L’école publique et le vertige égalitaire

Par Jacques Darmon
Juillet 2022

L’homme est au pouvoir de la Fortune
au point tel qu’il est souvent contraint, comme dit le poète,
voyant le meilleur, de faire le pire

Baruch Spinoza   Ethique IV 17

Une des inégalités les plus choquantes et les plus cruelles est celle qui frappe les enfants : l’école [1] n’est plus capable, comme elle le faisait du temps des « hussards noirs de la République », de permettre à chaque enfant d’atteindre son meilleur niveau scolaire. Aujourd’hui, les enfants sont trop souvent renvoyés au déterminisme social de leurs parents : les enfants des classes les plus aisées ont plus de chances de réussite que les autres.

Or, l’école est un des principaux moteurs de « l’ascenseur social » : c’est par la qualité de leur formation que les enfants des milieux défavorisés peuvent espérer améliorer leur situation matérielle et leur statut social. L’échec de l’école, c’est en fait l’échec de toute la société.

L’école publique française, dont nous étions si fiers autrefois, aujourd’hui se situe à un mauvais rang dans les classements internationaux [2]. Pourtant, l’Etat consent un effort budgétaire important [3]. Les professeurs, dans leur immense majorité, exercent leur métier avec compétence et dévouement.

Cet échec, l’école française la doit à de nombreuses causes qui sont autant d’erreurs : absence d’autonomie des établissements et des chefs d’établissement, programmes mal adaptés, raccourcissement excessif du temps scolaire, sous-utilisation du temps péri-scolaire, formation insuffisante des professeurs, rémunération et temps de travail trop faibles, bureaucratisation excessive…

Ces  erreurs sont bien connues depuis longtemps. Si elles n’ont pas été corrigées,  cela tient au fait que l’école a été la victime d’une sorte de vertige égalitaire : les gouvernements successifs ont fait de la suppression (ou même simplement de la réduction) des inégalités sociales leur priorité absolue et ont abandonné toutes les réformes qui n’avaient pas pour effet direct de réduire ces inégalités. Devant la constatation que les enfants des catégories les plus favorisées (et notamment les enfants d’enseignants) obtenaient de meilleurs résultats que les autres enfants, ces gouvernements n’ont eu de cesse de tenter de réduire cet écart. La transmission des savoirs est devenue secondaire par rapport à l’exigence égalitaire. Le bon fonctionnement de l’institution scolaire a été négligé. Le cursus scolaire, l’organisation des établissements, les choix pédagogiques, les programmes ont été pensés en fonction de cet objectif égalitaire, en supprimant les matières trop « socialement sélectives », en renonçant à des exigences (par exemple grammaticales) trop socialement marquées.

Mais le paradoxe désolant, c’est que, même dans cette optique étroite d’égalitarisme, qui conduit à ne considérer l’école que sous le critère de l’égalité sociale et à négliger les autres causes de l’effondrement scolaire, la politique adoptée est inefficace.

Comme il est difficile de faire progresser ceux qui sont en retard, le choix implicite, au nom de l’égalité sociale, a toujours été de ralentir ceux qui réussissaient mieux. La notion d’excellence, qui par définition ne peut concerner tous les élèves, est ainsi devenue suspecte.

La suppression des « filières » (C, B, A)  en deuxième cycle du second degré répond à cette logique : éviter une sélection (ici par les mathématiques en série C).

Après avoir fait disparaître les classes d’excellence, il fallait mettre fin aux lycées d’excellence. La « banalisation » des lycées Louis-le-Grand et Henri IV est le parachèvement de cette politique: toutes les classes ont été uniformisées et le niveau de tous les établissements a baissé.

Simultanément, l’école s’est volontairement placée au niveau des plus faibles, faisant semblant de ne pas apercevoir les difficultés de certains élèves : les notes sont établies « avec bienveillance », les fautes ne sont plus sanctionnées, les appréciations des professeurs sont « neutres ». le niveau baisse mais le thermomètre ne fonctionne plus.

Or la baisse de niveau de l’école publique, loin de réduire les inégalités sociales, les accentuent. Car les élèves des classes les plus favorisées (ou ceux des milieux sociaux les mieux informés, comme les enseignants eux-mêmes), savent  trouver les failles du système pour échapper à ce nivellement. Bien plus, ils trouvent dans leur environnement familial [4] les moyens de compenser la faillite scolaire publique. Tandis que les enfants des catégories les plus modestes restent enfermés dans un système médiocre. On le répète à l’envie : dans l’école publique d’aujourd’hui, Péguy, Camus, Pompidou et bien d’autres n’auraient jamais été les bénéficiaires de la « méritocratie républicaine ».

Comme le disait Spinoza, les hommes politiques français, voyant le meilleur, ont fait le pire : pour l’essentiel, l’effondrement de l’école publique française (primaire et secondaire) résulte de la mauvaise application d’un bon principe.

Le bon principe, c’est l’affirmation d’une mixité sociale : faire en sorte que les enfants de tous les milieux, de toutes les origines cohabitent dans une même école ; donc refuser la ségrégation par l’argent ou par l’origine sociale.

Mais cet excellent principe s’est traduit de façon simpliste et erronée : mettre tous les élèves dans les mêmes classes.

La première étape, franchie en 1975, a été de réunir au sein d’un collège unique des élèves du cycle secondaire jusque-là séparés en enseignement long pour les bons élèves (les lycées) et enseignement court pour les élèves moins doués pour les études longues (les cours complémentaires). Dans la mesure où ces deux lignes d’enseignement correspondaient de fait à une ségrégation sociale –les enfants de la bourgeoisie optant tous pour l’enseignement long et les enfants des classes  populaires majoritairement pour l’enseignement court-  cette réforme semblait bien répondre à l’impératif de mixité sociale.

Mais elle avait pour effet de mélanger des élèves de capacité scolaire inégale. Résultat : les bons élèves sont freinés dans leur progression tandis que les élèves moins doués ne sont pas suffisamment soutenus. Inévitablement, ce mélange se traduisait par une baisse du niveau moyen.

Pendant cinquante ans, toutes les décisions du ministère de l’Éducation nationale ont visé à neutraliser les efforts de parents qui souhaitaient échapper à cette baisse de niveau en inscrivant leurs enfants soit dans des établissements dits d’excellence où le mélange social n’avait pas entrainé de baisse de niveau (car recrutant dans une zone où la mixité sociale était faible), soit dans l’enseignement privé.

Était-ce inévitable ?

Non, car il ne fallait pas confondre la mixité sociale (qui exige de scolariser dans le même établissement les enfants indépendamment de leur origine sociale) et la mixité scolaire qui, mélangeant tous les élèves, se traduit par une baisse généralisée de niveau.

Placer dans une même classe de bons élèves et des élèves en difficulté conduit à une triple conséquence négative :

– les bons élèves sont freinés par le niveau moyen de la classe

– les élèves en difficulté sont démotivés par la facilité de certains de leurs camarades et ne bénéficient pas d’un soutien spécifique [5]

– le professeur ne sait où placer son effort : soutenir les élèves en difficulté ou pousser en avant les bons élèves.

De plus, une catégorie d’élèves turbulents, parfois violents, vient perturber le déroulement de la classe. Là encore, par souci mal compris d’inclusion, ils sont mélangés avec les autres élèves. Vouloir les inclure dans des classes non équipées, ce n’est pas leur rendre service : leurs difficultés psychologiques ou scolaires ne font pas l’objet d’attention particulière, alors que le désordre qu’ils provoquent dans la classe entrave l’éducation de leurs camarades.

Cette politique repose sur un faux principe, répété à l’envi par les « spécialistes » de l’éducation : la présence de bons élèves stimulent les moins bons et leur permet de progresser. Implicitement, ce raisonnement consiste à penser que ce ne sont pas les professeurs qui délivrent l’enseignement mais les élèves ! Ce raisonnement est malheureusement faux. L’échec du système français le démontre, comme d’ailleurs le succès de tous les pays (notamment asiatiques et américains) qui ont adopté la solution inverse qui s’appelle : les classes de niveau.

En plaçant les bons élèves ensemble, l’école leur permet, indépendamment de leur origine sociale, d’atteindre leur meilleur niveau.

En regroupant les élèves en difficulté, l’école peut dégager les moyens de renforcer le support dont ils ont besoin.

Pour bien fonctionner, cependant, le système des classes de niveau suppose deux décisions d’organisation :

– il faut moduler les effectifs par classe : dans les classes des meilleurs élèves, les professeurs peuvent enseigner à 30 à 35 élèves ; en revanche, dans les classes d’élèves moins doués, il ne faut pas dépasser le nombre de 15 élèves par classe.

– il faut ajuster le profil des professeurs : dans les classes d’élèves en difficulté, il faut compléter la formation des professeurs sur le plan des capacités pédagogiques ; peut-être même mettre à leur disposition des moyens pédagogiques adaptés.

Il est clair que le système des classes de niveau ne doit pas être brutal. La plupart des établissements, pour chaque niveau scolaire, dispose de plusieurs classes ; donc la répartition entre ces classes, tout en respectant le niveau des élèves, n’est pas dichotomique : il y aura une gradation de niveau entre les différentes classes et non pas une séparation brutale entre les « bons » et les « mauvais ».

Par ailleurs, pour éviter de figer des erreurs d’orientation –toujours possibles- et pour tenir compte de la maturité évolutive des élèves, il faut prévoir des passerelles entre ces deux sortes de classes, non seulement en fin d’année scolaire mais en fin de chaque trimestre.

Enfin, il faut offrir aux élèves souffrant de troubles comportementaux un environnement scolaire spécialisé et adapté.

Dans l’organisation de l’école, deux réformes permettraient d’améliorer les résultats obtenus.

Les devoirs à la maison ont été supprimés car, compte-tenu des différences de confort et de support culturel qu’offraient les familles, les enfants des classes les moins favorisées pouvaient être handicapés. Là encore, la réponse est mal adaptée : il ne fallait pas supprimer cet effort personnel des élèves ; il fallait en revanche offrir à tous les élèves qui ne trouvaient pas chez eux l’environnement nécessaire pour ce travail personnel la possibilité de  faire leurs devoirs à l’école dans des classes d’études surveillées, après la fin des cours.

Enfin, le raccourcissement progressif mais continu de l’année scolaire joue également contre l’égalité sociale : dans les familles les moins favorisées, c’est l’école qui est le lieu du progrès et de la formation. Diminuer le temps scolaire, c’est augmenter les handicaps sociaux. Il est donc nécessaire de réduire d’une semaine les vacances de milieu de trimestre en novembre et en février.

A cette occasion, d’ailleurs, il serait possible d’améliorer la situation financière des enseignants, ces suppléments de tâches étant rémunérés.

Toutes les comparaisons internationales le montrent : le budget de l’éducation en France est satisfaisant ; il est supérieur (parfois très supérieur) à celui de pays qui réussissent beaucoup mieux que nous. La France réussit ce triple échec : des dépenses élevées, des professeurs mal payés, des élèves mal formés.

Il est temps de changer de méthode.

[1] Il s’agit ici du cycle primaire et secondaire
[2] Classement PISA 2020 : lecture : 23° sur 82 ; mathématiques : 25° sur 82
[3] Dépenses éducation  primaire et secondaire (2017) en % du PIB : France : 3,7 % ; Allemagne : 3 % ; Italie : 3 % : moyenne OCDE: 3,5 %
[4] Ou au sein de l’enseignement privé !
[5] D’où l’introduction de la « discrimination positive » : des avantages artificiels accordés à des élèves  qui n’ont pas trouvé le support nécessaire pour atteindre le niveau demandé : une mauvaise solution pour un vrai problème.

Saint-Quentin entre deux trains

par Nicolas Saudray
Juin 2022

Saint-Quentin passe pour une vielle industrielle, nordique et triste. Elle est néanmoins chargée d’histoire et vaut largement le détour.

          La Belgique, on le sent, n’est pas loin. Elle s’annonce par une architecture un peu disparate, à dominante de briques, avec parfois d’heureux parements de pierre. Les pignons sont souvent percés de fenêtres et donnent sur la rue, alors que dans la majeure partie de la France, on a préféré les accoler à ceux d’autres maisons, si bien qu’ils sont cachés.

          Philippe II, roi d’Espagne, est le premier à bombarder Saint-Quentin. Sa victoire, suivie du pillage de la ville, a lieu le 10 août 1557, jour de la Saint-Laurent. Pour commémorer ce haut fait, le monarque ordonne que son palais de l’Escurial ait la forme d’un gril, car tel avait été l’instrument du supplice du saint.  

          En 14-18, d’autres barbares endommagent les deux tiers des constructions. On rebâtit à l’identique, mais sans pouvoir toujours donner l’illusion de l’âge.

          Rescapée de ces mésaventures, la basilique Saint-Quentin n’est pas très connue, car elle ne porte point le nom de cathédrale, et n’a pas de tours. Un élégant clocheton, sur la croisée, tient lieu. Néanmoins, la nef majestueuse, qui concilie les différentes nuances de l’art gothique, a bel et bien les proportions d’une cathédrale. À noter une particularité unique en France : le double transept. En effet, la basilique a pour plan une croix de Hongrie, devenue croix de Lorraine, dont la traverse supérieure représente l’écriteau INRI. Une façade baroque, mince et blanche, nullement offensante, a été plaquée à l’entrée.

        Avant le drame de 14-18, l’hôtel-de-ville gothique flamboyant était l’un de plus beaux de notre pays. La reconstruction l’a raidi, mais la beauté subsiste. Il est flanqué de deux pavillons XVIIIe. Son beffroi revêtu d’ardoises abrite une collection de cloches que l’on voit bien d’en bas, et qui, à certaines heures, régalent le public de longues sonneries. Ainsi, le monument civil possède une tour bien mise en valeur, alors que l’église principale n’en a pas reçu. Le pouvoir bourgeois de la fin du Moyen-Âge défiait ainsi la suzeraineté ecclésiastique.

          La ville recèle aussi quelques jolis hôtels particuliers du XVIIIe siècle, tantôt en pierre, tantôt brique-et-pierre, et un musée de la même époque. Les pastiches n’en sont moins intéressants. Le théâtre, avec ses colonnes, sur la place de l’hôtel-de-ville, semble du pur Louis XVI, alors qu’il date du milieu du XIXe. Le palais de justice s’inspire du style Louis XV, notamment par ses sculptures, mais ses dimensions colossales révèlent un ouvrage de la Troisième République. Il faut voir le grand escalier avec ses rampes de marbre !

          Plus surprenante encore est l’empreinte de l’Art déco. Trois cents édifices saint-quentinois relèvent de ce style. Je n’en citerai qu’un, le fabuleux conservatoire de musique, avec ses hautes loges de verre pointues faisant saillie, qui semble sortir d’une conte de fées.

         Les deux enfants les plus célèbres de cette cité sont le peintre et dessinateur Maurice-Quentin de La Tour (Quentin étant ici un prénom), et Gracchus Babeuf, pionnier du communisme français, exécuté sous le Directoire. Par une ironie sans doute voulue, la place Gracchus Babeuf se trouve sous les fenêtres du palais de justice.

         Aujourd’hui, la ville paye durement la perte de son industrie textile, remplacée par celle de pays d’Asie. Ayant connu un pic de 67 000 habitants en 1975, elle n’en compte plus que 54 000. Souhaitons vivement qu’une nouvelle chance lui soit donnée.

Ukraine : des textes prémonitoires

Par Michel Peissik
Mai 2022

Michel Peissik, d’origine ukrainienne et membre de la promotion Montesquieu, a été nommé ambassadeur à Kiev en 1992. L’année suivante, il publiait sous un pseudonyme un article sur la naissance de l’État ukrainien. Deux ans plus tard, par un autre article sous le même nom, il faisait le point. Pour la commodité du lecteur, nous avons réuni ces deux documents.
Ils mettaient en lumière la volonté et la persévérance des Ukrainiens, mais révélaient aussi l’étendue des problèmes posés. Ils aident à comprendre la crise actuelle. Les lecteurs pourront noter les réserves de l’ambassadeur envers l’entrée de l’Ukraine dans l’Union européenne.

I. L’article de 1993

L’Ukraine nouvelle, qui existe depuis seulement deux ans, occupe déjà, sur la scène internationale, une place enviable. Reconnue par plus de cent États dont près de la moitié ont effectivement une ambassade à Kiev, l’Ukraine est active dans la plupart des organisations multilatérales à vocation mondiale, à commencer par l’ONU. Sur le plan régional, elle joue un rôle marquant dans la communauté de la mer Noire et vient de contribuer à la création d’une association frontalière des Carpates.
Formellement, ce nouveau pays paraît donc avoir bien réussi, dans un très court délai, à devenir un membre de plein exercice de la communauté internationale. D’où vient qu’un doute persiste sur la pérennité de cet État, apparu après le putsch d’août 1991, sur les ruines de l’Union Soviétique ? Le doute naît d’abord des relations difficiles que l’Ukraine entretient avec la Russie où l’on n’imagine pas son existence indépendante sans que des liens étroits maintiennent très proches les deux pays. Mais il provient également de l’incertitude où l’on est en Europe sur son devenir à long terme.
Le retard de ce pays à entreprendre des réformes économiques ne le qualifie pas à s’intégrer dans l’Europe unie vers laquelle regardent déjà la Pologne ou la Hongrie.
Ses efforts pour trouver avec les pays baltes une voie commune et recréer une communauté d’intérêts entre la Baltique et la mer Noire ne rencontrent aucun écho. Bref, faute de se dessiner un avenir crédible en Europe, l’Ukraine donne créance aux affirmations néo-coloniales de la Russie selon lesquelles elle n’aurait d’autre alternative que de rentrer dans le giron de Moscou.
On voit bien l’intérêt des conservateurs russes à tenir de tels propos. Mais qu’en est-il en réalité ? La question est également d’importance pour la diplomatie française, souvent incapable de s’exprimer sur ce qu’elle ne conçoit pas clairement.

La volonté de vivre ensemble

Le drame historique des Ukrainiens est d’être un peuple sans État. Il leur a fallu, pour en avoir un, attendre le XXe siècle, pendant la première guerre mondiale, mais cet État ukrainien indépendant a duré à peu près dix-huit mois avant que la Russie soviétique ne mette fin à son existence. Le peuple ukrainien compte environ 50 millions de personnes dont 40 vivent en Ukraine, 8 en Russie et au Kazakhstan, et 2 ou 3 millions en Occident, principalement aux États-Unis et au Canada. Sa langue, malgré la répression des tsars et des soviets, a non seulement survécu, mais a sauvegardé son originalité irréductible au russe. Le problème est donc de taille et il n’est pas possible de refuser aux Ukrainiens le droit de disposer d’eux-mêmes. La suppression de ce droit, au nom du “réalisme politique”, pendant plusieurs siècles, a non seulement cimenté la volonté des Ukrainiens d’avoir leur propre État ; elle les a conduits à protester contre l’injustice qui leur était faite en s’alliant au besoin avec le diable pour l’obtenir.
L’Ukraine se trouve donc dans la situation de ces nouveaux États qui naissent de la chute des empires, au lendemain des conflits mondiaux, et dont les traités de paix organisent les conditions politiques dans lesquelles ils participeront à la vie internationale. La seule différence est que la guerre froide, par miracle, n’a jamais éclaté et qu’aucun traité de paix n’est venu sanctionner l’existence des nouveaux États issus de l’URSS.
Les éléments de démesure

Après des siècles d’efforts infructueux et d’innombrables morts pour exister en liberté, les Ukrainiens ont obtenu, sans coup férir et comme par miracle, l’indépendance dont ils avaient si longtemps rêvé. Mais ils ont hérité d’une de ces chimères dont le “petit père des peuples” avait le secret et qui n’en finissent pas de dégénérer jusqu’à retrouver les fondements du réel. Par la grâce de Staline, l’Ukraine, alors totalement asservie par les purges, les famines provoquées, les destructions de la guerre, s’est trouvée être membre fondateur des Nations Unies… Par un autre de ces faux-semblants qu’affectionnait le tyran du Kremlin, les frontières de l’Ukraine ont été tracées très au large à l’Ouest, et encore plus à l’Est et au Sud, avec le rattachement de zones colonisées par les autocrates russes depuis le 18° siècle. Khrouchtchev a mis le comble à cette exagération en faisant don de la Crimée à l’Ukraine pour fêter le « tricentenaire » de son « rattachement » à la Russie…
L’héritage des armes nucléaires est un autre élément de cette démesure. Fort sagement, les pères fondateurs de l’indépendance ukrainienne ont immédiatement proclamé que l’Ukraine nouvelle renoncerait immédiatement à cette encombrante succession. Mais, le temps passant, la présence de ces armes sur le sol national apparaît, de plus en plus, comme la garantie qu’aucun élément de ce prodigieux héritage ne sera remis en cause.

L’indépendance et la stabilité à tout prix

L’Ukraine nouvelle a été édifiée par une étrange alliance. Lors du putsch d’août 1991, son opinion publique unanime a souhaité être protégée des suites possibles du coup d’État où s’était compromis le parti communiste soviétique.
Dès que l’échec du putsch a été prévisible, chacun a compris en Ukraine qu’il fallait saisir l’occasion de se séparer de l’Union Soviétique et de mener une politique indépendante de Moscou dont nul ne doutait à l’époque que, libérant l’Ukraine du fardeau militaire et du “pillage”, des richesses nationales auquel se livrait sans frein le “Gosplan”, elle ne manquerait d’assurer à tous un bien-être sans limite.
La manœuvre fut conduite par la direction en place du parti communiste ukrainien que dirigeait alors Leonid Kravtchouk, sur des idées élaborées par les dissidents nationalistes auxquelles la perestroïka de Gorbatchev avait donné droit de cité.
À la tête du parlement élu au printemps 1990 et où, pour la première fois des non-communistes étaient représentés, Leonid Kravtchouk a emmené en bon ordre la majorité ci-devant communiste sur des positions d’indépendance nationale absolument opposées à leur credo idéologique.
Le socle de l’indépendance ukrainienne, qu’un référendum et une élection présidentielle irréprochables sont venus conforter, repose donc sur l’alliance du savoir-faire politique du parti unique, la veille encore au pouvoir, et de la légitimité nationale des opposants d’hier.
Il en est résulté que la politique du nouvel État ukrainien a suivi deux orientations majeures :
– un divorce résolu avec l’Union Soviétique, et bientôt avec les prétentions de la Russie de limiter son émancipation ;
– une préférence absolue pour la stabilité en toutes choses, qu’il s’agisse du maintien en place de l’ancienne nomenklatura du parti communiste ou de la satisfaction de principe de toutes les revendications sociales ou régionales, afin que rien ne vienne troubler l’unanimité nationale naissante. Cela explique l’absence du minimum de connaissances économiques à l’aide desquelles la monnaie nationale aurait été préservée et les indispensables réformes de structure auraient été engagées, avant que l’hyperinflation et la chute constante de la production ne découragent les plus ardents partisans de l’indépendance nationale.

Une impossible indépendance économique

On comprend bien, dans ces conditions, et compte tenu des liens de toutes sortes que l’ancien “Gosplan” s’était ingénié à multiplier, qu’il ait été impossible de faire d’un fragment d’industrie soviétique une économie cohérente.
D’ailleurs, faute de réformes économiques, les institutions financières internationales ont nettement refusé d’accorder la moindre assistance à l’Ukraine et les investissements étrangers, sans lesquels aucune restructuration industrielle n’est envisageable, sont restés très peu nombreux. Il n’est pas exagéré de dire que, sans une politique de stabilisation financière et de restructuration industrielle cohérente, l’économie de l’Ukraine est en voie de dégénérescence. La liberté de commercer est en effet mise à profit par les responsables des entreprises publiques pour spéculer et disposer de la propriété d’État. Les entreprises ont de plus en plus de difficultés à poursuivre la production de biens qui ne répondent plus à la demande. Il ne reste plus pour les sauver de la banqueroute et de la mise à pied de leur personnel qu’à ordonner à la Banque Centrale de leur accorder des crédits quasiment gratuits qui seront financés par une pure création de monnaie.
Il n’est donc pas étonnant que la valeur réelle de la monnaie ukrainienne soit en déclin rapide et qu’elle se dévalue beaucoup plus rapidement même que le rouble russe.
La récente crise du bassin charbonnier du Donbass, où la population russe est importante, a bien illustré l’impasse où se trouve l’économie.
Rendus furieux par une nouvelle flambée des prix, les mineurs se sont mis en grève, suivis en cela par la plupart des grands combinats de cette région frontalière avec la Russie. Ils ont exigé que, revenant sur la politique d’édification d’un État national ukrainien prévoyant la création de frontières et de douanes, les liens économiques traditionnels avec la Russie soient pleinement restaurés et qu’une autonomie de gestion soit accordée à leur région.
L’illusion qu’il suffirait de revenir à la situation soviétique antérieure est séduisante. Mais elle ne tient pas compte du fait qu’en Russie ce système n’existe déjà plus.
Avec un commerce extérieur lourdement déficitaire envers la Russie, et dépendant presque complètement de ce dernier pays pour son approvisionnement en énergie, l’Ukraine est dans une situation peu enviable. L’une de ses fragilités majeures tient à ce qu’elle a donné la priorité absolue à son indépendance étatique sans assurer les bases de son autonomie économique. Aujourd’hui, avec une situation très dégradée, et vue l’impuissance de ses dirigeants à concevoir des issues réalistes, l’Ukraine se trouve dans une impasse dont il est peu probable qu’elle puisse sortir seule.

Les termes de la négociation avec la Russie

Il est peu vraisemblable que Moscou mette à profit rapidement la situation de faiblesse où se trouve l’Ukraine pour la contraindre à rejoindre le giron russe. La raison en est, en premier lieu, que la Russie n’est pas actuellement, et sans doute pour longtemps, en état de mener une opération d’une telle ampleur. Mais surtout, il existe à ce sujet des divergences profondes dans l’opinion russe.
Aucun Russe ne peut, de gaieté de cœur, accepter la sécession de l’Ukraine qu’il considère comme le berceau de l’histoire de son pays. Les nostalgiques de l’URSS comme les nationalistes russes rêvent d’un retour à l’unité perdue sans s’embarrasser sur les moyens d’y parvenir. Soljenitsyne inspire un cercle plus vaste qui souhaite une association étroite des trois frères slaves, russe, biélorusse et ukrainien. Les réformateurs russes, héritiers de la pensée d’André Sakharov, dont Boris Eltsine est le fils spirituel, donnent la priorité à l’occidentalisation de la Russie, à sa modernisation, à son intégration au monde “civilisé”. En raison également de leur respect du droit des peuples à décider librement de leur destin, ils reconnaissent l’indépendance de l’Ukraine.
Mais ils ne peuvent se réconcilier avec une Ukraine qui souhaiterait rompre les liens historiques avec la Russie au point de devenir pour elle un pays étranger. Dans une démarche que les libéraux français ont privilégiée un moment vis-à-vis de l’Afrique du Nord, les libéraux russes s’accommoderaient bien pour l’Ukraine d’une indépendance dans l’interdépendance.
Dans la vie de tous les jours, en Russie, les nostalgiques se trouvent aux affaires étrangères, dans l’armée, et bien entendu, au parlement qui a proclamé, un beau jour, que Sébastopol était une ville russe bien que située sur le sol d’un pays étranger. Mais Boris Fiodorov, responsable des réformes économiques, est favorable à la liquidation des relations privilégiées avec les anciennes républiques de I’URSS et, en particulier, au passage accéléré aux prix mondiaux de l’énergie.
Il est peu vraisemblable pour autant que la Russie soit en mesure de renflouer l’économie ukrainienne, même si elle le souhaite. En dépit de péripéties qui seront peut-être animées, il est probable que les relations entre les deux pays n’évolueront pas dramatiquement même si, le rapport des forces étant défavorable à l’Ukraine, celle-ci devra concéder à Moscou un certain rapprochement.
Le domaine où les concessions de Kiev sont les plus probables est celui des armes nucléaires que l’Ukraine devra, tôt ou tard, transférer à la Russie, quelles que soient les apparences que l’on voudra y donner.

Pour la sécurité et la stabilité en Europe

Face à l’amoncellement des difficultés de tous ordres que connaît l’Ukraine actuellement et qui sont susceptibles de provoquer en Europe des secousses dangereuses, il y a fondamentalement deux attitudes.
La première consiste à ne s’en occuper à aucun prix et à s’en remettre à la Russie pour traiter le problème. Le risque est que la Russie, d’aujourd’hui ou de demain, se méprenant sur le sens de cette abstention, ne soit tentée, si l’affaiblissement de l’Ukraine continue de s’aggraver, de mettre fin à son indépendance et à la réintégrer en son sein, provoquant ainsi en Europe une crise majeure.
L’autre consiste à recommander que l’Europe unie, avertie par l’épreuve yougoslave de ne pas laisser sans réagir les situations de conflit potentiel, tente, par des mesures d’assistance économique et une politique concertée, de démêler l’écheveau des problèmes et de promouvoir une évolution sans à-coups dangereux.
Trois priorités se dégagent d’emblée :
– Aider la Russie et l’Ukraine à trouver un accord équilibré complet sur le retrait et la destruction des armes nucléaires déployées en Ukraine et associer à cet accord des mesures tendant à garantir la sécurité des centrales nucléaires civiles.
– Donner à l’Ukraine, avec l’aval, explicite ou non, des autorités russes, des assurances sur la sauvegarde de son indépendance et de son intégrité territoriale qui lui permettent d’envisager sans crainte excessive son inévitable rapprochement avec la Russie
– Mettre à l’examen des institutions financières internationales un programme de stabilisation de l’économie ukrainienne et de réformes lui permettant progressivement de rejoindre l’économie mondiale.
Dans l’arc de crises qui va de la Yougoslavie au Caucase, il serait périlleux de laisser éclater un nouveau foyer d’instabilité de cette ampleur. Ne pas y remédier à temps reviendrait à mettre à nouveau en doute, demain, l’utilité de la construction européenne.

II – L’article de 1995

Depuis six mois, l’image de l’Ukraine en Occident s’est vivement redressée. Cela tient, pour une part, à l’élection d’un nouveau président, décidé à mettre en œuvre, sans tarder, un programme radical de réformes économiques. Par ailleurs, la regrettable opération militaire russe au Caucase et les interrogations qu’elle suscite sur Boris Eltsine et sur la politique à venir de Moscou y participent également. En effet, cette crise de confiance retentit sur le type de relations que la Russie entretiendra avec les nouveaux États nés de la ruine de l’Union soviétique. Elle est également appelée à avoir des répercussions directes sur l’organisation de la sécurité en Europe : plusieurs pays candidats à l’adhésion à l’Union européenne demandent en effet à entrer dans l’OTAN pour se mettre à l’abri des éventuelles menaces que la Russie serait susceptible de leur faire courir. Ce contexte met évidemment en valeur la paix civile que, dans les transformations profondes où elle est engagée, l’Ukraine a su préserver ainsi que le caractère raisonnable et constructif de sa politique extérieure, en un mot, sa contribution positive à la stabilité en Europe.
Qu’en est-il au juste ? Cette appréciation positive se confirmera-t-elle ou certains éléments de faiblesse viendront-ils décevoir ces attentes ? L’Ukraine saura-t-elle établir avec la Russie des relations qui sauvegardent son indépendance ? En termes d’action diplomatique, convient-il d’en rester à la très prudente expectative qui a caractérisé la politique française envers ce pays ou doit-on, à la faveur de la présidence française de l’Union européenne, envisager une politique plus active ?
Créer les bases économiques de l’indépendance

Le nouveau président ukrainien, Léonid Koutchma, a fait campagne sur la nécessité de faire, de toute urgence, des réformes économiques radicales, faute de quoi l’indépendance même du pays serait mise en péril. Il ajoutait également que l’Ukraine devait se rapprocher de l’économie russe afin de restaurer, dans la mesure du possible, les liens économiques qui existaient du temps de l’Union soviétique. À la surprise générale, les électeurs, qui venaient d’élire un parlement dominé par les néocommunistes pour protester contre les difficultés économiques, lui ont donné raison, démentant au passage les analyses qui prédisaient une division permanente de l’Ukraine entre l’Ouest et l’Est du pays.
Avec une rare célérité, Léonid Koutchma a négocié et conclu avec le Fonds Monétaire International un accord de remise en ordre macro-économique et de réduction du déficit budgétaire, ce qui, en pratique, signifie l’abandon des subventions aux entreprises d’État non rentables et donc le début d’une réforme fondamentale de l’économie.
S’assurer que les productions répondent à une demande solvable est d’autant plus nécessaire que plus du tiers de l’économie ukrainienne était orienté vers l’industrie militaire. Introduire le calcul économique est d’autant plus indispensable que toute l’industrie lourde du pays dépend de l’énergie provenant de Russie, non plus à des prix de faveur, comme du temps de l’URSS, mais aux prix mondiaux. Par la vigueur des réformes qu’elle a entreprises, l’Ukraine est entrée dans le cercle vertueux de l’aide multilatérale occidentale qui, seule, peut lui permettre de créer les conditions susceptibles d’attirer les investissements considérables que nécessite la reconversion de son industrie. Pour autant, la partie ne sera pas facile ni politiquement, ni économiquement. La défense du socialisme reste le mot d’ordre de la majorité néocommuniste au parlement, qui s’oppose à des privatisations trop larges et auprès de laquelle la propriété publique de la terre demeure populaire. Cependant, la déroute économique de la présidence précédente avec hyperinflation, effondrement de la production industrielle et agricole et déficit extérieur béant a relativisé les certitudes. Un passage réussi à l’économie de marché donnerait, comme en Europe centrale, aux changements des trois dernières années un caractère irréversible qui ne manquerait pas de se transcrire en termes politiques et donnerait à la stabilité dans la région un fondement plus assuré.
Vers une démocratie de type européen

Les réformes préconisées par L. Koutchma supposent de la population, déjà éprouvée par une chute dramatique de son niveau de vie, de nouveaux et considérables sacrifices. L’opinion semble en comprendre la nécessité et aucun mouvement social important n’a eu lieu à ce jour. On retrouve un consensus similaire dans la vie politique. Des élections, que de nombreux observateurs étrangers ont jugées authentiques, ont permis de désigner les assemblées de tous niveaux, des conseils ruraux au parlement national. À la différence de leurs voisins du Nord, les Ukrainiens ont évité que les divergences politiques internes ne dégénèrent en affrontements armés. Les transformations très profondes, tant politiques qu’économiques, que l’Ukraine a connues depuis l’indépendance se sont donc opérées sans troubles, en préservant la paix civile. Cela semble tenir au fait que s’est dégagée une sorte de patriotisme local, assis, non sur des bases ethniques, dès lors qu’en Ukraine, les distinctions nationales ne sont pas marquées, mais sur la certitude partagée que les ressources du pays sont considérables et promettent à tous, à terme, un avenir économique satisfaisant. Peut-on pour autant considérer que des pratiques parfaitement démocratiques ont été établies ? La question est examinée par le Conseil de l’Europe en vue de l’adhésion de l’Ukraine à cette organisation. Le principal obstacle provient de l’absence de réforme constitutionnelle, le pays continuant de vivre sous la constitution rédigée sous Brejnev et maintes fois modifiée depuis. L’embarras provient de ce qu’impatient du régime d’assemblée qu’il a trouvé en arrivant au pouvoir et des mesures populistes, parfaitement contraires au redressement financier, qu’il permet aux députés d’adopter, le président Koutchma a proposé une loi constitutionnelle provisoire que le parlement répugne à adopter, parce qu’elle limite ses prérogatives et que ce partage des pouvoirs risque de se maintenir dans la constitution définitive.
Le sujet est susceptible d’être l’occasion d’une recomposition au sein du parlement au profit d’une majorité plus centriste, dans la mesure où la classe politique attache une importance particulière à l’adhésion de l’Ukraine au Conseil de l’Europe considérée comme une étape essentielle de son appartenance à l’Europe démocratique.
Satisfaire les exigences de la communauté internationale

La mauvaise réputation de l’Ukraine était largement due au refus de ce pays de se défaire, comme il s’y était engagé au moment de son indépendance, des armes nucléaires soviétiques demeurées sur son sol. L’opinion ultranationaliste, consciente de l’infériorité militaire du pays vis-à-vis de la Russie, y voyait la garantie suprême de son indépendance. L’affaire fut conclue après beaucoup de péripéties par l’intervention des États-Unis qui acceptèrent de garantir l’indépendance et l’intégrité territoriale du pays et persuadèrent la Russie de compenser la valeur de ces armes par des livraisons de combustible pour les réacteurs ukrainiens. L’Ukraine a dû également tenir compte des préoccupations de la communauté internationale concernant la sûreté de ses centrales nucléaires. Elle a récemment accepté en principe de discuter un plan d’actions, mis au point par l’Union européenne et le G7, prévoyant une modernisation de sa politique énergétique et la fermeture de la centrale de Tchernobyl. Compte tenu de la crise énergétique permanente où elle se trouve et de sa dépendance quasi complète envers la Russie dans ce domaine, le dialogue que l’Ukraine a accepté d’amorcer avec l’Occident est une preuve de sa bonne volonté et de son souci de tenir compte des intérêts de celui-ci. Un accord complet sur ce sujet exigera cependant que les deux parties se familiarisent plus complètement avec les problèmes et les possibilités de l’autre. De manière générale, on observe une volonté permanente de l’Ukraine de se rapprocher des institutions multilatérales spécialisées dont elle a par définition été tenue éloignée : régime de garanties de l’AEIA, de non-prolifération des technologies spatiales ou nucléaires, etc. On peut donc conclure sur ce point que, malgré les intérêts nationaux majeurs qui étaient en cause, l’Ukraine a pris les décisions qui convenaient pour s’adapter à son environnement extérieur et devenir ainsi un partenaire crédible de la communauté internationale. Il fait peu de doute que le rôle qu’elle se croit appelée à jouer en Europe et dans le monde, du fait de ses capacités et de ses ressources, l’a aidée à surmonter les difficultés inhérentes à un tel exercice.

Quelles relations établir avec la Russie ?

La question est d’importance majeure dès lors que l’histoire russe a commencé précisément à Kiev et où la Russie a combattu constamment, au cours des siècles, la sécession d’une province d’empire qui était son interface directe avec l’Occident. En plus de l’histoire, la géographie commande aux deux voisins de s’entendre puisqu’il n’existe pas entre eux de frontière naturelle claire et que plusieurs millions de ressortissants de chaque peuple vivent dans le pays voisin. L’appartenance à une même économie a de même créé des dépendances multiples. Ces liens sont rarement à sens unique : ainsi l’Ukraine dépend-elle de la Russie pour son énergie, mais la Russie peut difficilement exporter son pétrole et son gaz en Europe sans passer par le territoire ukrainien. Sur ces bases, plusieurs politiques sont possibles. Celle des réformateurs russes de 1991, qu’incarnait Boris Eltsine, visait d’abord, en rejetant les tentations impériales, à occidentaliser la Russie et à lui permettre, ainsi libérée de ses charges de tutelle coloniale, de réussir la mutation de son système économique. Mais, même sur ces bases, les libéraux russes n’ont jamais envisagé que l’Ukraine mette à profit son indépendance pour mener une politique que la Russie serait susceptible de trouver hostile. Bref, la proximité et l’imbrication des deux pays sont telles que la Russie estime de son intérêt de conserver vis-à-vis de l’Ukraine des moyens d’influence aussi efficaces que possible. Toute dérive vers des idées plus proches des nationalistes russes renforcera la sujétion où l’on souhaiterait maintenir l’Ukraine. L’équation ukrainienne est évidemment bien différente. Il existe aussi sur l’échiquier politique une forte tendance nationaliste qui milite activement pour que l’Ukraine s’éloigne autant que possible de la Russie, considérée comme une menace permanente pour son indépendance. Là encore, l’élection de L. Koutchma a marqué une véritable novation en plaçant au premier plan la nécessité de relancer l’économie en exportant sur le marché russe, le nouveau président s’est écarté de la logique de divorce envers la Russie suivie par son prédécesseur. Il semblait que les Russes ne pouvaient rêver d’un meilleur partenaire. Pourtant, la négociation d’un traité d’amitié destiné à jeter les bases de relations bilatérales d’une nature nouvelle avec l’Ukraine a fait apparaître la difficulté pour la Russie d’établir avec Kiev des rapports d’égalité entre États indépendants. En revanche, Moscou a multiplié les exigences sur des points destinés à pérenniser ses moyens d’influence : assurer aux Russes d’Ukraine le droit d’obtenir également la citoyenneté russe, refus de garantir définitivement les frontières entre les deux États… La logique de L. Koutchma est de parvenir vite, au prix de concessions politiques à la limite de l’acceptable pour l’aile nationaliste, à un accès facile au marché russe. Il y va de la survie des grands complexes industriels ukrainiens et donc du maintien d’un minimum d’activité pendant que se négocie avec les institutions internationales la stabilisation financière du pays, préalable à la reconversion de l’appareil productif national et à son accès au marché mondial. L’urgence d’un tel accord l’oblige à conclure avec Boris Eltsine, lequel a sans doute besoin, de son côté, d’un succès marquant dans “l’étranger proche” de la Russie. En tout cas, il est peu probable qu’il puisse transiger sur ce qui constitue le cœur de la souveraineté ukrainienne c’est-à-dire l’établissement de relations d’égalité avec la Russie, le refus d’accords tendant à rétablir un espace de défense ou de sécurité dominé par Moscou au sein de la CEI, etc. Sur ces bases, un accord paraît vraisemblable même si certains écueils, en particulier la Crimée, exigent des dirigeants des deux pays de l’autorité et du savoir-faire. Au total, parmi les nouveaux États apparus à la suite de l’Union soviétique, l’Ukraine paraît être le seul qui, par sa masse propre et sa cohésion nationale, soit susceptible de traiter avec la Russie sans devenir nécessairement son satellite.
Dans l’état d’incertitude où l’affaire de Tchétchénie a plongé l’Europe orientale, les éléments qui jouent en faveur de la stabilité méritent une attention particulière. S’agissant de l’Ukraine, trois actions sont susceptibles de renforcer ses chances de préserver son équilibre interne et par là d’influer favorablement sur la conjoncture régionale : — modérer, de concert avec les États-Unis, les prétentions russes envers l’Ukraine en obtenant que soient appliquées dans leurs rapports bilatéraux les normes internationales courantes (formulation de l’intangibilité des frontières, modalités de location des bases militaires, restructuration des dettes, etc.) ; — définir précisément le contenu et les perspectives des relations entre l’Union européenne et l’Ukraine à moyen et long terme afin de faciliter son évolution vers l’Occident ; — prévenir l’explosion de troubles ethniques en Crimée en donnant à l’organisation de sécurité et de coopération en Europe qui est présente sur place des moyens d’intervention préventive. En effet, pour la stabilité de l’Europe, la meilleure hypothèse est celle où les liens existant entre l’Ukraine et la Russie ne mettraient pas en danger l’indépendance de la première – ce qui provoquerait un conflit majeur – et contribueraient à l’occidentalisation progressive et complète de la seconde. Il ne peut évidemment y avoir de certitude de succès dans une telle entreprise, non plus d’ailleurs que dans la réussite d’un État neuf comme l’Ukraine. Il n’est toutefois pas sans conséquence que les premiers pas réalisés en un temps relativement court par un pays tel que l’Ukraine témoignent d’une réelle capacité à traiter ses problèmes intérieurs et extérieurs de manière rationnelle et prévisible et d’un sens du compromis qui peuvent passer pour une vertu dans cette région difficile. La France ne devrait pas continuer à négliger, moitié par ignorance, moitié par préjugé, les chances que ce nouvel État devienne demain un partenaire majeur de l’équilibre européen.

Note du site Montesquieu : peu avant le second article de Michel Peissik, l’accord de Budapest du 5 décembre 1994, signé notamment par la Russie et les États-Unis, a prévu l’abandon par l’Ukraine de ses armes nucléaires, en échange de la reconnaissance de son indépendance et de ses frontières. C’est cet accord qui a été violé par la Russie en février dernier. À noter également que Michel Peissik, par réalisme, ne proposait aucunement l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne, encore moins son intégration à l’OTAN.

Un ensemble franco-ukrainien, le quatuor Tchalik

Entendu par Nicolas Saudray
Avril 2022

Le père est accordeur de piano. Il vit, sous le régime soviétique,  à Odessa, une grande ville plutôt russophone (mais bien pro-ukrainienne aujourd’hui) de la malheureuse Ukraine.

Ayant rencontré sur place une Française, professeur de russe, il part avec elle en France, peu avant l’écroulement du régime soviétique. Les enfants naissent en France, ils sont citoyens français. Quatre d’entre eux, dont les âges s’échelonnent aujourd’hui de trente-deux à vingt-deux ans (Gabriel, Louise, Sarah, Marc), forment le quatuor Tchalik. Le cinquième est pianiste, ce qui permet à la fratrie de s’engager parfois dans un domaine restreint mais particulièrement intéressant, celui des quintettes pour piano et cordes.

Nous savions déjà que la musique est, dans une large mesure, une affaire de famille. En voilà une illustration éclatante.

Le répertoire du quatuor Tchalik s’étend de Haydn à Thierry Escaich. En 2019, dernière année normale, le quatuor a correctement gagné sa vie par ses concerts. C’est une information des plus encourageantes. La musique a toujours sa place dans notre monde, même quand on n’est pas encore très connu. De plus, l’aîné du quatuor est professeur de violon au conservatoire russe de Paris. Espérons que les fanatismes ne vont pas mettre cette institution à mal.

Ce soir, le concert, privé, est hébergé par Philippe Agid. Les Tchalik donnent le quinzième quatuor de Beethoven, avec une maîtrise digne des meilleurs ensembles. Un peu trop de fougue, peut-être, dans les premiers mouvements et les derniers ? Mais il en faut, de la fougue, quand on est jeune, quand on est slave, et quand les temps sont durs.

Toute interrogation cesse durant les vingt minutes de l’élément central, le fameux Chant de reconnaissance d’un convalescent à la divinité. Les Tchalik m’ont conduit au septième ciel et m’ont fait pleurer.

L’homme qui a écrit cette musique pouvait se dire : « J’ai rempli ma tâche, me voici en paix avec les hommes et avec Dieu ». Il a vécu encore plusieurs années. Mais quelle leçon pour nous !

La soirée s’est terminée avec un joli morceau de Boris Tishchenko, compositeur d’origine ukrainienne, ami de Chostakovitch.

Les Tchalik vont maintenant explorer la musique de chambre française, Reynaldo Hahn, Saint-Saëns. Il y a là des choses ravissantes et à moitié tombées  dans l’oubli.

Quatuor Tchalik : retenez ce nom !

Le Nouvel Échiquier

Dirigé par Jean-Claude Empereur et Charles Zorgbibe

Lu par Nicolas Saudray
Mars 2022

Jean-Claude Empereur, ENA 1967, s’est distingué dans l’informatique, la finance, l’animation de collectivités territoriales. Charles Zorgbibe, professeur émérite à la Sorbonne, a publié une cinquantaine d’ouvrages. Pour nous offrir un vaste panorama géopolitique sur le monde actuel, ils ont réuni une équipe de trente-six auteurs, dont quatre généraux et sept énarques – les autres étant surtout des universitaires et des chefs d’entreprise.

Paru avant la guerre d’Ukraine, le livre fait la première place à la Chine. En 2016, face aux Philippines, ce pays n’a pas hésité à se soustraire à un arrêt de la cour permanente d’arbitrage de La Haye. Mais son expansion économique et financière va bien au-delà des mers du Sud et des nouvelles routes de la soie. Les Chinois ont planté des jalons jusqu’au Groenland, riche en terres rares. Provisoirement, l’Ukraine et le Covid 19 ont fait passer ce souci au second plan. Tôt ou tard, il reviendra en pleine lumière.

Nos auteurs n’oublient pas la Russie pour autant. En 1997, avant la prise de pouvoir par Poutine, elle a signé un accord de désarmement partiel avec l’OTAN. On voyait poindre une ère pacifique. Les événements du Kossovo, en 1999, l’ont fait voler en éclats : les forces serbes ayant expulsé de ce territoire des centaines de milliers d’Albanais, l’OTAN a réagi en bombardant des objectifs serbes durant 78 jours, ce qui était manifestement excessif. Protecteurs historiques des Serbes, les Russes en ont conçu une solide rancune.

Les événements actuels ne peuvent donc être ramenés à l’ambition personnelle de l’actuel dictateur. Il bénéficie d’ailleurs d’un  soutien massif : le référendum de juin 2020 s’est clôturé avec un taux de participation de 68 %, dont 78 % de oui. Apparemment, le Kremlin estime avoir les mains à peu près libres à l’ouest du fait qu’il a apuré, en 2004, son vieux contentieux territorial sibérien avec la Chine. Combien de temps durera ce compromis ?

En Inde, la politique de Modhi, anti-musulman, anti-chrétien, reconstructeur de l’histoire, appelle le blâme. Elle peut néanmoins s’expliquer par un complexe de forteresse assiégée. Au nord-est, la Chine, qui a conquis une partie du Ladakh (Haut-Cachemire). Au sud, sur les mers, encore la Chine. Au nord-ouest, le Pakistan, détenteur comme l’Inde de l’arme nucléaire et affligé d’une démographie galopante.

L’ouvrage contient aussi un chapitre intéressant sur la Turquie, puissance de second rang, en proie à l’inflation, mais ambitieuse. Les Turcs possèdent une base importante à Mogadiscio en Somalie, pourtant fort éloignée de chez eux.

Face à tous ces trublions réels ou potentiels, que deviennent les États-Unis ? Ils hésitent entre le repli sur eux-mêmes et un essai  de « contenir » la Chine (avec quels moyens ?).

L’Europe fait assez pâle figure. La cour constitutionnelle de Karlsruhe a récemment rappelé que ce n’est pas une fédération, et je pense que le consensus fédéral fait défaut, notamment dans le pays de l’Est. Les politiques de l’énergie, si  importantes, diffèrent beaucoup d’un État à un autre. L’entrée de la Grèce dans la zone de l’euro fort a porté un coup à son tourisme.

La France était bien placée pour se tailler une large place dans l’informatique. Louis Pouzin, qui va avoir 91 ans, est l’un des précurseurs d’internet, avec  le projet Cyclades. Ce rôle de pionnier lui a valu la remise d’une médaille par la reine d’Angleterre. Mais le projet a pris fin en 1978, et les Américains ont ramassé la mise. Quant à Unidata, consortium européen animé par un Français, il avait proposé une gamme de machines. Son aventure a été encore plus brève : lancé en 1972,  il  a  été  liquidé  en  1975,  par  suite de  l’opposition  d’Ambroise Roux, patron de la Compagnie Générale d’Électricité et « parrain » de l’industrie française. L’informatique française est alors tombée sous la coupe d’Honeywell.

Aujourd’hui, néanmoins, une direction de recherche prometteuse, où les Français ont peut-être un rôle à jouer, est la RIMA (Recursive Internetwork Architecture). C’est un moyen d’accroître le volume des transmissions entre ordinateurs, non par des câbles (ils sont déjà assez performants), mais par une amélioration des logiciels.

Le pillage de nos ressources intellectuelles ne s’est pas limité à l’informatique. L’un des auteurs de l’ouvrage, spécialisé dans le capital-investissement, raconte comment des Chinois lui ont subtilisé ses meilleurs collaborateurs.

Le problème de la défense du climat fait l’objet d’un chapitre écrit par un  « climato-réaliste ». Cet auteur, qui n’engage pas ses coéquipiers, tente de prouver que l’accroissement de CO2 est dû à l’activé du soleil plus qu’à celle de l’homme. Cette thèse se concilie mal avec tout ce que je lis depuis dix ans. À noter toutefois que, selon cet auteur, le barrage opposé par le gaz carbonique au rayonnement de la chaleur vers le cosmos étant déjà consistant, les effets ne sont plus proportionnels. Ainsi, un accroissement de 10 % de la masse de carbone présente dans l’atmosphère se traduirait  par un supplément de chaleur très inférieur au dixième. Je ne puis que transmettre la remarque à plus savants que moi. Si elle se confirmait, nous bénéficierions d’un certain soulagement par rapport aux prévisions apocalyptiques qu’on nous assène.

En reposant l’ouvrage, on a une vision de quatre ensembles. La Russie et la Chine se conduisent en termes d’expansion et de puissance. Les États-Unis ne savent  pas très bien ce qu’ils veulent. Les milieux dirigeants de l’Europe, à Berlin et à Bruxelles surtout, ont donné la priorité à la transition énergétique, ce qui peut se concevoir, sauf quand les solutions retenues (l’éolien, le photovoltaïque) sont perverses. Ces différences d’approche qui s’étalent sous nos yeux laissent assez mal augurer de l’avenir.

Le livre  Jean-Claude Empereur et Charles Zorgbibe (dir.), Le Nouvel Échiquier – La société internationale après la crise de la COVID-19, VA Éditions, décembre 2021, 466 pages, 29 euros.
En complément, pour l’informatique Maurice Allègre, Souveraineté Technologique  française,VA Éditions, mars 2022, 202 pages, 18 euros.    

Éric Roussel : C’était le monde d’avant

Carnets d’un biographe

Lus par Nicolas Saudray
14 mars 2022

Éric Roussel est l’auteur qui connaît le mieux l’histoire politique française de la période 1930-2000. Outre les biographies présidentielles qui ont fait a renommée, il a publié un maître-livre sur le naufrage du 16 juin 1940, et présenté au public des mémoires ou des correspondances de personnalités très diverses.

Durant ce long parcours sur des terres encore ravagées par les passions, il ne pouvait tout révéler. Mais maintenant, les principaux témoins sont morts. Éric Roussel est lui-même parfaitement reconnu, membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, donc de taille à se défendre. Gageons d’ailleurs qu’on n’osera guère l’attaquer, tant sa réputation de probité est établie. En outre, l’écoulement du temps lui a donné davantage de recul. Le moment est donc venu pour lui de communiquer aux lecteurs ce qui était resté en marge de ses ouvrages, ou sous-entendu.

Parmi les héros parfois involontaires de ses livres précédents, l’auteur en a choisi onze, de calibres inégaux. Il n’est pas question pour moi de résumer ce volume fait à la fois de vues panoramiques et de détail significatifs. Je glanerai quelques épis, en incitant le public du site Montesquieu à faire plus ample moisson.

De Gaulle donne lieu aujourd’hui à un vaste consensus, englobant des hommes politiques qui le combattraient vivement s’il revenait aujourd’hui. Éric Roussel a été et reste gaulliste, tout en éprouvant une certaine fascination pour des figures assez opposées, Mendès-France, Jean Monnet. Cela ne l’empêche pas de reconnaître les faiblesses du grand homme, par exemple son incompréhension du drame des harkis. Et de nous rapporter de terribles petites phrases. « Le bonheur n’existe pas » (confidence à Emmanuel d’Astier).

Celle de la page 276 surprendra par sa dureté : « Ceux qui me servent, je les méprise. Quant à ceux qui s’opposent à moi, je ne peux pas les supporter ». Elle est néanmoins vraisemblable, et l’auteur la tient de plusieurs sources. Mais peut-être a-t-elle été émise en un moment de contrariété. Et elle s’accorde mal avec la pluie d’honneurs qui s’est déversée sur les grands barons du gaullisme.

On savait que Pompidou et Couve de Murville, de cultures si différentes, ne s’aimaient guère. On ne mesurait pas la largeur de l’abîme. Malgré ses qualités diplomatiques, ou plutôt à cause d’elles, Couve était dépourvu du charisme d’un chef d’État. Pourtant, devenu premier ministre par suite des événements de mai  1968, il s’était cru apte à lui succéder, ce qui l’avait mis en concurrence avec Pompidou, et l’avait incité à participer à une campagne de rumeurs visant à discréditer ce rival, dans l’affaire Markovic. « Je le tuerai de mes propres mains », aurait déclaré la victime.

Jean Monnet était à première vue le moins romanesque des hommes. Un monsieur Tout-le-Monde. Éric Roussel décrit sa passion pour une Italienne mariée qui, ne pouvant divorcer dans son propre pays, adopta pour ce faire la nationalité soviétique.

Mitterrand, quelque temps fonctionnaire du gouvernement de Vichy, mais en même temps résistant, s’est donné beaucoup de peine pour accréditer un récit selon lequel, en 1943, un avion britannique l’aurait amené en mission à Londres. Qu’en penser ? Le biographe laisse planer le doute.

La rivalité de Jean Moulin et de Pierre Brossolette, au sein de cette Résistance, était connue. Éric Roussel estime qu’elle allait au-delà d’un problème d’ego. Moulin, rappelle-t-il, était un ancien préfet, formé sous la IIIème République, enclin à revenir au régime parlementaire. Brossolette, bien que socialiste à l’origine, préconisait la formation d’un parti solide autour du Général. Un précurseur du RPF, en somme.

Terminons par un représentant de l’autre camp. L’historien Benoist-Méchin, un moment ministre à Vichy, avait été écarté du gouvernement par Pierre Laval qui le trouvait trop allemand. Plus heureux que son ancien patron, il s’en tira, à la Libération, avec dix ans de prison. Puis s’offrit une seconde vie comme biographe de l’empereur Frédéric II et d’Ibn Séoud. Éric Roussel explique cet étrange cursus par un complexe de Pollux : Benoist-Méchin succédait, chez ses parents, à un enfant mort qui se prénommait lui aussi Jacques.

Souhaitons à Éric Roussel de vivre assez longtemps pour pouvoir écrire une biographie d’Emmanuel Macron. Voilà un sujet digne de lui.

Le livre : Éric Roussel, C’était le monde d’avant, Carnets d’un biographe. Éd. de l’Observatoire, 2022, 305 pages, 24 €.

Le Sciences Po d’Emile Boutmy, une école aujourd’hui menacée

Par François et Renaud Leblond
Janvier 2022

Ce qui vient de se passer à Sciences Po Grenoble est d’une gravité exceptionnelle. La qualité des études est compromise par cette action destructrice.  Chacun des instituts d’études politiques présents en France est concerné. Ce mal se rattache aussi aux campagnes conduites au titre de la cancel culture et de Woke qui cherchent à pénétrer dans chacun de ces établissements pour en remettre en cause tout le fonctionnement.

Les enseignants qui se battent pour préserver les valeurs auxquelles ils tiennent ont besoin de s’appuyer sur l’image laissée par des personnalités reconnues.

Pour Sciences Po, c’est, évidemment, d’Emile Boutmy, le fondateur, il y a 150 ans, qu’il paraît opportun de s’inspirer.  Sa pensée, son langage précis et limpide ont servi de guide à tous ses successeurs. C’est grâce à sa ténacité que s’est développé un enseignement original connu aujourd’hui dans le monde entier. Le cent-cinquantenaire de la fondation de l’école constitue une occasion de rendre hommage à ce grand Français qui, sûrement, s’il était parmi nous, n’aurait pas de peine à dénoncer ce monde inculte, prétentieux mais éminemment dangereux par la nature des procédés utilisés.

 Nous avons écrit sur lui un livre, il y a quelques années, « Emile Boutmy, le père de Sciences Po », dans lequel nous avons rappelé ce qu’il avait à cœur, en créant cet enseignement tout nouveau. Le moment semble venu d’en rappeler quelques éléments essentiels.

En 1872, lors de la création de l’École Libre des Sciences Politiques, la France était meurtrie par la défaite de 1870. Le mal n’était pas seulement militaire, il était aussi moral : la perte de l’Alsace- Lorraine était perçue comme une atteinte insupportable à l’identité du territoire. Boutmy, un des premiers, dénonçait cette grande faiblesse.

En créant Sciences Po, il entendait qu’on relève la tête et qu’on forme les dirigeants de demain en mettant l’accent sur ce qui avait manqué alors à ceux qui dirigeaient le pays : une vue d’ensemble sur tout ce qui constituait les intérêts de la France, à l’intérieur comme à l’extérieur. Il voulait des hommes conscients de leurs responsabilités et prêts à s’engager d’une façon nouvelle au service de la France. Des divergences de points de vue pouvaient exister au sein de l’école, car l’intérêt général est quelque chose de complexe et chacun peut le défendre avec des sensibilités différentes. Mais pour Boutmy, la base de tout était le respect des idées de l’autre. Ce principe a prévalu pendant cent cinquante ans, au cours desquels la France a connu des épreuves, des fractures. Les dirigeants de l’École comme les gouvernants ont su faire face – on pense à Michel Debré en 1945.

Il faut une nouvelle fois se battre. Quoi de mieux que de s’appuyer sur les conceptions d’un homme unanimement respecté de son temps pour son intelligence et sa détermination ? Il a traversé des épreuves mais il a triomphé de l’adversité parce qu’il a su convaincre tous ceux qui l’approchaient de la justesse de son combat. La gravité de la situation impose de s’inspirer de lui.

Que disait-il ? On l’a peut-être un peu oublié. Son programme de travail, sans cesse renouvelé en fonction de l’évolution de la situation, et sa volonté de défendre, en toutes circonstances, l’intérêt général et d’organiser l’école en conséquence, doivent encore nous aider aujourd’hui.

Nous citons ci-dessous quelques directives de sa part qui n’ont guère vieilli.

« La nouvelle école de Sciences Politiques veut rendre l’élite de la jeunesse française plus avisée, plus sage, moins exposée à être dupe des charlatans politiques »

 « Les faits doivent être savamment groupés, clairement expliqués et commentés » (Une méthode  nouvelle d’approche des sujets en privilégiant la synthèse par rapport à l’analyse devait constituer une aide à la décision).

 « Nous nous donnons le moyen de rajeunir et de renouveler l’esprit de l’École, d’y créer un large foyer de lumière et de retarder le moment où toute association humaine devient une coterie »

 « Tous ceux qui, dans un livre, dans une revue, expriment des idées nouvelles peuvent intervenir au sein de l’École pour mesurer leur effet sur un auditoire d’élite. Nous devons leur faciliter cette épreuve » (C’est sans doute l’élément majeur dans la crise d’aujourd’hui.)

Nous poursuivons.

« L’objectif  est de s’assurer que l’élève, après sa scolarité, sera apte à exercer un mandat de haute responsabilité »

 « L’instruction doit se proposer d’inculquer à l’élève l’art de bien apprendre et la passion de bien savoir »

On pourrait continuer. Ces règles n’ont pas pris de ride.

                                                                                  xxx

Le début de l’École n’a pas été un fleuve tranquille, Boutmy eut à lutter à la fois contre l’État qui n’admettait pas un tel foyer de liberté, et contre la faculté de Droit de Paris qui ne comprenait pas l’utilité d’un tel établissement.

 C’est un combattant qui a dirigé l’école pendant trente-cinq ans. Durant cette période, la vie politique a connu des périodes de grande tension : l’École en a été le témoin permanent sans, pour autant, s’immiscer dans la politique au jour le jour. Ses professeurs ont concouru à la quête de la vérité dans l’affaire Dreyfus et ont conclu à l’innocence de l’intéressé. Ils ont joué un rôle modérateur dans le conflit entre État et religion. De même, face au progrès du socialisme, c’est à l’École que se dessina une politique sociale novatrice. Il y a toujours eu, en ce domaine, un lien étroit entre la recherche de connaissances nouvelles et un enseignement qui en profitait. Le respect de l’autre, un des premiers enseignements d’Emile Boutmy, a rendu les anciens élèves attentifs aux finesses de l’action publique et a évité, bien souvent, les effets de la charlatanerie – dont Woke et Cancel culture sont une forme dangereuse

Il existe aujourd’hui, dans le corps enseignant, une immense majorité d’hommes et de femmes fidèles aux idéaux exprimés par le fondateur et qui sont meurtris par les attaques que subit l’institution. Comme lui, ils doivent lutter contre les démolisseurs. Comme lui, ils doivent appeler le soutien des responsables politiques au plus haut niveau. Aux moments les plus difficiles pour l’École, dix ans après sa création, c’est Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique, qui, par son intelligence et sa volonté, a décidé de sa survie. Il faut une personnalité de cette ampleur pour remettre de l’ordre dans les esprits.

C’est à nos gouvernants, par un langage sans ambiguïté, de défendre contre des irresponsables une institution qui attire chaque année davantage d’étrangers et  constitue, depuis Boutmy une des forces de notre pays. Il y a danger, sachons- le !

Flaubert et son éditeur

Un livre lu par Nicolas Saudray

         Durant la majeure partie de sa carrière littéraire, Flaubert a eu pour éditeur le représentant le plus en vue de cette profession, Michel Lévy, fils d’un colporteur de Phalsbourg (Moselle). À l’époque, l’édition enrichissait son homme. Celui-ci possédait un hôtel particulier sur les Champs-Élysées et un château.

         Deux professeurs d’Université émérites ont raconté cette histoire pittoresque. Elle est publiée comme de juste aux éditions Calmann-Lévy, Calmann étant le frère et le continuateur de Michel.

         Madame Bovary figure parmi les grands succès commerciaux du siècle : 38 000 exemplaires vendus avant la fin de Second Empire. Elle ne procure pourtant à son auteur de 800 francs de droits, car il a signé le contrat à la fin de 1856, juste avant le procès pour outrage aux mœurs qui va lui assurer la célébrité – et se terminer par un non-lieu.

          La fois suivante, Flaubert perçoit 10 000 francs, à la fois pour Salambô et la deuxième édition de Madame Bovary.

          L’Éducation sentimentale le nourrit mieux, avec 16 000 francs. Ironie du sort, c’est un échec commercial, contrairement aux deux romans précédents.

          Tout cela est peu de chose à côté des 315 000 francs obtenus par Victor Hugo d’un autre éditeur pour ses Misérables, en 1862. L’empereur, magnanime, a laissé imprimer en France cet ouvrage d’un opposant politique, et a permis que les droits prennent le chemin de Guernesey.

          Même Zola, même Maupassant ont fait beaucoup mieux que Flaubert, financièrement. Et aussi George Sand, qui a obtenu de Michel Lévy un statut de salariée.

