, que Farrère ne pouvait connaître puisqu’elles ont paru en 1906.
À défaut d’odalisques faciles, le colonel français fait la connaissance d’une délicieuse Britannique, lady Falkland. C’est l’épouse du directeur de la Dette ottomane, cette énorme institution semi-étrangère qui perçoit les impôts dus au sultan et s’en sert pour régler les arrérages de ses emprunts. La belle se confie : son mari a une maîtresse britannique installée sur place ; il veut divorcer pour l’épouser ; de plus, il entend obtenir la garde de son fils unique. De la sorte, lady Falkland se retrouvera seule et sans enfant.
Puis cette malheureuse se donne au colonel, en une rencontre qui n’aura pas de suite, car elle est trop surveillée. Cette reddition compense, si l’on veut, l’agression de l’Indochine perpétrée dans l’ouvrage précédent.
Alors que l’affreux Falkland avait réuni les pièces nécessaires à son divorce, et s’apprêtait à le demander, il est assassiné. On ne trouve pas l’assassin. L’épouse est évidemment soupçonnée d’avoir commandité le crime. Mais le sultan, bon prince, décide de l’imputer à un forban que l’on vient d’arrêter pour d’autres motifs, et qui avait déjà un passif suffisamment chargé pour mériter la mort.
Or le véritable assassin était… Mais je m’en voudrais de déflorer le dénouement.
Des trois romans commentés ici, cet Homme qui assassina me paraît le meilleur.

La Bataille (1909)
Cette bataille s’inspire de celle de Tsou-Shima, où quatre ans plus tôt, la flotte japonaise a anéanti la flotte russe.
Pour une fois, les autochtones sont au premier plan du roman. Il y a bien un peintre français, mais on se demande ce qu’il vient faire ici, le Japon n’ayant pas de leçons à recevoir en matière de peinture. Il y a aussi un officier de marine britannique, dont la présence se justifie mieux, car ses camarades et lui-même ont aidé la flotte du Soleil levant à se constituer et à s’entraîner.
Le Japon fournit les trois acteurs principaux, jeunes tous trois. Le marquis Yorisuka, officier de marine, et son épouse sont beaucoup trop occidentalisés pour des Japonais de 1905. Ils sonnent faux. Porteur des traditions, leur ami ou faux ami le vicomte Hirata, lui aussi officier de marine, est plus crédible. À travers lui, Farrère a bien perçu les potentialités guerrières du Japon, que l’auteur de Madame Chrysanthème, vingt-deux ans plus tôt, ne pouvait ressentir.
Le tableau du pays est superficiel, et criblé de références à la Chine. Hormis quelques jolies notations d’arbres et de jardins, les trois quarts du livre ne présentent, pour parler franchement, guère d’intérêt. Puis vient la fameuse bataille, pour laquelle Farrère est à son affaire. Le jeune marquis est tué. Bien que son camp soit très largement vainqueur, et que sa propre conduite ait été digne d’éloges, le jeune vicomte se donne la mort, en pratiquant le fameux seppuku, alias hara-kiri. Cette conclusion a beaucoup plu aux lecteurs. Mais elle n’est là que pour la couleur locale, car l’intéressé n’avait, selon les codes japonais, aucune raison de recourir à cet acte extrême. Quant à la belle marquise, veuve sans enfant, elle entre dans un couvent bouddhiste.

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Les principaux romans de Claude Farrère ont été édités en poche, il y a quelque temps. Je les ai cherchés en vain dans les librairies. Sans plus de succès, j’ai interrogé les rayons des usuels de la Bibliothèque Nationale de France, salle de la littérature française, où figurent, à côté des célébrités, beaucoup d’obscurs. Pas un ouvrage de Farrère, pas un ouvrage sur Farrère.
Était-ce un bon écrivain ? Je dirai plutôt que c’était un écrivain curieux, méritant mieux que l’oubli.

Trois solutions au problème des algues vertes

2011, legs de Michel Cotten

Cette note n’a guère perdu de son actualité. On nous dit que les rejets d’azote par l’agriculture bretonne ont été divisés par deux en dix ans. Mais un retour offensif des algues vertes s’est manifesté au printemps de 2019 dans la baie de Saint-Brieuc.  

L’État français a déjà été condamné deux fois, par le tribunal administratif de Rennes en 2007 puis par la cour administrative de Nantes en 2009, pour non-respect des règles qu’il a lui-même fixées en matière de qualité des eaux, concernant notamment les teneurs en nitrates. Cette cour a stigmatisé le « laxisme et les carences des préfets » en matière d’installations de porcheries et de suivi des décisions.

Cette fois, c’est l’Union européenne qui envisagera de condamner la France à une amende de 300 millions d’euros au vu des réponses évasives et incomplètes au questionnaire de dix pages adressé par la Commission en juillet 2011.

Cette condamnation ferait suite à de nombreuses mises en garde prises à la légère par le gouvernement français. Elle serait assortie d’astreintes particulièrement lourdes. L’épisode des 36 sangliers intoxiqués à mort par des émanations d’hydrogène sulfuré à proximité d’algues vertes incite l’Europe à réagir très fortement.

C’est peu de dire que le « Plan Algues » adopté par le gouvernement en février 2010, après la fin des travaux de la commission interministérielle créée à suite de la mort d’un « petit cheval » dans la baie de Saint-Brieuc, n’a pas convaincu les autorités européennes.

Malgré ce plan, ou à cause de lui, le volume d’algues ramassé sur les plages bretonnes a augmenté d’une année sur l’autre. Il avait atteint 90.000 tonnes en 2009. On va vers 100.000 tonnes en 2011.

Le « Plan Algues » porte essentiellement sur le ramassage des algues, c’est-à-dire sur les effets. Il ne comporte aucune mesure de prévention contraignante visant à supprimer les causes du phénomène, c’est à dire l’excès de nitrates dans les eaux arrivant jusqu’à la mer. À ce jour, seules deux « chartes de baies » pleines de bonnes intentions ont été signées sur les huit prévues.

Au Cap Coz (La Forêt-Fouesnant, Finistère), calme plage où j’ai appris le dériveur dans ma jeunesse, il a fallu récemment déployer plusieurs compagnies de CRS pour éviter que le cortège des défenseurs de la qualité de l’eau en colère n’entre en contact musclé avec celui des agriculteurs outrés. Va-t-on vers la guerre des algues ? Non, si on prend la peine de réfléchir un peu à partir de trois données incontestables et si on se décide à agir vraiment.

L’agriculture bretonne réalise un chiffre d’affaires de 18 milliards d’euros. En cinquante ans, elle est devenue à marches forcées le premier espace agricole français : sur 6% de notre superficie agricole, on trouve 57% des porcs français, 30% des gros bovins, 25% des vaches et 34% des volailles. On produit 42% des œufs et bien sûr 86% des choux-fleurs français.

Cette agriculture à bon marché, encore orientée vers la consommation de masse, rapporte peu aux 63.000 paysans bretons, mes frères, qui se démènent pour survivre. La concurrence est rude. Le nez au ras de l’eau, la plupart des exploitants ne sont pas en mesure de supporter les coûts supplémentaires qu’entraînerait une stricte application du principe pollueur-payeur; quand on lutte pour sa survie, le premier souci n’est pas celui de l’objectivité ni celui de l’intérêt général.

Les chercheurs d’Ifremer, Alain Menesguen notamment, ont établi clairement que la prolifération des algues vertes (Ulva) était liée à l’excès de nitrates arrivant dans les eaux côtières. Le mauvais fonctionnement de stations d’épuration et les eaux domestiques portent leur part de responsabilité, mais à 90% ces apports inopportuns résultent de l’épandage en trop grandes quantités du lisier de porc et de vache ainsi que des méthodes culturales peu économes.

Le phénomène se développe particulièrement dans les baies fermées où les eaux sont claires et les courants faibles. La baie de Saint-Brieuc, qualifiée parfois par les « écolos » en colère de « baie des cochons » en est le parfait archétype. Les algues vertes ne sont pas en elles-mêmes toxiques, mais lorsqu’elles pourrissent, ce qui arrive nécessairement en haut de l’estran entre deux grandes marées, elles dégagent de l’hydrogène sulfuré, gaz très toxique, et diverses toxines redoutables.

Suivant l’étude réalisée par Ifremer, 108 baies bretonnes, pour la plupart en Manche, sont concernées et risquent de devenir à terme des déserts touristiques.

Troisième donnée objective : la teneur en nitrates des eaux de rivières bretonnes continue d’augmenter (>33mg/litre). Au dessus de 10mg/litre l’eutrophisation est garantie.

Il ne reste plus beaucoup de temps avant d’arriver au fond de l’impasse. Il est donc plus que temps d’agir. Trois propositions:

1/ Les algues vertes restent considérées comme des déchets. Et si on les traitait comme une ressource à valoriser?

Pour marquer les esprits, un appel d’offres exceptionnel pourrait être lancé dans le cadre du pôle de compétitivité «Mer-Bretagne» sur la culture et le traitement des algues vertes.

Depuis toujours, les pêcheurs d’algues de l’Iroise rentrent à l’Aber-Ildut avec leurs barques remplies à ras bord d’algues prises autour d’Ouessant et de Molène. Ça se vend bien au Japon et en Chine, malheureusement le plus souvent à l’état brut.

S’agissant des « Ulva », il s’agirait de les cultiver comme des huîtres plutôt que de les ramasser comme des ordures, de les faire sécher avant qu’elles ne pourrissent et de les vendre sous forme d’engrais riche en nitrates. Le Centre de valorisation des algues (Ceva), créé par le département des Côtes d’Armor et Ifremer, travaille sur ces questions depuis 1982. Une petite société près de Paimpol a déjà obtenu des résultats économiquement prometteurs. C’est bien, mais il faut changer de braquet.

2/ Ensuite, il s’agit de mieux respecter la nature en améliorant les pratiques culturales. Les apports d’engrais pourraient être mieux dosés. Normalement, presque tout devrait s’intégrer aux cultures ; seul un petit reliquat s’échapperait vers les rivières, ce qui mettrait rapidement fin à l’eutrophisation des eaux côtières.

Un territoire donné ne peut pas supporter un nombre illimité de porcs ou de volailles. Seules la démagogie ou la misère peuvent faire dire le contraire. Bonne nouvelle : il ressort d’une étude engagée dans le cadre du « Plan Algues » que 25% seulement des exploitations produisent des rejets trop nitratés.

Les 75% qui restent prouvent que l’on peut produire proprement : ce sont des exemples à suivre.

3/ Les arrêtés préfectoraux fixant la taille des exploitations sont en général bien adaptés. C’est au niveau de la mise en œuvre et du contrôle que cela se gâte.

Un comité de suivi indépendant pouvant être saisi par toute personne y ayant intérêt et statuant dans des délais très brefs devrait être constitué. Au terme d’un délai de régularisation de trois mois, l’exploitation contrevenante serait purement et simplement fermée par décision de justice.

Le véritable progrès viendra lorsque les agriculteurs, ne se sentant plus culpabilisés ou menacés dans leur survie mais compris et aidés, accepteront de voir les réalités scientifiques en face et accessoirement quand les associations écologistes cesseront de considérer l’ensemble des paysans bretons comme des délinquants potentiels.

Je crois les descendants des paysans bretons, qui ont hissé leur région au premier rang de l’agriculture française, capables de voir la vérité en face et de s’adapter.

Jacques de Lacretelle, au cœur de la vie littéraire

Un livre d’Anne de Lacretelle, lu par Nicolas Saudray

Lorsque Jacques de Lacretelle nous a quittés, en janvier 1985, à quatre-vingt-seize ans, nous étions encore loin de bien le connaître, malgré sa célébrité. Sa fille Anne a entrepris de presque tout dire.

Mais il ne s’agit pas d’une biographie, encore moins d’un panorama de son œuvre. Celle-ci étant, comme l’auteure l’observe elle-même, entrée dans un purgatoire dont on ne voit pas encore la fin, l’homme nous intéresse surtout, à présent, par la position centrale qu’il occupait dans une vie littéraire beaucoup plus riche qu’aujourd’hui. Suivant une démarche impressionniste, presque romanesque, Anne de Lacretelle nous le dévoile progressivement en le reliant, pour chaque étape de son existence, à ses multiples amis, plus brillants les uns que les autres. Ainsi qu’il sied à une descendante de Racine, l’ouvrage est fort bien écrit.

À première vue, Jacques de Lacretelle, académicien de bonne heure, président de la Société fermière du Figaro, est le type même du grand notable des lettres d’autrefois, conformiste et conservateur. Erreur complète ! Il n’a jamais eu son bac (deux échecs). Il n’a jamais professé aucune religion. Avant son mariage tardif, il a entretenu une longue liaison avec l’excellent pianiste Jacques Février, de douze ans plus jeune que lui (1900-1979).

Sa femme, elle aussi, sortait de l’ordinaire. Née Naurois-Turgot, c’était une arrière petite-nièce du ministre, et une arrière-arrière-petite-fille de l’auteur d’Andromaque. Toute petite, d’où son durable surnom de Souriceau, alors que lui déployait sa haute taille. Elle aidait son mari en maintes circonstances – par exemple pour la traduction des Wuthering Heights d’Emily Brontë, déjà connues en français sous le titre des Hauts de Hurlevent, et devenues, sous la plume des époux, Haute-Plainte. Malgré les incartades, un profond amour unissait les Lacretelle. Mais du point de vue de leur fille, cela ne présentait pas que des avantages, car la petite souris entendait garder son grand homme pour elle.

Parmi les amis, le plus constant aura été Paul Morand. Jacques et lui sont de la même année 1888. Mais Jacques ne commet pas les mêmes erreurs politiques. Il se contente de militer chez les Croix-de-Feu, ce qui n’est pas nécessairement condamnable, car le chef du mouvement, le colonel de La Rocque, va être interné par les Allemands. Paul Morand, au contraire, revient de Londres sans autorisation, en 1940, puis sert Vichy en qualité d’ambassadeur. Sa punition : il ne pourra entrer à l’Académie qu’en 1968, à la faveur de la crise politique, alors que son ami Jacques s’y trouve déjà depuis 1936.

Pour Lacretelle en effet, l’Académie, c’est un peu une affaire de famille. Son arrière-grand-père Charles de Lacretelle (1766-1855), historien et journaliste, en a fait partie, ainsi que son arrière-grand-oncle Pierre -Louis de Lacretelle (1751-1824), juriste et homme politique. La lignée a été anoblie en 1822. Sitôt revêtu de l’habit vert, Jacques est devenu, au sein de la compagnie, un grand électeur. On n’imagine pas l’importance qu’avaient encore, en milieu du dernier siècle, les élections parmi les Quarante.

Jacques de Lacretelle a fréquenté Proust en ses dernières années, a recueilli de lui quelques confidences, lui a voué un culte. Leurs esthétiques étaient fort différentes.

Autre amie de longue date, connue elle aussi bien avant le mariage de Jacques : Marie Laurencin. D’elle, l’ouvrage récemment paru contient deux portraits de Jacques, avec, a-t-on remarqué, un air de grand d’Espagne, et un portrait d’Anne.

L’un des charmes de ce livre est l’usage de sobriquets sous lesquels se cachent des célébrités familières des Lacretelle. Le lecteur cherche, ne trouve pas, consulte l’index…L’Enchanteur, c’est Jean d’Ormesson. Le Lion de Saint-Marc, c’est Maurice Rheims. L’Oiseleur, c’est Jean Cocteau. Ne pas confondre avec l’Oiseau Bleu, un ami de trente ans d’Anne, que je n’ai pu identifier. Quant à Lacretelle lui-même, ses enfants le surnommaient Zeus, en raison de ses colères.

Il est paradoxal qu’un seul des ouvrages d’un écrivain si connu en son temps ait véritablement touché le grand public : Silbermann, histoire de l’amitié d’un jeune bourgeois traditionnel et d’un brillant camarade juif. Là encore, Lacretelle s’est écarté des us et coutumes de son milieu. Aujourd’hui encore, on cite ce roman  comme un bon exemple de réaction à l’antisémitisme. Mais la tonalité de la suite, Le Retour de Silbermann, est un peu différente. Le héros revient des États-Unis, brisé à la fois par l’hostilité rencontrée et par ses propres erreurs.

Au total, trois seulement des livres de Jacques de Lacretelle ont ou auront connu les honneurs de la collection Folio : les deux Silbermann et La Bonifas, histoire d’une femme au tempérament masculin. Le reste de la production, pourtant variée, est tombé dans l’oubli. Anne de Lacretelle esquisse une comparaison des Hauts-Ponts, série de quatre volumes, avec les Thibault de Roger Martin du Gard. Une famille, qui n’est pas sans ressemblance avec les Lacretelle, perd son domaine, le retrouve, le reperd…Tout s’y prête à une trépidante série télévisée. Anne de Lacretelle avait préparé un synopsis, en resserrant l’action. Le directeur de la chaîne de télévision a changé (1981), le projet s’est perdu dans les sables. Et aujourd’hui, quand je consulte Amazon qui propose le premier volume de la série (tirage de 1932), je constate qu’aucun internaute n’a encore déposé de commentaire, qu’aucun n’a décerné d’étoiles.

On ne saurait quitter Lacretelle sans évoquer sa passion pour les châteaux. Il était né à Cormatin (Saône-et-Loire), un superbe édifice Henri IV-Louis XIII, ceint de douves, avec à l’intérieur de magnifiques boiseries peintes ou sculptées. Le monument a été attribué au frère de Jacques, qui l’a perdu au jeu (comme dans les Hauts-Ponts). L’écrivain en a gardé un inguérissable regret. Dès qu’il l’a pu, il a acheté le château de Brécy (Calvados), alors réduit à l’état de dépendance d’une ferme, et a commencé à le restaurer. Brécy est maintenant célèbre pour ses jardins. Puis, à quatre-vingt-sept ans, Zeus a acquis le château d’O (Orne), l’un des plus beaux de Normandie, remarquable notamment par son châtelet d’entrée.

Deux châteaux à la fois, c’était financièrement possible, grâce aux revenus du président de la Société fermière du Figaro. Mais ses héritiers n’ont pu les conserver.

Jacques de Lacretelle : le plus connu des inconnus.

Le livre : Anne de Lacretelle, Tout un monde – Jacques de Lacretelle et ses amis. Éd. de Fallois, 2019. 22 euros (très bon rapport qualité-prix).   

Rétablissons la continuité du canal de Nantes à Brest

Décembre 2015   (legs de Michel Cotten) 

Le canal de Nantes à Brest a été décidé par Napoléon Ier, pour pouvoir ravitailler Brest en matériaux sans risque d’être attaqué en chemin par la flotte britannique. Mais, les travaux ayant traîné, c’est Napoléon III qui a inauguré l’ouvrage, alors que le risque avait à peu près disparu.

S’agissant d’un canal reliant deux ports maritimes, nous plaçons cet article dans notre rubrique La Mer, dédiée tout spécialement à la mémoire de Michel Cotten  – en espérant que des contributions d’autres auteurs viendront bientôt l’enrichir.  

                                            

     Depuis la construction du barrage hydroélectrique de Guerlédan en 1930, le canal de Nantes à Brest est coupé en deux ; on peut naviguer de Nantes à Lorient, mais plus de l’Iroise à la Loire.

     Le décret du 30 août 1923 accordant la concession à la Compagnie générale d’électricité prévoyait bien le rétablissement de la navigation après la construction du barrage (1), mais cette obligation, dont EDF a hérité au moment de la nationalisation de l’électricité en 1945, est restée jusqu’à ce jour lettre morte.

     L’arrivée du chemin de fer a marqué le début du déclin du transport par voie d’eau. La généralisation du transport par route a sonné le glas du transport fluvial, mais aussi des voies ferrées d’intérêt secondaire. Le plan routier breton a parachevé l’évolution ; dans les années 60, l’idée de faire un « plan fluvial breton » aurait paru saugrenue.

     Alors l’Etat s’est désengagé progressivement de ce passé jugé encombrant. En 1953, le canal de Nantes à Brest a été déclassé comme voie d’eau et la vente des maisons éclusières a commencé ; il y en a exactement 325 sur les 364 km du canal initial. Le lac de Guerlédan en a englouti 17. Suite à l’acte 2 de la Décentralisation, piloté par JP Raffarin premier ministre, le canal a été confié à la région Bretagne, sauf la section Brest-Châteaulin, gérée par le département du Finistère, et la partie  située hors de la Bretagne administrative, dévolue au département de la Loire-Atlantique.

     Les collectivités territoriales assument leurs responsabilités avec sérieux. La région de Bretagne s’est dotée d’une direction des voies navigables, qui fait un excellent travail. L’entretien du canal et des écluses a repris, sauf entre l’écluse de Quénécan et le barrage cul-de-sac. Le chemin de halage est devenu une piste cyclable très praticable. Bref, un tourisme vert, sportif et familial a trouvé sa place autour du canal. Sans atteindre les proportions du canal du Midi et latéral à la Garonne, la batellerie de plaisance se développe doucement.

     Ce statu quo a semblé jusqu’ici convenir aux différents acteurs de l’économie locale. La seule menace sérieuse est venue des conclusions d’un atelier du Grenelle de l’Environnement, des  écologistes intégristes ayant réussi à glisser une recommandation sur le rétablissement du cours naturel des rivières utilisées par le canal. Ils visaient la destruction des ouvrages liés au canal, sans toutefois oser demander celle du barrage de Guerlédan. Courageux mais pas téméraires.

     Le rétablissement de la continuité du canal de Nantes à Brest donnerait un nouvel élan au tourisme en Bretagne centrale. Il stimulerait à la fois le tourisme fluvial proprement dit et les activités sur les berges ou les plans d’eau.

     Mais il ne faut pas tout miser sur le tourisme. Une modeste reprise d’activités commerciales est envisageable, malgré les caractéristiques anciennes du canal. Il s’agirait de transporter des pondéreux tels que matériaux de construction, ardoises, gravats. Les routiers n’ont rien à craindre, rassurons-les ! Le projet pourrait être réalisé dans des conditions financières acceptables, en respectant les légitimes préoccupations de toutes les parties prenantes.

     Alors que la Bretagne couvre à peine 15% de ses besoins en électricité, il n’est évidemment pas question de proposer de supprimer le barrage existant. Celui-ci, avec ses 20 GWh annuels, constitue la quatrième source d’énergie électrique de la région. L’interruption de sa production pendant plus de six mois en 2015, liée au vidage du barrage, n’a pas causé de difficulté notable, la région recevant son courant des centrales nucléaires du Cotentin.

     Un contournement fluvial du barrage coûterait horriblement cher et mécontenterait une multitude de propriétaires et d’usagers. Une solution envisageable serait de réaliser un ascenseur à péniches et à bateaux de plaisance, accolé au barrage. Il en existe plusieurs en Europe, notamment aux Pays-Bas et en Belgique. Un collectif est prêt à organiser des visites pour ceux qui voudraient voir avant de se prononcer. L’un de ces équipements compense 75 m de dénivellation alors qu’au barrage de Guerlédan elle ne dépasse pas 45 m.

     L’ouvrage de 75 m a coûté l’équivalent de 30 millions € 2015. Il n’y a pas de raison que l’ascenseur de Guerlédan coûte plus cher. Son financement pourrait être assuré comme suit :

      -1/3 par EDF au titre de ses obligations non assumées jusqu’ici (1) ; l’entreprise publique pourrait en parler avec son comité d’entreprise hors normes, qui perçoit 1% du produit des ventes d’électricité ; sa vocation n’est-elle pas de participer au développement des activités de loisir destinées au personnel de l’électricien historique ?

      -1/3 au titre des fonds structurels européens, Feder notamment ;

      -1/3 par les collectivités territoriales, surtout la région Bretagne, qui pourrait, d’après les indications fournies par sa Direction des voies navigables de la Région, reprendre en gestion la partie du canal gérée par le département du Finistère ; les fonds pourraient provenir d’un emprunt, dont l’essentiel serait remboursé par les droits de péage institués pour utiliser l’ascenseur.

[1]« Le concessionnaire sera tenu d’assurer à travers la chute de Guerlédan, à ses frais et sous sa responsabilité, le passage des bateaux fréquentant le canal de Nantes à Brest….

Quatre brefs romans de Bioy Casares

Lus par Nicolas Saudray

          Alfredo Bioy Casares (1914-1999) est le plus connu des écrivains argentins après son maître Borges. Comme lui, il s’est adonné au fantastique, en y ajoutant une composante amoureuse ; car c’était un Don Juan impénitent. Mais alors, pourquoi cette cruauté de ses récits ?  Elle pourrait s’expliquer par des antécédents familiaux : trois des frères de l’écrivain se sont successivement donné la mort.

          Le climat de ses œuvres n’a rien de spécifiquement argentin. Certaines ont pour cadre un pays équatorial plus ou moins imaginaire. D’autres  pourraient se dérouler aussi bien en Europe.

          Les Bioy, des gens assez riches, étaient béarnais. D’où, chez notre auteur, une solide culture française, et une tendance à donner des noms français à ses personnages. Mais les Casares, famille de sa mère, étaient des Basques de Biscaye, encore plus riches.

          Après avoir tenté, sans grand succès, de gérer le domaine agricole de son père, Bioy décide de se consacrer à la littérature et épouse Silvina Ocampo, autre écrivain. Ce mariage fait de lui le beau-frère de Victoria Ocampo, la reine du petit monde littéraire et artistique de Buenos Ayres.

          La collection Bouquins vient de publier, en un volume, la quasi-totalité de la production romanesque de Bioy – soit huit ouvrages. Il nous a également laissé neuf recueils de nouvelles. À vrai dire, les romans pourraient être qualifiés de longues nouvelles, car ils n’occupent en moyenne, dans mon édition, qu’une petite centaine de pages chacun. S’y ajoutent, en dehors du volume de Bouquins, des romans écrits à quatre mains avec Borges, avec pour héros un nommé Bustos Domecq.