          Mais le plus étonnant, dans cette histoire, ce sont les conditions imposées par Flaubert au tout-puissant Michel Lévy. En concluant le « traité » de Salambô, il exige que l’éditeur prenne le livre sans le lire ! Les éditeurs ne sont à ses yeux que de vils commerçants, incapables d’apprécier la vraie valeur d’un ouvrage. On ne saurait donc admettre, de leur part, le moindre conseil, la moindre rectification.

           Michel Lévy se plie à cette exigence stupéfiante. En contrepartie, il obtient que le prochain roman de Flaubert lui soit réservé, et que ce soit un roman « moderne », pour changer du climat antique de Salambô. Ce sera l’Éducation sentimentale, un chef d’œuvre pour les générations futures, un échec dans l’immédiat.

          Deuxième condition extravagante pour l’époque, mais qui fait de Flaubert, cette fois, un précurseur : dans le même « traité », l’interdiction d’illustrer les livres – alors que tout Balzac et bien d’autres romans sont parsemés de vignettes. En effet, sauf à tomber sur un illustrateur de génie, les images banalisent la pensée de l’auteur, et empêchent le lecteur de rêver aux personnages. À présent, hormis les livres pour enfants, les éditeurs du monde entier se sont rangés à l’avis de Flaubert.

         Le bouillonnant Gustave s’est brouillé avec le fastueux Michel Lévy, à cause moins de l’échec de l’Éducation sentimentale que de la répugnance de l’éditeur à publier les ouvrages de son ami et mentor Louis Bouilhet, prématurément décédé.

        Mais Flaubert est resté en bons termes avec le frère, Calmann Lévy. Ce qui nous vaut aujourd’hui cet excellent ouvrage.

Le livre : Yvan Leclerc et Jean-Yves Mollier, Gustave Flaubert et Michel Lévy, Un couple explosif, Calmann-Lévy, 2021 – 178 pages, 18,50 €  

D’un monde bipolaire à un autre, les trois âges de  la  diplomatie de l’Inde

Par Philippe Humbert
Décembre 2021 

      Depuis 1947, le fil rouge de l’Inde indépendante  est l’autonomie stratégique, le refus de toute alliance  politico-militaire, la liberté de choisir sa voie dans le monde.

     Dans le monde bipolaire de la guerre froide , le mouvement des « non-alignés »  forgé à la conférence de Bandung en 1955 a permis à l’Inde de ne pas avoir à choisir entre le bloc oriental et le camp occidental. Elle développe alors une diplomatie universaliste, idéaliste, moralisatrice aux côtés du colonel Nasser, du premier ministre Chou-en-laï, du président Soekarno et autres leaders du tiers monde partageant le même anti-colonialisme , tout en récusant pour elle-même une alliance formelle avec le parrain soviétique et allant jusqu’à aider la Chine communiste à devenir membre du conseil de sécurité de l’ONU .

   Ce premier âge  de la diplomatie indienne est fracassé en 1962 par le conflit avec la Chine, suivi des guerres avec le Pakistan devenu une puissance nucléaire soutenue par la Chine, en 1965 et en 1971. Ces conflits conduisent à la création du Bangladesh. La dislocation de l’URSS en 1991 marque la fin de la polarisation de la guerre froide. L’Inde perd un partenaire majeur, son principal fournisseur d’armement et l’inspirateur, pendant plus de quatre décennies, de l’organisation de son  économie. D’où, en en cette même année 1990/91, une crise financière très grave.

S’ouvre alors une nouvelle période pour la diplomatie indienne. L’Inde ne croit pas à « la fin de l’histoire » au sein d’un monde unipolaire. Elle milite pour un monde multipolaire  et se met à la recherche de la puissance sur tous les plans. Un train de réformes économiques engage une libéralisation interne et externe, douze ans après Deng Xiao Ping en Chine, qui conduit à une vive accélération de la croissance. Une diplomatie régionale de bon voisinage s’élargit à un arc allant d’Afghanistan  à l’Indonésie, et tente de reconstituer  le faisceau culturel de l’hindouisme. L’Inde déploie des initiatives tous azimuts auprès  des pays développés, investisseurs et apporteurs potentiels de technologies civiles et de défense.  Des essais nucléaires ont lieu en 1998, démontrant une capacité connue dès 1974.

 Au tournant des années 2000 l’Inde se place à l’intersection des grands enjeux internationaux identifiés par le G20 : l’Inde n’est pas  signataire du traité de 1970 sur la non- prolifération des armes nucléaires, mais est de facto associée au « club nucléaire » ; l’Inde est impliquée dans la problématique de la lutte contre le terrorisme et l’insécurité maritime dans l’océan Indien aux côtés d’autres pays dont la France ; le dérèglement climatique lui donne un pouvoir d’influence grandissant au fur et à mesure des COP , car 3ème pollueur mondial après les États-Unis et la Chine , l’Inde est à la fois une victime et un acteur des solutions. L’Inde contribue au succès de la COP 21 à Paris mais aussi aux résultats plus mitigés de la COP 26 de Glasgow (l’objectif consistant à couvrir 50% des besoins électriques du pays à partir d’énergies renouvelables en 2030, et à atteindre la neutralité carbone en 2070). La crise sanitaire est l’occasion, inaboutie, de tenter de jouer un rôle positif par la fabrication à grande échelle  de vaccins et leur diffusion dans le monde, avant d’être rattrapé par l’énormité des besoins nationaux.

Par une ironie de l’histoire, l’Inde risque de connaître de nouveau les problématiques compliquées d’un monde bipolaire structuré par la rivalité « systémique «  entre les USA et la Chine.

Cette rivalité, dont la mise en scène n’est pas dénuée d’arrière- pensées des deux côtés, n’est plus seulement idéologique et militaire comme au temps de la guerre froide. Elle est géostratégique, technologique, économique et culturelle. De ce fait, elle place l’Inde dans une situation complexe et multidimensionnelle.

Au fond, on peut soutenir que l’Inde, sur les plans historique, idéologique (capitalisme indien, diaspora puissante et riche aux USA ), institutionnel ( une constitution « Westminster »), politique       (démocratie, même sous tension ) fait partie du « monde occidental ». C’est avec les pays européens,  les États-Unis, Israël que l’Inde a des relations dans les domaines les plus sensibles des technologies militaires, du renseignement, de la lutte anti-terrorisme, de l’industrie spatiale, de l’univers cyber  et aussi sur le plan de la culture, des arts, de la littérature. Le partenariat ancien avec la Russie est un contre-exemple imparfait car limité d’une part à des échanges commerciaux qui n’ont jamais prospéré, d’autre part à un pacte militaire important mais pas différent par nature de ce qui existe avec les États-Unis, la France ou Israël. Le constat en a été fait à nouveau lors de la visite du président Poutine à Delhi le 7 décembre 2021.

L’inde doit faire face à l’activisme multiforme de la Chine : les tensions frontalières, le « collier de perles «  des bases navales, les routes de la soie, l’alliance sino -pakistanaise en Afghanistan (un échec de l’Inde partagé avec les États-Unis). Étant aux premières loges de la montée en puissance de la Chine, elle est incitée à s’engager dans les initiatives destinées à la contenir dans le cadre de la stratégie dite indo-pacifique, mise en œuvre par différents grands acteurs :   la coalition du «  SQUAD » qui réunit l’Australie , le Japon aux côtés des États-Unis ; les actions pilotées par l’UE avec l’ASEAN, orientées vers le commerce , la connectivité , les droits humains , la sécurité maritime ; le partenariat bilatéral franco-indien ( exercices militaires communs , accès aux hautes technologies , facilités d’escale à Djibouti .. )

Mais si l’Inde peut avoir intérêt, pour sa propre sécurité et comme «  levier «  dans ses relations avec l’Occident, à rallier la stratégie anti-chinoise initiée par D. Trump et continuée par Joe Biden, sa position géographique et surtout l’énorme déséquilibre de puissance avec la Chine ( dont le PNB est cinq fois supérieur ), son premier partenaire commercial ,définissent des limites, indépendamment de la qualité de la relation bilatérale indo-américaine un peu assombrie par le contentieux  américano-russe. Par ailleurs, le tropisme de la Russie vers la Chine (dont le PNB est dix fois supérieur à celui de la Russie) réduit les marges de manœuvre de l’Inde vis-à-vis de la Chine par Russie interposée.

La participation de l’Inde au « sommet pour la démocratie » les 9 -10 décembre 2021, à l’initiative de Joe Biden, il est vrai au sein d’un aréopage hétéroclite, montre bien dans quel monde l’Inde est vue et se voit par rapport à la Chine, principale nation exclue.

Dans le monde bipolaire du 21ème siècle , plus fluide et pluraliste que celui du bloc oriental opposé au camp occidental, et où existe une gamme de fidélités et d’appartenances,  l’Inde aura moins de difficultés à concilier son arrimage à l’Ouest avec son souci traditionnel d’autonomie et trouvera avantage à conserver des canaux de relation  différenciés en Europe dans tous les domaines.

Au- delà des jeux diplomatiques,  l’Inde sauvegardera d’autant plus efficacement ses intérêts extérieurs face à la Chine qu’elle progressera dans la solution de  ses gigantesques défis économiques et sociaux  et maintiendra une démocratie pluraliste à l’intérieur.

Après une visite à la Bourse-Pinault

Par Jacques Darmon
Novembre 2021

Je reviens d’une visite (commentée) de la Bourse de commerce, rénovée et transformée en salles d’exposition des collections Pinault.

Il faut d’abord remercier François Pinault d’avoir merveilleusement rénové ce bâtiment exceptionnel, abandonné depuis plus d’un siècle. La coupole et les fresques qui l’entourent sont impressionnantes. Le cylindre de béton gris que le fameux architecte japonais Tadao Ando a placé au centre fait l’objet d’appréciations divergentes.

En dépit de la qualité du décor, je reviens de cette visite avec une colère froide.

J’affirme ne pas être un connaisseur en matière d’art. Je reconnais également ma totale ignorance en ce qui concerne l’art contemporain. Je ne porte donc aucun jugement sur la qualité et l’intérêt des œuvres présentées.

Ce qui provoque ma réaction courroucée, c’est ce que notre guide m’a indiqué des intentions des auteurs de ces œuvres.

Il s’avère en effet que la grande majorité de ces « artistes » exposés manient le pinceau, la truelle ou le tournevis pour délivrer « un message ». Ils souhaitent faire partager au visiteur leur réaction face aux souffrances de l’esclavage, aux désordres de la société de consommation, aux déséquilibres du monde capitaliste… Ils philosophent sur la place de l’Homme dans le monde, sur ces rapports à la Nature… Bref, ces « artistes » ne tentent pas de produire une œuvre d’art mais veulent exprimer, avec leurs moyens d’artistes, leur philosophie de la vie. Implicitement, tel le voyant de Rimbaud, ils prétendent faire découvrir au visiteur inculte la véritable nature du monde, lui dévoiler le sens de son futur… Nouveaux Zarathoustra, ils affirment nous arracher le bandeau qui nous empêche de voir, nous délivrer de cette oppression sociale qui nous interdit de penser. Bref, ce sont des libérateurs.

C’est là que le bât me blesse. Je n’ai pas de mépris pour ces tentatives : tout effort de réflexion est louable. Mais je n’ai pas non plus d’admiration automatique pour ce qui n’est souvent qu’un propos de café de commerce au service d’une philosophie de bazar.

C’est, me direz-vous, l’esprit du temps de donner la parole au citoyen.  Mme Michu est sans cesse sollicitée par les plus hautes autorités de l’Etat sur les sujets qui troublent la société ou qui menacent la République. Dans le fond, la fondation Pinault s’inscrit dans cette perspective : ici, Mme Michu a abandonné son micro ; elle a pris (avec un talent que je ne puis juger) son pinceau ou son ciseau.

Mais la vraie Mme Michu me demande simplement de l’écouter ; elle n’exige pas de lui construire un mausolée en forme de musée. Elle n’invite pas la foule à défiler, avec un profond respect et en silence, devant ses élucubrations. Bien plus, Mme Michu, femme du peuple, est polie : elle ne cherche pas à insulter ou provoquer le Bourgeois.

Ajoutons que Mme Michu ne prétend pas faire fortune en vendant ses aphorismes.

Je ne peux m’empêcher de penser à cette réflexion du regretté Professeur Fumaroli : « On appelait artiste celui qui avait créé une œuvre d’art ; aujourd’hui, on appelle œuvre d’art la production de quelqu’un qui se dit artiste ».

L’Enfer numérique, de Guillaume Pitron

Lu par Nicolas Saudray
Novembre 2021

 

Guillaume Pitron, né en 1980, de formation juridique, a été quelque temps journaliste, notamment pour le Monde diplomatique. En 2018, il s’est fait connaître par sa Guerre des métaux rares, où il a révélé au grand public le problème posé par le besoin croissant de ces métaux, ainsi que des terres rares. Ce livre a été couronné de plusieurs prix bien mérités.

Les Verts vivent encore dans la croyance que grâce à des solutions écologiques draconiennes, le monde pourra se libérer de la pollution. Illusion ! Une pollution va en remplacer une autre, à grands frais.

Le nouvel ouvrage de l’auteur, L’Enfer numérique, se situe dans la même ligne. Le numérique nous apporte beaucoup. Mais à quel prix ! Son empreinte écologique (émissions de carbone, terres rares, etc.) équivaut, pour le monde entier, à celle d’un pays comme le Royaume-Uni ou la France. Et elle augmente vite. Les ordinateurs ne vivent en moyenne que quatre ans. En conséquence, un simple SMS coûte 600 grammes de ressources, tous métaux et tous produits rares confondus.

« Quels seront les impacts écologiques, demande Guillaume Pitron, d’un monde dans lequel des essaims de véhicules autonomes marauderont, vides, à travers des cités endormies, et où des armadas de logiciels en découdront sur le Web, vingt-quatre heures par jour, tandis que nous vaquerons à nos loisirs ? Il nous paraît juste d’affirmer qu’ils seront colossaux ».

À la pollution s’ajoutera la dépendance. Les pays développés répugnent à extraire les substances rares chez eux, en raison des inconvénients écologiques de l’extraction. Ils préfèrent confier cette corvée à d’autres pays. De ce fait, ils se mettent entre leurs mains. De surcroît, ils ont laissé, pour des raisons de coût salarial, un seul producteur de Formose (Taïwan) assurer la moitié de la production mondiale de puces. Les conséquences apparaissent aujourd’hui : l’industrie automobile américaine et européenne se voit contrainte de ralentir sa production, par manque de ces cellules de base.

Un  chapitre inattendu du livre est consacré aux câbles transocéaniques. On s’imagine que les données transitent par les airs. Mais 99 % d’entre elles empruntent des câbles, sous terre ou sous les mers. Or ces liaisons, qui prolifèrent,  sont coûteuses et vulnérables. Les chaluts les endommagent. En 2006, un séisme a isolé Formose durant quarante-neuf jours.  Les navires câbliers passent leur temps à réparer.  

Comment freiner le développement de tout cela ? Guillaume Pitron suggère, discrètement, de rendre payant l’accès à la Toile. Nous sommes si habitués à la gratuité que nous sursautons. Mais cette gratuité devra, un jour ou l’autre, être reléguée au magasin des idées périmées. Dans un premier temps, je pense qu’il conviendrait de taxer les vidéos, particulièrement gourmandes en espace d’ordinateur. Les hébergeurs devraient répercuter cette taxe sur leurs clients, et auraient interdiction de la faire prendre en charge par la publicité. On réduirait ainsi la masse des vidéos de vacances ou de celles qui sont consacrées à nos animaux domestiques. En quoi le patrimoine de l’humanité s’en trouverait-il  réduit ?

L’audacieux Pitron laisse également entendre qu’il serait bon d’entraver la 5G et la voiture autonome. Il s’en prend ainsi, à juste raison, à l’idée suivant laquelle tout progrès technique serait bénéfique et inévitable. La fin du Concorde a prouvé le contraire ; il a fallu abandonner cet avion. Le niveau de performance atteint par la télévision et par l’automobile est bien suffisant. La planète ne peut s’offrir davantage.

Cet Enfer numérique pourra parfois paraître un peu confus. Le lecteur aurait tort de s’arrêter à cela. Les idées, pertinentes, se mettent en ordre d’elles-mêmes.

En refermant l’ouvrage, je me dis que l’homme devient l’esclave de ses propres créations.

Le livre : Guillaume Pitron, L’Enfer numérique, Éd. Les Liens qui libèrent, 2021, 346 pages, 21 €.       

Flaubert et Tourguénieff

Une correspondance lue par Nicolas Saudray
Octobre 2021

Disons-le d’emblée : cette correspondance n’a pas l’ampleur et l’intensité de celle que le même Flaubert a entretenue avec George Sand, et qui est l’un des monuments de notre littérature. Mais elle renferme bien des pépites.

Les deux écrivains se sont rencontrés en 1863 aux dîners Magny, ces rencontres parisiennes où chacun paye sa part. Flaubert a 42 ans, et Tourguénieff, 45. Le premier a été rendu célèbre par Madame Bovary. Le second est assez oublié aujourd’hui, car il n’a pas les prétentions philosophiques de Tolstoï et de Dostoïevsky. Mais à l’époque, il est aussi connu qu’eux – non sans raisons, me semble-t-il.

Déjà, ils commencent à se sentir vieux, l’un et l’autre. Tourguénieff est un bon géant. Flaubert vire à la misanthropie. Malgré leur dissemblance, les deux auteurs sont très vite liés par l’estime et l’amitié. Mon vieux chéri, écrit Gustave – en tout bien tout honneur. De telles relations ne sont pas très fréquentes entre écrivains ou artistes, car des questions d’ego ont vite fait de les embrouiller.

Tourguénieff voyage : Russie, Angleterre, Baden-Baden que les Français appellent encore Bade, et Bougival, où sa bonne amie de quarante ans la cantatrice et compositrice Pauline Viardot vit en famille. Flaubert le casanier se limite le plus souvent à une oscillation entre son ermitage de Croisset près de Rouen, et Paris où il revoit ses relations littéraires et artistiques. Sans cesse, il supplie son confrère russe de lui rendre visite en sa retraite normande. Et parfois, le Russe vient. En remerciement, le Normand lui envoie une barrique de cidre.

Des soucis de santé perturbent ce ballet. Tourguénieff, si solide en apparence, est torturé par des crises de goutte. Flaubert continue de couver son épilepsie, dont il ne parle jamais de manière ouverte.

Le lecteur d’aujourd’hui note avec mélancolie la place que la langue française occupe alors en Europe. Tourguénieff l’écrit comme si c’était sa langue maternelle (tout en l’entrelardant de citations latines, si éloignées de son héritage slave !). Les grands critiques littéraires de Berlin attendent avec impatience les publications de Flaubert, en français, et en rendent compte à leurs lecteurs avant même qu’elles n’aient été traduites.

La guerre de 1870 dérange cruellement les certitudes du Normand, qui se voulait un  artiste au-dessus de la mêlée. Je suis devenu patriote. En voyant crever mon pays, je sens que je l’aimais. Tourguénieff compatit. Flaubert envisage d’écrire une comédie rosse sur l’évasion du maréchal Bazaine, accusé de trahison, mais, malheureusement pour nous, ne donne pas suite.

Vers la fin, les deux écrivains connaissent des ennuis d’argent. Flaubert se saigne aux quatre veines pour sauver de la faillite le mari de sa nièce, gros négociant en bois. Un exploit méritoire, de la part de ce célibataire grognon. Pour Tourguénieff, c’est moins grave, mais quand même sensible : il a été volé par son intendant, en Russie. Du coup, les deux hommes deviennent attentifs  aux petits revenus que peut leur rapporter l’écriture. Tourguénieff traduit en russe l’un des Trois Contes et trouve une traductrice pour les deux autres.

C’est lui qui persuade Flaubert de postuler pour la place de conservateur de la Bibliothèque Mazarine, dont le titulaire est gravement malade. C’est lui encore qui demande à ce sujet une audience à Gambetta, alors en position dominante à la Chambre des députés. L’entrevue donne lieu de la part du Russe à une jolie caricature : Le dictateur arrive à pas délibérés. Jamais je n’ai vu de chiens savants dansant devant leur maître pareils aux ministres et sénateurs qui l’entourent. Flaubert se console aisément de l’échec.

Mais il est comme écrasé par la rédaction de Bouvard  et Pécuchet –  cette épopée de la bêtise, comme le dira plus tard Raymond Queneau – dont il pressent qu’il ne l’achèvera jamais.

En  novembre 1979, Flaubert se permet d’écrire : Je ne voudrais pas crever avant d’avoir déversé encore quelques pots de merde sur la tête de mes semblables.

Il meurt en mai 1880. Tourguénieff suit trois ans et demi plus tard. Ainsi prend fin une belle amitié. Mais pour nous, elle brille encore.


Le livre
 : Gustave Flaubert, Ivan Tourgueniev, Je n’ai pas les nerfs assez robustes pour vivre dans ce monde-là, Correspondance, Éd. Le Passeur, Poche, 8,50 € (très bon rapport qualité-prix)    

Nucléaire : un livre salutaire de Pierre Audigier

Lu par Nicolas Saudray
Octobre 2021

 

Voilà un livre qui arrive à point. Une déclaration ministérielle vient d’annoncer, sous toutes réserves, que le lancement du programme de six réacteurs, envisagé pour 2023 seulement, serait peut-être avancé d’environ un an. Puisse cet ouvrage conforter nos dirigeants dans cette bonne intention.

Ingénieur général des Mines (h), ancien chef de la mission scientifique de l’ambassade de France à Washington, ancien conseiller de l’Union européenne en matière d’énergie, Pierre Audigier était particulièrement placé pour effectuer un diagnostic du nucléaire. Il le réalise ici pour la France, à la lumière d’exemples étrangers.

L’auteur commence par rappeler la genèse du parc nucléaire français, dont l’objectif principal était de limiter, pour notre pays, l’incidence d’une éventuelle pénurie d’hydrocarbures. Curieusement, nous sommes ramenés aujourd’hui à cette situation : la pénurie de gaz vient, par contagion, de faire flamber les cours de l’électricité.

Or notre nucléaire est menacé, sinon d’un abandon, du moins d’un recroquevillement. Les deux réacteurs de Fessenheim ont été fermés, alors qu’ils pouvaient aisément fonctionner vingt ans de plus ; d’où pour EDF, sur cette durée, une perte de recettes de 16 milliards. Et ce n’est qu’un début. La programmation pluriannuelle pour l’énergie (PPE), suite d’une loi purement politique de 2019, prévoit la clôture prématurée de douze autres réacteurs, d’ici à 2035. Les Verts comptent bien qu’on ne s’en tiendra pas là.

Cette hostilité au nucléaire est essentiellement fondée sur la crainte que ses accidents inspirent au public. Pierre Audigier met les choses au point. L’incident de Three Mile Island, aux États-Unis (1979) ne s’est soldé par aucun dégât humain ou environnemental. Celui de Tchernobyl (1986) résultait d’une technique beaucoup plus sommaire que la nôtre, et les 3500 cancers de la thyroïde qu’il a causés auraient  pu être en grande partie évités par une distribution d’iode. L’incident de Fukushima (2011) relevait d’un grave négligence, car une vague de vingt mètres de haut avait été observée en 1885 dans cette région, et celle qui a inondé les installations ne mesurait que quatorze mètres. Nous sommes dans une très large mesure à l’abri de telles péripéties, car notre Autorité de Sûreté Nucléaire passe, avec l’américaine, pour la meilleure du monde, et est sans doute la plus exigeante.

La majeure partie du public croit aussi que les nuages dégagés par les centrales nucléaires sont porteurs de carbone, alors qu’il s’agit d’une innocente vapeur d’eau. Les hommes politiques n’ont rien fait pour dissiper ce mythe, alors que c’est pourtant leur rôle.

Quant au traitement des déchets nucléaires, notre auteur montre qu’il  trouvé, avec le projet Cigéo de Bure (Meuse), une solution raisonnable et sûre.

Face aux craintes largement imaginaires, Pierre Audigier aligne les avantages du nucléaire :

     ¤ une production régulière et pilotable, s’opposant à l’intermittence de l’éolien et du photovoltaïque ;

      ¤ une longue durée des installations, jusqu’à 80 ans d’après l’exemple américain, alors que les éoliennes ne fonctionnent guère plus de 20 ans ;

     ¤ en conséquence, un coût marginal modéré : seulement 33 € le mégawatt-heure pour les réacteurs en place, alors que pour l’éolien terrestre, il atteint dans les meilleurs cas 60 €, auxquels il faut ajouter le coût très élevé du réseau à mettre en place et d’une force de secours (gazière) destinée à pallier l’intermittence ;

     ¤ l’emploi de 220 000 personnes en France, alors que dans le cas des renouvelables, l’emploi se situe principalement hors de France.

Le public n’a pas encore pris pleinement conscience de cette balance des avantages et des défauts, si favorable au nucléaire. Selon un sondage sur un millier de personnes publié le 30 septembre par le Figaro (juste avant la parution du livre), 51% seulement des sondés ont une « vision positive » de cette énergie, alors que 63 % déclarent avoir une « vision positive » de l’éolien – lequel ne présente pourtant, dans le cas de la France, que des inconvénients. Il reste donc beaucoup de chemin à faire dans les esprits. L’ouvrage de Pierre Audigier y contribuera.

Quel peut être l’avenir du nucléaire dans notre pays ? Flamanville III a pris un retard considérable, en raison notamment d’un manque de soudeurs assez qualifiés ; ce qui révèle une défaillance de notre système de formation. Mais les deux EPR chinois, dont la technique est similaire, ont été mis en place dans des conditions bien meilleures. L’espoir nous est donc permis pour les six nouveaux réacteurs envisagés.

En revanche, Pierre Audigier doute que les petits réacteurs modulaires, en cours de mise au point dans divers pays, et tout récemment célébrés par le discours officiel français, puissent couvrir une part importante de nos besoins. Ce seront plutôt, si tout va bien, des articles d’exportation.

Au niveau mondial, le nucléaire est loin de connaître un déclin : 53  réacteurs sont en construction, dans 19 pays. Dès lors, le contre-exemple allemand ne doit pas nous paralyser. Selon une décision prise sur l’initiative d’Angela Merkel, nos voisins d’outre-Rhin doivent fermer leurs derniers réacteurs en 2022, ce qui les mettra dans la dépendance d’un gaz russe et polluant, acheminé par la conduite Nordstream 2. Mais peut-être l’échéance de 2022 devra-t-elle être différée, si l’actuelle flambée des prix de l’électricité persiste.

Dans ce contexte, les discussions européennes en cours présentent un intérêt majeur. Il s’agit de la « taxonomie », c’est-à-dire de l’établissement d’une liste de sources d’énergie réputées saines et durables. Un groupe de pays emmené par l’Allemagne entend exclure le nucléaire, en raison de ses déchets. Il plaide en revanche pour une inscription « transitoire » du gaz polluant sur la liste. Résultat,  dès maintenant : le produit des « obligations vertes » émises par l’Union peut financer les centrales à gaz, mais non le nucléaire. Si, en fin de compte, celui-ci était rejeté de la liste des « durables », il ne serait pas interdit, mais son financement deviendrait difficile, car les banques et autres institutions financières qui voudraient y participer risqueraient d’être stigmatisées. Pierre Audigier ajoute que, le courant éolien et photovoltaïque étant par hypothèse prioritaire sur le réseau, les centrales nucléaires seraient condamnées à de fréquents arrêts, et la rentabilité espérée des plus nouvelles d’entre elles plongerait.

Dans un avenir un peu moins proche, l’avenir du nucléaire semble appartenir à la « quatrième génération », c’est-à-dire aux réacteurs à neutrons rapides, qui créent plus de combustible qu’ils n’en consomment. La France a manqué ce train deux fois : la première en 1997, par l’abandon du projet Superphénix ; la deuxième en 2019, par le gel du projet Astrid, pour lequel huit cent millions avaient déjà été dépensés. Elle sera trop heureuse, le moment venu, d’emprunter cette technique à d’autres, moyennant redevances.

L’électricité sera de plus en plus au centre de notre économie et de notre vie quotidienne. L’avenir du nucléaire est donc aussi le nôtre.

Le livre : Pierre Audigier, Nucléaire – La Grande méprise des antinucléaires. Collection Alerte, Éditions Hugo Doc. 160 pages, 9,95 €.       

Immigration : le grand débat

Par Jacques Darmon
Septembre 2021

 

1)      Ce texte est long, très long, trop long. La brièveté est une qualité. Sauf quand elle se confond avec la superficialité et la légèreté. Le sujet l’interdit.

2)      Le sujet a été et sera abordé par des centaines de bons esprits qui ont déjà formulé des milliers d’observations et de suggestions. Ce texte ne prétend donc pas à l’originalité. Il s’efforce de mettre en ordre des réflexions souvent dispersées et surtout d’articuler des propositions concrètes d’actions.

3)      Ce sujet de l’immigration est explosif, au sens propre et au sens figuré. Chacun l’aborde avec ses propres références, son expérience, ses valeurs, peut-être même sa religion. Je ne prétends donc pas vous proposer une analyse convaincante. J’ai écrit ce texte pour moi-même. Pour savoir où je me situe. Pour m’assurer de la cohérence de mes réactions devant les nouvelles informations qui nous parviennent chaque jour. Pour cesser de m’indigner inutilement. Pour continuer à espérer également.

Sommaire

Immigration : le grand débat 1

I-      Pourquoi un problème ?. 2

1-Le passé : intégration et assimilation. 2

2-Le présent : immigration accélérée et reflux de l’assimilation, montée du séparatisme  3

2-1) L’immigration n’est plus un phénomène marginal 3

2-2) Les immigrés et les descendants d’immigrés changent d’attitude : 5

II – Quelle attitude face à l’immigration ?. 7

1-          Les deux erreurs : 7

1-1 Les « migrations de remplacement ». 7

1-2 Le mirage du « zéro immigration ». 8

2-Réguler l’immigration : Vers une immigration choisie. 9

2-1 Instaurer des quotas d’immigration économique par pays et par qualification. 9

2-2 Corriger les dérives du droit d’asile. 9

2-3 Limiter le regroupement familial : 10

2-4 Limiter le droit du sol 11

2-5 Le cas des mineurs isolés. 11

2-6 Lutter contre l’immigration illégale. 12

III – Quelles solutions pour les immigrés ?. 13

1-Quels buts visés ?. 13

1-1 Des fausses pistes. 13

1-2 Le vrai choix : assimilation ou intégration. 14

2-Des exigences face aux immigrés. 16

2-1 Rompre le lien entre terrorisme et immigration musulmane. 16

2-2 Lutter contre le séparatisme. 17

2-3 Rompre le lien entre immigration et délinquance : 17

2-4 Mobiliser l’opinion musulmane. 19

3-des obligations pour la France, pays d’accueil ?. 19

3-1 Accepter le communautarisme. 19

3-2 Une conception libérale de la laïcité. 20

3-3 L’école, une voie privilégiée pour l’intégration. 20

3-4 La discrimination positive. 21

3-5 Faciliter l’intégration par le travail 22

3-6 Poursuivre la lutte contre les discriminations. 22

Conclusion : Toutes ces mesures sont soumises à deux préalables exogènes : 22

4-1 Retrouver les chemines de la croissance. 22

4-2 Restaurer l’attractivité de la civilisation française. 23

L’immigration, la place des immigrés sont au centre du débat politique français. Trop souvent, les opinions exprimées, parfois violemment, sont des réactions affectives répondant à des idées a priori sommaires. Pourtant l’importance politique de cette question mérite une analyse rationnelle reposant sur une information objective.

I-Pourquoi un problème ?

La réflexion doit partir d’une première constatation : l’immigration n’a pas toujours été un sujet de conflit politique ; ce sont des évènements relativement récents qui ont porté ce sujet au premier rang de l’actualité.

 1-Le passé : intégration et assimilation

La France a toujours été un pays d’immigration. Sans remonter à la préhistoire et à l’arrivée de l’homo sapiens sapiens, les Romains, les Francs, les Wisigoths, les Alains, les Burgondes et bien d’autres ont précédé la naissance de la nation française. Les Bretons, les Provençaux, les Savoyards… les ont rejoints. Puis sont venues des vagues de pays plus lointains mais toujours européens : des Italiens, des Espagnols, des Portugais, des peuples d’Europe de l’est (Polonais …), des Russes (blancs ou rouges déstalinisés) …

Tous ces nouveaux venus se sont assimilés (parfois en conservant des liens très forts avec leur pays d’origine) : ils se considéraient comme français ; ils adoptaient le mode de vie français et s’en réclamaient.

La décolonisation a provoqué de nouvelles vagues d’immigration venues de l’ancienne Indochine, d’Afrique subsaharienne, du Maghreb.

La question de l’immigration a peu à peu changé de nature.

Jusqu’en 1980 environ, les vagues d’immigrés se sont progressivement intégrées. Certes, des différences subsistaient : différence d’origine ethnique, différence de religion (essentiellement l’islam). Certes, des immigrés faisaient état de réactions racistes, de discrimination à l’emploi, au logement… Mais dans l’ensemble, leur intégration à la communauté française (une fois les troubles liés à la guerre d’Algérie éteints) se passait convenablement. Les cas de conflits n’étaient pas rares, mais n’avaient pas un caractère systémique[1]. Les immigrés souhaitaient s’intégrer ; les « Français de souche », dans leur majorité ne le refusaient pas. L’État prônait ouvertement une politique d’assimilation, avec un certain succès. D’ailleurs, une minorité significative acceptait cette assimilation. On trouvait ainsi (en très petit nombre, il est vrai) des personnes issues de l’immigration ou des fils d’immigrés à l’Académie Française, à l’Assemblée nationale, à l’École Normale supérieure, dans les universités, dans les grandes entreprises, dans le milieu culturel et médiatique…

Jusqu’en 1980, la question de l’immigration n’était certainement pas totalement réglée, mais elle ne paraissait pas insoluble. L’État, les citoyens, les immigrés eux-mêmes pensaient qu’un effort supplémentaire de solidarité devait, à moyen terme, lever les dernières difficultés. Lorsqu’en 1975, le président Giscard d’Estaing, dans un geste humanitaire, a décidé de favoriser le regroupement familial, ni lui, ni l’opinion publique n’y ont aperçu un risque ou un inconvénient.

2-Le présent : immigration accélérée et reflux de l’assimilation, montée du séparatisme

Cette période, relativement paisible, a pris fin : l’immigration est devenue un double sujet d’affrontement, entre Français et immigrés mais aussi entre citoyens français.

Ce changement radical est d’autant plus difficile à maitriser que les causes en sont multiples : amplification de l’immigration, modification de l’attitude des immigrés, réaction de l’opinion française.

2-1 L’immigration n’est plus un phénomène marginal

Jusqu’à la fin des années 1970, le flux d’immigrés était constant et relativement faible. Compte tenu de l’intégration progressive des anciens immigrés, le nombre de ceux qui n’avaient pas encore accepté et assimilé les règles de vie de la nation française était faible et pratiquement constant.

Aujourd’hui, la part de la population française qui a des liens directs avec l’immigration ne cesse de croître (source : INSEE) :

En 2019, 6,7 millions d’immigrés[2] (nés étrangers à l’étranger) vivent en France, soit     9,9 % de la population totale[3] (37 % d’entre eux, soit 2,5 millions, ont acquis la nationalité française).

A la même date, le nombre d’enfants nés en France ayant au moins un parent immigré (donc non compris dans le nombre d’immigrés) s’élève à 7,3 millions.

Il y a donc en France près de 14 millions de personnes (20%) qui ont un lien direct avec l’immigration[4].

25% des enfants qui naissent en France ont au moins un parent immigré.

Jamais, dans l’histoire de France, le nombre d’immigrés n’a atteint de tels chiffres sur une longue période.

 

Or le flux annuel ne faiblit pas.

Les titres de séjour officiellement accordés s’élèvent en 2019 à 277 320 [5].

À ceux-ci s’ajoutent les bénéficiaires du droit d’asile qui sont en forte augmentation : un doublement des demandes ces cinq dernières années. La France est devenu le pays d’Europe le plus « attrayant » en 2019, avec 154 620 demandes enregistrées contre environ 120 000 en Allemagne. 38,2 % de ces procédures ont abouti à une décision positive (reconnaissance du statut de réfugié ou protection subsidiaire).

Au-delà de ces bénéficiaires de procédures légales, un aspect essentiel de la question d’immigration est la présence sur le territoire français d’immigrés « illégaux ».

Environ 900 000 étrangers séjourneraient illégalement sur le territoire français, selon Patrick Stefanini – ancien secrétaire général du ministère de l’Immigration. Beaucoup sont entrés en France sans demander de titre de séjour ou sans déposer de demande d’asile, souvent victimes d’un véritable trafic d’êtres humains.

Mais l’arrivée illégale « ferme » ne représente sans doute pas la majorité des situations de présence clandestine en France. Celles-ci résultent plus souvent du détournement de procédures légales d’immigration : à l’expiration de leur statut régulier provisoire, des candidats à l’immigration se maintiennent indûment sur le territoire national.

Si la majeure partie des demandes d’asile sont formellement rejetées, seules 15% des mesures d’éloignement étaient exécutées en 2018, d’où un stock de « déboutés » qui restent sur le territoire.

Le même constat peut être fait pour les titres d’immigration à court-terme, qui permettent de se rendre en France puis d’y rester illégalement à expiration du séjour autorisé. C’est notamment le cas des visas de tourisme et des visas étudiants.

L’entrée et/ou le maintien sur le territoire national de ressortissants étrangers sans titre de séjour adéquat constitue un « angle mort » récurrent des politiques migratoires

Un indicateur permet de mesurer ce phénomène : le nombre des bénéficiaires de l’aide médicale d’État (AME), qui assure aux étrangers en situation irrégulière un accès gratuit aux soins. Depuis la création de l’AME en 2001, le volume de ses bénéficiaires a augmenté à un rythme de 6% par an en moyenne : ils étaient 139 000 durant sa première année d’existence, contre 311 000 en 2018, soit une hausse de 128%. Cet instrument de mesure sous-estime fortement le nombre de clandestins présents sur le territoire, car tous n’utilisent pas ce droit qui leur est ouvert.

2-2 Les immigrés et les descendants d’immigrés changent d’attitude

Plus récemment, un changement fondamental est intervenu : si une minorité d’immigrés continue de souhaiter une assimilation à la société française traditionnelle et donc adopte les mœurs de cette société, la majorité se tourne aujourd’hui vers l’intégration, c’est-à-dire accepte les lois françaises tout en souhaitant conserver les traditions propres à son pays d’origine. Mais surtout, fait nouveau, une forte minorité s’oppose à la fois à l’assimilation et à l’intégration, faisant ainsi naître un risque de séparatisme. Enfin, une minorité de cette minorité se déclare en conflit avec la civilisation française (ou européenne ou chrétienne) et s’affirme prête à agresser ses représentants (police, pompiers, enseignants…) et ses représentations (drapeau, Marseillaise, Élysée…).

Plusieurs universitaires ou commentateurs attribuent cette évolution aux conditions difficiles rencontrées par ces personnes : chômage, discriminations, voire violences policières… Le sentiment d’être rejeté par la société française provoquerait en retour un refus de s’intégrer dans cette communauté hostile.

Ces facteurs économiques et sociaux ne doivent pas être écartés mais, dans cette évolution, le facteur religieux joue un rôle essentiel.

Environ 75 % des immigrés viennent d’Afrique et du Moyen-Orient. Très majoritairement, ils sont de confession musulmane.

L’islam a toujours montré une réticence particulière à l’assimilation dans un pays qui n’est pas musulman. Le Coran est un texte religieux ; c’est également un code civil. Il définit les règles de la société musulmane. La tradition affirme le destin de la religion musulmane de devenir la religion de tous les peuples (Dar-al-Islam).

Longtemps, ces caractéristiques peu œcuméniques n’ont pas empêché de nombreuses familles musulmanes de vivre en paix en France, pays du Dar-El-Harb.

Récemment, le contexte a changé : ce changement a deux faces qui sont liées.

On voit apparaître chez un nombre significatif de musulmans une conception « salafiste » de la religion. L’islam est professé en suivant une lecture rigide (extrême) des textes.  Les prescriptions de la Charia, qui étaient presqu’ignorées antérieurement, deviennent très présentes.

Simultanément apparaît un « islam politique » c’est-à-dire un courant très actif qui prétend, à l’intérieur du territoire national, imposer un mode de vie propre aux musulmans et, à l’extérieur, défendre une politique internationale proche de certains pays musulmans d’émigration (Maroc, Algérie, Turquie…).

Ces évolutions religieuses s’accompagnent d’une évolution sociale au sein de la population des immigrés intégrés : la mentalité des nouvelles générations change. Loin de chercher à surmonter les incontestables difficultés qu’elles rencontrent, elles s’enferment dans une attitude de refus et se replient dans un environnement communautaire.

Cette attitude est parfois renforcée et soutenue par des partis politiques et des associations qui ont fait du désespoir de ces immigrés (ou fils d’immigrés) leur fonds de commerce… avec l’espoir de nouveaux électeurs.

3) Face à ces transformations, la société française est troublée

 

Une inquiétude se manifeste de plus en plus vigoureusement. Dans la société française, l’immigration devient un sujet majeur d’affrontements politiques.

*La montée de l’insécurité est inévitablement liée à l’immigration.

Bien évidemment, parce que des attentats sont commis très officiellement au nom d’Allah et de l’islamisme.

Mais aussi parce que de nombreux faits divers (mais pas tous bien évidemment !) sont commis par des personnes (françaises ou étrangères) directement liées à l’immigration (immigrés ou enfants d’immigrés).

*La concentration d’une population issue de l’immigration (immigrés et enfants d’immigrés[6]) dans certains quartiers se traduit par un changement brutal d’environnement qui bouscule les habitants plus anciens et incite certains d’entre eux à déménager, dans un processus cumulatif.

*Simultanément, l’attitude séparatiste de certains immigrés ou enfants d’immigrés qui rejettent les signes d’appartenance à la société française encourage les revendications identitaires de ceux qui affirment craindre un « grand remplacement », c’est-à-dire l’effacement des mœurs et des coutumes de la France traditionnelle[7].

Alors que le processus de mondialisation et l’homogénéisation des cultures qui en résulte aurait dû faciliter une approche multiculturelle, on voit bien au contraire s’affirmer des réflexes identitaires. S’agit-il d’un phénomène significatif ou d’une lutte de retardement condamnée à terme ? L’avenir le dira.

Aujourd’hui, cette évolution est source de tensions. Mais les annonces catastrophiques de guerre civile sont exagérées car il existe des lueurs d’espoir.

-La plus importante : toutes les études montrent que les Français dans leur très grande majorité ne sont pas racistes. Ils sont ouverts aux étrangers ; ils soutiennent massivement les efforts de lutte contre les discriminations. Les minorités sont mieux protégées en France que dans tout autre pays.

Symétriquement, il faut constater que les musulmans présents en France, dans leur très grande majorité, ne sont pas hostiles à la France.

Certes, la pratique effective des rites religieux de l’islam par la population musulmane vivant en France est désormais très majoritaire (ce qu’elle n’était pas il y a trente ans). Mais, pour le plus grand nombre, le fait d’adopter des pratiques plus rigoureuses (qu’il s’agisse de la fréquentation des mosquées ou du port du voile), ne signifie pas nécessairement un refus de la France, de ses symboles, de ses mœurs.

Il faut donc également refuser l’angélisme de ceux qui veulent faire croire que le problème n’existe pas, et le catastrophisme de ceux qui suscitent la haine et la peur.

L’immigration pose des problèmes graves qui appellent des solutions urgentes, mais il faut tenter de les mettre en œuvre sans en faire un drame existentiel. C’est une question politique importante et difficile ; ce n’est pas une catastrophe nationale.

En fait, le débat porte sur deux questions différentes, qui sont intimement liées :

-Faut-il interdire, réguler ou encourager l’immigration ? Quelle attitude face aux mouvements migratoires ?

-Que proposer aux immigrés et aux enfants d’immigrés ? Quelle attitude face aux immigrés ?

II – Quelle attitude face à l’immigration ?

1-    Les deux erreurs :

Deux attitudes opposées, toutes deux illusoires, interdisent de rechercher une solution acceptable à la question de l’immigration.

1-1 Les « migrations de remplacement »

De nombreux experts et de nombreuses institutions affirment que la baisse de natalité des pays occidentaux et le vieillissement de la population[8] qui en résulte rendent nécessaire et souhaitable le maintien d’une forte immigration. L’accueil massif d’immigrés permettrait, sinon de reprendre une phase de croissance démographique, mais à tout le moins d’enrayer la baisse attendue.

C’est la position des experts de l’ONU[9] qui, dans un rapport diffusé en 2000, a lancé l’expression « migrations de remplacement ».

C’est la thèse de certains économistes, de partis politiques mais également de la Commission européenne qui diffuse des rapports officiels soutenant la justification économique de l’immigration et met en cause les États de l’Union qui refusent d’accueillir des migrants.

Mais les justifications économiques de l’immigration apparaissent aujourd’hui moins convaincantes.

Il est probable que les prochaines années ne verront pas une augmentation sensible des emplois offerts. La robotisation, l’effet de la mondialisation et de la désindustrialisation qui en résulte, les perspectives écologiques (les emplois verts seront loin de compenser les emplois détruits des industries polluantes !), même dans une hypothèse de croissance, se traduiront au mieux par une faible augmentation de la population active. Notamment, les emplois non qualifiés (ceux-là même qui sont accessibles à la plupart des immigrés) sont appelés à diminuer. Quantitativement, il n’y a pas nécessité de recourir à une immigration massive.

Dans une perspective de croissance faible, qui est pour la France (et sans doute pour l’Europe) l’hypothèse la plus probable pour les prochaines années, l’augmentation significative de la population entrainerait une baisse de niveau de vie[10], une difficulté croissante de logement et d’équipements, l’abandon des politiques de préservation des sols…et probablement l’échec des politiques de réduction des émissions de CO2.

Le remplacement du déficit des naissances par une immigration massive ajouterait à ces difficultés des tensions supplémentaires qui, en l’absence d’une politique (réussie) d’intégration, sont de nature à perturber profondément la société française.

 

Certains se placent, non sur le plan quantitatif, mais dans un souci d’équilibre du marché de l’emploi et du financement de la protection sociale.

L’apport des émigrés serait indispensable pour assurer les emplois dont les Français ne veulent pas. Mais si, en effet, il existe des emplois qui ne trouvent pas preneurs aujourd’hui, c’est que les salaires y sont trop bas : si ces rémunérations étaient plus élevées, les candidats ne manqueraient pas. En fait, l’entrée d’immigrés permet aux employeurs de ces secteurs de maintenir des salaires faibles : les syndicats ont raison de dire que l’immigration est au service du patronat !

Quant au raisonnement qui consiste à appeler à l’entrée d’immigrés jeunes pour, grâce à leur travail et leurs cotisations sociales, permettre à de vieux « citoyens de souche » de prendre jeunes une retraite confortable[11], il constitue une forme particulièrement déplaisante d’exploitation de la misère humaine.

Si l’immigration n’est pas une nécessité économique évidente pour la France, c’est un danger pour les pays d’émigration.

L’immigration se traduit par un appauvrissement des pays de départs. La conscience grandit sur le coût qui en résulte pour ces pays qui se trouvent privés à la fois de leurs élites les mieux formées et de leurs jeunes citoyens les plus actifs.

Dans ces conditions, l’immigration ne doit plus être considérée comme un objectif. Compte-tenu de son caractère inéluctable, c’est une contrainte à laquelle les pays d’accueil doivent faire face.

1-2 Le mirage du « zéro immigration »

Certains partis politiques, certains leaders politiques soutiennent l’objectif d’arrêter totalement l’immigration.

Certes, un flux continu (et éventuellement croissant) d’immigration aggrave les problèmes posés par les nouveaux arrivants (emploi, logement, écoles…). Le nombre sans cesse croissant d’immigrés non intégrés submerge tous les services publics chargés d’accueil (enseignement, justice, police…) et provoque des réactions hostiles qui rendent l’intégration plus difficile.

Néanmoins, il est illusoire de croire à la possibilité de suspendre toute immigration.

Le faible taux de croissance économique des pays à forte démographie (notamment en Afrique qui abritera probablement 2,5 milliards d’habitants en 2100 contre 800 millions aujourd’hui), la multiplication des troubles politiques et des conflits inter-ethnies ou internationaux dans l’environnement géographique de la France, notamment au Maghreb et particulièrement en Algérie et au Moyen-Orient , sans même évoquer les perspectives apocalyptiques -selon certains- du réchauffement climatique, tout concourt à accroître le nombre des candidats à l’immigration. L’Europe, et particulièrement en Europe les pays limitrophes de la méditerranée, sont les plus menacés.

Soumise à une pression croissante, la France, si elle souhaitait s’opposer totalement à ces mouvements migratoires, se trouverait doublement entravée : par son appartenance à l’Europe, par la priorité donnée aux « valeurs » dites de l’État de droit.

L’Europe est à la fois incapable à fermer ses frontières et peu disposée à le faire (à Bruxelles, on recule d’horreur devant ce que certains appellent « une Europe-forteresse » !). La preuve : la décision du Parlement européen de réduire les crédits budgétaires de Frontex, « coupable » de refouler trop énergiquement les migrants illégaux !

Les pays européens dont la France ont d’ailleurs signé en 2018 le pacte de Marrakech qui reconnaît explicitement que « les migrations sont facteur de prospérité et de d’innovation » et que les pays « s’engagent à faciliter et à garantir des migrations ordonnées et régulières ».

Plus encore, la France et l’Europe s’affirment guidées par des « valeurs » qui leur interdisent de fermer les yeux sur ces demandes de populations affamées ou menacées. S’il est clair que la France ne peut « accueillir toute la misère du monde », en revanche il est illusoire et moralement inacceptable de ne pas tendre la main à ceux qui ont besoin de notre aide.

Enfin, en application de ces « valeurs », des contraintes juridiques sévères encadrent l’action des gouvernements : la Cour de justice de l’Union Européenne, la Cour européenne des droits de l’homme, le Conseil constitutionnel, la Cour de cassation et le Conseil d’Etat multiplient, parfois superposent, des décisions qui limitent drastiquement la possibilité de lutter contre l’immigration illégale.

2-Réguler l’immigration : Vers une immigration choisie

Bien plus qu’un arrêt de l’immigration, ce qu’il faut rechercher, c’est le principe d’une immigration choisie. Alors qu’aujourd’hui, ce sont les migrants qui décident d’entrer en France, sans que le pays puisse efficacement s’y opposer, il faut se tourner vers une politique dans laquelle c’est la France qui choisit ceux qu’elle veut accueillir, selon ses propres critères.

Plusieurs mesures répondraient à cet objectif.

2-1 Instaurer des quotas d’immigration économique par pays et par qualification

Beaucoup de pays dans le monde ont mis en place des quotas d’immigration économique. : Etats-Unis[12] (depuis 1921), Canada, Nouvelle-Zélande, Australie, Royaume-Uni et 7 pays membres de l’Union Européenne : Autriche, Belgique, Estonie, Hongrie, Irlande, Portugal, Slovaquie.

L’instauration de quotas, non seulement constitue une limitation quantitative, mais permet à la nation d’accueil de choisir les pays d’origine des migrants et leur profil professionnel.

Comme dans plusieurs pays européens, la délivrance de visas long séjour doit être subordonnée à la maîtrise de la langue.

2-2 Corriger les dérives du droit d’asile

Le droit d’asile fait partie des principes de la République, mais sa signification a malheureusement dérapé. Il est urgent et nécessaire de maitriser ce phénomène.

Le droit d’asile, tel qu’il figure dans le préambule de la Constitution de 1946 auquel fait référence le préambule de la Constitution de 1958, donne une définition limitative du droit d’asile : « Tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur le territoire de la République ».

La Constitution de 1958, en son article 53-1, dit que … « les autorités publiques ont toujours le droit de donner asile à un étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour tout autre motif ».

Le droit d’asile a été étendu à tout réfugié dont la vie ou la liberté est menacée (Convention de Genève du 28 juillet 1951). D’abord compris comme une menace physique (par exemple une zone de conflits), cette menace a été étendue aux risques économiques (famine, disette…) et bientôt aux risques écologiques (inondations, sécheresse,) ou même climatiques.

Il ne peut être question de remettre en cause le droit d’asile qui repose à la fois sur des exigences morales, des dispositions constitutionnelles et des conventions internationales. Mais il faut en corriger les dérives.

*Refuser systématiquement les demandeurs de pays considérés comme sûrs.

Il faut revoir la définition des pays sûrs : la Cour de Justice de l’Union Européenne considère que ne sont pas sûrs les pays qui ne garantissent pas un déroulement de la procédure judiciaire aussi protecteur des droits de la défense que les procédures des pays européens, autant dire la quasi-totalité des autres pays du monde [13]!

* Expulser les déboutés du droit d’asile

Sur 150 000 demandeurs d’asile, environ 60 % sont déboutés et donc font l’objet d’une OQTF (obligation de quitter le territoire français), mais 20 000 d’entre eux seulement (20%) sont expulsés ; les autres, soit près de 70 000 personnes, restent en France et deviennent des immigrés illégaux.

Le gouvernement français affiche sa détermination d’expulser la totalité de ces déboutés. L’expérience montre que ces personnes « disparaissent dans la nature » après leur échec et qu’il est alors difficile de les retrouver et encore plus de les appréhender.

Pour éviter les procédures longues et les risques « d’évaporation », il est indispensable de prévoir une expulsion immédiate le jour de la décision de rejet.

*Prévoir le retour des réfugiés

Le droit d’asile est lié aux risques que courent les demandeurs pour leur vie ou leur liberté. Dès lors que ces risques ont disparu, il n’y pas de raison de leur permettre de rester sur le territoire français : il faut les renvoyer dans leur pays. C’est ce que fait aujourd’hui le gouvernement social-démocrate du Danemark qui renvoie ses réfugiés en Syrie ou au Rwanda. Dès lors que les conflits ont cessé, l’asile n’est plus un droit.

*Faire instruire les demandes d’asile dans les pays de départ

Plus radicale est la proposition de faire instruire les demandes d’asile dans les pays de départ (donc avant l’entrée sur le territoire français). Impraticable dans les pays qui sont en état de guerre, cette solution pourrait être adoptée dans tous les pays où les services de l’ambassade de France (ou des consulats) fonctionnent normalement.

2-3 Limiter le regroupement familial :

Le regroupement familial, qui permet à un étranger en situation régulière de faire venir sur le territoire national son conjoint et ses enfants, a été mis en place par un décret du 29 avril 1976. Le Conseil d’Etat, en 1978, a consacré « le droit de mener une vie familiale normale »[14].

Une limitation consisterait à imposer un délai d’au moins deux ans (et non de 18 mois) avant de pouvoir en faire état (c’est ce délai de deux ans qui est prévu par la Directive européenne du 22 septembre 2003, laquelle prévoit même que le délai peut être porté à 3 ans !).

A noter qu’il existe une procédure parallèle dite de réunification familiale qui bénéficie aux réfugiés (les majeurs peuvent faire venir conjoints et enfants ; les mineurs peuvent faire venir leurs ascendants et leurs frères et sœurs) mais qui écarte toute condition de délai de séjour, de ressources ou de logement. Pourquoi ne pas aligner les deux procédures et rétablir les conditions de séjour et de ressources ?

2-4 Limiter le droit du sol

  1. a) Le droit du sol, qui donne la nationalité française à tout enfant né en France, fait partie des principes républicains auxquels la grande majorité des Français est attachée.

Un enfant né en France acquiert automatiquement la nationalité de plein droit à la date de la majorité[15] sous réserve de résider en France depuis au moins 5 ans. Il est vraiment regrettable que la déclaration de la manifestation de volonté ait été supprimée en 1998[16] : cette manifestation était un premier symbole d’intégration.

La question a été posée de supprimer cette automaticité pour les enfants d’étrangers en situation irrégulière. Une telle disposition a toujours été rejetée.

Cependant la situation du département de Mayotte (où 48% des habitants sont étrangers et où la pression de l’immigration illégale est très forte) est si exceptionnelle qu’elle a justifié des mesures particulières : l’enfant né à Mayotte n’obtient la nationalité française que si un des parents, à la naissance, est présent sur le territoire depuis de plus de 3 mois. Il s’agit d’éviter que des mères étrangères viennent accoucher sur l’île !

Il serait souhaitable de porter ce délai à 6 mois et de le généraliser à tout le territoire français.

  1. b) Le conjoint étranger d’un Français, sous réserve d’une durée du mariage de 2 ans (3 ans quand le couple réside depuis moins de 1 an) peut souscrire une déclaration acquisitive de nationalité.

Même si la loi du 26 novembre 2003 a prévu que le « mariage » devait être « une communauté affective et matérielle », les « mariages blancs » pour obtenir la nationalité française ne sont pas rares. L’énergie des préfectures et de la justice pour dépister ces mariages blancs est variable d’un département à l’autre.

2-5 Le cas des mineurs isolés

Les mineurs isolés (en langage administratif, les mineurs non accompagnés : MNA) qui entrent en France font à juste titre l’objet d’une protection particulière : ils ne peuvent être expulsés et sont pris en charge par l’aide sociale à l’enfance, gérée par les départements.  Cette protection ne suffit pas à les mettre à l’abri des groupes mafieux qui les exploitent : 10% d’entre eux sont condamnés pour des délits[17].

Le nombre de ces MNA est passé de 2 500 en 2004 à 31 009 au 31 décembre 2019[18].

Une proportion significative d’entre eux sont de « faux mineurs isolés » : ces adultes qui feignent d’être mineurs bénéficient d’une protection qui interdit leur expulsion et leur donne automatiquement droit à toutes les prestations de solidarité nationale. De plus, installés sur le territoire national, ils ont la possibilité de faire appel aux dispositions de la « réunification nationale » pour faire venir leurs parents et ascendants !

Le contrôle de l’âge de ces mineurs isolés (notamment par des tests osseux et l’utilisation du fichier biométrique national) devrait être obligatoire et systématique avant de bénéficier de la protection de la loi.

2-6 Lutter contre l’immigration illégale

La lutte contre l’immigration illégale est la condition nécessaire d’une politique d’immigration choisie mais elle dépend de façon significative de deux contraintes qui échappent au gouvernement français : le fonctionnement du traité de Schengen, les règles de droit des juridictions européennes et françaises.

2-6-1 Réviser Schengen

Le traité de Schengen (qui concerne 26 pays dont 22 membres de l’Union européenne) permet à un candidat à l’immigration de pénétrer sur le territoire des pays membres par la plus perméable de ses frontières extérieures, puis de se déplacer librement à l’intérieur de ce territoire ; c’est en quelque sorte le privilège du maillon le plus faible. Ces règles laissent désarmés tous les pays qui souhaitent contrôler l’immigration ; elle encourage les pays qui gardent une frontière extérieure de l’Union à laisser partir au plus vite les migrants qui ont pénétré sur leur territoire.

La pandémie de Covid-19 a conduit tous les pays de l’espace de Schengen à fermer leurs frontières, mais l’Europe est incapable de freiner l’arrivée de centaines de milliers d’immigrés illégaux !

La renégociation de ce traité est une priorité.

2-6-2 Durcir les règles concernant les immigrés illégaux

Ceux qu’on appelle les « sans-papiers » sont en fait des immigrés entrés illégalement en France.

Le fait d’entrer illégalement sur le territoire national doit être qualifié de délit, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui en France (en Grande-Bretagne, ce délit est puni de 4 mois de prison ferme, prochainement portés à 6 mois !).

Il faut cesser les régularisations conditionnelles. La régularisation d’immigrés illégaux (aujourd’hui 12% des titres de séjour accordés soit 30 000 par an) doit devenir exceptionnelle pour des motifs d’intérêt public.

Il faut porter le délai de rétention administrative à 6 mois, comme en Allemagne.

Il faut renforcer les contrôles sur les fraudes à la Carte Vitale[19].

Bien évidemment, la question principale est celle de l’expulsion des immigrés illégaux frappés d’un OQTF (obligation de quitter le territoire français). L’accord des pays d’origine est nécessaire ; il est souvent difficile à obtenir. La France doit utiliser les moyens dont elle dispose : subordonner l’octroi de l’aide publique et l’octroi de visas à cet accord.

2-6-3 Modifier les règles de droit européennes et françaises

Les règles de droit, telles que les interprètent les différentes et nombreuses[20] juridictions compétentes, constituent des obstacles très sérieux à l’application d’une politique de contrôle de l’immigration. Fondées essentiellement sur la protection du droit des individus (en l’occurrence les migrants), elles ont pour effet de laisser désarmés les pays devant l’immigration illégale.

Ainsi, le Conseil constitutionnel a inventé (décision du 6 juillet 2018) un « principe de fraternité » au nom duquel un citoyen peut, au mépris des lois en vigueur, aider un migrant à pénétrer sur le sol français et à se dérober aux recherches de la police. Tandis que la Cour de justice de l’UE interdit à la police d’intervenir au-delà de 20km à l’intérieur des terres : dès qu’un migrant a franchi cette distance, il ne peut être expulsé qu’après une procédure longue.

Une prise de conscience des institutions européennes serait nécessaire pour progresser sur ces deux sujets. Si cette évolution se faisait trop attendre, seul le vote par référendum de dispositions constitutionnelles permettrait de passer outre à ces réserves qui interdisent de maîtriser les flux d’immigration.

III – Quelles solutions pour les immigrés ?

Lorsque l’immigré se trouve sur le sol national en situation régulière, la question est de savoir quel accueil lui réserve la communauté nationale et quelles sont les obligations que cette communauté nationale entend lui demander en retour.

Face à ce choix, il est vain de distinguer immigrés ou enfants d’immigrés (nés en France -donc Français- ou nés à l’étranger). Pour tous, ce choix doit être assumé.

1-Quels buts visés ?

1-1 Des fausses pistes

a) L’échec de la victimisation

Les défenseurs des immigrés jouent parfois un rôle néfaste, contraire à leurs propres intentions.

Des médias, des partis politiques, des associations, des intellectuels, des professeurs d’université, des défenseurs des droits, des Hautes Autorités de n’importe quoi répètent tous les jours aux familles d’immigrés qu’elles sont discriminées, que leur race, la couleur de leur peau, leur religion les condamnent irrémédiablement à une situation de victimes et de dominés !

Il est bien évidemment contre-productif d’inviter les immigrés à s’intégrer à une société dont on ne cesse de dire qu’elle est consubstantiellement mauvaise, raciste, violente, injuste, inégale…

Il est totalement décourageant de répéter à longueur d’émissions de télévision qu’il faut six générations pour sortir de la misère (des dizaines de milliers de cas individuels démontrent le contraire), que leurs chances de sortie de la pauvreté sont faibles.

Il est absurde de laisser croire à partir de quelques très particuliers, sans le démentir, que la police est violente alors que, si elle effectue des contrôles dans des zones et sur des individus qui sont plus fréquemment concernés par des actes de délinquance, c’est par souci d’efficacité[21]non par racisme systémique.

Il est décourageant de ne pas pouvoir expliquer à un jeune qui se prénomme Oussama et porte une barbe noire ou à une jeune femme totalement voilée qu’il ou elle rencontreront nécessairement des réactions négatives qu’ils auront eux-mêmes provoquées.

Enfermer les jeunes issus de l’immigration dans leur statut de victimes n’est pas, en dépit des apparences et des bonnes volontés, leur rendre service.

Qui sont les victimes de ce jeu de rôle ? Les soi-disants « racisés » que ces militants enferment dans leur statut de victimes éternelles, de « dominés », de « vaincus de l’histoire », qui n’ont devant eux qu’une vie de plaintes, d’indignations, de revendications et en définitive de malheurs ? Ou encore ces citoyens de bonne volonté, souvent très jeunes, pleins d’empathie, qui se laissent entraîner dans une sorte de « croisade moderne » au service des droits de l’homme, sans prendre conscience de l’abîme où des manipulateurs les entraînent ?

La vraie voie de solution n’est pas de plaindre les « victimes » mais, bien au contraire, de les aider à sortir de ce statut de victime.

Soutenir les initiatives courageuses d’hommes et de femmes qui ont réussi leur intégration et faire connaître les réussites de l’ascenseur social, alors que trop souvent ceux qui ont échappé à leur malheur de classe et qui ont réussi à atteindre une situation sociale satisfaisante sont considérés par les militants de l’antiracisme comme des traîtres passés dans l’autre camp.

C’est le succès qui fera disparaitre le racisme et non l’écho des plaintes des « racisés ».

b) L’illusion du multiculturalisme

Certains pensent qu’en affirmant ouvertement le caractère multiculturel de la société française, il serait possible de réduire le conflit de civilisation que soulève l’islam.

En tant que solution aux problèmes posés par le développement de l’immigration, cette voie est illusoire.

Bien au contraire, les défenseurs d’un islam rigoriste sont violemment hostiles aux aspects « laxistes » (libertaires) de la société multiculturelle. Loin de souhaiter l’accroissement des libertés de vie et l’élargissement des mœurs, c’est justement cette permissivité qu’ils reprochent à la société française.

Le caractère multiculturel et les valeurs qui l’accompagnent sont un motif de mépris et de rejet par les islamistes qui préfèrent souvent les croyants du Livre aux bobos laïques et consuméristes des démocraties occidentales.

Le multiculturalisme libertaire n’intéresse que des individus appartenant aux classes les plus favorisées, qui sont déjà entrés dans la sphère mondialisée. En revanche, il ne fait qu’accroître le rejet de la civilisation occidentale par la grande majorité des nouveaux entrants.

Le multiculturalisme favorise le réveil de la conscience raciale et pousse les individus à s’affilier sur le mode communautaire (ou ethnique). Censé résoudre le problème de la diversité, il concourt à le rendre insoluble.