          J’ai choisi de commenter quatre des romans dus au seul Bioy.

          L’Invention de Morel (1940)

          Bioy s’est fait connaître par ce petit ouvrage, publié à l’âge de vingt-six ans. De son narrateur, nous ne savons rien, sauf qu’il est vénézuelien et non argentin : un moyen, pour l’auteur, de garder ses distances.

          Cet homme arrive un jour dans une île presque déserte de l’archipel des Salomon. Il ne s’agit donc point de l’heureuse Polynésie, mais d’une inquiétante Mélanésie (où l’auteur n’a jamais mis les pieds). Aucune population autochtone. Notre voyageur ne rencontre qu’un groupe de Blancs qui s’expriment en français et vivent dans une sorte d’hôtel désaffecté – sans serviteurs, apparemment.

          Le narrateur s’éprend aussitôt d’une des femmes de cette petite bande, une nommée Faustine. Hélas, elle vit avec un individu peu sympathique nommé Morel. Son soupirant survit en pratiquant la chasse et la pêche. Il se met à cultiver des fleurs qu’il compte offrir à sa belle. De son côté, le groupe de Faustine et de Morel, qui semble n’éprouver aucun besoin physique, passe son temps à bavarder et à danser au son d’un phonographe. Quand le narrateur adresse la parole à la jeune femme, elle ne lui répond même pas.

         Il finit par comprendre que Faustine et ses amis n’appartiennent plus au royaume des vivants. Morel les a fait mourir pour les transformer en robots immortels. Et il s’est soumis lui-même à cette transformation. Le titre du livre et son cadre insulaire font d’ailleurs allusion au récit de HG Wells, L’Île du docteur Moreau, histoire d’une île régie par un inventeur fou qui y accomplit des expériences abominables. Au bout du compte, le narrateur se trouve lui aussi entraîné dans ce processus d’immortalité.

         Le roman de Bioy a été publié en novembre 1940, cinq mois après le naufrage militaire de la France. Il n’y fait aucune allusion. Sans doute, d’ailleurs, la rédaction était-elle commencée avant ce drame. Mais il se reflète, me semble-t-il, dans la mort de Faustine et de ses amis.

          Plan d’évasion (1945)

           Le roman suivant est de la même veine. Bioy l’a écrit en même temps que Morel, mais a retardé sa publication de cinq ans, afin que le public ne confonde par les deux livres.

          Le héros, un officier de marine français, se fait affecter en Guyane à la suite d’une querelle de famille. Le gouverneur ayant quitté Cayenne pour s’établir aux îles du Salut (c’est-à-dire les îles du bagne), notre homme s’y rend pour se présenter à lui. Il est accueilli par un ancien forçat surnommé Dreyfus, et reçoit le commandement de deux des trois îles – le gouverneur se réservant celle du Diable.

          Notre officier finit par découvrir les occupations mystérieuses qu’on y réalise, au moyen de miroirs et de couleurs. Il demande à être détenu lui aussi. Mais le gouverneur disparaît, et le héros succombe au cours d’une obscure révolte de forçats.

          Journal de la guerre au cochon (1969)

         Après cette révolte, le romancier quitte les songeries équatoriales pour s’établir en un Buenos-Ayres bien réel, dont les rues et les places sont dûment mentionnées. Mais l’angoisse demeure, dans le style de Kafka ou du Rhinocéros d’Ionesco. Çà et là, inopinément, des jeunes s’en prennent à des vieux, les battent, les tuent même. Que leur reprochent-ils ? D’être trop nombreux, d’accaparer le pouvoir, et surtout d’incarner le passé.

          Le lecteur va-t-il prendre le parti des victimes ? L’auteur les rend suffisamment minables pour dissiper cette tentation.  Il est étonnant qu’un tel livre soit paru, avec un vif succès, dans une Argentine dont la population était encore peu âgée, surtout à l’époque.

 

          Dormir au soleil (1973)

         Le roman favori de Bioy Casarès traite de la folie. L’épouse du héros, l’horloger Lucio Bordenave, est obsédée par les chiens, mais ne se décide pas à en acquérir. Pendant qu’elle séjourne en une maison de santé de Buenos-Ayres, son époux lui en procure une, qui porte le même nom qu‘elle (et que la chienne de Bioy Casares) : Diana. Puis l’horloger séjourne à son tour, de manière volontaire, dans la même maison.

          Pour finir, les médecins transplantent l‘âme de la malheureuse femme dans le corps de la chienne (ou d’une autre, car je ne suis pas sûr d’avoir compris). Le roman rejoint ainsi les deux premiers. Mais je n’y ai pas trouvé la même qualité.

xxx

         Après la mort de Borges, en 1986, Bioy Casares devient l’écrivain officiel de l’Argentine. Il disparaît lui-même treize ans plus tard.

Versailles : monstre ou merveille ?

Un ouvrage de Georges Poisson, lu par Nicolas Saudray

 

          Une épopée. Une folie. Georges Poisson, l’historien bien connu, sait tout de Versailles et a entrepris de nous faire partager son savoir.

          Le lieu se nomme encore Val de Gallie, au temps où Louis XIII y implante un relais de chasse. Achevé en 1626, l’édifice abrite au plus quinze personnes.

        Dès le début de son règne personnel (1660), Louis XIV s’emploie à étendre cet héritage. Ce qui ne l’empêche pas d’œuvrer dans le même temps à l’embellissement du château de Saint-Germain, où il est né – et dont la terrasse date de 1675. Lourdes charges pour les finances royales.

        À Versailles, après la mort de l’architecte Le Vau, le relais est pris par Hardouin-Mansart. Faut-il conserver le manoir de Louis XIII ? Le roi hésite ; En fin ce compte, on aura deux châteaux imbriqués l’un dans l’autre. Côté ville, le Louis XIII agrandi, à dominante de briques, avec toits bien visibles. Côté parc, un palais de pierre aux toits surbaissés, cachés par une balustrade. Nous voilà loin de l’unité classique. Les siècles suivants verront donc des tentatives inabouties de refaire la façade-ville dans le même style que la façade-parc. Et les imitations de Versailles, en Allemagne ou en Russie, refuseront toute dualité. L’avouerai-je ? L’ordonnance retenue par le Roi Soleil me plaît parce que c’est celle de Janus.

          Le Brun décore les appartements du roi et de la reine. Molière y contribue, en qualité de tapissier ! En effet, comme beaucoup de charges concernant la personne du monarque, celle-ci comporte une rotation. Le dramaturge ne doit  qu’un trimestre de service par an, ce qui lui laisse du temps pour ses comédies, et pour les carnavals royaux qu’il doit animer.

        Dans les jardins, une famille de fontainiers, les Francini, installe cent-vingt kilomètres de conduites, drainant vingt-trois étangs. Trianon, petit village, est englobé et rasé. C’est là que s’élèveront les deux Trianons que nous connaissons.

       En 1682, Louis XIV fait de Versailles sa résidence principale. Il a déjà  quarante-quatre ans, et règne à titre personnel depuis vingt-deux ans. Le château est le théâtre des féeries et de pieuses corvées – le toucher des écrouelles, le lavement des pieds. Un dénombrement fait apparaître, dans le palais et ses dépendances, 6 759 habitants : courtisans, laquais, ouvriers, jardiniers…C’est donc l’équivalent d’une ville, où les rues sont remplacées par des galeries et des allées. Aux résidents permanents s’ajoute, durant la journée, la foule des hôtes de passage, car toute personne correctement vêtue est admise dans les jardins, les salons, les corridors. Les courtisans ne goûtent un peu de tranquillité qu’après le souper. Un assassin aurait la partie belle. D’ailleurs Henri III et Henri IV ont péri d’un coup de couteau. Mais en cette époque de majesté royale retrouvée, nul n’ose s’en prendre à l’oint du Seigneur – jusqu’à Damiens, qui frappera Louis XV, ex-Bien Aimé.

          Georges Poisson ne nous cache rien de l’inconfort et de la malpropreté du château. Un seul appartement est doté d’une salle de bains (en attendant les cinq autres que Louis XV fera aménager). Les courtisans se lavent – quand ils y pensent – au moyen de pots à eau. Ils combattent leur mauvaise odeur en s’aspergeant de parfum. Les locaux privés sont équipés de chaises percées, malheureusement malodorantes, car on n’a pas encore inventé le siphon. Et les visiteurs de passage, qui restent là durant des heures ? Ils font leurs besoins partout.

         Les bassins du parc ont été ornés de belles statues, mais le débit n’est pas suffisant au goût du souverain, qui voudrait magnifier encore ses fêtes aquatiques. Il décide d’aller chercher l’eau à Pontgouin (Eure-et-Loir), au pied du Perche. Cent kilomètres ! La guerre de la Ligue d’Augsbourg, si dure pour le royaume, met fin à ce projet pharaonique. Les voyageurs de la vieille ligne ferroviaire Paris-Le Mans peuvent encore en apercevoir un important vestige : les ruines de l’aqueduc traversant le parc de Maintenon.

         Quatre chapelles successives ont vu le jour. Aucune n’est jugée suffisamment digne. La cinquième et dernière (en vérité, une sorte de cathédrale), commencée par Hardouin-Mansart et terminée à la fin du règne, domine tout le château. C’est, a-t-on, remarqué, la reconnaissance de la supériorité de Dieu sur le premier des rois. Cent artistes y ont collaboré. Mais elle brise la symétrie.

        De 1715 à 1722, ce qui reste de la Cour séjourne à Paris ou Vincennes.  L’attrait de Versailles finit par l’emporter. Louis XV s’y réinstalle donc et améliore ce qui peut l’être, en vue du confort. Le lecteur est ébahi de la séquence des réaménagements dans tout le château, commencée d’ailleurs sous le monarque précédent, dont le goût avait changé au long de son règne. Il suffit souvent, pour déclencher d’importants travaux, qu’un des nombreux petits logis change de titulaire. Avec trois appartements, on en fait quatre. Puis c’est l’inverse. J’ai un moment regretté l’absence de plans, qui m’auraient aidé à comprendre. Puis Je me suis dit que c’était sans doute impossible, en raison de la multitude des changements.

         Louis XV loge au-dessus de ses filles, ces pauvrettes qu’il n’a pas voulu marier pour éviter de leur verser des dots. Il les aime bien quand même. Pour l’aînée, Adélaïde, il a fait transformer l’escalier des Ambassadeurs en un appartement. Le matin, il descend chez elle par un escalier privé. Mme Adélaïde tire un cordon de sonnette pour faire venir ses sœurs, et la petite famille boit son café. Ce breuvage provient de caféiers élevés sous serre à Trianon, dont le roi a torréfié lui-même les grains. Ses talents ne se limitent pas à cela. Dans les étages supérieurs du château, il se prépare des omelettes et fait des confitures.

          Madame du Barry n’est pas oubliée pour autant. Elle loge dans sept pièces prélevées sur les Petits Appartements du roi, avec jouissance d’une salle de bains munie de deux baignoires, d’un foyer, d’une tuyauterie.

          En 1769, après neuf ans de travail de l’ébéniste Riesener, arrivée du bureau à cylindre du roi, peut-être le plus célèbre bureau du monde, en style rocaille, supposé infracturable.

          L’année suivante, pour le mariage du futur Louis XVI, Gabriel achève l’Opéra qui manquait tant à Versailles. Il comporte 750 places, et son éclairage requiert trois mille bougies.

          Marie-Antoinette s’installe au Petit Trianon, et substitue un jardin à l’anglaise au remarquable jardin botanique. Quant à son royal époux, il décide de remplacer tous les arbres du parc. Trop vieux ? Non, mais devenus trop hauts, ce qui rend leur taille difficile. L’opération s’échelonne sur dix ans ; deux cent mille nouveaux sujets sont plantés.

         En temps ordinaire, Louis XVI se lève en catimini entre sept et huit heures, s’habille seul, engloutit un petit-déjeuner gargantuesque, va faire un peu de serrurerie. À onze heures et demie seulement, il gagne sa chambre de parade, et c’est là qu’a lieu son lever officiel, décalé de quelque quatre heures par rapport au lever réel.

          Durant les dernières années du règne, une grande partie des gardes du corps et autres surveillants de Versailles sont licenciés, par raison d’économie. En conséquence, n’importe qui ou presque peut pénétrer dans le palais et participer à sa vie quotidienne. Arthur Young, l’agronome anglais, est frappé par la vue d’hommes en haillons, qui sous Louis XIV ou Louis XV n’auraient pas été admis.

          En 1789, l’édifice comprend 288 logements, réunissant 1252 pièces chauffées et 680 pièces sans cheminées.

          L’automne de 1792 voit le début de la vente du fabuleux mobilier, aux enchères mais à bas prix. Durant les deux siècles suivants, une partie pourra être rachetée, grâce notamment aux amis de Versailles. Récupérée aussi, la baignoire de marbre de la Pompadour, après passage entre les mains de Robert de Montesquiou et de l’extravagante marquise Casati. On ne reverra jamais, en revanche, certaines tapisseries, car elles ont été brûlées afin de récupérer l’or des fils dont elles étaient tissées.

          Napoléon, Louis XVIII, Charles X font quelques travaux à Versailles, sans y résider. Louis-Philippe y installe un musée de l’histoire de France, et notamment une grandiose galerie des Batailles ; il sacrifie une partie des appartements anciens pour pouvoir présenter des toiles souvent contestables. Napoléon III fait du palais un lieu de fêtes, et y reçoit la reine Victoria.

          Après lui, Versailles et son château deviennent pour quatre ans la capitale de la France. L’Opéra est converti en amphithéâtre pour l’Assemblée nationale, dont le président, Jules Grévy, occupe les appartements de Louis XV et Louis XVI. Pendant quelque temps, la galerie des Glaces jour un rôle de dortoir pour le personnel administratif.

          Durant les Troisième et Quatrième Républiques, et mis à part l’élaboration du malheureux traité de 1919, le château ne sert plus guère qu’à l’élection des présidents de la République – dans la salle du Congrès, seule assez vaste, en région parisienne, pour pouvoir héberger à la fois les députés et les sénateurs. D’importants travaux de restauration sont financés par des mécènes, dont John D. Rockefeller Jr. Aujourd’hui, c’est un lieu de conférences de chefs d’ État ou de gouvernement, ainsi que le théâtre des congrès parlementaires. Le palais et ses dépendances reçoivent sept à huit millions de touristes par an.

        Telle fut l’histoire de Versailles : souvent admirable, parfois consternante, toujours pittoresque.

L’ouvrage : Georges Poisson, La grande histoire de Versailles, Perrin, 2018. 464 pages, 25 €.  

En France, l’éolien est une erreur ruineuse, sans profit pour le climat

Groupe Indépendant de réflexion sur l’énergie
Pierre Audigier, ingénieur général des Mines (h)
ancien conseiller de la Commission Européenne
Patrice Cahart, inspecteur général des Finances (h)
ancien conseiller à la Cour de cassation
Denis de Kergorlay, président exécutif d’Europa Nostra,
la  fédération européenne des associations de défense du patrimoine paysager et monumental    

 

          La France n’a pas besoin de nouvelles éoliennes. Elle est excédentaire en électricité, ce qui la contraint, en année normale, à exporter 11% de sa production au prix de lourdes pertes. N’aggravons pas ce gaspillage.

          De nouveaux engins n’auraient d’ailleurs aucune utilité du point de vue du climat. Les sources fossiles, émettrices de CO2 , ne fournissent plus qu’une part infime de notre électricité, et on ne pourra,  techniquement, descendre plus bas.    

          Or l’éolien, lourdement handicapé par son intermittence, est beaucoup plus coûteux, pour notre économie, que d’autres sources d’énergie, dont le photovoltaïque. Et ses engins sont pour l’essentiel fabriqués hors de France.

          Nos paysages, nos finances publiques, nos budgets de consommateurs ne sauraient leur être sacrifiés.

          En Allemagne, où l’éolien s’est développé de façon effrénée, les émissions de CO2 par le secteur électrique n’ont pas diminué. La moitié du courant provient de fossiles (charbon, lignite). Le prix de l’électricité atteint, pour les ménages, le double du niveau français.  

          Le nécessaire combat pour le climat doit être recentré sur l’isolation des bâtiments et l’amélioration des modes de transport.

Sommaire

I/ En France, l’éolien est la pire solution, page 2

A/Rien ne justifie un nouveau supplément éolien, page 2

B/ L’éolien est gravement handicapé par son intermittence, page 5

C/ Un fort supplément d’éolien aurait un coût écrasant, page 6

D/ Il serait désastreux pour le cadre de vie, page 9

II/ Mais alors, que faire ? page 11

Chiffrages joints, fiches Alpha et Bêta, pages 14 et 15.

 

          I/ En France, l’éolien est la pire solution

          Nous sommes des écologistes. Le combat pour la planète, son eau, son air, ses paysages, est le nôtre. Mais nous pensons qu’en promouvant l’éolien, on choisit la plus mauvaise arme.

          Notre note est centrée sur la France métropolitaine [1]. Elle ne remet pas en cause l’éolien déjà en service, ou déjà décidé. Elle s’oppose en revanche à de nouveaux développements. Nous ne traiterons pas ici de l’éolien en mer, problème spécifique.

 

       A/ Rien ne nécessite un supplément d’éolien 

 

          Quatre arguments ont été avancés pour justifier un nouveau développement éolien. Aucun d’eux ne résiste à l’examen.

         a/ La France n’a pas besoin d’un nouveau développement éolien pour couvrir sa consommation d’électricité

 

          En année normale [2], notre pays exporte 11 % de sa production électrique. Ces exportations s’effectuent à des prix de braderie : EDF doit revendre moitié moins cher, en moyenne, sur les marchés internationaux, le courant qu’elle a acheté aux exploitants éoliens. Un supplément d’éolien ne ferait qu’aggraver ce gaspillage, mis à la charge du consommateur.  

          b/ Un nouveau développement éolien serait sans effet sur le climat

          Au cours des prochaines années, la consommation française d’électricité sera sans doute à peu près constante, comme elle l’est depuis sept ans. D’un côté, les économies d’énergie auront des effets, et la désindustrialisation peut hélas se poursuivre. De l’autre, la population augmente un peu, le niveau de vie aussi, et les véhicules électriques, il faut l’espérer, prendront leur essor.  

          En 2015, dernière année non perturbée, les combustibles fossiles (charbon, fioul, gaz) n’ont fourni que 6,3 % de l’électricité française. Ce faible pourcentage va se réduire encore, du fait des nouvelles installations éoliennes et photovoltaïques décidées, et de la suppression des centrales à charbon. Il ne pourra néanmoins tomber à zéro, car on devra maintenir des installations de secours, en raison de l’intermittence éolienne et photovoltaïque.

          Peut-être nous répondra-t-on qu’une progression des excédents français aiderait à la suppression des centrales allemandes au lignite, particulièrement polluantes. Mais c’est vouloir remplacer une production stable par une production intermittente ; vain exercice [3]. Et la France ne porte aucune responsabilité dans le désordre allemand ; elle ne saurait sacrifier, en cette affaire, ses finances et ses paysages.

         Vouloir sauver le climat en agissant sur la production d’électricité française, c’est se tromper de combat. Durant le dernier exercice connu, elle n’a engendré que 3,6 % de nos émissions de gaz à effet de serre [4], et le pourcentage va encore s’abaisser. À noter aussi que, malgré un effort financier considérable en faveur de l’éolien, nos émissions de CO 2 n’ont pas baissé au cours des dernières années. C’est la preuve que la dépense est mal orientée. L’essentiel des émissions provient des transports et du chauffage des bâtiments. L’effort doit donc être reporté sur ces secteurs.

         c/ Une nouvelle progression de l’éolien ne réduirait pas vraiment la dépendance énergétique de la France

         Par analogie avec les importations d’hydrocarbures, dont notre pays est dépendant, certains font valoir que la promotion de l’éolien permettrait de réduire nos importations d’uranium.

          Mais celles-ci ne constituent pas une réelle dépendance. L’uranium n’entre que pour 10 % environ dans le prix de revient du courant nucléaire. Les réserves mondiales, qui permettent de tenir environ cent ans au rythme actuel, se trouvent bien réparties sur la planète, et notamment dans des régions sûres (Australie, Canada), ce qui n’est pas le cas du pétrole et du gaz.   D’ailleurs, divers pays s’orientent vers la construction de surgénérateurs, à consommation très faible. Un second combustible, le thorium, dont les réserves sont triples de celles de l’uranium, s’ajouterait à celui-ci.

          De son côté, la fabrication des éoliennes exige des métaux rares – dont le tantale – que la France ne produit pas, et dont la fourniture comporte, sur la longue période, de sérieux aléas.

          d/ Le remplacement d’une partie des réacteurs par des éoliennes serait sans incidence sur notre sécurité intérieure

          Les avocats de l’éolien font valoir des motifs de sécurité intérieure. Soucieux de ne pas mettre tous les œufs dans le même panier, ils sont à l’origine de la loi relative à la transition énergétique, du 17 août 2015, qui tend à limiter à 50 % la part du nucléaire dans notre production électrique. Mais notre potentiel est déjà diversifié : le nucléaire n’en constitue que         48 %. S’il assure néanmoins les trois quarts de la production, c’est en raison de l’intermittence de l’éolien et du photovoltaïque. Les centrales des troisième et quatrième génération accroîtront la diversité.

 

          En second lieu, les risques du nucléaire civil, en France, sont faibles. L’accident de Fukushima a été provoqué, non par le séisme, auquel les structures de béton ont résisté, mais par le raz-de-marée, phénomène que notre pays n’a jamais connu, si loin qu’on remonte dans les archives [5].  Les centrales françaises en service ont d’ailleurs été construites selon des règles de sécurité beaucoup plus strictes qu’au Japon.

          e/ La France est en avance et non en retard

         La France est en retard, répètent les promoteurs éoliens et leurs avocats. C’est tout le contraire. Voici la hiérarchie des émissions de CO2 que dégage la production de 1 kwh : Pologne 750 g, Allemagne 520 g, Royaume-Uni 450 g, Italie 390 g, France 60 g. Seule de l’échantillon, la Suède fait mieux (10 g) grâce à son hydro-électricité, et aussi à son potentiel nucléaire, aujourd’hui remis en cause [6].

          B/ L’éolien est gravement handicapé par son intermittence.

 

          1/ Elle l’empêche de remplacer le nucléaire. En effet, les éoliennes de France ne fonctionnent, en année moyenne, qu’à 21 % de leur puissance. Quand le vent est faible, elles ne tournent pas. Quand il est trop fort, elles doivent être arrêtées. Dans leurs présentations, les promoteurs affirment que les engins prévus permettront d’alimenter tant de foyers ; c’est spécieux, car les intéressés dépendront d’autres sources pour les quatre cinquièmes de leur consommation d’électricité.

          2/ Les avocats de l’éolien s’efforcent de minimiser ce gros défaut :

  • ils invoquent le « foisonnement », c’est-à-dire la supposée compensation des vents de la Manche, de l’Atlantique et de la Méditerranée ; or cette compensation est très imparfaite ; chaque année, et parfois durant plusieurs jours, la production éolienne tangente le zéro dans l’ensemble de la France ; particulièrement critiques sont les périodes de grand froid, durant lesquelles il n’y a ni vent ni soleil, alors que la consommation des particuliers atteint son maximum ; il serait fort imprudent de compter alors sur les importations, car nos voisins subissent les mêmes vagues de froid, et certains (Allemagne, Belgique, Suisse) cherchent à supprimer leur potentiel nucléaire ;
  • les pointes de production de l’éolien, dit-on, pourraient être utilisées à extraire l’hydrogène de l’eau, et ce gaz servirait ensuite à faire fonctionner des véhicules [7] ; mais ces procédés expérimentaux sont encore très loin de la rentabilité, et il n’existe, dans le monde, aucune usine d’électrolyse.

          3/ Dès lors, un pays qui souhaite développer l’éolien doit se doter d’une capacité de secours utilisable à tout moment, dont la puissance serait égale à celle de l’éolien. Il doit assumer le coût de ces installations sous-utilisées, en sus de celui de l’éolien. Jusqu’à présent, ce problème a pu être résolu sans trop de difficultés, car la production éolienne n’atteint encore que 4 % à 5 % du total français. Mais demain, ce ne sera plus le cas.

         La réserve de secours sera-t-elle constituée de barrages de montagne ? Non, car ceux-ci sont déjà entièrement mobilisés pour couvrir les pointes de consommation (phénomène tout à fait distinct des creux de l’éolien). La réserve peut-elle consister en centrales au gaz ? Nos autorités ont commencé de s’engager dans cette voie, en concluant des « marchés de capacité » avec les industriels concernés. Des fermetures de centrales à gaz ont ainsi pu être évitées. Mais ce combustible émet du CO2. Du fait de son mariage forcé avec le gaz, l’éolien n’est pas une véritable énergie renouvelable, ni une véritable énergie propre.

          4/ Reste le nucléaire. EDF professe à présent qu’il est complémentaire de l’éolien. C’est un abus de langage, car si les éoliennes peuvent avoir  besoin du nucléaire, la réciproque n’est pas vraie. En outre :

  • cette solution cumule les coûts ; outre ceux de l’éolien supplémentaire, il faudrait supporter ceux du grand carénage (voir plus loin), de façon que les réacteurs soient prêts à intervenir ; pour la même raison, on ne pourrait pas réduire le personnel des centrales ;
  • les risques de sinistres, si souvent exagérés (voir plus loin), resteraient les mêmes ; les réacteurs se trouveraient toujours là, chargés de combustible.

          C / Un  fort supplément éolien aurait un coût écrasant

          1/ S’agissant des coûts, la question pratique est la suivante : combien faut-il investir en éolien nouveau ou en prolongement du nucléaire pour maintenir la production d’électricité de notre pays ?

          La comparaison ne saurait inclure des prototypes onéreux comme l’EPR de Flamanville ou Hinkley Point en Grande-Bretagne. Un EPR à la française vient d’ailleurs d’être inauguré en Chine, dans des conditions satisfaisantes, et un deuxième va suivre. Mais dans l’immédiat, il faut surtout considérer les centrales nucléaires en service : l’exemple des États-Unis, où la technique est similaire, montre qu’elles peuvent être prolongées de vingt ans, voire de quarante, au prix d’un « grand carénage » ; et donc qu’elles peuvent assurer, sans même prendre l’EPR en compte, le maintien de la production française actuelle.

          Autre remarque préalable à toute comparaison : le courant d’origine nucléaire et le courant d’origine éolienne sont deux produits différents. Le premier est pilotable, donc de haute qualité ; on peut régler son débit à volonté. Le second, intermittent, est non maîtrisable, et donc de basse qualité ; il faut le consommer quand le vent souffle.

          2/ Ces précautions étant prises, la fiche Alpha ci-dessous montre que, si on abaisse la production nucléaire à 50 % de la production totale, si on remplace le manque par du renouvelable à dominante éolienne, et si on développe le réseau de transport en conséquence, cela coûtera, en investissements, 159 Mds € de plus que la prolongation des centrales nucléaires en cause.  

 

           Ainsi, contrairement à ce qu’on pouvait attendre, le produit de haute qualité (le courant d’origine nucléaire) est beaucoup moins cher que le produit de basse qualité (le courant qualifié de renouvelable).

 

          Ce chiffrage inclut le coût des nouvelles centrales à gaz (polluantes) qu’il faudrait mettre en place pour pallier l’intermittence de l’éolien et du photovoltaïque. Il n’inclut pas le coût sanitaire et politique de la multiplication des lignes à haute tension pour desservir des installations de production dispersées. Il n’inclut pas non plus l’indemnisation d’EDF pour fermeture autoritaire de centrales encore utilisables.

         D’ordinaire, quand un entrepreneur investit, il obtient une production. Là, il n’y aurait aucun supplément de production d’électricité – l’éolien et les autres renouvelables ne faisant que remplacer, à grand peine, ce que le nucléaire aurait cessé de fournir. Pour la France et ses habitants, les 159 Mds seraient une perte sèche. Et la planète devrait absorber un supplément de CO2, dégagé par les centrales à gaz.

           3/ De surcroît, l’éolien terrestre vient de se disqualifier par rapport au photovoltaïque. Seize appels d’offres, répartis dans neuf régions, ont opposé ces deux formes d’énergie. Par un communiqué du 6 novembre 2018, le ministre de l’Environnement a révélé que le photovoltaïque avait été déclaré vainqueur seize fois, pour un prix moyen de vente à EDF de 55 € le mégawatt-heure (MWh). Or EDF paye actuellement le courant éolien terrestre aux exploitants, en moyenne, 89,4 € le MWh [8].

         En conséquence, nos gouvernants auraient dû renoncer aussitôt à toute implantation nouvelle d’éoliennes terrestres, pour se replier sur d’autres formes d’énergie plus compétitives. Or ils continuent de promouvoir l’éolien !

          4/ Le financement de l’éolien repose en grande partie sur les finances publiques. Les promoteurs empruntent aux banques la quasi-totalité de ce dont ils ont besoin pour investir. Ils remboursent leurs emprunts, d’une part en vendant leur électricité sur les marchés, d’autre part en percevant des « compléments de rémunération » que leur verse l’État. Ces compléments viennent d’un compte spécial du Trésor, lui-même alimenté par des prélèvements sur la plupart des factures d’énergie. En fin de compte, c’est donc le consommateur qui paye.

          Les exploitants éoliens perçoivent ainsi, en moyenne, le double, de la valeur de l’électricité sur les marchés, ce qui leur procure des marges bénéficiaires dont aucun autre secteur de l’industrie française n’offre l’exemple. Le groupe éolien allemand H2air, fortement présent dans notre pays, a dégagé une rentabilité des capitaux propres investis de 193 % pendant dix ans. Et quand les implantations sont entièrement réalisées sur fonds d’emprunt (cas de diverses sociétés au capital de 1 euro), cette rentabilité des fonds propres est égale à l’infini.

          Or nos finances publiques sont en crise. Notre pays ne pourra supporter en même temps deux masses de dépenses, l’une consacrée à la poursuite de sa politique climatique (isolation des bâtiments, mise en place d’un réseau d’alimentation des véhicules électriques) et l’autre sans intérêt climatique (un nouveau supplément d’éolien). Les moyens de financement disponibles doivent être réservés aux actions utiles.

         Ces difficultés ne sont pas propres à la France. Le Danemark, champion de l’éolien, est aussi le pays européen où l’électricité est la plus chère (le double des niveaux français, pour les particuliers comme pour les industriels). Le Royaume-Uni, l’Espagne et le Québec ont récemment renoncé à aider l’éolien terrestre.

          5/ Devant ces arguments, les promoteurs éoliens et leurs avocats répètent que leur activité a été reconnue prioritaire. En réalité, la loi de 2015 sur la transition énergétique n’a pas fixé d’objectif en matière éolienne. Elle  n’a fixé qu’un objectif global, celui des énergies renouvelables. Or :

  • nous venons de montrer que l’éolien est une fausse énergie renouvelable ;
  • et même si on l’incluait dans ce groupe, il s’agit d’un ensemble fort hétérogène, dont toutes les composantes ne pourront être promues en même temps, car les ressources des consommateurs et des contribuables ne sont pas inépuisables (l’affaire des gilets jaunes vient de le rappeler) ; un choix doit donc être effectué ; il ne saurait bénéficier à l’éolien terrestre, qui est la plus agressive des formes d’énergie dites renouvelables, et l’une des plus coûteuses.

         D / Un nouveau développement de l’éolien serait désastreux pour le cadre de vie des Français

          1/ L’espace aérien de basse altitude n’appartient pas aux propriétaires des maisons ou des champs situés en- dessous. C’est un bien commun. On nous le confisque au profit des promoteurs éoliens.

          Les éoliennes implantées actuellement ont couramment 180 m en bout de pale.  Le préfet des Ardennes a autorisé 63 engins de 200 m au Mont des Quatre-Faux ; elles se verront de la cathédrale de Reims, située à une trentaine de kilomètres. Quant au projet du Haut-Armançon (Yonne), il comporte 25 éoliennes d’une hauteur de 220 à 250 m : on se rapproche des 300 m de la tour Eiffel.  À ce train, les paysages français vont connaître leur plus importante mutation depuis les grands défrichements du Moyen Âge.

          La fiche Bêta ci-dessous montre l’incidence qu’aurait la future loi sur la l’énergie, si elle est adoptée conformément au projet qui vient d’être présenté : la totalité de nos zones rurales se trouverait à moins de 6 km d’une grande éolienne. Ces 6 km correspondent au rayon minimal d’affichage des enquêtes publiques concernant l’éolien, et donc à la distance en deçà de laquelle la possibilité de dégâts significatifs est officiellement reconnue. Ainsi, nos campagnes ne seraient plus des campagnes, mais des zones semi-industrielles (sans les emplois qui vont normalement avec).

          La population agricole continue de se réduire, en raison du regroupement des exploitations. L’avenir de la France rurale dépend donc, pour une part, du tourisme (chambres d’hôtes et gîtes ruraux). Il dépend plus encore du nombre de résidents secondaires ou même principaux (navettes, télé-travail) qui voudront bien s’installer. Les touristes et les résidents potentiels feront leurs choix selon l’attrait que les zones rurales auront ou n’auront pas conservé. La prolifération des grandes éoliennes est donc fortement contre-indiquée.

          Quand elles seront hors d’usage, ces éoliennes pourront-elles être    supprimées ? Sans doute non, car les garanties règlementaires sont loin de couvrir les frais du démantèlement [9]. Aux États-Unis, 14 000 engins abandonnés achèvent de rouiller, notamment en Californie et à Hawaï.

          2/ Les chauves-souris, protégées, ne supportent pas les fortes variations de pression au voisinage des pales d’éoliennes. En Allemagne, leur mortalité de ce fait est évaluée à 250 000 par an.

          S’agissant de la population d’oiseaux, un communiqué commun du Muséum d’Histoire naturelle et du CNRS (20 mars 2018) a évalué sa réduction à un tiers en quinze ans. C’est un désastre, qui risque de s’aggraver encore. La cause principale paraît être la raréfaction des insectes, mais le développement de l’éolien y contribue doublement : par le mouvement des pales (une éolienne de 180 m de haut balaye à chaque rotation environ 1 ha 35) et par la multiplication des lignes électriques.

          3/ Le voisinage de grandes éoliennes bouleverse la vie des habitants, et peut détériorer leur santé (bruit, infrasons, vision obsédante). La distance minimale entre les engins et les habitations n’est que de 500 m ; les préfets ont la faculté de la relever cas par cas mais n’en usent pas.

          4/ Les habitations voisines des grandes éoliennes sont dépréciées. Il n’est pas aisé de mesurer ce phénomène, car le plus souvent ces maisons ne se vendent pas ; personne n’en veut. Cependant, les rares décisions des tribunaux font apparaître des dépréciations de l’ordre de 40 %.

          Certains élus locaux invoquent, en contrepartie, les ressources budgétaires artificiellement procurées à leur commune ou à leur communauté. Elles sont contre-balancées, et au-delà, par la dépréciation des maisons, la réduction de leurs valeurs locatives (bases des impôts locaux) et la perte des potentialités touristiques.

          5/ Face à ces considérations, l’argument ressassé de l’emploi que créerait l’éolien ne pèse pas lourd. Les engins sont fabriqués hors de France. Leur mise en place des engins est souvent assurée par des équipes étrangères, sous le régime des travailleurs détachés.

          II /  Mais alors, que faire ?  

a/  Le grand carénage

          Le grand carénage des centrales nucléaires existantes permet de maintenir la production d’un courant exempt de carbone comme l’éolien, mais pilotable, nécessitant beaucoup moins d’investissements nouveaux, et n’imposant pas de nuisances nouvelles aux paysages.

          Le répit de vingt à quarante ans que la France peut obtenir grâce au grand carénage devrait permettre d’attendre la mise au point de meilleures formules nucléaires, encore plus sûres, productrices de peu de déchets, et actuellement à l’étude (EPR de format réduit, surgénérateurs).

          b/ Le solaire thermique

 

          Il est vraisemblable que, dans quelque temps, la majeure partie des ballons d’eau chaude de la planète fonctionneront au moyen de capteurs solaires. Cette solution permet en effet de conserver la chaleur durant plusieurs jours, alors que l’électricité ne se stocke pas, sauf dans des batteries très coûteuses. Le solaire thermique ne produit pas d’électricité, mais permet d’en économiser. En outre, il a le mérite de fonctionner sans réseau de transport et de distribution. Sa limite est d’ordre esthétique, surtout dans les centres historiques des villes. Mais il est possible de subventionner la mise en place d’ardoises masquantes.

          c/ Autres énergies renouvelables  

          Le bois et la biomasse industrielle sont les énergies renouvelables les moins chères [10]. D’autres sources ont été négligées. La récupération de la chaleur des égouts permet de chauffer tout un quartier de Nanterre, sans inconvénients visuels.

          d/ Et l’éolien ?

          Notre note comporte une conclusion logique : à l’instar du Royaume-Uni, de l’Espagne et du Québec, la France doit cesser toutes ses aides aux implantations éoliennes nouvelles.

          Si elles étaient maintenues, il conviendrait, à tout le moins, d’améliorer le système.

          1/ Il faudrait y introduire une véritable concurrence. Un décret récent impose le recours aux appels d’offres pour les groupes de plus de six engins. Mais à l’heure actuelle, la grande majorité des projets se situe en-dessous de cette limite. La faveur ainsi faite aux « petits » projets n’a aucune justification, car ceux-ci sont menés le plus souvent par des filiales d’entreprises importantes. Et elle est contre-productive : les promoteurs préféreront rester en-dessous de sept unités, ce qui conduira à un mitage accru de nos campagnes.

         Le recours à l’appel d’offres doit être généralisé. Le concurrent qui proposerait le prix garanti le moins élevé serait déclaré vainqueur.

          2/ L’éolien, si on continue de l’aider, doit respecter l’impératif de protection de la santé des habitants. Dans un rapport adopté le 9 mai 2017, l’Académie de Médecine a pointé notamment deux graves défauts.

       a/  Le consensus des populations est insuffisant.  Compte tenu des inconvénients de l’éolien, il sera toujours difficile à obtenir. Nous suggérons que le rayon d’affichage minimal des enquêtes publiques, égal à seulement 6 km, soit adapté à la hauteur croissante des engins. Il a été fixé à une date où celle-ci n’était couramment que d’une centaine de mètres, pale comprise ; pour des engins de 180 m voire 200 m, il devrait logiquement atteindre 10 km.

        b/ Dans un rayon de 1,5 km, les bruits de l’éolien perturbent fréquemment le sommeil [11]. Un récent colloque scientifique [12] a également mis en cause, même à des distances de plusieurs kilomètres, les infrasons et les champs électriques ou électromagnétiques émis par les éoliennes.

          Ces constats confirment le caractère inadapté de l’actuelle distance minimale de 500 m entre les habitations et les engins. Les académiciens préconisent qu’elle soit désormais proportionnelle à la hauteur des éoliennes. Cette proposition rejoint, dans son principe, les législations de la Bavière et de la Pologne, qui fixent cette distance minimale à dix fois la hauteur des engins (donc 2 km, par exemple, pour une hauteur de 200 m).

         Les promoteurs éoliens ne manqueront pas d’observer qu’une telle solution réduirait sensiblement leur champ d’action. Mais les nouvelles éoliennes, dépourvues d’utilité écologique, ne sauraient être considéré comme prioritaire par rapport à la santé publique.

 

                                                           xxx

          La lutte contre la dégradation du climat demeure plus que jamais nécessaire, mais par d’autres moyens que l’éolien : la taxation du carbone dans le cadre d’une politique européenne, l’isolation raisonnée des bâtiments, l’usage des voitures électriques, la promotion des vélomoteurs et scooters électriques (à l’exemple des pays d’Asie, où elle a fortement réduit les nuisances urbaines). Les citadins de la prochaine génération seront peut-être libérés, non seulement des gaz d’échappement, mais aussi du bruit !

         Encore faut-il que les sources de financement privilégiées soient   réservées à ces actions, au lieu d’être détournées au profit de l’éolien.

Pièces jointes ci-dessous :  fiches de chiffrage Alpha et Bêta

 

 

 

 

 

  Fiche Alpha : le surcoût de l’investissement éolien et connexe

 

     Coût de l’investissement éolien et connexe

1/ Selon le projet de loi sur l’énergie déposé en mai 2019, le nucléaire ne doit plus fournir, en 2035, que 50 % de la production. Ce qui implique le remplacement par des sources renouvelables de 21/71èmes de cette production (dont nous supposons le niveau constant).

Le projet de programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) diffusé en mars 2019, avec un horizon 2028 et non 2035, prévoit un supplément annuel de puissance de 2 GWV (gigawatts) pour l’éolien terrestre et de 3 GW pour le photovoltaïque. Mais si l’on prolonge ces chiffres au-delà de 2028 er si l’on ajoute une prévision raisonnable de 9 GW pour l’éolien maritime, l’objectif du projet de loi est atteint dès 2030. Ce qui manque de cohérence.

Nous avons donc rectifié en baisse les chiffres de progression de la PPE et sommes parvenus au besoin suivant pour réaliser l’objectif 2035 : éolien terrestre 21,4 GW, éolien maritime 9,0 GW, photovoltaïque 32,1 GW, autres 2,0 GW. Total 64,5 GW. À noter que la puissance installée de l’éolien terrestre passerait ainsi des 15,1 actuels à 36,5, soit une multiplication par 2,4. 

2/ Nous avons multiplié ces puissances supplémentaires par les coût unitaires (milieux de fourchettes) figurant dans un document ADEME de 2016. Nous avons ajouté 4,3 Mds € par an pour l’aménagement correspondant du réseau (chiffre fourni par le président de RTE), et             15 Mds € pour l’installation de nouvelles centrales à gaz, nécessaires au passage des pointes eu égard à l’intermittence de l’éolien et du photovoltaïque. Investissement total nécessaire sur la période 2019-2035 :  183,9 Mds €.

     Coût de la prolongation des centrales nucléaires existantes

Sur la base d’un rapport de la Cour des Comptes de mai 2014, nous avons évalué à 5 M € par an l’effort de grand carénage nécessaire pour prolonger l’ensemble du parc nucléaire civil. Soit, sur 17 ans, 85 Mds €.

Pour la comparaison avec l’éolien et les autres énergies dites renouvelables, ce montant n’est à retenir qu’à raison des 21/71èmes, puisque le reste du parc nucléaire subsisterait de toute façon en 2035. Donc 85 x 21/71 = 25,1 Mds €.

     Surcoût en investissement de l’éolien et autres renouvelables

183,9 – 25,1 = 158,8 Mds €.

Pour la collectivité des Français, ce serait une perte sèche, car il n’y aurait aucun supplément de production. Et la planète subirait un supplément de CO2 dû aux nouvelles centrales à gaz.

Le détail des calculs figure dans la note « Le prolongement des centrales nucléaires coûterait bien moins cher que le développement de l’éolien et autres renouvelables », disponible sur le site www.montesquieu-avec-nous.fr, rubrique « Écologie ».

                                                 Fiche Bêta

     Les éoliennes vont-elles impacter toute la France ?

          Nombre d’éoliennes terrestres à prévoir

D’après la fiche Alpha, il faudrait implanter, d’ici à 2035, 21 400 MW d’éolien terrestre supplémentaire. La puissance moyenne des futurs engins peut être estimée à 2,5 MW.

D’où 21 400/2,5  = 8 560 engins. S’ajoutant aux 8 000 existants, ils donnent un total de 16 500 engins terrestres.

          Superficie potentiellement impactée par chaque engin

         Les enquêtes publiques concernant l’éolien doivent être annoncées dans un « rayon d’affichage » de 6 km. La possibilité d’atteintes significatives en-deçà de ces           6 km est donc officiellement reconnue. En réalité, compte tenu de la poussée des engins en hauteur, il faudrait adopter un rayon plus long, sans doute de 10 km. Mais comme les 6 km ont encore une valeur officielle, nous les avons retenus pour notre étude.

          Un cercle de 6 km de rayon autour d’une éolienne a une superficie de 113 km .

          Les professionnels de l’éolien objectent l’existence de divers masques :

  • les constructions, mais on se trouve en zone rurale, où elles ont peu d’importance ;
  • la végétation, mais elle ne doit pas être prise en compte, car les arbres peuvent faire l’objet de coupes normales, être victimes de tempêtes, périr de maladies, et de toute façon, perdent leurs feuilles à la mauvaise saison ;
  • le relief, mais les implantations d’éoliennes tendent à se faire sur des crêtes ; le relief est donc plutôt un facteur aggravant.

          Les éoliennes sont en général groupées. Leurs cercles de 6 km se chevauchent. Nous avons admis une moyenne de cinq engins par groupe (moins de cinq pour les anciennes et plus de cinq pour les récentes). Compte tenu des chevauchements, les cinq cercles du groupe ont une superficie totale d’environ 140 km2 , soit 28 km2 par engin.

          Conclusion

          16 500 éoliennes x 28 km= 462 000 km2 .

               À comparer au territoire métropolitain rural : 550 000 km2 – 116 000 km2  urbains = 374 000 km2.

          La totalité de la France rurale se trouverait à moins de 6 km d’une grande éolienne terrestre. S’y ajouterait la pollution visuelle des côtes due aux éoliennes « posées » en mer.

          C’est inacceptable pour un pays qui prétend procurer à ses habitants une qualité de vie élevée, et qui veut continuer d’être la première destination touristique mondiale, en nombre de visiteurs.

    [1] Pour une bonne compréhension des phénomènes, notre groupe a consulté Claude Mandil, ancien directeur général de l’Energie et des Matières premières, ancien directeur général de l’Agence Internationale de l’Energie, ainsi que Jacques Treiner, physicien, professeur émérite à l’Université Pierre-et-Marie Curie, ancien professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, enseignant à l’Université de Paris VII. Bien entendu, les positions du groupe n’engagent que lui.
     [2] Au long de cette note, nous faisons abstraction des perturbations causées de 2016 à 2018 par l’arrêt de nombreux réacteurs pour contrôle. La France va maintenant retrouver ses rythmes antérieurs de production et d’exportation.
[3] En Allemagne, la moitié de la production électrique est fournie par du charbon ou du lignite ! La progression de l’éolien, dans ce pays, a donc été inefficace, voire contre-performante. Le 1er octobre 2004, à Cologne, Mme Angela Merkel, alors dans l’opposition, avait pourtant souligné les dangers d’une prolifération de l’éolien.
[4] RTE, Bilan électrique 2015, page 20. Il inclut tous les gaz à effet de serre, en équivalents-carbone.

[5] En décembre 1999, une tempête a partiellement inondé la centrale nucléaire du Blayais, dont trois réacteurs ont dû être arrêtés. Des travaux de sécurité ont alors été effectués. En 2007, l’Autorité de Sûreté Nucléaire, dont on connaît la rigueur, a jugé la situation satisfaisante. 

[6] Institute for Climate Economics, 2017. Les chiffres sont de 2013, mais la hiérarchie demeure.

[7] Actuellement, l’hydrogène consommé par des véhicules provient du gaz naturel, polluant.  

[8] Commission de Régulation de l’Énergie (CRE), Délibération du 12 juillet 2018,       annexe 1, page 14.

[9] La caution règlementaire se borne à 50 000 € par grande éolienne ; or le coût de son enlèvement est évalué au minium à 170 000 € (le gros socle de béton restant enfoui). Un devis a même atteint 413 000 €.

[10] Ademe, Le coût des énergies renouvelables en France, 2016.

[11] Académie de Médecine, Nuisances Sanitaires des Eoliennes terrestres, rapport du Pr. Tran Ba Huy adopté à la quasi-unanimité le 9 mai 2017, page 10.

15[12] Colloque du 16 novembre 2018, organisé par Patrick Dugast sur les Infrasons émis par les éoliennes, Paris, Centre Sèvres.

L’Europe face aux sanctions américaines, quelle souveraineté ?

Ce texte est le produit d’un atelier qui a réuni Marie Hélène Bérard, banquier- conseil, Farid Fatah, doctorant en droit, Pascal Lamy, président emeritus de l’Institut Jacques Delors, Louis Schweitzer, président d’honneur de Renault et Pierre Vimont, senior fellow Carnegie Europe.

 

Si l’on en croit le dernier discours de Jean-Claude Juncker sur l’État de l’Union, en septembre 2018 : « L’heure de la souveraineté européenne a définitivement sonné ».
Comme pour lui donner raison, Donald Trump l’affirmait quelques semaines plus tard devant l’Assemblée Générale des Nations Unies : « Responsible nations must defend against threats to sovereignty ».
Et pourtant, le 4 novembre prochain, les Européens seront frappés par de nouvelles sanctions américaines extraterritoriales à la suite du retrait, décidé par le Président américain, de l’accord nucléaire avec l’Iran, dit JCPOA (Joint Comprehensive Plan Of Action). Il en va de même avec la Russie à partir du moment où les sanctions américaines vont au-delà de celles qui avaient été décidées conjointement avec l’Union européenne.
Bien maigre souveraineté !
Par extraterritorialité, on entend généralement l’utilisation unilatérale par un État des instruments pris en vertu de ses compétences souveraines pour faire appliquer sa propre loi, dans un territoire autre que le sien, pour des actions commises hors de son territoire, par des entités ou personnes relevant d’autres pays. C’est bien le cas lorsque les États-Unis appliquent à des entités et personnes non-américaines des normes et des sanctions décidées par eux seuls.
L’entreprise ou le particulier dit coupable est puni au moyen de l’un quelconque de ses liens de rattachement à la compétence juridictionnelle des États-Unis : par exemple, une transaction en dollar ou une filiale sur le territoire américain.
Dans ces conditions, l’Union européenne doit-elle, au nom de sa souveraineté, remettre en cause cette pratique que se sont octroyée les États-Unis de décider seuls pour le reste du monde. Si oui, comment ? Si non, que faire ?

1 ▪ LA SITUATION AMÉRICAINE
• L’extraterritorialité telle que pratiquée par les autorités américaines repose sur un système efficace parce que cohérent. Tous les rouages du processus, une fois les décisions législatives et/ou règlementaires prises, travaillent ensemble en parfaite adéquation depuis le pouvoir législatif jusqu’au juge civil ou pénal en passant par le Trésor, le département d’État, les agences fédérales et les services de renseignement. C’est une forme sophistiquée et exceptionnelle de la diplomatie juridique, sans équivalent dans le monde.
• Les États-Unis pratiquent deux types de mesures extraterritoriales :
– celles résultant de l’application du Foreign Corrupt Practices Act, loi fédérale de 1977. Par exemple Siemens en 2008 et récemment Sanofi, laboratoire pharmaceutique français, soupçonné de corruption pour les activités de ses filiales au Kazakhstan, sanctionné par l’autorité de régulation des marchés boursiers américains ;
– celles liées à un embargo décidé unilatéralement par les États-Unis : des sanctions américaines furent ainsi imposées aux banques BNP-Paribas en 2014 et Deutsche Bank en 2015.
• Les mesures extraterritoriales américaines ont trois fondements juridiques principaux :
– La lutte contre la corruption, à la fois par moralité et pour placer les entreprises sur un pied d’égalité.
– Le respect des différentes réglementations américaines : fraude fiscale, réglementation des exportations, concurrence, blanchiment, règles comptables etc.
– La « sécurité nationale », qui permet toutes les interprétations. Si, dans le passé, Europe et États-Unis ont souvent partagé la même approche sur le contenu à lui donner, l’Iran présente aujourd’hui un cas singulier.
La logique des mesures américaines est fondée sur le raisonnement suivant : d’une part, dès lors que les entreprises américaines doivent obéir aux règles que décident les États-Unis, il doit en être de même pour leurs concurrentes étrangères, sauf à conférer à ces dernières un avantage compétitif indu ; d’autre part, continuer à commercer avec un pays sanctionné est contraire aux intérêts des États-Unis et menace leur sécurité nationale.