En écartant la notion de communauté culturelle nationale pour faire cohabiter des identités différentes, l’Etat crée les conditions de l’affrontement : une société exagérément hétérogène devient ingouvernable, les différentes communautés se disputant les avantages accordés par la puissance publique. L’État est alors requis d’intervenir de façon permanente pour calmer ces oppositions, sans d’ailleurs toujours y parvenir.

1-2 Le vrai choix : assimilation ou intégration

Deux voies s’offrent à un immigré qui souhaite réussir son entrée dans la société française : l’assimilation ou l’intégration.

a)-L’assimilation : une voie royale mais une porte étroite

La définition de l’assimilation a été magnifiquement résumée par Romain Gary : « Pas une goutte de sang français, mais la France coule dans mes veines ».

L’assimilation consiste donc pour un immigré à adopter, non seulement les lois de la France, mais aussi son histoire, ses valeurs, ses mœurs, sa culture…

La possibilité pour un étranger de se fondre par assimilation dans la collectivité nationale constitue un double succès : pour la nation, un citoyen de plus qui se joint à la communauté et l’enrichit de son patrimoine culturel ; pour l’immigré, la sécurité et la sérénité d’appartenir totalement à cette collectivité et la rencontre avec une nouvelle patrie.

C’est ainsi que la nation française a fonctionné dans le passé : les habitants des provinces périphériques d’abord (Bretagne, Savoie…), puis les immigrés venus de l’étranger se sont fondus progressivement dans un même creuset. Évolution accélérée par certaines épreuves communes (au premier rang : la première guerre mondiale).

L’assimilation, contrairement à ce que ces détracteurs laissent entendre, n’est pas un exil : elle ne suppose pas que l’immigré renonce à ses propres racines, à ses références culturelles, familiales, religieuses. Elle lui demande simplement d’adopter sans réserve les modes de vie et les coutumes du pays d’accueil. Et justement, les sociétés occidentales modernes, pays d’accueil, acceptent désormais une certaine diversité et laissent à chaque individualité une marge toujours plus grande d’autonomie ; les mœurs ne sont plus aussi rigides qu’autrefois, les modes de vie sont variés, les opinions encore davantage. Cette diversité est un facteur favorable à la politique d’assimilation. Il est donc inexact d’affirmer que parce que certains immigrés sont différents, ils ne peuvent appartenir à la nation française.

L’assimilation est donc la voie royale de solution du problème de l’immigration[22].

Cela dit, elle ne peut être la seule voie d’accueil des immigrés, pour des raisons qui tiennent les unes aux immigrés eux-mêmes, les autres à la France d’aujourd’hui.

  • La civilisation libérale-libertaire qui est aujourd’hui la nôtre peut heurter les convictions d’immigrés venant des pays de coutumes ou de religions différentes. Ce qui exclut une adhésion sans réserve.

Or si la diversité des mœurs des sociétés occidentales modernes est un facteur favorable pour l’assimilation d’immigrés venus « d’ailleurs », il faut noter que cette diversité de mœurs est plus facilement acceptée lorsqu’elle est le fait de Français de souche que lorsqu’elle apparait comme un signe distinctif de l’immigration. Ainsi, les ménages multiples d’un président de la République ne font pas l’objet de la même réprobation que la polygamie d’une famille africaine ! Le port du monokini ou du bikini est plus largement accepté que celui du burkini ; le voile d’une mariée plus que le hijab d’une musulmane !

Lorsqu’une réserve est exprimée par un Français de souche (par exemple, des croyants convaincus qui s’opposent à l’avortement ou au mariage gay), la démarche est plus facilement acceptée que lorsqu’un immigré affiche son désaccord.

Ce dernier point est particulièrement décisif quand un immigré doit choisir entre intégration et assimilation.

2) L’assimilation réduit, sans pouvoir les faire totalement disparaître, les risques de discrimination, notamment pour les catégories sociales les moins favorisées.

Pour ces raisons, l’assimilation, qui se traduit inévitablement par un choc culturel significatif, est plus fréquemment souhaitée par les personnes disposant d’un niveau de formation ou d’un statut social plus favorable.

3)La France attire toujours l’immigration par le niveau de vie qu’elle offre et les avantages sociaux qu’elle propose à tous les immigrés (légaux ou irréguliers). Mais la société française devient moins attrayante : les immigrés veulent venir (toujours plus nombreux) en France, mais trop souvent ils ne souhaitent plus se fondre dans une civilisation française qui doute d’elle-même et ne les attire plus. Et qui parfois semble les repousser.

L’assimilation qui suppose pour l’immigré d’abandonner une bonne part de son héritage culturel pour adopter les coutumes de son pays d’accueil n’est envisageable que si ce pays d’accueil offre un avantage particulier sur le plan culturel. En revanche, quand le bénéfice attendu de l’immigration se situe uniquement sur le plan économique (emploi, logement, prestations sociales), l’immigré ne sera pas tenté par une assimilation complète.

C’est pour cette raison que l’on observe que, parmi les immigrés ou enfants d’immigrés, ce sont les jeunes filles qui souhaitent l’assimilation (qui leur apporte de nouveaux droits) alors que les garçons, en majorité, restent sur les franges de l’intégration.

Si l’assimilation doit être favorisée et rester l’objectif final d’une politique d’immigration, il faut reconnaître que cette voie est étroite et ne peut être la seule solution proposée aux nouveaux venus.

b) L’intégration

Les immigrés qui refusent le choix de l’assimilation vivent une vie déchirée. S’ils ont émigré –geste difficile, douloureux et cruel- c’est parce qu’ils ne pouvaient plus vivre dans leur pays d’origine, chassés par la guerre, la persécution ou la pauvreté.

Mais si, simultanément, ils refusent de s’assimiler au pays d’accueil, alors ils deviennent psychologiquement apatrides.

C’est le drame de beaucoup d’immigrés et surtout d’enfants d’immigrés en France : ils n’ont aucune envie de retourner vivre dans le pays de leurs ancêtres mais ils refusent d’abandonner tous leurs repères culturels (ou religieux). C’est à eux que la France peut proposer la voie de l’intégration.

L’intégration consiste pour un immigré à accepter sans réserve les lois de la République mais à conserver les signes parfois ostensibles de son origine étrangère : habillement, choix des noms et des prénoms, apparence extérieure, mœurs alimentaires, composition familiale, pratiques religieuses, accès aux médias communautaires ou étrangers…

Elle constitue la voie la plus usuelle d’intégration du flot d’immigration dans la communauté nationale. Elle peut être une étape vers l’assimilation.

2-Des exigences face aux immigrés

 

Simultanément, le pays d’accueil est en droit de demander au nouveau venu d’accepter les règles de la communauté nationale.

2-1 Rompre le lien entre terrorisme et immigration musulmane

La grande majorité des actions terroristes sont le fait de personnes issues de l’immigration (parfois nées en France donc de nationalité française). Sur 41 individus responsables d’attaques terroristes récentes, 15 sont étrangers, 24 sont Français de confession musulmane.

Inévitablement, l’opinion assimile l’insécurité et l’immigration alors que bien évidemment la grande majorité des immigrés ne se reconnaît pas dans ces manifestations de violence.

Cette conviction est renforcée par la présence sur le territoire français des militants islamistes dont le combat vise, à terme plus ou moins éloigné, à assurer la victoire du modèle islamiste et la prééminence de la Charia.

Pour tenter de rompe le lien entre terrorisme et immigration musulmane, il faut lutter sévèrement contre ce qu’on appelle l’islam politique. Cet ennemi de la République doit être fermement combattu.

Il faut surveiller de près les lieux où se diffusent cette idéologie mortifère, expulser les imams dont l’influence est dangereuse, fermer les écoles coraniques dont l’enseignement est suspect…

Bien entendu, pour ne pas aggraver ce phénomène, il est indispensable de vérifier avec beaucoup de soin que, parmi les nouveaux immigrés, ne se glissent pas des individus dangereux.

2-2 Lutter contre le séparatisme

Sans partager ce sentiment extrême d’un véritable combat contre la société française (qui ne concerne qu’une très faible minorité), de nombreux immigrés en revanche, au-delà d’un certain communautarisme et, sans prétendre imposer leurs modes de vie aux Français dits « de souche », sont tentés par un véritable séparatisme : constituer des ensembles, voire des quartiers où les lois de la République s’appliquent peu, où des coutumes religieuses ou sociales étrangères à la France s’imposent.

Le fait que des quartiers entiers  deviennent « des territoires perdus de la République » provoque des conflits, génère des affrontements avec les représentants de l’ordre public et inévitablement des réactions racistes de ceux qui se sentent chassés de leur propre pays.

Le séparatisme compromet les chances d’intégration de tous les immigrés. Il a un effet cumulatif : la naissance de quartiers fermés a pour effet de provoquer le départ des autres habitants et donc d’accentuer l’effet de ghetto.

D’autre part, cette affirmation d’intolérance à l’égard des mœurs françaises rend plus problématique la demande de tolérance envers ceux qui cherchent à s’intégrer. Le refus de la société française affiché par certains immigrés entraine en miroir le refus de l’immigration par certains Français.

2-3 Rompre le lien entre immigration et délinquance :

Si certains s’opposent à l’immigration (notamment musulmane) pour des raisons identitaires, la cause principale de refus tient au lien qui apparaît entre sécurité, délinquance et immigration.

Certes, l’immense majorité des immigrés et des enfants d’immigrés ne sont pas des délinquants.

Mais ce lien ne peut être nié aujourd’hui : le nombre de délinquants appartenant à des familles issues de l’immigration (de nationalité française ou étrangère) est prédominant[23].

Ce lien n’est pas inévitable : il n’y a aucune fatalité à ce qu’un immigré ou un enfant d’immigré (même de nationalité française) devienne un délinquant.

Bien entendu, l’entrée dans la délinquance résulte de multiples facteurs : pauvreté économique, déstructuration familiale, absence de formation ou échec scolaire, tentation de la drogue… Les politiques publiques de développement de l’emploi, de mixité scolaire, de solidarité sociale concourent bien évidemment à cette lutte contre la délinquance.

Mais tous les pauvres ne deviennent pas des délinquants, tous les enfants de famille monoparentale ne deviennent pas des délinquants.

Il y a dans la délinquance des populations immigrées un facteur d’entraînement et de contagion qui leur est particulier et qui rend nécessaires des dispositions nouvelles.

Il faut exclure rapidement de la communauté immigrée ces délinquants pour clairement faire apparaître leur caractère minoritaire et, dans le même temps, réduire l’effet de contagion par lequel un délinquant entraine des jeunes dans son sillage. Le fait qu’un délinquant multirécidiviste reste en liberté nuit non seulement à l’image de la communauté des immigrés mais constitue un risque d’entraînement dans la délinquance de jeunes désœuvrés.

Il faut donc prévoir l’expulsion immédiate de tout délinquant étranger en situation illégale.

Quand le délinquant étranger bénéficie d’un titre de séjour, la réduction, voire la suppression de ce titre en cas d’infraction grave, doit être prononcée par l’autorité administrative.

La décision d’expulsion est aujourd’hui prise par un juge ; il faut la rendre automatique pour les crimes et les délits les plus graves (condamnation égale ou supérieure à 5 ans) ou en cas de multirécidive[24].

Il faut prévoir la déchéance de nationalité pour des coupables de délits graves présents sur le territoire depuis moins de 10 ans (uniquement les binationaux puisque il est interdit de rendre un individu apatride !).

Il faut aménager la politique pénitentiaire pour réduire cet effet d’entraînement. Il faut pouvoir séparer les détenus en fonction de leur dangerosité et de leur âge et éviter que la prison ne soit l’école du crime.

Il faut donc placer dans des centres de détention différents les petits délinquants et les  grands criminels ; de même, il faut disperser et isoler les islamistes.

Une telle politique suppose donc de construire de nouvelles prisons ; un premier objectif de 50000 places est un minimum (les 5 prochaines années verront la création de 5000 places !)[25].

Simultanément, pour réduire les risques de récidive, il faut renforcer la politique d’insertion des détenus en fin de peine.

En résumé, la présence sur le sol français de délinquants ou d’individus dangereux, non seulement menace la sécurité de tous les Français, mais compromet, par ses conséquences négatives, l’intégration de la masse des immigrés qui n’ont rien à se reprocher. La faiblesse de l’État à l’égard de ces perturbateurs rend plus difficile la solution d’intégration de millions d’immigrés honnêtes et pacifiques.

2-4 Mobiliser l’opinion musulmane

Il est clair que toutes ces actions tendant à faciliter l’intégration des immigrés dans la communauté française seraient accélérées si elles bénéficiaient du soutien public de l’immense majorité des immigrés qui ne sont ni des délinquants, ni des terroristes, ni des islamistes dangereux.

Cette mobilisation n’est pas inexistante : de plus en plus d’hommes et surtout de femmes prennent publiquement position, en dépit des risques qu’ils encourent. Mais ces initiatives sont encore peu nombreuses et ne concernent que des personnes ayant souvent atteint des niveaux d’éducation supérieure.

C’est la responsabilité des dirigeants politiques français de tenter de susciter une telle adhésion[26].

Les nombreuses  tentatives d’organisation de la religion musulmane n’ont pas abouti. Peut-être faut-il prendre la question non par l’approche religieuse mais par  la voie communautaire ?

3-Des obligations pour la France, pays d’accueil ?

Une fois l’immigration maîtrisée, la France doit se montrer bienveillante envers ceux qu’elle a laissé entrer sur son territoire.

Arriver dans un pays étranger est une expérience souvent dangereuse, toujours douloureuse. La solitude, le manque de ressources, l’inconnu de l’environnement…sont des obstacles

Dès lors qu’un immigré est sur le sol français, la France se doit de l’accueillir.

3-1 Accepter le communautarisme

Une certaine dose de communautarisme est à la fois inévitable et souhaitable.

Un immigré nouvellement arrivé a besoin de se retrouver dans un milieu qui lui apporte un soutien matériel et moral : il trouvera auprès de compatriotes.

Certains essaient de retrouver leur culture d’origine par des pratiques vestimentaires, des habitudes alimentaires. D’autres par une pratique religieuse, la consultation de médias communautaires. Pratiqués avec modération (c’est-à-dire sans ostentation ou provocation), ces rites (vestimentaires, alimentaires, religieux) peuvent permettre d’atténuer le traumatisme du déracinement.

De nombreux pays occidentaux (et notamment les États-Unis) vivent avec des communautés officiellement très soudées.

 

Le communautarisme pourrait être une solution transitoire : un sas d’attente avant de plonger dans une culture nouvelle. C’est ainsi que le comprennent les plus évolués des immigrés : lorsqu’ils ont réussi à acquérir une compétence intellectuelle ou professionnelle, ils songent immédiatement à quitter les quartiers où ils sont nés.

Mais, dans le même temps, ce communautarisme ne peut se confondre avec un séparatisme. Il faut notamment éviter la création de véritables ghettos racialisés. À ce titre, la concentration de logements sociaux dans les mêmes commues (parfois les mêmes quartiers) se traduit par un « remplacement » massif et brutal des populations anciennes par les nouveaux venus. Si les lois « SRU » successives ont prévu des minima de construction sociale (sans cesse alourdis), il faut simultanément introduire des maxima !

3-2 Une conception libérale de la laïcité

La laïcité est une valeur fondamentale de la démocratie française.

Aujourd’hui, cette question, qui a de nombreux aspects, est soulevée sur trois sujets essentiels.

Le premier est l’application des lois de la République. Beaucoup d’immigrés (notamment les jeunes) continuent de penser que les règles de Charia l’emportent quand elles sont en conflit avec les lois de la République. Sur ce point, aucun compromis n’est possible. Ceux qui n’acceptent pas les lois françaises doivent partir.

Le second sujet porte sur les pratiques coutumières. Le droit français a atteint un point d’équilibre qu’il faut conserver et défendre.

Si la burqa (ou le niqab) qui couvre totalement le visage de la femme est formellement interdite dans l’espace public depuis 2010, en revanche la loi française autorise le simple voile (hidjab), sauf dans les établissements scolaires.

De même, dès lors qu’il s’agit d’un vêtement destiné exclusivement à la baignade, les tribunaux français ont jugé que le burkini ne pouvait être interdit.

La loi française autorise l’usage de prénoms librement choisis.

La diversité de la mode rendrait proprement ridicule une tentative de condamner certains vêtements exotiques !

Le troisième sujet (qui a conduit à des meurtres) porte sur le droit au blasphème.

La démocratie française autorise (sans s’en réjouir) le blasphème, c’est-à-dire l’injure adressée à Dieu et à ses représentants. Le christianisme (après plusieurs siècles de déchristianisation) et le judaïsme (après plusieurs siècles de persécution) sont deux religions qui sont préparées à ces offenses : tout en en souffrant, elles ont renoncé à condamner le blasphème. L’islam n’est pas dans cette situation : le blasphème heurte violemment la conscience d’un musulman.

Pour tenter de concilier ces deux approches opposées, il est nécessaire de tenter un compromis. Il faut demander aux musulmans de ne pas réagir violemment aux propos tenus par des personnes physiques. Il faut demander aux institutions françaises de ne pas relayer et a fortiori de ne pas prendre à leur compte ces gestes agressifs. Il faut défendre Charlie hebdo qui publie des caricatures de Mahomet mais il était inutile de projeter ces caricatures sur les murs d’un Hôtel de région !

3-3 L’école, une voie privilégiée pour l’intégration

L’écroulement qualitatif du système éducatif français est un drame pour tous les Français ; c’est une catastrophe pour les immigrés et leurs descendants.

L’école certes ne peut à elle-seule combler les insuffisances d’une société toute entière et obtenir l’intégration des immigrés si ni les immigrés ni la société ne le souhaitent. Mais l’école doit jouer un double rôle pour les nouveaux venus.

C’est par l’école qu’un immigré apprend à connaître et à aimer la France. Ce qui signifie ne pas renoncer à leur apprendre la langue française (avec toutes ses exigences en matière d’orthographe et de syntaxe), la littérature française, sa géographie et surtout son histoire. L’abandon de ce qu’on appellet avec mépris « le roman français » est à l’origine du désamour constaté chez ces jeunes immigrés : ils ne l’aiment pas car ils ne la connaissent pas et ils ne la connaissent pas parce que l’école de la République a renoncé à leur apprendre.

C’est surtout par l’école qu’un immigré peut bénéficier d’une forme d’ascenseur social.  C’est par la formation, au niveau le plus élevé que l’élève peut atteindre, que le nouvel immigré trouvera les moyens de rejoindre les autres membres de la communauté nationale et de progresser dans l’échelle sociale.

En revanche, l’échec du système éducatif laisse le jeune immigré ou fils d’immigré totalement démuni car, en l’absence d’un soutien familial, et dans la méconnaissance inévitable des alternatives privées (qui seraient d’ailleurs financièrement hors d’atteinte), rien ne peut remplacer ce double rôle de l’école.

En dépit des efforts de discrimination positive, la politique de diversité sociale de l’éducation nationale est contraire aux intentions qui la motivent. En refusant les classes de niveau, on crée nécessairement des collèges et des lycées de qualité plus faible dans les zones où la proportion d’immigrés est importante. En conséquence, les enfants des classes les plus aisés (et ceux dont les parents pensent qu’ils ont de grandes potentialités) quittent les plus mauvais lycées pour l’enseignement privé[27]. Non seulement le niveau scolaire des classes de ces lycées et collèges est faible, mais la ségrégation sociale s’en trouve augmentée.

Paradoxalement, c’est pour favoriser la diversité sociale et donc notamment l’accueil des enfants d’immigrés qu’ont été mises en œuvre les réformes de structure qui ont conduit à l’effondrement du niveau scolaire. Le résultat est exactement contraire au but poursuivi ! En confondant mixité sociale et mixité scolaire, l’Éducation nationale rate les deux objectifs ! S’il existait des classes de niveau dans tous les établissements scolaires, les parents des classes les plus aisées ne craindraient plus que leurs enfants soient tirés vers le bas, les bons élèves de parents immigrés auraient accès aux meilleures formations et les plus faibles pourraient progresser en bénéficiant d’un taux d’encadrement par les professeurs plus élevé.

L’école ne se relèvera que lorsque les « réformateurs » auront compris que, pour aider les plus défavorisés, il faut tirer le niveau scolaire vers le haut et qu’à cette fin il ne faut plus confondre la mixité sociale (qui est une priorité) et la mixité scolaire qui, mélangeant bons et élèves et élèves en difficulté, est dévastatrice pour les deux catégories d’élèves !

Les enseignants et le système éducatif ont un rôle essentiel à jouer dans la remise en marche de l’ascenseur social et donc dans le succès de l’intégration des immigrés.

3-4 La discrimination positive

Faute de pouvoir s’appuyer sur l’école pour faire progresser les enfants d’immigrés, on tente de généraliser la « discrimination positive », de leur donner un avantage dans le parcours scolaire ou universitaire (points supplémentaires, quotas d’admission…).

La Constitution interdisant d’appuyer cette discrimination sur des critères ethniques, raciaux ou religieux, les mesures reposent sur des critères indirects : boursiers, quartiers défavorisés…

L’intention est louable, mais cet accès privilégié soulève autant de questions qu’il ne résout de problèmes.

On observe que dans les établissements qui pratiquent la discrimination positive à l’entrée, ceux qui en bénéficient rencontrent souvent des difficultés pendant leur scolarité et échouent parfois à la sortie.

La discrimination positive crée une injustice excessive à l’égard des non-discriminés et notamment ceux qui font partie d’autres minorités[28].

Les quotas d’admission équivalents pour tous les lycées pénalisent les élèves moyens des bons lycées (où la notation est souvent sévère) par rapport aux « bons élèves » (ceux qui ont des notes élevées) des lycées faibles qui, pour encourager leurs élèves, pratiquent une échelle de notation plus généreuse.

Par contrecoup, cette discrimination positive risque de provoquer des réactions négatives de la majorité de la population et ralentir l’intégration des immigrés.

C’est donc une politique à employer avec modération et probablement à titre temporaire.

Fondamentalement, les meilleurs des catégories défavorisées émergeront non de la discrimination positive mais du succès aux épreuves de sélection anonymes. C’est l’exemple de ceux qui ont su franchir ces obstacles qui sera encourageant pour les jeunes des générations suivantes.

3-5 Faciliter l’intégration par le travail

Les immigrés veulent travailler. Plus encore que l’aide financière, l’État doit leur faciliter l’accès au travail.

En premier lieu, tout immigré, a fortiori tout réfugié, doit avoir l’obligation et la possibilité d’apprendre à parler, lire et écrire en français. Tout immigré doit se voir proposer (et doit accepter l’obligation de) suivre une formation professionnelle correspondant à ses aptitudes.

Trop souvent, c’est la règlementation française qui leur interdit de travailler au risque de les transformer en SDF ou même en délinquants. Or la France maintient sur son territoire un nombre élevé d’immigrants (légaux ou illégaux) qui n’ont pas le droit de travailler. Cette contradiction est douloureuse pour les personnes concernées et dangereuse pour la nation.

Un accès plus aisé aux « petits boulots » (contrats courts, à temps très partiel…) faciliterait l’intégration de ceux qui sont démunis de tout (notamment les activités de vente à la sauvette). Poursuivre les vendeurs de tours Eiffel ou de glaces sur les plages est une stupidité !).

Ces facilités doivent être accordées non seulement aux immigrés légaux mais aussi aux immigrés illégaux qui ne sont pas expulsables.

3-6 Poursuivre la lutte contre les discriminations

Contrairement à certaines campagnes de presse, la France est bien placée dans la lutte contre les discriminations. Il y a bien peu de pays dans le monde où les représentants des différentes minorités soient mieux traités qu’en France ! Cette lutte contre les discriminations est trop souvent instrumentalisée pour servir des causes politiques !

Cela dit, un tel combat n’est jamais terminé. Il mérite d’être poursuivi, en prenant soin toutefois de ne pas accuser sans discernement les acteurs économiques (c’est-à-dire les entreprises) ou les responsables politiques.

Conclusion : Toutes ces mesures sont soumises à deux préalables exogènes :

4-1 Retrouver les chemins de la croissance

Fondamentalement, le succès de l’ascenseur social est lié à la croissance. Le chômage est la principale cause de rejet de l’intégration et de la montée de la délinquance.

Toute mesure qui freine la croissance économique favorise la situation des privilégiés installés et empêche les nouveaux venus d’améliorer leur situation.

Ce n’est pas un hasard si c’est dans les secteurs de forte innovation et de forte croissance que l’on rencontre le plus grand nombre de dirigeants issus de la diversité et de l’immigration !

Le paradoxe veut que ceux qui prônent la décroissance et mettent des obstacles à tous les projets ambitieux de développement sont aussi ceux qui s’indignent des limitations mises aux mouvements de population et des réactions hostiles de certaines couches de la population (qualifiées de populistes ou même de fascistes).

4-2 Restaurer l’attrait de la civilisation française

Pour que les immigrés se détournent du séparatisme, pour qu’ils acceptent sinon de s’assimiler, à tout le moins de s’intégrer, il faut qu’ils soient convaincus des mérites de notre société.

Souvent, les immigrés nouveaux ne sont plus tentés par l’assimilation certes parce qu’ils restent marqués par leur pays d’origine (parfois phantasmé par des enfants qui ne l’ont jamais connu), même s’ils n’envisagent pas d’y retourner, mais surtout parce que le modèle français ne les séduit pas.

Des Français de souche en sont responsables : les « déconstructeurs » ont peu à peu disqualifié tous les motifs de fierté des Français. Le mouvement « woke » et particulièrement la « cancel culture » a même transformé ce désintérêt en hostilité. Pourquoi s’intégrer à une société où des médias, des universités, des leaders politiques vous expliquent que cette société et d’ailleurs toutes celles qui l’ont précédée sont d’ignobles racistes ou esclavagistes. Nul n’est tenté de rejoindre l’enfer !

Le paradoxe veut que, là encore, ceux qui ainsi incitent les immigrés à vouloir rester dans leur ghetto (et pour une large part dans leur misère) sont justement ceux qui veulent libéraliser l’immigration et lever toutes les barrières aux mouvements de populations !

L’assimilation (ou l’intégration) des immigrés est liée à la capacité de la nation française à progresser, à sa vitalité sociale et culturelle

Mais, comme disait Rudyard Kipling, « Ceci est une autre histoire » !

Un exemple d’intégration réussie

Il est à New York un musée de l’immigration situé dans l’extrême sud de Manhattan. Dans un des immeubles pauvres où logeaient les immigrés au début du XX° siècle, la ville a aménagé à chaque étage deux appartements. Chacun de ces logements est décoré et meublé selon la tradition d’une famille ayant réellement existé en provenance d’origine différente : une famille italienne, une famille irlandaise, une famille juive d’Europe de l’Est…

Ces appartements contiennent des effets et des meubles ayant réellement appartenus à ces familles. On peut également entendre les témoignages de leurs descendants. Ce qui est frappant, c’est que tous les Américains d’aujourd’hui, issus de toutes ces familles d’origine différente, disent tous la même chose : « Le rêve de mon grand-père, le but de sa vie ici, c’était d’être Américain ».

C’est un témoignage magnifique d’une politique d’assimilation réussie.

On sait bien que ces nouveaux immigrés ont connu l’extrême pauvreté, ont souffert de discriminations, ont dû travailler dur dans un pays dont les lois sociales étaient peu protectrices. Mais leur but était clair ; ils étaient prêts à souffrir pour l’atteindre. Ce que disent leurs descendants, c’est que, dans l’ensemble, ils ont réussi.

Mais l’Amérique n’a cessé de leur dire qu’ils pouvaient réussir, que « le rêve américain » était une réalité.

 

 

 

[1]/  En 1986, un major de l’X, d’origine africaine, à la sortie de l’école, ne trouvait pas d’emploi en France. Mais au même moment, une commune bretonne élisait un maire d’origine africaine !
[2]/  On appelle immigré une personne née étrangère à l’étranger. La qualité d’immigré est permanente (même si la personne acquiert la nationalité française). Un enfant d’immigré peut être français (notamment s’il est né en France) ou étranger. ?? Les pieds-noirs rapatriés ont été comptabilisés comme immigrés ??.
[3]/  Ce pourcentage (9,9%) était de 7,4% en 1982 et 8,4 % en 2008.
[4]/  Il faut distinguer immigré et étranger.
La population étrangère vivant en France s’élève à 4,9 millions de personnes, soit 7,4 % de la population totale. Elle se compose de 4,2 millions d’immigrés n’ayant pas acquis la nationalité française et de 0,7 million de personnes nées en France de nationalité étrangère.
Les personnes vivant en France nées à l’étranger représentent 12,6 % de la population (8,4 millions), soit 1,7 million de personnes de nationalité française nées à l’étranger et 6,7 millions d’immigrés.
[5]/  Titres de séjour par motif d’admission (2019) :
Économique  39 131
Familial         90 502
Étudiant         90 336
Humanitaire   37 851
Divers            19 586
Total             277 320
[6]/  37,4% d’enfants d’immigrés en Ile-de France (Paris et première couronne), plus de 70 % dans plusieurs communes de Seine-Saint-Denis, 50% dans le XIX° arrondissement de Paris
[7]/  Il est intéressant de noter que cette crainte n’est pas propre aux « Français de souche » : en Guyane, Mme Christiane Taubira déclare : « Nous sommes à un tournant identitaire. Les Guyanais de souche sont devenus minoritaires sur leur propre terre » (avril 2007). On entend des déclarations analogues en Nouvelle-Calédonie… et en Corse !
[8]/ La population de l’UE diminuerait de 447 millions en 2020 à 420 millions en 2080 (Eurostat). Pour la France, l’effectif serait compris entre 50 et 55 millions en 2060 au lieu de 66 M en 2020.
[9]/ Le rapport de l’ONU (2000) sur « les migrations de remplacement » proposait d’accueillir en Europe 139 millions de migrants d’ici à 2025, soit, 5,6 millions par an ! On notera que le terme « remplacement » n’a pas été introduit par des représentants de l’extrême-droite, mais par un organisme officiel de l’ONU !
Ce n’est que onze ans plus tard que Renaud Camus publie son livre : « Le Grand remplacement ».
[10]/ Le PIB par habitant de la France est passé de 45 334 $ en 2007 à 39 257 $ en 2020 ! Le nombre de chômeurs est passé de 1 million en 1975 à 6 millions aujourd’hui.
[11]/ C’est encore la position de M. François Bayrou, commissaire au Plan, qui déclare : « L’apport des migrations peut améliorer le rapport actifs-retraités ».
[12]/  Fixé à 15 000 personnes par an par le Président Trump, ce quota a été porté à 62 500 par le Président Biden : à comparer aux 39 130 titres de séjour accordés par la France pour motif économique en 2019. Un taux équivalent au taux américain nous conduirait, à population équivalente, à accorder seulement 15 000 titres de séjour pour motif économique (ai lieu de 30 000).
[13]/  A noter la position stupéfiante du Conseil d’Etat qui a censuré un décret ajoutant le Bénin à la liste des pays sûrs, au motif que les lois du pays ne protégeaient pas suffisamment les populations LGBT !
[14]/  Le Conseil constitutionnel a donné valeur constitutionnelle à ce droit d’asile par décision du 9 janvier 1980. Le gouvernement a échoué à en suspendre l’application pendant la pandémie de Covid !
[15]/ Un mineur peut même faire une déclaration acquisitive de nationalité dès 13 ans.
16/ La loi du 16 juin 2011 a rendu obligatoire la signature d’une charte « sur les principes et valeurs de la république ».
[17]/ 76,25% des mineurs jugés en Ile-de-France en 2020 sont des MNA. Ces mineurs non accompagné sont à l’origine, toujours en Île-de-France de 30% des cambriolages et 44% des vols à la tire (rapport parlementaire de mars 2021).
[18]/  Ce chiffre ne concerne que les mineurs pris en charge par les services d’aide sociale à l’enfance des départements. Le nombre de mineurs isolés sur le territoire français est sans doute nettement plus élevé.
[19] 21 millions de personnes nées à l’étranger disposent d’un numéro de Sécurité sociale alors que le nombre d’étrangers vivant en France est de 7,9 millions !
[20] Cour européenne des droits de l’homme, Cour de justice de l’Union européenne, Conseil constitutionnel, Cour de cassation, Conseil d’État…
[21]/ Pendant la guerre d’Algérie, j’ai moi-même, avec ma tête de métèque, été contrôlé par la police, alors que je portais un uniforme d’officier. J’ai conclu que ces policiers manquaient de discernement. Je n’ai jamais vu dans cette erreur une malédiction congénitale !
[22]/  Fernand Braudel : « (L’assimilation) est le critère des critères pour une immigration sans douleurs » (L’Identité de la France).
[23]/  Les statistiques du ministère de l’Intérieur ne concernent que les étrangers ; elles n’incluent donc pas les immigrés naturalisés, ni les enfants d’immigrés nés en France. Les étrangers représentent 24% de la population carcérale en 2020 (7,4% de la population totale). Entre 40 et 60% des prisonniers sont de religion musulmane. En 2019, 93% des mis en cause pour vol dans les transports en commun en Ile-de-France étaient de nationalité étrangère (31% dans la France entière).
[24]/ La réforme, votée à l’initiative du président Sarkozy en 2003, a écarté cette double peine pour des personnes installées en France depuis plus de 20 ans. Cette limitation est logique car, après 20 ans de présence sur le territoire, si la personne garde le caractère statistique d’immigré, elle appartient de fait à la communauté nationale. Cette mesure doit être conservée. En revanche, il serait dangereux de réduire ce délai à 5 ans, comme certains le proposent.
[25]/ Avec une population quatre fois supérieure à celle de la France, les États-Unis comptent 2 000 000 de détenus. Proportionnellement, un chiffre équivalent serait de 500 000 places de prison en France (contre 58 664 en 2021 dans 186 établissements !).
[26] / Napoléon, en 1806, avait su mobiliser autour d’un projet commun toutes les communautés juives, mais c’était Napoléon !
[27]/  Ou contournent les règles de sectorisation !
[28]/  À Harvard, des étudiants asiatiques ont déposé plainte en justice –jusqu’à la Cour suprême- contre la discrimination dont bénéficient les étudiants noirs !

Un nouveau regard sur la Tapisserie de Bayeux

Par Nicolas Saudray
Septembre 2021

          Dans la confusion d’un Brexit mal exécuté, la contemplation de la « Tapisserie » de Bayeux offre aux spectateurs français une sorte de réconfort.

          Deux professeurs émérites de l’université de Caen ont publié un livre qui permet de se familiariser avec cette broderie de 69 mètres de long et de 50 cm de large, beaucoup mieux qu’au musée. L’œuvre est en effet reproduite scène après scène et détail après détail.

         Cette Telle du Conquest (toile de la conquête) est unique en son genre. Rien de comparable n’a été produit à cette époque ni aux suivantes. Les auteurs du livre confirment que le commanditaire était Odon, évêque de Bayeux, demi-frère de Guillaume, qui s’est réservé, dans les scènes successives, un assez beau rôle. Suivant la majorité des experts, le travail de broderie a été effectué par des moniales du sud de l’Angleterre. Quant aux dessinateurs des cartons reproduits par les brodeuses, sans doute des moines, leur connaissance de multiples particularités suggère que certains étaient d’origine normande, et d’autres, d’origine saxonne.

          Rappelons les événements. Édouard le Confesseur (plus tard saint Édouard) se trouve à la tête d’un royaume d’Angleterre assez récent. Avant lui, le pays était divisé en plusieurs États saxons, ou compris dans un vaste ensemble viking avec le Danemark et la Norvège. Saxon de mère normande, Édouard n’a pas d’enfant. Il désigne comme successeur son neveu Guillaume, duc de Normandie. La broderie commence quelque temps après cette décision.

         Le Saxon Harold, beau-frère d’Édouard, mais beaucoup plus jeune, traverse la Manche avec une petite suite, sur deux navires de type viking. Quel est le motif de ce voyage ? Peut-être une prise de contact avec le futur roi Guillaume, qu’il n’a jamais rencontré encore. Détournée par une tempête, l’expédition accoste au nord de la Somme. Le comte Gui de Ponthieu capture Harold. Informé de cette mésaventure, Guillaume rachète le captif à Gui qui se trouve être son vassal, le fait venir à Rouen, le traite avec largesse, et l’inclut dans  une chevauchée militaire en Bretagne, où le Saxon se conduit avec bravoure. Au retour, dans la cathédrale de Bayeux alors en construction, Guillaume fait jurer à Harold, sur deux châsses contenant des reliques, qu’il le reconnaîtra comme roi.

          De retour à Londres, Harold rend compte au roi Édouard, qui paraît surpris. Selon le chroniqueur Orderic Vital, il aurait assuré que Guillaume lui laissait la couronne. Ainsi induit en erreur, Édouard désigne-t-il alors Harold comme successeur ? En tout cas, après sa mort qui survient peu après, ce sont les grands du royaume – la broderie le dit expressément – qui confient la couronne au chef saxon. La monarchie est encore élective.

          Guillaume réunit alors une flotte, dont une bonne partie est construite pour les besoins de la cause, et recrute des guerriers dans diverses provinces de  France. Personne ne s’oppose à son débarquement, car Harold a dû faire face à une autre invasion, celle du roi de Norvège, dans le nord du pays. Revenu victorieux, mais avec une armée fatiguée, le roi saxon est vaincu et tué à Hastings (1066). La broderie s’arrête là. Ses derniers éléments, qui montraient bien sûr le couronnement de Guillaume, ont été perdus.

         L’œuvre d’art regorge d’informations sur l’armement et sur les opérations militaires – navales ou terrestres. Les nobles, normands ou saxons, ne portent pas de cottes de mailles entièrement métalliques, mais des broignes, vêtements de cuir sur lesquels des plaques de métal ont été cousues. Les archers sont rares ; les fantassins du temps préfèrent lancer des javelots. La broderie est avant tout un hymne à la cavalerie normande et à ses chevaux magnifiques, bien plus beaux que les hommes. Quant aux Saxons, ils combattent à pied.

          Cette prééminence du cavalier sur le piéton va durer encore quelque temps, puis l’évolution de l’armement et de l’art militaire la remettront en cause. À Crécy, à Poitiers, à Azincourt, les charges des destriers français se heurtent à des palissades de pieux, et des hommes d’armes ennemis se faufilent, tranchant les jarrets… Bien que remportées par un roi d’ascendance française, ces batailles peuvent apparaître comme une revanche posthume d’Harold sur Guillaume.

          Abondants sont aussi les détails civils. Seuls quelques vieillards arborent une barbe. Mais les Anglais se distinguent des Normands et autres Français par le port de la moustache. La broderie omet la reine Mathilde, qui n’est donc pas sa commanditaire, et ne présente que deux femmes : l’une reçoit un soufflet, l’autre st victime d’un pillage. Les Saxons boivent dans des cornes de bœufs.

         Ce nouveau livre sur la tapisserie de Bayeux se distingue des précédents par une interprétation audacieuse : il s’agirait d’une réhabilitation d’Harold, voulue par Guillaume et son demi-frère Odon pour se concilier leurs nouveaux sujets saxons. À l’appui de leur thèse, les auteurs citent principalement deux faits : Harold, au long de la broderie, est représenté plus souvent que Guillaume, et durant l’expédition de Bretagne, il est montré sauvant deux hommes, un Anglais et un Normand, des eaux du Couesnon.

         Avouons-le, cette révision ne m’a pas convaincu. L’objet de la broderie consistait à justifier la conquête de l’Angleterre par Guillaume en montrant la fourberie de son adversaire. Son titre aurait pu être : « Trahison et châtiment d’Harold ». Dès lors, il était normal de faire apparaître ce parjure plus souvent que le duc de Normandie. De ce point de vue, d’ailleurs, la scène perdue – le couronnement de Guillaume – aurait quelque peu rétabli l’origine. Quant à l’épisode du Couesnon, il s’inscrit dans une constante de la chevalerie : la bravoure d’un ennemi doit être reconnue.

          Mais la félonie de celui-ci est mise en évidence tout au long de la broderie. Guillaume a délivré Harold des griffes du comte de Ponthieu ; il méritait de la reconnaissance. De plus, au cours d’une cérémonie, Guillaume a remis les armes à Harold, qui est donc son homme-lige. Harold a juré fidélité devant des reliques. À son retour outre-Manche, ses contorsions devant le roi Édouard montrent qu’il tient un discours mensonger. Son accession au trône d’Angleterre est désapprouvée par l’apparition d’une comète. Sa mort au combat n’a rien de grandiose ; elle est dépeinte d’une façon plutôt piteuse. De toute façon, la broderie étant destinée à la cathédrale de Bayeux, son commanditaire n’avait aucun besoin de ménager un public saxon.

          Ce désaccord que j’exprime n’ôte rien à la finesse, à la minutie, à la clarté des autres analyses des deux professeurs. La réhabilitation d’Harold a d’ailleurs eu lieu ailleurs : sa fille ayant épousé le grand-prince de Kiev, l’Église orthodoxe russe le reconnaît comme martyr et le fête le 14 octobre.

          La « tapisserie » de Bayeux est une miraculée. Elle a échappé aux déprédations des protestants, aux ravages des révolutionnaires. En 1944, elle devait être emportée en Allemagne, où elle aurait pu être détruite par les bombardements, ou saisie par les Soviétiques.

          Une nouvelle épreuve lui est réservée : un voyage en Angleterre. Mais les conservateurs ont fait valoir que, pour l’heure, elle n’est pas en état d’être transportée. Ils ont demandé un sursis jusqu’en 2024.

Le livre : Pierre Bouet et François Neveux, La tapisserie de Bayeux – Révélations et mystères d’une broderie du Moyen-Âge. Éditions Ouest-France, 2018. 29 €  

Nice entre deux trains

Par Nicolas Saudray
Août 2021

          Revenant de Colmars–les-Alpes (voir rubrique « Écologie », article Le mystère des eaux perdues) par le train des Pignes, j’ai le bonheur de passer quelques heures à Nice en correspondance.

          Premier sentiment du voyageur qui descend l’avenue Jean-Médecin : cette ville est beaucoup plus propre que Paris. Pas de tags sur les murs, pas de migrants couchés sur les trottoirs, quasiment pas de papiers sur le sol. L’avenue est réservée aux trams et aux piétons – statut qui ne s’applique encore à aucune grande artère parisienne. En revanche, dans l’ensemble de la ville, les vrombissements de motos m’ont semblé plus fréquents qu’au bord de la Seine.

         Je tourne à gauche dans la rue Gioffredo, longue voie calme, typique de l’architecture niçoise du XIXème siècle avec ses volets et ses ornements. Elle me mène à la place Garibaldi, vaste rectangle bordé d’arcades dont j’avais oublié l’élégance. Pour la place Masséna, la rivale, plus connue, les édiles niçois ont forcé sur la couleur sang-de-bœuf. L’aspect devrait s’améliorer quand elle aura un peu passé, comme le suggère le spectacle d’une rue latérale. Place Garibaldi, on s’est montré plus raisonnable en choisissant le jaune clair. Il assure une parfaite homogénéité des façades, avec des effets de trompe-l’oeil à peine interrompus par la note baroque de la chapelle des Pénitents Bleus.

        Toujours est-il qu’avec l’ensemble Masséna et la place Garibaldi (fin du XVIII° siècle), Nice figure parmi les villes à arcades, avec Turin (même époque) et Berne (XV° siècle). Paris vient derrière avec sa rue de Rivoli et sa petite rue des Colonnes, près de la Bourse.

         Mes remarques sur le rouge et le jaune révèlent une certaine opposition entre la Provence et le comté de Nice. Pour leurs façades, les Provençaux préfèrent le blanc – à Antibes, par exemple. Les Niçois optent pour la couleur.

          Les deux provinces se distinguent aussi par leur langue. En nissard, une rue se dit carraira, alors qu’en provençal, c’est carreio. Les habitants de l’ancien comté de Provence ne craignent pas, en effet, de faire du o une finale féminine, et ce choix se retrouve pour bien d’autres termes.

          Avant 1870, la place porte le nom du roi Victor-Emmanuel, d’où le nom de plassa Vitour qu’elle a conservé pour les vieux Niçois. Depuis cette date, c’est Giuseppe Garibaldi, né à Nice en 1807, qui y règne. Une statue a concrétisé cette attribution. On aurait tort de ne voir en ce personnage volcanique qu’un fierabras. La France étant en guerre avec les États allemands, le roi d’Italie s’est gardé de la secourir, car il s’était brouillé avec Napoléon III au sujet de Rome.  Pour remercier néanmoins celui-ci des batailles de Magenta et de Solférino, Garibaldi, bien que malade, a levé une légion de vingt mille volontaires italiens, courageux mais indisciplinés. Après quoi il a été élu député de Paris à la première Assemblée nationale de ce qui allait devenir la Troisième République. Cette Assemblée a refusé de reconnaître la validité de l’élection et a renvoyé le tribun en Italie.

          Je me dirige vers le vieux Nice, toujours aussi charmant, très fréquenté en cette saison. Une grande plaque célèbre la mémoire de Catherine Ségurane, la Jeanne Hachette locale. En 1543, le royaume de France (François Ier) et l’empire ottoman (Soliman le Magnifique) s’étaient ligués contre la malheureuse Savoie (comprenant aussi le Piémont et le petit comté de Nice). Pour la première et la dernière fois, les deux grandes puissances combattaient ensemble. Simple lavandière, aidée toutefois de la Vierge Marie, Catherine prit la tête de la résistance et repoussa le premier assaut, sur une portion de rempart aujourd’hui remplacée par la place Garibaldi. Un deuxième assaut livra la ville aux assaillants, mais ils ne purent s’emparer du château et durent se replier.

          Les auteurs de la plaque commémorative n’hésitent pas à célébrer, au sujet de cette défense, l’identité niçoise. Je doute qu’un tel sentiment ait pu exister à l’époque. Il s’agissait plutôt de fidélité à la maison de Savoie, et de résistance à des musulmans.

          Mes pas me portent jusqu’à l’ancien château, héros de 1543. Il a été remplacé par un cimetière qui domine fièrement toute la ville, et comporte une section juive, l’une des plus anciennes d’Europe. Tout récemment, un mur y a été élevé en mémoire des juifs qui s’étaient réfugiés à Nice avant 1943, confiants dans l’attitude tolérante des autorités militaires italiennes,  et aussi de ceux qui, venant de diverses contrées d’Europe, avaient été regroupés en gare de cette ville pour être envoyés aux camps de la mort. Voici quelques noms que je note au hasard : Bloch Jeanne, 14 ans, (née à) Anvers, Bolz Élise, 3 ans, (née à) Nice, plusieurs Jacob (dont, me semble-t-il, les parents de Simone Veil), Van Cleef Édouard, 56 ans, (né à)  Amsterdam, Weil Fortunée, 62 ans, (née à) Constantinople…   

Le mystère des eaux perdues, deux excursions alpestres

Par Nicolas Saudray
Août 2021

         Chaque été, Colmars-les-Alpes (Alpes de Haute-Provence), bourg fortifié par François Ier puis par Vauban, à 1240 m d’altitude, devient une petite capitale culturelle grâce à Frank Gétreau et à son équipe. C’est donc par le théâtre que j’ai eu le bonheur de connaître ce lieu d’exception. Mais la haute vallée du Verdon, où niche ce bourg, se prête aussi à de fort belles excursions et à des observations écologiques. En voici deux exemples vécus.

          Première excursion : le lac d’Allos et le col de l’Encombrette

          Parmi les lacs de montagne de notre pays, celui d’Allos (2228 m d’altitude) est sans contredit l’un des plus beaux. Je le connais déjà mais souhaite le revoir. Un taxi me conduit jusqu’à la seconde aire pour voitures créée auprès de ce site. Nous partons de Colmars dès huit heures, dans le froid tonique du matin alpestre. Si nous tardions, nous risquerions d’âtre refoulés, en raison de l’affluence prévisible un 18 août.

         À l’arrivée devant l’aire, nous trouvons les gardes du parc national du Mercantour. Le massif de ce nom s’étend jusqu’à la frontière italienne et est fait de roches primaires. Mais toute mon excursion d’aujourd’hui se déroulera sur sa frange occidentale, calcaire.

         Ne pouvant aller plus loin, le taxi repart. Jusqu’au lac, j’ai trois quarts d’heure de marche (montée puis descente). Cet effort exigé des visiteurs me paraît très sain. Si la route se prolongeait jusqu’au but, ce serait l’invasion.

          Je trouve quand même un peu de monde dans l’unique hameau du rivage, composé surtout d’une auberge et d’une chapelle) : les visiteurs partis plus tôt que moi, et ceux qui ont passé la nuit dans les refuges. De ce belvédère, le regard plonge dans l’eau vert émeraude. À l’arrière-plan, cinq tours massives évoquent les Dolomites. Peut-être sont-elles formées de dolomie ? Les plages de terre ou de cailloux qui bordent maintenant, hélas, les deux tiers du lac sont invisibles. Le site est resté splendide, comme au jour de ma découverte, il y a six ans.

          Tour du lac. Très peu de marcheurs, à  cette heure. Inévitablement, les plages de terre et de cailloux apparaissent. Le niveau d’eau a baissé depuis mes visites précédentes. J’ai peine à le comprendre, car cette année, le printemps a été pluvieux ou neigeux. Le mois de juillet aussi. D’où, normalement, remplissage du lac et moindre évaporation. Or je ne vois point le résultat favorable que j’attendais.

          Le lac d’Allos n’a pas d’émissaire visible. Il perd son eau par les fissures de son fond, qui alimentent un torrent surgi plus loin. Depuis longtemps, une île émergeait de la nappe. Une deuxième île est devenue presqu’île. Selon un dicton local, quand une troisième île apparaîtra, ce sera la mort du lac.

          Ressaisissons-nous. Le visiteur déçu par tous ces cailloux découverts par le retrait des eaux bénéficie de trois consolations. D’abord, le spectacle des montagnes aigües qui font face aux tours, et qu’il voyait mal depuis l’auberge. Ensuite, les épilobes, ces hampes de fleurs roses tirant sur le violet. Favorisées cette année par les pluies, elles hantent les bords du lac, et se trouvent ces jours-ci à leur apogée. Les plus hautes atteignent aisément 1,30 m.

          Enfin, les marmottes, particulièrement nombreuses et heureuses en ces parages. Leur taille est légèrement inférieure à celle d’un chat. J’en vois une sur un rocher à quelques mètres au-dessus de moi. Elle régale les alentours de ses brefs coups de sifflet. En théorie, ce sont des messages d’alerte. Mais cette bestiole, habituée aux passages des humains, n’a manifestement aucune envie de déguerpir. Elle reste là, placide. Je pense que ces émissions sonores sont tout simplement pour elle un moyen de s’approprier le paysage.

         Ma deuxième marmotte se sauve à mon approche. J’ai à peine le temps de l’apercevoir. La troisième, plus curieuse, me dévisage longuement, à moins de deux mètres.

         Le spectacle de ces aimables petites bêtes nous rappelle que la station debout n’est pas un privilège des humains. Eux aussi, les écureuils, les ours, divers singes, se tiennent volontiers sur leurs pattes de derrière. Leurs griffes antérieures leur servent alors à porter leur nourriture à leur gueule.

         Les marmottes paraissent bénéficier ici d’une absence de prédateurs.  En effet, les loups, venus spontanément des Apennins, sont présents dans toutes les Alpes, mais trop gros pour pénétrer dans les terriers. Les renards locaux semblent peu enclins à monter si haut.

          Je m’engage sur le sentier qui, par une pente régulière et assez douce, mène au col de l’Encombrette (2500 mètres). Il surplombe le lac, d’assez loin pour cacher les plages indésirables. La vue embrasse de vastes alpages propices aux marmottes – dont certaines n’ont pas craint de creuser leurs trous au bord du chemin. Deux troupeaux de moutons évoluent dans les parages. Le plus proche doit compter un millier de têtes et descend comme par magie tout un versant, sans que je voie le moindre berger, le moindre chien.

         Au col de l’Encombrette, tout change. À la montée modérée succède un         précipice. Vers l’ouest et le sud-ouest, au loin, des reliefs tabulaires se succèdent, bien différents des montagnes dentelées ou ruiniformes que je laisse derrière moi. Les plus distants sont sans doute les massifs de la Sainte-Victoire et de la Sainte-Baume.

        Peu de randonneurs descendent comme moi de l’Encombrette après être montés depuis le lac d’Allos, car cette descente les mène en un lieu fort éloigné de celui où ils ont laissé leur voiture. La plupart se contentent de la moitié nord ou de la moitié sud de mon itinéraire, et reviennent pas le même chemin, comme je l’ai fait moi-même au cours d’années précédentes. M’étant renseigné en bas, je m’engage sans crainte sur le sentier en lacets bien tracés, qui me fait perdre rapidement de la hauteur. J’atteins le petit lac de l’Encombrette. Puis le relief se resserre. Par moments, je domine un gouffre ou fais face à une paroi verticale –  sans jamais me sentir en danger.

          Les bâtons de marche, que j’essaie pour la première fois, se révèlent fort utiles. Ils amortissent les mille petits chocs de la descente.

          Habillés de vert tendre, les mélèzes font plaisir à voir. Ils ont bien profité des précipitations du premier semestre. Contrairement aux autres conifères, ils perdent leurs aiguilles l’hiver. Mais avant cette chute, la substance vitale remonte vers le cœur de l’arbre. Cette économie de moyens lui permet de monter plus haut que ses confrères d’autres espèces.

        À Giglon, hameau perché de Colmars, je retrouve la route goudronnée. D’obligeants automobilistes me prennent à leur bord et m’épargnent les derniers kilomètres. Au total, j’ai marché huit heures, sans me presser, et sans rencontrer de difficultés. Je n’ai pas eu trop chaud, comme cela arrive dans Colmars l’été. J’ai dû parfois mettre un lainage léger alors même que la pente montait.

          Deuxième excursion : le lac de Lignin

           Me voilà donc encore assez dispos pour la deuxième excursion, le lendemain, dans la vallée d’un petit affluent du Verdon appelé la Lance. Après huit kilomètres d’une bonne route forestière, le taxi me dépose au pont de la Serre. Par la rive droite, qui monte de manière assez paisible (sauf à un endroit), je vais gagner le lac de Lignin, où le torrent prend sa source. Et je redescendrai par la rive gauche, plus accidentée.

          Les reliefs que je longe sont plus arides qu’auprès du lac d’Allos. Je vois des  mélèzes accrochés à des pentes sur lesquelles un homme ne pourrait se tenir. L’une des bergeries se nomme curieusement la cabane des Juges. Une allusion à des personnages sculptés par l’érosion ? Le lieu est surmonté d’une corniche, mais il faudrait de la bonne volonté pour y distinguer trois magistrats. Plus haut, d’après la carte, et invisible de l’endroit où je me trouve, se trouve le trou des Juges. Amusante circonstance pour quelqu’un qui, comme moi, a exercé cette profession.

          Durant la montée, croisement avec trois garçons qui redescendent du lac avec leur tente et leurs sacs de couchage sur leurs dos. Ils espéraient passer la nuit dans la bergerie du lac. Elle était occupée par le berger. Ils ont donc dressé leur tente et, bien équipés, n’ont pas eu froid.

          Plusieurs VTT me dépassent. Interdits dans le parc du Mercantour, ils sont admis ici, car nous nous trouvons hors parc. Mais ces pentes ne sont pas faites pour eux. Le plus souvent, les cyclistes doivent mettre pied à terre et tirer leurs engins.

          Les arbres ont presque disparu. Je gravis un fond de vallée sèche, franchis un modeste col et pénètre dans un cirque de grande ampleur. Les parois des montagnes, tout autour, ont été entièrement râpées. Le petit lac de Lignin est une nappe gris-bleu posée sur une vaste étendue mamelonnée, dont l’herbe rase commence à jaunir. J’aperçois quelques silhouettes humaines, rendues insignifiantes par le décor. Rien ne bouge autour de la bergerie : ni moutons ni maître.

          Le lac de Lignin se trouve à peu près à la même altitude que son grand frère le lac d’Allos, mais donne le sentiment d’être beaucoup plus haut. On se croirait sur la lune !

          Aucun indice, ici, d’un récent retrait des eaux. Les quelques îlots d’herbe de ce lac sont bien verts, et on m’a dit, en bas, qu’ils avaient toujours été là.

         Je redescends par la rive gauche de la Lance, passe près de la bergerie du Mouriès. Quatre chiens patous foncent sur moi en aboyant. Je crie « Bons chiens, bons chiens ! » Aussitôt, miracle, l’attaque cesse. Ces fortes bêtes comprendraient-elles le français ? En tout cas, l’intonation a été efficace. Ajoutons qu’elles doivent être habituées à voir des promeneurs sur ce sentier.

          Originaires des Pyrénées, ces gros chiens blancs ont été importés dans les Alpes. L’une de leurs missions consiste à tenir les loups en respect. Sans doute est-ce leur présence qui explique qu’aucun incident dû à ces méchants cousins n’ait été signalé sur les hauts de Colmars au cours des dernières années.

          Le sentier, en gradins, se rapproche de la Lance. J’apprécie de marcher dans le sens descendant. Des trouées dans la verdure invitent le promeneur à aller vers le torrent, et les auteurs du balisage ont omis de le mettre en garde. Or la Lance se laisse aisément traverser, avec ses vasques et ses marmites de géants, mais pour reprendre pied sur la rive droite, c’est toute une affaire.

         Le pont de la Serre, enfin. À l’Office de Tourisme de Colmars, la carte ne prévoyait que six heures pour aller de ce point au lac de Lignin et en revenir. J’en ai mis près de neuf, y compris de nombreux petits repos. J’avais, il est vrai,  la fatigue de la veille dans les jambes, et j’ai commis une erreur en traversant la Lance au lieu de la suivre.

          Ce n’est pas fini. Ne sachant combien de temps il me faudrait pour arriver au pont de la Serre, je n’ai donné rendez-vous à aucun chauffeur de taxi. Je dois donc continuer par la route forestière qui s’écarte de la Lance et de sa belle cascade terminale. Puis je me laisse tenter par un raccourci vers Colmars, qui m’économise quelques kilomètres, mais se révèle particulièrement pierreux. Mieux aurait valu poursuivre sur la route. Au total, j’ai marché onze heures, petits repos compris. Une épreuve.

          Bilan : deux jours de beauté ininterrompue, qui m’ont largement payé de mes peines. À aucun moment, le septuagénaire assez enclin au vertige que je suis ne s’est senti en péril.

          Reste à résoudre le mystère de la baisse de niveau du lac d’Allos. Celui de Lignin, situé tout près à vol d’oiseau, a échappé à ce sort et bien profité des intempéries récentes. Je livre mon hypothèse aux spécialistes : les fissures du fond du lac d’Allos ont dû s’élargir, par une secousse tellurique ou par l’usure naturelle des roches.

Indignation ou empathie ?

Par Jacques Darmon
Mai 2021

Deux faits à méditer :

22 août 1914 : 20000 soldats français sont morts dans la journée. Raymond Poincaré, Président de la République, n’est pas sorti de son bureau.

28 décembre 2019 : trois soldats engagés dans l’opération Barkhane sont tués au Mali. Emmanuel Macron, Président de la République, organise et préside une manifestation solennelle d’hommage  aux Invalides.[1]

Comment expliquer cette différence ? Toutes les victimes étaient des jeunes gens du même âge, entre 20 et 30 ans. Tous revêtus de l’uniforme de l’armée française, tous tués en plein jour par un ennemi armé de fusils, de pistolets ou de mitraillettes.

On peut tenter une première explication de nature politique. La défense de la patrie en 1914 était un motif évident de sacrifice. Le combat en un pays étranger contre un ennemi lointain est plus difficile à justifier. Le chef de l’Etat a besoin, par le truchement de ces cérémonies officielles, de mobiliser la nation et d’exprimer publiquement la solidarité de tous les citoyens avec ceux qui combattent au loin en leur nom et plus particulièrement leur gratitude à ceux qui ont donné leur vie.

Autre explication politique : notre société moderne est plus sensible en 2020 qu’en 1914 au sort des victimes, quelles qu’elles soient. Mourir jeune, dans le monde d’aujourd’hui, apparait comme injuste, insupportable, scandaleux même.

A ceci, il faut ajouter la force des images aujourd’hui disponibles partout, quasi instantanément.

Pourtant, ces explications n’épuisent pas toutes les interrogations.

Ainsi, la mort de six journalistes de Charlie Hebdo a suscité une manifestation de plus d’un million de personnes. Plus de 60 chefs d’Etat ou de gouvernement se sont déplacés pour manifester leur solidarité. Les 260 morts du Bataclan n’ont pas provoqué un mouvement d’opinion aussi important alors que la simple liberté de vivre semble une cause plus aisée à défendre que le droit au blasphème !

Il faut le constater : la mort parait moins affreuse quand elle frappe un très grand nombre. Impossible de s’identifier aux 300000 morts d’Hiroshima, aux 250000 noyés du tsunami de 2004

Un prêtre égorgé, un professeur décapité,  le cadavre d’un enfant noyé sur une plage, le pays se soulève. Le cas unique est celui qui émeut le plus : une femme maltraitée, un enfant abusé, un homme mutilé…

Les chiffres les plus horribles sont ceux qui touchent le moins. Nous ne savons pas partager le chagrin de milliers de personnes. Il arrive un moment où le décompte des morts est si important que la destinée de chacun de ces martyrs s’efface devant le fait brut : l’indignation devant l’horreur remplace l’empathie pour la douleur des victimes.

Mais, de l’indignation à l’empathie, la distance est grande.

L’indignation peut être violente, mais elle est froide : c’est le cerveau qui s’exprime ; il compare, il analyse (« si je suis indigné, c’est parce que… ») ;  il réagit (« je refuse, je n’accepte pas… »).

L’indignation n’est pas toujours un sentiment honorable : l’exigence de solidarité le plus souvent la suscite, mais parfois aussi l’envie ou la jalousie !

Fréquemment sollicitée, l’indignation est parfois injustifiée, quand l’information est fausse ou incomplète.

L’indignation est facile. Elle est à la portée de tout un chacun. Des centaines d’associations manifestent chaque jour leur mécontentement. Des tribunes dans les journaux, des milliers de messages sur les réseaux sociaux témoignent de la force de ce sentiment. Stéphane Hessel a vendu (au prix de         2 €, il est vrai) plus de deux millions d’exemplaires de son libelle intitulé Indignez-vous !

L’empathie est plus rare. Comme son étymologie l’indique, elle suppose de pouvoir ressentir la souffrance de l’autre. C’est le cœur qui pleure. C’est un sentiment immédiat qui ne se trompe pas. Mais l’empathie suppose un lien particulier : on s’identifie plus facilement à celui qui pourrait être un parent, un ami qu’à une foule nombreuse.

L’indignation n’empêche pas de dormir tranquille. L’empathie provoque des cauchemars.

L’indignation est ordinaire. L’empathie est propre aux belles personnes.

L’indignation est une vertu moderne. L’empathie est une qualité humaine.

[1][1] La scène se répète :
-Le 26 avril 2021, une fonctionnaire de police est assassinée par un terroriste islamiste. Le 30 avril, le Président de la République se rend personnellement à ses obsèques.
-Le même jour, 310 personnes meurent de la Covid 19. La statistique tombe dans l’indifférence générale, entre deux faits divers.

Deux ans de bonheur avec Vialatte

vécus par Nicolas Saudray
Août 2021

 

          L’excellente collection Bouquins nous propose trois forts volumes de chroniques d’Alexandre Vialatte. Ne manquons pas cette occasion de nous familiariser avec l’une des figures les plus originales de notre littérature.

         La série de farces et de surprises qu’il nous a donnée pourrait débuter par l’histoire de son père, un capitaine d’’infanterie devenu releveur des compteurs à gaz d’Ambert (Puy-de-Dôme). Son fils Alexandre (1901-1971), ayant appris l’allemand, débute dans la vie juste après le premier conflit mondial, comme secrétaire de la Revue rhénane : un mensuel bilingue publié à Mayence et ambitionnant de réconcilier les peuples.

          Ses chroniques de cette époque, complétées par des impressions sur l’Allemagne de 1945-1949, sont recueillies sous le titre ironique des Bananes de Kœnigsberg – aujourd’hui Kaliningrad, ancienne capitale de la Prusse orientale, où il fait assez froid, et où Vialatte, autant que je sache, n’a jamais mis les pieds. Ce livre, à mon avis, n’est point son meilleur. L’auteur n’a pas encore vraiment trouvé son style, et ne sait trop comment traiter l’incertitude des premières années du régime de Weimar. Le futur Vialatte pointe néanmoins par endroits : Un Allemand peut se suicider dans un jardin public, mais il s’arrangera toujours pour que son cadavre ne tombe pas sur la pelouse.

          Le séjour germanique de notre homme aura surtout été l’occasion de découvrir l’œuvre de Kafka, ce Tchèque de langue allemande. Une œuvre posthume, dont Vialatte a la gloire d’être le premier traducteur français, et qui va marquer ses propres écrits. Cela dit, par opposition à cet écrivain sinistre entre tous, Vialatte fera constamment dans la drôlerie, rose ou noire suivant l’inspiration.

          Sa première période parisienne est employée à des travaux de traduction et à des romans. Vialatte se marie. Il aime sincèrement sa femme, qui lui donne un fils, et il n’oublie jamais de lui écrire. Mais les époux – encore une farce – cohabitent fort peu.

          Pour se changer les idées, l’auteur encore jeune enseigne les lettres de 1937 à 1939 au lycée franco-égyptien d’Héliopolis, faubourg moderne du Caire. Cette expérience exotique n’influe guère sur la suite de sa production – sauf une manie de conclure ses chroniques par la formule C’est ainsi qu’Allah est grand, qui lui vaudrait sans doute aujourd’hui des protestations ou des menaces. Vialatte est trop auvergnat pour pouvoir se couler dans la mentalité arabe.