2 ▪ LA SITUATION EUROPÉENNE
À ce jour, l’Union européenne ne pratique pas l’extraterritorialité européenne, ou, du moins, une extraterritorialité équivalente, même si la question reste débattue entre les experts.
Si l’Europe sanctionne des personnes ou des entités étrangères, c’est toujours à raison d’actions commises sur son territoire, ou qui ont un effet sur celui-ci, ou encore qui concernent ses ressortissants. Ainsi en 2001, l’Europe a-t-elle refusé la fusion entre General Electric et Honeywell, en dépit de l’accord des autorités américaines de l’antitrust, au motif que cette fusion aurait affecté la concurrence en Europe. De même, le dispositif de transparence fiscale qui dresse des listes noires d’États tiers non coopératifs, parfois considéré comme frôlant l’ex-traterritorialité, vise au premier chef la situation fiscale des ressortissants européens.
L’Europe en effet ne va au-delà de ses frontières territoriales que lorsqu’il existe un lien de rattachement à son territoire ou à sa population. Par exemple, la norme européenne de data privacy (droit à l’oubli) interdit l’exploitation des données personnelles européennes hors de l’Union.
Ainsi, la Cour de Justice de l’Union européenne a-t-elle contraint la Commission à renégocier un accord avec les États-Unis pour permettre cette exploitation, à la condition d’imposer à ce pays des normes de protection aussi élevées que celles de l’Europe. Aujourd’hui, la seule réponse de l’Europe à l’extraterritorialité américaine est le règlement UE numéro 2271/96 de 1996, dite loi de blocage. Ce dispositif a été décidé en réponse à deux réglementations américaines, les lois Helms-Burton et D’Amato-Kennedy, instituant des embargos contre Cuba, la Libye et, déjà, l’Iran. Ce règlement été modifié le 6 juin 2018 en réponse au retrait américain du JCPOA.
Outre une information obligatoire destinée à la Commission européenne et la possibilité pour celle-ci d’autoriser les entreprises européennes à se soumettre à l’embargo, la loi de blocage prévoit deux dispositifs, principalement à destination des agents économiques : une interdiction, et une protection.
• Interdiction est faite aux entreprises européennes, sous peine de sanctions applicables cette fois par l’Europe, de se soumettre aux sanctions extraterritoriales américaines. Ce règlement est inapplicable et n’a jamais été appliqué : placée entre le choix de perdre son marché américain, voire de subir une pénalité américaine, ou bien la menace d’une éventuelle sanction européenne, le choix d’une entreprise est vite fait ; aucune entreprise européenne obtempérant aux injonctions américaines n’a été sanctionnée.
• La partie protection pourrait être potentiellement intéressante, mais elle reste sans portée pratique. Une entreprise européenne qui renoncerait à un marché par exemple en Iran pourrait saisir le juge national d’une demande d’indemnité, arguant que son renoncement est dû à la menace des sanctions américaines. À charge pour le juge d’apprécier le dommage et, pour sa compensation, d’aller jusqu’à saisir des avoirs de l’État américain en Europe. Aucune instance n’a été engagée à ce jour.
Face à cette situation, il paraît difficile que l’Union européenne s’abstienne de réagir, surtout à la veille d’élections au Parlement européen pour lesquelles le slogan de campagne de « l’Europe qui protège » semble promis à un bel avenir.
Une contre-attaque prendrait des formes différentes selon que l’on décide, ou non, de mettre en place une vraie extraterritorialité à l’européenne.

3 ▪ UNE EXTRATERRITORIALITÉ À L’EUROPÉENNE
L’Europe franchirait alors le Rubicon de l’extraterritorialité, ce qu’elle s’est interdit jusqu’à présent au nom du respect de la souveraineté des États, principe fondateur de l’ordre juridique international westphalien actuel, et déciderait d’une exception à sa « doxa » multilatérale au nom de la nécessité de rééquilibrer un rapport de forces avec les États-Unis pour être à même de peser davantage sur ceux de leurs comportements qui contreviennent et à la souveraineté, et au multilatéralisme.

L’Union européenne construirait un système extraterritorial autonome, symétrique du système américain : mêmes moyens juridiques, mêmes moyens organisationnels et même contrôle par un juge.
Mais cette extraterritorialité serait appliquée à des faits précis et prévisibles, définis par des directives et règlements ne laissant pas de place à l’interprétation. Il pourra s’agir de réglementations nouvelles, impliquant une modification des traités, ou d’ajouts à des réglementations existantes.
L’extraterritorialité des normes européennes conduira à l’extraterritorialité de leurs sanctions.
Plusieurs domaines pourraient s’y prêter :
1. Le respect de l’environnement, de la biodiversité et la lutte contre le réchauffement climatique. En la matière, les frontières ne s’arrêtent pas aux États et l’application de normes s’appliquant au-delà du territoire de l’Union serait justifiée dans les cas où la préservation de la planète exige des standards plus élevés que ceux qui existent aujourd’hui.
2. La lutte contre la corruption : élever ce domaine au niveau européen. L’Union adopterait de nouveaux règlements améliorant les standards existants et leur donnant une compétence extraterritoriale.
3. La lutte contre l’évasion fiscale. Il s’agirait d’appliquer l’extraterritorialité à la proposition française de mars 2018 pour l’instant limitée au territoire européen. Un nouveau règlement permettrait d’imposer les entreprises internationales, dont les GAFA, sur le lieu de réalisation du chiffre d’affaires et non plus sur celui de leur établissement.
4. La protection des données personnelles, qui pourrait s’appliquer de manière plus ou moins rigoureuse :
– L’intensité la plus faible consisterait à ne protéger que les données personnelles
des ressortissants de l’Union, mais à les couvrir dans l’ensemble du monde, sans
passer par la voie des traités bilatéraux. En l’absence d’une extraterritorialité européenne, seuls des accords bilatéraux le permettent, comme cela vient d’être
fait avec le Japon pour que ce pays accepte sur son territoire la protection des
données des Européens.
– L’intensité la plus élevée consisterait à protéger les données personnelles de tous, partout dans le monde, ce qui reviendrait à créer un standard de protection
des données personnelles au niveau mondial.
Pour assurer la mise en oeuvre de cette extraterritorialité, l’Europe devrait se doter de moyens :
• L’OFAC américain (Office of Foreign Assets Control) attribue des licences et des autorisations d’investir/d’exporter en fonction de la politique étrangère américaine et des impératifs de la sécurité nationale. Ainsi Boeing a-t-il été autorisé en 2017 à vendre quelques appareils en Iran. L’OFAC répond très rapidement aux entreprises. L’Office traque aussi, avec succès, toutes les infractions, américaines comme non-américaines.
• L’Union devrait donc se doter d’un European Office of Foreign Assets Control, qui ferait de même et qui pourrait s’inspirer de l’Office of Financial Sanctions Implementation britannique.
Le budget de l’OFAC américain est de l’ordre de 50 millions de dollars. Mais il s’appuie beaucoup sur les agents du Trésor américain. Le bureau correspondant de l’Union européenne (Foreign Policy Instrument) est composé de quelques agents, qui coordonnent la politique des États membres, à raison d’une réunion par mois.

• L’Union continuerait à avoir, si nécessaire, sa propre liste de personnes interdites, équivalent des S.D.N américaines (Specially Designated National and Blocked Persons List).
• L’Union pourrait élargir les compétences de l’Office Européen de Lutte Antifraudes (OLAF) à la lutte anticorruption.
Il resterait une différence de fond entre l’extraterritorialité américaine et les normes européennes : pour les Américains, la notion de sécurité nationale est fluctuante, subjective et réversible. Elle leur permet de virer de bord à tout moment. Les normes européennes, collectives, fondées sur des critères objectifs et permanents, ne sont pas aussi malléables. L’Union européenne resterait, elle, dans un cadre juridique stable.
Des changements de cette ampleur soulèveraient sans doute bien des débats au Conseil et au Parlement européen. Si l’accord à 27 ne s’avérait pas possible, ou si les dispositions actuelles des traités ne le permettaient pas, une coopération renforcée resterait envisageable. Mais elle aurait moins de force qu’une réponse unanime de l’Europe. Quant à l’action d’un État membre isolé, elle se heurterait, à l’évidence, au principe de réalité.

4 ▪ LE RENFORCEMENT DES DISPOSITIFS ACTUELS
Au cas où l’absence de consensus européen ne permettrait pas de franchir le pas de l’extraterritorialité, reste la possibilité, et même la nécessité, de renforcer les dispositifs actuels pour permettre une réaction suffisamment forte aux mesures américaines de telle sorte à protéger les intérêts européens, notamment en obtenant à leur profit des exonérations. Ce fut le cas en 1996 lorsque l’Union déposa plainte à l’OMC contre les États-Unis avant de la retirer moyennant contreparties. Mais la situation politique américaine était alors différente : le Président
avait hésité à opposer son veto aux initiatives du Congrès et disposait d’une marge exécutive importante. Aujourd’hui, c’est la Maison Blanche qui est à l’offensive.
Au plan des principes, l’Union resterait dans ce cas en conformité avec le droit international : ses contremesures seraient fondées sur la réciprocité qui autorise des rétorsions contre des États qui contreviennent à leurs obligations, notamment lorsqu’elles ressortent d’accords avalisés par le Conseil de Sécurité des Nations Unies, ce qui fut le cas du JPCOA. Plusieurs dispositifs existants pourraient être renforcés :
1. Conditionner l’activité en Europe des banques étrangères à un nouvel agrément, sur le fondement de la directive 2013/36/du 26 juin 2013, qui dispose que les établissements de crédit doivent avoir un agrément pour exercer leurs activités dans l’Union. Au nom du principe de réciprocité, l’agrément pourrait être refusé aux entreprises d’un État tiers qui impose des dispositions extraterritoriales aux entreprises de l’Union européenne.
C’est une mesure de symétrie, puisque les banques et les entreprises européennes qui travaillent en dollar subissent les normes extraterritoriales américaines.
2. Instituer un véhicule spécial européen (SPV) comme suggéré des deux côtés du
Rhin. A défaut d’avoir pu convaincre la BEI de jouer le rôle de financeur d’opérations avec l’Iran, les États de l’Union volontaires fourniraient les ressources nécessaires pour financer, mutualiser, ou garantir les exportations, les importations ou les investissements de leurs entreprises qui le souhaiteraient à l’abri des sanctions américaines.
Un tel dispositif a été annoncé à New York en présence du ministre des affaires étrangères iranien par la vice-présidente de la Commission, Federica Mogherini. Elle a toutefois précisé que plusieurs modalités restaient à mettre au point. On peut songer par exemple, à la participation à cet instrument d’États tiers en relations économiques avec l’Iran, ou bien à une mise en oeuvre progressive, en commençant par des produits de première nécessité (produits alimentaires ou pharmaceutiques).
3. Mettre en oeuvre la proposition du ministre des Affaires étrangères allemand, Heiko Maas, de règlements et transferts financiers en euros propres à l’Europe, permettant d’éviter les blocages du système SWIFT.
4. En matière de services financiers, il conviendrait de s’assurer que la directive DSP 2 (UE 2015/2366) qui régit les paiements sans cartes de crédit (Fintech dont Paypal), s’applique bien à tous les paiements ayant un lien de rattachement avec la compétence juridictionnelle de l’Union européenne, quelle que soit la nationalité de l’entreprise.
5. En matière de droit de la concurrence et dans la mesure où l’Union applique une politique plus stricte que d’autres pays, et notamment les États-Unis, l’Union pourrait imposer aux entreprises étrangères ayant un lien de rattachement avec son territoire le même degré d’exigence qu’aux entreprises européennes.
6. Clarifier et uniformiser les règles régissant la mise en oeuvre des sanctions décidées par l’Union. À titre d’exemple, la question de la rétroactivité de telles sanctions – c’est-à-dire le sort à réserver aux contrats existants – n’est aujourd’hui pas tranchée : les entreprises européennes ne savent pas quelles règles s’appliquent, faute d’un organisme européen doté d’une autorité suffisante pour édicter des critères homogènes et en informer les entreprises.
7. Rappeler la compétence du juge national de refuser l’application d’une norme ou d’une sanction extraterritoriale.
8. Réintroduire une plainte à l’OMC pour manquement aux obligations américaines d’ouverture des échanges à l’égard de l’Union européenne telles qu’elles ressortent des accords en vigueur à l’OMC comme ce fut le cas, on l’a dit, en 1996. Mais, ici encore, la situation n’est pas la même qu’à l’époque. Du côté positif, d’autres contentieux sont en cours au titre du règlement des différends sur la portée des exceptions au titre de la sécurité nationale, et la question n’est donc plus taboue. Du côté négatif, il semble bien que les États-Unis de Donald Trump souhaitent revenir sur le caractère contraignant des décisions contentieuses qu’ils avaient acceptées en 1994, lorsque le GATT devint OMC, d’où leur refus de nommer de nouveaux juges à l’organe qui statue en appel au contentieux.
Quelle que soit la réponse européenne aux conséquences de la fracture transatlantique sur la question du nucléaire iranien, sans précédent depuis l’affaire de Suez en 1956 qui avait vu le couple franco-britannique s’incliner face aux pressions américaines, le rapport de force entre les États-Unis et l’Union européenne, amoindrie par le Brexit, devra s’apprécier au regard de deux composantes majeures du système international actuel et à venir, le premier d’ordre géoéconomique, le second d’ordre géopolitique :
• Le premier a trait à la supériorité du dollar dans l’économie internationale, tant comme monnaie de réserve que de facturation, et que la création de l’euro n’a aucunement remise en cause. C’est là que réside le levier principal de l’efficacité des sanctions américaines extraterritoriales, dont on aura noté que leur administration est confiée au département du Trésor, à Washington. L’Union européenne s’est, de fait, accommodée de cette situation en adoptant une attitude passive sur l’internationalisation de l’euro, et l’on voit mal comment un rééquilibrage de souveraineté serait envisageable sans remettre en cause cette passivité.
Peut-être serait-il temps d’ouvrir ce débat, comme l’a relancé Jean-Claude Juncker dans son discours sur l’État de l’Union.
• Le second concerne l’avenir de la rivalité américano-chinoise, qui a pris un nouveau tour avec l’administration Trump en passant à l’égard de la Chine du « containment » au « push back ». On ne peut en effet exclure qu’à l’avenir les États-Unis imposent à la Chine des sanctions qui vont au-delà des mesures commerciales actuelles initiées par le Président américain, et qu’il décide alors de les appliquer de manière extraterritoriale en s’appuyant sur des précédents tels que l’Iran. Il ne fait nul doute que, dans ce cas, la réaction européenne devrait être d’une toute autre nature. Peut-être serait-il sage de prendre les décisions qu’implique l’affaire iranienne en envisageant un contexte d’une toute autre dimension économique et politique.

La prolongation des centrales nucléaires actuelles coûterait bien moins cher que le développement de l’éolien et autres renouvelables

Groupe Indépendant de réflexion sur l’énergie
Pierre Audigier, ingénieur général des Mines (h)
ancien conseiller de la Commission Européenne
Patrice Cahart, inspecteur général 
des Finances (h)
ancien conseiller à la Cour de cassation
Denis de Kergorlay, président exécutif d’Europa Nostra,
la  fédération européenne des associations de défense du patrimoine paysager et monumental    

          Le projet de loi sur l’énergie, venant après le projet de PPE 2019 qui relève du décret, prévoit que d’ici à 2035[1], la part du courant d’origine nucléaire dans la production totale d’électricité devra avoir été ramenée à 50% alors qu’elle est aujourd’hui de l’ordre de 70%. 14 réacteurs nucléaires devraient fermer d’ici 2035. Pour compenser cette perte considérable, notre pays devrait mettre en place, suivant nos calculs, 65 gigawatts (GW) d’énergies renouvelables supplémentaires, essentiellement intermittentes et principalement éoliennes. Il faudrait renforcer en conséquence le réseau de transport et de distribution, ainsi que la capacité de production permettant de pallier l’intermittence des renouvelables (centrales à gaz).

          On notera que, contrairement à ce à quoi on pouvait s’attendre, l’étude d’impact qui accompagne le projet de loi ne traite pas des coûts. Nous avons tenté de combler cette lacune.

         Nous proposons donc dans cette étude de comparer les besoins en investissement :

  • du scénario proposé par le gouvernement, tel que résumé ci-dessus ;
  • et d’un scénario de prolongation de la durée de vie du parc actuel jusqu’à 60 ans ou plus, scénario que nous considérons comme parfaitement réaliste puisque la Nuclear Regulatory Commission américaine (NRC), équivalent de notre Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN), a autorisé le prolongement à 60 ans de la plupart des réacteurs du même type que ceux du parc français actuel et en étudie une prolongation à 80 ans.

          Nous ne traiterons pas de la perte de valeur du parc – liée à la promotion des sources intermittentes. L’enjeu est pourtant de taille [2].

          Le résultat auquel nous aboutissons est le suivant :

• remplacement de la production nucléaire effacée d’ici à 2035 (telle que proposée par le gouvernement) par des renouvelables : investissement de 183,9 Mds ;

•  prolongation, sur la même période, de la durée de vie d’un petit tiers du parc nucléaire existant : 25,1 Mds (les deux autres tiers étant voués à être prolongés de toute façon) ;

• différence, en défaveur des renouvelables : 158,8 Mds (soit 9,3 Mds par an), sans aucune contrepartie pour la collectivité.  

 9

 

         I / Le coût de l’investissement en renouvelables qui serait nécessaire

          La future loi fixe un objectif de baisse de la consommation d’énergie de 14% d’ici 2028 ; un objectif dont on peut se demander ce qu’il signifie puisque, en tout état de cause, c’est le consommateur qui décidera. Elle ne se prononce pas, au sein de cet ensemble, sur la consommation d’électricité. Or celle-ci est stable depuis plusieurs années. Pour l’avenir, les facteurs de hausse et de baisse paraissent devoir s’équilibrer.

          Facteurs de hausse de la consommation :

  • petite augmentation de la population ;
  • petite augmentation de son niveau de vie (notamment, de la puissance des ordinateurs domestiques, des tablettes et assimilés) ;
  • extension du parc immobilier, pour répondre à l’accroissement de la population et aussi pour loger ou desserrer les mal-logés ;
  • multiplication des véhicules électriques (voitures, poids lourds, deux roues, trottinettes).

             Facteurs de baisse :

  • effets des mesures d’économie d’énergie, notamment en matière d’isolation des locaux à chauffage électrique ;
  • peut-être, hélas, poursuite de la désindustrialisation de notre pays, en raison des bas salaires des pays émergents ; le développement de la production de véhicules électriques réduira l’activité et donc la consommation de courant des usines françaises, l’élément principal que sont les batteries paraissant voué à venir de Chine malgré l’effort entrepris au niveau franco-allemand.

          Nous avons raisonné à production d’électricité constante sur la période 2018-2035. Cette hypothèse permet à la consommation de s’accroître éventuellement d’un dixième, car la France exporte aujourd’hui, en net, et à perte, 11% du courant qu’elle produit.

          À titre indicatif, détail de cette perte, en ce qui concerne l’éolien :

          + lorsque l’éolien et, accessoirement le photovoltaïque ont pris leur essor, la France avait une production électrique suffisante, assurée par le nucléaire, l’hydraulique et le thermique ; elle exportait déjà, en net ; par conséquent, l’intégralité de la production éolienne et photovoltaïque, apparue postérieurement (environ 6% du total actuel) doit être considérée comme exportée ;

          + sur la période de décembre 2017 à novembre 2018 (douze mois), les exportations d’électricité ont atteint, d’après les statistiques douanières, 3 416 millions € ;

          + le volume ainsi exporté a été de 72,2 millions MWh ;

          + prix moyen obtenu à l’exportation : 3 416/72,2 = 47,3 € le MWh

          + prix, en amont, payé par EDF aux exploitants éoliens : s’agissant d’éoliennes autorisées avant 2017, il atteint en moyenne, après indexation, 89,4 € le MWh (Commission de Régulation de l’Énergie, Délibération du 12 juillet 2018, annexe 1, page 14) ;

          + d’où perte à la charge du consommateur ou du contribuable : 47 %.

          Le projet de loi sur l’énergie prévoit que d’ici à 2035 [3], la part du courant d’origine nucléaire dans la production totale d’électricité devra avoir été ramenée à 50%. Ce qui implique qu’un petit tiers de l’activité nucléaire (21/71èmes) soit remplacé par des renouvelables ou supposés tels, parmi lesquels, en tête, l’éolien.

          Pour apprécier la pertinence de cet objectif, il convient d’estimer d’une part le coût de l’investissement nécessaire à ce remplacement, d’autre part le coût des dépenses de « grand carénage » qui permettraient le maintien de la production nucléaire à son niveau actuel.

        Capacités de renouvelables à installer (première approche)

         En 2018, la production nucléaire a constitué 71 % de la production totale. Pour atteindre l’objectif de 50 % en 2035, il faudrait donc la réduire de 21/71.

          Réduction de volume programmée : 393 TWh [4] (térawatts-heure) x 21/71 = 116 TWh, ou encore 116 000 GWh (gigawatts-heure). C’est la quantité supplémentaire que les renouvelables doivent produire en compensation.

          S’y ajoutent 8 000 TWh au titre des centrales au fioul ou au charbon, qui sont condamnées. Total à fournir par les renouvelables, en sus de leur production actuelle : 124 000 GWh.

        Pour évaluer les capacités de renouvelables à installer en conséquence, nous nous référons à l’Évaluation Environnementale Stratégique de la Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE) [5], relative à la période 2019-2028, mais établie, théoriquement, en harmonie avec l’objectif 2035 indiqué plus haut.

          1/ Éolien terrestre : ce document prévoit (p.140) une progression de l’ordre de 2 gigawatts (GW) par an. Donc 2 GW x 17 ans = 34 GW à installer.

         Production correspondante, compte tenu d’un facteur de charge de 21 % :

         34 GW x 1840 heures = 62 560 GWh

         2/ Éolien « posé » en mer : l’objectif était de 6 MW installés en 2020. Mais les autorisations accordées à ce jour ne portent que sur 3 GW, et les travaux n’ont pas commencé. Il semble difficile, dès lors, d’annoncer plus de 9 GW installés pour 2035.

        Production supplémentaire correspondante, compte tenu d’un facteur de charge de 45 % :

         9 GW x 3940 heures = 35 460 GWh

          3/ Photovoltaïque : la PPE prévoit (p. 140) une progression de l’ordre de 3 GW par an. D’où 3 GW x 17 ans = 51 GWh.

          Remarque : si l’on additionne les progressions prévues pour l’éolien terrestre et le photovoltaïque, on trouve 5 GW par an. Or en 2017 et en 2018, malgré les efforts consentis, cette progression n’a été respectivement que de 2,7 GW et 2,5 GW (Bilans électriques RTE). Nous pouvons donc émettre un doute au sujet des rythmes de production prévus.

           Production supplémentaire correspondante, compte tenu d’un facteur de charge de 14 % :

          51 GW x 1 220 heures = 62 220 GWh.

           4/ Autres renouvelables, à l’exception de l’hydroélectricité qui devrait rester presque stable : la PPE ne fournit pas de prévision chiffée. Nous supposons que la capacité installée doublerait d’ici à 2035, et passerait donc de 2 GW à 4 GW. Donc supplément de 2 GW.

          Production supplémentaire correspondante, compte tenu d’un fonctionnement estimé de 5 000 heures par an :

           2 GW x 5 000 heures = 10 000 GWh.

          5/ Récapitulation : 62 560 + 35 460 + 62 220 + 10 000  = 170 240 GWh.

           C’est beaucoup trop. On ne cherchait que 124 000 GWh. Le projet de PPE souffre de mégalomanie.

           Capacités de renouvelables à installer (deuxième approche)

           Nous avons donc refait les calculs en réduisant de 37 % les taux de production prévus pour l’éolien terrestre et le photovoltaïque.

          1/ Éolien terrestre : 2 GW moins 37 % font 1,26 GW par an.

           1,26 GW x 17 ans = 21,4 GW.

D’où production supplémentaire : 21,4 GW x 1840 heures = 39 380 GWh.

          2/ Éolien « posé » en mer : inchangé, 35 460 GWh.

          3/ Photovoltaïque : 3 GW moins 37 % font 1,89 GW par an.

           1,89 GW x 17 ans = 32,1 GW.

D’où production supplémentaire : 32,1 GW x 1220 heures =  39 160 GWh.

          4/ Autres : inchangé, 10 000 GWh.

          5/ Nouvelle récapitulation des productions supplémentaires :

          39 380 + 35 460 + 39 160 + 10 000 = 124 000 GWh, volume égal à celui qu’on recherchait.

          6/ Récapitulation des nouvelles puissances installées, à financer :

          21,4 + 9,0 + 32,1 + 2,0 = 64,5 GW.

          Remarques : /même après notre correction, il faudrait installer 3,8 GW par an, alors que la progression de la capacité des renouvelables n’a atteint que 2,7 GW en 2017 et 2,5 GW en 2018 ; est-ce réaliste ?