          En 1939, mobilisé comme simple soldat faisant fonction de caporal, il est jeté à bas de son cheval et prend un coup dans un œil – qu’il perdra quelques années plus tard. Il reste néanmoins sous les drapeaux et, l’année suivante, est fait prisonnier. Cette expérience manque de le rendre fou. La réalité du personnage commence à se révéler : un hypersensible qui se cache sous de fines plaisanteries. Les Allemands le libèrent pour raisons médicales au début de 1941. À la fin de la guerre et durant les mois qui suivent, bombardé capitaine, il fait bénéficier l’Armée française de ses talents d’interprète. Puis se réinstalle, avec sa femme et son fils, à Paris… face à la prison de la Santé. À croire qu’il l’a fait exprès.

          C’est seulement en 1952 qu’âgé de 51 ans, Vialatte devient Vialatte, en engageant une collaboration régulière avec le quotidien de Clermont-Ferrand, La Montagne. Resté néanmoins à Paris. Il écrit pour cet organe de presse 898 chroniques, échelonnées sur dix-huit ans. Donc une par semaine, quoi qu’il vente. Chaque dimanche soir, notre auteur se rend à la gare de Lyon et confie son texte au wagon postal du train qui va partir. En parallèle, mais de manière moins régulière, il fournit des articles de la même veine aux quotidiens L’Époque (vite disparu) et Le Petit Dauphinois (devenu Dauphiné Libéré), ainsi qu’à l’hebdomadaire Marie-Claire et au mensuel Le Spectacle du Monde.

          Ces articles ne se proposent pas d’informer les lecteurs, qui bénéficient d’autres occasions pour cela. La plupart des faits y sont ostensiblement déformés, voire inventés. Il s’agit plutôt de distraire, de taquiner, voire de révolter, en présentant un monde à la fois comique et tragique. De ces exagérations systématiques jaillit une vérité supérieure. C’est l’œuvre d’un homme mûr qui en a vu de toutes les couleurs.

          Grand fumeur mais pas du tout buveur, ne sachant pas conduire une voiture, cycliste collectionneur de procès-verbaux, Parisien par sa résidence et provincial par son principal public, peu connu de la foule, hors celle d’Auvergne,  mais justement apprécié d’une petite élite, il aura mené jusqu’à son soixante-dixième et dernier anniversaire une existence très particulière.

          C’est un virtuose de la plaisanterie ravageuse, comme celle-ci : On devrait surveiller les enfants. Ils viennent encore de voler le boa de San Francisco. Celui du zoo, qui a deux mètres cinquante, pour jouer à Adam et Ève. Ou encore celle-là, sur ce vieux gentleman du Texas qui demandait au coin du désert et d’une forêt mal fréquentée à un riche marchand de vaches : « Monsieur, faites l’aumône à un pauvre vieillard qui n’a plus rien au monde qu’un revolver chargé. »

          La plaisanterie est parfois poussée jusqu’au macabre (anthropophagie, livres reliés en peau humaine). Âmes délicates s’abstenir.

           Vialatte est aussi un champion de l’invention réjouissante, par exemple celle-ci, relative à une femme sculpteur qu’il admire : Comme elle ne sait pas garder l’argent, le médecin de la famille lui a greffé sous le pouce un nerf de kangourou femelle qui donne le réflexe impérieux de remettre ce qui s’échappe dans la poche. Ça n’a pas donné de résultat.

          Autre perle : Le cerveau électronique, endoctriné par des chimistes, a rédigé à l’usage des pharmaciens un catalogue de tous les mots qui pouvaient être fabriqués pour désigner de nouveaux médicaments : abechamycine, starvcid, platuphyl, etc. Il ne reste plus qu’à lancer dans le public les maladies que guériraient ces remèdes nouveaux. 

          Vialatte est le prince du raisonnement inepte. Dans le mariage vécu, je déconseille la femme parfaite. Car on ne peut pas l’améliorer. Une femme imparfaite s’améliore, une femme parfaite ne saurait être améliorée. Elle a raison, forcément et d’avance. C’est sans espoir. Elle a raison de naissance. Vous en resterez pour vos frais. Épousez donc une femme imparfaite ; vous pourrez peut-être améliorer. La sienne, bien-aimée, était paraît-il fort autoritaire.

         Encore plus impertinent : « Assieds-toi au bord de la rivière, dit un proverbe libanais, et tu verras passer le cadavre de ton ennemi ». C’est une méthode décevante, surtout si l’ennemi s’est assis en aval. Le mieux est donc, dès qu’on s’est fait un ennemi, d’aller s’asseoir en toute hâte à l’embouchure même du fleuve, et d’un fleuve à estuaire, car avec les deltas on ne sait jamais quelle branche peuvent emprunter les cadavres d’ennemis. 

         Ami des monuments historiques, je me dois d’ajouter ceci, qui égratigne les Auvergnats, compatriotes chéris : Se privant de tabac pendant quarante-sept ans, ils s’achètent à soixante-dix un château avec eau courante, ou comme moi, se privant chaque jour de château, ils réussissent, grâce à cet ascétisme, à s’acheter chaque jour un paquet de Gauloises bleues.

        Mais voici le sommet : L’homme n’est que poussière. C’est dire l’importance du plumeau.

         Comment les lecteurs de La Montagne ont-ils supporté ce compère qui leur écrivait de Paris des énormités ? Il y a sûrement eu des protestations. L’honneur du journal a été de conserver ce collaborateur, et de n’exercer que trois ou quatre fois son droit de censure, à l’encontre d’un billet où il se moquait des grosses femmes, ou de quelques autres où il attaquait un peu trop le gouvernement.

          Parfois, le chroniqueur se mue en un critique littéraire ou en un critique d’art. Les gloires consacrées ne l’intéressent que rarement : ainsi Henri Heine, auquel il consacre un émouvant article, pour le centenaire de sa mort ; ou François Mauriac, sujet d’un papier fort contrasté mais remarquable. Vialatte préfère « mettre en boîte » des réputations éphémères, le peintre Bernard Buffet, la petite poétesse prodige Minou Drouet. Il s’applique surtout à défendre des amis, ou des auteurs qu’il a contribué à découvrir et qui, du coup, sont devenus des proches, dont il suit fidèlement l’œuvre durant des décennies : Ferny Besson, explicatrice du Sahara ; Anne-Marie de Baker et ses poèmes ; l’écrivain belge Franz Hellens ; le galeriste parisien Romi, éditeur de la revue Bizarre ; l’essayiste suisse Léon Bopp. L’appui de Vialatte n’a pas suffi pour leur assurer une notoriété durable, mais donne au lecteur d’aujourd’hui l’envie de découvrir ces compagnons de route.

         Cet appui s’exprime avec un humour vigoureux, dont j’espère que les victimes lui en ont su gré. Vialatte apprécie le peintre et sculpteur Dubuffet, mais nous laisse de sa maison une description apocalyptique. Il chérit le conteur auvergnat Henri Pourrat, mais lui attribue une barbe splendide de tueur de veuves distinguées. Le chien du sculpteur Philippe Kaeppelin, autre proche, lui inspire cette tirade : Un animal adorable acheté au mètre dans une grande écurie et qui ressemble si parfaitement à une saucisse de Toulouse (ce qui est le comble de la beauté pour un basset) qu’on peut lui faire cirer le plancher rien qu’en lui attachant une brosse sous le ventre. Pas facile, de rester amis après ces coups de griffe ! Mac Orlan est heureusement croqué à titre posthume : Il avait l’air, sur la fin de ses jours, avec son bec et ses yeux de rapace, d’un vieux hibou coiffé d’un bonnet écossais. 

          L’une des plus brillantes réussites de Vialatte est son almanach. Chaque mois, durant plusieurs années, il a fourni à Marie-Claire quelques pages relatives aux joies, aux dangers et aux travaux de ce mois. Rassemblées, elles forment un monument de cocasserie : périls imaginaires, conseils fantaisistes, piques et flèches. C’est l’expression, distordue à dessein, mais triomphante, d’une France rurale aujourd’hui oubliée et méprisée. Janvier : Les enfants sages recevront des étrennes utiles, et même des étrennes inutiles, parmi lesquelles toutes sortes de fusées cosmiques qui seront d’un effet désastreux. Février : Le Mardi Gras est un effort de l’homme pour essayer de devenir lui-même.  Mars : Le 5 rappelle à l’homme à la fois la naissance de la femme à barbe et la mort de Joseph Staline. Avril : Cueillez l’oreille d’ours mais méfiez-vous de la sanguinaire du Canada. Mois suivant : C’est en mai que le pont-l’évêque ouvre son âme et se livre vraiment. Juin : Le nombre des pères est en diminution constante. Il est difficile en effet d’appeler pères, comme le font les enfants d’aujourd’hui, ces hommes sans barbe et sans bretelles qui n’ont pas de ventre et ne réclament plus de leurs fils le respect de leurs ridicules. 

          Les lecteurs de La Montagne bénéficient d’une caricature de l’écrivain au restaurant, en lequel Vialatte, gourmet ou gourmand, se projette : Son œil brille, ses mâchoires mastiquent avec force ; la cuisse d’oie, la pince de homard craquent avec un bruit joyeux entre ses robustes molaires. Stoïquement, il enterre ses chagrins. Il voit, il prophétise, et sa mission le pénètre. Sa serviette solidement nouée sous le menton, comme le tablier de travail sur le ventre de l’homme de peine, lui plante derrière la nuque deux oreilles de lapin qui projettent sur le mur une ombre gigantesque. On commence avec Courteline et on finit avec Goya.

         Vialatte raffole des animaux, il passe son temps à en inventer. Ainsi le hornbostel, qui semble être une sorte de hamster imaginaire. L’éléphant a droit au portrait suivant : Il se compose en gros d’une trompe, qui lui sert à se doucher, d’ivoire, dont on fait des statuettes, et de quatre pieds, dont on tire des porte-parapluies. Dieu l’a fait gris, dit Bernardin de Saint-Pierre, pour qu’on ne le confonde pas avec la fraise des bois. Une  notation sur la Chine ancienne tourne à la pure calomnie : Les délicats mangeaient de la cervelle de singe et buvaient du fiel de vipère. On servait le singe vivant dans une cage en osier ; le crâne dépassait par un petit trou ; on l’ouvrait avec un couteau, comme une espèce d’œuf à la coque. On le dégustait avec une cuillère en vermeil, additionné de divers condiments. C’était presque aussi bon que du cerveau de missionnaire.

         Ses rubriques étant culturelles, Vialatte s’est abstenu de prendre de positions politiques. D’ailleurs, ses différents supports avaient des options variées – socialistes dans le cas de La Montagne. Toutefois, la perte de l’Indochine, la nationalisation du canal de Suez, l’évolution de l’Algérie vers l’indépendance  ont arraché à notre auteur des regrets, toujours brefs. Voici l’un des plus significatifs (1957) : La colonisation, comme toutes les choses humaines, a mélangé le meilleur et le pire. Elle n’en reste pas moins la seule façon connue de propager la civilisation. Opinion étonnante de la part d’un homme qui, pendant deux ans, avait vécu au cœur de la culture arabo-turque. Aujourd’hui, ces phrases seraient stigmatisées. À l’époque, beaucoup pensaient encore comme le chroniqueur. Il ne saurait d’ailleurs être considéré comme un affreux réactionnaire : durant les mêmes années, il combattait la peine de mort avec son arme, l’ironie.    

         D’un point de vue littéraire, Vialatte se situe au confluent de deux   courants :

         ¤ celui de l’hénaurme : Rabelais, Don Quichotte, les romans comiques de XVIIe siècle français, Jonathan Swift, le Flaubert de Bouvard et Pécuchet ;

        ¤ celui de l’absurde, inauguré peut-être par le Léon Bloy des Histoires désobligeantes (dont la patte est plus lourde que celle de Vialatte), continué par l’anarchiste Félix Fénéon (dont l’œuvre littéraire est à vrai dire assez mince), ainsi que par Jarry créateur d’Ubu et bien sûr par Kafka ; il se poursuit avec Ionesco (plus jeune que Vialatte, mais reconnu plus tôt) et, de nos jours, par Michel Desbastides (dont le Funambule expliqué de 1989 ne se trouve malheureusement pas sur le marché).

          Alors, pourquoi cette renommée restreinte de Vialatte ? Parce que, n’ayant point convaincu comme auteur de fiction, il s’est spécialisé dans un genre qui n’est pas vraiment reconnu comme littéraire, celui des chroniques dans les journaux. Et aussi parce que le principal d’entre eux était de province. Les Auvergnats ont-ils compris qu’ils détenaient un trésor ? Ont-ils senti l’influence bienfaisante de ce génie ?

          Un propos sur le bonheur conclura cette trop brève anthologie. Le bonheur date de la plus haute antiquité …Le lapin jouait avec le boa, le vison s’approchait d’Ève sans crainte, le tigre mangeait de la laitue. Un soleil neuf brillait parmi les palmiers qui se balançaient comme de lents éventails. Au premier plan, particulièrement soigné, de hautes rhubarbes élevaient leurs panicules au-dessus de vastes feuilles sinueuses. Bref, c’était le paradis terrestre. L’homme ne sut pas le garder. Il s’en lassa très vite. Il le perdit tout de suite par sa curiosité : il aime mieux savoir qu’être heureux. Depuis, il court après, en brouette, en auto, en fusée, autour de la Lune. Il ne le rattrapera pas.  

          N’essayons pas d’avaler tout Vialatte d’un trait. Sa verve déchaînée paraîtrait répétitive. Et ce serait dommage, car elle s’attaque à mille sujets. Mieux vaut vivre quelque temps avec cet auteur, par petites doses. Il saura, mieux qu’un optimiste, nous consoler des contrariétés de l’existence. Personnellement, je lui dois deux ans de bonheur : le temps de lire, à mes moments perdus, les trois mille quatre cents pages des volumes de la collection Bouquins. Même si vous n’en absorbez que le quart, vous en sortirez revigoré.

         Alexandre le Grand Loufoque doit enfin prendre sa place parmi les meilleurs écrivains du XXe siècle français.

                                                                                                 …/…

Les livres, tous trois dans la collection Bouquins, chez Robert Laffont :   
Alexandre Vialatte, Chroniques de la Montagne, 1952-1961, publiées en 2000.
Alexandre Vialatte, Chroniques de la Montagne, 1962-1971, publiées en 2000.
Alexandre Vialatte, Résumons-nous, 2017. Réunit les chroniques données à d’autres publications que La Montagne (dont L’Almanach de Marie-Claire), ainsi que le roman Les Bananes de Kœnigsberg.

La Grande déportation des chiens

Compte-rendu par Philippe Agid, juin 2021

Kitmir, chien jaunâtre né à Constantinople au début des années 1900, simple, intelligent, cultivé, raconte comment, sous l’influence des Jeunes Turcs  en 1910, le préfet Tevfik bey décide de déporter tous les chiens de rues de la cité et des villes adjacentes dans l’ilot de Sivri, de provoquer leur mort en les affamant,  puis de se débarrasser de leurs cadavres en les brûlant.

Le roman décrit aussi les enjeux  de la Turquie  au cours des années 1900, sans longueurs et par petites touches. Comme beaucoup de ses récits, essais et romans, La Grande déportation des chiens s’appuie sur une documentation considérable. Nicolas Saudray est aussi à l’aise dans la Turquie de l’époque qu’il l’est avec la France et l’Allemagne de la première partie du 19ème siècle dans Le Jaune et le Noir, avec la côte dalmate à plusieurs époques de son histoire dans L’Auberge des trois Empires, avec le Brésil du 19ème siècle dans Napoléon au Brésil.

Rien n’échappe au chien Kitmir, ni les détails de la vie quotidienne dans la région de  Constantinople, ni les événements politiques du moment, ni bien sûr les faits saillants de la vie  des chiens de proximité et de celle  des hommes et des femmes dont il est proche.

Kitmir, auteur du récit, est ainsi baptisé  par son maître, Murat effendi, un hodja, « maître d’école coranique,  et par extension, enseignant dans une école quelconque », présise Nicolas Saudray qui explique le secret de son héros : « Un chien attentif et correctement formé parvient à comprendre à peu près tout ce qui se dit. Il ne peut répondre de manière articulée, car Dieu, dans sa sagesse, lui a refusé le gosier approprié, mais il est capable, en se concentrant et en aiguisant son regard, d’envoyer sa pensée, formulée en turc ou tout autre idiome, dans le cerveau d’un vis-à-vis humain,de même qu’il le fait de façon naturelle en direction d’autres chiens »  Grâce à Murat effendi, Kitmir apprend à lire le français et sait communiquer dans cette langue, ce qui facilitera ultérieurement le travail de retranscription de son récit.

Kitmir, le Candide canin de Nicolas Saudray à Constantinople, n’est pas sans évoquer le héros de Volataire. Non exempt de  naïveté (en apparence), Kemtir voit tout, comprend tout. Il évite les jugements à l’emporte-pièce sur les humains. Bien formé par Murat effendi et par ses lectures des journaux de l’époque, il cite Dieu et Mahomet, sait qui était Artaban et  n’ignore rien de l’exploitation du jeune Mozart par son père Léopold. Récit alerte, vivant, coloré, écrit au premier degré.

Grâce à Murat effendi, le chien savant fait la connaissance de  plusieurs de ses amis, Nourrettine bey, président du tribunal correctionnel, le ménage arménien Allaverdian, le ménage français Reyneval avec lesquels se nouent des relations d’amitié et de confiance. Il connaît bien l’organisation des chiens jaunâtres de Constantinople et de ses environs. Kirtmir a successivement plusieurs compagnes jaunâtres, Bella, Zoé, Nihor, sa préférée, entre  autres. Il  a également été attiré par Maïra, une caniche noire d’origine française avec laquelle la vie commune n’est malheureusement pas possible.

Kitmir décrit les étapes qui conduisent à la déportation des chiens. Il met d’abord en question le bien-fondé du projet : l’hygiène, la propreté des rues et avenues de Constantinople. À ces justifications, Kitmir oppose les services rendus par ses congénères et lui-même, et s’indigne que ses arguments ne soient pas entendus. Grâce à Nourretine bey, il a l’occasion de rencontrer Pierre Loti qui bénéficie d’une grande popularité en Turquie. Il tente  d’en faire  l’avocat de la cause des chiens.  Kitmir juge décevant l’écrivain français qui, arrivé un peu tard,  ne déploie pas les efforts nécessaires pour s’opposer à la décision de déportation.

Après le transfert des chiens jaunâtres dans l’ilot de Sivri, Kitmir s’évade en nageant. Il cherche à tout prix à obtenir que les chiens restés sur place soient correctement ravitaillés en nourriture et si possible rapatriés. En vain. De retour à Stamboul et après maintes péripéties,  Kemtir entreprend d’occire Tevfik bey, parvient à le mordre au mollet, avant de trouver la mort.

Conclusion : Kitmir inscrivit le texte de son récit, par la force de son regard, dans la mémoire de Nourretine bey, président honoraire du tribunal correctionnel de Constantinople.

En postface, l’auteur raconte qu’aprés la mort de Kitmir, Nourrettine bey avait à nouveau rencontré Pierre Loti en 1913, souhaitant, sans succès, qu’il assure la publication du récit. Cette responsabilité reviendra en définitive à Nicolas Saudray.

Derrière la destruction d’une communanté d’animaux accusée d’être  nuisible, le thème des crimes contre l’humanité apparaît dans toute sa force.  On se demande aussi ce que Kitmir aurait pensé de la politique de la Turquie à l’égard des réfugiés syriens, dont l’immigration vers l’Europe est parfois facilitée. Nicolas Saudray crée un contraste saisissant entre  la gravité  de son sujet et le style tour à tour simple, joyeux, grave, angoissant  du récit de Kemtir.

Le roman se lit d’un trait.


Le livre : La Grande déportation des chiens
Roman de Nicolas Saudray, fondé sur des évènements historiques

265 pages
Michel de Maule, éditeur

La démocratie empêchée

Par Jacques Darmon
Mai 2021

Le principe fondateur de la démocratie française figure à l’article 2 de la Constitution de 1958 : le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple .

Bien évidemment, chacun le reconnait, le phénomène de mondialisation et l’appartenance à l’Union Européenne ont pour effet de limiter la liberté d’action du gouvernement français et donc sa capacité à respecter parfaitement ce principe. Mais il existe également des limitations institutionnelles, politiques ou juridiques proprement françaises qui perturbent le fonctionnement démocratique de nos institutions.

1) Les limites institutionnelles

Le principe admis dans toutes les démocraties modernes est la loi de la majorité : les décisions sont prises par une majorité de citoyens ou par une majorité de représentants de ces citoyens, représentants eux-mêmes élus au suffrage universel (au premier ou au second degré).

Nombreux sont ceux qui se sont inquiétés d’une « tyrannie de la majorité ». Tocqueville disait déjà en 1835 : « Je regarde comme impie et détestable cette maxime qu’en matière de gouvernement, la majorité d’un peuple a le droit de tout faire » (De la Démocratie en Amérique).

1-1 Des limitations anciennes et nécessaires

Très tôt ont donc été mis en place des contrepouvoirs pour éviter cette tyrannie, en limitant la capacité de décision d’une majorité politique.

La séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire constitue, face à ce risque d’une tyrannie de la majorité, la plus forte des garanties. « Un État qui ne connait pas la séparation des pouvoirs n’a point de constitution», disait Montesquieu.

Le pouvoir législatif est limité : une majorité politique ne peut voter des lois qui ne respectent pas la Constitution . Le contrôle de constitutionnalité, assuré en France par le Conseil constitutionnel, récemment amplifié et facilité , s’exerce soit a priori (avant la promulgation de la loi votée ), soit a posteriori (au moment de l’application des dispositions de cette loi dans un litige ).

Si la majorité politique estime que ses objectifs sont injustement limités par les dispositions de la Constitution, elle peut tenter de la modifier : elle l’a été 24 fois depuis 1958 ! Mais une modification constitutionnelle demande une procédure assez lourde et assez risquée (plus de 14 projets de réforme présentés en Conseil des ministres n’ont pas abouti !).

Ces limitations institutionnelles, qui concernent principalement le législateur, sont anciennes. Elles sont unanimement acceptées et respectées. Toutefois, une évolution récente de la jurisprudence du Conseil constitutionnel a soulevé des interrogations (cf. ci-dessous : 3- limitations juridiques).

1-2-Plus discret mais très significatif, le transfert à des « institutions indépendantes » d’une large fraction des compétences du pouvoir exécutif

Si les décisions du législateur se trouvent encadrées par des dispositions constitutionnelles, l’exécutif de son côté se voit, sur décision du législateur, déchargé d’une partie de ses pouvoirs au profit d’instances administratives dites « indépendantes », organismes administratifs qui agissent au nom de l’État et disposent d’un réel pouvoir, sans pour autant relever de l’autorité du gouvernement. Leur indépendance est garantie par le caractère irrévocable du mandat de leurs membres.

Se méfiant de lui-même et du pouvoir exécutif dont il a approuvé la nomination, le législateur a ainsi transféré à 25 institutions (le plus souvent désignées par leur acronyme ) des pouvoirs de régulation dans des domaines très importants : information, audiovisuel, télécommunications, sûreté nucléaire, concurrence, énergie, santé, régulation financière…

En l’occurrence, il ne s’agit pas d’une simple déconcentration, c’est-à-dire du transfert toujours révocable à des autorités de niveau inférieur (collectivités locales, agences, établissements publics). Il s’agit bien d’un transfert de compétence : l’exécutif est définitivement déchargé de ces responsabilités. Ces institutions ne reçoivent ni ordre, ni instructions du gouvernement. Elles disposent d’un pouvoir réglementaire autonome et parfois d’une compétence juridictionnelle. Seul, le juge peut éventuellement apprécier la légalité (ou même la constitutionnalité) de leurs décisions.

Chacune de ces autorités indépendantes est spécialisée dans un domaine particulier, c’est-à-dire que lui échappent la capacité de synthèse et la prise en compte des priorités nationales extérieures à son champ de compétence. Le cas de la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) est caractéristique. Cette Commission, comme son titre l’exige, veille à concilier les avancées dans le domaine de l’informatique et des technologies de l’information avec les libertés publiques. Notamment, elle est conduite à examiner, au regard du respect de ces libertés publiques, les demandes des autorités de police et de justice tendant à utiliser ces techniques (reconnaissance faciale, interconnexion des fichiers, conservation des données…) pour lutter contre la fraude et la délinquance. Il est clair que l’arbitrage entre le souci de la sécurité et le respect des libertés individuelles est un sujet politique par excellence. Le principe démocratique voudrait qu’un choix politique aussi essentiel soit le fait de représentants élus du peuple ou de représentants de ces représentants. Ici la démocratie s’arrête : se méfiant d’eux-mêmes, les représentants du peuple renoncent à exercer leurs responsabilités.

Une place à part doit être faite à la création d’instances indépendantes dont le principal objet est de surveiller l’action du gouvernement : le Défenseur du droit (qui, depuis 2011, regroupe notamment le Médiateur de la République, la Haute Autorité de lutte contre la discrimination…), le Médiateur des prisons, la Haute autorité de la transparence de la vie publique, la Haute Autorité environnementale… La liste s’allonge chaque année.

Le législateur aurait pu se réserver le soin de surveiller lui-même l’action du gouvernement, comme le prévoit l’article 24 de la Constitution et, à l’image du Congrès américain, multiplier les commissions spécialisées. Là encore, les élus du peuple ont préféré transférer à des personnalités sans responsabilités politiques le soin de défendre les libertés publiques.

1-3-La décentralisation, source de confusion

La décentralisation est, dans une démocratie, une exigence naturelle. Le citoyen, qui entend répéter que le pouvoir vient du peuple, demande que ce pouvoir s’exerce au plus près de lui, au rebours d’une longue tradition historique qui a vu successivement la monarchie, l’Empire puis la République elle-même favoriser la centralisation des pouvoirs.

La décentralisation peut même apparaître comme une forme plus élaborée de démocratie : une décision prise près du terrain est à la fois mieux adaptée aux difficultés et plus facilement acceptée par ceux qui sont appelés à la subir ou à la mettre en œuvre. Mais, en France, ces autorités décentralisées sont nombreuses : communes, intercommunalités, départements, régions…

Ce qui caractérise ce « millefeuille territorial », c’est non seulement la multiplication des parties prenantes, mais aussi la confusion du partage des responsabilités. Chaque échelon souhaite intervenir sur toutes les questions. Certes, des gouvernements ont tenté de faire disparaître la clause dite de « compétence générale », qui permet à une collectivité d’intervenir dans tous les domaines. Après une succession d’allers-retours, la clause, en 2015, a été maintenue pour les communes mais abolie pour les départements et les régions. En contrepartie, une liste des compétences particulières a été établie, liste qui est tellement large qu’elle équivaut en fait à une clause de compétence générale !

Ainsi, la multiplicité des autorités disposant d’une fraction du pouvoir exécutif se traduit par une confusion et une dilution des responsabilités, un alourdissement des procédures et un mauvais fonctionnement de l’Etat. La recherche d’une démocratie vivante par un effort de décentralisation a pour effet paradoxalement de rendre plus complexe et moins transparent le fonctionnement démocratique !

L’exigence démocratique a récemment ajouté au millefeuille territorial un niveau supplémentaire : des « conventions citoyennes » rassemblent entre 50 et 150 citoyens (choisis par un « tirage au sort » corrigé) auxquels il est demandé de formuler des propositions sur un thème déterminé : écologie, stratégie vaccinale, enseignement… En mettant en place ces « conventions », le gouvernement cherche à pouvoir faire état d’un soutien populaire aux mesures qu’il envisage. Mais, bénéficiant d’un appui médiatique très favorable, ces conventions, loin de faire découvrir de nouvelles solutions à des problèmes bien identifiés, viennent entraver l’action gouvernementale en modifiant ses priorités, en s’opposant à certaines mesures, en exigeant le report de certaines décisions… Les élus de la nation cèdent la place à des groupes de citoyens arbitrairement choisis.

2) Les contraintes politiques

La liberté d’expression fait partie des garanties constitutionnelles essentielles. Mais cette liberté est parfois une arme pour ceux qui veulent s’opposer au fonctionnement normal de la démocratie, c’est-à-dire au gouvernement par des représentants élus décidant à la majorité. Au nom de cette liberté, des groupes minoritaires ouvrent le procès en illégitimité de la majorité.

2-1- La pression des minorités

La majorité est souvent empêchée par la contrainte de minorités qui n’acceptent pas la loi majoritaire. Celles-ci exigent non seulement d’être reconnues –ce qui est justifié- mais encore que leurs demandes s’imposent à la majorité.

Réinventant le mythe d’Antigone, ces mouvements estiment que la pertinence (voire l’évidence) de leurs revendications, qui relèvent de motifs impérieux, les autorisent à contester les lois de la République légalement votées. La loi qui ne répond pas à ces exigences est injuste. Elle peut ne pas être respectée.

De nouveaux droits fondamentaux, qui ne sont souvent que la reconnaissance d’intérêts particuliers (notamment les dispositions dites sociétales), sont ainsi invoqués pour mettre en cause non seulement les actes de l’exécutif mais aussi les lois votées à la majorité, voire même les dispositions constitutionnelles. Ces mouvements, qui se savent minoritaires, n’essayent pas d’obtenir satisfaction par le suffrage universel. Leurs actions se situent soit au niveau de l’opinion, soit par des manifestations de désobéissance civile.

La voie d’action la plus naturelle de ces minorités actives est la pression médiatique.

Ces minorités savent mobiliser cette opinion par des manifestations bruyantes, des opérations spectaculaires, des discours démagogiques… que les médias, toujours à l’affût d’évènements nouveaux, reprennent avec gourmandise. Elles font appel à un vocabulaire qui flatte l’émotion, à des expressions qui font taire la contestation et qui occultent le fond du débat … Souvent, elles savent dissimuler leurs véritables buts derrière des façades altruistes et généreuses que nul ne peut récuser : la défense de la planète, l’égalité, la défense des sans-grade…

L’usage des réseaux sociaux, qui permettent à des groupes très minoritaires d’occuper une place disproportionnée à leur importance, a encore amplifié cette tendance déjà ancienne. Sur de tels réseaux, la majorité est toujours silencieuse.

Or, la démocratie moderne est une démocratie d’opinion dans laquelle les dirigeants se croient dans l’obligation d’accorder une importance particulière à l’opinion publique, telle qu’elle apparaît dans les sondages ou dans les médias . Un évènement imprévu, une crise, une épidémie, un attentat, une procédure judiciaire… peuvent faire basculer une majorité. Le citoyen est emporté dans un tourbillon médiatique qui se traduit par des alternances politiques de plus en plus fréquentes.

Cette fragilité de la majorité explique sa faiblesse face aux revendications minoritaires et sa fréquente impuissance à faire prévaloir les choix majoritaires, alors qu’inversement les minorités voient dans les hésitations de la majorité un encouragement à intensifier (voire à radicaliser) leurs revendications.

De la revendication à la désobéissance civile

Quand les actions médiatiques n’ont pu obtenir les concessions demandées ou empêcher le vote d’une disposition qui ne leur convient pas, ces mouvements minoritaires n’hésitent pas à prôner la désobéissance civile. Ils opposent leur résistance au fonctionnement normal des institutions, parfois par des actions violentes.

Ainsi, le mouvement Extinction Rebellion revendique un droit de ne plus obéir aux lois face au danger climatique et au risque d’effondrement social et économique. Une association défend les droits des locataires en squattant les immeubles vides. Une autre, au nom des droits des animaux, met à sac des boucheries ou des abattoirs. Une troisième, pour protéger la population des ondes électromagnétiques, démolit les pylônes de télécommunications.

Plus grave encore, ces minorités tentent de faire taire les opposants : leurs interventions publiques sont perturbées. Leurs personnes sont parfois menacées. Des parlementaires sont harcelés.

Ce climat de guerre sociale, ce primat absolu des subjectivités, ce refus des disciplines collectives conduit à la situation que Hobbes avait annoncée : la guerre de tous contre tous. La démocratie devient un champ de lutte avec un slogan principal : « Continuons le combat ».

Intersectionalité ou concurrence ?

Ces minorités cherchent parfois à s’unir contre l’adversaire commun que constituent la majorité et ses représentants. Ce qu’on appelle « l’intersectionalité », assemblage baroque de revendications sans point commun, sinon leur opposition à cette majorité.

Mais ces minorités, plus souvent encore, sont en concurrence pour capter à leur profit l’attention de l’opinion, des médias et du gouvernement. Chacune affirme être la principale victime d’un État oppressif. Minorités de genre, de sexe, de classe sociale, de « race »… se disputent le podium du « victimat ». Les défenseurs des droits de l’homme, de la femme, des animaux, des noirs, des immigrés, de la Planète… sont en campagne permanente. Les causes se multiplient sans cesse. À chaque fois, c’est le processus démocratique du vote majoritaire qui est refusé.

2-2 La contestation en illégitimité de la majorité

Plus radicale encore est la contestation qui porte sur la légitimité de la majorité, en tant que majorité. L’attaque vient de deux pôles très différents.

La revendication populiste ou le retour du pays réel

Parmi les « résistants » aux décisions majoritaires, il faut faire une place à part à ceux qui se réfèrent non pas à des valeurs supérieures, mais à une insuffisance de la représentation politique et donc à cette idée politique très ancienne qu’il existe un écart entre le pays réel et le pays représenté les parlementaires élus. Ces « populistes » affirment représenter le peuple face à des « élites » accusées d’avoir confisqué à leur profit la représentation nationale et l’État.

Il est clair que, si le peuple était consulté par referendum sur des sujets politiques brûlants tels que l’immigration, la sécurité, la fiscalité…, il réagirait autrement que les représentants de la nation et les élites médiatiques.
Plus fondamentalement encore, la mondialisation a pour effet de faire apparaitre des lignes de faille à l’intérieur des communautés nationales : tous ne sont pas égaux face à ce processus mondial. Certains en bénéficient, d’autres s’y adaptent, d’autres enfin en souffrent et restent sur le sable.

D’où l’enjeu majeur de ces démocraties occidentales : assurer une solidarité entre des citoyens inégalement adaptés à cette évolution du monde, solidarité indispensable pour garantir la survie de la communauté nationale, tout en restant en capacité de participer efficacement à cette mondialisation compétitive.

Dans la mesure où les « populistes » se recrutent dans des groupes de population défavorisés par l’évolution économique et donc par le fonctionnement de la machine administrative, ces revendications ne peuvent être ignorées mais, dans le même temps, il est du devoir des représentants du peuple de défendre des politiques impopulaires quand l’intérêt général l’impose.

Ainsi apparait le défi devant lequel se trouvent des majorités parlementaires dans de nombreux pays démocratiques : gouverner sans céder aux revendications dites populistes, mais sans méconnaître les conséquences défavorables de leur politique sur certaines classes sociales ou groupes de citoyens tout en gardant le soutien majoritaire de ses électeurs. C’est un équilibre fragile et instable.

Communautarisme ou séparatisme

Plus grave encore : des groupes qui veulent ignorer le principe majoritaire se placent en dehors du cadre national, affichant une volonté de séparatisme.

Certes, la République n’est pas nécessairement menacée par le communautarisme : il est naturel que des personnes ayant même origine, même religion ou même mode de vie, se réunissent et préfèrent vivre ensemble . Il en va différemment quand cette recherche de solidarité se traduit par un séparatisme, c’est-à-dire la volonté de se placer en dehors de la communauté nationale, et plus encore quand ce séparatisme se transforme en une hostilité à cette communauté nationale.

La frontière entre ces tendances, les unes acceptables, les autres dangereuses, est fragile. La démocratie n’a rien à craindre de la reconnaissance d’identités particulières ; elle est en danger mortel quand il n’existe plus d’affectio societatis, de désir de vivre ensemble.
Aujourd’hui, on voit apparaître une remise en cause radicale du système démocratique dans certains quartiers où les autorités de la République ne peuvent plus intervenir. La police, les pompiers sont assaillis ; les trafiquants opèrent en toute liberté ; les habitants sont otages de groupes criminels. Ces « quartiers perdus de la République » sont bien identifiés. À ce jour, ils ne sont pas en voie de disparition.

3) Le règne du droit

Le système démocratique, fondé sur la séparation des pouvoirs, exige l’indépendance de la justice. Aujourd’hui, cette indépendance, contrairement aux affirmations de beaucoup de commentateurs, n’est guère menacée par le pouvoir exécutif : le contrôle médiatique est trop présent pour permettre les manœuvres que l’on observe dans certains États. En revanche, on observe, dans quelques cas isolés, des jugements qui semblent affectés par les préjugés idéologiques des magistrats qui les ont prononcés.

Mais là n’est pas le danger principal : aujourd’hui, ce qui menace le fonctionnement démocratique, c’est l’irruption du droit dans le processus de décision politique, venant troubler le principe de séparation des pouvoirs.

3-1 Ce sont les citoyens et les parlementaires qui se sont mis eux-mêmes dans la main des juges

a/ Les citoyens ont demandé et obtenu (par la loi constitutionnelle du 1° mars 2005) l’introduction dans la Constitution de la Charte de l’environnement dont l’article 5 prévoit le « principe de précaution ». En dépit de sa rédaction prudente, ce principe pousse à confondre le danger et le risque. Eviter des dangers dommageables est une précaution utile ; tenter de supprimer le risque est à la fois utopique et stérilisant. Rester immobile par précaution est parfois plus dangereux que le risque que l’on a voulu éviter.

Le plus grand danger est politique : ce principe encourage la pression des lobbys minoritaires, suscite la pression médiatique, conduit à quitter le strict terrain des données scientifiques pour donner la parole aux complotistes de tout genre… On abandonne le domaine du réel pour entrer dans celui de la polémique et de la psychologie des foules. En donnant au principe de précaution une valeur constitutionnelle, les citoyens ont offert à toutes les minorités un motif aisé de contester les décisions publiques.
Cette tentation reste aujourd’hui très présente puisqu’il est envisagé de placer, dans la Constitution, la lutte contre le réchauffement climatique et pour le maintien de la biodiversité au rang des principes de la République !

b/ Les parlementaires ont concouru à cette confusion des pouvoirs. Ils ont ainsi multiplié les lois sur la transparence. Qu’il s’agisse des conditions du débat public, du financement des campagnes électorales ou des partis politiques, ou encore de la transparence de la vie politique, le pouvoir judiciaire est appelé à apprécier la façon dont les hommes politiques en général et les parlementaires en particulier organisent leurs activités. Les juges ont été ainsi conduits à apprécier la façon dont un député exerçait son mandat et organisait son travail avec ses collaborateurs, et notamment si ceux-ci travaillaient suffisamment !

La France s’éloigne ainsi du schéma voulu par les constituants de 1790 qui avaient fait défense aux juges, à peine de forfaiture, de « troubler de quelque manière que ce soit les opérations (du pouvoir exécutif)». Bien plus, il est maintenant envisagé de supprimer la Cour de justice de la République et donc de renvoyer devant les tribunaux judiciaires les contestations des actes commis par des ministres dans le cadre de leur fonction. Une telle « réforme » ne pourrait qu’accentuer cette évolution.

Or, s’il est normal (et souhaitable) qu’un ministre ou un parlementaire soit soumis aux tribunaux judiciaires pour leurs activités privées, il est contraire au principe de séparation des pouvoirs de soumettre au pouvoir judiciaire l’action du pouvoir exécutif ou législatif.

c/ Les parlementaires ont pris l’habitude de voter des dispositions législatives en forme de déclarations d’intention, de promesses à terme lointain, essayant d’éviter la difficulté de mesures immédiates, précises et douloureuses. Ils votent des lois mal rédigées, formulées dans des termes imprécis, incluant des engagements à moyen terme souvent irréalistes.

Mais ils sont rattrapés par le droit : des associations, des citoyens s’adressent aux tribunaux pour vérifier le respect de ces engagements, c’est-à-dire en fait pour contrôler l’action du pouvoir exécutif. Ainsi, non seulement, les hommes politiques sont soumis au pouvoir judiciaire sur leur façon d’obtenir et d’exercer leur mandat parlementaire, mais les ministres doivent justifier devant les tribunaux la pertinence de leur action au regard de ces textes.

L’État lui-même est attaqué pour non-respect de ces déclarations d’intention. Le Conseil d’État (arrêt Commune de Grande Synthe, novembre 2020) ordonne à l’État de justifier que ses décisions garantissent la trajectoire de réduction de gaz à effet de serre à l’horizon 2030 conformément à l’accord de Paris et au plan climat de l’Union Européenne ! Le Tribunal administratif de Paris (février 2021), dans un arrêt immédiatement qualifié d’arrêt du siècle, condamne l’État à indemniser les ONG demanderesses pour « carence fautive », celle-ci consistant à ne pouvoir démontrer avoir pris les mesures (législatives et règlementaires) nécessaires au respect des engagements à long terme.

Les Cours (Conseil constitutionnel, Conseil d’Etat, Cour de cassation) sont maintenant les garantes de la transition écologique et des engagements utopiques ou démagogiques du Parlement !

Ainsi les tribunaux, au prétexte de vérifier l’application de ces lois aux objectifs imprécis et lointains, viennent directement apprécier la justesse et l’efficacité non seulement du pouvoir exécutif mais même du législateur. Alors qu’en démocratie, ce sont normalement les électeurs qui jugent leurs mandants, dorénavant, ce sont les tribunaux qui condamnent l’Etat pour des engagements que ses représentants élus ont pris !

S’il faut regretter ce détournement d’un principe démocratique fondamental, la séparation des pouvoirs, il faut néanmoins constater que ce sont les hommes politiques eux-mêmes qui ont permis aux Cours suprêmes françaises et européennes de juger l’activité législative .

3-2- Les juges débordent leur champ de compétence

Investis de pouvoirs considérables par le pouvoir législatif lui-même, les juges n’ont pas su faire preuve de prudence et parfois abusent de ces nouvelles prérogatives. Et parfois se substituent au pouvoir législatif ou exécutif.

Le Conseil Constitutionnel crée de nouveaux droits : il a ainsi inventé un « devoir de fraternité » qui permet à un homme de bonne volonté d’aider un migrant irrégulier à bafouer les lois de la République. Un peu plus tard, il a inventé également un engagement constitutionnel de gratuité de l’enseignement supérieur. Interprétant des textes très anciens à portée générale (Déclaration des droits de l’homme de 1789, Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, Préambules des constitutions de 1946 et 1958) ou très imprécis (la Charte de l’environnement), souvent au-delà de la volonté du législateur de l’époque, il n’hésite plus à produire de nouvelles normes.

La Cour de cassation, de son côté, qui avait déjà inventé un « état de nécessité » autorisant à voler quand on avait faim, a plus récemment fait état d’un « préjudice d’anxiété », permettant d’indemniser des personnes qui ne sont pas malades mais qui auraient pu l’être ! Encouragés dans cette voie, les tribunaux de rang inférieur participent à cette déviance : la Cour d’appel de Paris a décidé, le 16 mars 2021, de ne pas appliquer la loi (art L1235-3 du code du travail) qui fixe un plafond aux indemnités accordées par les Conseils des prud’hommes.

3-3- Le niveau européen ajoute à la confusion des pouvoirs

Par l’arrêt Costa c/ ENEL du 15 juillet 1964, la Cour de justice de l’Union Européenne (CJUE) a jugé que le traité de Rome et le droit communautaire priment le droit national. En conséquence, les tribunaux français (Cour de cassation et Conseil d’Etat) se considèrent dans l’obligation d’appliquer la jurisprudence de la CJUE, laquelle s’engage à faire application de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Ces « poupées russes juridiques » ont pour effet de soumettre la démocratie française à la jurisprudence de la CEDH.

Alors que certains Etats n’ont accepté cette jurisprudence qu’avec des réserves ou en limitant le droit d’accès aux Cours européennes, la France accepte de se soumettre totalement aux décisions de ces juridictions, sans que le Conseil constitutionnel (contrairement à la Cour suprême allemande !), juge utile de vérifier leur conformité à la Constitution française.

Or, la CEDH est particulièrement sensible aux demandes des minorités actives et des défenseurs des droits de l’homme, ne portant que peu d’intérêt à la protection des intérêts nationaux. La tension est particulièrement nette en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme. La CEDH interdit l’expulsion d’un étranger, si dangereux soit-il, s’il risque de faire l’objet d’un procès non conforme aux règles européennes. Elle interdit de mettre des limites au regroupement familial (sauf motif d’ordre public). Elle interdit de reconduire une embarcation de migrants dans leur pays d’origine. Elle écarte tout contrôle police au-delà d’une bande de 20 km en deçà de « la frontière Schengen »…

Ces jurisprudences s’opposent frontalement aux demandes très majoritaires des citoyens. Ceux-ci ne peuvent plus s’adresser à leurs représentants élus qui sont liés par les décisions de ces Cours suprêmes. Le principe démocratique est entravé.

3-4- La peur du juge

Au-delà des limites que le droit pose à l’action législative, c’est l’exécutif tout entier qui est paralysé par la peur du juge. D’autant que pour l’opposition au gouvernement, le harcèlement judiciaire est devenu une nouvelle forme de l’action politique.

Dés lors, une décision de l’exécutif est prise non au seul regard de l’examen du réel mais dans la crainte d’une intervention du juge : cette décision n’est pas la meilleure pour la Nation mais celle qui met le décideur à l’abri d’éventuelles poursuites judiciaires.

La peur du juge est devenue un élément central de l’action publique. Un homme politique est contraint de donner la priorité à cette crainte avant de se soucier de répondre aux demandes de ses électeurs.

****

Du triptyque énoncé par Abraham Lincoln à Gettysburg, seul le premier terme (la démocratie est le gouvernement du peuple) est intact. En revanche, les deux autres (le gouvernement par le peuple et encore plus le gouvernement pour le peuple) sont en débat. Indubitablement, la souveraineté du peuple est limitée et les décisions politiques répondent imparfaitement aux demandes des citoyens.

Il faut le constater : la démocratie française est empêchée.

Mise en scène du siècle et de ses métamorphoses – 1

Par André Le Gall
Mai 2021

  I

    JUIN 40

      Septembre 1939. La guerre. Mon père, sous-officier au 48ème régiment d’infanterie (48ème RI), en garnison à Guingamp, Côtes du Nord, à présent Côtes d’Armor, a dû quitter la caserne en même temps que son régiment. Je n’en ai aucun souvenir. Je n’avais pas encore trois ans. Me demeurent cependant en mémoire une image et une sonnerie. L’image est celle d’une troupe gravissant je ne sais quelle colline par je ne sais quel chemin. La sonnerie est celle d’un clairon retentissant au-dessus des champs. Tout cela, incertain, flou, et cependant, insistant, persistant. Je suis donc resté avec ma mère dans la maison que nous avions en location à Loch-Ménard, hameau situé sur la commune de Grâces, à deux ou trois kilomètres à l’ouest de Guingamp. Aucun souvenir de l’hiver 1939-1940, sauf peut-être un nom : Narvik.

      La première image qui s’est implantée en moi, et qui s’y est établie durablement, définitivement, durement, c’est celle de camions qui roulent à toute allure en direction de Brest. Les camions doivent transporter des soldats.  Peut-il s’agir de l’armée française battant en retraite ? Je tiens, à la vitesse de leurs moteurs, qu’il s’agit des Allemands qui foncent vers la pointe de la Bretagne. Dans mon souvenir, y a-t-il des side-cars, engins motorisés qui permettraient d’identifier l’armée allemande ? Je ne saurais l’affirmer. Ce qui s’est imprimé dans ma mémoire, c’est la puissance du mouvement qui anime le convoi, c’est l’allure précipitée de sa progression. Apparemment, les unités qui le composent sont assurées de ne rencontrer aucun obstacle. Elles vont vers l’ouest sans aucune précaution militaire. Peut-être l’armistice est-il déjà en vue. Le maréchal Pétain l’a proposé dans son discours du 17 juin 1940. Le 22 juin, la convention sera signée à Rethondes dans le wagon où les plénipotentiaires alliés avaient imposé leurs conditions aux délégués allemands en novembre 1918.

LA BATAILLE DE FRANCE

      Promenade militaire de la Wehrmacht en mai-juin 1940 ? C’est bien ce que suggèrent les camions qui passent devant moi à Loch-Ménard. Que ce soient les Français qui fuient ou les Allemands qui arrivent, la rapidité du mouvement impose l’image d’une conquête foudroyante du territoire par l’ennemi. D’où le thème indéfiniment ressassé par les commentateurs, les historiens, les journalistes, français et étrangers, de la débâcle de 1940, de la déroute de l’armée française, de la fuite des régiments, officiers en tête, eux en voiture, la troupe à pied. Que le spectacle de désastre militaire que dépeint âprement Lucien Rebatet dans ses déplorables Décombres soit exact, il n’y a aucune raison d’en douter. Mais ce que Rebatet a vu au cours de la retraite de son unité depuis la région parisienne jusque dans le sud-ouest n’est qu’une partie de ce qu’il y avait à voir en France au cours de ces quarante jours. Il y a des choses qu’il n’a pas vues. Dans le procès que font à nos pères de petits plumitifs, bien calés devant leurs écrans d’ordinateurs, cette image d’une lâcheté collective des soldats de 1940 devant l’ennemi est l’une des plus perverses. Le réquisitoire contre la France de 1940 aura été inlassablement repris par des héros de plume et d’images qui ont pu diffuser leurs tendancieuses approximations en toute quiétude au fil des décennies.

      Il est vrai qu’en un peu plus d’un mois la bataille de France de mai-juin 1940 aura été perdue. Cela ne veut pas dire qu’elle n’ait pas été livrée. L’armée française s’est battue avec détermination. Pour s’en convaincre, il faut commencer par lire ce qu’en ont dit les généraux allemands. Le maréchal Rommel : « Sur les flancs de la Meuse, dans les fortifications de campagne et dans les maisons fortifiées, les soldats français ont combattu avec une extraordinaire habileté et opiniâtrement, et ils ont causé des pertes élevées à nos troupes. » Le général Guderian : « En dépit d’énormes erreurs tactiques du commandement allié, les soldats français de 1940 ont opposé une résistance extrêmement coriace, avec un esprit de sacrifice extraordinaire, digne des poilus de Verdun en 1916. »

      Le même Guderian assure que la campagne de mai-juin 1940 « a été marquée par une suite ininterrompue de combats particulièrement sanglants. » L’historien Dominique Lormier met en lumière une statistique qui, pour être sinistre, n’en exprime pas moins cet esprit de résistance du soldat de 1940 : « L’hécatombe de mai-juin 1940 est proportionnellement supérieure » à celles que les batailles de Verdun (1916) et de Stalingrad (1942-1943) ont provoquées. Le même historien expose que l’armée allemande a eu 49 000 morts et 163 000 blessés, les chiffres correspondants étant, pour l’armée française, respectivement, de 92 000 et 250 000. Le nombre de chars et d’avions ennemis détruits ou endommagés, soit respectivement 1800 et 1559, parle de lui-même. Ces chiffres sont bien la preuve que les fantassins, les tankistes, les artilleurs, les aviateurs se sont durement battus. L’Allemagne n’a gagné la bataille de France que par la supériorité de ses stratèges et de ses armements.

      A ce premier constat, s’en ajoute un second : la ligne Maginot, dont les vainqueurs rétrospectifs du combat perdu de l’an 40 ont dit tout le mal qu’il fallait penser, s’est révélée beaucoup plus efficace qu’on ne l’a dit. Si les chars allemands sont passés dans les Ardennes, c’est parce que les responsables français de la défense avaient décidé une bonne fois pour toutes que les Ardennes étaient infranchissables, et qu’il n’y avait pas lieu de s’attarder à y implanter les fortifications propres à la ligne Maginot. Les différents tronçons de cette ligne étaient eux-mêmes inégalement dotés en ouvrages de défense. Reste que, là où elle avait été édifiée avec la plénitude de ses équipements, la très discréditée ligne Maginot s’est révélée très difficile à franchir pour l’ennemi. Jusqu’à la date d’entrée en vigueur de l’armistice, le 25 juin, on s’est battu dans les différents secteurs fortifiés de la ligne Maginot. Les Allemands ne sont parvenus que très exceptionnellement à s’emparer des nombreuses positions défendues avec acharnement par des troupes qui, souvent, ne se sont rendues que sur injonction formelle du commandement français. Le 29 juin encore, celui-ci est obligé de donner un ordre exprès de reddition immédiate pour que toutes les unités de la ligne Maginot mettent fin à la lutte. La vérité, que les opérations de mai-juin 1940 auront révélée, c’est que la principale faiblesse de cette ligne était sa discontinuité, ses intermittences. Les malheureuses statistiques de la mort que livrent les archives de ce tragique printemps à ceux qui veulent bien les consulter suffisent à disqualifier le ton de condescendance accablée des commentaires dont on accompagne volontiers aujourd’hui les bandes d’actualités de l’époque.

      Quant aux chiffres relatifs aux prisonniers capturés par les Allemands, il faut les considérer à la lumière de la chronologie. Le maréchal Pétain, dans son discours radiodiffusé du 17 juin 1940, prononce la phrase fatidique : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat ». Sur les             1 5000 000 soldats français faits prisonniers en mai-juin 1940, 1 100 000 l’ont été entre le18 et le 25 juin, c’est-à-dire entre la date du discours et l’entrée en vigueur de l’Armistice. Comment continuer à se battre lorsqu’un maréchal de France, chef du gouvernement, vous invite à mettre fin à la lutte ? L’étonnant est que, même après cette annonce, de nombreuses unités aient continué le combat. L’incompréhensible est que cet ordre n’ait pas été précédé d’une consigne de repli général qui eût peut-être épargné la captivité à des centaines de milliers de militaires français.

      Quoi qu’il en soit, la défaite de 1940 ne fut pas une débandade, et l’honneur des combattants de mai-juin 1940, s’il n’est pas à l’abri des calomnieuses assertions dictées par l’ignorance ou la mauvaise foi, finira, au vu des faits et des statistiques, par se rétablir dans sa plénitude.

LE 48ème REGIMENT D’INFANTERIE

      Quant au 48ème RI, la consultation des sources permet d’en suivre les pérégrinations. Le régiment, en 1939, est placé sous les ordres du lieutenant-colonel de Rosmorduc. En manœuvre à Coëtquidan au moment de la déclaration de guerre, il est rappelé à Guingamp. Il constitue avec le 65ème et le 137ème RI, la 21ème division d’infanterie. La division, aussitôt la guerre déclarée, rejoint la frontière dans la région de Sarreguemines.  L’état-major français avait conçu un plan d’invasion de la Sarre dont l’objet était de fixer à l’ouest une partie des forces de la Wehrmacht afin de soulager d’autant l’armée polonaise sur laquelle on comptait pour tenir au moins pendant trois ou quatre mois. Le 9 septembre, la 21ème DI franchit la Blies et s’avance au nord de Bliesbruck. La résistance est faible. Mais les Allemands ont truffé la zone de mines qui font de nombreuses victimes en quelques jours. La pénétration s’opère sur environ 5 à 8 km.

      Le 13 septembre la 21ème DI reçoit l’ordre de s’arrêter sur place. C’est que l’armée polonaise est déjà pratiquement vaincue. Pour achever le désastre, le 17 septembre, l’Armée rouge entre en Pologne en vue de faire sa jonction avec la Wehrmacht selon les termes du pacte germano-soviétique conclu le 23 août précédent à Moscou. Du coup, l’état-major français juge que le soutien à la Pologne n’a plus d’objet. Le retrait des troupes françaises du territoire allemand est programmé. La 21ème DI est placée en réserve. Les déplacements se font à pied. C’est la rage au cœur que les soldats bretons se replient. L’opération a déjà fait de nombreuses victimes du fait des mines et des bombardements. L’abandon du terrain conquis est vécu comme une sanglante incohérence imputable au commandement.

      Le regroupement de la 21ème DI se fait au sud-ouest de Lunéville au terme d’une marche harassante sous la pluie. La division est ensuite dirigée sur le Pas-de Calais. C’est là, après l’hiver de la drôle de guerre, que la guerre rattrape les régiments de la 21ème DI. Le 10 mai 1940, date de la grande offensive allemande, le 48ème RI est envoyé en Belgique. On le retrouve en France dans la dernière décade du mois de mai, livrant bataille aux unités allemandes qui foncent vers la mer. Le 23 mai, le 48ème RI combat à Lumbres. Les pertes sont lourdes. Affaiblis par ces affrontements sanglants, les hommes du 48ème RI sont capturés à Witterness. Les prisonniers sont conduits en Allemagne dans des conditions de marche et de ravitaillement dramatiques. La mort saisit bon nombre d’entre eux, épuisés de fatigue et de faim. Puis les prisonniers seront transportés, cette fois en wagons à bestiaux, en Prusse-Orientale, aussi loin qu’il est possible de la France. Et c’est pourquoi les mots de Poméranie et de Mecklembourg, inclus dans l’adresse de l’adjudant Jean-Marie Le Gall, s’engouffreront dans ma mémoire d’enfance.

      Prisonniers oui. Mais après des combats dont l’acharnement se grave dans la pierre des monuments aux morts.

      En septembre 1939, le cimetière du hameau de Weidesheim, commune de Kalhausen, en Moselle, a abrité pendant un temps la sépulture de 39 soldats français. Bon nombre d’entre eux avaient des noms à consonance bretonne. Au total, dans ses opérations en Sarre, la 21ème DI a eu 115 tués. En mai 1940, ont été inhumés au cimetière de Blessy 78 soldats appartenant au 48ème RI. Dans l’église, un calvaire breton voisine avec une plaque où sont inscrits les noms des 78 fantassins morts pour la France. A l’entrée du cimetière de la commune de Witterness, on peut voir une plaque portant l’épitaphe suivante : « La commune de Witterness et le Souvenir français à la mémoire des 13 soldats bretons morts pour la France aux combats du 23 mai 1940. »

      Morts pour la France. Ces faits d’armes qui n’empêchent pas que la bataille de France n’ait été perdue suffisent à protéger la mémoire des soldats de 1940 du discrédit dont on ne cesse de les accabler.

                                                                                                                                                     LOCH-MENARD

      Jours de défaite : à Loch-Ménard, en ce jour de juin 1940, c’est bien un déferlement de la Wehrmacht qui s’opère ou qui s’annonce. Submersion de la France par l’armée allemande. Cette image-là se grave au plus profond de nos mémoires d’enfance, sans que, sur le moment, aucune compréhension de l’événement ne vienne éclairer l’impression brute. Ce n’est que bien des années plus tard que l’image revêtira sa pleine, son écrasante signification, celle de l’ennemi vainqueur foulant le sol de la patrie vaincue. Cette conscience de l’intolérable humiliation que constitue l’intrusion d’une armée victorieuse sur son propre sol, vécue par les jeunes gens et les enfants de 1940, gouvernera longtemps leur comportement. Leur révulsion à l’égard de toute forme d’asservissement imposé par la force surplombera les années de la Guerre froide.

      Refus sans condition de la domination étrangère, certitude que tout vaut mieux que la soumission au vainqueur, conviction que l’ordre imposé par la contrainte est un attentat à la dignité de chacun et à l’honneur de tous, d’où cette persévérance acharnée dans la défense de la libre disposition de soi : ce fut pendant un temps l’héritage moral de la défaite de 1940, et c’est pourquoi l’on vit, un jour de 1994, la puissante, la menaçante Armée rouge dont, quatre décennies durant, on avait craint l’irrésistible déferlement en direction de l’Ouest, c’est pourquoi un jour de 1994 on la vit s’ébranler, mais c’était en direction de l’Est.

Le Mur était tombé en novembre 1989. La paix avait été signée avec l’Allemagne en septembre 1990. Quatre décennies et demie de face-à-face, et l’ombre du communisme soviétique cessait de planer sur l’Europe avant de se dissiper en 1991 au-dessus de la Russie elle-même. Les peuples du milieu du siècle avaient engrangé pour jamais la vision de l’Europe asservie à l’Allemagne par la victoire de la Wehrmacht. Ces camions qui roulaient sur nos routes en ces jours de juin 1940, c’était sur nous qu’ils roulaient. Ces soldats qu’ils transportaient, c’était nous qu’ils piétinaient. Cela ne devrait plus se reproduire. Jamais.

MERS EL-KEBIR

     Juillet 1940. Kérivin ar chas est le nom de la ferme située sur la commune de Plougonvelin, à l’ouest de Brest, que tenaient mon grand-père et ma grand-mère maternels. La commune de Plougonvelin, dont les limites sont distantes d’une quinzaine de kilomètres de celles de Brest, comprend les dernières terres de la Bretagne avant la mer, englobant la pointe Saint-Mathieu : un phare, une abbaye en ruines depuis des siècles, une chapelle, des murs, le vent. C’est là qu’est né mon grand-père, en 1881, à Kérautret, l’une des ultimes fermes avant d’arriver à la mer. La défaite consommée, mon père prisonnier en Allemagne, ma mère avait jugé que le mieux pour elle et pour moi était de revenir vivre chez ses parents, dans la ferme où elle était née et où elle avait grandi, à Kérivin. Par rapport à Kérautret, Kérivin se situe à l’autre extrémité de la commune. La distance entre les deux fermes est d’une dizaine de kilomètres. Ma mère avait vingt-six ans. Cela se passe quand ? J’ai deux repères. D’une part, les camions qui roulent dans ma vidéo d’enfance vont en direction de Brest : c’est donc que je me trouve encore à Loch-Ménard près de Guingamp. D’autre part, lorsque le nom de Mers el-Kébir investit ma mémoire, je pense que je suis déjà à Kérivin ou que je suis en train d’y arriver. C’est donc fin juin début juillet 1940 que nous avons dû quitter Guingamp pour nous transporter à Plougonvelin.

      Le canton de Saint-Renan où se trouve Plougonvelin fournissait à la marine de guerre un grand nombre de marins et d’officiers mariniers. Les épouses, les mères, les pères, les frères restés au pays suivaient avec avidité les événements maritimes. Le port de Brest était au centre de l’activité de l’arrondissement. Or, le 3 juillet 1940, s’accomplit à Mers el-Kébir, port d’Oran, un événement militaire au retentissement incalculable. L’amiral commandant la flotte française ayant refusé l’ultimatum anglais, la marine britannique envoie par le fond le cuirassé Bretagne et touche les cuirassés Dunkerque et Provence. Quatre morts pour la seule commune de Plougonvelin. Au total près de mille trois cents marins tués, noyés ou portés disparus, trois cent soixante-dix blessés, brûlés, estropiés. Les marins de Mers el-Kébir envahissent la conscience de la France. Tandis que l’ennemi établit sa domination sur le territoire métropolitain, l’allié détruit notre flotte dans le port d’Oran.

         « Agression délibérée des forces navales anglaises contre notre escadre d’Oran » s’indigne L’Ouest-Eclair. Dans l’arrondissement de Brest, les quatre syllabes qui forment le nom funèbre retentissent avec une puissance, une force, une violence qui en font comme une sonnerie aux morts. Succédant aux médiocres agitations politiciennes de l’entre-deux-guerres, la Grande Histoire, avec la défaite militaire en juin et Mers el-Kébir en juillet, ravage le champ de vision des Français. Deuil, colère, stupeur, l’indignation est totale. Ces morts de Mers el-Kébir sont un attentat contre une France que les Allemands viennent de mettre à terre. L’on tient que les Anglais, nos alliés il y a encore quelques jours, viennent de donner libre cours à leur hostilité viscérale à l’égard de la marine française, la flotte rivale, plus puissante qu’elle ne l’a jamais été et qu’elle ne le sera jamais, la plus belle flotte que nous ayons jamais eue. On ne doute pas que l’atavique malveillance britannique n’ait trouvé ici à s’exprimer. Que la préoccupation de Churchill ait été de prévenir la mainmise allemande sur les navires français (mais l’Armistice excluait formellement une telle mainmise), rien de tout cela ne comptait. Ce qui comptait, c’étaient ces marins morts, ces blessés et ces brûlés, ces bateaux engloutis, éventrés, et que tout cela fût le fait de l’allié anglais.

         Alors Mers el-Kébir était une rumeur qui enveloppait l’arrondissement de Brest, c’était une véhémence qui, pour l’enfant de trois ans et demi, réfugié sur la terre maternelle, grondait comme un roulement de tonnerre sans autre signification que le roulement lui-même. Les quatre syllabes envahissaient l’âme, se gravaient pour jamais dans la mémoire, mobilisant toutes les émotions de la tragédie historique. Quelque chose pénétra dans la conscience de l’enfant qui ne s’effacerait pas, qui confèrerait aux années de guerre à venir leur puissance dramatique, leur dimension épique, un caractère de grandeur unique à quoi rien dans les décennies qui suivront ne se pourra comparer. Mers el-Kébir, c’était la soudaine projection des malheurs héroïques au cœur de l’enfance.

ARRIERE-GRAND-PERE, GRANDS-PARENTS, ONCLES, TANTES, COUSINE,
MERE ET FILS

      Kérivin 1940. La maison datait de 1843. La date inscrite dans la pierre a été, au moins pendant un temps, occultée par l’effet d’un coup de truelle mal inspiré. Mais elle demeure, gravée au-dessus de la porte. Jouxtant l’étable, il y avait une maison dite Ty Coz, la vieille maison, qui avait dû servir d’habitation jusqu’à l’édification du nouveau bâtiment en 1843. La maison de Kérivin est toujours là. Tout le reste a été changé dans la décennie qui a suivi la guerre. Les routes d’accès ont été élargies, et leurs revêtements adaptés à la circulation des tracteurs et des automobiles. Les chemins creux et pierreux de 1940 ont disparu. Les terres ont été remembrées. En 1940, le sol de la maison était en terre battue. Les dalles en ciment ne sont venues qu’en 1945 en même temps qu’était réorganisé le rez-de-chaussée : évacuation des lits clos, élargissement de la salle commune, aménagement d’une petite salle à manger. Mais durant la guerre, les lits clos encadraient la salle commune où les repas réunissaient la très nombreuse famille des Lannuzel, des Lars et des Gouriou.

      Il y avait là mon grand-père, Yves Lannuzel, âgé de 59 ans, originaire de la ferme de Kérautret qu’il avait quittée pour épouser ma grand-mère, une demoiselle Gouriou, née en 1890. Il y avait leurs huit enfants, rassemblés par la guerre.

      Ma tante Marie, épouse de Jean-Marie Lars, fermière à Kérivin jusque vers 1975, était l’aînée. Personne haute en couleurs, le verbe ferme, la réplique vive, adoptant volontiers un ton d’autorité qui n’en faisait pas une autoritaire, notre tante Marie, elle-même sans enfants, a laissé à ses innombrables neveux et nièces une image de générosité, de présence affectueuse, le souvenir aussi de singularités de comportement qui font la joie des remémorations familiales. 

      A Kérivin, en 1940, il y avait aussi ma tante Germaine dont le mari, frère de mon père, était officier-marinier sur le Tourville, l’un des bateaux de l’escadre commandée par l’amiral Godefroy, retenue par les Anglais dans la rade d’Alexandrie. Il y avait leur fille, Jeanine, ma cousine, de trois ans ma cadette. Il y avait mes deux autres tantes, Simone et Louise, couturières de métier. Il y avait mes oncles, Joseph, René et Jean, ce dernier encore pensionnaire au début de l’Occupation à l’école Saint-Pierre de Plougastel-Daoulas. Il y avait aussi mon arrière-grand-père, le père de ma grand-mère, qui était né sous le Second Empire, et qui devait mourir pendant la guerre. Il y avait ma mère, et, accroché à elle, lié à elle par toutes les fibres de l’être, il y avait moi. En tout quatorze personnes vivant sur une ferme d’une vingtaine d’hectares, avec des champs de blé, d’orge, d’avoine, des prairies, des garennes, une quinzaine de vaches, une grosse demi-douzaine de chevaux, des génisses, des veaux, des poulains.

LES CHAMPS ET LES BETES

      Le temps était rythmé par les fenaisons, les moissons, les semailles et les récoltes. Pour travailler la terre, il y avait des charrues, des herses, une machine à arracher les pommes de terre, auxquelles on attelait des chevaux. Il n’y avait dans la ferme qu’un seul moteur, un moteur Bernard qui, à chaque moisson, mettait en mouvement une batteuse plantée au milieu de l’aire. Tout le travail se faisait par la main humaine et la traction animale, selon des pratiques et des traditions très antiques sur lesquelles veillait mon grand-père. L’économie était fondée sur l’autoconsommation. Le fumier provenant de l’écurie, de l’étable et de la porcherie fournissait l’engrais. Chaque jour, on ramassait les déjections naturelles et les litières souillées des animaux, et on les mettait en tas pour qu’elles fermentent. A cet engrais d’origine animale, on en ajoutait un autre d’origine maritime. Une ou deux fois par an, on allait récolter du goémon sur les rochers bordant la mer et découverts à marée basse. C’était l’occasion d’atteler une charrette et de se rendre à la plage de Porsmilin distante de la ferme d’à peu près deux kilomètres. Bien entendu je participais à cette festivité. A Porsmilin, mes activités ludiques ne se limitaient pas à la seule exploration de la mer, du sable et des rochers. Il y avait sur la plage une carcasse de bateau, abandonnée à la rouille et aux marées. Il s’agissait d’un grand navire doté de hautes structures métalliques, dont je n’ai jamais connu l’histoire : vaisseau de guerre coulé par une torpille ennemie, bateau de commerce venu s’échouer là entre les deux guerres ? Ce qui est sûr, c’est que la carcasse était à l’abandon, et qu’elle offrait à un petit garçon curieux et actif des ressources en recoins à explorer particulièrement appréciées. Longtemps après la guerre ce navire a occupé la plage. Puis il a disparu.

      Fumier et goémon suffisaient à fertiliser les terres labourées. Cette autosuffisance faisait qu’à Kérivin il n’y avait que peu d’argent à circuler, seulement celui qui provenait de la vente des bêtes et des grains. L’argent n’était pas le principal régulateur de l’activité.

      Ce monde que j’ai connu de 1940 à 1944  est un monde entièrement disparu, et qui ne subsiste que dans ma mémoire. Ni électricité, ni radio, ni automobile. Pour s’éclairer, des bougies montées sur des bougeoirs, une grande lampe à huile dans la salle commune. Pour aller et venir les dimanches et les jours de foire, une voiture entretenue avec soin, tirée par un cheval revêtu de harnais bien lustrés, de beaux harnais pour jours de fête. Et, pour la jeune génération, des vélos.

RYTHMES ET TRAVAUX

      Un monde soumis à l’alternance des saisons, dépendant de la pluie et du beau temps, un monde ordonné, moralement structuré par le catholicisme, gouverné par le principe d’autorité, autorité du père et de la mère sur les filles et les fils, mon grand-père exerçant la sienne de manière assez ferme, ma grand-mère selon les intuitions de sa bonté naturelle qui était grande, tout un groupe humain discipliné par des rythmes fixes, quatre repas par jour, le matin, le midi, au milieu de l’après-midi, le soir. Entre les repas, travail dans les champs pour les hommes, autour de la maison pour ma tante Marie qui, avec son mari, avait vocation à reprendre l’exploitation quand mon grand-père et ma grand-mère passeraient la main. Quant aux quatre autres filles, leur activité s’accomplissait à l’étage de la maison. Là se rassemblait un sous-groupe féminin exempté d’activités agricoles, et particulièrement attaché à cette exemption. Deux des participantes, ma mère et ma tante Germaine, vivaient des délégations de solde que leur allouait l’Etat pour leurs maris militaires, mon père prisonnier des Allemands en Poméranie, mon oncle Jean-René retenu par les Anglais à Alexandrie.

        De celui-ci, on disait qu’il était prisonnier des Anglais, et qu’il était sur le Tourville. Tout au long de la guerre, cette formulation m’a posé un insoluble problème intellectuel. Je savais que le Tourville était un bateau. Des bateaux, j’avais pu en voir ancrés le long de la plage du Trez-Hir, mais c’étaient des barques de pêcheurs avec un mât d’un mètre ou deux. J’imaginais donc mon oncle sur le Tourville, c’est-à dire perché au sommet d’un tel mât, dans une position nécessairement inconfortable et, à vrai dire, difficilement praticable. Je suppose que personne ne s’était avisé de me dire que le Tourville était un croiseur lourd de près de 200 mètres de long, aux structures sans rapport avec celles des bateaux de pêche que je voyais allant et venant dans la rade, ayant plutôt l’allure des navires allemands, omniprésents eux aussi dans les eaux brestoises. Les deux sœurs étaient des dames Le Gall, ayant épousé deux frères issus d’une autre ferme de Plougonvelin, située au lieudit Lesvinizi (Lesminily).

      Les deux autres sœurs, Simone et Louise, plus jeunes et célibataires, s’adonnaient à des activités de couture. Il s’agissait de vraies professionnelles. Leur savoir-faire s’étendait à la confection non seulement de robes et de manteaux, mais encore de costumes masculins. Leur habileté au travail était tout à fait remarquable. La complicité entre les quatre sœurs réunies à l’étage entretenait une atmosphère chaleureuse dont je profitais volontiers lorsque j’avais épuisé les inépuisables divertissements de la ferme.

      Les travaux des hommes dans les champs, le talent de ma mère pour le tricot, la qualification de mes tantes pour la confection, l’activité de ma tante Marie autour de la maison et dans les étables, la tenue du foyer et la préparation des repas par ma grand-mère, tout ce concours d’activités complémentaires faisait de Kérivin une unité économique à peu près autonome.

LE TEMPS INFINIMENT LONG DE L’ENFANCE

      C’est dans ce monde que l’enfant de 1940 s’est trouvé  immergé pendant plus de quatre années, intégré à une communauté paysanne tributaire des rythmes contraignants de la nature. C’est là, dans ce monde disparu, qu’il a jeté l’ancre pour la vie, là que sa mémoire a commencé d’engranger les mots et les images qui composent ses souvenirs, au fil d’un temps infiniment long, le temps toujours recommencé de l’enfance, là que sa conscience s’est éveillée, s’est immobilisée, en sorte que, trois quarts de siècle plus tard, c’est encore là qu’est sa vraie terre de naissance encore que le hasard  des affectations militaires l’ait fait naître à cent kilomètres plus à l’est, à Guingamp. Les troupeaux de vaches à conduire dans les garennes ou sur les parcelles de trèfles, les chevaux dételés de la charrue, revenant à l’écurie pour le foin et pour l’avoine, les porcs se ruant en grognant hors de leurs crèches pour fouiller de leur grouin l’enclos affecté à leurs ébats boueux, les veaux et les poulains s’exerçant à tenir sur leurs jambes incertaines, et bientôt excités par leurs propres cabrioles, eux aussi unis à leur mère par un lien vital, cinquante mois durant, ces allées et venues quotidiennes des hommes et des bêtes, ce retour des saisons, les moissons succédant aux fenaisons, le relâchement des activités hivernales aidant à reprendre souffle après les ensemencements de l’automne, le renouvellement des troupeaux s’opérant par l’incorporation des génisses et des pouliches nées quelques mois plus tôt, les prairies verdoyantes du printemps, les blés mûrs de l’été , toutes ces réalités multiples et identiques d’année en année s’imbriquèrent pour former les grands fonds d’immersion au sein desquels l’enfant de 1940 établit sa demeure. Ce mouvement continu et répétitif qui l’enveloppait lui fournissait un constant divertissement au cœur du temps sans fin de l’enfance.

      Tout ce qui touchait aux reproductions animales lui était soigneusement caché, et quand on tuait le cochon, le spectacle de la mise à mort lui était non moins soigneusement épargné, mais non les cris de l’animal immolé qui finissaient par s’affaiblir puis par cesser tout à fait.

      Il y avait la baratte pour fabriquer le beurre, les seaux de lait que la traite des vaches emplissait deux fois par jour, il y avait l’âtre où brûlait le feu qui réchauffait le rez-de-chaussée de la maison en même temps qu’il chauffait la marmite où se préparaient les repas. Il y avait ces grosses bêtes, attachées à la routine qui présidait à leur existence, vaches cheminant d’un pas tranquille dans les chemins creux, chevaux de trait sur lesquels des oncles complaisants me hissaient parfois, pour ma plus grande satisfaction. Cela me valut une ou deux chutes qui, apparemment, ne laissèrent aucune trace.

      Ce qui, en revanche, aurait pu laisser une trace définitive, c’est l’accident auquel la vigilance de ma mère et des grandes personnes me donna d’échapper. C’était au temps des moissons. La faucheuse venait de s’immobiliser dans le champ. La coupe des blés avait pris fin. Mon oncle Jean-Marie Lars, mari de ma tante Marie, s’apprêtait à conduire l’attelage pour rentrer à la ferme. Le siège à côté du sien étant libre, je me portais véhémentement candidat à l’occuper. Ayant essuyé un refus raisonné, je dus me résigner à suivre le commun des moissonneurs, c’est-à-dire à rentrer à pied derrière la faucheuse. Au détour d’un chemin, les deux chevaux, subitement pris d’une peur irrépressible pour une raison totalement inconnue, furent emportés dans un emballement si violent que, dans leur élan, ils parvinrent à rompre leurs harnais, laissant sur place la faucheuse bloquée par une énorme pierre à l’entrée d’une garenne. Mon oncle fut précipité de son siège à terre, son alliance brisée par l’une des dents du couteau. On retrouva les chevaux paissant tranquillement à trois ou quatre cents mètres de là. Je suppose que ce jour-là je l’ai échappé belle.

       Il y avait d’autres bêtes à Kérivin, de taille plus modeste mais dont la présence ne se laissait pas oublier. Les chiens de garde qui se sont succédé à l’entrée de la cour se dépensaient sans compter en aboiements rageurs lorsqu’un inconnu se présentait au seuil de la ferme ou lorsque certains animaux leur passaient sous le museau à l’occasion des déplacements quotidiens du bétail domestique. Les allées et venues des porcs, en particulier, déclenchaient chez eux une colère frénétique. 

       Il y avait aussi des chats qui, si méfiants qu’ils fussent à l’égard des humains, n’oubliaient cependant pas de paraître à l’heure des traites pour laper goulument le lait auquel ma tante Marie leur permettait d’accéder. Je me souviens du nom de deux d’entre eux, Boulgris et Bouldu. Le premier était de couleur grise, le second de couleur noire – du en breton.

      Mon arrière-grand-père évoquait, comme une terreur disparue, un loup dont il avait entendu parler dans son enfance. Ou que, peut-être, il avait aperçu. Parmi les animaux dont la nature imposait le voisinage importun, il y avait la vipère dont les reptations me figeaient d’effroi. Le prédateur qui semait la panique chez les poules, c’était le renard dont les visites se trahissaient par le caquetage terrorisé de tout le poulailler. Son forfait commis, le renard avait un intérêt vital à disparaître car sa capture figurait en bonne place au nombre des priorités paysannes.

      Au milieu du quotidien, il y avait les grands jours, ceux du mois de juin où l’on coupait le foin dans les prairies, ceux de l’été où la faucheuse allait de champ en champ pour faucher les blés (orge, avoine, froment). Avec de grandes fourches, les hommes entassaient le foin dans des charrettes tirées par deux, trois ou quatre chevaux. Arrivées à la ferme, les charrettes étaient délestées de leur charge, et le foin était disposé pour former une grande meule bien ordonnée d’où l’on tirerait, l’année durant, le fourrage nécessaire chaque jour aux bêtes. Quant aux tiges de blé couchées sur le sol par le couteau de la faucheuse, on en faisait des gerbes, rassemblées en faisceaux en attendant que les charrettes viennent les prendre pour les disposer en tas sur l’aire de la ferme.

      Pour le battage, on sortait le moteur Bernard, on reliait sa roue arrière à une poulie qui entraînait la batteuse. Mon grand-père enfournait les gerbes dans la gueule de la batteuse. D’un côté sortait le grain, de l’autre la paille. Les femmes recueillaient le grain au moyen de sortes de râteaux et le mettaient en tas. Les hommes saisissaient la paille s’écoulant à l’arrière de la batteuse. Ils en faisaient de grandes fourchées qu’ils transportaient trente ou quarante mètres plus loin, les entassant les unes sur les autres, pour constituer une grande meule. L’un de mes oncles, debout sur la meule, les répartissait de manière à assurer la stabilité du tas de paille. Le bruit du moteur dominait les conversations et enveloppait toute l’activité.

      C’étaient des jours d’intense mobilisation. Pour le coup, les dames et les demoiselles réfugiées d’ordinaire dans leur thébaïde du premier étage étaient priées de s’activer aux travaux agricoles et de participer à la moisson. Les hommes, au lieu de leurs sabots quotidiens, se chaussaient de brodequins cloutés gardés en réserve pour cet usage d’année en année, vestiges vraisemblables des dotations militaires de la Grande Guerre. Non seulement tous les bras disponibles à la ferme étaient requis, mais on en recrutait quelques autres dans les fermes avoisinantes, à charge de revanche. Ces journées de labeur ardu se déroulaient au milieu d’un grand concours de peuple, et rassemblaient à table un grand nombre de convives dans une ambiance festive de conversations et d’interjections sonores, le tout en langue bretonne.

 (Suite sous la rubrique « Souvenirs » du site Montesquieu : Le Gall II)

Mise en scène du siècle et de ses métamorphoses – 2

Par André Le Gall
Mai 2021

II

 L’ECOLE MATERNELLE

      À Kérivin comme dans les autres fermes, on parlait breton. C’était le langage commun de l’ancienne génération, la langue en usage dans les rituels de la vie. Ainsi, à chaque nouvel an, chacune des filles de Kérivin et chacun des garçons présentait ses vœux de bonne année à leur père et mère selon une formule coutumière dont l’ultime souhait était : ar baradoz da fin or buez, le paradis à la fin de votre vie. La foi donne sens à la vie.

      On parlait aussi français. Le certificat d’études, diplôme dont toutes les filles et tous les garçons de Kérivin étaient pourvus, garantissait un niveau de ce langage français qui, trois quarts de siècle plus tard, paraîtrait hors de portée au baccalauréat. La langue ancestrale et la langue apprise cohabitaient sans difficulté. La jeune génération pratiquait plutôt le français, mais dans ses rapports avec les anciens, le breton restait la règle. De telle sorte qu’en très peu de temps, je m’assimilais cette langue jusque-là totalement étrangère à mes oreilles, mes parents n’utilisant que le français. Je me l’assimilais tellement bien que ma grand-mère finit par s’en inquiéter, craignant que ma cousine Jeanine et moi n’apparaissions fâcheusement bretonnisés à nos pères lorsqu’ils reviendraient de la guerre.

      Mais ma mère veillait. L’école étant au bourg de Plougonvelin, distant de cinq kilomètres, elle s’était faite mon institutrice. Chaque jour, je me voyais imposer un temps de travail scolaire qui me semblait tout à fait excessif, mais grâce auquel, à l’automne 1944, j’étais un garçon qui savait lire, écrire, compter, qui connaissait bien l’histoire et la géographie de la France, les sciences naturelles, l’histoire sainte et le catéchisme élémentaire, qui en savait autant que s’il avait fréquenté l’école primaire. Je ne doute pas que pour obtenir ce résultat ma mère n’ait dû faire preuve d’une persévérance méritoire. Tous les jours, il y avait ce long moment où je fréquentais le livre de lecture, celui, bien sûr, des instituteurs Boscher et Chapron, le livre de la méthode syllabique : b et a font ba, Julien fauche son champ, Paul a un manteau neuf etc. J’en revois encore les illustrations, et quelques phrases m’en sont restées.

      Ah ! Certes plutôt que de m’appliquer à apprendre toutes ces choses, j’aurais préféré me transporter à Ponrohel où passait la route de Brest au Conquet. Des hauteurs de Kérivin, on voyait circuler sur cette route des véhicules en tout genre, automobiles, autocars et, sans doute aussi, bon nombre de camions allemands remplis de soldats chantant heili-heilo. Ma distraction la plus espérée, celle qui m’eût comblé, eût été de m’asseoir au bout du chemin creux et, là, de contempler, le jour durant, le passage de tous ces véhicules sur la grand’route. Mais ma mère avait là-dessus des vues très différentes des miennes.

      Je me soupçonne cependant d’avoir été un élève au total assez attentif, et qui comprenait ce qu’on lui enseignait si j’en juge par ce que je savais vers le milieu de 1944. Quoi qu’il en soit, ma première école, c’est à ma mère que je la dois, grande personne qui devait me sembler très âgée comme toutes les grandes personnes, mais qui était, en réalité, en 1940, une jeune femme de 26 ans dépossédée de son mari comme des centaines de milliers d’autres femmes en ce temps-là. C’était le temps où Rina Ketty chantait :

J’attendrai,
J’attendrai toujours
Ton retour

      Je me suis demandé d’où je pouvais bien tenir les rythmes et les paroles des chansons d’avant la guerre dont j’observe la présence en moi. Cela ne pouvait dater du temps de Kérivin. Il n’y avait aucun poste de radio à Kérivin pour l’excellente raison qu’il n’y avait pas d’électricité. Cette imprégnation est donc antérieure. Elle ne peut que remonter aux années 38-39. Mes parents à Guingamp avaient acquis un poste dont je me rappelle encore la marque : Ducretet Thomson. Enterré en 1940 dans le jardin de notre maison de Loch-Ménard, ce précieux appareil devait réapparaître en 1944 lorsque, en novembre, ma mère eut regagné notre maison avec moi. Sans doute vers 1938-1939 écoutait-elle volontiers les chansons que diffusait la radio de sorte que, les entendant également, je les engrangeais au fond de ma mémoire.

      A Kérivin, ce n’étaient pas des chansons que m’apprenait ma mère ;  ce qu’elle me délivrait, c’était un véritable savoir scolaire. Cet apprentissage s’opérait sur la table autour de laquelle s’assemblait la famille pour les repas. Tous les jours, inlassablement, elle tentait de m’apprendre des choses. Et tous les jours, j’en apprenais. Et bien sûr, cela se faisait en français. De sorte que, n’ayant jamais écrit le breton, je l’ai entièrement et déplorablement oublié.

LES HABITS DU DIMANCHE

      Brisant le rythme des jours, il y avait le dimanche. Tout le monde allait à la messe, les jeunes à bicyclette, les anciens à pied ou, parfois, dans la petite voiture à cheval attelée pour la circonstance. Mon grand-père quittait la ferme une bonne heure avant le début de l’office. Il rencontrait, chemin faisant, des compagnons de route, avec qui, tout au long de la marche, il échangeait ce qu’il y avait à échanger au sujet des moissons, des veaux et des poulains, et aussi au sujet du prix des animaux de ferme sur le marché qui se tenait à Saint-Renan chaque samedi. Ma grand-mère faisait de même. Chaque dimanche, deux représentants de la jeune génération, un garçon et une fille, étaient réputés être de basse messe, c’est-à-dire que, ayant assisté à une messe du matin, ils étaient chargés au retour   d’effectuer les travaux de la ferme indispensables même le dimanche : traire les vaches, donner leur avoine et leur foin aux chevaux etc. C’était une sorte de tour de garde incombant chaque semaine à un duo différent.

      Pour le reste, l’on ne travaillait pas le dimanche à Kérivin. C’était le repos dominical, conformément aux prescriptions ecclésiastiques. Ce monde du travail et de la famille était un monde ordonné et raisonné. Un monde hiérarchisé non seulement quant à l’exercice de l’autorité, mais dans tous les aspects de la vie. Et, par exemple, chaque circonstance entraînait le port de vêtements spécifiques. Il y avait les habits du dimanche avec de subtiles discriminations en faveur des grandes fêtes, celle des Rameaux par exemple où s’inauguraient les costumes neufs, quand il y en avait, confectionnés pour leurs frères par mes tantes Louise et Simone. Le tour de basse messe s’accommodait de vestes et de pantalons ou de jupes d’une moindre représentativité. Pour les jours ouvrables, il y avait les vêtements de travail. Certains travaux tel le ramassage des pommes de terre requéraient que l’on protégeât les pantalons d’usage quotidien par des pantalons à tout faire qui se mettaient par-dessus. Enfin la vidange du local extérieur affecté aux commodités, tenu très propre, s’opérait dans un accoutrement spécialement protecteur, adapté à la besogne à effectuer.

      Ces habits se conservaient très longtemps. Je me demande si le costume noir que revêtait à échéance fixe mon grand-père pour se rendre au Conquet afin d’y percevoir la pension à laquelle lui donnait droit la perte d’un œil au cours de la Grande Guerre n’était pas celui de son mariage en 1909. De même, les robes, jupes et jupons composant les costumes bretons que portaient ma grand-mère et ma tante Marie étaient agencés selon des modalités immuables, étrangères à toute idée de mode, exclusives de tout renouvellement. Les tabliers qu’elles portaient aux grands jours étaient d’un extrême raffinement, de même que les coiffes. Les dames et demoiselles du premier étage avaient quant à elles abandonné le costume breton qu’elles avaient porté au temps de leur enfance et de leur adolescence. On disait qu’elles s’étaient mises en chapeau, rangeant leurs coiffes dans les tiroirs, optant délibérément pour la tenue citadine, sans aucun reniement de leur filiation bretonne, mais mettant leur avenir sous le signe de la ville. Je dispose d’une photographie de ma mère en tenue bretonne, image unique de la beauté adolescente en ses éphémères atours d’origine.

OFFICIERS DE MARINE ET AUTRES VISITES

      Pour rompre le cours du quotidien, il y avait aussi les visites. Visites de parents, principalement. Sont ainsi apparus, vraisemblablement à plusieurs reprises, un frère de mon grand-père, employé à la gare SNCF de Brest, sa femme, tante Yvonne, dame à forte personnalité qui dirigeait les études de ses deux fils, René et Robert, d’une main ferme. Un tiers de siècle plus tard, René Lannuzel, élève à l’Ecole navale au moment de la déclaration de guerre, devait devenir chef d’état-major de la marine. Démobilisé au début de l’Occupation, recyclé comme étudiant rémunéré dans une école d’ingénieurs, il franchirait un jour les Pyrénées en compagnie d’un autre officier de marine. L’équipée vaudrait à son compagnon d’avoir les pieds gelés. Elle serait  aussi l’occasion de connaître l’un de ces camps où les autorités espagnoles parquaient, pour une durée plus ou moins longue, les fugitifs français désireux de rejoindre l’Afrique du Nord.

      Visites également d’une sœur de ma grand-mère et de son mari habitant Saint-Pierre, faubourg situé à l’ouest de Brest, sur la route du Conquet. Ils pouvaient être accompagnés de leur fils Pierre. Un jour, ce jeune homme, employé au Port de Brest, vint  en catastrophe se réfugier à Kérivin. Il était recherché par les Allemands. Il fut accueilli à la ferme. On pouvait espérer que sa présence au milieu de cousins du même âge passerait inaperçue. Je ne saurais dire si, à Plougonvelin, il fit l’objet de recherches. 

       Il était évidemment très dangereux de l’abriter ainsi, mais les services allemands ne disposaient apparemment pas de l’information qui leur aurait permis de le retrouver. Je ne me rappelle pas non plus que ses parents aient été trop lourdement inquiétés. Peut-être le gibier n’était-il pas assez considérable pour que ses poursuivants lui consacrent une plus grande attention. A partir de l’été 44, les autorités d’occupation avaient trop à faire pour s’occuper du fugitif réfugié à Kérivin.

      Visites aussi de cousines de ma mère et de mes tantes, demeurant à Kérautret, ferme d’origine de mon grand-père. Il y avait là deux charmantes demoiselles que l’on désignait par leurs diminutifs : Finic et Soizic (Joséphine et Françoise). Ces deux jeunes personnes disposaient d’un objet encore rare dans le monde de Plougonvelin, un appareil photographique portatif. Et c’est pourquoi on trouve dans les archives familiales des photographies de petit format où figurent ma cousine Jeanine âgée de deux, trois ou quatre ans, mes tantes, l’une ou l’autre des demoiselles de Kérautret, ma mère et moi.

      Moi, petit garçon aux cheveux si blonds qu’ils tirent sur le blanc, en cet instant du monde, 1941 ou 1942 ou 1943 ou 1944, clignant des yeux parce qu’ incommodé par les rayons du soleil, moi André Le Gall, aujourd’hui quatre-vingt-quatre ans, en étrange mais indiscutable continuité avec l’enfant de la photo.  Le sujet pensant, sur lequel toute la lumière de cet instant du temps semble s’être concentrée, et dont l’image est fixée à jamais sur la pellicule, est bien le même qui, trois quarts de siècle plus tard, tient la plume. Et le seul encore présent pour me souvenir des jours de Kérivin, pour en dire la réalité et le contenu, pour en évoquer l’ample mouvement quotidien.  Mort mon arrière-grand-père, morts mes grands-parents, morts mes oncles, mortes les filles de Kérivin, et ma cousine Jeanine aussi est morte. Cependant, témoignage unique, témoignage irrécusable de l’instant vécu, la photo subsiste. Dans ma mémoire et dans ma prière, le peuple de Kérivin demeure vivant.

        Parfois, des affaires de fourrage ou autres conduisaient à la ferme mon oncle Prigent Talarmain de Lesvinizi, mari de ma tante Rose, sœur de mon père. Avec lui venait son fils, mon cousin René Talarmain. Et avec ce René  qui avait dix mois de plus que moi, c’était la grande fête, une frénésie de courses, des cavalcades jusqu’à complet essoufflement, une complicité de jeux qui s’est confirmée dans les années quarante-cinq et suivantes. Pour la naissance de l’une des sœurs de René Talarmain, ma mère se transporta avec moi à Lesvinizi, ouvrant une période de plusieurs jours de temps festif. Je me souviens d’un matin de tempête, des nuages aux formes menaçantes traversant le ciel à toute vitesse, je me souviens de l’ébranlement du monde après la pluie, de la nature en effervescence, et de cet émoi que la conjonction du vent et de la mer faisait lever en moi.

      Visites encore des vagabonds, hommes sans foyer qui parcouraient la campagne. Pour eux, il y avait toujours un morceau de pain et un lit de paille à l’étable ou à l’écurie. Ils passaient d’une ferme à l’autre, parcourant les chemins creux. Quelles circonstances avaient-elles réduit leur destin à cette errance ? On ne leur posait pas la question. Ils se présentaient sur le pas de la porte selon un cérémonial ritualisé. Ils étaient là. C’est tout. On les prenait.

 LA MER LE VENT ET L’HISTOIRE

      Les hommes, les femmes, les bêtes, le retour des saisons. Il y avait aussi le vent et la mer. Les jours de tempête, le vent venant de Saint-Mathieu s’engouffrait dans les chemins creux, secouait les arbres, saisissait les landes sur les talus, se déchaînait sur les toits, se ruait dans les cheminées dans un grondement de fin du monde qui m’enchantait. C’était un roulement, une fureur de la nature, une grande symphonie des éléments, une participation au sentiment de terreur sacrée, une connivence avec la secrète jubilation de l’être, une effervescence des choses propre à instruire l’âme sur la dimension du monde qu’il lui est donné d’habiter. Les formes fugitives des nuages dans le ciel d’après la tempête, portées à  toute allure vers des destinées inconnues, procuraient à l’imagination toute latitude pour se déployer. Cet ébranlement du ciel et de la mer était à l’unisson de l’ébranlement de l’Histoire.

      Aussi loin que remonte ma mémoire de l’an quarante, le nom de Boudonnou y retentit avec une force qui témoigne de sa place dans les conversations quotidiennes. Il existe bien dans la commune de Plouzané, à une  demi-douzaine de kilomètres de Brest, une chapelle au lieudit Boudonnou ou plus exactement Bodonnou selon l’orthographe en usage. Mais ce qui résonne dans ma tête à moi, c’est Boudonnou. La rumeur s’était répandue qu’une fillette des environs y avait eu des apparitions. La Vierge se serait manifestée à elle, accompagnée de Jeanne d’Arc, de sainte Geneviève et de saint Louis, trois noms associés à l’histoire de France. La première apparition aurait eu lieu le 20 juin 1940, la seconde le 2 juillet. L’on dépeint la voyante comme étrangère à toute expérience mystique antérieure, et tout à fait incapable d’avoir inventé ce qu’elle dit avoir vu. Ainsi, à l’heure où l’armée allemande déferlait – ce 20 juin 1940, précisément, elle arrivait à Plougonvelin –, se diffusait au sein du peuple paysan du canton de Saint-Renan une image de salut pour la patrie, mobilisant deux saintes célébrées pour leur action face à l’envahisseur, et un roi artisan majeur de la sacralisation du Royaume. C’était comme une promesse de renaissance au plus profond du désastre. Il s’en était suivi une grande émotion dans toute la population, donnant naissance à des sortes de pèlerinages spontanés. C’est pourquoi, indissolublement liées au cataclysme de la guerre et de la défaite, les sonorités de Boudonnou se sont engouffrées dans ma mémoire. Et je note que, si enfouis que soient ces souvenirs, ils sont objectivement corroborés par des faits enregistrés par la chronique locale. Boudonnou fait partie de mon histoire, mais aussi de celle du canton de Saint-Renan. Boudonnou : comme un roulement de tambour mémoriel au moment où s’inaugurent les temps de Kérivin.

      Même impression de lourde dramaturgie à propos d’un voyage à Loch-Ménard au milieu de ces années historiques. Ma mère a-t-elle voulu voir ce que devenaient les meubles qu’elle y avait laissés en juin 1940, et reprendre contact avec les propriétaires ? Possible. Ce quai grouillant d’un peuple que je vois en noir et gris est-il une reconstitution de mon imagination ? Mais où mon imagination serait-elle allée cueillir ces images si je n’avais pas effectivement arpenté la gare de Brest en compagnie de ma mère ? D’où viendrait cette pesante sensation d’anxiété commune au sein d’une rumeur collective, d’un mouvement continu brassant une foule pressée et pressante ?

      Et d’où me vient cette autre réminiscence, insistante elle aussi, liée au transfert des cendres de l’Aiglon à Paris ? Cela renvoie à décembre 1940. De la part des Allemands, ce transfert se voulait un signe de bonne volonté, dans l’esprit de la rencontre de Montoire, le 24 octobre précédent. Le maréchal Pétain refuse de venir à Paris. La cérémonie se déroule aux Invalides dans la nuit du 14 au 15 décembre en présence de l’amiral Darlan. De hauts gradés de la Wehrmacht sont là, en grand uniforme. L’événement n’a aucun rapport avec ce qui se passe à Kérivin. Est-ce une photo vue dans un journal qui s’est gravée dans ma mémoire d’enfance, est-ce le flamboiement des lumières nocturnes qui y a imprimé une image persistante ? Quelque chose remue à ce sujet dans les lointains de mon premier âge. J’allais avoir quatre ans.

BREZEL ALL

      La ferme dominait la rade de Brest où entraient et d’où sortaient de grands navires, mais ces navires n’étaient pas les bons, n’étaient pas les nôtres.

      Car il y avait la guerre.

      Les saisons se succédaient comme elles s’étaient toujours succédé, les travaux et les jours ressemblaient à un éternel recommencement, les fenaisons et les moissons s’enchaînaient selon leur rythme coutumier, chaque dimanche les offices religieux continuaient de se célébrer. Mais il y avait la guerre.

      Il y avait d’abord l’Autre guerre, Brezel alI, la Grande Guerre, celle de 1914-1918, que mon grand-père avait faite, et dont il parlait volontiers à table, en breton évidemment. Les sonorités résonnent encore en moi, engrangées pour jamais. Elles évoquent les années : bloavez pevarzek, bloavez pempzek… l’année quatorze, l’année quinze etc. Les années du feu dont il restait ce parchemin fixé dans un cadre de bois où figuraient les décorations et les citations. Voici les états de service de mon grand-père :  

         Lannuzel Yves Marie, né le 9 avril 1881 à Plougonvelin, cultivateur, fils de René Lannuzel et Marie Perrine Le Bras.

     Service militaire au 124ème RI. Rappelé à l’activité à la mobilisation au 2ème RIC.

     Parti aux armées le 29 septembre 1914, blessé le 10 octobre 1914 à Virginie dans la Somme par balle à l’avant-bras gauche, évacué le 19 octobre 1914. Reparti aux armées le 28 décembre 1914, évacué, blessé le 12 septembre 1916, a rejoint son corps en campagne le 3 avril 1917. Démobilisé le 26 février 1919 au 19ème RI.

    Perte de la vision de l’œil droit, entérite chronique.

    Croix de guerre avec étoile de bronze, médaille de la victoire, médaille commémorative.

    Médaille militaire en 1933, plus croix de guerre avec palme. Soldat courageux, a été grièvement blessé dans la Somme le 12 septembre 1916.

    Citation : ancien du front, s’est toujours acquitté de sa tâche avec entrain et courage, a montré de la bravoure chaque fois que les circonstances en demandaient. Blessé le 12 septembre 1916, perte de l’œil droit.

      Que l’on veuille bien considérer les dates : blessé le 10 octobre 1914, à peine arrivé sur le terrain, malade, il rejoint les armées deux mois et demi plus tard. Blessé à nouveau, et grièvement, en septembre 1916, il retourne au feu en avril 1917. Croix de guerre, médaille de la victoire, citation. Perte de l’œil droit.

      Les hommes du peuple paysan de Plougonvelin ne quittaient leur terre natale que pour le service militaire. Puis ils revenaient charruer leurs champs, jetant à pleine main les semences pour qu’elles s’enfouissent dans le sol retourné. Ils récoltaient, ils moissonnaient, ils veillaient au renouvellement de leurs troupeaux. Leurs problèmes n’étaient pas ceux de la société de consommation. Non. C’étaient ceux de la société de subsistance. Leurs anxiétés tenaient à l’allure du ciel, à l’heureuse alternance de la pluie et du soleil. Ils guettaient les vents et les nuages, espérant que la sécheresse ne s’obstinerait pas au point de stériliser les sols, que les orages ne viendraient pas coucher les blés. Leur souci, c’était que les vaches mettent bas leurs veaux, les juments leurs poulains. Leur problème, c’était cette dépendance à l’égard d’une nature qui pesait de tout son poids sur leur activité et, partant, sur leurs rentrées d’argent. C’étaient ceux-là leurs problèmes, jusqu’à ce que le tocsin du 1er août 1914 ne vienne briser les rythmes ancestraux.

      Ma grand-mère se souvenait de ce tocsin. C’était un samedi. Le peuple paysan revenait de Saint-Renan où se tenait comme chaque semaine le marché agricole du canton, vente et achat d’animaux, de produits divers, de matériels etc. Le tocsin retentissait dans toute la France. Le gouvernement avait demandé qu’il sonne à 16 heures. C’était l’annonce de la mobilisation générale. Le tocsin appelait aux armes. La discipline militaire allait arracher les hommes à leurs champs. Quant aux femmes, on en voit quelques-unes, revêtues de leurs costumes traditionnels, sur l’un des rares films d’amateur dont on dispose, mettant en scène l’événement dans un bourg breton. Les femmes ont les larmes aux yeux. Certaines pleurent. C’est la guerre.

      Du 29 septembre 1914 au 26 février 1919, la ferme a dû se passer des services de mon grand-père qui avait trente-trois ans à son départ et trente-sept à son retour. Honneur et patrie, c’est ce que disait le diplôme fixé dans son cadre de bois où l’on pouvait lire les décorations. C’était ce qui restait des quatre années de tribulations sanglantes. Je crois me souvenir que l’on avait proposé au soldat Yves Lannuzel de devenir caporal, mais qu’il avait refusé, ne se jugeant pas assez instruit.

      De son côté, mon grand-père paternel avait connu les mêmes tribulations, et il en avait rapporté un pied douloureux parce qu’ayant été ébouillanté. Ce pied, il aura dû le soigner chaque jour tout au long de sa vie. Longtemps les séquelles de cette lésion mal guérie auront résumé pour moi ses aventures militaires. Jusqu’au jour où m’est revenu le récit à peine croyable d’une autre aventure vécue par lui. Stationnant quelque part dans les environs de Coulommiers, et sa troupe ayant reçu l’ordre de départ, il entreprenait d’ajuster son sac à dos, les bras en l’air, lorsqu’une balle le traversa de part en part au niveau des aisselles, entrant d’un côté, sortant de l’autre, coup normalement mortel sauf qu’aucun organe vital n’ayant été touché, le soldat Le Gall en ressortit vivant.

      Dans les conversations quotidiennes de Kérivin, les péripéties de la guerre en cours se lisaient à la lumière des souvenirs encore proches, encore vivants, de la guerre précédente. Ma mère disposait pour son usage dominical d’un missel illustré dans les marges par des dessins en couleurs qui évoquaient des épisodes de la Grande Guerre. L’adversaire y était l’Allemand. Le courage et l’honneur, c’était la France. Le dévouement des religieuses à l’égard des soldats blessés, le patriotisme des ecclésiastiques obligés de s’extrader à la suite des lois anticléricales de la IIIème République, mais revenant en France à la déclaration de guerre pour remplir leur devoir militaire, saluant du débarcadère les badauds venus les applaudir, ces images, vraies comme des images d’Epinal, me demeurent présentes. Je dévorais des yeux cette épopée de la patrie souffrante, héroïque et victorieuse.

LES AUTORITES D’OCCUPATION

      Avec avidité, j’apprenais l’histoire, les grands hommes, Napoléon etc. On disait que si Napoléon avait été là, il aurait chassé les Allemands hors de France. Mais comme on connaissait l’histoire de l’Empire, il y avait toujours quelqu’un pour rappeler que même la France napoléonienne avait subi l’occupation ennemie. Cela ne m’empêchait pas de réciter triomphalement les victoires du général corse comme autant de défis aux occupants du moment.

      Les temps étaient dramatiques. Une chape de plomb s’était abattue sur le pays de la liberté. Face à l’Histoire qui pesait sur elle de toute sa charge de malheur et d’humiliation, la France mobilisait ses énergies spirituelles. On avait retenu qu’à la fillette à qui elle s’était manifestée, la Vierge de Boudonnou avait assuré que la France ne serait pas abandonnée. A partir du 28 mars 1943, on fit tourner Notre-Dame de Boulogne à travers les villes et les villages de France, au milieu d’un immense concours de peuple. Le 27 novembre 1944, deux mois et demi après le départ des Allemands, Notre-Dame de Boulogne était à Plougonvelin. On chantait Ave, ave, ave Maria, Ave, ave, ave Maria. De même retentissait avec force le cantique traditionnel : Sauvez, sauvez la France, au nom du Sacré-Cœur.  

      A Plougonvelin, aux messes et aux processions, le chœur grondait de toutes ses forces le vieil hymne breton :
Da Feiz on tadou koz ni potred
Breiz-Izel ni zalho madatao
Kentoc’h ni a varvo !
Kentoc’h ni a varvo !
Kentoc’h ni a varvo ! 

      Ce qui voulait dire que les enfants du pays breton (Breiz-Izel) resteraient fidèles à la foi de leurs pères (tadou koz) quoi qu’il advienne avec, en guise d’assurance, l’affirmation trois répétée : Kentoc’h ni a varvo, c’est-à-dire : plutôt que de  renoncer à cette foi des ancêtres, nous mourrons. Cela ne se chantait pas : cela se clamait, se hurlait, comme une provocation, en une langue que l’occupant, à de rares exceptions près, ne comprenait pas.

      La défaite avait remué le peuple français dans ses profondeurs. Elle avait réveillé des puissances de renaissance qui s’exprimaient à pleine voix. Vaincue, la France n’était pas résignée. Elle attendait, elle espérait, elle guettait la défaite de l’Allemagne. Elle bravait sa domination par tous les moyens à sa disposition.

      L’hostilité publique affublait les soldats allemands de dénominations multiples : verts de gris, doryphores, chleus, etc., la plus courante étant boches. Je ne me souviens pas d’avoir entendu parler des nazis. En ce temps-là, le sémantiquement correct ne dissimulait pas au peuple du canton de Saint-Renan qu’il avait affaire à l’envahisseur allemand, à ses règlements, à ses contrôles, à ses exercices militaires etc. Si j’ai pu ignorer le mot nazi, j’ai par contre enregistré celui de réquisition qui emplissait les conversations.

      Le maire, Henri Le Goasguen, administrait la commune. Le conseil municipal se réunissait régulièrement. Chaque semaine, le garde champêtre faisait des annonces à la sortie de la messe, debout sur une petite éminence en pierre sur laquelle avait dû s’élever autrefois une croix car on disait d’une information ainsi diffusée qu’elle avait été dite sur la croix.

      La poste continuait d’acheminer et de distribuer le courrier. L’Etat persévérait dans son être, mais au-dessus de l’Etat, il y avait les autorités d’occupation.

      Les autorités d’occupation : c’étaient elles qui prévenaient qu’il y aurait des exercices à tirs réels à Gouesnou ou ailleurs tel ou tel jour de la semaine.  C’étaient elles aussi qui ordonnaient les réquisitions de personnes et d’animaux pour la construction des ouvrages militaires. C’étaient  elles qui avaient implanté à Toul Broch (Locmaria),  aux Rospects (Saint-Mathieu), à Kéringar (Le Conquet), des batteries d’une puissance mythique. Pour les canons de marine de Kéringar, on parlait d’obus de 380. On exagérait un peu. Ils n’étaient que de 280. C’étaient aussi les mêmes autorités d’occupation qui avaient fait de Brest une base sous-marine qui menaçait toute l’Atlantique. De grands et beaux navires entraient dans la rade de Brest et en sortaient, mais c’étaient des navires ennemis. La Kriegsmarine constituait le principal des troupes d’occupation dans l’arrondissement. Mais dans mon souvenir, les uniformes proprement marins sont absents. Les militaires qui y déambulent sont en tenue vert-de-gris, et me font penser plutôt à l’armée qu’à la marine.

      A Kérivin les autorités d’occupation, c’est ce militaire  s’appliquant à me faire accepter des bonbons que je refuse avec obstination. Ma cousine Jeanine fait partie de la scène, me semble-t-il. Cela doit remonter très loin dans le temps, peut-être à l’été 1940. Pourquoi ce rejet d’un geste de bonne volonté de la part d’un occupant on ne peut plus correct ? Réflexe patriotique conditionné par les injonctions des adultes ? Peut-être. Peut-être aussi, écho des rumeurs qui stigmatisaient ces sucreries germaniques en les présentant comme empoisonnées. Quoi qu’il en soit, dans ma mémoire, le jeune André Le Gall reste d’une intransigeance sans faille. Quant au soldat de l’armée victorieuse, peut-être tout simplement est-il le père d’un garçon de mon âge qui l’attend quelque part en Allemagne, et auquel je le fais penser. Ou peut-être obéit-il aux instructions qui lui commandent d’être aimable avec la population. Quoi qu’il en soit, il est très correct conformément aux instructions qu’il a reçues de son armée, très convivial, mais aussi très insistant. Rien n’y fait. Le garçon breton ne pactise pas avec l’ennemi. Souvenir confus et prégnant de la scène.

      Les autorités d’occupation, à l’autre extrémité de la hiérarchie, c’était Erwin Rommel visitant les chantiers du Mur de l’Atlantique à Plougonvelin et au Conquet. La photo le montre devant un blockhaus d’où émerge un canon à longue portée, au pied duquel s’affaire un lot d’officiers supérieurs à casquettes, attentifs et respectueux. On imagine le branle-bas que la visite d’un maréchal de la Wehrmacht aurait pu provoquer. Mais je n’ai aucun souvenir d’un tel évènement.

      Lorsque l’on considère ces photographies vieilles aujourd’hui de trois quarts de siècle, il faut quelque imagination pour en percevoir la signification sur le moment. Reléguées au rang de documents historiques, elles semblent témoigner d’un temps qui s’est estompé, effacé, évanoui, et qui nous serait livré, déchargé de sa tension dramatique. Mais qu’on leur rende la vie et le mouvement, qu’on y mette le son, par exemple la chevauchées des Walkyries, comme dans ces actualités allemandes de l’été 1941 qui racontent la ruée de la Wehrmacht  à travers les plaines russes, alors tout change. Ces casemates de béton, si indestructibles que l’on a renoncé à les détruire, redeviennent guerrières cessant d’être touristiques. La scène s’anime de toute sa force historique. D’un côté l’Allemagne, maîtresse du continent, s’arc-boutant sur la forteresse Europe, avec ses régiments, ses bases sous-marines, ses arsenaux, ses navires, et de l’autre, au-delà la Manche, une immense armée prête à embarquer sur une immense armada, et, au-delà de l’Atlantique, un appareil de production qui ronfle comme une forge chauffée à blanc, qui chaque jour met à la mer un Liberty ship, qui livre canons, tanks, avions, bombes, mines en une quantité capable de briser la résistance acharnée de la machine de guerre germanique.

       Les personnages sur la photographie sont saisis en pleine action. Ils parlent, ils existent. Rommel au milieu d’eux, son bâton de maréchal à la main, écoutant l’amiral, un peu incliné, qui s’adresse à lui, respectueusement, Rommel qui sera bientôt le protagoniste du 20 juillet 1944, Rommel qui, pour l’heure, reste le grand maître de la défense allemande tournée du côté où le soleil se couche,  Rommel cherchant les moyens de contenir l’assaut qui se prépare au-delà de la Manche, au-delà de l’Atlantique. Le Débarquement n’a pas eu lieu. L’histoire n’est pas encore écrite. Dans les champs de Kérivin, des sentinelles grelottantes tiennent par la bride des chevaux inoccupés. Des paysans vaquent aux travaux des champs. Les charrues retournent la terre. Les herses en égalisent la surface. Les vaches se régalent sur les parcelles de trèfles, les porcs s’ébattent dans leur enclos boueux. A l’étage, les filles de Kérivin s’adonnent à la couture, l’élève Le Gall apprend ce que sa mère avec une louable persévérance lui enseigne. Sa cousine Jeanine, de trois ans sa cadette, joue. Il semble qu’entre le niveau où se situe le visiteur militaire de Saint-Mathieu et celui où s’affairent les hommes et les femmes de Kérivin, il n’y ait aucune communication.

SABORDAGE DE TOULON

      Les autorités d’occupation, ce sont aussi ces deux magnifiques cavaliers surgis dans la cour de la ferme de Kérivin, et qui se sont établis impérieusement dans l’album où se pressent mes images d’enfance. Que font-ils là ? Dans ma mémoire, ils sont là, juchés sur leurs montures harnachées de cuir, coiffés de leurs hautes casquettes. S’ils ne quittent pas les lieux, c’est qu’il leur est donné d’ouïr la diatribe enflammée que leur délivre ma tante Germaine, l’épouse de l’officier marinier, prisonnier des Anglais à Alexandrie. Comprennent-ils quelque chose à ce qu’on leur dit ? Le sens général du propos ne peut leur échapper. La colère de ma tante est accrochée à un mot : sabordage. On doit donc se situer dans la seconde quinzaine de novembre 1942. Après Mers el-Kébir, c’est la deuxième expression à pénétrer par effraction dans ma mémoire sémantique. Sabordage de la flotte, sabordage de Toulon. Bien entendu, je n’avais pas la moindre idée de ce que cela pouvait signifier. Mais ces mots résonnaient puissamment dans la conscience enfantine.

IMAGE DES ANNEES QUARANTE

      C’est le plein jour. Subitement, dans le ciel, un parachute blanc se met à osciller de gauche à droite et de droite à gauche. Où est l’avion ? Je ne me souviens pas de l’avion. Abattu certainement puisque l’occupant s’est éjecté. Que faisait-il là à cette heure du jour ? Aucune idée. Le parachute descend en un élégant balancement qui le rapproche rapidement du sol. Alors toute la population locale, abandonnant les champs et les travaux, se précipite vers le point de chute que l’on ne voit pas mais que l’on devine. En compagnie de ma mère, de mes oncles et tantes, je me porte moi aussi en courant vers le lieu où l’on pense trouver l’aviateur allié. Et on le trouve.  Il s’est posé à proximité de la ferme de Toul Brouen, non loin d’un poste militaire allemand. Sa nationalité ? Dans ma mémoire, il est anglais. Même assis par terre, il est grand. Tenue d’aviateur anglais. Blouson de cuir, bottes, un combattant portant l’uniforme d’une armée que la Wehrmacht n’a pas vaincue. Il est prisonnier : debout près de lui se tient un militaire allemand revolver au poing. Sans doute un officier ou un sous-officier puisque son arme est un revolver. L’Anglais est assis au pied d’un talus. L’Allemand le tient sous la menace comme il tient en respect les cinquante ou cent paysans qui se sont formés en demi-cercle, à distance respectueuse. C’est l’Allemand qui garde l’Anglais, mais l’homme libre c’est l’Anglais, c’est vers lui que convergent les ondes qui portent toute la violente sympathie du peuple assemblé là, en cet instant de la guerre, c’est lui qui focalise toute l’espérance de la liberté.

       L’Allemand le sait. Il sait qu’il est l’ennemi. Malgré son revolver dégainé, on soupçonne qu’il n’en mène pas large. Il guette l’arrivée du détachement qui va dans quelques minutes prendre en charge le captif. Malgré son arme, il sait qu’il ne pèserait pas lourd si tous les présents se ruaient soudain tous ensemble sur lui pour libérer son prisonnier. Mais bien entendu rien de tel ne se produit : il est l’autorité d’occupation, il a saisi l’Anglais à son arrivée au sol. Il est seul. Mais du fait de son uniforme et de son revolver, il domine la petite foule que l’atterrissage a rassemblée. Lui non plus ne croit pas à la collaboration. Il voit bien que toute la ferveur du peuple rassemblé autour de lui va vers son prisonnier. L’Anglais ne manifeste en aucune manière qu’il attend qu’on se précipite pour le libérer. Non. Il s’est fait capturer. Il est bon pour les camps. C’est la loi de la guerre. Mais ce que toute son attitude manifeste, c’est qu’il a compris qu’il est en totale empathie avec tout ce peuple venu pour le voir, pour le saluer. Sa complicité avec la foule est entière. Du haut de sa position assise, il correspond avec ceux qui l’entourent par des signes, des sourires, des gestes de connivence que son gardien n’est pas maître d’empêcher. Malgré l’empire que celui-ci exerce sur lui au nom d’une armée qui tient tout le continent européen, il est, lui, le sujet de sa Très Gracieuse Majesté britannique, le représentant d’un pays qui n’a pas plié, qui n’a pas ployé, qui n’a pas fléchi, et à qui l’alliance américaine promet à présent la victoire. La menace du revolver ne change rien au fait que le vainqueur, c’est l’homme assis par terre, et il sait que le public rassemblé autour de lui applaudit déjà la Libération à venir dont il est le garant.

NUITS DE FEU

      Cette fidélité au camp allié n’était pas sans mérite. Chaque nuit l’aviation anglo-américaine déversait sur Brest des tombereaux de bombes qui détruisaient la ville et faisaient des victimes civiles sans anéantir les installations militaires allemandes profondément enfouies sous des mètres de béton protecteur. La DCA traquait les avions dans le ciel. Les obus explosaient. Les éclats se ramassaient dans les champs. Certains fragments étaient assez lourds pour tuer. C’est ainsi qu’à Kérivin, une nuit, un gros morceau d’un projectile métallique traverse le toit et vient se planter au milieu du lit où je dors. Heureusement je n’y suis pas.  Ma mère m’a emmené dans l’abri construit dans la garenne voisine pour les nuits de bombardement. Au printemps et à l’été 1944, ces nuits se succèdent à un rythme soutenu. C’est dans l’abri que se rassemble toute la maisonnée quand le vrombissement des appareils anglais et américains annonce de prochains largages.

       Dans l’abri, ma grand-mère récite le chapelet. Les hommes, jeunes et moins disciplinés, suivent debout sur un talus les péripéties qui se déroulent dans le ciel. Les bombardiers alliés, dont la vitesse ne dépasse guère les 500 km/h, mettent un temps qui, aujourd’hui, paraîtrait infini à s’éloigner. La FLAK allemande les prend dans ses projecteurs, et les soumet à un feu nourri, précipitant bon nombre d’entre eux dans la mer et parfois sur la terre.

      Nuit du 23 au 24 juin 1944. Vers deux heures du matin, un bombardier Sterling, mouilleur de mines, chargé à ras-bord de munitions, s’abat en flammes sur la maison de la ferme de Toul-Brouen, (on écrit aussi Traon Brouen) à un kilomètre à l’est de Kérivin, en direction de Saint-Renan. Trois enfants, deux petites filles, deux ans et cinq ans, un garçon de douze ans sont tués sur le coup. Il ne restera rien d’eux. On retrouvera le corps calciné d’un domestique. Le père, brûlé à mort, ne mourra que le lendemain soir. La mère et la fille aînée survivront. Y mettant toute leur énergie, elles rebâtiront l’exploitation. Plusieurs soldats allemands périront sur les lieux, victimes de l’explosion des mines que transporte l’avion abattu. On rapporte que le pilote aurait tenté de guider son appareil en perdition de manière à éviter la maison, mais que l’une des ailes aurait heurté un arbre, brisant l’ultime élan de l’avion.

      Consternation. Et ressentiment. Si impatient que l’on soit de la Libération prochaine, il se murmure que le prix à payer est trop élevé, que ces bombardiers qui arrosent si généreusement Brest, qui arasent la ville sans trop s’attarder à distinguer habitat civil et objectifs militaires, sont décidément trop chargés de mort.

      Et cependant, malgré les bombes et les corps calcinés, jamais on ne confond l’allié avec l’ennemi. Les corps des aviateurs retrouvés à Toul Brouen seront inhumés dans le cimetière de Plougonvelin, et leurs tombes seront honorées et fleuries par la population. Les sept membres de l’équipage étaient britanniques pour trois d’entre eux, australiens pour les quatre autres.

      L’ennemi est omniprésent. Puissamment arc-bouté sur ses indestructibles constructions en béton, ses blockhaus, ses tétraèdres sur les plages, ses batteries, ses bateaux, ses sous-marins, il occupe le terrain, il sillonne la campagne, il réquisitionne les hommes pour la construction de ses ouvrages de défense et les bêtes pour la nourriture de ses soldats. Il continue d’être l’autorité d’occupation. Mais la tournure que prend la guerre transforme le conquérant de 1940 en une troupe assiégée, en recul sur tous les fronts.

REQUISITIONS

      Je me souviens d’un passage de parachutistes à Kérivin durant l’été 1944. En cette circonstance, mon sens du comique troupier trouva matière à se manifester. L’accoutrement de ces guerriers comportait une espèce de short qui se mettait par-dessus le pantalon militaire d’une couleur verdâtre, propice au camouflage. Ce dispositif qui faisait paraître les hommes en culottes courtes comme le jeune garçon que j’étais, mais avec, en dessous, la marque de l’adulte, à savoir le pantalon long, me parut justifier une hilarité que je cherchais à communiquer, avec quelques gestes moqueurs, à mes jeunes oncles. On me ramena promptement et sévèrement à la prudence. L’heure n’était pas à exercer mes facultés humoristiques aux dépens de combattants sous tension, occupés à réquisitionner de quoi vivre pour tenir au cours de la bataille prochaine. Je crois me souvenir que, pour payer les porcs qu’ils emportèrent avec eux, leur chef signa un bon donnant au porteur le droit de se faire rembourser à la Kommandantur de Brest. C’était marquer jusqu’au bout la correction administrative et financière de l’occupant – sauf que Brest, assiégée par les Américains, était sous les bombes.

(Suite sous la rubrique « Souvenirs » du site Montesquieu : Le Gall III)

Mise en scène du siècle et de ses métamorphoses – 3

Par André Le Gall
Mai 2021

III

« ILS ONT DEBARQUÉ »

Un jour il y eut le 6 juin. Le 6 juin 1944. Pour compléter son propre enseignement, ma mère me faisait prendre des leçons chez une jeune demoiselle, peut-être institutrice de son état, qui demeurait à Kerfily, sur la route de Brest au Conquet, à une distance d’à peu près deux kilomètres de Kérivin. Je connaissais les sentiers et les raccourcis à emprunter. C’est donc seul que, du haut de mes sept ans, j’allais chez la demoiselle de Kerfily. Je me souviens d’avoir vu, un jour que je m’y rendais, ramper sur un talus une longue vipère qui, aujourd’hui encore, me fait frissonner.

Un jour donc, étant arrivé chez la demoiselle de Kerfily, j’entendis tomber du haut d’une fenêtre, la phrase salvatrice, la phrase tant attendue, l’information capitale que guettait l’Europe entière, l’annonce qui promettait la fin de l’Empire millénaire. « Ils ont débarqué. » L’annonce se suffisait à elle-même. L’espoir des nations opprimées était accroché à ces trois mots, qui parcoururent instantanément tout l’espace européen. Bientôt, il s’avéra que, à la différence de ce qui s’était passé à Dieppe en 1942, ils ne rembarqueraient pas. Il se révéla, au bout de deux mois, que l’invincible armée allemande avait dû reculer jusqu’aux faubourgs de Brest. Mais là, arc-boutée sur les défenses de la ville et des environs, et commandée par le général Ramcke qui avait promis que jamais il ne se rendrait, il apparut que la Wehrmacht allait se battre avec acharnement. Et quoique Brest fût distante d’une quinzaine de kilomètres, on comprenait que nous serions aux premières loges.

CHRONOLOGIE

Au lendemain de la percée d’Avranches, le 1er août 1944, l’armée américaine se rue à travers la Bretagne. Dès le début d’août, les Américains sont à Rennes. Ils foncent sur Brest. Ils espèrent obtenir la reddition de la garnison allemande. Au contraire, le général Ramcke promet de résister jusqu’au bout selon les instructions de Berlin. Le lundi 7 août, l’état de siège est proclamé. La population n’est autorisée à sortir dans les rues que de 9h à 11h. La ville se vide de ses derniers habitants. Les autres sont partis au cours des mois précédents. A la mi-août, n’y restent que quelques milliers d’irréductibles. Le commandement allemand fait de Brest une forteresse. Les Américains l’assiègent. Le général Ramcke rejette les propositions de reddition réitérées du général américain Troy H. Middleton. Mais au sein de l’état-major allemand, comme dans les unités de terrain, cette intransigeance est loin d’être unanimement partagée. Les scènes d’indiscipline ne sont pas rares. Et les scènes de pillage se multiplient.

A partir du 3 septembre, les bombardements de l’aviation alliée se font continus, achevant d’araser la ville qui prend l’allure d’un amas de gravats. Les troupes américaines progressent de rue en rue. Le 8 septembre, l’incendie de l’abri Sadi-Carnot fait plus d’un millier de morts, dont trois cent vingt-trois Français. Le feu, allumé par maladresse, s’est communiqué aux munitions entreposées dans l’abri. Le brasier dure des heures et des heures.

Le 18 septembre, la garnison capitule enfin. Le 19, le général Ramcke qui s’était réfugié à Crozon se constitue prisonnier.

Dans le canton de Saint-Renan, où se trouve Plougonvelin, les opérations se déroulent en parallèle à celles du siège de Brest. Le 10 août, la ligne de front s’établit de Lanildut, à une dizaine de kilomètres au nord du Conquet, à Coat-Meal, à sept ou huit kilomètres au nord de Brest. Les troupes sont à une dizaine de kilomètres de Saint-Renan. Mais la résistance allemande bloque leur progression. Il faut une dizaine de jours pour que les bourgs de Plouarzel et de Milizac soient libérés. Le 24 août, les Américains atteignent et traversent Saint-Renan. Entre le 25 et le 29 août, les bourgs de Ploumoguer, Plouzané et Locmaria sont délivrés. Dans les derniers jours d’août, Kérivin se trouve sur la ligne de front. Il faudra encore une dizaine de jours de combats pour que les troupes allemandes qui défendent Le Conquet et Saint-Mathieu hissent le drapeau blanc. Les combats sont violents. Les Allemands tiennent bon et se livrent à des contre-attaques. Leurs batteries de Kéringar et du Rospect se manifestent par de puissants tirs à répétition.

LA RÉSISTANCE

Aux côtés des Américains combattent des unités de la Résistance française, non pas, il faut y insister, quelques individualités que leur patriotisme aurait conduit à s’engager personnellement dans la lutte, mais de véritables formations militaires hiérarchisées, disciplinées, encadrées par des officiers d’active. Au total, dans le secteur de Ploudalmézeau–Brest-Le Conquet, deux à trois mille volontaires qui s’emparent de positions ennemies, font des prisonniers, récupèrent des armes. Lorsque les opérations seront terminées, le lieutenant-colonel James Rudler, commandant le 2ème Rangers, écrira au colonel Faucher, commandant les forces françaises de l’arrondissement de Brest, le télégramme suivant : « Durant la campagne pour la libération de l’extrémité sud-ouest de la péninsule de Brest (secteur du Conquet), les formations de FFI… ont pris une part très active dans toutes les batailles. Leur tenue sous le feu ennemi et leur discipline ont été hautement appréciées par le commandement américain dans le secteur ». L’officier souligne la fiabilité des renseignements fournis à ses troupes. « Cela a rendu possible la défaite rapide et définitive de l’ennemi avec un minimum de pertes. »

RAVAGES

L’étonnant est qu’il se soit trouvé plusieurs milliers de combattants pour rentrer dans la guerre en août 1944, et pour en prendre tous les risques aux côtés de l’armée américaine. Des risques, il y en avait, et qui se sont réalisés. Les FFI ont eu 22 tués (certaines sources disent 30) et 123 blessés, les Américains, 62 tués et 134 blessés. Les Allemands se sont battus avec détermination, laissant 300 morts sur le terrain, mais sans toutefois pousser leur résistance jusqu’au bout. Pour les civils, le bilan s’établit à une soixantaine de victimes, une trentaine au Conquet, à peu près autant à Plougonvelin dont une dizaine d’enfants. Bombes, obus, explosions, incendies, ruines, troupeaux décimés, populations terrées au fond des abris et dans les grottes de Saint-Mathieu : la Libération aura couté cher.

Pour Plougonvelin, voici la chronologie telle qu’on la trouve dans la remarquable brochure de l’abbé Le Moal : Une paroisse mutilée, revêtue de l’imprimatur de l’évêché de Quimper le 15 avril 1946, donc écrite moins de deux ans après les événements. On ne confondra pas cet abbé Le Moal avec l’abbé Moal, recteur de Plougonvelin, tué le 8 septembre 1944. :
¤ à Saint-Mathieu, les Allemands se sont rendus le 9 septembre dans l’après-midi, et en bon ordre ; ceux de la batterie des Rospects sont venus, conduits par le lieutenant qui les command ; ce lieutenant, quelque peu éméché, chante des chansons françaises ; les Américains sont là, au bout du monde, vainqueurs de l’invincible Wehrmacht ; leurs prisonniers ne sont pas tristes ; pour eux, la guerre est finie ; Kérivin est libéré depuis le 30 août ;
¤ entre temps, les combats ont ravagé la commune de Plougonvelin ; les bombes et les obus ont détruit bon nombre de maisons et de bâtiments agricoles ; les projectiles incendiaires ont allumé de multiples foyers ; dans la nuit du 25 au 26 août 1944, les bombes lâchées par les avions alliés ont transformé en gravats trois fermes de Saint-Mathieu, dont celle de Kérautret où est né mon grand-père maternel ; pas de victimes, car les habitants ont pu se réfugier à temps dans les antiques grottes qui creusent la falaise face à la mer ; ces grottes peuvent expliquer qu’à Saint-Mathieu la population a été relativement épargnée.