                              / pour compenser la suppression de 18,7 GW de nucléaire, il faudrait installer 64,5 GW de renouvelables ; cet écart résulte de l’intermittence de la plupart de ces derniers, et contribue à expliquer le coût élevé du programme, que nous allons maintenant préciser.

          Coût de ces nouvelles capacités de renouvelables 

          Pour mémoire : la CRE puis la Cour des Comptes [6] ont évalué à 121 milliards le coût des engagements cumulés pris en faveur des énergies renouvelables jusqu’à la fin de 2017. Les dépenses correspondantes devraient culminer en 2025 à 7 179 millions, puis décroître jusqu’à l’extinction de ces engagements passés (2044). En 2035 encore, la dépense avoisinerait 3 milliards. Ce chiffrage dépend évidemment des hypothèses retenues au sujet du prix de l’électricité sur les marchés, car le coût du soutien est égal à la différence entre le prix garanti et ce prix de marché.

          Ces sommes résultent de décisions antérieures à la fin de 2017. Nous les laissons donc en dehors de notre étude, consacrée aux conséquences, sur la période 2019-2035, du choix à effectuer entre le prolongement de l’ensemble des centrales nucléaires et le remplacement des 21/71èmes de leur production par du renouvelable. Mais il est clair que les dépenses résultant des 121 milliards d’engagements déjà pris pèseront sur les finances publiques et sur celles des particuliers durant toute la période que nous étudions – en sus de celles qui vont apparaître à l’issue de nos calculs.

          Les coûts unitaires des équipements à mettre en place sont extraits d’un rapport de l’ADEME de 2016, Coûts des Énergies Renouvelables en France (pages 10 à 17). Nous avons retenu les milieux de fourchettes. Ces chiffres comprennent les coûts de raccordement, entendus semble-t-il au sens strict, c’est-à-dire la jonction des engins au poste de livraison. L’ADEME n’a pas intérêt à minorer ces coûts, raccordement compris, car ils sont pris en compte pour le calcul des prix garantis, et une minoration porterait préjudice aux exploitants, avec lesquels elle entretient des rapports étroits. Un gigawatt égale mille mégawatts (MW).

          1/ Éolien terrestre : 21 400 MW x 1,55 million € = 33, 2 Mds €

           2/ Éolien « posé » en mer : le milieu de fourchette, en 2016, était de 4,5 millions le MW. Eu égard au mouvement de baisse déclenché par l’industrie chinoise, qui semble se poursuivre, et conformément aux prévisions de l’ADEME, nous avons admis pour l’ensemble des années à venir une réduction d’un tiers, en moyenne, par rapport à 2016. D’où un coût moyen de 3 millions.

           9 000 MW x 3 millions € = 27,0 Mds €

           3/ Photovoltaïque : pour le « résidentiel », qui constitue, d’après nos informations, environ 14 % du parc, le milieu de fourchette se situe à quelque 3 millions € le MW. Pour les centrales au sol, qui semblent constituer les 86 % restants, ce milieu se situe à 1,225 million. La moyenne pondérée est de 1,48 millions. Conformément aux prévisions de l’ADEME, et pour les mêmes raisons que plus haut, nous avons abaissé ce chiffre d’un tiers sur l’ensemble de la période 2019-2035. D’où un coût moyen de 0, 99 million.

            32 100 MW x 0,99 million = 31,8 Mds €.

         4 / Autres renouvelables (électriques) : le rapport de l’ADEME ne fournit pas de détail. Il indique simplement, pour le principal élément, la méthanisation (page 41), une fourchette de coûts de 2,5 à 6,0 millions € le MW (en 2011). Nous retiendrons, pour l’ensemble de ce poste « Autres », un milieu de fourchette actualisé de 4,5 millions € le MW.

          2 000 MW x 4,5 millions = 9,0 Mds €.

          5/ Total 1/ à 4/ : 33,2 + 27,0 +31,8 + 9,0 = 101,0 Mds €

À lui seul, l’éolien serait responsable de 60 % de ce coût total.

 

 

          Coût des investissements de réseau

          Les coûts unitaires indiqués par l’ADEME, et incorporés aux résultats ci-dessus, incluent les raccordements jusqu’au poste de livraison, mais non les investissements de réseau, à la charge, pour l’essentiel, de RTE. Il s’agit :

  • de ce qu’on pourrait appeler le second raccordement, du poste de livraison au poste-source ; il varie fortement d’un projet éolien à un autre ; lors de son audition par la commission présidée par M. Julien Aubert, le 9 avril 2019, M. François Brottes, président de la RTE, a évoqué des distances de 50 km à 70 km, constituant peut-être des maxima (compte-rendu p. 2) ;
  • de la mise en place de nouveaux transformateurs ;
  • des renforcements de lignes.

         Pour évaluer ces coûts durant les années à venir, les Schémas Régionaux de Raccordement au Réseau des Énergies Renouvelables ne nous ont été d’aucun secours : ils ne sont pas assez précis, et leur horizon est 2020. Nous avons donc dû nous contenter d’une estimation globale, fournie par M. Brottes lors de l’audition mentionnée (p. 3) : Le coût total pour le raccordement au réseau des énergies renouvelables, financé par le TURPE (c’est-à-dire le tarif d’après lequel sont établies les factures des consommateurs), représente 4,3 milliards d’euros par an. Nous n’avons aucun moyen de ventiler ce coût entre les différentes formes d’énergie renouvelables. Si l’on admet sa stabilité sur la période étudiée, on trouve une dépense de             4,3 x 17 ans = 73,1 Mds €.

 

          Coût d’une force de réserve

         Du fait de l’intermittence de l’éolien et du photovoltaïque, le système va inévitablement connaître des pointes et des creux accrus, notamment l’hiver, quand un grand froid sans vent s’étend sur la France, alors que la consommation atteint son maximum. C’est ce qui s’est déjà produit, par exemple, le 28 février 2018 à 19 heures : production photovoltaïque nulle, production éolienne presque nulle, consommation stimulée par l’éclairage, le chauffage et les feux des cuisinières. L’effondrement du réseau a été évité de justesse.

          En pareil cas, notre pays ne pourra absolument plus compter sur ses voisins. D’abord parce qu’un anticyclone présent sur la France s’étend généralement aussi sur le reste de l’Europe. Ensuite parce que l’Allemagne, la Belgique, la Suisse prévoient de supprimer leurs centrales nucléaires, et que l’Allemagne, de surcroît, tente de fermer ses centrales au charbon ou au lignite, au terme de quelques années. Sur la période étudiée, ces pays seront beaucoup plus demandeurs d’électricité qu’apporteurs.

      1/ Dès lors, notre pays doit avoir une capacité de réserve lui permettant de faire tout seul face aux crises. Elle ne peut, selon le projet de PPE, être nucléaire, puisqu’il est prévu de fermer les centrales nucléaires qui seront désignées et non de les mettre en demi-sommeil. Il ne peut s’agir davantage de centrales au fioul, puisqu’on vient de fermer les dernières, ni de centrales au charbon, puisqu’on va les fermer elles aussi. Reste donc le gaz, combustible polluant, non renouvelable, et dont la consommation va mettre l’Europe, de manière croissante, sous la dépendance de la Russie.

         Le tableau montre la manière dont devrait être couverte, en 2035, une pointe égale à celle de février 2018, qui avait mobilisé une puissance de 96,6 GW.

                    Effacement supplém.             5,0 ?

                    Nucléaire                                 35,5

                    Hydro-électricité                    25,5

                    Éolien et ph.voltaïque           zéro

                    Autres renouvelables            2,0

                    Centr. gaz existantes             12,2

                                                     Total         80,2

                    Centr. gaz nouvelles              16,4

                                                      Total       96,6 GW

          Commentaires :

  • Effacement: les 96,6 GW de la pointe de 2018 s’entendaient après effacements. La question qui se pose est donc de savoir si, en plus des possibilités d’effacements de 2018, supposées maintenues, un effacement supplémentaire pourra être obtenu.

            Dans son rapport de septembre 2017, L’effacement de consommation électrique en France, l’ADEME présente diverses prévisions pour 2035. Par exemple, le « gisement » serait de 2 GW pour l’ensemble du secteur tertiaire. Mais l’évolution récente n’est pas encourageante : d’après les Bilans électriques successifs de RTE, les volumes effacés ont été successivement de 16 GWh au long de l’année 2016, 27 GWh au long de l’année 2017, 22 GWh seulement au long de l’année 2018. L’essor a donc été suivi d’un recul. Et surtout, il s’agit de chiffres d’ensemble, alors que l’on doit surtout considérer la pointe la plus dangereuse, celle de 19 heures. Nous ne voyons pas les ménages arrêter leur chauffage ou éteindre leur cuisinière ; les entreprises industrielles qui fonctionnent encore à cette heure peuvent malaisément s’interrompre ; les magasins tendent à fermer plus tard le soir, ce qui accentue la pointe.

           Pour ces raisons, nous pensons effectuer une prévision très large en supposant, pour cette pointe, en 2035, un effacement de 5 GW, en sus de celui qui fonctionne actuellement.

          Nucléaire : la puissance actuelle, soit 63,1 GW, sera réduite par hypothèse de 21/71èmes, et tombera donc à 44,4 GW. Doit-on la considérer comme entièrement disponible en cas de pointe de consommation ? En temps ordinaire, le facteur de charge des centrales nucléaires est de 90 %. Mais, au cours des dix-sept années à venir, elles vont toutes subir au moins une visite décennale, durant plusieurs mois, et pourront aussi être immobilisées par les « grands carénages ». Il nous a donc paru prudent de retenir une durée de disponibilité de 80 % seulement.  La puissance disponible à tout moment tombe alors, par hypothèse, à 35, 5 GW.

          Hydro-électricité : nous avons considéré que la totalité de la puissance actuelle demeurerait disponible lors des pointes hivernales de 19 heures.

          Éolien et photovoltaïque : zéro, car la pointe critique est provoquée par un anticyclone nocturne, sans vent.

          Autres renouvelables : la puissance, en 2035, devrait être de 2 GW déjà installés et 2 GW nouveaux, d’où un total de 4 GW. Ces installations sont en partie liées à des rythmes agricoles. Nous avons admis un taux de disponibilité de 50 %.

          Centrales à gaz : nous avons admis que la puissance actuelle de 12,2 GW serait toujours présente et disponible. Par différence, un besoin de 16,4 GW apparaît. Pour susciter ces installations destinées à ne fonctionner que durant peu d’heures chaque année, EDF devra passer avec les entrepreneurs des « marchés de capacité » permettant de financer l’essentiel de l’investissement.

          2/ Coût correspondant : les informations disponibles sur la Toile tournent autour d’un coût des centrales à gaz de 0,6 millions € par MW.

          D’où 16 400 MW x 0,6 million = 9,8 Mds €.

           On aboutit, d’après le tableau ci-dessous, à un coût total considérable : 10,8 Mds par an. Pour simplifier, nous n’avons pas pris en compte l’érosion monétaire et n’avons pas effectué d’actualisation économique, étant observé que ces deux corrections se compensent plus ou moins, et surtout que les coûts nucléaires, second terme de notre comparaison, vont être traités de la même manière.

           Récapitulation des investissements en renouvelables 2019-2035

 

 

Capacité à créer

(MW)

Coût unitaire

(millions €)

Coût total

(milliards €)

Éolien terrestre

Éolien posé en mer

Photovoltaïque

Autres renouvelables

Aménagement réseau

Force de réserve

21 400

9 000

32 100

2 000

16 400

1,55

3,00

0,99

4,50

0,60

33,2

27,0

31,8

9,0

73,1

9,8

Total80 900  –183,9

          Les 183,9 milliards € seront, pour l’essentiel, empruntés aux banques, car les promoteurs n’ont que de faibles fonds propres. Les intéressés rembourseront ces emprunts, d’une part, au moyen de leurs ventes de courant, d’autre part, au moyen des « compléments de rémunération » qu’ils recevront du compte spécial du Trésor « Transition énergétique » (lui-même alimenté par des prélèvements sur les factures d’énergie des consommateurs). Donc l’ensemble de cette somme pèsera d’une manière ou d’une autre sur l’économie.

         Il faut bien voir que ce sera une charge nouvelle, sans contrepartie aucune pour l’économie, ni pour EDF, ni pour les particuliers. En effet, la production globale d’électricité est supposée constante. Les renouvelables se substitueront simplement à une partie de la production nucléaire, déjà exempte de carbone. Et les émissions de COaugmenteront au lieu de diminuer, du fait des nouvelles centrales au gaz qu’on devra mettre en place pour compenser l’intermittence de l’éolien et du photovoltaïque.

          II / Coût de la prolongation des centrales nucléaires concernées

          L’autre branche de l’alternative consiste à prolonger la totalité du parc nucléaire français, au lieu de se limiter aux 50/71èmes comme en I ci-dessus.

          La prolongation des centrales nucléaires : une bonne solution

          Les centrales nucléaires françaises ont un âge moyen de trente-trois ans.  Comme les américaines qui sont similaires, elles ont été conçues pour durer quarante ans. On se rend compte aujourd’hui qu’elles peuvent aller beaucoup plus loin, sous réserve de dépenses dites de grand carénage (investissements de sécurité, remplacement de certains éléments). Nos centrales ont été implantées avec beaucoup de précautions qu’en Russie ou au Japon, et sont bien mieux surveillées. En une quarantaine d’années, aucun incident grave ne s’est produit. L’affaire de Fukushima est due à un raz-de-marée qui a noyé l’installation de refroidissement ; en France, si loin que l’on remonte dans les archives, il n’y a jamais eu de raz-de-marée [7]. Aux États-Unis, la prolongation de l’âge de quarante ans jusqu’à celui de soixante ans a été autorisée de façon quasi-systématique, et une extension jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans est envisagée.

          D’une manière plus générale, le nucléaire civil, forme d’énergie sans émissions de  carbone, est loin d’être condamné par l’histoire. De nouveaux projets surgissent un peu partout. En Chine, une centrale Taï-Chan, de conception française, a été mis en service en décembre 2018 ; une seconde Taï-Chan doit suivre très prochainement, et d’autres centrales, relevant de techniques différentes, sont programmées [8]. D’autres projets suivent leur cours en Inde, au Royaume-Uni (Hinkley Point). Aux Pays-Bas, un des partis au pouvoir a déclaré en novembre 2018 que la construction de centrales nucléaires doit débuter dans les plus brefs délais, si le pays veut atteindre ses objectifs climatiques. Selon un sondage effectué à cette occasion, 54 % des Néerlandais se sont déclarés favorables à cette option. Aux États-Unis, l’arrêt, à la fin de 2014, de la centrale Vermont Yankee n’a pas été compensée par une progression des renouvelables ; elle s’est traduite au contraire par un accroissement de la consommation de gaz ainsi donc que des émissions de      CO2. À la suite de cette déception, l’État de New-Jersey a attribué un soutien financier aux exploitants de réacteurs nucléaires, dans le cadre de sa politique d’énergie propre (avril 2018). En septembre de la même année, cinq gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre – pourtant une région de tendance écologiste – ont appelé à soutenir le nucléaire (source : correspondance de l’ambassade de France aux États-Unis).

          Le coût de la prolongation de l’ensemble du parc nucléaire  

          Dans son rapport de mai 2014, Le coût de production de l’énergie nucléaire (pages 15 et 16), la Cour des Comptes a chiffré à 62,5 milliards d’euros de 2010 le coût du grand carénage nécessaire pour prolonger l’ensemble du parc nucléaire français sur la période 2011-2025. Ce chiffrage revient à 4,16 milliards par an.

          Dans cette enveloppe annuelle, la Cour a distingué deux parts : des investissements de sécurité, d’environ 1,8 milliard par an ; des dépenses de maintenance normale et de remplacement de pièces, qui seraient nécessaires même en l’absence de prolongation, pour un montant d’environ 2,3 milliards. Nous ne sommes pas entrés dans cette distinction. En effet, la fermeture d’une partie des centrales permettrait d’économiser à due concurrence les dépenses de la deuxième catégorie comme celles de la première, bien qu’elles ne soient pas nécessaires à la prolongation. Nous avons donc retenu, comme coût de la prolongation, la totalité des 4,16 milliards annuels.

         Comme ce chiffre date de 2010, nous l’avons augmenté de 20 %, au titre de l’érosion monétaire sur huit ans. Les 62,5 Mds € deviennent donc 75 Mds €. En revanche, pour les années à venir, nous n’avons pratiqué, par symétrie avec les investissements en renouvelables, ni actualisation monétaire, ni actualisation au sens de la prévision économique. Les 75 Mds € font, sur les quinze dernières années, 5 Mds € par an. Or le Document de référence 2018 d’EDF ne révèle, pour cette année, que 3,9 Mds € de maintenance nucléaire. Cela signifie-t-il que la dépense de prolongation avait été surestimée en 2014 ? Ou plutôt qu’EDF, considérant que pour des raisons politiques, une partie de ses centrales nucléaires sera de toute façon fermée, n’effectue pas une partie des dépenses de prolongation qu’elle devrait normalement assumer ? Par prudence, nous avons conservé nos 5 Mds annuels. D’où dépense 2019-2035 : 5 Mds x 17 ans = 85 Mds €.

          Remarques sur les déchets

          Nous ne disposons pas d’informations suffisantes pour y ajouter le coût de traitement des déchets hautement radioactifs supplémentaires. Mais ce poste nous semble pouvoir être négligé pour les raisons suivantes :

  • les déchets présents dès aujourd’hui, indépendants du choix de production qui sera fait pour l’avenir (prolongation de la totalité du parc nucléaire ou développement des renouvelables), n’ont pas à être pris en compte dans notre problématique ;
  • si l’enfouissement s’effectue de manière effective à Bure (Meuse), l’ajout des nouveaux déchets ne devrait pas modifier de façon significative l’ampleur et le coût de ce site, car il ne s’agit pas de la totalité des déchets hautement radioactifs à produire par le parc français, mais seulement , suivant notre problématique, de la partie qui pourrait être économisée en fermant des centrales avant 2035, soit un petit tiers (21/71) ; les déchets hautement radioactifs sont au demeurant d’un faible volume ;
  • si l’on renonce à Bure, les déchets nouveaux seront, comme aujourd’hui les déchets anciens, mis en attente durant un nombre indéterminé d’années ; certains scientifiques sont partisans de cette solution, car ils pensent qu’on trouvera un jour un moyen de transformer voire de valoriser ces déchets sans les enfouir.

        Remarques sur le démantèlement

          Les centrales nucléaires existantes devront être démantelées un jour, qu’on les prolonge au préalable ou non. Ces démantèlements seront longs et coûteux. Dans leur principe, ils sont extérieurs à notre discussion d’aujourd’hui.

        Leur date présente néanmoins une grande importance. Si l’on commence à fermer des centrales dès maintenant, EDF ou ses éventuels substituts prendront la dépense de plein fouet. En revanche, si cette série de dépenses est différée de vingt ans ou plus, son poids sera très fortement atténué par la mise en œuvre d’un taux d’actualisation. Par exemple, une dépense de 100 actualisée à 10 % sur vingt ans ne pèse plus que 14,9.

        Ainsi, et bien que nous ne soyons pas en mesure, dès maintenant, de chiffrer l’incidence de ce facteur pour les 21/71èmes du parc nucléaire concernés, l’incidence financière du démantèlement constitue un argument de grand poids contre la fermeture prochaine des centrales, et en faveur de leur prolongation.  

 

 

          Remarques sur les indemnités dues à EDF

          Si l’on contraint EDF à fermer des centrales qui pourraient être prolongées de façon rentable, elle aura droit à des indemnités. Mais celle qui a été arrêtée pour Fessenheim, excellente centrale, semble loin de couvrir le préjudice réel. Et pour la suite, il est à craindre, comme la presse l’a suggéré, que l’on habille les décisions de fermeture de prétextes de sécurité, pour ne rien avoir à verser à la malheureuse entreprise.

       Nous pourrions être tentés de chiffrer les indemnités équitables et de les ajouter au coût de la fermeture des centrales, mal remplacées par les éoliennes et autres renouvelables. Mais, du point de vue de la collectivité nationale, de telles  indemnités ne sont pas des pertes. Ce seraient des transferts entre l’État et EDF. Nous laisserons donc ce poste en dehors de nos chiffrages.

         Le coût de la prolongation de 21/71èmes du parc nucléaire

 

         Comme nous l’avons observé plus haut, la problématique de la prolongation des centrales n’inclut pas la totalité du parc nucléaire français. Elle concerne seulement les centrales qu’il serait nécessaire de fermer pour que la production nucléaire ne constitue plus que 50 % de la production électrique totale : c’est-à-dire les 21/71èmes de ce parc (44,4 GW). Les 50/71èmes restants devraient être prolongés de toute façon.

         Coût de la prolongation incluse dans la problématique :

         85 Mds x 21/71 =  25,1 Mds

 

 

         III/ Comparaison des deux solutions

          Nous sommes maintenant en mesure de comparer les deux termes de l’alternative, sur la période 2019-2035 :

  • remplacement des 21/71èmes de la production nucléaire par des renouvelables : investissement de 183,9 Mds ;
  •   prolongation de ces 21/76èmes : 25,1 Mds ;
  • différence, en défaveur des renouvelables : 158,8 Mds (soit 9,3 Mds par an).

 

          Cet écart colossal n’a rien d’étonnant. Les centrales nucléaires ont le mérite d’exister, avec les lignes qui les desservent. Pour les prolonger, il suffit de travaux complémentaires. En revanche, pour l’éolien et accessoirement le photovoltaïque, tout reste à faire : l’acquisition des appareils (hors de France), leur implantation, et la création de lignes à haute tension qui, compte tenu de la dispersion des sites, sillonneraient tout le pays, à un coût financier, sanitaire et psychologique élevé.

          Les sommes considérables que nous venons de chiffrer manqueraient pour financer les autres volets de la transition énergétique, eux aussi très coûteux, comme on le sait (isolation des bâtiments, mise en place d’un réseau d’alimentation des véhicules électriques).

         Encore faudrait-il ajouter à ce surcoût des renouvelables la charge résultant d’un démantèlement précipité, et donc non atténué, comme nous l’avons dit, par l’actualisation. Et les incidences des 121 Mds € d’engagements pris avant la fin de 2017, non comprises dans notre chiffrage, continueraient de peser sur les consommateurs et les contribuables, durant toute la période étudiée.

        Ainsi, le remplacement des 21/71èmes du parc nucléaire français par des renouvelables ou supposés tels, d’ici à 2035, infligerait à la collectivité nationale une perte accablante, sans aucune contrepartie pour elle, ni pour EDF, puisque l’étude a été effectuée à production inchangée, ni pour la planète, puisque les émissions de CO2   augmenteraient.

[1] L’échéance initiale, fixée à 2025 par la loi LTECV de 2015 relative à la transition énergétique, était considérée dès l’origine comme intenable par presque tous les observateurs. La raison d’être de la réduction à 50 % de la part du nucléaire n’a, rappelons-le, jamais été donnée.
[2] Ainsi, l’arrêt de Fessenheim (1,7 GW) conduit à une diminution de la production du parc de 10 TWh, soit, avec un prix de marché à 50 €/MWh, une perte de recette pour EDF de 500 millions d’euros par an – une ressource dont EDF, endetté comme on sait (33 milliards d’€) aurait bien besoin pour financer l’EPR nouveau.  
[3] L’échéance initiale, fixée à 2025 par la loi de 2015 relative à la transition énergétique, était considérée, dès l’origine, comme intenable par presque tous les observateurs.
[4] D’après RTE, Bilan électrique 2018
[5] Document de 178 pages publié en mars 2019 par le ministère de la Transition Écologique et Solidaire.
[6] Cour des comptes, Rapport sur le soutien aux énergies renouvelables, mars 2018, pages 45-46 et annexe 11.[7] En 1999, la centrale du Blayais (Gironde) a subi une inondation partielle, sans conséquences graves, à la suite d’une tempête. Depuis, elle a été mise à l’abri par des travaux de sécurité qui ont donné satisfaction à l’Autorité de Sécurité Nucléaire, connue pour sa rigueur.   
[8] Hervé Machenaud, ancien directeur d’EDF pour l’Asie et le Pacifique, a publié en avril 2019 un article sous le titre « Le nucléaire de demain sera chinois ». 

Un monument : le Journal des Goncourt – I

Lu par Nicolas Saudray

 Les frères Goncourt, puis l’aîné resté seul, ont tenu leur Journal pendant près de quarante-cinq ans. C’est l’un des premiers journaux de grandes dimensions en langue française. Le Genevois Amiel avait commencé le sien un peu plus tôt, mais en le consacrant à ses états d’âme, tandis que les frères s’occupent surtout de la société, des mœurs, et de leurs confrères écrivains.

Edmond a publié environ la moitié de ce Journal durant les dernières années de sa vie, en ôtant les passages les plus discutables et les plus blessants. Cela lui a néanmoins valu beaucoup de protestations. Peut-être aurait-il mieux valu en rester là. Le texte presque complet paru en 1956 soumet le lecteur à rude épreuve, avec tous ses commérages sur des gens dont la plupart sont  complètement oubliés, et ses anecdotes graveleuses, dont je soupçonne les diaristes d’avoir inventé une bonne partie.

Mais le tas d’ordures contient de nombreuses pépites. Me voilà donc parti à la conquête de ces quelque trois mille six cents pages serrées de la collection Bouquins. J’examinerai d’abord le premier des trois volumes.