Les journées du 5 au 8 septembre 1944 ont vu la mort d’une quinzaine de personnes. Parmi elles, le recteur de la paroisse de Plougonvelin, l’abbé Moal, décapité par un obus tandis que son église n’est plus qu’un brasier. Des témoins propageront l’image du prêtre, la tête arrachée, continuant à marcher sur sa lancée. Image scientifiquement improbable, mais reçue par moi, et gravée dans le marbre de l’enfance, car ce même recteur était celui qui m’avait reçu quelques mois plus tôt en compagnie de ma mère en vue de ma première communion, dénommée à l’époque communion privée. N’étant pas scolarisé, je ne suivais pas non plus le catéchisme. Mais ma mère veillait à mon instruction religieuse autant qu’à mon instruction profane. Au printemps de 1944, sans doute en avril, ayant sept ans accomplis, on jugea que j’avais l’âge de communier pour la première fois. La vérité m’oblige à dire que je ne me souviens guère de la communion elle-même. Mais j’ai le vif souvenir de ma rencontre avec l’abbé Moal, souvenir d’un accueil souriant, plein d’aménité de la part d’un homme qui devait me sembler certainement hors d’âge tant il était vieux. En fait, il avait soixante-dix ans. Je garde le sentiment d’avoir réussi l’examen haut la main. Moins de six mois plus tard, il laissait l’image d’un homme sans tête marchant dans le bourg de Plougonvelin.

Le 8 septembre vers les quatre heures, le drapeau blanc flotte au-dessus du quartier de Lesvinizi. Le samedi 9, les Allemands de la batterie de Kéringar se constituent prisonniers, après avoir mis hors d’usage leurs mythiques canons de 280. L’on craignait qu’ils ne résistent avec acharnement à l’abri de leurs murs de béton de quatre mètres d’épaisseur. Le même jour, les troupes de Saint-Mathieu se rendent également.

La Libération : l’acier qui tue, le canon qui tonne, le vrombissement des avions, les victimes qui tombent, trois dizaines dans une commune rurale dont la population n’atteint pas, à l’époque, les 1500 habitants : de quoi élever en la conscience d’un enfant de sept ans et demi le plus funèbre des portiques d’entrée dans la vie.

LIBERATION

Or c’est tout le contraire. Si scandaleux que puisse paraître le propos, ces jours de l’été 1944 brillent dans ma mémoire d’un éclat sans pareil. A mesure que s’additionnent les décennies, que se révèlent les conditions de la Libération, le sentiment se répand que cette heure historique ne mérite pas le statut qui est le sien dans l’histoire de la France. Ces jours de deuil furent néanmoins des jours d’une exaltation, d’une jubilation que le temps ne peut effacer, le moment unique d’une catharsis à la mesure de l’oppression vécue au sein du noir labyrinthe dans lequel errait le peuple français depuis la défaite de 1940.

Mille neuf cent quatre-vingt-huit. Visite dans les environs d’Avranches d’un musée où sont rassemblés des mannequins revêtus d’uniformes militaires, allemands au rez-de-chaussée, anglais, américains et français au premier étage. Les mannequins sont dans des positions convenues. Quand on arrive, on découvre, avant même de prendre son ticket d’entrée, une scène : deux soldats à plat ventre servant une mitrailleuse, un officier à casquette, debout, avec des jumelles observant l’horizon, tous revêtus d’uniformes allemands. Et c’est cette reconstitution très banale, très quelconque, mais très fidèle, qui, le temps d’un dixième de seconde, m’a permis de vivre une expérience singulière. J’ai été submergé par un sentiment absurde, mais irrépressible : « Ils sont encore là ! ». C’était le temps passé qui qui recommençait.

Mais la mémoire me restitue aussi des images et des sons en rapport avec la vie paysanne de la France de 1940, la mer scintillant sous le soleil ou noyée de crachin, la corne de brume, les tempêtes d’équinoxe, le vent dans les arbres et au-dessus des toits, les senteurs qui montent des prairies quand les foins sont coupés, et surtout le temps infiniment lent qui va de l’été quarante à l’automne quarante-quatre, le temps de l’enfance, troué d’événements rares et éclatants.

Le dimanche 27 août les Allemands tiennent encore la ferme de Ty Baol à quelque trois ou quatre cents mètres de Kérivin. Le vendredi 1er septembre, les Américains s’emparent de Goasmeur, carrefour où se rejoignent la route qui va du Conquet à Brest et celle qui bifurque vers Saint-Renan. Les FFI participent aux opérations. La première apparition des Américains dans mon horizon se situe, selon toute vraisemblance, le soir du dimanche 27 août. Ce soir-là, mon grand-père, s’étant rendu dans une garenne assez éloignée de la ferme, Goarem Voan, à la limite de la commune de Locmaria, a d’abord rencontré des soldats américains patrouillant dans les chemins creux, premier contact depuis quatre ans avec des militaires ne portant pas l’uniforme allemand. Puis, quelques centaines de mètres plus loin, il a croisé des soldats allemands qui lui ont demandé s’il avait du tabac. Je ne sais plus si mon grand-père avait coutume de fumer. Ce dont je me souviens, c’est de la réflexion qu’il s’était faite, et qu’il rapportait ainsi à son retour à la ferme, à savoir que ces soldats allemands risquaient bien d’avoir bientôt du tabac, de cette sorte de tabac meurtrier qu’ils étaient exposés à se faire délivrer par la patrouille américaine s’ils la rencontraient.

Pendant un jour ou deux, il ne se passe plus rien. A moins que ce ne soit précisément au cours de l’un ou l’autre de ces jours qu’a eu lieu un échange de coups de feu dans la garenne jouxtant les bâtiments de la ferme. L’épisode, s’il est flou, reste présent dans ma mémoire.

Fin août 1944, Kérivin est le centre de ralliement de dizaines de réfugiés qui ont fui les combats, et qui ont trouvé tant bien que mal à s’abriter dans les granges et autour des meules de paille et de foin de la ferme. Il fait beau. Les obus et les bombes mal ciblés sont une menace constante. Mais je ne me souviens d’aucune chute de projectiles dans les environs immédiats.

Et puis un matin, sans doute le mercredi 30, ils sont apparus, longeant le mur de cette cour où un jour de novembre 1942 s’étaient manifestés les deux officiers allemands, superbes sur leurs chevaux harnachés de cuir. Ils sont trois ou quatre dans une jeep, symbole de l’armée américaine ou canadienne comme le side-car était le symbole de l’armée allemande.

Depuis des années, on les attendait. Or, soudain, ils étaient là. C’était inouï, jubilatoire. Ils s’étaient établis dans un grand champ, à proximité immédiate de la ferme de Ty Baol. Une concentration de tout ce que l’Amérique en guerre pouvait produire : des véhicules en tout genre avec des armements de toute espèce, d’immenses bobines de fils de cuivre pour les transmissions, des rubans multicolores pour je ne sais quel usage, et des chars sur lesquels étaient juchés des GI’S détendus, souriants. C’était bien l’armée de la Libération succédant à l’armée d’Occupation. Une foule des paysans était accourue pour l’applaudir.
A l’échelle de mes sept ans trois quarts, tout me semblait gigantesque. C’était une armada qui respirait la puissance. Du haut de leurs chars, les soldats distribuaient aux populations des choses incroyables, des paquets de cigarettes au parfum inconnu, du chewing-gum, du café soluble, et surtout du chocolat sous toutes les formes. La liesse dura plusieurs jours. Ma cousine et moi, nous nous installions au bout du chemin de terre reliant Kérivin à la route de Saint-Renan. Chaque jour nous en revenions la bouche barbouillée de chocolat. Les soldats américains allaient et venaient, échangeant les surplus de leurs surabondantes rations alimentaires contre les produits frais de la ferme. Ils étaient friands, en particulier du lait des vaches et des fruits du verger. Il y avait de certaines pommes blanches dont ils étaient spécialement avides. Je vois encore l’un d’entre eux assis à la table de la ferme, son dictionnaire portatif à la main, répondant aux questions qu’on lui posait, disant par exemple qu’il était protestant.

LES AMERICAINS

Les journées les plus meurtrières pour le bourg de Plougonvelin sont celles des 6,7 et 8 septembre. Le pilonnage par l’aviation et l’artillerie américaines était incessant. Je me souviens de voir tomber les obus sur le fort de Bertheaume. Gros rocher relié à la terre par une passerelle, l’îlot de Bertheaume avait été doté de canons par Vauban au XVIIème siècle. Il s’agissait de protéger la rade de Brest contre les Anglais. Aussitôt arrivés, les Allemands en avaient fait l’un de leurs points d’appui contre d’éventuelles intrusions de ces mêmes Anglais.

L’importance de la batterie dans la défense du port de Brest devait valoir à l’îlot toute l’attention de l’artillerie américaine. Pendant des heures et des heures, un canonnage ininterrompu soumettait le fort à un déferlement d’obus. A chaque tir, d’immenses nuages de poussière jaillissaient de terre, enveloppant tout l’îlot. Mais quand le nuage avait disparu, l’îlot était toujours là avec ses fortifications apparemment indestructibles. Dans la bataille, la passerelle reliant le fort à la terre ferme perdit quand même ses rampes d’appui. C’est pourquoi, durant l’été 1945, André Le Gall et René Talarmain, intrépides explorateurs de ruines militaires, alors âgés de 8 à 9 ans, se trouvèrent dans la nécessité de progresser à quatre pattes sur cette étroite passerelle, dépouillée de ses protections latérales.

Un jour de 1994, me trouvant avec ma femme au restaurant de l’Hostellerie de Saint-Mathieu, en compagnie de mes parents, je vis débarquer d’un minibus une petite troupe de visiteurs parlant anglais. Renseignement pris, il s’avéra qu’il s’agissait d’une visite organisée pour un général américain en retraite, sur les lieux parcourus par lui cinquante ans plus tôt. Après quelques échanges avec lui, il apparut que le visiteur se trouvait bien en août 1944 quelque part du côté de Ty Baol, qu’il y exerçait, me semble-t-il, la fonction de commandant du génie, et qu’il avait participé aux opérations militaires sur Plougonvelin et Saint-Mathieu. Après quoi, il avait pris la direction de Berlin, disait-il.

GUINGAMP

Un jour, sans doute dans la deuxième quinzaine de septembre, on vit repartir vers l’est l’immense armada : des chars, des automitrailleuses, des canons, des camions, des jeeps, toute la machine de guerre américaine déployée contre la Wehrmacht. Ce fut une heure de mélancolie. Les jours avaient repris leur rythme. Les filles de Kérivin étaient à nouveau rassemblées au premier étage de la ferme. Les relations ferroviaires ayant été tant bien que mal rétablies, ma mère avait décidé de regagner notre location de Loch-Ménard près de Guingamp afin que je puisse être scolarisé dans des conditions normales. Le terminus du Paris – Brest était à Landerneau. Les voies entre Landerneau et Brest étaient encore impraticables. Le 2 novembre 1944, accompagnés de l’une de mes tantes, nous voici dans la gare de Landerneau. Et là, subitement, me voici observé attentivement par un voyageur en uniforme de la marine qui croit deviner un air de parenté. C’est mon oncle Jean-René, mari de ma tante Germaine, qui reparaît sur les terres bretonnes après quatre années de tribulations. Prisonnier des Anglais à Alexandrie, il est rentré dans la guerre lorsque son escadre a repris du service aux côtés des Alliés.

Les cent kilomètres de trajet de Landerneau à Guingamp exigeaient de nombreuses heures et se faisaient dans ces antiques wagons dont chaque compartiment s’ouvrait sur l’extérieur par une portière particulière. L’état des voies était tel qu’en franchissant le viaduc de Morlaix, on avait le sentiment de surplomber directement les flots de la baie, non sans une certaine anxiété, aucune structure ne subsistant apparemment autre que les rails sur lesquels roulaient lentement wagons et locomotive. Ce viaduc avait été fortement endommagé par un bombardement le 29 janvier 1943, non sans de tragiques dommages collatéraux : 42 enfants de l’école maternelle Notre-Dame de Lourdes et leur institutrice avaient péri dans le pilonnage allié. Et 35 adultes.

BOISEMBOURG, LAUENBOURG, LUNEBOURG…

A Loch-Ménard, on avait sorti de terre et remis en marche le poste de radio Ducretet-Thomson enterré en 1940. Ma mère marquait sur une carte collée sur une cloison la progression des alliés en direction de l’Allemagne. Si le repli des troupes allemandes vers l’est de la France s’était opéré très rapidement, à l’automne les opérations marquaient le pas. J’étais à l’écoute des événements. Je me souviens de l’intense mélancolie qui me saisit lorsque, en novembre 1944, il m’apparut que Sir Winston Churchill avait soixante-dix ans. Le reportage sur les cérémonies organisées à Londres pour son anniversaire me révéla le grand âge du héros. Car dans la conscience d’un garçon français de huit ans, Winston Churchill figurait parmi les héros. Et la Russie soviétique ? Pour moi, les Russes étaient dans le bon camp. Pour mon père au contraire, comme pour des centaines de milliers de prisonniers français, l’urgence avait été de marcher à la rencontre des Britanniques afin d’éviter de tomber aux mains de l’Armée rouge, et d’être rapatrié par Odessa avec des mois et des mois de retard.

Les noms qui retentissaient dans le récit paternel étaient ceux de quelques villes et bourgs de cette Allemagne septentrionale où ils venaient de se faire voler cinq années de leur vie : je me souviens de Boisembourg, Lauenbourg, Lunebourg. Mon père évoquait aussi le pont sur l’Elbe devant lequel le flot des Français s’était trouvé bloqué par l’avancée des chars de Montgomery. Le passage était entièrement occupé par des blindés. Puis la voie s’ouvrit, le temps de laisser passer les soldats de 1940 qui s’étaient libérés eux-mêmes des fermes et des camps allemands.

Mai 1945. Froid et neige. Plusieurs fois ma mère et moi, nous allons à la gare de Guingamp guetter les prisonniers qui débarquent des trains. Douze mai : mon père est au nombre de ceux qui rentrent. Mais mon oncle Jacques, frère aîné de mon père, mon parrain, militaire en Indochine tout au long de la guerre, ne rentrera qu’en 1946. Sur les monuments aux morts de 1914-1918, on va devoir graver de nouveaux noms. Mon beau-père, Albert Cann, était déjà atteint, au moment de la déclaration de guerre, du mal qui allait l’emporter, mais, militaire de carrière, il a exigé de suivre son régiment, le 48ème RI de Guingamp. Fait prisonnier en 1940, libéré par les Allemands en 1941, il est venu mourir chez lui en novembre de la même année.

Les trains sont bondés et arrivent en retard. Les gravats commencent d’être évacués. A Brest, pour loger la population sans abri, on a mis en place des baraques de fabrication américaine, notamment dans le quartier du Bouguen. Le confort de ces habitations de fortune (eau courante, salle de bains, toilettes etc.) est tel, par rapport aux normes françaises de l’époque, que, quelques années plus tard, lorsqu’on avise les occupants qu’ils ont à quitter les lieux pour intégrer de nouveaux immeubles construits à leur intention, il y a une résistance d’autant plus déterminée que le relogement s’accompagne du paiement d’un loyer.

La guerre est finie en Europe. La vie se réorganise, mais avec des contraintes héritées de la période précédente : pénurie de logements, restrictions de toutes sortes, cartes de rationnement. Cette année-là, je me souviens qu’en basket, les Violettes rencontrent une autre équipe au palais des sports de Guingamp. Elles viennent d’un bourg appelé Ploumagloire…

Les désarrois d’un Français d’adoption

Par Jacques Darmon
Avril 2021

Je suis devenu Français de souche… par adoption.

J’ai quitté ma famille génétique. J’ai été accueilli dans un foyer situé à plus de mille kilomètres du berceau de mes ancêtres.

À vrai dire, je n’ai pas eu de mal à quitter ce berceau : j’en ai été chassé. De l’Algérie que des Darmon habitaient depuis plus de deux mille ans, tous sont partis, parfois volontairement, majoritairement de force, la valise à la main. Sans regrets aujourd’hui, car de l’Algérie qu’ils ont connue, il ne reste rien. Pas même les paysages ; les traces anciennes ont été effacées ; les villes ont succombé à l’urbanisation ; l’arabisation a contraint non seulement les juifs et les Français, mais aussi les Kabyles, les Mozabites…

L’Algérie oscille désormais entre la dictature de l’armée et celle des islamistes. Ce pauvre peuple, soumis pendant des siècles à l’oppression ottomane, déchiré par une guerre coloniale, puis par une guerre civile, assommé par une oligarchie corrompue, se réfugie dans la passivité. Mektoub, c’était écrit…

La France m’a adopté.

Elle a d’abord, en 1870, été chercher mon arrière-grand-père Aïzer au fond d’un petit bourg de la Mitidja, Médéa, pour lui offrir la nationalité française et le délivrer de son statut de dhimmi. Aïzer ne connaissait de la France que les quelques soldats en garnison dans son village. Mais déjà, les ruelles du quartier juif avaient été baptisées par le colonisateur rue Molière, rue Racine, rue Corneille !

Puis mon grand-père Jacob adopta le costume civil des Français. En contrepartie, il fut mobilisé en 1914 pour la défense d’une patrie lointaine qu’il n’avait jamais visitée.

Mon père a franchi tous les degrés de l’ascenseur social offerts par la République : premier pied-noir à entrer à l’École polytechnique, il fut lui aussi convié à participer à la défense de la patrie et combattit pendant trois ans dans l’armée d’Afrique. Il devint l’un des cadres de la nation.

Et moi, à mon tour, je me suis vu offrir tout ce qu’un citoyen français peut espérer de mieux.

En miroir, cette France qui m’a tout donné, je l’ai positivement adorée.

En fait, au moment de mon adoption, je ne connaissais pas la France. Je n’avais pas de grand-mère en Normandie, ni d’oncle en Bourgogne. A vingt ans, je n’avais traversé ni la Bretagne, ni l’Auvergne, ni le Périgord. Je ne connaissais aucun paysan. Je ne chassais pas ; je n’avais jamais vu l’abattage d’un cochon; je buvais peu. J’ignorais cette part essentielle de la France…

En vérité, ce n’était pas la France profonde que j’aimais. J’aimais « la légende française ».

Et d’abord, ce qu’on appelle aujourd’hui dédaigneusement le « roman national ».

L’histoire de France commençait pour moi avec Vercingétorix (« les Gaulois grands et blonds » de mon Lavisse) et Clovis. Pendant plus de mille ans, j’ai vécu avec tous ces grands personnages qui me faisaient rêver. Je passais des jours et des nuits à en apprendre les plus petits détails. Aujourd’hui encore, je garde en mémoire tous ces moments extraordinaires. J’ai frémi des crimes mérovingiens, j’étais à Roncevaux aux côtés de Roland, j’ai brûlé avec Jeanne d’Arc, j’ai parcouru Versailles avec Louis XIV, j’ai pris la Bastille et j’ai applaudi à la fête de la Fédération, j’étais aux côtés de Napoléon au soleil d’Austerlitz, j’ai souffert sur le Chemin des Dames… La France alors était au centre de l’Europe, qui était elle-même au centre du monde. Je voyais ce monde à travers l’histoire de France.

Riche d’une histoire inouïe, la France était pour moi la « mère des armes, des arts et des lois ». J’ai découvert l’immensité du patrimoine culturel français. Pendant quinze siècles, du plus haut Moyen-Âge jusqu’au milieu du XXe, les géants de la littérature, de la musique m’accompagnaient. Je me promenais joyeux dans ces palais immenses de la culture française. Je n’avais pas assez d’yeux, pas assez d’oreilles. Autour de moi, une multitude de génies me parlaient. J’ai adoré La Fontaine, Molière, Racine, Victor Hugo, Proust… En ce début du XXe siècle, dans toutes les disciplines artistiques, les innovateurs étaient français. Haussmann (et Napoléon III) avaient fait de Paris la plus belle ville du monde.

La France était un exemple unique dans le monde par le nombre et la qualité de ses génies.

Au-delà des arts et des lettres, cette terre chrétienne avait su adopter simultanément la leçon des Lumières et affirmer la primauté de la Raison. Ses savants, ses ingénieurs avaient inventé la machine à vapeur, l’automobile, l’avion, le cinéma, la photographie, le vaccin…

Plus encore, la France était la patrie des droits de l’Homme. « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » me paraissait, d’où je venais, la plus belle des affirmations.

Je me sentais en parfaite harmonie avec la devise de la République : liberté, égalité, fraternité. Il me semblait la vivre chaque jour. Bien plus, il me semblait que notre devise nationale rayonnait partout, que la Marseillaise était chantée dans le monde entier, que les peuples étrangers (et en particulier ceux de nos colonies) rêvaient de nous rejoindre. Ne disait-on pas : « Heureux comme Dieu en France » ?

Lorsqu’à dix-neuf ans, la République m’a proposé comme devise « Pour la science, la patrie et la gloire », dans mon inconscience d’adolescent, très sincèrement, j’y ai cru !

J’ai ainsi vécu ma jeunesse dans une grande et belle forêt peuplée de héros et de génies.

Tout n’était qu’ordre et beauté.

Les plus misérables étaient des êtres admirables : Jean Valjean, Gervaise, Fleur-de-Marie, Marguerite Gautier, la dame aux camélias… Les assassins eux-mêmes avaient du panache : Vautrin, Landru… Les anarchistes étaient des intellectuels, les intellectuels étaient des lumières.

Les mauvais garçons étaient des poètes : Villon, Rimbaud, Verlaine, Genet…

Puis quelque chose s’est brisé.

Bien sûr, il y avait eu des signes prémonitoires : les désordres de l’entre-deux guerres, l’effondrement de 1940, les horreurs de la collaboration, plus près encore le lâche abandon des Français d’Algérie et des harkis (l’incapacité d’une armée d’un million d’hommes à organiser l’exode d’un million de citoyens français et à éviter le massacre de soixante mille harkis ou supplétifs musulmans, coupables d’avoir défendu la France)… Dans tous ces faits, je ne reconnaissais plus ma France. Mais c’étaient des fautes comme tous les pays en commettent. Toutes les nations ont leurs zones d’ombre. Il me semblait encore que l’essentiel était préservé.

La société française, comme toutes les sociétés, a continué à évoluer à un rythme historique, c’est-à-dire sur une longue période de l’ordre du siècle, avec des phases d’accélération, d’autres de stagnation, avec des succès et des échecs.

Pour moi, la catastrophe est survenue soudainement : la France, certes, était toujours là, mais, en moins de trente ans, la « légende française » s’est brutalement effondrée. Ma patrie d’adoption se dérobait sous mes pieds. Il ne restait plus grand-chose de mes rêves de jeunesse.

Les déconstructeurs s’étaient mis en chantier. Pierre à pierre, ils ont tout détruit. Déconstruire, disaient-ils ? et ils ont fait un désert.

Tout a commencé par un murmure dans des universités peu fréquentées. Des philosophes post-modernes disaient tout le mal qu’ils pensaient de cette société oppressive. Tout était condamnable : la famille castratrice, l’État policier, l’enseignement au service de la classe dirigeante, bien sûr la religion, la littérature et même la science…

Plus récemment, les racialistes se sont mis en branle. Surprise : pour restaurer les distinctions raciales et sexuelles. Désormais, on compte les Noirs au cinéma, les femmes dans les conseils d’administration. On prévoit des réunions spécialisées par sexe ou par race. Ces pseudo-victimes m’ont expliqué que mes héros étaient des salauds qui avaient opprimé leurs ancêtres (ou les ancêtres de leurs amis !). Colbert, Napoléon étaient des ordures.

Moi-même je n’échappais pas au massacre : blanc, hétérosexuel, marié, accompagné d’enfants, j’étais ce que la planète pouvait imaginer de pire ! Grâce au ciel, les fours crématoires étaient éteints. J’aurais craint pour ma vie et celle de mes proches !

L’enseignement public, probablement le meilleur du monde en 1950, est tombé le premier : la démocratisation tant attendue s’est accompagnée d’un effondrement du niveau scolaire. Le baccalauréat est offert à tous ceux qui ont le courage de s’y présenter. Les universités sont devenues de vastes parkings pour étudiants désargentés. Les concours sont honnis. Dans les classements internationaux, la France est à égalité avec la Bulgarie et la Roumanie !

La langue française, la belle langue française, celle que Malherbe avait ordonnée, dont Rivarol avait pris la défense, à son tour est massacrée. D’abord optiquement par l’insertion d’un point asexué, la rendant ainsi illisible et imprononçable. Puis dans son vocabulaire : Molière était trop compliqué. Même les livres du « Club des cinq » doivent être réécrits. L’État lui-même a renoncé, en dépit de ses déclarations, à la défendre : à l’étranger, le président de la République s’exprime plus souvent en anglais qu’en français !

Le vertige égalitaire a tout emporté : la notion d’excellence est rejetée, la méritocratie honnie… La médiocrité est encensée. Le président de la République félicite ses députés d’être « des amateurs ». Une enfant de seize ans vient faire la leçon à des représentants de la Nation en extase. Mme Michu est sollicitée dans des « conventions citoyennes », où son bon sens fait taire les experts.

La France était la terre des arts. C’est à Paris qu’un artiste venait chercher la consécration.

Hélas ! Montmartre est devenu un quartier d’immigration. A Montparnasse, on ne trouve que cinémas et fast-food. L’art et les artistes sont partis en Amérique. Il n’y a plus d’après à Saint-Germain-des-Prés. Paris n’est plus une fête.

La vie intellectuelle s’est simultanément appauvrie.

J’avais gardé le souvenir de la bataille d’Hernani, du scandale de l’Olympia, du tumulte du Sacre du Printemps.

Flaubert était trainé au tribunal pour avoir écrit Madame Bovary, Zola pour avoir publié « J’accuse ». Les polémiques sur les réseaux sociaux sont désormais descendues plus bas : l’inceste des uns, les viols des autres, les misérables secrets de vedettes de la chanson…

Les prix littéraires viennent couronner la rage qui s’est emparée des familles : les enfants accusent leurs parents, les époux se déchirent… Familles, je vous hais : André Gide ne croyait pas si bien dire !

L’élégance, la politesse étaient des qualités françaises. Chopin faisait valser les comtesses dans des palais. Même au Moulin de la Galette ou à Joinville, les midinettes avaient belle allure. Aujourd’hui, l’art se veut populaire : Solidays rassemble une énorme cohue sur un champ de courses hippiques. On vient à l’Opéra en jean, avec un sac à dos !

La France avait inventé une façon délicieuse de faire vivre ensemble les hommes et les femmes, fondée sur la séduction réciproque et la délicatesse des mœurs. Depuis l’amour courtois jusqu’aux salons de Mme de Tencin ou de Mademoiselle de Lespinasse, un art de vivre à la française avait pris forme. Même Mme Verdurin, à l’époque bourgeoise, avait du panache !

Hélas, la folie américaine de guerre des sexes nous a contaminés. Les féministes ont transformé ce badinage élégant en une lutte à mort entre les sexes. Tout homme est un violeur, toute femme une victime. Il est dangereux pour un homme de rester seul dans un bureau avec une femme ! Dans les ascenseurs, il est recommandé que tous se placent face à la porte ! A en croire les gazettes, les femmes n’ont jamais été aussi malheureuses que depuis qu’elles sont devenues les égales de l’homme !

Où sont les dames du temps jadis ? Marie Curie, Colette, Chanel, Danielle Casanova, Simone de Beauvoir incarnaient les qualités de la femme française : intelligence, élégance, courage. Aujourd’hui, les militantes féminines se voient représentées par des « femen » dépoitraillées, des LBGT hystériques ou de modernes harpies qui rêvent de déchiqueter, tel Orphée, le Mâle blanc !

Jusqu’à ce que les plus excitées en viennent à nier l’existence des sexes masculins et féminins, faisant du transgenre une sorte d’idéal de vie libre.

Les héros ont disparu. Un million de personnes se pressaient aux obsèques de Victor Hugo. Aujourd’hui, seul l’enterrement de Johnny Halliday peut rassembler une foule équivalente.

Chateaubriand, Lamartine, Tocqueville étaient ministres. Chacun connaissait Zola, Pasteur, Picasso, Einstein, Toscanini, Caruso…

Dans la liste des cinquante Français les plus aimés, aujourd’hui, pas un savant, pas un écrivain, pas un artiste ! Les vedettes de la chanson, les animateurs de télé-réalité occupent le devant de la scène.

Les génies manquent. Pourtant le Panthéon, dont la porte est grande ouverte, n’a jamais été autant sollicité ! La quantité remplace la qualité.

Le débat public si animé, si vif autrefois s’est éteint. Les grandes voix se sont tues. Voltaire affrontait Rousseau, Chateaubriand apostrophait l’Empereur, Victor Hugo poursuivait de sa vindicte Napoléon le Petit. Paul Valéry jetait son regard acéré sur la France de l’après-guerre. André Malraux écrivait L’Espoir. François Mauriac se faisait le héraut du gaullisme. Jean-Paul Sartre et Raymond Aron illustraient les grands choix politiques du XXe siècle.

Aujourd’hui, on ne trouve plus que quelques tribunes isolées, signées par quelques intellectuels esseulés, publiées (parfois avec un avertissement liminaire !) dans de journaux au tirage modeste. Même les plus courageux s’expriment avec prudence, en surveillant leurs expressions. De nouvelles radicalités à l’enseigne du genre et de la race exercent une véritable terreur morale. L’anathème frappe celui qui s’écarte de l’opinion dominante (qui demeure celle d’une minorité). Les déviants sont menacés. Les lanceurs d’alerte (ex-dénonciateurs) veillent. Ainsi, alors même que la violence verbale se généralise, une censure (et même une autocensure) vient clôturer le débat intellectuel.

L’odieux colonisateur que j’admirais rêvait de porter la culture et la civilisation européennes aux quatre coins du monde. Le projet d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural, né sous Charlemagne, tenté par Napoléon, rêvé par De Gaulle… ne me paraissait pas déraisonnable.

Aujourd’hui, les élus se préoccupent du quotidien. Le président de la République s’inquiète des protections périodiques des étudiantes. Un maire entend protéger ses administrés des punaises de lit ! Nos députés veulent convertir Polonais et Hongrois, qui résistent, au mariage pour tous et au droit à l’avortement.

La France n’a plus de destin. Elle se noie dans une Europe qui sort de l’Histoire.

Les citoyens eux-mêmes en ont rabattu sur leurs ambitions : leurs aînés voulaient conquérir le monde ; aujourd’hui leurs descendants rêvent de cultiver des légumes sur des terrasses végétalisées ! On applaudit les Américains qui envoient une fusée sur Mars, mais pour nous Français, un couvre-feu qui nous empêche de profiter des jours de RTT sur une plage de sable dans le sud de la France nous semble un supplice insupportable. !

Cette nation qui a connu les corsaires les plus audacieux, les explorateurs les plus courageux, les ingénieurs les plus inventifs donne aujourd’hui la priorité et la parole à des citoyens craintifs et pusillanimes qui voient le danger partout et s’opposent à tout grand projet.

L’écologie connait un succès croissant car elle offre un merveilleux prétexte –sauver la planète- pour satisfaire une tentation profonde : échapper à la compétition mondiale et adopter un mode de vie « apaisé ». La France, autrefois conquérante, se recroqueville sur elle-même. L’immobilité devient une vertu républicaine. L’ambition se limite à manger végétarien, à rouler à vélo, à produire « local », à éteindre les vitrines la nuit… Être bon citoyen, c’est vivre petitement, consommer moins, investir peu.

Le principe de précaution a donné à la trouille une valeur constitutionnelle ! Ceux qui ont peur sont aux commandes. Ceux qui osent sont considérés comme des citoyens dangereux.

Ce pays, si souvent détruit, a connu de grandes défaites ; il avait su, à chaque fois, se reconstruire et se hisser aux premières places de la compétition mondiale.

Aujourd’hui, le déclassement semble irréversible. Le souci du bien-être a remplacé le goût de l’étude et de l’effort. Un président n’avait-il pas eu l’idée d’introduire un « ministre du temps libre » au gouvernement ! Seule au monde, la France limite le temps de travail hebdomadaire à 35 heures. La nation, qui a abandonné son industrie, veille à défendre le niveau de vie des retraités et compte sur les touristes pour animer son économie.

Les Français sont fatigués ; ils ne veulent plus lutter. Sous prétexte d’interdire un dumping fiscal, social ou commercial, ils souhaitent convaincre leurs voisins européens de les accompagner dans leur retraite paisible.

Même les valeurs de la République sont abandonnées : l’homme universel cède la place à la cacophonie de la diversité.

La France a toujours été divisée. Les Gaulois sont querelleurs. Rochefort disait : « Trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement ».

Mais ces divisions laissaient subsister un amour commun de la patrie et des valeurs de la République. Maurice Chevallier pouvait chanter « Et cela fait de très bons Français ! ». L’atmosphère était bon enfant et la joie de vivre présente dans toutes les classes sociales.

Les Français aujourd’hui se déchirent. Ils semblent comme perdus dans la vie moderne. La laïcité n’est plus une valeur commune. Les antiracistes soutiennent les réunions « racisées ». Des populistes en appellent au « pays réel » contre les élus de la nation. Ne faisant plus confiance à la République pour les protéger, certains sont tentés de s’organiser en communautés séparées.

Le pays, divisé, en mille morceaux, « archipellisé », semble tout entier peuplé de victimes qui demandent, à grands cris, réparation. Dans cette concurrence victimaire, le seul point de convergence, c’est la condamnation de l’État obèse (et accessoirement de ses fonctionnaires, appelés technocrates). Mais tout projet de réforme soulève l’opposition bruyante des personnes concernées, qui reçoivent immédiatement le soutien compréhensif de tous les autres !

J’ai mis longtemps à comprendre que la France qui m’avait adoptée était en train de se défaire. Que mes motifs d’émerveillement disparaissaient sous mes yeux.

Je me baignais dans une civilisation exaltante, merveilleuse. La mer s’est retirée. Me voici sur le sable.

Que sont mes amis devenus ?

Certes, je le sais : les générations futures bâtiront une autre France, la France qui leur convient.

Certes, il est vrai qu’aujourd’hui encore, la vie privée est particulièrement agréable : un dîner entre amis, une terrasse de café tranquille au crépuscule, une odeur de lavande en Provence, un paysage enneigé des Alpes, un parcours dans la lande bretonne… Des joies simples, de longues vacances, à l’abri d’une protection sociale étendue, sous un climat modéré, dans un pays en paix…

Mais moi, j’ai perdu ma France : la France de la légende française.

Nous nous sommes tant aimés que la séparation est douloureuse.

Me voilà condamné à un exil intérieur.

Au moment de conclure, deux pensées me viennent à l’esprit.

D’abord une question qui me tourmente : cette France que j’ai tant admirée a-t-elle existé ? N’est-ce pas un rêve qui s’efface quand les yeux s’ouvrent ?

Puis, en hommage à cette France de légende engloutie dans les eaux de la modernité, ces quelques vers :

Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé,
Le prince d’Aquitaine à la tour abolie ;
Ma seule étoile est morte – et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la mélancolie.

 

Regard sur l’ENA en 1964/1966

Par Bernard Auberger
30 mars 2021

L’ENA m’a permis de réaliser ma vocation, telle que je l’ai découverte en 1959, malgré une erreur d’orientation initiale. A l’issue de mes études secondaires, je suis entré en classes préparatoires scientifiques et de là à l’École des Mines de Paris pour devenir ingénieur J’avais 19 ans. Mes deux premières années dans la capitale furent marquées par la fin de la Quatrième République, la guerre d’Algérie et l’arrivée au pouvoir du Général de Gaulle. La vie politique me concernait ; je militais dans le mouvement étudiant. Mais, avec une dizaine de camarades de promotion, je décidai d’aller au contact de la réalité ouvrière ; d’où un stage d’une année dans une fosse des Houillères du Nord Pas-de-Calais à 600 mètres de profondeur, logé dans le coron par une famille de mineurs.

Cette immersion aboutit à un accident du travail et à une amputation du pouce droit. La convalescence me donna l’occasion de revoir mon « plan de carrière ». Le charbon n’était plus aussi important qu’à la Libération ; le pétrole et le gaz naturel s’imposaient ; il fallait apprendre l’économie plutôt que l’exploitation des mines. Des facilités pour cela étaient offertes aux élèves des Grandes Écoles au sein des facultés de Droit. J’en profitai pour changer d’orientation et acquérir une licence et un diplôme d’études supérieures, tout en m’inscrivant à Sciences-Po Paris et à la préparation au concours d’entrée à l’ENA que proposait le Ministère des Finances. Le pari était audacieux.

Mais, diplômé de Sciences-Po, major de la section Service Public, quoique provincial et scientifique, j’avais bon espoir de succès au concours d’entrée. Le grand sujet des épreuves écrites et orales, sous l’autorité du président Roger Grégoire, conseiller d’État, était la décolonisation. Je réussis sans brio et me classai 20ème : le temps passé aux mathématiques pendant ma prime jeunesse avait limité l’acquisition d’une culture littéraire et historique propre à éblouir le jury. Ma copie à l’épreuve facultative de statistiques, quoique jugée digne d’être publiée dans les Annales du concours 1962, ne pouvait y suppléer.

L’entrée à l’ENA a rapidement revêtu un caractère administratif : le prestigieux directeur M. Gazier nous accueillit avec un discours sans pathos, axé sur la conduite d’une carrière plus que sur le service de l’État ou de la Nation. J’en fus déçu mais nullement découragé ; de même des palinodies pour le choix, finalement heureux, de Montesquieu comme nom de promotion ou des discussions entre désormais collègues sur la transparence permanente du classement en cours d’élaboration à mesure de la parution des notes.

Le directeur des stages, Lucien Mehl, se révéla attentif aux souhaits individuels. Périgueux, préfecture où je fus affecté, correspondait exactement à mon souci de connaître la vie d’une ville moyenne dans un département rural pour combler un déficit de fréquentation de cette France profonde. Le contact avec le préfet Jean Taulelle fut immédiatement agréable et le stage varié et intéressant : découverte de la vie administrative à travers la décentralisation de 1964, exercices de découpage de circonscriptions, échanges nombreux avec les sous-préfets, le directeur et les services du cabinet. Mais l’essentiel fut la découverte de la vie politique locale qui tournait autour de personnalités aussi fortes qu’opposées : Robert Lacoste, président du Conseil Général, ancien Résident Général en Algérie, Georges Bonnet, ministre de la Troisième République, invalidé puis réélu, Yves Guéna, député gaulliste ,en recherche d’une implantation locale. Les manœuvres, intrigues, querelles personnelles de ces grands féodaux achevèrent mon apprentissage de la vie publique.

Le second stage fut pratique et me familiarisa avec l’entreprise, ce qui m’orienta vers la finance plutôt que le droit .Au Comptoir National d’Escompte de Paris (CNEP), je fus initié au fonctionnement de la banque de détail–crédit, escompte, chèques– qui allait occuper un bon tiers de mon activité professionnelle par la suite. De plus, la période était cruciale, puisque la fusion décidée par l’État du CNEP et de la Banque Nationale pour le Commerce et l’Industrie (BNCI) allait donner naissance à la Banque Nationale de Paris.

Ainsi, les stages au cours de la scolarité m’ont été très utiles. Mais la partie plus académique ne fut pas inintéressante pour l’esprit curieux que malgré mon âge (26 ans) j’étais resté. MM. Denieul et Groshens m’ont laissé chacun une idée forte : pour le premier, préfet, l’importance des transports urbains dans la vie administrative, pour le second, professeur, l’absence totale de signification de la notion de coordination administrative.

En fait deux enseignements ont su véritablement me mobiliser : le sport et singulièrement la natation à la piscine du Lutetia grâce au charisme du seul professeur titulaire à l’ENA, Mr Lebot ; l’action diplomatique de la France autour de la maîtrise de l’arme nucléaire voulue par le général de Gaulle, totale découverte.

Deux activités scolaires m’ont laissé quelques souvenirs :la visite aux armées et notamment au porte-avions Foch (ce fut mieux qu’un long discours pour compléter un service militaire d’un intérêt limité par mon inaptitude au port des armes) ; une séance sur la conception de la cité du Mirail à Toulouse où Michel Rocard mit beaucoup d’enthousiasme pour nous convaincre de l’attrait de telles grandes opérations d’urbanisme…

Le concours de sortie fut centré – pour moi – autour d’un sujet principal : la réduction de la durée légale du travail, sur laquelle je crois avoir été sollicité à trois épreuves. Quoique seul dans la promotion à avoir fait les trois huit, six jours sur sept, je n’y brillai point. Mais le jury de sortie était présidé par un industriel, Roger Fauroux. En m’interrogeant dans la dernière épreuve sur la méthode de datation dite du carbone 14, il me permit de faire bonne impression, et je fus classé 8ème ,ce qui m’ouvrit la voie de l’Inspection Générale des Finances, juste derrière Dominique Wallon qui me devançait de 0,25 point sur…2000 ! Il fut par la suite brièvement mon tuteur comme directeur du Spectacle Vivant au Ministère des Affaires Culturelles, lorsque je présidais l’association gestionnaire de l’Opéra-Comique.

Après la sortie, mes relations avec l’ENA ont été limitées à deux séminaires sur les petites entreprises, encore nombreuses à Paris à l’époque, lorsque j’étais en poste au Crédit National (1970-1972). Puis, devenu directeur au Ministère de l’Agriculture, je me suis battu pour obtenir l’affectation d’administrateurs civils à leur sortie de l’Ecole au sein de la Direction de la Production et des Échanges (1975-1980) ; j’en ai obtenu cinq, dont trois en 1978. Il faut dire qu’il leur était immédiatement confié des responsabilités effectives et motivantes de représentation des intérêts français dans le cadre de la politique agricole commune.

Au sein de notre promotion de six Inspecteurs, nous sommes restés très proches. Qui pourrait s’en étonner ? Nous avons été nommés dans le corps le 18 Juin 1966 par décret du Général de Gaulle, contresigné par Georges Pompidou, premier ministre, et par Michel Debré ministre des Finances mais également père de la Constitution de la Cinquième République et de l’ENA.

Pour ma part, je sais que mon passage par l’ENA m’a donné accès à une carrière inespérée à tous points de vue. Servir l’intérêt général m’a toujours paru préférable à servir quelque intérêt particulier que ce soit. C’est l’ENA qui m’a permis de vivre ce choix.

Près d’un demi-siècle de relations avec l’État

Par François Leblond
Février 2021

 

Avant de me destiner à Sciences Po Paris, mon intérêt pour le service public s’était manifesté dès l’âge de quatorze ans : je voulais entrer à Saint Cyr. C’est un peu plus tard que je découvris ma véritable vocation en m’intéressant à la vie politique lyonnaise, comme l’avait fait mon oncle et parrain, le professeur de médecine Fernand Arloing , proche du cardinal Gerlier, et en fréquentant avec ma mère, Marthe Leblond-Boutmy, la «  Chronique Sociale de France » qui rassemblait, à partir de Lyon, des catholiques de fibre sociale, tournés vers la chose publique. J’étais responsable d’une troupe scoute, j’avais passé mon brevet de secouriste de la Croix Rouge et j’étais régulièrement mobilisé à ce titre, notamment un jour de grand froid où j’ai passé la nuit avec des clochards ivres dans un gymnase que l’on avait ouvert pour eux.  Mes études en souffraient un peu, et il fallut mon désir d’entrer à Sciences Po sans concours pour que je me mette à travailler plus sérieusement en abandonnant le scoutisme.

À mon arrivée rue Saint Guillaume, j’étais le provincial qui découvre Paris sans rien connaître de ce qui s’y passe. J’étais sensible au souvenir laissé par Emile Boutmy, frère aîné de mon arrière-grand père, quand je pénétrais dans l’amphithéâtre qui porte son nom. J’avais une bourse de service public qui m’obligeait à servir l’État pendant quatre ans si je ne réussissais pas le concours de l’ENA – dont je n’avais guère entendu parler quand j’étais à Lyon.

L’ambiance était électrique à l’école. La guerre d’Algérie se poursuivait et les élèves étaient majoritairement favorables à quelque chose qui ressemblait à l’indépendance. J’étais partagé ; on m’avait tant persuadé dans ma famille de la nécessaire présence de la France en Afrique du Nord,que je restais en retrait.

C’était aussi la fin de la IV° République dont Georges Vedel nous parlait avec brio dans le grand amphi, en énumérant ses faiblesses. Je me rendais de temps en temps à l’Assemblée pour suivre les débats constitutionnels et je pus apprécier Paul Reynaud, excellent orateur, dont les propos préparaient le retour du général de Gaulle au pouvoir. J’étais de ceux qui considéraient cette issue positivement, même si la forme n’était guère conforme aux règles constitutionnelles qui venaient de nous être apprises.

Tous les grands noms de l’école : Jacques Chapsal, le directeur, Jean Touchard, René Rémond, mon maître de conférence Jean Devisse, nous initiaient aux faces diverses du service public. Nous sommes tous entrés à l’ENA pénétrés de leurs enseignements. Ce fut notre ADN pendant toute notre carrière et c’est grâce à l’image de rigueur morale qu’ils nous ont laissée, que nous avons tenu dans les moments difficiles.

En entrant à l’ENA, nous nous connaissions presque tous, nous étions coulés dans le même moule. Cela a beaucoup facilité une amitié entre nous qui n’a jamais faibli malgré la concurrence inévitable. Les rencontres que nous avons organisées récemment le prouvent. Je m’étais marié à Florence qui avait fait des études scientifiques et découvrait un monde qu’elle ne connaissait pas. Elle a fait ensuite son droit pour mieux participer à nos conversations. Excellente cavalière, elle emmenait ceux qui avaient choisi le cheval en forêt de Chantilly. Notre fille aînée Edith venait de naître. Puis ce fut Renaud en cours de scolarité, Anne lors de mon premier poste et enfin Olivier quelques années plus tard.

J’ai choisi le Ministère de l’Intérieur après hésitation. Je ne l’ai jamais regretté. La réception que nous a réservée  le directeur de cabinet du Ministre, Jacques Aubert, nous a impressionnés. Nous avions en face de nous un grand serviteur de l’État qui ne nous a rien caché de ce qu’il attendait de nous.

Deux ans après notre sortie de l’école, les événements de mai 1968 ont vu l’État vaciller. La culture qui nous avait été donnée quelques années plus tôt ne nous portait pas à la complaisance envers les mouvements contestataires, même si nous reconnaissions que des réformes étaient nécessaires.

J’étais rentré de Vendée, mon premier poste, deux mois auparavant pour entrer à la direction générale des Affaires politiques et de l’Administration du territoire. J’occupais donc un poste sensible. La dissolution décidée par le Général de Gaulle et la nécessité de faire très vite des élections législatives donnaient à notre service un rôle clé. On craignait de nouveaux mouvements en automne et je suivais avec attention l’évolution de l’opinion, écrivant quotidiennement une lettre à destination du nouveau ministre, Raymond Marcellin après avoir interrogé de façon anonyme quelques préfets. C’est l’origine de ma nomination à son cabinet, qui dura jusqu’à la fin de son parcours ministériel. J’avais alors pour fonction la rédaction de ses discours et sa représentation au Parlement. Il était très lié à Georges Pompidou et avait avec moi une liberté de langage qui m’a mieux fait connaître les qualités de l’homme d’État. Il avait connu la Quatrième République et avait soutenu l’action d’Antoine Pinay, président du Conseil en 1952, tendant à rompre avec l’inflation galopante qui s’était manifestée au lendemain de la guerre. Il était alors son secrétaire d’État chargé de l’information et avait su être entendu de l’opinion. Sa connaissance des hommes était exceptionnelle, et il n’était guère tendre avec les beaux parleurs ni avec ceux qu’il appelait : «  les gentils ». Il avait une autorité naturelle qui l’a fait profondément aimer des agents de tous grades, se mettant toujours à leur portée et ne négligeant pas ce que d’autres auraient pris pour des détails –  le montant de leur rémunération par exemple.

Après son départ du Gouvernement au moment de l’élection de Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la République, Marcellin me demanda ce que je voulais faire. Je lui indiquai mon souhait de faire partie du cabinet de Jean-Pierre Fourcade, nouveau ministre des Finances. Celui-ci a accepté, alors que son équipe était déjà composée. Je retrouvai des camarades de promotion de l’Inspection des Finances, Patrice Cahart et Michel Prada, qui occupaient l’un et l’autre des postes importants dans l’administration du ministère et que je connaissais depuis Sciences Po. Notre culture commune nous était utile au moment où le premier choc pétrolier avait relancé l’inflation de façon préoccupante.  Notre ministre, d’une fermeté exceptionnelle, se sentait bien seul, au sein du gouvernement, pour la combattre. J’ai pu apprécier alors ce qui distinguait un homme d’État d’un militant politique.

Il était temps pour moi de renouer avec mon administration d’origine et de demander un poste en province. Après quelques temps passés à l’Equipement avec Jean-Pierre Fourcade puis Fernand Icart, je fus nommé sous-préfet de Meaux, une des plus importantes sous-préfectures.

Dès mon arrivée, je mesurai mon manque de connaissance de la province et des subtilités de la vie locale face à l’État. J’ai commis des erreurs. C’est progressivement que j’ai compris la place du corps préfectoral face aux administrations centrales. J’ai ressenti  le besoin de faire de lui un médiateur et non un robot exécutant des ordres sans discernement.

Lorsque j’étais encore à Meaux, attendant une nomination de préfet, François Mitterrand a été élu. L’ambiance d’alors est aujourd’hui oubliée. En 1977, les élections municipales avaient vu arriver au pouvoir les contestataires de mai 68, et ceux-ci voyaient en l’élection du nouveau président de la République un soutien à leur idéologie. Tout ce que j’avais fait depuis trois ans pour traiter les dossiers majeurs de mon arrondissement ne comptait pas. J’étais un ennemi de classe, mon départ était demandé au nouveau ministre de l’Intérieur. Je ne cédai pas, n’ayant rien à me reprocher. Après beaucoup d’hésitation, on me rendit justice et sans être nommé préfet comme c’était prévu, je fus envoyé comme directeur adjoint du cabinet du Préfet de Police de Paris.

À quelque chose malheur est bon : deux de nos quatre enfants entraient en études supérieures, et habiter un superbe appartement face à Notre Dame plaisait à toute la famille. De plus, je faisais connaissance d’une administration très organisée, dont les traditions remontaient, pour certaines, à Louis XIV, chargée de la sécurité d’une ville profondément marquée par les immigrations successives. Le dialogue avec les élus de Paris était a priori difficile, compte tenu de leur opposition au pouvoir dont j’étais un représentant. J’étais en charge, au cabinet du préfet, du dialogue avec la ville.  Sur une question majeure, la multiplication des squats dans Paris après 1981, un accord devait pouvoir être trouvé entre l’État et la ville. C’est ce qui s’est produit et j’ai pu conduire, personnellement, des opérations lourdes bénéficiant du soutien de toutes les sensibilités politiques. Le résultat de ce travail m’a fait nommer préfet de police en Corse. À l’annonce de cette nomination au Conseil de Paris, j’ai été applaudi sur tous les bancs de cette assemblée : juste retour des choses après les vilenies de 1981.

Cette nomination en Corse n’était pas un cadeau : des attentats toutes les nuits, une contestation de l’État français avec le soutien tacite de la population, la nomination parallèlement à la mienne d’un  préfet de région étranger au corps préfectoral et qui s’est révélée de suite catastrophique. J’étais bien seul pour défendre les couleurs de notre pays. Grâce à mon équipe, les résultats ont commencé à apparaître, ils se sont poursuivis après mon départ.

On m’envoya dans le Lot, département que je ne connaissais pas ; c’était le seul disponible. Ce fut le départ de ma véritable carrière de préfet. Le président du conseil général était Maurice Faure, un homme d’une intelligence et d’une finesse exceptionnelles. Il m’accueillit, sachant que j’avais été au cabinet de Marcellin qu’il avait bien connu même s’ils étaient de sensibilité politique différente, et me dit : « Marcellin, s’il était dans le Lot, il serait radical ! » En fait, dans le Lot, beaucoup n’étaient radicaux que par rapport à Maurice Faure qui les dominait de la tête. Nous y avons passé deux ans, mon épouse et moi, nous associant à tout ce qui faisait la valeur de ce département. C’est de mon temps qu’ont été programmés les travaux de nature à rendre la rivière à nouveau navigable et je suis pour quelque chose dans le résultat : mon épouse est marraine du premier bateau !

Puis ce fut le Vaucluse. J’y étais envoyé, paraît-il, pour veiller à ce que Mazarine, la fille du président, vive en sécurité à Gordes. Je ne savais même pas son existence et cette fonction ne m’a pas surmené. Dès mon arrivée, une question majeure s’est posée : où faire passer le futur TGV Valence- Marseille ? La SNCF publia, sans m’en parler, un tracé qui faisait couper mille hectares de vignes d’appellation contrôlée. Je lui indiquai que j’allais avoir ce qu’on appelait au Moyen Âge une jacquerie. Les agriculteurs de ce département sont parmi les plus violents de France quand on vient les chercher. Mais je leur dis qu’il y aurait un TGV, et que je travaillerais à la fois avec eux et avec la SNCF, à un autre tracé. Nous avons réussi en quelques mois à trouver un itinéraire qui satisfaisait tout le monde. Il n’y avait pas alors de commission du débat public et tout s’est fait dans mon bureau, sur le terrain et dans ma salle à manger. C’est le président de la République lui-même qui a fait accepter notre tracé par les services !

Il y eut pendant mon séjour à Avignon un événement sinistre, la violation d’une tombe dans le cimetière juif de Carpentras. L’émotion a été internationale et j’ai dû gérer pendant plusieurs jours une situation particulièrement difficile. Point d’orgue, la réunion au cimetière, le dimanche suivant, de tous les partis politiques, des communistes au Front national, qui, en plus, étaient côte à côte dans la cérémonie. Il y avait six ministres en exercice. J’avais fait mettre en tenue tous les sous-préfets, ce qui ne se fait pas, mais je pensais que leur uniforme aiderait au maintien de l’ordre. Il n’y a eu aucun incident, et seul Jacques Chaban-Delmas me remercia : « Monsieur le Préfet, je vous félicite ! Entre nous ce n’était pas facile ! » Chaban avait de la classe.

Mon passage en Indre-et-Loire a lui aussi été marqué par des difficultés de tracés d’itinéraires de nouvelles infrastructures. Une branche d’autoroute devait relier Tours à Angers par la rive de la Loire. Tout allait probablement bien se passer sans la colère de l’Institut de France, propriétaire du château de Langeais : nous passions à cent mètres de l’édifice. J’ai proposé une réunion sous la Coupole avec quelques membres de l’Institut compétents en architecture. J’y suis allé avec mon directeur départemental de l’Équipement. Nous avons proposé d’abaisser la chaussée au droit du château,  pour que les visiteurs ne la voient pas au cours de la visite. Nous avions l’impression de les avoir convaincus mais ce n’était qu’une illusion. J’ai été muté dans le Var au bout de quelques semaines et le combat reprit avec mon successeur, le tracé devant être abandonné au profit d’un passage plus au nord par la forêt, qui évite les beaux paysages du fleuve. C’est dommage mais c’est la démocratie.

Dans le Var, j’étais à nouveau confronté à des populations violentes et à des élus peu respectueux de l’autorité préfectorale. Dès mon arrivée, j’en ai eu la preuve avec une manifestation, devant la préfecture, des maires des communes du littoral, ceints de leur écharpe tricolore, venus protester contre la façon dont les services de l’État se proposaient d’appliquer les textes relatifs à la loi Littoral votée quelques années plus tôt.  Je ne connaissais pas cette législation et demandai au directeur de l’Equipement quels étaient les articles majeurs. Il en trouva trois, la définition de l’espace proche de la mer, la notion de coupure d’urbanisation et la protection des espaces remarquables. Je lui ai fait réaliser une très grande carte sur laquelle nous avons porté ces trois éléments, je l’ai placée sur le mur de la salle de réunion et j’ai fait venir les maires par petits groupes pour qu’ils nous disent, dans la partie de territoire qui les intéresse, si nous nous trompions. Il y a eu très peu de critiques et le calme est revenu. Nous sommes allés présenter notre travail au tribunal administratif de Nice vers qui se dirigent les contentieux. J’ai eu le plaisir d’entendre une vice-présidente de ce tribunal me dire, quinze ans plus tard, que notre étude servait toujours de cadre.

J’ai quitté le Var sur une note infiniment triste, l’assassinat de la députée Yann Piat. Elle avait été menacée au moment de son élection et je l’avais fait alors protéger par les services de police – une mesure très exceptionnelle qui m’était reprochée. Je ne pensais pas qu’un an plus tard, alors que le calme était apparemment revenu, elle serait lâchement abattue sur la petite route conduisant à sa villa. Il y a des moments durs dans la vie d’un préfet, celui-là en est un.

Mon parcours préfectoral se poursuivit dans l’Essonne. J’avais demandé ce poste plutôt qu’une région pour suivre davantage mon dernier fils qui passait le concours d’HEC. J’ai eu raison, il a été reçu.

Ce département n’est pas la Seine-Saint-Denis, mais il existe à l’intérieur d’un ensemble plutôt calme des zones de non droit, comme l’actualité vient encore de le prouver. Au cours des années 50- 60, des promoteurs ont construit de grandes cités dont plusieurs ont mal vieilli et sont aujourd’hui habitées par des populations difficiles à intégrer. La Grande Borne en est le symbole. Ce quartier m’a pris beaucoup de temps. J’ai eu la chance de faire la connaissance d’une jeune fille d’origine malienne, Cumba Traoré qui avait fait des études de droit et qui connaissait très bien l’endroit. Elle m’a demandé de l’aider financièrement pour y créer des activités, notamment pour les mères de famille, me disant : « La Grande Borne est une grande famille, il faut que vous le compreniez ! ». Je l’ai reçue souvent et elle a même réussi à m’entraîner à l’arbre de Noël qu’elle organisait pour les enfants du quartier. J’y suis allé au volant de ma voiture, me garant un peu loin et j’ai été accueilli par des applaudissements nourris, alors que les policiers n’étaient pas à la fête dans ce quartier.

Je fus ensuite nommé en 1996 préfet de la région d’Auvergne, fief de l’ancien président de la République, Valéry Giscard d’Estaing. C’était un honneur parce que, lorsque la droite était au pouvoir, on lui soumettait le nom du futur préfet. Il avait répondu : « L’ennuyeux, c’est que je ne le connais pas ! ». C’était inexact mais, à la vérité, je l’avais jusque-là peu rencontré.

Il me faudrait un livre pour décrire la richesse des échanges que j’ai eus avec lui. J’ai écrit, après sa mort, quelques mots sur ce sujet. Les articles qui ont paru dans la presse à cette occasion ne rendent pas compte de cette période de sa vie. Il a été un très grand président d’Auvergne, très économe en dépenses de fonctionnement, alors que ses successeurs socialistes ont largement ouvert les vannes. Il a sélectionné les investissements de nature à remédier aux faiblesses de la région. Il est l’auteur de Vulcania, qui doit aujourd’hui souffrir comme c’est le cas partout, mais qui est d’une qualité exceptionnelle. La majorité élue en 1977 s’était engagée à empêcher cet investissement. Le permis était sur mon bureau après les élections et je l’ai signé considérant qu’en ne le faisant pas, je commettais un excès de pouvoir, Georges Vedel, s’il l’avait su, m’aurait applaudi. Je n’ai pas été mis à la porte grâce à Jean-Pierre Chevènement devenu ministre de l’Intérieur et que je connaissais depuis Sciences Po où nous devisions ensemble sur la « péniche ». « Le préfet a fait son travail ! »  a-t-il dit.

Tels sont quelques éléments de ma carrière qui portent tous la marque de ce qu’on m’a appris, dans ma famille d’abord, à Sciences Po ensuite, à l’ENA enfin. Je poursuis de nombreuses activités depuis ma retraite. Servir est dans mon ADN et je mourrai au combat si ma santé ne me fait pas défaut.

In memoriam: Alfred Siefer-Gaillardin

Par Patrice Cahart et Patrick Hénault
Promotion Montesquieu 1966
7 avril 2020

Fred vient de nous quitter. Ce protestant, né à Strasbourg en 1938, élevé à Bar-le-Duc où son père exerçait la médecine, était prédestiné à une carrière diplomatique par sa maîtrise de trois langues étrangères, l’anglais, l’allemand, l’espagnol.

La promotion de l’ENA reçue au concours de la fin 1961 est libérée du service militaire plus tôt que prévu, du fait des accords d’Évian. Fred est rattaché à la promotion suivante (Montesquieu) et, avec cinq autres camarades, reçoit une bourse Lafayette qui lui permet d’attendre six mois aux États-Unis, en étudiant le fonctionnement de leurs administrations. Il est jeune marié, son épouse Évelyne l’accompagne. Leur amabilité, leur aisance font merveille auprès des Américains.

Après la sortie de l’École, les fonctions au Quai d’Orsay alternent avec les postes à l’étranger : Moscou (trois ans au temps de Brejnev sous l’autorité d’un grand ambassadeur, Roger Seydoux), délégation française à la conférence d’Helsinki (où s’esquisse une  organisation de sécurité du continent européen quinze ans avant la fin de la Guerre Froide), Bruxelles (Représentation permanente)… En 1973-74, Fred fait partie de l’équipe diplomatique de Georges Pompidou. Il réunit les compétences des deux filières alors les plus prestigieuses de la diplomatie française, celle des relations Est-Ouest et celle des affaires communautaires.

En 1988, le voilà directeur des Amériques, au Quai. Cela le conduit à notre ambassade au Canada (1992). Il est apprécié et respecté tant à Ottawa qu’à Québec.

Cinq ans plus tard vient la difficile ambassade d’Alger, où il arrive après l’assassinat des moines de Tibhirine, en un temps où les extrémistes musulmans font la guerre au pouvoir central. Il prononce un discours émouvant à Sétif.

De 2000 à 2002, sa fin de carrière se déroule à Madrid. L’Espagne, qui souffre encore du terrorisme de l’ETA, est alors gouvernée par le Partido Popular de J-M Aznar.

Retraité, Fred suit l’actualité au travers d’associations qu’il contribue à animer, en particulier France-Amériques dont il assume longtemps la présidence. Mais une épreuve lui est réservée, une grave maladie de sa femme, qu’il soigne avec dévouement durant des années.

Fred aimait les autres et aimait parler. C’était un conteur né, et aussi un solide optimiste.

Il repose aux côtés d’Évelyne à Mesquer-Quimiac, dans la presqu’île de Guérande où il aimait se ressourcer. Ses camarades et collègues partagent la peine de leurs enfants, Anne-Christine, Emmanuel et Bertrand.

Laïcité

Par Jacques Darmon
Mars 2021

La laïcité, qui porte sur la présence du phénomène religieux dans une société,  se définit en deux phrases :

-séparation de l’Etat et de la société religieuse

-neutralité de l’Etat à l’égard de toutes les  religions

Dans le monde, de nombreux États ne sont pas laïques et affichent bien au contraire un lien étroit avec une religion, voire affirment leur adhésion à une religion particulière. Même dans les pays dits laïques où l’État et la religion ne sont pas liés, la notion de laïcité varie considérablement.

En France, la laïcité est définie par la loi du 9 décembre 1905 sur la séparation des églises et de l’État, qui affirme que l’État ne reconnaît, ni ne soutient aucune religion.

Cette loi, violemment contestée à sa promulgation, fait aujourd’hui l’objet d’un consensus implicite.

Elle est cependant intervenue à un moment où la société française était profondément chrétienne. Les signes religieux d’appartenance à cette religion, en ce début de XX° siècle, étaient partout présents. Les églises carillonnaient plusieurs fois par jour. Des calvaires se dressaient dans de nombreux carrefours. Les prêtres se déplaçaient en soutane ; les religieuses, en cornette. Aux grandes fêtes, des processions traversaient les villes et les villages. A Noël, des crèches apparaissaient sur des places publiques et même dans des hôtels-de-ville.

Cette omniprésence des signes chrétiens a longtemps été acceptée sans débat.

La cohabitation paisible a été troublée à la fois par la déchristianisation de la population française et par l’arrivée de l’islam.

Le recul de la foi chrétienne, en effet, a changé profondément la nature du débat : quand régnait une quasi-unanimité religieuse, des pratiques chrétiennes pouvaient s’identifier aux caractéristiques culturelles de la société française toute entière[1]. Aujourd’hui, les chrétiens pratiquants ne représentent plus qu’une faible minorité de la population. Si bien qu’il se trouve  aujourd’hui une fraction significative de Français pour se déclarer gênés par les sonneries des cloches, pour s’étonner de voir dans la rue un prêtre en habit ecclésiastique, pour s’offusquer de voir passer une procession dans l’espace public. Les mêmes refusent l’installation de crèches dans les lieux publics et notamment les mairies. Ils s’étonnent de la présence de calvaires à certains carrefours.

Dans cet environnement moins accueillant, les religions (chrétienne et juive) ont décidé de faire profil bas : les prêtres ne circulent que peu souvent en habit ecclésiastique (les rabbins jamais) ; quelques rares processions  se déroulent dans certaines régions à des dates très particulières ; les communiants ne défilent plus,

Un certain calme était revenu. L’application de la loi de 1905 semblait donner toute satisfaction.

Mais l’islam est arrivé.

La France accueillait des habitants de confession musulmane depuis longtemps : Napoléon était accompagné de son fidèle mamelouk ! Les tirailleurs algériens ou marocains étaient à Reichshoffen en 1870, au Chemin des Dames en 1916. Les « troupes indigènes » ont participé à la libération de Paris en août 1944. Leur intégration à la société française se passait sans bruit. Même les affrontements intervenus pendant la guerre d’Algérie avaient cessé après l’indépendance.