Edmond (1822-1896) et Jules (1830-1870) se sont comportés toute leur vie comme des jumeaux, alors qu’ils avaient huit ans d’écart, et des caractères différents : Jules vif et volontiers obscène, Edmond plus mélancolique. Tant qu’il vit, c’est Jules seul qui tient la plume. Mais on peut être certain qu’Edmond a tout vu et approuvé. Après la mort du cadet, l’aîné prend le relais, à sa manière.

Ce sont les fils d’un officier de la Grande Armée, qui a fait la retraite de Russie, pour se retrouver en demi-solde. Aussi les faux jumeaux ont-ils été élevés sans luxe. Mais à Paris, d’où une indélébile empreinte parisienne, et un manque d’intérêt pour la province – contrairement à Balzac, à Stendhal, à Flaubert, à Zola.

Ils sont fiers de leur noblesse. J’éprouve à ce sujet les pires doutes. Leur arrière-grand-père Huot avait acheté en 1786, dans la partie la moins accidentée des Vosges, une terre noble avec tous droits de justice. Mais cet achat ne suffisait pas. Il aurait fallu des lettres patentes, ou l’acquisition d’une charge anoblissante. Le grand-père avait représenté à la Constituante le Tiers état et non l’aristocratie.

En 1860, une famille Jacobé (qui existe toujours) obtient de s’appeler Jacobé de Goncourt. Nos frères Huot de Goncourt protestent auprès du ministère de la justice, lequel leur répond qu’il existe plusieurs terres appelées Goncourt, et qu’elles peuvent donc donner naissance à plusieurs noms. Les deux mécontents se pourvoient au Conseil d’État, qui les déboute.

Cette mésaventure ne les empêche pas de poser aux aristocrates. Ils dédaignent les bourgeois (comme Flaubert). Mais toute leur vie, ils fréquentent des écrivains socialistes comme Zola et Jules Vallès. Un alinéa de 1857 résume assez bien leur vision sociale : Trois classes de gens dans le monde présent. En haut, chevaliers d’industrie, régnants – au milieu, les épiciers domptés – en bas, le peuple qui, un beau jour, fera une bouchée de cette belle société.  Suite un peu plus loin, après la description d’un intérieur crapuleux : Oui, cela est le peuple et je le hais. Dans sa misère, dans ses mains sales, dans les doigts de ses femmes piqués de coups d’aiguille, dans son grabat à punaises, dans sa langue d’argot, dans son orgueil et sa bassesse, dans son travail et sa prostitution. Sentant venir une pétition qui tendrait à débaptiser l’académie Goncourt, je me hâte de passer à un autre sujet.

Suffisamment rentés pour vivre sans exercer une profession, les deux frères se sont d’abord consacrés à la peinture, à la gravure et au dessin, ainsi qu’à l’étude des arts et des mœurs du XVIIIe siècle, qu’ils réhabilitent après plusieurs décennies de romantisme. Ce sont des collectionneurs avisés. Plus tard, ils seront à peu près les premiers à introduire à Paris le goût de l’art japonais, dont ils apprécient le raffinement.

Ils commencent à tenir leur Journal le 2 décembre 1851, jour du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Ils méprisent le nouveau souverain, cet imposteur, dont voici un croquis de 1863 : lent, automatique, somnambule, l’air d’un lézard qui paraît dormir et qui ne dort pas. Figure louche : il écoute de côté, et regarde de côté. Homme dormant, morne, sinistre.

Fin 1851, Edmond a vingt-neuf ans, et Jules, vingt-et-un. Déjà, ce sont des célibataires endurcis (ils partagent les mêmes maîtresses), des misogynes, voire des misanthropes. Sans doute est-ce le succès du Second >Empire débutant qui inspire à Jules cette phrase de 1852 : J’ai vraiment envie d’aller jeter quelque part mon titre de citoyen français comme une chemise qui vous gêne aux entournures.

Pour les Goncourt, le régime légitime, le seul intéressant, c’est celui des Bourbons d’avant 1789. Mais ils ne croient ni à Dieu ni à diable.

Leur première publication en vers (1853) leur vaut des poursuites correctionnelles, car ils ont été un peu lestes. Ils s’en tirent avec un simple blâme, et une rage rentrée. Puis viennent des romans réalistes – quelque part entre Flaubert et Zola – qu’on ne lit plus aujourd’hui, bien qu’ils soient restés parfaitement lisibles. De leur temps, d’ailleurs, on ne les lisait guère davantage. Conformément à ce qui semble avoir été un usage de cette époque dépourvue d’attachées de presse, les frères allaient porter eux-mêmes des exemplaires de leurs œuvres aux critiques, en espérant des articles. Vaine démarche, le plus souvent. Leur revanche aura consisté à décrire, dans leur Journal, les intérieurs miteux desdits critiques.

Et d’ailleurs aussi les intérieurs de tout le monde. Peinture méticuleuse d’une chasse aux rats. Meurtre d’un chat par un chien. Autre meurtre d’un chat, au pistolet cette fois, par Jules de Goncourt lui-même. Horreur quotidienne. Pour faire diversion, un surprenant voyage en Allemagne, notamment à Berlin : c’est un peu trop propre, mais les femmes sont attrayantes. Nul ne se doute que dans dix ans, la guerre va éclater.

Entre deux anecdotes désinvoltes, les diaristes nous font bénéficier d’aphorismes. Ils sont le plus souvent médiocres. J’extrais néanmoins celui-ci : Le système de la métempsychose est très offensant : enfin, c’est penser que Dieu n’a pas plus d’âmes que le directeur du Cirque n’a de soldats et qu’il fait toujours défiler les mêmes sous divers uniformes. Ou encore celui-là : Les enfants sont comme la crème : les plus fouettés sont les meilleurs.

Bien que de petite fortune et sans grande notoriété, les Goncourt connaissent tous les gens qui comptent à Paris, du moins dans le milieu littéraire et artistique. Ils le doivent surtout à leur fréquentation assidue du salon de la princesse Mathilde – une cousine germaine de l’empereur – ainsi qu’aux dîners Magny, du nom d’un restaurant, dans l’actuelle rue Mazet (VIème arrondissement), où leurs amis viennent régulièrement, et où chacun paye sa part. Ces dîners constituent, si l’on veut, une première esquisse de l’académie Goncourt. Vers la fin des années 1860, elle se transporte à la brasserie Brébant, bel établissement du boulevard Poissonnière, encore bien fréquenté aujourd’hui, mais sans écrivains. Excellents caricaturistes, les frères se font la main sur tous ceux qui les approchent, même s’ils les apprécient.

Voici par exemple Balzac, mort depuis sept ou huit ans déjà. Il est entré à tout hasard dans un bal populaire. Monté sur une banquette avec sa robe blanche de moine, son nez en petite pomme de terre relevé, (il) regardait tout.

Et maintenant, voilà Théophile Gautier, une fidèle connaissance pourtant, auteur du Capitaine Fracasse et délicat poète : Face lourde, tous les traits tombés, un empâtement des lignes, un sommeil de la physionomie, une intelligence échouée dans un tonneau de matière, une lassitude d’hippopotame, des intermittences de compréhension ; un sourd pour les idées. La victime inconsciente de ces coups de massue n’a jamais que quarante-cinq ans !

Sainte-Beuve, autre familier, n’est pas mieux traité : Un petit esprit, après tout, ambitieux mais bas ; jugeur de phrases mieux que de livres, analyste de parties et de membres, estimant le style par la grammaire, ennemi de l’esprit par envie, ami de la platitude, glissant avec ses petits bras sur les statues des grands hommes et s’accrochant à leurs pieds d’argile. Le diariste renchérit six ans plus tard, après un enterrement : Quand j’entends, avec ses petites phrases, Sainte-Beuve toucher à un mort, il me semble voir des fourmis toucher à un cadavre ; il vous nettoie une gloire, et vous avez un petit squelette de l’individu bien net et proprement arrangé.  

De tous les écrivains, le plus présent dans ces pages est Flaubert. Les frères, qui l’aiment bien, reconnaissent en Madame Bovary le meilleur roman de l’époque (l’Éducation Sentimentale n’est pas encore parue, et les Goncourt en feront peu de cas, comme d’ailleurs la plupart des contemporains). Mais ils ne manquent pas une occasion de railler la balourdise de l’auteur et sa voix tonitruante. Il y a un fond de poseur et de provincial chez lui. On sent vaguement qu’il a fait tous ces grands voyages un peu pour étonner les Rouennais. Il a l’esprit gros et empâté comme son corps…Il est surtout sensible à la grosse caisse des phrases. En 1862, nous apprenons qu’il a failli tuer son exaspérante maîtresse Louise Colet.   

Hugo, en exil volontaire, ne fait pas partie de la bande. Les Goncourt ne peuvent s’empêcher de l’admirer, mais il les agace. À la lecture des Misérables, ils s’indignent de le voir faire de l’argent en peignant la misère du peuple. Hugo, concluent-ils, c’est saint Jean à Pathos.

Pauvre Baudelaire ! Il soupe à côté, sans cravate, le col nu, la tête rasé, en vraie toilette de guillotiné. Une seule recherche : de petites mains lavées, écurées, mégissées. La tête d’un fou, la voix nette comme une lame. Une élocution pédantesque.

Renan ne perd rien pour attendre. C’est un petit homme replet, court, mal bâti, la tête dans les épaules, l’air un peu bossu ; la tête animale, tenant du porc et de l’éléphant, l’œil petit, le nez énorme et tombant, avec toute la face marbrée, fouettée et tachetée de rougeurs. De cet homme malsain, mal bâti, laid à voir, d’une laideur morale, sort une petite voix aigrelette et fausse.

Et Taine ! J’assiste à ce beau spectacle de voir Taine, qui vient de dégueuler à la fenêtre, se retourner et encore vert, des filets de vomissures à sa barbe, professer une heure durant, dans le mal de cœur, la supériorité de son Dieu protestant.

Offenbach : Un squelette à pince-nez, qui a l’air de violer une basse.

Au fil des pages, c’est un cortège gesticulant et macabre, à la manière de James Ensor, qui défile devant nous.

Parfois quand même, émergeant de la jungle parisienne, un tableautin de la nature, sans apprêts, révèle la patte de grands artistes : Dans l’arbre immense incessamment bourdonne une immense musique, emplissant l’oreille du bruit d’un monde au travail, un mugissement doux, bruit qu’endort par moments la brise balançant son murmure à travers les arbres : un bourdonnement continu, un bruissement infini comme le bruit de la mer, des millions de petites chansons balancées aux millions de feuilles des arbres, l’hymne d’une ruche de millions d’abeilles, qui butinent dans l’arbre et l’emplissent de je ne sais quelle voix et de je ne sais quelle vie dodonienne.

(À suivre)

Le livre : Edmond et Jules de Goncourt, Journal, tome I, 1851-1865, collection Bouquins, Robert Laffont. Préface de Robert Kopp, professeur à l’université de Bâle. Notes érudites du professeur Ricatte, provenant de l’édition de 1956. 1 228 pages, 33 €.

Le Journal des Goncourt  –  II

Lu par Nicolas Saudray

La couverture du deuxième tome de la collection Bouquins présente un portrait humoristique de Jules de Goncourt assis dans un fauteuil, les pieds sur la cheminée – plus haut que sa tête – et fumant sa pipe.

Ce volume couvre les années 1866 à 1886. Dans les faits, il comprend trois parties : d’abord Jules suite et fin, puis le siège de Paris et la Commune racontés par Edmond seul, enfin la reprise de la routine parisienne vue par le même.

Le Paris de la fin du Second Empire est toujours aussi brillant et inquiétant à la fois, avec ses enfants vicieux et voleurs.

À ce bourbier s’opposent parfois des instantanés de la campagne, pris chez des cousins à Bar-sur-Seine (Aube), dans le style impressionniste mais efficace qu’affectionnent les Goncourt : Un bruit de roues craque mélancoliquement sur la route : le Hue ! d’un charretier sonne là-bas ; un coup de fouet cingle l’horizon ; le battoir bat l’écho ; une scie crie dans un saule ; la lumière des collines meurt dans un vase de fleurs de bruyères ; des cris d’enfants sont dans l’air comme des cris d’oiseaux. Et voilà le bonheur, là, en face, au bord de la rivière : une vie dans un rayon de soleil regarde couler l’eau, immobile, candide et stupide.  

Parution, en 1866, du roman Manette Salomon, dédié par les Goncourt au milieu des artistes. L’indifférence l’accueille. Les frères protestent intérieurement : Il y a une entente pour nous empêcher de prendre possession, de notre vivant, de notre petit morceau de gloire. Et Jules ajoute : Je vomis mes contemporains. Pour essayer de se consoler, les deux écrivains   vont souvent chez le bonhomme France, père d’Anatole, qui est l’un des deniers libraires où l’on puisse s’asseoir et causer, sans nécessairement acheter des livres.   

Le caricaturiste continue de s’en donner à cœur joie. George Sand a une belle et charmante tête, mais c’est une mulâtresse (manière de dire qu’elle est très brune et qu’elle a le teint mat, bien que descendante du maréchal de Saxe). Un peu plus tard, la voilà qualifiée de nullité de génie. Et voici le point d’orgue : ruminante et mouillée, avec des machines d’or dans ses vieux cheveux, qui la faisaient ressembler à une goule sortant d’un tombeau étrusque.

Une notation après lecture des Travailleurs de la Mer, dont l’auteur, bien qu’amnistié, réside toujours à Guernesey : Hugo romancier me fait un peu l’effet d’un géant, qui donnerait une représentation à un théâtre de Guignol, à travers lequel il passerait perpétuellement les bras et la tête.

En revanche, Renan, étrillé dans le tome précédent de la collection Bouquins, est pardonné à titre provisoire. Les frères lui rendent visite en son modeste quatrième (sans ascenseur) de la rue Vaneau. Il est toujours plus charmant. Et le diariste de commenter : Dans la disgrâce physique, la grâce morale.

Célèbre courtisane, la Païva, juive polonaise mariée à un faux marquis portugais puis au riche Allemand Henckel von Donnersmarck, cousin de Bismarck et possesseur de mines, s’est fait construire un hôtel sur les Champs-Élysées – aujourd’hui monument historique et siège du Travellers’s Club. Le plus curieux de tout l’hôtel de la Païva – affreux colifichet d’un style Turc-Renaissance – ce sont les deux coffres-forts au pied de son lit, entre lesquels elle dort, avec son or, ses diamants, ses émeraudes, ses perles à droite et à gauche de son sommeil, de ses rêves et peut-être aussi de ses cauchemars. 

Les frères font également la connaissance de notre admirateur et notre élève Zola. Ce débutant a en effet écrit un bon article sur Germinie Lacerteux, œuvre des Goncourt. Il leur paraît à la fois maladif et fort ambitieux. Deux ans plus tard, Zola revient voir Edmond et lui confie qu’après les bijoux créés par Flaubert, il n’y a plus rien à faire dans le même genre. Ce n’est que par la quantité des volumes, la puissance de la création qu’on peut parler au public. Ainsi se résume la genèse des Rougon-Macquart.

Les aphorismes du Journal restent aussi mauvais, sauf peut-être celui-ci : L’Anglais, filou comme peuple, est honnête comme individu. Il est le contraire du Français, honnête comme peuple et filou comme individu.  

Mais Jules de Goncourt, bien que jeune encore, souffre du foie. Les frères font une cure à Vichy, une autre à Royat, sans grand résultat. S’appuyant sur une confidence du diariste, suivant laquelle il avait attrapé la vérole au Havre à vingt ans, un biographe a cru diagnostiquer la syphilis, qui aurait couvé pendant dix-huit ans. Mais rien n’étaye son hypothèse.  Au contraire, Edmond réaffirme à plusieurs reprises, dans la suite du Journal, qu’il s’agissait d’une affection hépatique.

Comme Maurice, malade, ne supporte plus le bruit des sabots de chevaux sur les chaussées, les frères vendent leurs terres de la Haute-Marne et achètent une belle villa avec jardin à Auteuil, qui est encore un faubourg champêtre de Paris. Ils quittent donc leur appartement de location de la rue Saint-Georges, en pleine Nouvelle Athènes (IXe arrondissement). Ils sont ravis. Las ! L’un de leurs voisins possède un cheval qui s’ébroue toute la journée dans son écurie, et l’autre a cinq enfants criards.

Jules décline. Le mal se porte au cerveau. Un cancer du foie, émetteur de métastases ? Le patient expire en juin 1870, six mois avant son quarantième anniversaire>.  L’horreur de la guerre lui aura au moins été épargnée. C’est la plus grande douleur de la vie de son frère Edmond – sa seule grande douleur peut-être. Il a perdu la moitié de lui-même.

Il reprend la tenue du Journal et, aussitôt, présente une thèse étrange : Jules serait mort de la fatigue donnée par sa passion du style, de ses corrections incessantes du moindre texte. C’était à cet égard un disciple de Flaubert, et par ce moyen, il parvenait à l’écriture artiste des Goncourt.

Suivent deux cents pages de descriptions des premières incidences de la guerre de 1870, du siège de Paris, des scènes de la Commune. Incapable, depuis la mort de son frère, d’écrire autre chose que le Journal, et peu désireux de rester en tête-à-tête avec lui-même dans sa villa d’Auteuil, Edmond arpente inlassablement les rues et note ce qu’il voit. Comme c’est un bon observateur, il en résulte un témoignage de valeur, que les historiens, curieusement, n’ont guère exploité.

En août, Renan, à côté d’Edmond, regarde un régiment partir sous les acclamations. « Dans tout cela, s’écrie le philosophe, il n’y a pas un homme capable d’un acte de vertu ». Intérieurement, Edmond s’indigne. Renan est un admirateur de la science allemande, de la rigueur allemande. Il qualifie les Allemands de race supérieure (le terme de race étant employé en un sens plus flou qu’aujourd’hui, et s’étendant à l’ensemble d’une nation).

Début septembre, les tableaux du Louvre sont envoyés, par précaution, à l’arsenal de Brest. Rue de Rivoli, sur des immeubles privés, des affiches posées par des propriétaires inquiets disent : Mort aux voleurs ! Edmond ne songe pas à partir, il est trop parisien pour cela. Malgré ses quarante-huit ans, il pourrait s’enrôler dans la Garde nationale. Pourquoi s’y est-il refusé ? Non, ce n’est pas de la lâcheté. C’est un sentiment de personnalité orgueilleuse, singulière, qui me ferait donner ma vie, si je pouvais, à moi tout seul, faire quelque chose de grand.

Catulle Mendès, écrivain et journaliste connu, passe en uniforme de volontaire. Un Christ qui aurait la chaude-pisse !  Le gouverneur militaire de Paris se nomme Trochu. Sur son passage, les gens crient : Vive Trochu ! Ce héros sombrera bientôt dans l’impopularité. Le chemin de fer de ceinture de la capitale fonctionne encore, et notre auteur le prend pour observer les fortifications. Des spectateurs suivent à la lorgnette la trajectoire des obus et des bombes. Le rationnement a commencé, au moyen de cartes. On rencontre, avec une croix rouge sur le cœur, de vieilles putains, de grasses lorettes hors d’âge, qui se préparent, toutes éjouies, à tripoter des blessés avec des mains sensuelles et à ramasser de l’amour dans les amputations.

Les canons prussiens ont une portée supérieure à celle des canons français. Ils atteignent les batteries françaises qui ne peuvent leur rendre la pareille.  Dans les quartiers bombardés, les soupiraux sont bouchés par des sacs. Romainville est une cour des miracles. Un voyou brandit un long et maigre chat noir, tout fraîchement étranglé. La porte de la Chapelle est lieu de désolation. Mais à Paris même, la salle des concerts Pasdeloup fait le plein. Edmond rencontre Hugo rentré de Guernesey, et qui approuve les restaurations de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle, réalisées en son absence. Ce compliment concerne au premier chef Viollet-le-Duc (que l’on voudrait aujourd’hui déposséder de sa flèche). Le diariste répond que Paris s’est américanisé. Déjà !

La viande salée fournie par le gouvernement étant, de l’avis d’Edmond, immangeable, il tue l’une de ses poules au moyen d’un sabre japonais : la pauvre s’échappe et volette sans tête dans le jardin.  Puis il tire des moineaux. Heureusement, le restaurant Brébant, lieu de rencontre des beaux esprits de son groupe, est encore ouvert. Le diariste Edmond rend hommage à la population parisienne, qui ne pille pas les boutiques de comestibles, et les laisse vendre leurs produits à des prix fabuleux. Une fille lui propose une passe pour un morceau de pain. Il souhaite surtout la paix, de crainte que des obus ne tombent sur sa villa pleine de bibelots.

Paris capitule dès qu’il n’y a plus rien à manger. Peu d’assiégés sont donc morts de faim. Et les maisons parisiennes, en fin de compte, n’ont pas beaucoup souffert, sauf boulevard Murat. Les dégâts se sont surtout produits à Saint-Cloud.

À peine les Parisiens ont-ils eu le temps de reprendre leur souffle qu’éclate la Commune. Bien sûr, Edmond de Goncourt condamne cette révolte contre un gouvernement légal, fraîchement issu d’élections au suffrage universel. Presque tous les intellectuels, presque tous les écrivains partagent sa réprobation – même George Sand, l’ancienne socialiste de 1848, même Hugo, qui s’est réfugié à Bruxelles. Mais le diariste se garde de rendre ses sentiments publics, car il lui en cuirait.

Les batteries versaillaises sont plus proches que ne l’étaient celles des Prussiens, elles font davantage de dégâts. Edmond pensait que son âge lui épargnerait le service armé. Mais la Commune appelle sous ses drapeaux tous les hommes de moins de cinquante-cinq ans. Notre écrivain entre donc dans la clandestinité. Il emprunte un appartement dans le centre de Paris et y transfère les plus précieux de ses bibelots.

Aujourd’hui, il est de bon ton d’accabler Thiers au sujet de la Semaine sanglante. Mais auparavant, il avait fait une offre généreuse, rejetée par les Communards : la Commune se serait dissoute, l’armée versaillaise ne serait pas entrée dans Paris, l’ordre y aurait été assuré par la partie de la Garde nationale restée fidèle au gouvernement, et personne n’aurait été traduit devant les tribunaux, sauf les assassins de deux généraux.

Edmond de Goncourt n’assiste pas aux derniers combats mais les entend. Il perçoit le bruit des exécutions sommaires. Thiers n’a pas donné d’ordres en ce sens, et laisse simplement la bride sur le cou aux chefs de son armée, qui appliquent les lois de la guerre de l’époque : tout combattant irrégulier pris les armes à la main peut être exécuté séance tenante. Les « Prussiens » avaient agi de même quelques mois plus tôt, à l’égard des francs-tireurs français. Le diariste conclut qu’après tous ces morts, les gouvernements bourgeois sont tranquilles pour vingt ans. Il sous-estime le changement : mai 1871 marque la fin du Paris révolutionnaire, à moins de sauter jusqu’en mai 1968.

Pouvant difficilement sortir de chez lui en ces jours dramatiques, Edmond rumine ses souvenirs. Il a voulu être peintre, puis élève de l’École des Chartes, mais sa mère s’y est opposée. Il a donc dû se faire clerc d’avoué, puis, lui qui n’a jamais su bien exactement combien font deux et deux, employé de la Caisse du Trésor. Un voyage en Algérie lui a valu une  dysenterie durable.

Dès qu’il le peut, il va voir sa villa d’Auteuil. Un obus (versaillais) a crevé le toit. Certaines maisons voisines ont été encore plus maltraitées. Bien entendu, il n’est pas question de dommages de guerre ; cette notion n’apparaîtra qu’en 1918. Le diariste tourne alors sa mauvaise humeur contre Thiers.

Le train-train d’avant-guerre reprend, avec ses petites histoires sordides et ses caricatures. On entend la voix de Leconte de Lisle, chef de l’école poétique du Parnasse : déchirement aigre d’un couteau dans une tranche de melon qui n’est pas mûr. Une visite est rendue à Barbey d’Aurevilly, dans sa modeste maison : Je le retrouve avec son teint boucané, sa longue mèche de cheveux lui balafrant la figure, son élégance frelatée dans sa demi-toilette ; mais en dépit de tout cela, il faut l’avouer, possédant une grâce de gentilhomme et de monsieur bien né, faisant contraste avec ce taudis.

Le diariste rapporte un propos de la célèbre actrice Marie Dorval, ancienne maîtresse de Vigny : De mes deux amants, Sandeau et madame Sand, c’est Mme Sand qui le fatigue le plus. Il s’agit là de Jules Sandeau, écrivain estimé à l’époque, dont la jeunesse du XXe siècle a encore pu lire un roman édifiant,  Mademoiselle de La Seiglière. Aurore Dupin, quelque temps sa maîtresse, lui avait emprunté son nom d’auteur, George Sand. Si l’on en croit la phrase citée, ces personnages auraient formé un ménage à trois.  

Flaubert se confie à Edmond de Goncourt : C’est l’indignation seule qui me soutient ! L’indignation, pour moi, c’est la broche qu’ont dans le cul les poupées, la broche qui les fait tenir debout. Quand je en serai plus indigné, je tomberai à plat !. Commentaire du diariste : Plus Flaubert avance en âge, plus il se provincialise… Cette ressemblance bourgeoise de sa cervelle avec la cervelle de tout le monde, il la dissimule par des paradoxes truculents, des axiomes dépopulateurs, des beuglement révolutionnaires.

On me permettra d’en tirer une moralité à l’usage de mesdames et messieurs les écrivains ou artistes : l’auteur étant généralement inférieur à son œuvre, il a intérêt à se montrer le moins possible et à refuser les sorties.

Edmond continue de fréquenter Zola, mais celui-ci l’exaspère, car il parsème ses romans de détails et même de noms empruntés aux frères. D’où, dans le Journal, une accusation de plagiat. En réalité, même s’il butine un peu trop, Zola crée une atmosphère bien à lui, plus forte et plus vulgaire que celle des Goncourt.