Plusieurs facteurs ont fait naître un problème. Le nombre d’abord : aujourd’hui, on estime à 6 millions le nombre de personnes de confession musulmane habitant en France (dont 50% environ sont citoyens français). En conséquence, leur présence est devenue plus visible. Notamment, faute de lieux suffisants, les prières se déroulent parfois dans les rues des grandes villes. Parfois également, faute d’abattoirs, les moutons de l’Aïd sont égorgés dans des espaces publics. Plus nombreux, les musulmans, fortement occidentalisés à la première génération, sont revenus à une conception plus rigoriste de leur religion. Les femmes sont aujourd’hui majoritairement voilées.

A partir de ces faits nouveaux, la situation s’est emballée : un « concours de laïcité » s’est installé.

Les premiers à tirer ont été ceux qui ont dénoncé des pratiques musulmanes contraires aux habitudes françaises : le voile des femmes, les prières de rue, l’abattage irrégulier… Parfois, ces critiques venaient à l’appui d’une démarche beaucoup plus radicale mettant en cause la volonté des populations musulmanes à s’intégrer à la société française : les signes extérieurs d’appartenance religieuse ne seraient que la démonstration de cette incapacité fondamentale à s’assimiler et donc d’un séparatisme pouvant devenir meurtrier. Les plus extrêmes affirmaient que l’islam, qui est à la fois une religion et une civilisation, était incompatible avec la société occidentale et demandaient non seulement que soient interdits tous ces signes religieux extérieurs, mais aussi qu’il soit mis fin à une immigration qui serait un facteur aggravant. Les atteintes à la laïcité ne seraient que le symptôme d’un risque beaucoup plus grand : la disparition de la civilisation française.

La violence de ces attaques a réveillé les laïcs « historiques » de l’autre bord. Émue par le sort fait aux musulmans, qualifié d’islamophobie, une fraction significative de l’opinion française s’est non seulement opposée aux revendications dites « anti-musulmanes » mais, débordant le débat en cours, s’est crue en droit de mettre en cause les coutumes des autres religions (au premier plan, la religion catholique). Ces défenseurs de la cause musulmane, non seulement défendent le droit pour les fidèles de porter le voile, mais s’opposent farouchement aux crèches dans le domaine public (ou même simplement visibles depuis le domaine public), et aux calvaires subsistants dans certaines provinces. Les plus « engagés » condamnent le voile blanc des mariées, la communion (ou la bar mitsvah) imposée à des mineurs de 13 ans…

Cet affrontement est dévastateur pour la société française. Il est aujourd’hui urgent de retrouver un consensus sur cette question de laïcité : le principe n’est pas contesté mais les conditions d’application sont en débat.

Cette refondation pourrait s’appuyer sur deux affirmations :

¤ le principe de laïcité doit permettre la libre expression d’une religion ;

¤ le principe de laïcité interdit à une religion de défier les lois de la République.

I -Le principe de laïcité : permettre la libre expression d’une religion

L’État ne reconnait aucune religion. Il garantit la neutralité des agents publics et des services publics à l’égard des cultes, en n’en subventionnant aucun (sauf le cas particulier de l’Alsace-Moselle qui a conservé la loi allemande). L’Etat est laïque. Mais la société ne l’est pas : chaque citoyen doit être libre de pratiquer sa religion, si tel est son souhait. L’article 1° de la loi de 1905 affirme : «  La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées… dans l’intérêt de l’ordre public. »

À vrai dire, l’application de cette disposition poserait peu de problèmes en France, si n’intervenait un facteur propre à la culture française depuis près d’un siècle : il est demandé aux croyants de pratiquer leur religion en respectant une certaine discrétion et d’éviter des manifestations publiques qui viendraient choquer soit les agnostiques, soit les croyants d’une autre religion. La pratique d’une religion est d’ordre privé et elle ne peut s’afficher comme un geste public de prosélytisme ou même de défi ou de négation de l’Autre.

Les religions chrétienne et juive se sont pliées à cette obligation implicite sans difficulté : les offices se déroulent dans des enceintes fermées. Si les fidèles sont parfois nombreux à l’entrée ou la sortie des lieux de culte, ils se dispersent rapidement. Les manifestations extérieures (par exemple des processions), quand elles existent, sont rares et localisées sur des territoires limités. Les signes extérieurs d’appartenance sont modestes : une croix, un maguen david,… Si les églises sont par nature des monuments très visibles mais inscrits dans le paysage depuis très longtemps, les temples, les synagogues ne sont que des bâtiments ordinaires.

Or, cette tradition de discrétion est propre à la France et s’oppose à des règles ou des pratiques contraires.

Les États-Unis se placent à l’exact opposé : la religion est partout présente. Le président jure sur la Bible. Le Sénat ouvre sa session par une prière. Les discours politiques se terminent par un « God bless America ». Le dollar affirme : « In God we trust. ». Des « biblical barbecues » rassemblent des fidèles. Les prêtres et les nonnes se déplacent en vêtements ecclésiastiques…

Mais surtout, cette pratique de discrétion est contraire à la Convention européenne des droits de l’homme, dont la France est fondatrice et signataire et qui affirme, dans son article 9, le droit de toute personne «à manifester sa religion, individuellement ou collectivement,… en public ou en privé … par le culte, les pratiques et l’accomplissement des rites»[2].

Bien plus, cette même définition de la liberté religieuse est reprise dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne, adoptée en décembre 2000, qui a même valeur juridique qu’un traité international.

Face à des demandes d’autorités religieuses, les pouvoirs publics sont dans la nécessité de tenter de concilier la tradition française qui exclut l’expression religieuse dans l’espace public (tradition à laquelle veillent scrupuleusement certains tenants d’une laïcité sans concession) et les règles juridiques de l’Europe qui l’autorisent.

Dans cette recherche d’un consensus, les différentes religions ne rencontrent pas les mêmes difficultés.

  1. Les religions chrétienne et juive n’ont que peu de demandes à faire valoir.

Les autorités chrétiennes souhaitent que soient préservées des traditions anciennes notamment : 

Crèches

Bien entendu, la construction d’une crèche dans un local privé est totalement libre.

La question se pose pour les crèches construites dans un local public (mairies…) ou dans l’espace public.

Le Conseil d’Etat  juge que l’article 28 de la loi de 1905[3], qui met en œuvre le principe de neutralité, interdit l’installation, par des personnes publiques, de signes ou emblèmes qui manifestent la reconnaissance d’un culte ou marquent une préférence religieuse.

Cependant, en raison de la pluralité de significations des crèches de Noël,  le Conseil d’État, en ce qui concerne ces crèches, a adopté une position plus nuancée :

-dans les bâtiments publics, sièges d’une collectivité publique ou d’un service public, l’installation d’une crèche de Noël est, par principe, interdite, sauf « circonstances particulières permettant de lui reconnaître un caractère culturel, artistique ou festif »

-dans les autres lieux publics, l’installation est autorisée à moins qu’elle « ne constitue un acte de prosélytisme ou de revendication d’une opinion religieuse »

Processions

Depuis l’arrêt du Conseil d’État « Abbé Olivier » de 1909, il est permis de se déplacer dans l’espace public sans avoir à dissimuler ses convictions religieuses, même collectivement sous forme de processions religieuses.

Le maire a le pouvoir (en vertu des dispositions de l’article L.2212-2 du code général des collectivités territoriales et de l’article 27 de la loi  de 1905 [4]) de réglementer les cérémonies, processions et autres manifestations extérieures d’un culte. Les mesures qu’il prend doivent être nécessaires et proportionnées à la prévention d’un risque sérieux de trouble à l’ordre public.

Périodiquement, un habitant s’indigne de voir passer, dans son village ou dans sa ville, une procession. Si le maire prend un arrêté d’interdiction, le Conseil d’État veille à s’assurer qu’il existait un risque sérieux de troubles à l’ordre public. Ce qui n’est pratiquement jamais le cas.

Sonneries de cloches

Il appartient au maire, en vertu de l’article 27 de la loi du 9 décembre 1905 [5], de régler par arrêté municipal l’usage des cloches dans l’intérêt de l’ordre public, et de concilier ce pouvoir avec le respect de la liberté des cultes (Conseil d’État, 8 juillet 1910).

En cas de désaccord entre le maire et le président de l’association cultuelle ou, à défaut, le curé ou le pasteur affectataire, le préfet prend l’arrêté.

Le maire ne peut édicter de mesures d’interdiction à des jours et heures qui auraient pour effet de supprimer les sonneries d’offices religieux, alors même qu’aucun motif tiré de la nécessité de maintenir l’ordre et la tranquillité publique ne peut être invoqué (Conseil d’État, 11 novembre 1910).

(La règlementation des cloches à usage civil est un peu différente)

Statues

L’article 28 de la loi de 1905 interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions.

Dans une affaire très médiatisée d’installation à Ploërmel d’une statue du pape Jean-Paul II, le Conseil d’État a jugé que la statue elle-même ne pouvait être considérée comme un emblème religieux, mais que la croix qui accompagnait cette statue ne pouvait être autorisée !

La religion  juive

Les autorités juives ont longtemps argumenté pour que soient évitées les épreuves de sélection (scolaires, universitaires) placées un samedi.

L’évolution de la société par laquelle, très généralement, le samedi est devenu un jour non ouvrable, a fait largement disparaître cette demande.

Le respect de la cacheroute n’a pas entrainé des demandes de menus spécifiques pour les élèves juifs : les familles s’organisent elles-mêmes.

  1. b) C’est envers la religion musulmane que ce principe de discrétion soulève des difficultés d’application.

Il est souvent reproché aux musulmans d’afficher dans le domaine public leurs convictions religieuses. Il est évident que la contrainte de discrétion est plus facile à respecter pour quelques rares prêtres circulant en soutanes ou quelques fidèles en papillotes et chapeau noir aux abords d’une synagogue que par deux millions de femmes voilées !

Le voile

Le voile musulman déclenche des passions

Déjà en 1905, le port en public du costume ecclésiastique avait été contesté. Aristide Briand avait écarté l’hypothèse d’une interdiction par des arguments qui gardent leur actualité[6].

Aujourd’hui, le voile islamique ou tchador est interdit dans les écoles, collèges et lycées publics (loi du 15 mars 2004[7]), et dans tous les services publics (Conseil d’État mai 2000) y compris dans ceux qui sont assurés par des organismes de droit privé (Cour de cassation, mars 2013).

Formellement, sous forme de tchador (qui couvre les cheveux et laisse apparente la totalité du visage), le voile islamique ne se distingue pas du voile que portaient les femmes françaises il y a peu, que portent encore les femmes des communautés juives orthodoxes.

Des demandes d’extension de l’interdiction (universités, sorties scolaires…) sont régulièrement avancées. Le principe de liberté de conscience et de libre exercice du culte doit conduire à écarter ces demandes et à maintenir la règlementation en vigueur. (ci-dessous : le cas des enfants)

Sous l’influence de communautés musulmanes orthodoxes et sans doute aussi à la demande de mouvements islamistes désireux d’afficher leur séparatisme, sont apparues en France des burka (nijab ou tchadri), vêtements de couleur noire couvrant tout le corps de la femme, ne laissant qu’une mince fente ouverte devant les yeux.

Ce type de vêtement, qui choque bien évidemment dans la France d’aujourd’hui, est interdit par la loi du 11 octobre 2010[8].  De plus, tout individu obligeant une femme à porter le voile intégral est passible d’une peine d’un an d’emprisonnement et de 30.000 euros d’amende, peines qui sont doublées si la victime est mineure.

Là encore, la situation semble stabilisée. Néanmoins, il existe en France de nombreux quartiers où la loi n’est pas respectée et où des femmes circulent totalement voilées. La police, craignant des réactions de la population locale, se garde d’intervenir.

Le burquini, le bikini et le monokini

Ce qui est interdit, pour des raisons sanitaires, c’est de se baigner tout habillé dans un bassin fermé. On comprend aisément que le contact avec des vêtements souillés puisse mettre en danger les autres baigneurs. Mais, dès lors qu’il s’agit d’un maillot exclusivement destiné à la baignade, il n’y a aucun raison de fixer des limites à la forme de ce maillot : le baigneur est libre d’en réduire la surface (comme le font bon nombres de jeunes femmes blanches, adeptes du bikini ou même du monokini) ou au contraire de l’augmenter jusqu’à couvrir l’intégralité du corps[9]. Le critère exclusif est celui d’un vêtement spécialement destiné à la baignade.

Depuis 2016, tous les arrêtés municipaux interdisant le burquini ont été annulés par le Conseil d’État.

Seuls des motifs liés aux troubles à l’ordre public ou à l’application de règles d’hygiène ou de décence peuvent justifier une interdiction ; certainement pas la forme du costume de bain.

Les enfants

Les uns ont contesté le droit pour des parents de voiler leur fille (notamment les plus petites). Les autres ont répondu en contestant les communions ou les bar-mitsvah des adolescents ou même la circoncision des enfants. [10] Ou encore en s’inquiétant du développement de l’enseignement tenu à la maison. Chaque fois, des opposants soulignent l’absence de consentement des enfants et le risque d’un endoctrinement par les parents ou les ministres du culte.

On ne peut aborder cette question sans la replacer dans un débat beaucoup plus large, plus important et également plus difficile : quelles places respectives faut-il accorder aux parents et à l’État dans la formation des enfants ?

Certains régimes autoritaires ont voulu faire apparaître un « homme nouveau » et ont décidé d’arracher les enfants à l’hérédité culturelle de leur famille pour les former conformément aux choix politiques du parti dominant : l’Allemagne hitlérienne [11], l’Italie fasciste, la Russie stalinienne, la Chine de Mao, les premiers kibboutz juifs ont tous prévu de former leurs enfants dans des lieux plus ou moins séparés des familles.

Comme d’ailleurs les autres démocraties occidentales, la France a refusé ce choix. Certes, très majoritairement, la formation scolaire et universitaire est confiée des institutions publiques. Mais un enseignement privé subsiste (dans certaines limites fixées par la loi Debré de 1959 et sous contrôle public) et l’enseignement à la maison est très officiellement autorisé : l’instruction obligatoire pour tous les enfants (français et étrangers, à partir de 3 ans et jusqu’à l’âge de 16 ans révolus) peut être réalisée par les parents eux-mêmes ou par une personne de leur choix, sous  réserve dorénavant d’une autorisation (et non plus d’une simple déclaration) qui permet aux autorités chargées de la protection de l’enfance d’écarter les situations les plus dangereuses.

En ce qui concerne les pratiques religieuses, l’Etat respecte les choix des parents, sauf quand la santé physique ou morale de l’enfant est en danger (d’où l’interdiction de l’excision). Les parents ont donc la liberté de circoncire leurs garçons, de voiler leur fille, de célébrer leur communion…

On voit bien le risque pour des enfants d’être enfermés dans des choix extrêmes imposés par leurs parents, notamment des choix religieux. Il reste que l’option inverse (retirer l’enfant du contrôle des parents et le confier à…( à qui ?) -risque d’être plus dangereux encore.

Les lois actuelles qui interdisent les sectes, la maltraitance, l’abandon semblent donc suffisantes.

Mosquées

Pouvoir librement pratiquer sa religion suppose, pour la plupart des religions, l’existence de lieux de culte.

Aujourd’hui, le culte musulman ne dispose pas de mosquées en nombre suffisant pour accueillir tous ses fidèles. D’où ces prières dans l’espace public (ou dans des parties communes de bâtiments privés).

La loi de 1905 qui interdit à l’État de financer un culte ne permet pas aux autorités publiques d’intervenir. La seule solution est à terme de trouver un mode de financement des fidèles (certains ont proposé, sans susciter un écho, de prévoir une taxe sur la viande hallal, à l’image de la taxe perçue par le Beth Din sur la casheroute).

Aujourd’hui, le financement vient majoritairement de fonds fournis par des États étrangers musulmans (Maroc, Turquie, Algérie, Qatar…).

Bien évidemment, cette solution, peut-être indispensable à court terme, n’est pas satisfaisante.

En revanche, il est important que ne soient pas refusés des permis de construire une mosquée, quand les fonds sont disponibles et que la présence d’une importante communauté musulmane le justifie.

II -Le principe de laïcité interdit à une religion de défier les lois et les valeurs de la République

Pour un croyant vivant dans le monde, la foi doit trouver un accord avec les lois de la société. Certains exigent plus : au-delà des lois, les religions doivent respecter les valeurs de la République.

Il faut noter que cette question n’est pas adressée qu’aux religions. Nombreux sont les mouvements politiques, écologiques ou sociétaux qui demandent que soient modifiées les lois de la République ou que soient prises en considération d’autres valeurs.

La différence fondamentale, c’est qu’au nom de la liberté d’expression, ces mouvements sont autorisés à s’exprimer et qu’une majorité d’électeurs peut leur donner satisfaction, alors que le principe de laïcité interdit de faire prévaloir les demandes (éventuelles) formulées au nom d’une religion.

Néanmoins, les croyants (et les ministres du culte) sont des citoyens : en tant que citoyens, ils peuvent librement défendre leur point de vue et leurs valeurs. Mais, en aucun cas, ils ne peuvent refuser l’application d’une loi civile ou a fortiori d’une disposition constitutionnelle au nom des principes de leur religion.

La laïcité suppose donc que les croyants acceptent et respectent la loi civile.

Le christianisme a été la première religion à affirmer cette séparation : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César ». Les autres religions ont accepté peu à peu ce principe. Après la destruction du Temple, les juifs ont affirmé que « la loi du Royaume est la loi » (dinah malkhouta dinah). Napoléon en 1806 a imposé un concordat qui affirme le respect des lois civiles.

En définitive, la question de laïcité, entendue comme la prédominance des lois civiles sur les lois religieuses, ne se pose qu’à l’égard des fidèles musulmans.

L’opinion a été frappée par un sondage affirmant que 70% des jeunes musulmans affirmaient la primauté de la charia par rapport à la loi française.

Ce  fait est choquant, mais il faut en mesurer la portée.

La quasi-totalité des dispositions de la charia portant sur le droit civil ou le droit pénal sont en fait inappliquées en France. Les litiges relèvent des tribunaux français qui appliquent la loi française : les dispositions de la charia concernant le droit de la preuve, les successions, le mariage, le divorce et la répudiation, les châtiments corporels…sont bien évidemment non applicables.

Il est peu probable que ce soit ces dispositions inappliquées qui troublent les jeunes musulmans qui affirment la prééminence de la Charia.

Les sujets de contestations portent essentiellement sur les points suivants.

Obligations alimentaires

Des musulmans reprochent à la République de ne pas permettre le respect des obligations alimentaires dans les établissements relevant de l’État : cantines scolaires, prisons, administrations… Ils voudraient contraindre toutes ces institutions à respecter les règles de la nourriture hallal. Ils s’étonnent que les compagnies aériennes soient en mesure de faire face aux demandes variées de leurs voyageurs (halal, casher, végétarien…) et pas l’État[12].

À vrai dire, la plupart des entreprises ont su résoudre cette question sans drame : le problème est essentiellement posé dans les cantines scolaires. Sauf dans les cas où des élus ont voulu volontairement défier la population musulmane, des solutions locales ont été trouvées pour permettre aux enfants qui le souhaitent d’éviter de manger du porc. Quand un conflit apparaît, c’est que l’une des parties a cherché à provoquer la réaction adverse !

 

Le refus de la mixité

Des musulmans tirent des indications de la charia, au nom d’une exigence de pudeur, la nécessité de maintenir une nette séparation entre les hommes et les femmes. Ainsi, ils réclament des heures de piscine réservées aux femmes, des cafés interdits aux femmes, des médecins femmes pour soigner les femmes…

Plusieurs de ces demandes correspondent à des coutumes françaises d’il y a un siècle mais, aujourd’hui, elles sont considérées comme d’insupportables entorses au principe constitutionnel d’égalité des sexes !

Le cas des piscines municipales réservées pendant certains créneaux horaires à des femmes n’a rien cependant de choquant. Il est des associations réservées aux femmes, et même des taxis réservés aux femmes. Il y a peu encore, les piscines n’étaient pas mixtes. Refuser par principe la demande de réserver quelques heures par semaine les piscines aux femmes (musulmanes ou non) est une erreur.

En revanche, exiger de faire soigner une femme par un médecin femme peut rendre difficile le fonctionnement d’un hôpital ou même mettre en danger la vie d’une femme malade (encore que la féminisation croissante du métier médical puisse faire disparaître la question à terme !)

La liberté d’expression et le droit au blasphème

La démocratie française défend vigoureusement la liberté d’expression, qui ne peut être limitée que par l’interdiction de propos incitant à la haine ou à la violence.

La question s’est posée de façon dramatique du droit au blasphème. Des journalistes (Charlie), un professeur ont été assassinés pour avoir exposé des caricatures de Mahomet. Les juifs depuis des siècles, les chrétiens plus récemment se sont habitués à voir blasphémer leur Dieu et leur religion. Sans pour autant ne pas en souffrir.

La défense de la liberté d’expression est un principe si important qu’il faut, quoi qu’il en coûte, la défendre face aux croyants musulmans ou non musulmans.

Mais cette liberté accordée aux citoyens (et fermement défendue) ne doit pas se traduire par des gestes publics qui manifesteraient un soutien officiel à ces blasphèmes. Ainsi, il est anormal qu’une présidence de région ait fait afficher ces mêmes caricatures sur les murs de l’hôtel de région. On peut même se demander s’il est souhaitable que de telles caricatures soient présentées dans l’enceinte d’une école : il n’est pas indispensable de formuler un blasphème pour enseigner la liberté d’expression. Il est probable que la mort atroce de Samuel Paty conduira, de part et d’autre, à adopter des  positions raisonnables. C’est ainsi que son sacrifice aura été utile à la nation.

 

La liberté sexuelle

Enfin, les appels répétés à la pudeur du Coran et des hadith s’opposent au climat de libération sexuelle des démocraties occidentales.

Les fidèles musulmans n’adhèrent pas aux réformes sociétales qui ont libéré l’homosexualité, facilité la pratique de l’avortement, autorisé la PMA…

Il s’agit là de choix personnels qui ne compromettent pas la paix intérieure de la démocratie, tant qu’ils ne se traduisent pas par des actes d’hostilité ou de haine à l’égard de ceux qui font des choix sexuels différents.

Imposer le respect de la liberté de choix de chacun, condamner les incitations à la haine, punir les actions brutales est une priorité démocratique.

En revanche, il n’est pas absolument nécessaire que les dirigeants politiques fassent de ces libertés sociétales un symbole bruyant de la démocratie moderne.

De l’islam à l’islamisme politique

L’hostilité aux valeurs de la République est à la fois encouragée et nourrie par les sermons de certains imams islamistes qui, à partir  de réactions négatives devant des choix de vie qui leur déplaisent, suscitent des manifestations de haine ou d’hostilité à l’égard de toute la société française et notamment de ceux qui la caractérisent le plus évidemment : la police, les pompiers, les détenteurs de toute parcelle d’autorité et leurs symboles…

En fait, même si ces contestataires font référence à l’islam, même s’ils sont encouragés par des imams salafistes, les réactions négatives à l’égard de la société française sont plus d’ordre culturel que religieux : ce sont les mœurs et les habitudes de la société libérale (et capitaliste) occidentale qui les choquent et qu’ils voudraient voir disparaître.

Ces croyants franchissent alors une étape supplémentaire : non plus demander à pouvoir exercer leur religion librement, mais prétendre interdire ces pratiques ou ces mœurs qu’ils n’approuvent pas, c’est-à-dire imposer à toute la population leur propre mode de vie.

D’abord dans des quartiers, que l’on appelle  dorénavant les « quartiers perdus de la République ». Puis, à en croire certains, en espérant y conduire la société toute entière.

Sous couvert de religion, il s’agit alors d’une revendication proprement politique. Ce que la loi de 1905 interdit dans son article  35 [13].

Ce ne sont plus des atteintes à la laïcité mais bien un refus de la société française, qui peut conduire à un véritable séparatisme : l’organisation d’une contre-société dans des territoires clos. Ce qui est en cause, ce ne sont pas, contrairement au vocabulaire utilisé par ces extrémistes, des pratiques ou des coutumes religieuses [14] : c’est le refus des signes d’appartenance à une communauté politique et culturelle.

En ce sens, l’islamisme politique est un danger pour la communauté nationale. S’il est encouragé dans certaines mosquées, celles-ci doivent être fermées, le ministre du culte poursuivi.

Une action diplomatique plus ferme à l’égard des pays qui nourrissent, directement ou indirectement, cet islam politique en France (tels que la Turquie, le Qatar ou l’Algérie) serait utile et permettrait notamment d’expulser plu rapidement des extrémistes dont la dangerosité serait établie.

**

La laïcité est un principe essentiel. Il doit être défendu avec la plus ferme résolution. Il faut cependant éviter les combats douteux où certains veulent entrainer la France. Il est possible de résoudre sereinement nombre de questions soulevées par l’application de cette loi de 1905. Il est possible d’interdire l’islam politique, de lutter contre le séparatisme et les atteintes aux valeurs de la République, comme le dit une loi récente, sans empêcher les familles musulmanes de pratiquer librement leur religion.

C’était le vœu du législateur en 1905. C’est encore la priorité de la France de 2021.

[1] : « Un peuple de race blanche et de religion chrétienne », disait le général De Gaulle, sans être démenti.

[2]/ « Art. 9 : Liberté de pensée, de conscience et de religion
1. Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites.
2. La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui.»

[3]/ Art. 28 : Il est interdit, à l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l’exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions.

[4]/ Art. 27 : Les cérémonies, processions et autres manifestations extérieures d’un culte, sont réglées en conformité de l’article L2212-2 du code général des collectivités territoriales.

5/ Les sonneries des cloches seront réglées par arrêté municipal, et, en cas de désaccord entre le maire et le président ou directeur de l’association cultuelle, par arrêté préfectoral.

[6]/ Aristide Briand, en 1905,: « Le silence du projet de loi au sujet du costume ecclésiastique… n’est pas le résultat d’une omission mais bien au contraire d’une délibération mûrement réfléchie. Il a paru à la commission que ce serait encourir, pour un résultat plus que problématique, le reproche d’intolérance et même d’exposer à un danger plus grave encore, le ridicule, que de vouloir par une loi qui se donne pour but d’instaurer dans ce pays un régime de liberté au point de vue confessionnel, imposer aux ministres des cultes l’obligation de modifier la coupe de leurs vêtements ». Il ajoutait : « toutes les fois que l’intérêt de l’ordre public ne pourra être légitimement invoqué, dans le silence des textes ou le doute sur leur exacte interprétation, c’est la solution libérale qui sera la plus conforme à la pensée du législateur. […]. Le principe de la liberté de conscience et du libre exercice du culte domine toute la loi. »

[7]/ La loi 2004-228 du 15 mars 2004 devenu l’article L.141-5-1 du code de l’éducation dispose que « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit »

[8]/ L’article 1 précise : “Nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage». Une exception existe pour des raisons sanitaires (comme l’a montré l’épidémie de Covid), mais pas pour des manifestations de black bocks !

[9]/ Le burquini s’identifie à la tenue des baigneuses qu’a connues Marcel Proust sur les plages normandes !

[10]/ Avec plus de précaution pour les défenseurs de l’islam, car la circoncision est également pratiquée par les musulmans.

[11]/ La Loi du 6 juillet 1938  interdit l’école à la maison

[12]/ Ils notent que les maires adeptes de « la religion écologique » n’hésitent pas impunément à imposer des menus végétariens ou à interdire la viande !

[13]/ Art.35 : « Si un discours prononcé ou un écrit affiché ou distribué publiquement dans les lieux où s’exerce le culte, contient une provocation directe à résister à l’exécution des lois ou aux actes légaux de l’autorité publique, ou s’il tend à soulever ou à armer une partie des citoyens contre les autres, le ministre du culte qui s’en sera rendu coupable sera puni d’un emprisonnement de trois mois à deux ans, sans préjudice des peines de la complicité, dans le cas où la provocation aurait été suivie d’une sédition, révolte ou guerre civile. »

[14]/ D’ailleurs contestées par de nombreux musulmans !

Jacques Oudin, in memoriam

Par Patrice Cahart et François Leblond
promotion Montesquieu
27 mars 2020

Cet hommage à Jacques Oudin, acteur hors du commun de la politique nationale et locale, est destiné, comme il se doit, à être publié dans la revue « L’ENA hors les murs ». Compte tenu cependant des incertitudes de publication en cette période troublée, nous présentons dès maintenant notre témoignage, en tête de notre rubrique « Société ».
Le site Montesquieu  

Notre camarade Jacques Oudin a été l’une des victimes de ce premier tour, si controversé, des élections municipales, le 15 mars dernier. Ayant animé pendant vingt-quatre ans l’île de Noimoutier, en qualité de président du syndicat de communes devenu district, il y était revenu pour y voter, et avait participé à une réunion à l’issue du vote. C’est sans doute là qu’il a été contaminé par le coronavirus. Des antécédents cardiaques le rendaient hélas vulnérable.

Sa discrétion cachait une destinée hors-série. Il avait le dessein d’en faire une relation écrite. Les événements ne lui en ont pas laissé le temps. Les lecteurs de la revue en trouveront ici un modeste résumé.

La mère de Jacques, Sophie Jablonska, était la fille d’un pope uniate (catholique de rite grec) des environs de Lviv (ou Lvov). Comprise dans l’empire des Habsbourgs, puis passée, entre les deux guerres, sous domination polonaise, la région forme aujourd’hui l’Ukraine occidentale. Sophie, de langue maternelle ukrainienne, se sentait mal à l’aise sous le régime polonais. Elle a émigré en France, est devenue journaliste et photographe, a enquêté toute seule au Maroc et en Asie…Une femme étonnante, dont les photos ont été pour partie publiées.

En Indochine, elle épouse Jean-Marie Oudin, dirigeant de société qui s’occupe notamment de mines et d’une fonderie d’étain.  Jacques naît en octobre 1939, à bord d’un navire. Jean-Marie siège au conseil fédéral de l’Indochine, sorte de Parlement chargé d’épauler le gouverneur général face à la menace japonaise. Est-ce l’origine de la vocation parlementaire de son fils ? Le petit Jacques parle couramment le vietnamien. Plus tard, malgré tous les changements survenus, il tiendra à présider le groupe sénatorial d’amitié franco-vietnamienne.

En 1950, retour difficile de la famille en France. Alors que Jacques a seize ans, son père se noie dans une piscine. Sa mère doit financer seule les études de ses trois fils. Cette femme énergique s’installe à Noirmoutier, par choix, et y contribue à la création d’un nouveau village.

Bel exemple de mérite républicain, Jacques remporte en 1957 un prix au concours général. Dans la foulée, il fait HEC, puis l’ENA (promotion Montesquieu, 1966), dont il sort à la Cour des Comptes.

Mais son frère Alain, médecin, meurt dans un accident d’hélicoptère alors qu’il portait secours à des malades. Sophie elle-même est tuée en 1971 dans un accident de voiture. Quelle série d’épreuves ! Jacques s’arc-boute contre l’adversité. La naissance de trois enfants (dont un polytechnicien et une HEC), puis de douze petits-enfants finiront par compenser tous ces deuils.

Gaulliste dans l’âme, Jacques est entré au cabinet d’Olivier Guichard, ministre de l’Éducation nationale puis de l’Équipement. Il fait ensuite carrière au ministère de l’Industrie. De 1976 à 1979, le voilà délégué à la Petite et Moyenne Industrie. Parallèlement, et prenant en quelque sorte la suite de sa mère, il se dévoue à l’avenir de Noirmoutier.

Élu sénateur de la Vendée en 1986, il conserve ce mandat pendant dix-huit ans. Il se distingue comme vice-président de la commission des Finances, et surtout comme infatigable défenseur de notre patrimoine maritime et fluvial. Sous son impulsion, la Vendée est déclarée département pilote pour l’application de la loi sur le littoral. La loi Oudin-Santini permet aux collectivités locales de coopérer avec le tiers monde dans le domaine de l’eau. Notre politique des transports terrestres bénéficie également des conseils de Jacques.

Pour rendre service, il a accepté d’être trésorier du RPR pendant deux ans, de 1993 à 1995. Il n’avait aucun avantage à en attendre, étant déjà sénateur. Cette fonction lui vaut néanmoins des démêlés judiciaires. Il est innocenté.

La retraite venue, Jacques continue de suivre ses dossiers. Il combat en vain un projet de grandes éoliennes qui va défigurer inutilement l’horizon de Noirmoutier. Il s’emploie aussi, avec davantage de succès, à resserrer les liens au sein de la promotion Montesquieu, organisant de très sympathiques déjeuners, téléphonant aux camarades pour les convaincre de s’y rendre. Durant les jours précédant une mort qu’il est loin de prévoir, il aide à la préparation d’un  pèlerinage à La Brède (Gironde), résidence du philosophe que notre promotion a choisi comme patron. Ces retrouvailles auront lieu sans la participation physique de Jacques, mais il y sera présent par nos pensées.

Travail, dévouement, fidélité : une vie.

Réflexions sur un assaillant

Frédéric Tangy, Jean-Nicolas Tournier : L’Homme façonné par les virus.
Livre lu par Nicolas Saudray [1]

31 janvier 2021

Frédéric Tangy, virologue, professeur de vaccinologie, dirige à l’Institut Pasteur un laboratoire qui a mis au point un vaccin contre l’actuelle pandémie. Soit dit en passant, elle ne doit plus être appelée Covid 19, mais SARS CoV-2, pour marquer la parenté avec le premier SARS, cette maladie respiratoire émergée en 2003. Le chercheur s’est associé à un médecin militaire, Jean-Nicolas Tournier, chef de l’Institut de recherche biomédicale des armées, pour célébrer la découverte et la situer dans la longue histoire des virus. L’ouvrage est paru en janvier 2021. Déveine ! Quelques jours plus tard, l’Institut Pasteur faisait savoir qu’il renonçait à ce vaccin. Cela n’interdit pas de réfléchir, en compagnie des deux auteurs.

Après l’annonce initiale, ils présentent de manière vivante une brève histoire des épidémies. Considérée d’après le nombre de morts, l’actuelle fait modeste figure. Son taux de mortalité n’atteint que 2,5%, alors que d’autres, en dernier lieu le Sida, ont atteint ou dépassé les 50 %, et que la grippe « espagnole » a tué cinquante millions de personnes. La terreur que répand notre ennemie d’aujourd’hui tient à la rapidité de sa diffusion, notamment par les transports aériens, et donc à son extension mondiale.

Un virus, c’est un morceau d’acide nucléique enveloppé dans une protéine. Il a besoin d’un hôte (généralement une cellule) pour se répliquer. Les virus sont presque aussi vieux que la vie sur Terre ; dès les débuts des bactéries, ils sont venus s’y infiltrer. Leur présence physique est impressionnante. Les océans contiennent en moyenne trois millions de particules virales par millilitre. Et si on mettait ces particules bout à bout, elles s’étireraient sur dix millions d’années-lumière.

En latin, virus signifie poison. Deux cent mille « espèces » (on dit plutôt « populations ») ont été recensées, et la propension de chacune à muter accroît encore la diversité. Mais 129 seulement de ces formes sont reconnues dangereuses pour l’homme. Les hommes de science ont mis longtemps à identifier les virus, car ils échappent aux microscopes optiques, et ne consentent à paraître que devant un microscope électronique. Pasteur, qui a combattu divers virus avec le succès que l’on sait, ne les avait jamais vus.

Nous devons le premier vaccin, utilisé contre la variole, au médecin anglais Jenner, à la fin du XVIIIe siècle. Le nom de son invention rappelle les vaches dont les pustules ont été utilisées. Napoléon se fait vacciner en 1811, avec son jeune fils le roi de Rome, et prescrit cette précaution pour l’ensemble de ses troupes. S’agissant des nouveau-nés, la vaccination est rendue obligatoire en Grande-Bretagne dès 1840, mais la France attend 1902. On voit la différence des mentalités !  

Aujourd’hui, grâce aux efforts de vaccination de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la variole a disparu. S’agissant d’une maladie propre à l’homme, il n’y a apparemment aucun risque qu’elle se soit réfugiée chez des animaux sauvages, avant de reparaître. Voilà notre espèce délivrée d’un fléau qu’elle subissait depuis au moins cinq mille ans.

L’éradication de la poliomyélite, là encore par la voie du vaccin, figurait également au programme de l’OMS. Elle est en bonne voie. Des résistances à la vaccination persistent néanmoins au Pakistan et en Afghanistan.

La grippe espagnole a sévi pendant deux ans (1918-1920), puis a disparu, avant qu’on ait eu le temps d’inventer un vaccin. En l’absence de réservoir animal connu, on peut tenir l’événement pour définitif. Un laboratoire a eu toutefois l’audace de de reconstituer le virus, d’où critiques, car il s’est mis à la merci d’une libération  accidentelle.

Après avoir ravagé, plus d’une fois, le continent américain, la fièvre jaune s’est retirée sans son Afrique natale, et en Amazonie. Un vaccin a été inventé en 1927. Mais, contrairement à la variole et à la grippe espagnole, elle ne pourra être éliminée en totalité, compte tenu de sa présence chez des singes (comme le Sida).

La rougeole a longtemps été, dans les pays avancés, la première cause de mortalité juvénile. La mise au point des vaccins, à laquelle l’institut Pasteur a contribué, y a mis bon ordre. Dans notre pays, compte tenu de réticences irraisonnées, la vaccination n’a été rendue obligatoire pour les enfants que le 1er janvier 2018. Mais pratiquement plus personne ne meurt en France de la rougeole. C’est surtout en Afrique que le mal persiste. Bien que dérivé de la peste bovine, il  ne bénéficie d’aucun réservoir animal. Il pourra donc, un jour, être éliminé.

À la suite de ces succès, on pouvait penser que le temps des maladies infectieuses était révolu : ou bien elles provenaient de virus, et les vaccins allaient leur barrer la route ; ou bien elles résultaient de bactéries (cas de la peste ou de la tuberculose), et les antibiotiques (impuissants contre les virus) les tenaient en échec. La recherche médicale pouvait donc se concentrer sur les pathologies les plus importantes des pays avancés : les maladies cardio-vasculaires et les cancers. L’apparition du Sida, la remontée de la tuberculose, enfin l’arrivée du SARS CoV-2 ont brouillé ces belles perspectives.

Le pangolin ayant été innocenté, cette dernière maladie paraît provenir d’une espèce de chauves-souris présente en Chine, chez qui elle ne provoquerait  que des maux légers. C’est le passage à l’homme qui la rendrait dangereuse ! Le SARS        CoV-2 fait partie de la famille des coronavirus, dont les premiers identifiés, à la fin des années 1960, ne causaient que des rhumes bénins. On estime qu’au moins cinq cents types de coronavirus sommeillent chez les chiroptères.

Comme on a pu le constater, les humains sont très inégalement réceptifs au SRAS CoV-2. Une raison surprenante en a été donnée. Chercheur renommé, spécialiste de l’homme de Neandertal, l’Estonien Svante Pääbo a calculé qu’un gène ou groupe de gènes légué par cet ancêtre, et particulièrement réceptif à notre nouveau SRAS, est présent chez 8 % des Européens (sans mentionner les Asiatiques). Ainsi Neandertal, que l’on croyait disparu voici quelque quarante mille ans, continue d’influer sur la vie de ses descendants.  Cette révélation suscite trois commentaires de ma part :

¤ si le groupe de gènes néandertaliens en cause a été conservé par l’évolution, alors que d’autres étaient éliminés, c’est sans doute, comme l’observent Tangy et Tournier, parce qu’ils servaient à quelque chose ; mais nous ne savons pas à quoi ; n’accablons donc pas ce pauvre Neandertal ; la mortalité due au SRAS CoV-2 va vraisemblablement limiter la transmission de son héritage, et donc affaiblir certaines protections ;

¤ les gènes néandertaliens se sont répandus en Europe et en Asie, très peu en Afrique ; ce pourrait être l’explication de la bonne tenue de ce continent face au SRAS CoV-2 ; durant l’année 2020, les médias nous inondaient de prédictions apocalyptiques au sujet de l’Afrique subsahariennes ; elles ne se sont pas réalisées ;

¤ dans la lutte contre ce mal, une démarche a priori concevable consisterait à identifier, par analyse génétique, les porteurs des gènes concernés, et à les vacciner en priorité ; mais cela coûterait cher ; mieux vaut encore, d’un point de vue financier, vacciner tout le monde à l’aveuglette comme on a entrepris de le faire.

Les vaccins actuellement homologués – Pfizer, Moderna, Astra Zeneca – sont dits « à ARN messager ». Le laboratoire de Frédéric Tingy, à l’Institut Pasteur, a mis au point une autre formule, inspirée des vaccins contre la rougeole dont on a vu le triomphe. La production a été confiée par avance à la firme autrichienne Themis, qui avait déjà conduit d’autres créations pastoriennes au stade commercial. Themis a été acheté par Merck, le géant américain, concurrent notamment de Pfizer. L’institut Pasteur s’est réjoui de cet achat, qui allait mettre au service de son vaccin une importante capacité industrielle.

Patatras !  Considérant  que le taux de succès du vaccin Pasteur sur les humains est nettement inférieur à celui de ses concurrents, Merck l’a abandonné. L’Institut a dû en faire l’annonce le 25 janvier. Un crève-cœur, après un an de travail acharné !  Succédant aux déboires de Sanofi, cet événement jette une ombre sur la recherche française. Frédéric Tingy et son équipe ne baissent pas les bras pour autant. Ils tracent deux pistes pour un nouveau vaccin : ARN messager, comme leurs concurrents, ou la stimulation des défenseurs que sont les globules blancs.

Vers quel avenir allons-nous ? Le SARS Cov-2 sera sans doute jugulé dans le courant de 2021, malgré les retards des producteurs de vaccins homologués. Le virus restera néanmoins tapi dans des cellules de chauves-souris, prêt à réattaquer dans quelques années, lorsque les immunités acquises se seront affaiblies.

Mais c’est surtout des « nouvelles » épidémies que nous devons nous soucier. Selon nos deux auteurs, 335 maladies infectieuses sont apparues depuis 1940, soit plus de quatre par an ! 60 % d’entre elles sont des zoonoses, c’est à dire des affections à réservoir animal. Elles peuvent être renvoyées temporairement aux forêts et aux toundras, elles ne peuvent être éradiquées. Certes, la plupart n’ont eu, Dieu merci, qu’une faible incidence. Il faut néanmoins citer, en sens inverse, la Sida (dont le réservoir se trouve chez des singes), le premier SRAS (dont le réservoir se trouve chez la civette), et le deuxième SRAS, qui nous occupe tant.

Nous devons donc nous attendre, au cours des prochaines années, à l’irruption de maladies inconnues et parfois périlleuses. Les avancées d’une agriculture incontrôlée facilitent la sortie des réservoirs sauvages. Le livre cite l’exemple de la Malaisie : les forêts équatoriales étant abattues (au profit, notamment, de la dévorante huile de palme), les chauves-souris qui y logeaient se sont perchées dans les arbres proches des habitations ; leurs déjections contaminent les porcs qui contaminent les hommes. Et, par l’effet des transports aériens, la propagation du  virus ainsi sorti de son repaire peut être foudroyante,

Bien écrit, presque toujours compréhensible, le livre de Frédéric Tingy et de Jean-Nicolas Tournier pose les bonnes questions.

     [1] Éd. Odile Jacob, janvier 2021, 298 pages – 21,90 euros.

Mode et modernité

Par Jacques Darmon
Décembre 2020

 

Le monde change ; les hommes aussi. Nul ne l’ignore depuis la plus haute antiquité. Tout coule, disaient les anciens (panta reï). Ce qui a disparu ne renaîtra pas, les fleuves ne remontent pas à leur source.

Cependant, la notion de modernité est plus récente. L’homme affirme sa capacité à trouver en lui-même le fondement de ses normes et de ses valeurs. La modernité est ainsi une idéologie, tournée vers l’avenir, liée aux concepts de progrès, d’innovation ou même d’émancipation. En ce sens, la modernité ne se confond pas avec le contemporain, le nouveau, le présent…

Face à la modernité, le réactionnaire qui souhaite un retour en arrière  au nom du « c’était mieux avant » et le conservateur qui voudrait arrêter le temps et figer la société  ont tous deux nécessairement tort. Tenter de s’opposer à la modernité, c’est s’exposer à être sans cesse débordé par le flot montant de la vie. C’est une lutte perdue d’avance.

D’ailleurs, les modernes eux-mêmes seront emportés par ce flot incessant : « Nous qui sommes si modernes, disait déjà La Bruyère, serons anciens dans quelques siècles » (s’il écrivait de nos jours, il dirait : « dans quelques années » !).

La modernité n’est pas la mode.

La mode consiste en un mouvement permanent dont la vague prochaine efface la vague précédente. Ce bruit dissimule la réalité du changement : on confond une ondulation de surface avec un grand courant marin. Il n’est rien qui ne se démode plus vite que la mode.

La mode répond à un besoin de l’homme moderne (riche et pressé). Comme toujours, dans une société marchande, quand un besoin apparaît, apparaissent simultanément ceux qui savent y répondre à leur profit. La mode a ses thuriféraires qui en vivent (fort bien le plus souvent) : marchands, artistes, journalistes …

Il faut tenir compte de la modernité ; il est dangereux de devenir esclave de la mode. C’est une course sans fin, qui ne cesse de s’accélérer jusqu’au moment où il devient à la mode de ne plus être à la mode.

D’ailleurs, un retour en arrière est le signe même qu’il s’agit de mode et non de modernité. Chaque fois que des publicitaires, des journalistes, des essayistes font mine de discerner des tendances futures dans un retour dans le temps, on constate très vite qu’il s’agit d’un phénomène souvent artificiel, toujours éphémère : ainsi en est-il du retour à la nature, de l’élevage des moutons, du vintage, de l’écologie rurale… Puis, après une pause, l’agitation reprend.

Dans notre société où le ridicule ne tue plus, le « qu’en dira-t-on ? » reste sans effet si on se  garde de lui donner de l’importance. Ne sont donc esclaves de la mode que ceux qui le veulent bien. Ce que La Boétie appelait : « la servitude volontaire ».

Néanmoins, du jaillissement de la mode naît parfois la modernité. A la recherche du nouveau, de l’inédit, du « jamais vu », l’homme d’aujourd’hui, qu’il s’agisse du savant, de l’industriel, de l’artiste ou du consommateur, découvre de nouvelles façons de vivre, de nouveaux produits, de nouvelles technologies…

La notion de modernité s’applique mal aux activités économiques ou aux progrès scientifiques : dans ces domaines, si l’on observe parfois une accélération des évolutions, les transformations semblent se poursuivre de façon continue. Bien difficile de situer la frontière entre le moderne  et l’ancien !

Il en est différemment en ce qui concerne les choix de société et les pratiques culturelles : la modernité s’y traduit par de véritables ruptures.

La modernité d’aujourd’hui, qui porte souvent le nom étrange de « post-modernité »[1], a des caractéristiques nouvelles : destruction et provocation.

La modernité est par définition tournée vers l’avenir, mais ce n’est que récemment qu’elle est conçue comme une destruction (ou, disent les philosophes : une déconstruction). Les modernes d’autrefois ne se moquaient pas des anciens, ils affirmaient poursuivre leurs œuvres. Des nains sur les épaules géants, disait Isaac Newton, citant Bernard de Chartres. Ils se référaient au passé : « beau comme l’antique », disait-on. Le « déjà vu » était une référence. L’existence de l’homme était jugée trop courte pour tout réinventer. La modernité était conçue comme un progrès s’inscrivant dans l’histoire, grâce à la transmission d’une génération à l’autre.

C’est ce schéma que la modernité moderne entend faire exploser : le monde moderne ne peut naître que de la destruction bruyante et affirmée des formes anciennes, sociales ou culturelles, à l’image des zélotes qui mettaient en morceaux la statue de Jupiter et faisaient étalage en grande pompe de ses membres déchiquetés (Paul Claudel).

Aujourd’hui, la modernité se veut une « destruction créatrice » : tissons le linceul du vieux monde pour que le nouveau jaillisse.

Ainsi la transformation des relations familiales se décrit comme la mise en accusation du patriarcat. Famille, je vous hais, écrivait André Gide. Il ne croyait pas si bien dire. Aujourd’hui, les écrivains déchirent leur famille : les fils accusent leur père ; les filles maudissent leurs mères. L’inceste, les violences font les succès de librairie.

Le blasphème est à l’honneur. Le sacrilège est ordinaire. On brûle des drapeaux. On pend des effigies d’hommes politiques.

L’histoire elle-même est déconstruite ; le centralisme blanc ou occidental mis en accusation ; les statues de « grands hommes » déboulonnées. Le patriotisme est considéré comme  un aveuglement meurtrier. La notion d’identité s’efface devant la défense universelle des droits de l’homme.

L’art ancien est déconsidéré : Le Corbusier disait que Rome est un musée des horreurs. Pierre Boulez a longtemps refusé de diriger la musique française du XIX° siècle ! Un professeur d’histoire de l’art de Harvard renonce à enseigner l’art occidental !

La “déconstruction” se définit par ce qu’elle détruit ou ce qu’elle conteste et non par ce qu’elle prétend bâtir : elle se veut  antilibéralisme, antihumanisme, antiracisme, antisexisme… La modernité réside dorénavant dans la destruction des anciennes structures, l’explosion des modes de pensée, le refus systématique de toute contrainte. D’où un sentiment de dés-ordre et de violence.

 La modernité conçue comme une provocation est également une dimension récente.

Les siècles anciens ont connu le scandale de l’hérésie religieuse ou du crime (Néron, Gilles de Rais…). A partir de la Renaissance, la libération des esprits a conduit certains esprits à « faire scandale ». Mais ces cas étaient peu nombreux. Le scandale tenait pour une part à ce caractère « anormal », rare  et surprenant : Galilée (qui mettait le soleil au centre du monde), Giordano Bruno (qui affirmait qu’il y avait d’autres mondes que le nôtre), le marquis de Sade (qui défiait les règles morales les plus largement acceptées), Voltaire (qui voulait « écraser l’infâme » c’est-à-dire la religion)…

Dans le domaine de l’art, certains peintres avaient vu leurs commandes officielles refusées : Caravage, Le Greco… Au  XIX° siècle, Manet (qui peignait des femmes nues qui n’étaient pas des créatures imaginaires), Rodin (qui ne put vendre ni son Balzac, ni ses Bourgeois de Calais.),  Flaubert (qui faisait d’une femme adultère une héroïne). Les artistes surprenaient mais, de fait, ils cherchaient à répondre à la sensibilité nouvelle du public : Plaire est la seule règle», disait Racine.

C’est vraiment le XXe siècle qui fait du scandale la pierre de touche de la modernité : ne sont considérés comme « artistes contemporains » que ceux qui « choquent le bourgeois » : Marcel Duchamp expose son urinoir (« Fountain »), Andy Warhol, ses boîtes de conserves, Pollock ses « drippings »…

Le Étonne-moi de Jean Cocteau est devenu la devise de tous.

Au XXIe siècle, cette transformation atteint son acmé : seuls les artistes dérangeants reçoivent le nom d’artistes. Le scandale est un élément de valorisation de leurs œuvres. : Jeff Koons, Mc Cathy ne vivent que du scandale. Ceux qui ne scandalisent pas sont des peintres académiques, pompiers… ou même de simples « décorateurs ».

Autrefois, les artistes étaient ceux qui produisaient une œuvre d’art. Aujourd’hui, une œuvre d’art est la production de ceux qui se disent artistes. Ne peuvent se dire artistes que ceux qui démontrent leur originalité, souvent leur colère, parfois leur agressivité.

Il en est de même dans les relations sociales.

 Les féministes du XXe siècle défilaient avec des pancartes, les « femmen » d’aujourd’hui se promènent nues et profanent les hosties dans les églises.

Les homosexuels réclamaient l’égalité civile ; aujourd’hui les « drag queens » défilent dans des « gay pride »

Une industrie du scandale est apparue : avec ses produits, ses marchés, ses investisseurs, ses publicitaires…mais aussi son vocabulaire.

Une théorie du genre est venue bousculer la distinction immémoriale du masculin et du féminin. Des pratiques nouvelles donnent un sens nouveau aux dénominations de mère et de père, à la signification du mariage, aux règles de la filiation, aux liens de la famille.

L’individualisme exacerbé de la civilisation moderne entraîne beaucoup de désordre mais il a un grand avantage : il permet à chaque individu de choisir librement son mode de vie.

Il est possible, dans l’offre de civilisation, de choisir à la carte : de prendre dans la modernité ce qui nous convient et de garder des mœurs anciennes ce que nous aimons.

Nous pourrons continuer à fréquenter les auteurs anciens, écouter de la musique classique, porter de vieux vêtements, aimer de vieilles pierres… Nous pourrons lire Virgile et Homère en édition bilingue, admirer Vermeer et Andreï Roublev…

Nous pourrons éviter l’écriture inclusive (ils s’en lasseront), nous désintéresser de la féminisation des noms de profession (continuer à dire le ministre ou l’auteur pour une femme, comme d’ailleurs la sentinelle ou la vigie pour un homme, et laisser aux modernes leurs autrices et leurs cheffes.

Il suffira d’accorder peu d’importance aux réseaux sociaux, d’éviter l’actualité la plus volatile, de renoncer à briller dans les dîners mondains….   Toute chose assez aisée en fait.

Chacun choisira librement.

A la condition, comme dit le proverbe, pour vivre heureux, de vivre caché : comme les anciens chrétiens, nous serons autorisés à vivre selon notre goût, mais dans des catacombes modernes.

C’est en ce sens qu’il faut prendre la remarque de Roland Barthes à laquelle je souscris : Tout à coup, il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne (1977).

[1] On peut se demande quel substantif s’appliquera au siècle prochain à ceux qui succèderont aux « post-modernes » !

Propositions concernant le logement pour les lendemains du coronavirus

Décembre 2020

I – Le contexte par François Leblond, président de la Cofhuat

  • 1-1.-Les origines du logement social

Dans une grande partie de la France, si beaucoup d’habitants se logent aujourd’hui sans interventions de la collectivité, ce n’est pas le cas de tous.

Historiquement, c’est la croissance industrielle concentrant de nombreux emplois dans d’immenses usines qui a amené à la fois les chefs d’entreprises et les collectivités territoriales à se préoccuper du logement ouvrier. Ceux-ci venaient souvent de loin et à pied au travail. Ainsi sont nées des cités ouvrières dans l’Est avec la sidérurgie, dans le Nord avec le charbon, le textile, en région parisienne, en région lyonnaise avec la construction automobile.

Cette mutation de la campagne vers la ville a eu aussi pour effet l’essor de taudis dans la ville elle-même devenue surpeuplée. La question du logement intéressait désormais et en même temps les chefs d’entreprises et les collectivités publiques et une réflexion s’est faite avant la guerre de 14, prolongée dans les années 20 sur le thème du logement des catégories modestes de la population.
Si les préoccupations des collectivités territoriales étaient d’ordre hygiénistes, celles des entreprises étaient plutôt dictées par un souci de productivité de leurs salariés qui, célibataires parce que éloignés de leurs familles et enclins la nuit et le week-end à bambocher, étaient peu productifs lors de leur reprise du travail.

Sont nées de cette double initiative les HBM puis les HLM que quelques grands élus comme le maire du Havre, Jules Siegfried ont souhaité soutenir par la loi. Aujourd’hui le parc HLM est constitué pour moitié par 2,6 millions de logements appartenant aux offices publics d’HLM, issus des initiatives des collectivités territoriales, et pour moitié par 2,6 millions de logements appartenant aux « Entreprises sociales pour l’Habitat (ESH), issus des initiatives des entreprises

Cette politique a aujourd’hui une dimension nationale et ne tient pas suffisamment compte de la diversité qui s’est développée au cours des dernières décennies.

  • 1-1.- L’évolution des besoins et leur diversité

Les populations qui ont besoin de l’action publique sont de plus en plus diverses. Citons-en quelques exemples.

Les personnes âgées ou handicapées étaient autrefois gardées jusqu’à leur décès dans la famille. Ce n’est plus le cas et il a fallu construire pour elles des logements spécifiques disposant des services nécessités par la dépendance. Les collectivités départementales sont très engagées à cet égard.

La France a trouvé dans le tourisme le moyen de valoriser des richesses jusque-là peu exploitées : le bord de mer, la montagne. Ce tourisme est un très grand créateur d’emplois, mais on a construit pour les touristes, et rarement pour le logement de ceux qui fournissent des services de tous ordres à ceux qui viennent profiter de sites exceptionnels. La spéculation immobilière s’est emparée de ces zones, et les résidents dits principaux ne trouvent pas à se loger à des tarifs correspondant à leurs ressources. Ce sont les élus qui cherchent des solutions et ils ne sont guère aidés par les règles établies au niveau national

Le nombre d’étudiants a explosé. Les universités, les écoles sont le plus souvent éloignées des domiciles de leurs parents. Les régions doivent mettre en place des programmes pour les loger.

Le tissu industriel de la fin du XIX° siècle a très largement disparu, les logements dont il avait entraîné la construction sont aujourd’hui souvent géographiquement mal placés. Les emplois se sont déplacés, ont souvent changé de nature, mais les rémunérations ont peu changé ce qui empêche beaucoup de se loger à proximité du lieu de travail.

La France aura du mal à se remettre de la pandémie actuelle. Beaucoup d’emplois risquent de disparaître, d’autres naîtront mais obligeront des populations importantes à se déplacer et à chercher à se loger en des endroits où la réponse en matière de logement sera insuffisante. Ce sera aussi aux élus de terrain de chercher des solutions

On pourrait poursuivre cette liste elle montre que notre législation doit faire de la place à l’initiative locale et à mettre en valeur le couple déconcentration, décentralisation. Les changements à proposer en cette matière constituent un sujet difficile. Les propositions de Pierre Carli et de Didier Poussou sont très importantes à cet égard. Je leur laisse la parole.

II – Les droits de construire, par Pierre Carli ancien Président du Logement Français

Alors que les disparités de tous ordres se sont développées au cours des dernières décennies entre les différentes parties du territoire français, force est de constater que le pays est resté très centralisé en matière de décisions, notamment pour ce qui concerne le logement, alors que des solutions territorialement mieux adaptées, au plus près du terrain, mériteraient d’être encouragées.

Ce type d’évolution dans la manière de décider paraît d’autant plus nécessaire que la France, confrontée à la question de la pandémie de coronavirus, va devoir gérer un accroissement de la précarité d’un nombre croissant de familles qui connaîtront des difficultés pour se loger.

–           2-1.- L’état des lieux de la gestion des droits de construire dans les territoires

Alors que l’État continue de projeter sur le logement une vision uniforme et très centralisée au niveau national, sans toutefois considérer ce secteur comme une priorité, force est de constater dans le même temps un recul des orientations politiques sur les territoires en matière de réglementation des droits de construire et de délivrance des autorisations de construire.

L’octroi de la compétence aux collectivités territoriales, et en particulier aux maires, pour l’élaboration des documents d’urbanisme chargés de fixer les droits de construire s’est souvent traduit, essentiellement en zones de marché tendu, par un recul très sensible de ces droits, ceux-ci étant souvent fixés comme devant être inférieurs à l’occupation actuelle des sols par les constructions existantes, ce qui fige toute évolution de l’occupation des sols et neutralise dans les faits le développement de l’offre bâtie.

Même une fois ces droits théoriquement fixés par les plans locaux d’urbanisme, il est devenu de pratique constante qu’au moment de l’élaboration par les promoteurs de projets de permis de construire, les représentants des élus locaux demandent fermement, pour ne pas dire qu’ils exigent, de réduire l’importance des projets bien en deçà des droits fixés par le règlement d’urbanisme.

Cette attitude très malthusienne, qui se rencontre essentiellement en première couronne parisienne et autour des métropoles, paraît avoir pour origine la trop grande proximité qui s’est instaurée entre les élus élaborant les plans d’urbanisme et délivrant les permis de construire et leurs électeurs, lesquels identifient dans ces élus les responsables d’une densification qu’ils rejettent souvent au nom d’une prétendue protection de leur environnement.

Ne dit-on pas chez certains élus : « Maire bâtisseur, maire battu ? »

Cette situation est d’autant plus préoccupante que les attentes qui se développent dans la population, en matière de développement durable et de protection de l’environnement, penchent de plus en plus en direction d’une moindre consommation des espaces périphériques et encore peu urbanisés des villes, et d’une meilleure utilisation des nombreux équipements publics existants, considérés souvent comme sous-utilisés. Cette sous-occupation pose la question du coût de leur investissement de premier établissement mais surtout de leur coût de fonctionnement (personnel de gestion, maintenance, etc.), qui sont actuellement amortis sur une population trop faible et engendrent de ce fait des charges financières fiscales trop élevées sur chaque ménage.

Pourtant ce souci d’une moindre consommation des espaces périphériques et d’une meilleure utilisation des équipements existant par une population plus importante plaide pour un accroissement de l’offre en logements dans les villes et leurs périphéries immédiates déjà urbanisées mais qui le sont insuffisamment.

Les considérations développées ici concernent prioritairement les zones tendues et sont moins fréquemment rencontrées dans le reste des territoires, où l’on observe une meilleure gestion du droit de construire par les élus.

S’agissant des zones tendues, il serait bon de donner à cette notion un caractère évolutif.
En effet, si après l’actuelle crise sanitaire due au covid 19 et ses conséquences économiques, l’occasion devait se présenter d’une construction d’usine ou de services en un lieu qui n’était pas jusqu’ici situé en zone tendue mais qui est de nature à appeler une nouvelle main d’œuvre, il faudrait que, parallèlement, la possibilité de bâtir s’adapte à la situation nouvelle et que les règles relatives aux zones tendues s’appliquent automatiquement dans une telle situation.

  • 2-2.- Les orientations proposées

Afin d’apporter un correctif à la situation existante et de relancer le développement d’une offre de logement dans les zones les plus tendues, il est proposé à la fois de faciliter la refonte des plans locaux d’urbanisme actuels (PLU) afin de majorer les droits de construire octroyés, et de veiller à la possibilité pour les promoteurs d’utiliser véritablement les droits autorisés par la règlementation.

Concrètement, il faudrait :

  • Établir une plus grande distance entre les habitants des agglomérations d’une part et les lieux d’élaboration des plans locaux d’urbanisme ou de délivrance des autorisations de construire d’autre part, afin d’éviter aux élus concernés d’être partagés entre le souci de ne pas mécontenter leurs administrés, afin de ne pas prendre de risque pour leur réélection, et la nécessité d’assurer une bonne gestion de leur territoire, dans l’intérêt général et non celui de leur situation personnelle.

Bien entendu, il ne s’agirait pas de revenir à une recentralisation de ces décisions, qui doivent rester à une échelle locale, mais d’en confier la gestion à des niveaux à la fois proches du terrain et distanciés par rapport aux maires. Quel serait le plus pertinent ? Métropoles ? Communautés de communes ?  EPCI ? Et pourquoi pas les départements ?

  • Réviser les plans locaux d’urbanisme, en vue d’augmenter les droits de construire en zones déjà agglomérées, de limiter le développement en zones peu denses, de mieux utiliser, par conséquent, les équipements publics existants et d’éviter l’étalement urbain ainsi que le « mitage » des zones rurales.

Pour objectiver les orientations à prendre dans l’accomplissement de ce travail, il serait nécessaire de réaliser un état des lieux de l’occupation actuelle des sols et d’évaluer les « indices d’occupation des sols ou « IOS »,  comme cela se pratiquait dans les années 1970 lors de l’élaboration des premiers plans d’occupation des sols (POS).

Il est en effet indispensable, avant de fixer un niveau de développement souhaité d’une zone, d’en connaître l’occupation précédente, afin que les nouveaux droits octroyés puissent rendre compte du projet de l’évolution de son occupation. À cet égard il conviendra de rétablir l’obligation de fixer dans chaque zone une notion de coefficient d’occupation des sols (COS), qui a disparu de beaucoup de plans locaux d’urbanisme, et qui est la seule à permettre de bien quantifier l’importance de l’urbanisation envisagée par le règlement.

Élaborés par les collectivités territoriales, ces plans d’urbanismes révisés ne pourront être soumis à l’enquête publique en vue de leur approbation qu’après validation par le préfet du département, qui devra veiller à la prise en compte du souci de mieux urbaniser les zones déjà agglomérées et d’éviter l’étalement urbain en zones rurales ou peu denses.

  • Lors de l’élaboration de tout permis de construire, rendre obligatoire l’atteinte du coefficient d’occupation des sols prévu par le règlement dans chaque zone, afin d’éviter les pressions actuellement exercées par les instructeurs de l’administration communale sur les constructeurs, qui vont presque toujours dans le sens d’une dissuasion de consommer les droits de construire prévus par le règlement. Tout permis de construire ne respectant pas cette règle serait considéré comme illégal de plein droit et pourrait être annulé par arrêté du préfet.

III – Le logement social par Didier Poussou, directeur général d’ « Entreprises Sociales pour l’Habitat »

3-Le logement social  – propositions de simplifications des procédures applicables

  • 3-1.- L’état des lieux

Le logement et le logement social ont fait l’objet tous les deux ans environ de textes de loi (ALUR en 2014, Égalité Citoyenneté en 2017, Élan en 2018) qui n’ont que rarement eu les effets escomptés tout en sur-complexifiant à outrance les dispositifs existants, ce qui provoque des effets d’externalités négatives et de diminution de la productivité de toute la filière.

Les propositions qui suivent sont de différentes natures. Elles ont pour objectif de supprimer ou de réduire des difficultés actuelles, qui pour certaines d’entre elles peuvent paraître mineures, mais qui n’en constituent pas moins un frein à l’efficacité des dispositifs.

  • 3-2.- Les propositions

3-2-1 Développer le logement intermédiaire en complétant la règlementation.

Plus de 200 000 ménages seraient en attente d’une proposition de logement intermédiaire, selon les études menées en zone tendue et tout particulièrement en Ile de France.