Le seul ami véritable, c’est Alphonse Daudet, prenant le relais du dessinateur et caricaturiste Gavarni (Sulpice Chevalier, disparu en 1866). Le nouveau venu, méridional et même oriental par son physique, a dix-huit ans de moins qu’Edmond. En un sens, il remplace le frère cadet disparu, à moins d’être l’équivalent d’un fils. Le diariste apprécie également, en tout bien tout honneur, Mme Daudet, qui collabore avec son mari. Les Daudet ont beaucoup plus de succès que notre Goncourt, non seulement avec Tartarin, qu’ils déclinent en plusieurs volumes, mais aussi avec des romans oubliés, comme le Nabab, histoire d’un arriviste, et Sapho, histoire d’une maîtresse abusive. Edmond va-t-il être jaloux ? Il se l’interdit, mais observe que son pauvre frère Jules, qui n’a jamais connu les applaudissements, aurait bien aimé en jouir.

Jules et Daudet ont néanmoins un trait commun – un mal qui les ronge. Cette fois, c’est bel et bien la syphilis. Issu d’une famille catholique fervente,  l’auteur des Lettres de mon moulin se reproche amèrement sa jeunesse dissipée. Trop tard !

Ce second volume du Journal s’achève par une adaptation dramatique d’un roman des frères, Renée Mauperin. En ce temps dépourvu de cinéma, de radio et de télévision, le théâtre exerce une telle tyrannie que beaucoup de romans, même peu faits pour la scène, y sont transposés. La première est un succès, mais le lendemain, la presse massacre la pièce. Elle reste quand même trois semaines à l’affiche.  

 Le livre : Edmond et Jules de Goncourt, Journal, Collection Bouquins, tome II, 1866-1886, 1320 pages, 33 euros

 

Le Journal des Goncourt – III

Lu par Nicolas Saudray

Alors que les deux tomes précédents s’étendaient chacun sur vingt ans, le troisième et dernier, d’un volume égal, n’en couvre plus que dix (1887-1896). N’écrivant presque plus de romans, Edmond a davantage de temps pour s’épancher dans son journal intime.

Cette décennie s’ouvre par sa brouille passagère avec Maupassant (un fils de Flaubert, selon certains). Le nouvelliste lui a reproché dans la presse de ne pas avoir souscrit suffisamment pour un monument à la mémoire de ce vieux copain. Consolation : une œuvre savante des frères, rééditée, La Femme au XVIIIème siècle, se vend bien. Plus tard, Edmond se réconcilie superficiellement avec l’auteur de Bel-Ami, mais note sans indulgence les progrès de sa folie d’origine syphilitique.

Le diariste retrouve vite ses têtes de Turc habituelles, ainsi ce paillasson de Taine, contre lequel j’ai l’antipathie la plus grande, sans qu’il l’ait tout à fait méritée par ses procédés envers moi, mais parce qu’il est le type le plus complet et le plus odieux pour moi du Normalien. En cette époque dépourvue d’ENA, on n’avait que la rue d’Ulm à brocarder. D’une manière plus générale, Edmond déteste l’Université, car il tient à sa libre démarche d’amateur distingué.

De nouvelles victimes viennent s’ajouter au tableau de chasse. Loti, l’étrange littérateur et le plus étrange encore officier de marine, tout maquillé et qui se fait l’œil avec le noir qu’emploie la femme à velouter et à cochonner son regard – regard qui, chez Loti, vous fuit toujours et qu’on ne rencontre jamais, regard bizarrement appareillé à cette voix éteinte, qui a l’air de parler dans la chambre d’un mourant.

Un autre écrivain est expédié plus rapidement : ce faux bossu, au nez de travers, qui s’appelle            Anatole France.  

Un roman des frères, Sœur Philomène, mis en scène par le fameux Antoine, connaît le succès au théâtre. La Patrie en danger, pièce sur les débuts de la Révolution, n’a pas cette chance, mais ensuite La Fille Élisa, autre pièce tirée d’un roman, racontant l’histoire d’une prostituée et interdite au théâtre par la censure, se vend très bien en librairie. D’autres romans, dont les débuts  avaient été modestes, sont réédités. Edmond se trouve plus à l’aise qu’aux époques précédentes. Il avoue acheter jusqu’à trente mille francs de bibelots en une seule année. Le voilà convié à dîner chez Edmond de Rothschild : L’hôtel le plus princier que j’aie encore vu à Paris. Un escalier du Louvre, où sont étagées sur les paliers des légions de domestiques, à la livrée cardinalesque et qui prennent l’aspect de respectables et pittoresques larbins du passé. Ce spectacle ne fait que renforcer son antisémitisme.

Depuis quelque temps, le diariste a la Légion d’Honneur. Les promotions récentes gâtent son plaisir. Ayant lu, parmi les nouveaux chevaliers, Auguste Mortier, huiles, Lemoine, ressorts et essieux, Durand, fruits confits, il rédige pour le grand chancelier une lettre de démission – qu’il renonce finalement à envoyer. Aurait-il compris que le commerce est nécessaire à la France ?

Il fait faire son buste par un nommé Alfred Lenoir. Sa pièce Henriette Maréchal, qui, par l’effet d’une cabale, avait fait un four à Paris, est montée à Berlin.

À vrai dire, l’attention du lecteur se relâche. Il a déjà derrière lui trois mille pages du Journal, et les répétitions commencent à le lasser. Peut-être une certaine fatigue se manifeste-elle aussi chez l’auteur, qui parfois se retourne vers son passé, ou plutôt vers celui de de son frère, au collège, où sa jolie figure et son petit être distingué poussaient les bas gamins et les sales crapauds de sa classe à le défigurer par des coups portés à la figure. On notera au passage la fréquence des répétitions dans ces extraits que je livre aux lecteurs. Le Journal n’était pas une œuvre léchée comme les romans des frères, mais un compte-rendu rapide, destiné néanmoins à la publication.

Encore quelques flèches, à Verlaine et Rimbaud, à Gambetta, dont Edmond assure qu’il a été tué par le revolver d’une femme jalouse, à Clemenceau, si adroit au pistolet, explique-t-il, que personne n’ose faire de révélations sur son compte, ou à Rodin, qui n’a pas voulu regarder les estampes japonaises des frères, de crainte d’être influencé… Voici Barrès après la publication de L’Ennemi des lois : Un jeune professeur de philosophie devenu fou. Trois ans plus tard : Barrès, qui a la tête d’un oiseau desséché et dont je touche le maigre bras et ne sens qu’un os. Quelques compliments aussi, inattendus, pour la comtesse Greffulhe, pour Robert de Montesquiou, voire pour Sarah Bernhardt qui a fait mine de vouloir jouer l’une des pièces d’Edmond.

La tendresse est réservée à la chatte de l’auteur et à la famille Daudet. Alphonse, âme-sœur, souffre de plus en plus. Le fameux docteur Charcot a inventé une nouvelle méthode pour les guérir, lui et ses pareils : la pendaison, pendant une minute ! Échec.    

Edmond n’est plus qu’un vieil homme quinteux. Il souffre – tardivement mais douloureusement – de la même maladie de foie que son frère. À ce sujet, je m’aperçois que je n’avais pas besoin de supposer un cancer. Si j’en crois un article dans la presse, les maladies hépatiques peuvent sécréter de l’ammonique qui remonte au cerveau.

Sur la couverture du tome III, une peinture d’époque montre Edmond à califourchon sur une chaise, l’air bougon, coiffé d’un calot et fumant une cigarette. Sa pièce À bas le progrès ! connaît un four. Aujourd’hui, ce thème est devenu banal, sous diverses formes. À l’époque, un sacrilège.

Mais ne réduisons pas les mérites de notre auteur. Il continue d’explorer et de promouvoir l’art japonais. C’est grâce à lui que les Français connaissent Hokousaï et Outamaro. Il s’intéresse aussi à Turner, précurseur des impressionnistes, avec un fond de romantisme. En revanche, il s’avoue peu sensible à Monet, et préfère l’école de Barbizon. Paradoxe, car dans son écriture, il s’est voulu impressionniste.

Chaque semaine, il réunit des gens de lettres dans son grenier d’Auteuil, nouvel avatar des dîners Magny ou Brébant. Malheureusement, les hommes de fort calibre sont partis ou morts. Hormis Alphonse Daudet, seuls restent des comparses. L’hôte s’en rend-il compte ?

Octave Mirbeau, le puissant auteur de L’Abbé Jules, lui fait ses confidences. Cet anarchiste a fumé l’opium pendant quatre mois, puis a été nommé sous-préfet par protection politique, puis a gagné sa vie par des spéculations boursières, qui lui ont laissé de quoi acquérir un bateau de pêche et en devenir capitaine. En somme, l’inverse de la vie d’Edmond, qui s’est toujours garé des voitures et n’a jamais voté de sa vie.

Le diariste reste néanmoins curieux de tout. Il assiste, par exemple, au dîner du boa du jardin des Plantes : la dégustation d’un pauvre agneau, de deux mois en deux mois. Cela donne sous sa plume un morceau d’anthologie, que je regrette de ne pouvoir citer, car il faudrait le donner en entier.

Une distinction inattendue vient illuminer les vieux jours du voyeur. Sur une intervention de Daudet et de Zola (mais oui !), le gouvernement le fait officier de la Légion d’Honneur. En ce temps, c’est encore un événement considérable. Ses amis lui offrent un banquet, où Zola, Clemenceau et d’autres prononcent des discours. Rançon de ce succès : le voilà assiégé par des mendigots. Réfléchissant sur sa vie, il se qualifie de forçat de la gloire.

Il a préparé minutieusement la fondation de son académie, sans rien en dire dans son Journal. Ce sera une héritière du grenier d’Auteuil, et une réplique à l’Académie Française. Notre Goncourt a une dent contre cette institution. Durant son âge mûr, personne ne lui a proposé d’en être. Il a commenté de façon sarcastique chaque élection au quai de Conti, et donc chaque échec – entre autres ceux de Zola, qui seront au nombre de vingt-cinq. S’il se présentait maintenant qu’il est devenu assez célèbre, il serait sans doute accepté, mais il ne veut plus en entendre parler. Il supplie Daudet, avec succès, de ne pas se laisser séduire par la Vieille Dame. La nouvelle académie aura pour règle d’or l’exclusion immédiate de tout membre qui se rallierait à l’ancienne.

En 1895, son avant-dernière année, il publie l’ultime volume de son Journal expurgé. Les précédents lui ont valu moult protestations, mais il a toujours refusé de se battre en duel, car il est maladroit tant à l’épée qu’au pistolet. Cette fois, merveille, des gens viennent lui rendre visite pour le remercier d’avoir dit du bien d’eux.

Edmond meurt le 11 juillet 1896, dans la maison des Daudet à Champrosay. Jusqu’à la fin, il a tenu son Journal d’une plume encore alerte.

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Les noms des dix académiciens Goncourt choisis par le défunt sont alors révélés, mais la mise en place requiert près de sept ans. En effet, les neveux de l’écrivain, ne bénéficiant d’aucun legs, attaquent le testament. Le testateur, plaident-ils, était un individu chimérique, qui ne jouissait plus de toutes ses facultés. En somme, ils noircissent le défunt pour pouvoir hériter de lui. Classique mais abject. Les académiciens confient leur défense à un avocat déjà célèbre, Raymond Poincaré. Les indélicats sont balayés.

Entre temps, le plus connu des académiciens, le fidèle ami, Alphonse Daudet, est mort après des années de tortures et de piqûres de morphine. Son fils Léon, médecin de formation, âgé seulement de trente ans, s’est substitué à lui. Octave Mirbeau est mort lui aussi. Paul Margueritte, futur auteur de Jouir, a donné sa démission, on ne sait pourquoi. Ces deux-là n’ont pas été remplacés.

Quand l’académie se réunit enfin, en 1903, elle ne compte donc que huit membres. Six d’entre eux représentent le courant réaliste ou naturaliste. Outre Léon Daudet, ce sont l’obscur Léon Hennique, les frères Rosny, dont l’un a publié un roman préhistorique encore lu par la jeunesse d’aujourd’hui, La Guerre du feu, plus Lucien Descaves et Joris-Karl Huymans. Descaves doit une fière chandelle à Edmond de Goncourt, qui l’a persuadé de changer le titre de son roman antimilitariste, Les Culs Rouges, car ces termes lui auraient sûrement valu une condamnation pour outrage, tandis que Les Sous-Offs lui ont permis d’être relaxé. Huysmans, naturaliste au départ, a viré au mysticisme ; Edmond de Goncourt s’en est étonné puis le lui a pardonné. C’est à l’époque l’unique écrivain de premier rang que compte l’académie. Élémir Bourges, dont on a surtout retenu un titre, Les Oiseaux s’envolent et les fleurs tombent, représente à lui seul le courant symboliste. La phalange est complétée par son futur président, Gustave Geffroy, critique d’art, favorable aux impressionnistes.

D’après le testament d’Edmond, chaque académicien doit recevoir une pension annuelle de six mille francs, ce qui n’est pas rien (à peu près le traitement d’un sous-chef de bureau). Le prix est lui-même doté de cinq mille francs. Soixante mille s’opposent donc à cinq. On voit que dans l’esprit du fondateur, il s’agissait surtout de créer et d’entretenir un cénacle amical, dont le prix n’était que le prétexte.

Mais les collections des frères Goncourt, malgré l’intérêt que leur vente aux enchères suscite, produisent moins qu’Edmond n’espérait : un million trois cent mille francs. S’y ajoutent la maison d’Auteuil, valant une centaine de milliers de francs, et quelques valeurs mobilières. Pas assez pour financer les pensions prévues. Aussi les académiciens conviennent-ils de les réduire de moitié, ce qui leur permet de maintenir les cinq mille francs du prix.

Au moment où j’allais mettre le point final à ces impressions de lecture, paraît un essai de Thierry Laget : Proust, prix Goncourt – Une émeute littéraire. Il me permettra de donner une conclusion digne des frères.

Durant ses onze premières années, l’académie n’a couronné que des ouvrages périssables. Ainsi, en 1913, le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier et un roman de Léon Werth s’étant entrechoqués, le choix est retombé sur le médiocre Peuple de la mer de Marc Elder. Proust s’était porté candidat pour Du côté de chez Swann, paru à compte d’auteur chez Grasset, mais n’avait trouvé aucun soutien.

L’habitude de déjeuner une fois par mois au restaurant Drouant n’est prise qu’en 1914. Au début, chacun doit payer sa part. Aujourd’hui, le restaurateur offre ces déjeuners qui lui font une belle réclame.

Puis l’académie Goncourt couronne successivement, compte tenu du climat, cinq romans de guerre. Un seul survivra, le Feu d’Henri Barbusse (1916). Le lauréat de 1918 est Georges Duhamel, pour Civilisation, mais si l’on se souvient encore de lui, c’est pour la suite de son œuvre.

À la fin de 1919, la guerre reste très présente dans les esprits. Roland Dorgelès a publié un beau roman, Les Croix de bois – une suite d’épisodes où un léger voile de fiction ne dissimule pas la vérité. C’est lui, de toute évidence, qui va obtenir le prix Goncourt.

Or voici que Marcel Proust, conscient de la valeur de son œuvre, et plus désireux de gloire qu’il ne le laisse paraître, intrigue en faveur du deuxième tome de sa saga, À l’Ombre des jeunes filles en fleurs, publié cette fois chez Gallimard. Son porte-parole est l’un de ses amis de cœur, Lucien Daudet. Lucien convainc son frère Léon, pourtant si différent de Proust par son style et ses sentiments (c’est le tribun du quotidien royaliste L’Action française). Un autre académicien, Rosny aîné, que Proust ne connaît ni directement ni indirectement, adhère de son propre chef à l’art de Proust. Ces deux hommes emportent la décision de l’académie, au terme d’un vif combat.

Ce choix imprévu lui vaut une volée de protestations de la part de la presse. Les critiques se plaignent de la prose alambiquée de Proust, déplorent son âge de cinquante-deux ans – alors que le testament privilégiait la jeunesse – et lui reprochent sa richesse – bien que Proust se considère comme ruiné.

À titre de consolation, Dorgelès est couronné par le jury du prix Femina-La Vie Heureuse. Le montant est le même, le prestige est moindre. Son éditeur, Albin Michel, fait passer dans la presse des affiches sur lesquelles on lit en grosses lettres Roland Dorgelès, prix Goncourt, puis, en petits caractères, 4 voix sur 10, et ensuite seulement, Lauréat du Prix Vie Heureuse. Gallimard intente alors à Albin Michel un procès et le gagne.

Malgré ces péripéties, les Croix de bois, portées par le souvenir de la guerre, se vendent quatre fois plus que les Jeunes filles en fleurs. Mais depuis, ces dernières ont largement pris leur revanche. Qu’aurait pensé Edmond de Goncourt ? Il me semble que cet amateur d’art japonais et d’originalité se serait rallié à Proust.

Celui-ci, dans le Temps retrouvé, évoque à diverses reprises le Journal des Goncourt et va jusqu’à le pasticher sur une dizaine de pages (d’une manière  d’ailleurs plus proustienne que goncourtesque). Gratitude pour le prix littéraire obtenu ? Je crois à un mouvement plus profond. Les Goncourt, comme Saint-Simon, comme Balzac, ont fait surgir tout un monde, et Proust, dans un style différent, a voulu les égaler.

Le patrimoine de l’académie ayant été, comme de règle, placé en obligations, l’inflation l’a réduit aujourd’hui à presque rien. L’argent s’est évaporé, seule reste la gloire.

Les livres : Edmond et Jules de Goncourt, Journal, collection Bouquins, tome III, 1466 pages, 33 euros.
Thierry Laget, Proust, prix Goncourt – Une émeute littéraire, Gallimard, 2019, 264 pages, 19,50 euros.

Bruno Durieux : « Contre l’Écologisme »

Par Nicolas Saudray

Polytechnicien INSEE, ministre successivement de la Santé et du Commerce extérieur, puis inspecteur général des finances, enfin sculpteur et maire du superbe bourg drômois de Grignan (un peu égratigné par les éoliennes), Bruno Durieux a une connaissance particulièrement riche de notre société et de ses ressorts. Il était donc fort bien placé pour disséquer et dénoncer la principale idéologie de notre temps, substitut tant du marxisme que du christianisme : l’adoration aveugle de l’écologie.

Je me permettrai ici une remarque de vocabulaire. En français, on dit psychologue et non psychologiste, cardiologue et non cardiologiste. Le terme « écologiste » devrait donc être remplacé par « écologue ». Encore ne convient-il qu’aux détenteurs d’une connaissance scientifique du sujet, ce à quoi 98 % des militants ne peuvent prétendre. Alors, comment les appeler ? Ce sont, ne leur en déplaise, des écophiles.

Fort bien documenté, Bruno Durieux pointe les divagations de ce mouvement, à commencer par le club de Rome (1972), qui avait prévu l’épuisement de l’aluminium en quinze ans, du cuivre en huit ans, de l’argent en deux ans… On sait ce qu’il en est advenu – ainsi que des autres prédictions apocalyptiques qui se sont succédé. Mais par une sorte d’effet diabolique, ces échecs répétés n’ont nullement entamé la crédibilité de leurs auteurs, et le mouvement écophile est plus puissant que jamais. On ne veut pas voir parce qu’on veut croire.

L’évolution du climat a donné lieu à un belle palinodie. Dans les années 1975-1978, les gourous nous entretenaient du refroidissement inéluctable de la planète. Puis ces gourous se sont retournés sans la moindre gêne, et ne nous parlent plus que de réchauffement.

Bruno Durieux montre que malgré tous les beaux raisonnements, le niveau de vie et le bien-être des hommes ont progressé. La « révolution verte », qui ne doit rien aux écophiles, a donné à manger aux masses, notamment en Inde.  Le nombre de personnes souffrant de la faim est évalué aujourd’hui à 10 % de la population mondiale, contre 33 % en 1970. Et pourtant, entre ces deux dates, l’effectif total a plus que doublé. 91 % de la population mondiale ont aujourd’hui accès à des sources d’eau contrôlées, contre 52 % en 1980. La vie s’allonge, l’analphabétisme se résorbe.

Le polémiste se montre spécialement incisif, à bon droit, au sujet de l’énergie. Les écophiles veulent la mort du nucléaire, alors que c’est une forme d’énergie exempte de CO2, et que l’éolien et le photovoltaïque, fortement intermittents, sont incapables de le remplacer. Ces mêmes militants refusent de considérer que les réacteurs à neutrons rapides, dont l’étude – hors de France, hélas – est fort avancée, permettront dans doute, à moyen terme, de produire beaucoup plus de courant avec autant d’uranium et beaucoup moins de déchets. Quant à la fusion nucléaire, qui est, pour parodier Fourastié, le grand espoir du XXIe siècle, ils ne veulent même pas en entendre parler. En favorisant l’éolien au-delà de toute mesure, ils se comportent en ennemis de l’environnement qu’ils prétendent sauver. Sans s’en rendre compte, les écophiles sont devenus écophobes.

Pour une croissance au service de l’environnement : c’est le sous-titre du livre. Bruno Durieux remarque que, dans un premier temps, le développement économique porte atteinte à l’environnement, comme dans l’Europe et l’Amérique industrielles du XIXe siècle ; c’est le stade auquel se trouvent aujourd’hui la Russie, la Chine, l’Inde. Puis la population, quelque peu délivrée des contraintes, devient plus consciente et améliore son cadre de vie.

Il me semble toutefois que la démographie mériterait davantage de réflexion. Certains écophiles en ont parlé de manière atroce. Ehrlich, auteur du livre à succès La Bombe P., a déclaré en 2015 : L’idée qu’une femme puisse avoir autant d’enfants qu’elle le veut est pour moi la même chose que dire que tout le monde est autorisé à jeter autant d’ordures qu’il le souhaite dans le jardin de son voisin. Mais la plupart de ses compagnons de route européens évitent, par lâcheté politique, d’aborder ce sujet. Ils critiquent donc un phénomène, la croissance de la consommation mondiale, sans s’attaquer à sa principale cause, la progression démographique. Si le Niger continue de donner le jour à 7,2 enfants par femme, si ses voisins continuent de faire à peine moins, l’Afrique noire ne pourra décoller. Et un afflux d’Africains peu formés vers l’Europe y fera baisser le revenu par tête, au grand dam des régimes politiques en place.

Faut-il donc, au terme de ce parcours, condamner vertement les écophiles ? Bruno Durieux dénonce, d’une plume alerte et souvent réjouissante – bien que le sujet soit, au fond, très triste – leurs gesticulations, leurs inconséquences, la naïveté des uns, l’hypocrisie des autres. Encore a-t-il la charité de ne pas s’en prendre à Nicolas Hulot, ce bon apôtre, avec ses quatre voitures, sa camionnette, sa moto BMW et son bateau.

Derrière tout cela, néanmoins, je discerne un sentiment honorable que je puis partager :  les animaux, les plantes, les paysages, la planète elle-même ont eux aussi des droits. L’homme ne doit pas confisquer la Terre.

Le livre : Bruno Durieux, Contre l’Écologisme – Pour une croissance au service de l’environnement. Éditions de Fallois, 264 pages, 18,50 euros.
En librairie le 22 mai 2019.  

La France possède un trésor au fond du Pacifique

Par Michel Cotten

 (Cet article, remontant à quelques années, vient d’être retrouvé, en avril 2019, dans les archives de Michel Cotten, fondateur du site Montesquieu. Nous lançons un appel à nos lecteurs pour avoir d’autres articles relatifs à son sujet favori, la mer)

Aussi étrange que cela puisse paraître, la France est un État à part entière du Pacifique : cinq cent mille citoyens français vivent en Polynésie, en Nouvelle-Calédonie, à Wallis-et-Futuna. À ces terres s’ajoute  l’îlot de Clipperton (1,7 km2 émergés), qui ne compte aucun habitant permanent, mais est régulièrement visité par la Marine nationale. Il y a désormais plus de Français présents dans les pays riverains de l’océan Pacifique, dont la Chine bien sûr, qu’en Afrique.

Dans cet océan, la Grande-Bretagne ne possède plus que l’île de Pitcairn, rendue célèbre par les mutins du Bounty. Ajoutons que la France fait partie de la commission d’armistice de Corée, où la guerre dure théoriquement depuis plus de soixante ans.

Mais dans tout le Pacifique, il n’y a que deux frégates françaises (sur les seize que nous possédons), aucun sous-marin et pas de porte-avion. Nous ne menaçons personne: la France est une puissance pacifique.

Autour de cet océan de 17 500 km de large vit la moitié de la population mondiale. On y trouve les grandes puissances du XXIème siècle : les États-Unis, la Chine, le Japon, la Corée, la Russie, l’Australie et l’Indonésie, premier pays musulman du monde. La présence américaine s’organise à partir d’Hawaï et surtout de Guam, plus proche des côtes chinoises ; cinq sous-marins lance-engins y patrouillent de façon assidue.

Plus de la moitié du pétrole arabe est transporté vers la zone pacifique, et bien sûr vers la Chine en priorité. Décidément bien réveillée, cette dernière cherche à vassaliser les petits États voisins, à rivaliser avec les Etats-Unis et avec l’Inde. Elle organise méthodiquement ses zones d’influence proches, ce qu’elle appelle ses «colliers de perles», constitués d’îles plus ou moins éloignées de ses côtes.

Avec ses énormes excédents commerciaux, résultant pour l’essentiel d’une exploitation éhontée de sa main-d’œuvre et d’un mépris de fer de l’environnement, la Chine peut à la fois financer les déficits occidentaux et racheter les entreprises qui l’intéressent. Les deux sujets sont liés : à l’occasion de la crise de la dette, l’État grec a vendu le port du Pirée aux Chinois. Désormais, l’empire du Milieu dispose d’une tête de pont sur notre continent pour y débarquer ses produits ; ça ne vous rappelle pas les concessions européennes de Chang-Haï, mais à l’envers ?

La Corée du sud, où la deuxième transition non-démocratique a eu lieu sans difficulté, se porte bien. Après avoir copié le savoir-faire européen en matière de construction navale (les fameux chantiers navals de Saint-Nazaire ont été quelque temps coréens), elle innove. Jouxtant chaque chantier naval, on trouve une école d’ingénieurs, des centres de formation technique, une université et des centres de recherches spécialisés.

L’Australie ne s’en sort pas mal pour l’instant: c’est l’un des rares pays à avoir une balance équilibrée avec la Chine, en raison notamment des exportations massives de gaz liquide vers ce pays.

La Russie tente de revenir : elle dispose encore de sous-marins en état de marche et, première puissance pétrolière du monde désormais, elle a les moyens de ses ambitions retrouvées.

Nous avons donc la chance d’être au centre du terrain de jeu du XXIème siècle que constitue l’océan Pacifique. Grâce à la Polynésie française, qui s’étend sur une surface égale à celle de l’Europe, la France se trouve avoir la deuxième Zone économique exclusive (ZEE) du monde : 11 millions de km carrés, juste après celle des États-Unis mais devant celle de l’Australie.

Dans une ZEE, un État a « des droits souverains aux fins d’exploration et d’exploitation jusqu’à 200 milles marins de la ligne de côte ». Il peut même y construire et utiliser des îles artificielles !

La partie « polynésienne » en représente la moitié environ. Notre ZEE pourrait être encore étendue si l’ONU acceptait de prendre en compte de nouvelles parties du plateau continental « découvertes » récemment (programme d’exploration «Extraplac»).

Dès 1999, en effet, le PDG d’Ifremer, Jean-Yves Perrot, a lancé de son propre chef un vaste programme d’exploration avec le concours du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) et de sociétés d’exploration pétrolières comme Technip. Le navire d’Ifremer, L’Atalante, s’est mis à sillonner toute la zone à la recherche des trésors… Cela fait penser à Bougainville et à La Pérouse, il y a plus de deux siècles.

Jean-Yves Perrot est parti de la constatation que l’extraordinaire croissance de la Chine allait aboutir à un renchérissement sans précédent du prix de métaux de base comme le cuivre, le zinc ou le plomb, et à une terrible dépendance de la France concernant les métaux rares, comme le cobalt, le titane ou le platine. Selon lui, la croissance de la Chine explique la moitié de l’augmentation de la demande depuis l’an 2000 : de 1900 à 1970, le prix du cuivre est resté autour de 1.000 dollars la tonne, mais depuis 2010, il a été multiplié par neuf !

Le fond des océans recèle des richesses incroyables : nodules polymétalliques, encroûtements de cobalt et de platine, terres rares, hydrocarbures. Les recherches d’Ifremer ont porté en priorité sur :

  • les gisements sous-marins de métaux de base pour lesquels il existe une forte tension, se manifestant par des hausses de prix inouïes : zinc, cuivre, manganèse, cobalt, nickel, plomb…
  • les secteurs où la probabilité est forte de trouver des « métaux critiques à potentiel technique élevés et pouvant connaître des risques d’approvisionnement importants »: iridium, germanium, cadmium, sélénium, molybdène, platine, etc.

Un premier inventaire a été publié par Ifremer en 2011, et il est très encourageant. La France est encore dans le coup sur les plans scientifiques et techniques. Pour combien de temps? Si les Chinois continuent de racheter nos entreprises compétentes, nous aurons très vite du mal à suivre.

Le temps de la prise de relais par le pouvoir politique est évidemment venu mais jusqu’à présent, en dehors d’une petite communication en conseil des ministres en avril 2010, il ne s’est rien passé.

Combien d’emplois pourrait-on créer à partir d’une exploitation systématique, mais respectueuse de l’environnement, de tous ces fonds sous-marins? C’est la question que le gouvernement devrait se poser en considérant notre chômage persistant.

La réponse à la question est qu’il faut investir massivement, sans tarder, dans notre ZEE Pacifique, car l’accès aux ressources inventoriées requiert le développement de techniques aussi spécifiques que coûteuses. On peut aussi ne rien faire, et c’est le déclin industriel assuré.

Cet article doit beaucoup aux exposés de l’amiral Vichot, ancien commandant des forces maritimes françaises.

Nouveaux regards sur Otello : 1 – Aux sources de Shakespeare

Mars 2019

Nouveau regard sur Otello I : Aux sources de Shakespeare

[N.D.E.] Avec cet article, Jacqueline Dauxois, romancière, essayiste et spécialiste d’opéra, nous livre le premier maillon d’une petite série consacrée au chef d’œuvre de Verdi, Otello, ainsi qu’à ses antécédents et à ses répercussions. Les lecteurs de notre site pourront constater que, même dans un domaine que l’on croyait déjà bien exploré, il restait encore beaucoup à découvrir.    

 

Roberto Alagna vient de nous donner, après Orange et Vienne, son troisième Otello à l’Opéra de Paris, son épouse, Aleksandra Kurzak étant Desdémone. C’est l’occasion de s’intéresser aux sources de l’un des héros les plus célèbres de l’histoire de la littérature et de la scène lyrique.

CAPITANO MORO

Othello, avec « h », c’est la pièce de Shakespeare ; Otello, sans « h », c’est l’opéra que Verdi a tiré de Shakespeare. Le dramaturge génial de Stratford-on-Avon a trouvé son sujet dans une nouvelle publiée à Ferrare avec quatre-vingt-dix neuf autres, les Ecatommiti de Giovanni Battista Giraldi, dit Cintio.

Dans ce recueil, celui qui va devenir Othello se fraie pour la première fois une place en littérature, mais modeste et anonyme, car Cintio, qui se contente de numéroter ses nouvelles sans leur chercher de titres, ne nomme pas ses personnages. Dans la septième nouvelle du volume 2, il appelle son héroïne Disdemona – en grec, l’Infortunée – et ne désigne jamais celui qui deviendra l’un des plus célèbres héros de la littérature mondiale que comme le capitano Moro.

Le condottiere

La vie d’un condottiere corse, Sampiero Corso, aurait inspiré la nouvelle de Cintio. La chronologie ne s’y oppose pas : Sampiero a été assassiné en 1547 et le livre a paru en 1565.
Comme souvent les condottieri, Sampiero est un officier hors du commun. Parti de rien, il a gravi, comme Othello le fera, tous les échelons, conquis la gloire et la fortune et, à 47 ans, il épouse une ravissante cousine, Vanina d’Ornano, 15 ans. Lorsqu’ils s’installent à Marseille avec leurs deux enfants, Sampiero est ambassadeur auprès de la Sublime Porte, et Vanina est souvent seule. La Sérénissime République de Gênes, que Sampiero a combattu toute sa vie, infiltre un espion près d’elle comme précepteur de ses enfants. Séduite, elle s’enfuit avec lui. Sampiero intercepte le bateau et la condamne. Elle refuse d’être exécutée par des esclaves et lui demande de mourir de sa main. Il lui accorde cette grâce et l’étrangle. C’est la fin de Desdémone dans la tragédie de Shakespeare qui a fait d’elle une innocente.

La famille d’Ornano offre 2000 ducats pour la tête de Sampiero. Gênes double la récompense. En 1547, la tête du premier indépendantiste corse, qui avait néanmoins fait cadeau de l’île à la France, est exposée sur les murailles d’Ajaccio. Il avait soixante et onze ans.
Cintio raconte la vendetta.
Pas Shakespeare, qui resserre la tension dramatique, abandonne l’original à son sort pour suicider son Othello sur le corps de Desdémone assassinée.

Bifurcation ou parenthèse : Sampiero Corso, opéra d’Henri Tomasi

Dans les remous de la création qui se prolonge à travers les siècles, en 1956, Henri Tomasi, élève de Vincent d’Indy, reprend en direct, sans détour par les Ecatommiti, le personnage du condottiere et compose un opéra, Sampiero Corso dans lequel, sans innocenter Vanina, comme Shakespeare et Verdi, il atténue considérablement sa culpabilité.
Plus d’adultère avec le joli petit abbé précepteur des enfants et espion génois, plus de biens réalisés en toute hâte et d’embarquement pour Gênes avec l’amant espion, rien que l’imprudence politique d’une femme traquée qui vient plaider pour ses enfants.
Créé à Bordeaux, en 1956, Sampiero Corso est représenté à Marseille, en 2005 en français, et, toujours à Marseille en 1959, dans une adaptation en langue corse.

Quant à Tomasi, il a refusé la Légion d’Honneur, disant qu’il ne l’accepterait pas avant que la Corse ait un Conservatoire de Musique. Il est mort avant d’être exaucé.

DE SHAKESPEARE A VERDI

Othello de Shakespeare

C’est ce capitano Moro, anonyme héros d’une nouvelle sans nom, que Shakespeare découvre en lisant les Ecatommiti. Il s’empare de celui qui n’est qu’une ombre, crée le personnage, écrit la pièce, l’une des trente-cinq ayant survécu au temps et qui ne cesse pas d’être jouée depuis sa création en 1604 – époque où il a déjà donné Roméo et Juliette ainsi qu’Hamlet, avant de se tourner vers Macbeth et le Roi Lear.

D’Othello à Otello

D’une nouvelle à l’allure de synopsis, d’une histoire un peu embrouillée aux personnages sans consistance, Shakespeare a tiré un chef-d’œuvre qui se joue sur toutes les scènes du monde. Verdi n’a besoin de rien d’autre pour créer et, s’il connaît la vie mouvementée de Sampiero, le capitano Moro et le livre de Cintio, c’est pour se cultiver ou se distraire ; il n’en a pas besoin pour un opéra, il ne leur prendra rien.
D’autant qu’il ne compose plus.
Du moins pas d’opéra.
Othello, il n’y pense même pas.
Il a fait ses adieux à la scène lyrique.
Il a pris sa décision après Aïda, en 1871. Que pourrait-il composer de plus grand ? Rien,    croit-il. Donc il s’arrête et se tient à sa décision, alors qu’il a encore deux opéras à écrire, mais il ne le sait pas.

Pendant quatorze ans, pas un opéra. Mais un quatuor à cordes – et on va trouver quatre violoncelles dans le duo d’amour – et un Requiem – dont les échos du Dies Irae vont bientôt retentir dans la tempête d’Otello. Pour le moment, il est persuadé qu’il en a fini avec les complications des incarnations.
Il en est convaincu jusqu’à ce jour de 1884 où un personnage vient le chercher. Il ne veut pas de lui, pourtant, c’est un très grand, il pourrait avec lui atteindre les sommets. Il est tenté, refuse de l’être, mais lorsque la tentation devient trop forte et qu’il se décide à l’approcher enfin, c’est par un biais ; en 1884, il commence, surtout pas Otello, mais ce qu’il appelle son « projet chocolat ».
Il y passe six ans, c’est long pour lui ; d’habitude, il va plus vite.
Son retour à l’opéra est triomphal. Le 5 février 1887, avec Francesco Tamagno dans le rôle- titre, la Scala s’enthousiasme pour Otello.

Tenore spinto

Verdi n’a peut-être pas inventé un nouveau ténor pour ce rôle extrêmement lourd, mais il exige des moyens exceptionnels et des qualités de puissance et de souplesse vocale prodigieuses, car il a coupé le premier acte de la tragédie de Shakespeare et supprimé la présentation des personnages.
Résultat de cette suppression : il met son ténor en scène, au début, avec un Esultate qui doit dominer un déchaînement de musique orchestrale et chorale. Il lui offre aussi, et exige de lui, de sublimes duos, des ariosos à la ligne mélodique italienne d’une douceur extrême, la cantilène bouleversante d’Ora e per sempre addio, la tragique splendeur de Dio mi potevi.
De son chanteur, dont il exige tout, s’il en obtient tout, Verdi fait un triomphateur.

Depuis sa création, les ténors de légende qui se sont succédé en Otello ont ainsi triomphé.

À suivre :
– Analyse de Dio mi potevo d’Otello,
– La Desdémone d’Aleksandra Kurzak,
– Un nouveau regard sur l’Otello de Roberto Alagna, Orange, Vienne et Paris,
– Les duos dans Otello.

Nouveaux regards sur Otello : 2 – La Tenaille de mort

Par Jacqueline Dauxois

DIO MI POTEVI, LE MONOLOGUE D’OTELLO (ACTE III)

Depuis la création d’Otello, les plus grands ténors, suivant la tradition des acteurs de théâtre, montraient un Otello vitupérant. Roberto Alagna donne une tout autre interprétation.  Immobile et sans un cri pendant le monologue, son Otello atteint les profondeurs insondables de la douleur qui va le conduire à tuer et mourir.

Au moment où commence le monologue, Iago, avec de fausses preuves, des ruses iniques, en impliquant ses proches malgré eux, a convaincu Otello de la trahison de Desdémone. Dans un duo plus violent et pervers que celui de la fin, Otello a traité Desdémone de : vil cortegiana [1], elle a répondu : In te parla una Furia [2].

Il l’a chassée et, resté seul, il dit à Dieu son désespoir :

Dio ! Mi potevi scagliar tutti i mali,
Della miseria, della vergogna,
Far de’ miei baldi trofei trionfali
Una maceria, une menzogna…

E avrei portato la croce crudel
D’angoscie e d’onte [3]
Con calma fronte
E rassegnato al volere del ciel.

Ma, o pianto, o duol ! m’han rapito il miraggio
Dov’io, giulivo, l’anima acqueto.
Spento è quel sol, quel sorriso, quel raggio
Che mi fa vivo, che mi fa lieto !
Tu aflin, Clemenza, pio genio immortal
Dal roseo riso,
Copri il tuo viso
Santo coll’ orrida larva infernal !

 Traduction :

Dieu! Tu pouvais m’infliger tous les maux
de la misère, de la honte,
faire de mes fiers trophées triomphaux

une ruine, un mensonge…
Et j’aurais porté la croix cruelle
d’angoisses et de hontes avec un front calme
et résigné à la volonté du ciel.
Mais ô larmes, ô douleur ! on m’a pris le mirage
Où, joyeux, j’apaise mon âme.
Éteint est ce soleil, ce sourire, ce rayon
qui me rend vivant, qui me rend heureux !
Toi enfin, Clémence, pieux génie immortel,
au sourire de rose,
tu couvres ton visage
saint de l’horrible masque infernal !

Le premier mot du monologue c’est « Dieu » et le dernier « l’enfer », la tenaille de mort.

Au début, deux notes obsédantes, La bémol, Mi bémol décrivent la hantise d’Otello dans une descente chromatique où tournoie son obsession. Avec deux notes recto tono, sur le ton d’une marche funèbre, il prend Dieu à témoin de l’immensité de son désespoir, évoquant les tourments qu’il aurait pu endurer tandis qu’une tonalité aux sept bémols apporte à cette plainte des colorations opaques d’autant plus dramatiques qu’elles sont lancées par le timbre lumineux de Roberto Alagna.

Lorsqu’Otello a évoqué tous les maux qu’il aurait pu supporter, et il pouvait tous les supporter, tout perdre sauf « ce soleil, ce sourire, ce rayon », sa voix s’élance dans une cantilène.
Le timbre d’Alagna, arrache un instant ce « rayon » au désespoir de la voce soffocata, du recto tono sidérant et c’est le début d’une nouvelle ascension vocale qui s’achève dans l’horreur au début de la scène 4 : Ah ! dannazione !

Aux Chorégies d’Orange, où il chanté son premier Otello, en même temps qu’il travaillait sur le plan vocal, Roberto Alagna cherchait ses gestes.

Pendant les répétitions, agenouillé, il se traînait à plat ventre, se cachant le visage derrière les mains crispées d’effroi. L’image morbide envoûtait – rampement d’un animal que le costume rouge rendait magnifique, et qui aurait été mutilé.

Il a écarté cette gestuelle baroque, poignante et dérangeante, pour chanter à genoux, sans bouger. Un instant, renversant la tête en arrière, il a levé les mains dans un geste de prière désespérée donnant l’image d’un être torturé, poussé par une fatalité contre laquelle il ne peut pas lutter.

Dans un précédent duo, Desdémone lui disait : »Une furie parle en toi« . Tapie en lui pendant le monologue, la furie attend son moment. Otello, calme désormais, a condamné Desdémone. À la fin de l’opéra, il ne s’agit plus que de l’exécuter. Il le fait avec une implacable détermination. Ensuite, défiant les lois divines et humaines, trompant son entourage qui le croit désarmé, il se tue avec une arme cachée dans son vêtement.
Avec l’audace qui fait les chefs-d’œuvre, l’Otello de Roberto Alagna meurt comme Roméo, crucifié d’amour.

[1] Vile courtisane
[2]  Une furie parle en toi.

Une nouvelle explication de la chute de Rome ?

Kyle Harper lu par Nicolas Saudray  

La chute de l’empire romain continue de fasciner. Plus de deux cents explications en ont été proposées. Machiavel incriminait le recrutement de mercenaires barbares ; la décadence romaine avait pourtant débuté bien avant cette politique. Montesquieu déplorait la baisse de l’énergie des élites et du sens civique. Mais pourquoi ces baisses ? Suivant un auteur beaucoup plus récent, les sujets de l’empire auraient été empoisonnés par le plomb des conduites d’eau. On peut répondre que ses campagnes, hébergeant au moins 80 % de sa population et fournissant la quasi-totalité de ses soldats, ignoraient les canalisations.

Le professeur américain Kyle Harper suit lui aussi cette mode récurrente qui consiste à expliquer la marche des sociétés par des facteurs physiques. À son avis, le déclin et la chute de l’empire des Césars résultent, d’une part, de la détérioration du climat, d’autre part, d’une succession d’épidémies. La première thèse n’est pas nouvelle, mais Harper essaie de la renforcer. La seconde thèse est assez originale.

Je dois d’emblée formuler une réserve : seul l’empire romain d’Occident s’est effondré. Son frère oriental s’est maintenu durant mille ans de plus.

Voyons donc l’évolution du rayonnement solaire et donc des températures, connue par l’étude des carottes glaciaires. De l’an 350 avant JC jusqu’à notre an 30, les températures sont constamment supérieures à celles de 1986, choisies comme référence. C’est ce qu’on appelle l’optimum romain, favorable aux cultures. Survient alors, durant une vingtaine d’années, une petite pointe de froid relatif. Elle correspond à la fin du règne de Tibère, à celui de Caligula et au début de celui de Claude : une période d’intrigues sanglantes, mais n’affectant qu’un petit nombre de personnes. La puissance économique et militaire de l’empire reste intacte. On peut donc dire qu’en l’occurrence, l’inflexion climatique n’a eu aucun effet palpable. D’ailleurs Harper s’abstient de la commenter.

Une deuxième pointe de froid, plus marquée mais tout aussi brève, se produit vers l’an 100 de notre ère. Elle correspond au glorieux règne de Trajan. Là encore, l’effet climatique reste imperceptible. L’empire est suffisamment organisé pour résister à une réduction modérée des récoltes.

 Après quoi les températures remontent nettement au-dessus du niveau de 1986. La grande plongée dans le froid n’a lieu que vers 600. À cette date, l’empire romain d’Occident est mort depuis belle lurette. Ce n’est donc, à l’évidence, pas le froid qui l’a tué.

Harper invoque aussi une évolution défavorable de l’humidité. Il produit des témoignages intéressants, selon lesquels le climat de la région de Rome et celui de la côte égyptienne étaient autrefois plus humides qu’aujourd’hui. Pour les autres provinces de l’empire, les données manquent. Où et quand la sécheresse a-t-elle fait son apparition ? Notre auteur signale des crues déficitaires du Nil de 244 à 246. Leurs effets ont pu gêner l’alimentation de la ville de Rome. Mais à ces dates, la grande crise militaire et politique du IIIe siècle est déjà ouverte ; les historiens la font débuter en 235. Et après elle viennent les règnes de Dioclétien et de Constantin, politiquement et militairement réussis, malgré la médiocrité de leur apport culturel.

Force est donc de constater l’échec de la tentative d’explication du naufrage de l’empire romain d’Occident par l’évolution du climat. Cette conclusion converge avec celle qu’inspire le petit âge glaciaire, qui a couvert l’Europe occidentale du XVIe siècle au XVIIIe siècles. La population n’y a pas augmenté, sauf en fin de période. Mais les sciences et les techniques y ont progressé, la littérature et les arts y ont fleuri.

Les épidémies, spécialité de Harper, seront-elles plus décisives ? Selon lui,  l’empire romain y était prédestiné, par son commerce maritime, qui donnait toutes facilités de voyage aux rats, et par ses thermes ou bains publics, foyers de contagion. Notre auteur ajoute que les égouts, tant vantés, servaient surtout à l’écoulement des eaux de pluie, et que les latrines des maisons n’y étaient généralement pas reliées. Ces propos paradoxaux renferment une part de vérité. Notons toutefois que la Peste noire a ravagé un Occident médiéval où les bains publics étaient bien moins répandus que dans l’empire romain.

La première épidémie signalée porte le nom de peste antonine, parce qu’elle a sévi sous la dynastie de ce nom. Mais c’était sans doute une sorte de variole, et le règne affecté a été celui de Marc-Aurèle. Harper évalue la perte de population à 10 % ou 20 %. J’émettrai ici deux remarques :

  • c’est une perte dont une société peut se remettre assez vite ; l’Allemagne, par exemple, a perdu bien davantage durant la guerre de Trente Ans ; un demi-siècle plus tard, elle produit Bach et Haendel ;
  • en 169 de notre ère, lorsque la « peste » antonine envahit l’empire, le processus de décadence est déjà nettement engagé : le dernier écrivain latin marquant, Tacite, est mort vers 120 ; la colonne Trajane est restée un chef d’œuvre isolé.

Arrêtons-nous quand même un instant sur la destinée de Marc- Aurèle. Il accède à l’empire en même temps que son frère adoptif Lucius Verus, dont les goûts sont plus militaires que les siens. Lucius meurt de la « peste » au cours d’une campagne contre les Parthes. Marc se retrouve donc seul à la tête de l’empire, sans l’avoir voulu. De complexion plutôt fragile, il s’astreint quand même à commander les armées. Ses écrits stoïciens n’innovent pas, mais sont de belle facture. Des quatorze enfants que lui a donnés son épouse Faustine, un seul survit, et c’est une brute, Commode. Marc ne peut ignorer ses travers, mais le désigne quand même pour lui succéder, alors que ses prédécesseurs de la dynastie antonine avaient préféré des successeurs capables, qui n’étaient pas leurs fils. Marc meurt en 180 de la même peste que Lucius, onze ans plus tard. Après le règne désastreux de Commode, les Sévères réussissent une belle remontée politique et militaire, et le droit romain connaît son apogée. Mais les lettres et les arts sont tombés assez bas, et ne remonteront plus.

Harper s’attelle ensuite à une deuxième épidémie appelée la « peste » cyprienne, du nom de saint Cyprien, évêque de Carthage, qui nous l’a signalée (à compter de 249). Je me demande si notre auteur n’exagère pas l’importance de cet accident sanitaire, dont les contemporains ne nous ont presque rien dit, et dont le microbe n’a pas été identifié. De toute façon, il est postérieur à l’ouverture de la grande crise du IIIe siècle. Et en 249, la décadence romaine est déjà un fait acquis.

La troisième épidémie est celle de Justinien, une vraie peste. Harper la décrit avec lyrisme. Il évalue la mortalité à 50 % ou 60 %, ce qui me paraît fort. Mais à cette époque, l’Occident se trouve depuis longtemps aux mains des Barbares. L’empire de Justinien est oriental, plus précisément byzantin. Depuis le Haut Empire romain, tout a changé. Le christianisme est omniprésent, avec ses icônes et ses moines qui interfèrent dans les affaires séculières. Malgré la peste, l’empire byzantin va se maintenir assez brillamment jusqu’à la Quatrième Croisade – donc pendant plus de six siècles.

Là encore, le parallèle avec la Peste noire s’impose. Ce fléau a ravagé l’Occident au XIVe siècle. La proportion de victimes est du même ordre de grandeur que sous Justinien. Le choc ainsi subi n’a pas empêché l’Italie et les Flandres, puis le reste de l’Europe occidentale, de briller au XVe siècle.  

D’une manière générale, les épidémies ont évidemment joué un rôle, à Rome et ailleurs. Mais il est vain d’en faire le moteur de l’histoire. Le lecteur trouvera dans l’ouvrage de Harper quantité de faits curieux et de remarques piquantes. La théorie centrale ne convainc pas.

                                                            xxx

Comment expliquer alors le déclin et la mort des civilisations ? Spengler croit constater, pour chacune, l’épuisement d’une âme ; c’est bien vague. Selon Toynbee, les civilisations se montrent, à un moment ou à un autre, incapables de répondre à un défi, d’où leur perte.  Quel défi ?

Dans mon livre Nous les dieux, Essai sur le sens de l’histoire, dont Philippe Agid a rendu compte sous cette rubrique du site Montesquieu, j’ai préféré dénoncer la sclérose. Ce mal guette toutes les sociétés, mais les empires y sont particulièrement exposés, en raison de leur centralisation et de leur lourdeur. En voici, pour Rome, quelques exemples : le sénat, cette assemblée autrefois si vivante, devient une chambre d’enregistrement ; la fiscalité s’accroît sans cesse ; comme Henri Wallon l’a expliqué de façon lumineuse, les élites locales sont détruites, car on les a rendues responsables du difficile recouvrement de l’impôt.

L’ouvrage : Kyle Harper, Comment l’empire romain s’est effondré, trad. La Découverte, janvier 2019. 544 pages, 25 €.