Les organismes d’HLM ne peuvent prendre en gérance que les logements appartenant à des personnes énumérées par les textes. Curieusement ces textes omettent d’inclure dans cette énumération les filiales de logement intermédiaire créées par les organismes d’HLM et imposent à ces filiales d’assurer la gestion de leur patrimoine par leurs propres moyens, sans possibilité d’utiliser les services de l’organisme d’HLM.

Pourtant, lorsqu’elles sont en phase de développement, ces filiales ne sont propriétaires que d’un faible nombre de logement, ce qui ne leur permet pas d’amortir les coûts de gestion qui leur sont imposés. Le fait de ne pas pouvoir utiliser les moyens de gestion de l’organisme d’HLM constitue un frein au développement d’une offre de logement intermédiaire par les bailleurs sociaux. Il convient donc de compléter cette liste afin de permettre aux d’organismes d’HLM de prendre également en gestion des logements intermédiaires appartenant à leurs filiales dédiées au logement intermédiaire ainsi qu’aux sociétés ayant le même objet contrôlé conjointement par plusieurs organismes HLM.

3-2-2 L’attribution des logements sociaux

Les attributions de logements sociaux voient leur nombre annuel diminuer sur la période 2009-2019 de 20 000 unités environ alors même que la taille du parc social total progresse…

L’attribution obéit désormais à la règle dite « du quartile ». Il est proposé de simplifier les obligations issues de la loi dite « égalité et citoyenneté » de janvier 2017, qui visent à l’attribution de 25% des logements situés hors des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) à des ménages dont le niveau de ressources est inférieur à un montant fixé nationalement, sans prendre en compte la nécessité d’une application progressive dans les territoires.

En effet, ces mesures, développées en considération des situations rencontrées en zones tendues, s’appliquent uniformément sur tout le territoire alors qu’en zone détendue on constate de la vacance. Le niveau du quartile, tel qu’il a été calculé, ne reflète pas forcement la problématique des conditions de ressources des ménages, compte tenu d’une difficulté sur le renseignement des informations figurant dans le Système National d’Enregistrement (SNE), opérationnel depuis mars 2011. Or ce système contient des données de type déclaratif qui ne sont pas contrôlées par les services de l’Etat.

Les dispositions sont extrêmement complexes à mettre en œuvre tant pour les bailleurs que pour les collectivités locales. Il serait nécessaire en zones de marché non tendu d’alléger ce dispositif « du quartile » et d’autoriser les élus locaux à gérer les attributions des contingents prioritaires, qui sont jusqu’à présent gérés par les services préfectoraux.

3-2-3 Adapter le système d’attribution des logements locatifs sociaux afin de le rendre plus équitable en définissant la mobilité comme un critère de priorité

À l’occasion de la libération d’un logement, permettre à un ménage une mobilité dans le parc social afin de répondre à un besoin familial ou de mobilité professionnelle, tout en n’obérant pas la capacité d’attribution d’un logement à ceux qui ne sont pas encore logés. L’objectif est de permettre à des ménages qui le souhaitent, lorsqu’ils atteignent l’âge de la retraite, de quitter les zones tendues au profit de ménages plus jeunes débutant leurs propres parcours résidentiels.

3-2-4 Permettre la résiliation de plein droit du bail en cas de condamnation pénale pour dégradations de matériel ou agressions de personnels

La sécurité publique est une compétence régalienne et l’État se doit de maintenir partout l’ordre républicain. Pour autant, les bailleurs ont un rôle à jouer en accompagnement de l’action de la puissance publique, pour contribuer à assurer la qualité du cadre de vie et la tranquillité des habitants dans leur logement.

Pour ce qui relève de leur responsabilité, les bailleurs sociaux sont fortement impliqués dans le champ de la tranquillité résidentielle. Sur le plan de la sécurité, la profession s’est même dotée de dispositifs de prévention ayant fait leurs preuves : observatoire des incivilités, ateliers territoriaux, mise en place de référents sécurité, participation aux conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD), prise en compte de la tranquillité dans les dispositifs d’évaluation de la qualité de service, etc.

Cependant, les bailleurs sont particulièrement démunis lorsqu’il s’agit de faire cesser des troubles de jouissance.

Il est donc proposé d’élargir la clause résolutoire du bail locatif aux cas de condamnation pénale du locataire, ou de l’une des personnes de son foyer fiscal au titre duquel le logement est attribué, à raison d’infractions incompatibles avec l’obligation d’occupation paisible du logement : atteintes aux biens du bailleur, atteintes à ses préposés.

3-2-5 Maitriser la hausse des coûts induits par la multiplication des diagnostics techniques

Un grand nombre de ces diagnostics techniques (constat des risques d’exposition au plomb, état amiante, état de l’installation de gaz, état de l’installation d’électricité, DPE, état relatif à la présence de termites) doivent être réalisés par un professionnel, un diagnostiqueur immobilier, qui engage sa responsabilité et relève d’un statut propre et réglementé (cf. art L.271-6 du CCH). Il doit présenter des garanties de compétence et disposer d’une organisation et de moyens appropriés

La réalisation de ces diagnostics entraine un surcoût annuel très important pour les organismes HLM qui sont des bailleurs professionnels, à la différence des propriétaires individuels de logements du privé.

Il est proposé de permettre aux organismes HLM qui disposent en interne des compétences nécessaires pour la réalisation des diagnostics de les faire réaliser par les collaborateurs concernés. Ceux-ci resteraient soumis aux obligations prévues : qualification, organisation, moyens appropriés, obligation de souscrire une assurance spécifique.

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À l’issue de cette présentation, François Leblond a proposé d’accroître le rôle de la collectivité départementale dans le domaine du logement, dans les termes suivants.

/ Pierre Carli a rappelé que si la décentralisation doit connaître une nouvelle étape dans le domaine du logement, il importe que celle-ci intervienne à un niveau supérieur à celui de la commune pour éviter des pressions excessives sur les élus. Il a évoqué le niveau intercommunal et, pourquoi pas, celui du département. Je penche pour cette option

/ Plus de la moitié des dépenses des départements sont des dépenses sociales. Le département est aujourd’hui compétent dans tous les domaines concernés à l’exception du logement. Cette lacune était déjà regrettable avant le drame que connaît aujourd’hui notre pays avec le coronavirus. Elle le sera encore davantage au cours des mois prochains : le chômage qui va croître et les mouvements géographiques de populations à la recherche d’un emploi rendront encore plus fondamentale la question du logement dans la liste des sujets des difficultés de la personne. Le savoir-faire exceptionnel des agents départementaux améliorera les résultats.

/ Le rôle actuel du département est mal connu. Certains souhaitent sa suppression sans la moindre connaissance de ses fonctions diverses, et notamment d’un rôle social que sa dimension permet. Il suffit de rencontrer les agents concernés pour mesurer les innombrables initiatives qui sont prises à ce niveau d’administration pour faire face aux problèmes humains les plus complexes. Ils viennent de le prouver depuis le printemps en cherchant les solutions les plus adaptées aux différents publics touchés par la pandémie, ne comptant pas leur temps et apportant aux préfets des réponses aussi adaptées que possible aux besoins. Les relations qu’ils établissent avec ceux qui exercent, dans un domaine donné, des fonctions essentielles  (hébergement humain des personnes âgées, des personnes dans la rue, actions auprès de la jeunesse, soutien aux initiatives des communes, font que toutes les catégories de personnes en difficulté s’adressent à un moment donné à ces services.

Il importe donc de sélectionner les changements qui apporteront au département le support juridique dont il a besoin pour être efficace dans une matière qui complètera utilement ses compétences. Les lendemains de la pandémie actuelle exigeront de trouver des solutions à des difficultés nouvelles. Un excès de rigidité serait un ennemi du résultat. Il est temps de libérer de nouvelles initiatives.

Valéry Giscard d’Estaing, souvenirs de François Leblond

François Leblond, ancien préfet de la Région Auvergne
Décembre 2020

J’ai été nommé en septembre 1996 préfet de la région dont Valéry Giscard d’Estaing assumait la présidence depuis dix ans. François Mitterrand était décédé depuis peu. Giscard était donc le seul ancien président de la République vivant. Je savais qu’on lui avait demandé son accord pour ma nomination, et je mesurais l’honneur qui m’était fait.

La nouvelle de sa mort m’a remis en mémoire les trois années que j’ai passées dans la région en relations constantes avec lui. Il refusait le terme « région Auvergne » mais voulait qu’elle s’appelle « Région d’Auvergne ».

Je venais le voir à son petit bureau une fois par mois pour évoquer avec lui les sujets que nous avions en commun. Il m’offrait le thé avec son parler inimitable: « Monsieur le préfet, vous prendrez bien une tasse de thé. Pendant deux heures, dans cette enceinte modeste correspondant à sa volonté d’épargner les deniers publics, il m’entretenait des affaires de la région mais abordait aussi les sujets les plus variés. On sait quelle connaissance exceptionnelle il avait des hommes d’État du monde entier. Il en recevait régulièrement à dîner en son château de Varvasse et ne manquait pas de nous inviter, mon épouse et moi. C’est ainsi que nous avons rencontré le chancelier Schmidt, et Kissinger. Le plus souvent, la conversation était entièrement en anglais, hélas pour moi qui avais passé l’allemand et non l’anglais comme langue étrangère à l’ENA.

Si j’écris aujourd’hui ces lignes, c’est d’abord pour saluer l’influence majeure qu’il a eue dans les destinées de l’Auvergne. Il avait voulu, après son échec aux présidentielles, consacrer une grande partie de son temps à cette région. Il  me dit à mon arrivée : « L’Auvergne est malade, il faut tout faire pour son soutien. L’État et le Conseil Régional doivent œuvrer ensemble à cette fin. »

Il se fixait des objectifs et souhaitait me les faire partager. C’est ainsi qu’ont été conçus de grands équipements dont le plus symbolique a été le parc Vulcania. Les services placés sous mes ordres, ainsi que les administrations centrales, étaient souvent peu enclins à apporter leur concours à des initiatives qui n’émanaient pas d’eux. J’étais souvent bien seul à le suivre et ce fut encore plus vrai après les élections qui ont suivi la dissolution de 1997.

Mais il a gagné parce que toutes les forces économiques de l’Auvergne étaient derrière lui. Vulcania a été un combat dont j’ai pris ma part. J’ai signé le permis de construire, et sans l’appui de Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur, cet acte m’aurait été fatal. Sa réélection à la présidence du Conseil Régional en 1998 (il était pratiquement le seul réélu) lui a permis de mener à bien toutes opérations qu’il avait conduites pour soutenir l’Auvergne. Il a été sans conteste un grand président de région.

Je ne veux pas achever cet hommage sans une pointe d’humour. Une de nos tâches conjointes était d’acheter des œuvres d’art contemporaines financées conjointement par l’État et la Région. Nous présidions ensemble une réunion composée, en dehors de nous, des experts reconnus en la matière. Les œuvres qu’ils nous conseillaient étaient souvent étranges. Nous nous regardions en souriant avant d’accepter, non sans hésitations. Je ne suis pas sûr que ce que nous avons acquis traversera le temps.

De la tragédie des bisounours : l’Ange et la Bête

 Par Jacques Darmon
Novembre 2020

Il est, dans ce monde, une population aux mœurs étranges. Ils font profession d’aimer tout le monde ; ils pensent que l’amour universel est l’avenir de l’homme, que les gentils l’emportent sur les méchants et que les bons seront récompensés.

Marchant au milieu des bombes et des explosions, ils avancent en souriant, les bras tendus, les mains ouvertes. La paix, la fraternité. Faisons l’amour, pas la guerre est leur devise (pas tous : certains font vœu de chasteté !).

Dans le monde de ceux qui se disent bisounours, il est beaucoup de Tartuffes qui font mine d’aimer les autres, car les bons sentiments donnent bonne conscience. Mais la plupart sont sincères : ils pensent que la bonne volonté et l’amour de l’Autre (avec une majuscule) peuvent interrompre le cours tragique de l’Histoire. Le pape est le membre le plus connu de cette tribu si particulière.

On naît bisounours : les enfants (qui peuvent être parfois cruels) sont à la fois insouciants et confiants. Ils n’aperçoivent pas les dangers qui les entourent. Ils voient le monde comme un conte de fées.  L’école les confirme dans cette conviction ; elle leur parle des gentils animaux, de jolies plantes, de bonnes fées… Les méchants dragons sont éliminés (par des gestes symboliques et sans effusion de sang!) et le beau prince retrouve toujours sa belle princesse.

En général, à l’adolescence, le choc avec le réel provoque une prise de conscience et le jeune quitte ses jeux de l’enfance.

Mais, aujourd’hui, on observe des cas inverses : des adolescents veulent continuer à vivre dans leur monde enfantin et prétendent même y appeler les adultes.

On identifie donc des bisounours dans toutes les classes d’âge et dans toutes les catégories sociales. On ne peut manquer cependant de noter une surreprésentation dans les milieux les plus favorisés par la vie, par la fortune, par l’éducation… Il arrive que le caractère soit héréditaire : on est parfois  bisounours de père en fils ou de mère en fille !

A vrai dire, ce rêve est merveilleux. On comprend qu’il illumine la vie de ces bienheureux. Au surplus, les bisounours sont toujours sympathiques, parfois drôles. Leurs yeux brillent de joie. Ce sont des êtres délicieux, pleins de bonté et de gentillesse. Beaucoup d’entre eux sont d’une grande culture.

C’est pourquoi les bisounours sont souvent appelés à témoigner de leur conviction devant les journalistes ou les télévisions. L’intervention de ces hommes et de ces femmes de bonne volonté réchauffe le cœur dans ce monde où les motifs de désespérance sont si nombreux. Ils sont accueillis avec bienveillance, avec des gestes amicaux, des sourires émerveillés… Leurs auditeurs ravis se souviennent des histoires merveilleuses que leurs mères leur racontaient avant de s’endormir ! Lorsque le bisounours est un jeune adolescent, l’admiration est à son comble : les adultes, les représentants de la Nation écoutent avec délices la vérité sortir de la bouche des innocents.

 Cependant, dès que le bisounours a quitté le plateau de télévision ou la salle des débats, l’actualité reprend ses droits. Le journaliste revient sur la dernière catastrophe, le dernier attentat … Le député retourne débattre de la réforme des retraites.

La plupart des  bisounours aiment la Planète. Ils souhaitent que la Terre-mère devienne un grand jardin, où l’homme cohabite en paix avec les animaux et les plantes. Ils craignent les technologues et les savants, nouveaux Docteurs Folamour, susceptibles, par leurs monstrueuses découvertes, d’introduire dans ce monde merveilleux le désordre et la violence.

Le gaz carbonique leur fait horreur et le réchauffement climatique trouble leurs nuits. Ils préfèrent le vélo à la bagnole, symbole de pollution. Cependant, certains n’envisagent pas de renoncer aux vacances lointaines, ni de se séparer de leur téléphone mobile.

Beaucoup de bisounours se rassemblent au sein d’Organisations Non Gouvernementales (ONG). Ces associations, dont le but est de faire le bien, se disent non gouvernementales. En effet, elles agissent indépendamment des États et même consacrent une part importante de leur activité à critiquer les gouvernements qui n’en font pas assez à leur goût. Ce faisant, elles mordent la main qui les nourrit, car la quasi-totalité de ces ONG, ayant peu d’adhérents, vivent des subventions (ou des exonérations fiscales) que leur accordent ces mêmes gouvernements ! Ainsi certains  bisounours satisfont-ils  leurs aspirations généreuses avec l’argent de ceux qui ne sont pas des bisounours.

Le bisounours voit le monde à son image. L’homme est bon. Le mal n’est qu’une erreur transitoire. Le bisounours  pense, comme Jean Valjean, que l’état de nécessité justifie le vol. Il veut croire que l’assassin et le terroriste sont des malheureux opprimés qui tentent d’échapper à leur destin odieux. La prison, solution barbare, ne fait que les enfermer dans leur malheur ; un peu de miséricorde (celle des hommes ou celle de Dieu)  suffira à les remettre dans le droit chemin. Dans cette voie de la rédemption, le bisounours se rêve dans le rôle d’une nouvelle Antigone : en refusant (ou en contournant) les lois civiles, il obéit aux lois supérieures. Les désastres auxquels conduirait la généralisation de sa conduite ne le concernent pas : il ne connait que ses relations avec l’Autre. L’État, la Nation lui semblent des entités à la fois lointaines et meurtrières.

En conséquence, le bisounours donne la priorité aux lois qui protègent l’individu : c’est un soutien enthousiaste de « l’Etat de droit », au sens moderne du terme : un État où un individu est libre de préparer un attentat et ne peut être arrêté qu’après l’avoir commis. Un État qui doit accueillir tous ceux qui sont entrés sur son territoire, même illégalement, ou même qui doit aller chercher ceux qui voudraient entrer et qui n’y arrivent pas.

Partout où des hommes ou des femmes sont exploités, opprimés ou menacés, les bisounours se portent à leur soutien : ils signent des pétitions, défilent dans des manifestations pacifiques, interpellent des gouvernements trop passifs. Parfois emportés par leur générosité, aveuglés par leur bienveillance, ils se retrouvent aux côtés de dirigeants corrompus, d’extrémistes dissimulés. Mais les échecs inévitables ne les découragent pas.

Les bisounours en général n’aiment pas les dépenses d’armement. Ils invitent les gouvernements à y renoncer et à transférer ces ressources vers l’aide aux défavorisés. Quant à l’arme nucléaire, elle symbolise pour eux l’horreur du monde ; ils en devinent les effrayantes capacités destructrices, les catastrophes qui en résultent non seulement pour l’homme mais pour la planète toute entière. Les bisounours, lorsqu’ils parlent de nucléaire, deviennent des collapsologues !

Pourtant, les bisounours sont des optimistes congénitaux : ils voient le bonheur partout, le danger nulle part.

Il est vrai que, curieusement, les peuples de bisounours vivent, en général, dans des zones tranquilles et plutôt riches. On les trouve dans les beaux quartiers de la région parisienne, près des plages californiennes, dans les riches capitales scandinaves, au centre de la magnifique basilique Saint-Pierre de Rome…

Cette corrélation laisse non résolue la question de causalité : la tranquillité tient-elle à la présence de bisounours ou les bisounours sont-ils là parce qu’ils aiment le calme ?

On voit quelques rares spécimens de bisounours dans des zones plus agitées, mais ils vivent le plus souvent dans des communautés : ashrams indiens, temples bouddhistes ou shintoïstes, couvents chrétiens…

Les quelques bisounours qui vivent isolés dans les espaces dangereux sont condamnés soit au désespoir devant les malheurs qui les entourent, soit au sacrifice inutile. Les moines de Thibirine ont tenté de vivre cette vie de bonheur pacifique au milieu d’une guerre civile. Ils sont morts égorgés puis décapités. Quel sens a leur mort ?

Il est vrai cependant que certains bisounours, les plus convaincus, les plus courageux, ont donné leur vie non pour témoigner, mais pour sauver des vies humaines. Ils ne sont pas très nombreux mais leur sacrifice  illumine le monde d’aujourd’hui.

Ce monde est plein de bruit et de fureur. Un enfant n’y peut survivre que protégé par ses parents (ou par la société). Les bisounours ne peuvent survivre que si d’autres prennent le soin de les défendre et de les protéger. Les O.N.G. humanitaires ne peuvent exercer leurs bienfaits que sous la protection d’une armée, le plus souvent  française ou internationale.

Quand cette défense manque ou quand ils la refusent, ils sont impitoyablement éliminés.

Lorsque le rêve d’un bisounours est inoffensif, a fortiori quand il est au service d’autrui, on ne peut que se réjouir de cette vocation bienveillante dont ils assument les risques pour eux-mêmes[1]. Mais lorsque la naïveté désarme les bons et permet aux méchants d’exercer librement leurs méfaits, cette attitude devient dévastatrice.

Fouché (qui était tout le contraire d’un bisounours) affichait sur les murs de Paris, au lendemain de Brumaire : « Que les bons se rassurent et que les méchants s’inquiètent ! ». Les bisounours font mine d’ignorer les méchants et leur laissent libre champ pour exercer leurs dommages. Face à Hitler, à Pol Pot, aux innombrables tyrans ou assassins qui peuplent le monde d’aujourd’hui, l’expression « tous frères » (Fratelli tutti, dit le pape dans sa langue) laisse un goût amer. Au moins aux victimes !

 Au moment même où les conflits dans le monde atteignent une intensité maximale, où des tensions sociales et raciales surgissent dans tous les pays, la bonté est une qualité, la naïveté est un défaut, parfois mortel.

Inviter un peuple à désarmer, c’est tendre sa gorge aux couteaux des assassins.

Trop souvent, certains bisounours donnent le sentiment d’être prêts à sauver leur âme au prix de la vie de ceux qu’ils ont invités à rester sans défense.

Qui veut faire l’ange, fait la bête, disait Blaise Pascal.

[1] -Sauf quand, pour permettre au bisounours d’exercer son dévouement, il faut engager la vie de jeunes militaires pour le protéger ou le délivrer.

Quels sont les profiteurs de la crise sanitaire ?

Patrice Cahart
ancien directeur de la Législation fiscale
rue de Rivoli
10 octobre 2020

 

J’avais adressé au Monde une petite mise au point.
Invoquant son encombrement, il n’a pas estimé possible de la publier.
J’en fais donc bénéficier les lecteurs du site Montesquieu.

 

Le journal Le Monde a publié le 13 octobre un grand article intitulé L’épargne de la crise profite aux plus riches, dans lequel il reproche à ces « riches » de « thésauriser », et laisse planer l’éventualité d’une taxation de leur épargne présentée comme nuisible. Ces propos appellent quelques remarques de ma part.

Tout d’abord, l’épargne non investie – visée par l’article  – n’est pratiquement plus rémunérée. Comme il se doit, un compte à vue ne rapporte rien. Les taux d’intérêt des comptes sur livret ne dépassent guère 1 % avant impôt – soit, pour une personne aisée, 0,70 %. Ils sont inférieurs à l’érosion monétaire. On peut donc difficilement dire que cette épargne profite à ceux qui l’ont réalisée (sans doute d’ailleurs à titre temporaire).

Ensuite, il ne s’agit pas d’une thésaurisation. Thésauriser, c’est cacher des billets dans une lessiveuse ou sous un matelas. Ce comportement a été fréquent dans le passé. Il devient rare, surtout chez les personnes aisées. Aujourd’hui, les sommes en cause ne sont pas stérilisées mais déposées dans les banques, ce qui permet à celles-ci de les prêter à d’autres. Ce sont ces prêts qui, avec ou sans garantie de l’État, assurent la trésorerie des entreprises, si malmenée dans beaucoup de secteurs par la crise sanitaire. Ainsi, les sommes déposées en banque, bien que non investies, sont loin d’être inutiles.

Enfin – et l’article du Monde le dit lui-même – il s’agit d’une épargne forcée. Pendant des mois, il a été difficile de consommer. Encore aujourd’hui, des obstacles subsistent, et ils ont même tendance à se renforcer. Les voyages à l’étranger restent difficiles. Les opéras sont fermés dans le monde entier.

Comment en vouloir aux personnes aisées de ne pas avoir placé leur épargne nouvelle à mesure qu’elle se constituait ? On ne saurait demander aux gens d’employer leur argent à l’aveuglette. Nos gouvernants ont pour difficile mission de rétablir la visibilité – en clair, de rendre la confiance aux Français. Ils y étaient en partie parvenus à la fin du printemps. La deuxième vague du virus, et les menaces de reconfinement que l’on brandit à présent, nous ont ramenés en arrière.

La crise sanitaire a, malgré l’aide publique, appauvri ceux qui, de ce fait, ne pouvaient plus travailler, dont un grand nombre de salariés modestes. Mais elle a aussi écorné  le patrimoine des « riches », et notamment ceux qui avaient eu l’idée sympathique d’acquérir des actions françaises. En février 2020, juste avant la crise, l’indice CAC 40 atteignait 6100. Aujourd’hui, il n’est plus qu’à 4980. Perte : 18 %. Ce n’est pas rien. 18 % équivalent à une quinzaine d’années de cet ISF que certains rêvent de rétablir.

Élargissons le débat dans le temps. Le 4 septembre 2000, le CAC 40 a atteint un sommet de 6945. Aujourd’hui, nous nous trouvons à 4980. Baisse : 28 %. Vingt ans d’érosion monétaire s’y ajoutent, soit environ 27 %. La combinaison de ces deux pourcentages aboutit à une perte réelle de 44 %. Ce chiffre n’est jamais présenté. Pourtant, il en dit long.

Qui va payer pour les dix points de PIB manquants de cette année ? se demande un économiste cité par l’article du Monde. La question se pose aussi pour les quelques points qui manqueront encore l’an prochain. Pour l’heure, la réponse est : la dette publique et privée, c’est-à-dire personne. Je doute que l’endettement public de notre pays puisse redescendre de manière significative au cours des prochaines années, car cela provoquerait trop de tensions. L’important, c’est d’éviter qu’il ne continue de croître après 2021, car les acteurs des marchés internationaux de l’argent finiraient par se méfier de la France et la sanctionneraient en termes de taux.

Dans l’immédiat, je ne vois donc pas la justification d’un tour de vis fiscal. Ce serait au demeurant un mauvais signal adressé aux investisseurs étrangers, même si cette opération ne les atteint pas de façon directe.

Je signale en revanche une autre mesure fiscale qui pourrait être utile : la modulation de l’impôt sur les sociétés suivant que le bénéfice est distribué ou non. Une telle différence, qui existait naguère, inciterait les sociétés à distribuer moins et à investir plus – à condition que les perspectives d’un investissement en France apparaissent favorables. Bien entendu, les deux nouveaux taux devraient être calculés de façon que la charge globale des sociétés reste à peu près la même, car un alourdissement serait contre-productif.

Mais alors un nouveau problème surgirait. Aux États-Unis, les sociétés rachètent couramment leurs propres actions en Bourse. Cette manœuvre permet d’attribuer un dividende plus élevé à chacun des actionnaires subsistants. Elle soutient par conséquent le cours de Bourse, dont dépend dans une certaine mesure la crédibilité de l’entreprise. Cela dit, ce rachat constitue pour la société une perte de substance et, d’un point de vue économique, il est donc nocif. En Europe, par bonheur,  de tels comportements sont encore rares. Nous pourrions craindre que les sociétés françaises, ayant par hypothèse davantage de disponibilités, ne se mettent à imiter leurs consœurs américaines – surtout si les perspectives d’investissements en France sont médiocres. Alors, interdire le rachat d’actions, en complément d’une réforme des taux de l’impôt sur les sociétés ? La question vaut d’être posée.

En fin de compte, quels sont les profiteurs de la crise sanitaire ? Presque tout le monde est atteint, peu ou prou. Ne font guère exception que les livreurs de repas à domicile, qui exercent un métier pénible, et les fabricants de masques, qui ont eu le mérite de réaliser très vite une production importante. Je n’irai donc pas jusqu’à proposer une taxation particulière de leurs bénéfices, laquelle serait d’ailleurs sans doute contraire à la Constitution.

Tunnel sous la Manche, une étape dans l’élaboration du projet, 1966-1970

Par Patrice Vignial
Octobre 2020

En 1966, nous étions dans des années  d’investissements, de défis technologiques et de grands projets d’État (nucléaire civil, Concorde, plan Calcul, etc ). Le paquebot France naviguait entre Le Havre et New-York, et la France rayonnait dans le monde.

Un ancien projet de tunnel sous la Manche est alors revenu à l’ordre du jour. On en parlait depuis le début du XIXe siècle (projet d’Albert Mathieu Favier en 1801). Un accord avait été conclu à ce sujet entre Napoléon III et la reine Victoria en 1867, et une première galerie expérimentale avait été creusée en 1883. Le projet fut ensuite abandonné, face à l’opposition des militaires britanniques…

Cependant, en 1957, il est créé un Groupement d’Études pour le Tunnel sous la Manche (GETM).  Puis une étude commune franco-britannique est décidée en 1965, menée du côté français par le Ministère de l’Équipement, à la tête duquel se trouve Edgar Pisani. Ce grand commis de L’État, plus jeune préfet de France en 1944, s’était fait connaître au Ministère de l’Agriculture dans les années 1960 pour la manière dont il avait défendu les intérêts de notre pays au sein de l’Europe des Six.

A la sortie de l’École, en 1966, j’étais attiré par cette personnalité et j’avais appris qu’une petite structure était en cours de formation au Ministère de l’Équipement pour l’étude du projet de Tunnel sous la Manche. J’ai donc demandé mon affectation à ce ministère.

Je fus nommé responsable d’un service d’études économiques rattaché à la Direction des Transports Terrestre du Ministère. Ce service s’est vu confier la coordination de l’étude du Tunnel, en relation avec  le Ministère des Transports britannique.

Le travail fut effectué sous le contrôle d’une mission Interministérielle dirigée par le Ministère de l’Équipement et composée de la manière suivante :

  • Ministère de l’Équipement (Edgar Pisani)
  • Direction des Transports Terrestres (Philippe Lacarrière)
  • Ministère des finances (M. Dargenton, Inspecteur des Finances)
  • Inspection Générale des Ponts et Chaussées

Dans l’équipe que je dirigeais figuraient quelques jeunes ingénieurs des Ponts-et-Chaussées.

Du côté britannique, nos interlocuteurs appartenaient au Ministère des Transports, sous l’autorité de Mme Barbara Castle, ministre.

La question posée au départ ne portait pas uniquement sur le tunnel. On parlait à cette époque d’un « lien fixe » entre la France et la Grande Bretagne, situé à l’endroit le plus favorable (Calais – Douvres)

Trois projets se trouvaient en compétition :

-un  pont sur la Manche, défendu par quelques grandes entreprises de travaux publics

-un tunnel routier, du type Tunnel du Mont Blanc

– enfin un projet de tunnel ferroviaire.

Les deux premiers projets bénéficiaient à l’époque d’un certain avantage psychologique dans l’opinion publique et dans les milieux politiques : la route correspondait au XXe siècle et à l’automobile triomphante. Le chemin de fer était un retour au siècle précédent, selon les partisans du pont et du tunnel routier.

Le projet de pont a tout d’abord été écarté pour des raisons techniques :

                -risque de perturbation de la circulation automobile du fait de conditions atmosphériques très changeantes sur la Manche (pluie, brouillard, tempêtes)

                – risque important d’accidents avec les navires circulant sur une des zones les plus fréquentées du monde.

Il restait un choix à faire entre tunnel routier et tunnel ferroviaire. A la suite d’études que nous avons réalisées avec l’aide d’ingénieurs et experts en circulation routière et en trafic ferroviaire, nous sommes parvenus aux conclusions suivantes, portant sur un ouvrage similaire dans les deux cas, par ses dimensions et le coût de l’infrastructure :

                -dans le cas du tunnel routier, la capacité d’écoulement du trafic devait tenir compte de lourdes contraintes de sécurité de circulation et de pollution par les gaz d’échappement (vitesse limitée, distance minimale entre véhicules)

                -le tunnel ferroviaire permettait de transporter les véhicules sur des rames spécialement conçues à cet effet, circulant à une vitesse très supérieure à celle du trafic  routier ( entre 120 et 160 km) et rapidement chargeables grâce à des terminaux équipés de nombreux quais d’accès des véhicules.

La comparaison de la capacité des deux projets fut très éclairante : la capacité maximale du tunnel routier se situait autour de 800 véhicules /heure dans chaque sens .Celle du tunnel ferroviaire s’élevait à plus de 2500 véhicules/heure.

Il s’agit ici de chiffres correspondant à des automobiles. Les chiffres sont naturellement différents pour  les poids lourds, mais la différence de capacité reste la même.

Dernier avantage du tunnel ferroviaire : faire passer des trains tant de passagers que de marchandises, reliant ainsi l’Europe continentale et ses capitales avec la Grande- Bretagne. Seul le tunnel ferroviaire pouvait donc assurer un véritable lien entre la Grande Bretagne et le continent.

Ce choix effectué il restait à définir :

                le projet du tunnel proprement dit

                l’organisation de l’exploitation future

                les modalités de son financement

Concernant le tunnel lui-même , nos ingénieurs ont travaillé, en liaison avec des entreprises de travaux publics, pour aboutir au projet tel qu’il a été réalisé, c’est-à-dire deux tubes parallèles entourant un tunnel de service central, pour l’entretien et les secours éventuels. Le tunnel d’une longueur de 38 km sous la Manche, creusé dans la craie bleue du Cénomanien, relierait Coquelles (près de Calais) et Folkestone (près de Douvres), à une profondeur d’environ 40 m au- dessous du fond de la mer. Un premier appel d’offres fut lancé en 1967.

L’exploitation serait assurée par une société ad hoc, en association à parts égales entre la SNCF et British Railways.

Le financement, quant à lui, faisait l’objet d’un débat entre la partie française qui estimait que le tunnel proprement dit devait être financé par les États, alors que les Britanniques optaient pour un financement privé de l’ensemble de l’ouvrage.

Le travail préparatoire s’est déroulé sur environ deux années, entre 1966 et 1968.Des réunions avaient lieu régulièrement soit à Paris soit à Londres entre les deux équipes.

J’ai le souvenir de mon premier voyage, en wagon-lit, avec  embarquement du train en pleine nuit sur un ferry. Je percevais de ma couchette le balancement du train flottant sur l’eau… L’Angleterre était vraiment une île ! Les voyages suivants se firent en avion.

Le travail avec nos homologues anglais fut très coopératif et, je dirais, très amical. Les réunions à Christopher House, siège du ministère britannique des Transports, sur la rive droite de la Tamise, étaient extrêmement détendues, voire plus. S’il y avait un match de cricket ce jour-là, nos amis travaillaient fort peu et tout se terminait en soirées arrosées.

L’ambiance était très différente du côté français où les réunions Bd St Germain étaient toutes empreintes du sérieux de notre fonction publique. Cela dit, les représentants anglais étaient toujours prêts à temps et leurs dossiers bien préparés.

J’ai gardé aussi le souvenir d’une réunion au sommet à Paris entre Edgar  Pisani, imposant par sa stature et son autorité naturelle, et Mme Barbara Castle, rousse incendiaire et pétulante. Ce fut le choc amical mais musclé entre deux fortes personnalités, comme on n’en voyait pas souvent dans les relations internationales.

Du côté britannique, l’opinion publique restait réservée sur le projet. Nos amis insulaires y voyaient parfois une menace pour leur indépendance. Certains parlaient même d’un risque d’invasion de rats venant du continent..

Arrivant un jour à Heathrow et répondant à la question habituelle des douaniers sur l’objet de mon séjour, à savoir « A meeting concerning the Channel Tunnel Project », mon interlocuteur répondit  qu’on en parlait depuis l’époque de Napoléon et qu’il faudrait encore attendre…

Cependant, en 1971, le Groupe du Tunnel sous la Manche, formé par la Société Française du Tunnel sous la Manche et la British Channel Tunnel C°, fut désigné comme maître d’œuvre. Je quittai le Ministère cette année-là.

Mais bien sûr l’histoire n’était pas terminée :

    • en 1975, les Anglais abandonnent à nouveau le projet
    • en septembre 1981, le nouveau gouvernement français relance les pourparlers ; le projet Eurotunnel est entériné le 20 janvier 1986 par les deux gouvernements, à la suite d’une rencontre entre François Mitterrand et la reine d’Angleterre ; les travaux sont lancés en 1987 et se terminent en 1994.

Suite au financement privé voulu par les Britanniques, la société Eurotunnel se retrouve avec une dette écrasante qui menace de la mettre en faillite dans les années 2000. Le cours en Bourse s’effondre et la dette est renégociée en 2006 avec les actionnaires. La société Eurotunnel  devient bénéficiaire en 2011.

Considérations sur la Grandeur et la Décadence des Romains

Résumé d’un déjeuner-débat tenu le 25 septembre 2020 aux Caudalies  du château Smith-Haut Lafitte, près du château de La Brède
Septembre 2020

Quelle leçon en tirer aujourd’hui ?

 

Exposé introductif par Patrice Cahart

Les Considérations sont un petit ouvrage (115 pages dans mon édition), publié avec succès par Montesquieu en 1734, donc quatorze ans avant L’Esprit des Lois.

Il avait été précédé d’un autre, bien moins connu, les Réflexions sur la Monarchie Universelle en Europe. De quelle monarchie s’agissait-il ? À la fois de l’empire romain, du Saint-Empire, de celui de Charles-Quint, de la tentative de Louis XIV. L’auteur ne croyait pas au projet de paix perpétuelle de son contemporain l’abbé de Saint-Pierre, voué selon lui à aboutir à un État despotique, comme ceux qu’il décrivait. Jugeant sans doute son livre inabouti, et craignant surtout d’être accusé d’irrespect envers la mémoire du Roi-Soleil, Montesquieu a détruit tous les exemplaires de ces Réflexions, sauf un, conservé aujourd’hui à la Bibliothèque municipale de Bordeaux. Les Réflexions en sont d’une certaine manière la reprise, d’une manière plus fouillée, et sur une période beaucoup plus limitée.

I/ L’explication de la décadence par Montesquieu

Notre philosophe explique surtout la décadence romaine par deux phénomènes liés, l’extension territoriale et la perte de la vertu.

La Rome primitive avait, comme Athènes et Sparte, une armée de citoyens. Quand un ennemi surgissait, les hommes laissaient leurs occupations et se mobilisaient. L’agrandissement du territoire a rendu cela impossible. Il a fallu une armée de métier, présente aux frontières, et devenue peu à peu une armée de mercenaires. Montesquieu insiste sur les promesses d’argent que les généraux, dès l’époque de Marius et de Sylla, faisaient à leurs troupes afin de s’assurer de leur fidélité. L’armée devenait l’outil du despotisme.

Quant à la vertu, sous la plume du philosophe, ce n’est pas celle des chrétiens, mais celle de Machiavel : énergie et civisme. La vertu, précise Montesquieu dans l’Esprit des lois, c’est l’amour de la patrie, c’est à dire l’amour de l’égalité. Les derniers mots, surprenants, visent bien sûr une égalité des droits et non une égalité des fortunes. Cette vertu a décliné à mesure que les frontières s’élargissaient. Comment se sentir citoyen d’un ensemble toujours plus vaste, d’une mosaïque de peuples et de villes sous la poigne d’un César ?

II/ D’autres explications de la décadence

Parmi les autres explications, assez nombreuses, des décadences impériales, je citerai d’abord  celle de Spengler, pour qui le déclin résulte de l’épuisement d’une âme. Ce n’est pas si loin de l’épuisement de la vertu dénoncé par Montesquieu – sauf que le philosophe allemand s’intéresse surtout à l’art et à la littérature, tandis  que notre auteur, malgré ses écrits de fiction, se borne, dans ses Considérations, à une réflexion politique.

Toynbee attribue le déclin des empires à une série de défis auxquels ils doivent répondre, jusqu’au jour où ils n’y parviennent plus. Là encore, nous ne sommes pas très éloignés de Montesquieu, car la plupart des défis résultent de l’extension de l’empire, et donc de la difficulté d’animer ses extrémités à partir du centre.

Oserai-je, après ces noms illustres, mentionner mon propre ouvrage [1] ? Certains empires, celui des Aztèques, celui des Incas, sont morts assassinés. Mais la plupart, à mon sens, ont été victimes de leur sclérose. Cette maladie n’est pas sans parenté avec la perte de la vertu., au sens que lui donnent Machiavel et Montesquieu.

Je citerai en dernier lieu le professeur américain Kyle Harper, pour qui le déclin de Rome s’expliquerait essentiellement par les épidémies – notamment la « peste » antonine, sous le règne de Marc-Aurèle. En ce temps de coronavirus, nous pourrions être tentés de le croire. J’ai critiqué sa thèse dans la même rubrique « Idées » du site Montesquieu. Les épidémies n’ont pu jouer, à Rome et ailleurs, qu’un rôle secondaire. L’histoire a suivi son cours.

III/ L’Europe d’aujourd’hui

À présent, l’idée de déclin fait recette. Aux États-Unis notamment, d’où le slogan de Donald Trump, Make America great again. Dans notre pays aussi : selon un sondage Ipsos, l’opinion La France est en déclin a été approuvée par 86 % des personnes interrogées en 2016. Au cours des deux années suivantes, le chiffre s’est abaissé à 69 % ou 70% (sans doute un effet Macron). Le coronavirus l’a fait remonter à 78 % en septembre 2020. Si la deuxième vague de la pandémie continuait de déferler, il retrouverait peut-être son niveau de 2016.

Cela dit, l’empire romain peut difficilement être comparé la France, en raison de son étendue et de sa diversité. Il fait plutôt songer à l’Europe actuelle, dont l’aire coïncide pour partie avec la sienne.

L’Europe des Six s’étendait du Schleswig-Holstein à la Sicile. C’était déjà le maximum de diversité que l’on pouvait se permettre. À présent, nous sommes vingt-sept. Et ce n’est pas fini. Nous ne pourrons laisser longtemps dehors la Serbie, la Bosnie, la Macédoine, le Kossovo, l’Albanie, peut-être la Moldavie. Les Six ont commis la lourde erreur de se présenter comme étant l’Europe, ce qui les a rendus incapables de résister à tous ceux qui frappaient à leur porte. Ils auraient mieux fait de dire qu’ils constituaient un simple club. Nous avons échappé de justesse à la Turquie, et qui nous assure qu’elle ne cherchera pas une place chez nous après la retraite d’Erdogan ? Qui nous dit même que la Russie n’en fera pas autant après la retraite de Poutine ?

Il n’y a pas de patriotisme européen, sauf peut-être dans certains quartiers de Bruxelles et de Luxembourg. Ni de civisme européen. Les anciens pays de l’Est ne sont venus à nous que pour décrocher des subventions, et aussi pour obtenir une sorte de garantie contre les ambitions russes. Mais de ce point de vue, l’armée américaine reste la plus crédible, et l’influence de Washington prévaudra  longtemps sur la nôtre à Varsovie ou à Budapest.

Ainsi, les phénomènes analysés par Montesquieu se sont répétés, malgré la différence des époques : trop grande étendue territoriale, et donc perte ou avortement de la vertu.

Le fédéralisme européen offre-t-il une solution ? Je crois que, dans l’ambiance actuelle, ce serait le contraire. Les habitants de divers pays se cabreraient encore plus contre la technocratie bruxelloise et ses complications.

Peut-être une génération européenne finira-t-elle par naître. Nous ne la voyons pas encore poindre. Les jeunesses de nos pays s’intéressent plutôt à ce qu’elles estiment être le modèle américain. Nous risquons d’être unifiés par l’extérieur.

Questions ou remarques des participants, et réponses de Patrice Cahart

Michel Prada : le caractère saillant de la construction européenne depuis les années cinquante est l’expression de la volonté des membres qui contraste avec le processus de conquête imposé par Rome et ses imitateurs. Je suis donc moins pessimiste quant aux effets de taille et de divergence des évolutions, même s’il faut être attentif aux limites de l’élargisssement et à l’équilibre entre la dynamique fédérale et l préservation des spécificités nationales.

La structure démocratique et vaguement confédérale de notre Europe actuelle est évidemment très différente de celle de l’empire romain. Mais les élargissements récents résultent-ils vraiment de la volonté des membres et de leurs habitants ? N’est-ce pas plutôt un effet de technostructure ? D’un point de vue culturel, en tout cas, l’Europe ne saurait être considérée comme une jeune personne. Il y a eu la Respublica christiana du Moyen Âge, dont les ressortissants étaient sans doute plus proches les uns des autres que ne le sont les Européens d’aujourd’hui. Puis le concert européen du XVIIIe siècle, dont le grand voyageur Montesquieu est l’une des plus brillantes illustrations. Et la monarchie des Habsbourgs, préfiguration de l’Union, sottement trucidée en 1919.

On retrouve dans l’histoire des deux dernières décennies européennes des phénomènes qui figuraient déjà chez Montesquieu : divergences (aboutissant  notamment au Brexit), manque de patriotisme, manque de civisme.

François Leblond : le rôle des chrétiens, dans les derniers temps de l’empire romain, a-t-il été positif ou négatif ?

Pour Gibbon, le fameux historien anglais, postérieur à Montesquieu, la décadence et la chute de Rome sont imputables aux chrétiens, qui auraient remplacé la fidélité à l’empereur par la fidélité à Dieu. À l’encontre de cette thèse, je puis citer les règnes de Constantin et de Théodose Ier, dont la grandeur est due à des chrétiens. Mais force m’est de rappeler que dans la partie occidentale de l’empire, l’Église, désespérant de la survie de Rome, est passée aux Barbares.

Michel Prada : je suis particulièrement perplexe au sujet de la jurisprudence de la Cour   Européenne des Droits de l’Homme, qui persiste à qualifier de double peine voire de triple peine des mesures qui constituent en réalité des compléments logiques. C’est ainsi qu’elle empêche l’expulsion des délinquants étrangers, au terme de leur peine de prison.

En effet. Cette Cour a notamment enjoint au Royaume-Uni de donner le droit de vote aux pensionnaires des prisons. Sa décision a provoqué l’indignation du public britannique, lequel n’a pas fait la distinction entre ce tribunal et l’union européenne. C’est une des causes du Brexit.

Jean-Paul Frouin : la décadence romaine me paraît largement due à une inaptitude aux réformes.

Je partage cette opinion. C’est une des manifestations de la sclérose. À noter toutefois qu’à la fin du IIIe siècle, Rome a su se réorganiser en deux empires, celui de l’Orient et celui de l’Occident. Mais pour l’Occident, il était déjà trop tard.

Catherine Volpilhac-Auger, professeur émérite des Universités, spécialiste de Montesquieu : je voudrais signaler trois points, sans lien entre eux. D’abord, la déclaration de Montesquieu selon laquelle la vertu est l’amour de l’égalité vaut à ses yeux pour les républiques, non pour les monarchies. Ensuite, Auguste a su réformer l’empire (à son profit, bien sûr). Enfin, pour Montesquieu, l’empire romain s’est prolongé jusqu’en 1453.   

Dont acte, pour les deux premiers points. Sur le troisième, je considère qu’à partir de Justinien, il n’y a plus d’empire romain, mais un empire byzantin, très éloigné des idéaux antiques, pétri de christianisme, et relevant d’une civilisation différente.   

[1] Nicolas Saudray, Nous les dieux – Essai sur le sens de l’histoire, Éd. Michel de Maule, 2015

L’équilibre des pouvoirs selon Montesquieu : quelle leçon en tirer aujourd’hui ?

Résumé d’un déjeuner-débat tenu le 26 septembre 2020 place de la Bourse à Bordeaux, avec la participation d’Alain Juppé
30 septembre 2020

Exposé introductif de Patrice Cahart

Nous avons la chance de débattre avec le concours d’Alain Juppé, auteur du livre Montesquieu le Moderne, publié en poche dans la collection Tempus. Alerte, vivante, complète et néanmoins facile à lire, cette biographie suivie d’une réflexion sur l’œuvre constitue l’ouvrage de référence sur le philosophe.

I/ Que dit Montesquieu ?

Il traite des pouvoirs dans un chapitre de L’Esprit des Lois intitulé De la Constitution d’Angleterre. Quelques pages lui suffisent, alors que son livre en compte, selon mon édition, 512, et aborde mille autres sujets.

La distinction de législatif et de l’exécutif avait déjà été esquissée par Locke, une soixantaine d’années avant lui. En revanche, la mise en lumière du judiciaire est vraiment une initiative de Montesquieu. On ne saurait s’en étonner, de la part d’un homme qui avait  exercé durant une douzaine d’années les fonctions de président à mortier au parlement de Bordeaux, qui était le quatrième de sa lignée à remplir cet office, et dont le fils a été conseiller au même parlement.

À ce sujet, on me permettra de relever une petite contradiction. Montesquieu préconise l’élection des juges, pour un temps limité. Mais à un autre endroit, il approuve la vénalité des charges, gage à ses yeux de stabilité, car elle permet à ces fonctions de rester longtemps dans une même famille (dont la sienne). Cet illogisme peut s’expliquer par la démarche intellectuelle de Montesquieu, qui ne consiste pas en un discours organisé, mais saute d’un aphorisme à un autre.

Distinction des pouvoirs, séparation des pouvoirs, équilibre des pouvoirs : aucun de ces trois termes ne figure dans L’Esprit des Lois. Le troisième est celui qui correspond le mieux à sa pensée, résumée par un principe fondamental : Il faut que le pouvoir arrête le pouvoir.

De manière paradoxale, cet équilibre recommandé par référence à la Grande-Bretagne ne correspondait pas à la situation que Montesquieu avait pu y observer au cours de son séjour de seize mois. Le roi, un Hanovrien ne parlant pas anglais,   ne comptait pas. Le premier ministre, chef de la majorité aux Communes, concentrait dans ses mains les deux premiers pouvoirs. Quand les Lords n’étaient pas d’accord, on en nommait une fournée, qui les rendait dociles.  Curieusement, ce système a bien fonctionné, car le vrai maître n’était pas un homme – Walpole ou un autre – mais une petite « élite » de propriétaires fonciers et de gros négociants, très conscients de l’intérêt de l’Angleterre qui se confondait plus ou moins avec le leur. C’est ainsi que l’empire britannique a été construit au détriment de la France. Par les temps de Brexit et de coronavirus que nous connaissons aujourd’hui, ce système de confusion des pouvoirs fonctionne moins bien.

II/ Quelles ont été les applications concrètes de la pensée de Montesquieu ?    

Elles ont été nombreuses. Deux d’entre elles se signalent particulièrement, mais elles relèvent d’une lecture critiquable de sa doctrine, consistant à la tirer du côté de la séparation des pouvoirs.

La Constitution américaine remonte à 1787. Les amendements des XIXe et XXe siècles n’ont pas modifié les situations respectives de pouvoirs. Les ministres sont responsables devant le seul président. Celui-ci ne peut dissoudre les Chambres. Il n’a pas l’initiative des lois. Il dispose en revanche, sur les lois votées, d’un droit de veto que les Chambres ne peuvent briser qu’à la majorité des deux tiers. De façon symétrique, les Chambres peuvent le destituer, mais seulement pour crime ou délit majeur, et il faut pour cela une majorité des deux tiers au Sénat. Cette procédure d’empêchement (impeachment) n’a abouti qu’une fois, au cours de l’histoire américaine.

De tout cela résultent des situations de blocage. Depuis une vingtaine de mois, Donald Trump ne peut plus faire grand-chose en régime intérieur, car il a perdu le contrôle de la Chambre des Représentants. D’autres présidents, dans le passé, ont connu la même difficulté. La Constitution leur garantit en revanche d’importants pouvoirs en politique extérieure.

Pour mémoire, la Constitution française de 1791 avait elle aussi organisé la séparation des pouvoirs. Les ministres n’étaient responsables que devant le roi. Louis XVI pouvait frapper les lois de son veto, mais hésitait à le faire, car à chaque fois de vives protestations s’élevaient. Il ne pouvait dissoudre l’Assemblée législative. Pour sortir de cette situation, celle-ci s’est mise à décréter d’accusation les ministres qui ne lui plaisaient pas. Comme on le sait, l’aventure s’est mal terminée.

III/ Quel équilibre des pouvoirs dans la France actuelle ?

Sur le papier, la Constitution organise un équilibre des pouvoirs. En réalité, hormis les affaires judiciaires, un seul homme décide de tout.

Ce déséquilibre est dû à la révérence du corps électoral envers les présidents de la République nouvellement élus : il s’empresse de leur donner une nette majorité à l’Assemblée. Le quinquennat n’est pas en cause. François Mitterrand, élu de justesse pour sept ans en 1981, à une faible majorité, a dissout l’Assemblée, et les électeurs lui en ont aussitôt assuré un large contrôle.

Voici mon sentiment personnel, que je ne suis pas le seul à exprimer :

¤ l’hyperprésidence est malsaine ; cette critique s’adresse, non pas aux titulaires successifs de l’emploi, mais au système qui leur offre un excès de pouvoir ;

¤ il en résulte le déluge de lois plus ou moins bâclées que nous subissons depuis quelques années ; en effet, le même homme a dans les faits l’initiative de la plupart des lois, et la faculté de les faire adopter ; à cela s’ajoute la croyance, assez répandue en France, qu’on peut régler tous les problèmes à coup de textes législatifs ;

¤ le système est même dangereux ; un tribun populiste peut bénéficier d’un engouement et être élu président ; dans la foulée, les électeurs lui accorderont le contrôle de l’Assemblée, et il sera le maître du pays pour cinq ans.

Comment parer à cela ? En instituant un délai incompressible entre l’élection du président et celle des députés ? Il faudrait à cette fin limiter le droit de dissolution, qui constitue l’un des éléments de l’équilibre des pouvoirs. Une solution plus opportune serait de rendre des pouvoirs au Sénat, réduit aujourd’hui à un rôle effacé dans la procédure législative. Mieux encore : rétablir, comme il en est question, une dose de proportionnelle pour l’élection des députés.

La France se rapprocherait ainsi de l’Allemagne, pays de proportionnelle. Ce pays est géré par des gouvernements de coalition. En conséquence, les réformes sont mûrement réfléchies et négociées, parfois durant des années. On est loin de notre précipitation et de notre fouillis. L’Allemagne a certes commis quelques erreurs, durant ces dernières années. Elles n’étaient pas dues aux institutions, mais à des courants d’opinion difficiles à maîtriser.

Veuillez excuser le caractère sommaire de ces réflexions. Il fallait laisser du temps pour la suite du débat.

Intervention d’Alain Juppé

Je commencerai par rappeler quelques traits de Montesquieu. Il était plutôt petit mais séduisant, brillant causeur, très à l’aise dans les salons, nullement austère. Tout m’intéresse, tout m’étonne, s’écrie dans les Lettres persanes son porte-parole Usbek. Keynes le considérait comme l’un des plus grands économistes, à l’égal d’Adam Smith. C’était aussi, dans une certaine mesure, un penseur social, professant que les personnes publiques ont des devoirs envers leurs administrés, notamment de les protéger de la délinquance et de défendre leur santé.

Montesquieu était foncièrement un modéré. Mais non un tiède, bien au contraire. Pour reprendre les termes de Raymond Aron (1965), il était modéré avec excès. Et conscient de sa singularité : Par un malheur attaché à la condition humaine,    a-t-il écrit, les grands hommes modérés sont rares.  

L’une des dominantes de sa pensée aura donc été son horreur du despotisme, et sa réflexion sur les pouvoirs en procède. Lorsque dans la même personne ou dans le même corps de magistrature, la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n’y a point de liberté. 

Le judiciaire se situe à part. Des trois puissances dont nous avons parlé, écrit Montesquieu, celle du juge est en quelque façon nulle. Elle se borne à appliquer les lois à la lettre. Conception inattendue de la part d’un parlementaire chevronné, et qui méconnaît l’importance de la jurisprudence, largement reconnue depuis lors en France comme dans les pays anglo-saxons. Il demeure que le juge fait obstacle à l’éventuel arbitraire du pouvoir exécutif, et c’est pourquoi Montesquieu l’a placé parmi les puissances.

Je considère que l’indépendance de la justice, en France, de nos jours, ne pose plus de réels problèmes. Dans la pratique, les procureurs généraux sont nommés sur avis conforme du Conseil Supérieur de la Magistrature. Un éventuel article de loi sur ce sujet ne ferait que consacrer la coutume.

Revenons aux deux autres pouvoirs. J’étais partisan de la réduction du mandat présidentiel à cinq ans, et je le demeure.  Sept ans, c’est trop long.

Il faut bien mesurer les conséquences d’une réduction du nombre des parlementaires. Récemment, j’ai rencontré un citoyen qui se plaignait que son député ne lui ait accordé audience qu’avec un délai de quinze jours. Si l’on réduisait l’effectif de l’Assemblée, les délais ne pourraient que s’allonger.

Doit-on introduire une dose de proportionnelle dans l’élection des députés ? Il conviendrait d’étudier de près la suggestion de Jean-Louis Bourlanges, inspirée du mode de scrutin en vigueur pour les communes de 1000 habitants et plus. La liste arrivée en tête gagne la moitié des sièges. C’est sa « prime ». En plus, elle reçoit sa part des autres sièges, au prorata des suffrages exprimés (après élimination des listes qui ont recueilli moins de 5 %). Mais la transposition de cette formule aux élections de députés nécessiterait sans doute un retour au cadre  départemental, lequel présente l’inconvénient d’éloigner l’élu de l’électeur.

Ces réflexions intéressantes ne sauraient cacher une réalité : nous vivons une crise de la démocratie. Les dernières élections législatives partielles ont été marquées par 80 % d’abstentions ! Les mouvements d’opinion ont tendance à se manifester en dehors du cadre institutionnel.

Questions des participants, réponses d’Alain Juppé

Que pensez-vous des Gilets jaunes ?

Le mouvement s’étiole, le problème demeure. Il faut s’en occuper. Nous avons notamment deux jeunesses, l’une voyageuse et à l’aise dans la mondialisation, l’autre laissée au bord de la route. Nous devons faire en sorte que cette deuxième jeunesse, ainsi que les autres éléments de la population tentés par le mouvement des Gilets Jaunes, se sentent vraiment représentés par le système.

En région parisienne, tout spécialement, le « mille-feuilles » fait obstacle à la prise de conscience citoyenne. Ailleurs, il avait été question de remplacer les départements par les régions. Mais les régions issues de la récente réforme, notamment la Nouvelle Aquitaine, sont trop étendues pour jouer ce rôle.

Tout ce qui rapprochera l’électeur de l’élu ira dans le bon sens.

Que pensez-vous du Sénat ?         

Il n’est pas inutile. Son rôle consiste notamment à nettoyer ou à clarifier des textes votés trop vite par l’Assemblée. Cela dit, il lui est difficile de faire passer ses idées. À noter que lors du tout récent renouvellement, 66 % des sièges ont été attribués à la proportionnelle.

Je dois également mentionner le Conseil Économique, Social et Environnemental (CESE). Une loi organique en cours d’adoption élargit sa composition, prévoit sa saisine par des pétitions de citoyens et lui permet d’organiser des consultations publiques auprès de citoyens tirés au sort. Affaire à suivre.

Que pensez-vous de la décision, prise par le gouvernement et non par une autorité locale, de fermer les restaurants et les bars de Marseille, pour cause de coronavirus ?

Une décision impopulaire est plus facile à prendre par le gouvernement que par le couple maire-préfet.

Que pensez-vous de l’inflation législative ?

Montesquieu a donné la réponse. Quand il n’est pas nécessaire de faire une loi, il est nécessaire de ne pas en faire.    

Voyage de la Promotion Montesquieu de l’ENA à La Brède et Bordeaux

Par Jean-Paul Frouin
Les 25 et 26 septembre 2020

En 1966, le choix de Montesquieu comme parrain de notre promotion s’était fait de manière très consensuelle. L’impertinence et l’humour des Lettres persanes, la sagesse des Considérations sur les causes de la grandeur des romains et de leur décadence, le talent du juriste et du sociologue de L’esprit des lois, le bon sens et l’à-propos des Pensées, tout dans l’œuvre du grand philosophe nous avait paru plaider pour un patronage que nos parcours divers dans l’administration ou en dehors d’elle, ne nous ont jamais fait regretter. C’est si vrai que devait germer en 2019 l’idée d’un pèlerinage à La Brède et à Bordeaux, là même où naquit, vécut, médita, travailla et écrivit notre illustre parrain. C’est ce voyage de deux journées les 25 et 26 septembre 2020 qui est ici relaté et qui a permis de réunir une douzaine d’entre nous, accompagnés pour certains de leurs conjointes, effectif assez honnête alors qu’il s’agissait de faire se déplacer à partir de différents points de l’hexagone et dans un contexte sanitaire particulièrement contraignant, des retraités sortis de l’école … il y a 54 ans !

LE CHÂTEAU DE LA BREDE

Notre voyage allait commencer par une halte gastronomique et œnologique à Martillac, en plein cœur de la région de Pessac Léognan, au domaine de Smith Haut-Lafitte où nous fumes rejoints par Madame Catherine Volpilhac-Auger, professeur émérite à l’Ecole normale supérieure, présidente de la Société Montesquieu et spécialiste universellement reconnue de la vie et de l’œuvre de l’écrivain. Elle était accompagnée de M. Alain Rieu, ancien conservateur régional des monuments historiques d’Aquitaine, sans aucun doute le meilleur connaisseur du patrimoine bâti de la Brède et des travaux qui y sont menés. Ils se révélèrent bien évidemment, l’un et l’autre, des guides avertis et passionnants. Le déjeuner fut aussi l’occasion d’un débat sur les Considérations….introduit par un exposé de Patrice Cahart et suivi d’une discussion dont on retrouvera le contenu sur notre site Montesquieu.

La Brède est une imposante bâtisse d’allure médiévale, construite sur l’emplacement d’une motte féodale et  qui, comme beaucoup d’autres en Guyenne et en Gascogne, a connu bien des transformations au fil des péripéties d’une région où l’histoire n’a pas été avare de rebondissements.

Mais sa célébrité est bien entendu intimement liée à la personne de Charles-Louis de Secondat qui y naquit le 18 janvier 1689 et devint baron de Montesquieu lorsqu’en 1716 son oncle lui céda par testament son nom, son titre et sa charge de président à mortier. Dans l’intervalle, le futur philosophe vécut sa prime jeunesse à La Brède dans la propriété familiale avant de partir à l’âge de 11 ans faire ses humanités chez les oratoriens au célèbre collège de Juilly près de Paris, où il se révéla très brillant sujet.

De retour à Bordeaux pour ses études de droit, il restera toujours très attaché à sa contrée d’origine et notamment à la propriété de son enfance dont il hérita à la mort de son père en 1713, avant de se marier deux ans plus tard avec une protestante, nonobstant les dispositions résultant de la révocation de l’édit de Nantes quelque 28 ans plus tôt. Mais selon une fiction bien établie, nous assura Madame Volpilhac, cela ne pouvait pas faire problème puisqu’il était convenu qu’il n’y avait plus de prétendus réformés dans le royaume.

S’il résida beaucoup à Paris entre 1716 et 1725 (Les Lettres persanes sont publiées anonymement en 1721) et s’il y fut très lancé dans tous les salons à la mode, il revint à Bordeaux en 1725 pour se défaire de sa charge de président à 36 ans. Il va alors beaucoup voyager à travers l’Europe, en Autriche, en Hongrie, en Italie, en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, tous pays où il rencontrera un grand nombre d’intellectuels et de responsables politiques, autant d’expériences qui nourriront sa grande œuvre à venir, mais aussi autant de contacts qui démontrent abondamment son goût prononcé pour les affaires étrangères et  incontestablement ses regrets de n’être pas entré dans la Carrière.

Jusqu’à sa mort à Paris, le 10 février 1755, Montesquieu fera de très fréquents, très longs et très actifs séjours dans son château, notamment pour y retrouver l’important fonds documentaire qui s’y trouvait réuni et pour y travailler. C’est bien évidemment ce sur quoi notre curiosité était le plus éveillée.

 Et qu’avons-nous retenu de cette visite ?

1.- Montesquieu, un seigneur en son domaine et un véritable entrepreneur.

Aussi longs et fréquents qu’aient été ses séjours, et aussi archaïque qu’ait été son logis,  le philosophe a peu modifié l’architecture de cette austère bâtisse. L’ensemble assez composite donnait (et donne encore) l’image d’une maison forte, entourée de douves, précédée d’un pont-levis devenu pont dormant, aux murailles épaisses dont l’élévation n’enlève rien à son caractère massif, plus puissant et plus grandiose et austère que beau et aimable. En bref, plus près du sévère Combourg de Chateaubriand que de la confortable maison de Voltaire à Ferney. Ajoutons que la propriété de Montesquieu se trouvait dans une zone de marais (une brède), entourée de forêts heureusement agrémentée de vastes vignobles, et nous aurons compris que s’il aimait profondément sa terre, ce n’était pas un lieu de villégiature comme nous l’entendons aujourd’hui.

Mais avant tout, avons-nous appris, Montesquieu s’attacha à y faire prévaloir constamment ses droits, comme à accomplir ses devoirs seigneuriaux. Ses démêlés avec le puissant intendant Claude Boucher ne pouvaient laisser indifférents notre groupe d’anciens fonctionnaires. C’est ainsi qu’il imposa à l’administration royale sa décision d’exercer lui-même la maîtrise d’ouvrage des travaux de voirie dans le ressort de ses domaines, même si au final, les intervenants sur le terrain étaient les mêmes paysans au nom de la « corvée royale ». Mais il était maître chez lui.

De même, et cela est beaucoup plus intéressant, il se trouva en conflit ouvert avec l’intendant à qui il réclamait la possibilité d’augmenter ses surfaces complantées en vigne, au motif que le sol s’y prêtait mieux que la culture des céréales préconisée par l’administration afin d’assurer l’autonomie nourricière de la région. Dans une approche voisine de celle de Turgot quelques années plus tard, Montesquieu défendait l’idée qu’il valait mieux valoriser les meilleures aptitudes locales et faire ensuite librement circuler les produits. Ce point de vue était assez original pour être souligné. Il montre aussi l’intérêt constant que le philosophe portait à l’économie comme on le verra lorsqu’il affirmera, avec le déclin d’une Espagne thésaurisatrice à l’appui de sa démonstration, que la vraie richesse se trouve dans la production et les échanges.

Toujours dans le même esprit, Montesquieu fit édifier des bâtiments agricoles résolument modernes et « hygiénistes » dont l’architecture affirme clairement l’objectif poursuivi et qui ont été préservés jusqu’à nous, au point de faire l’objet de prochains travaux de restauration et de mise en valeur par la Fondation propriétaire du domaine. Si la culture du ver à soie ne semble pas avoir été couronnée de succès, en revanche l’implication de Montesquieu dans les activités viti-vinicoles illustre bien ses racines bordelaises (comme c’était d’ailleurs le cas pour nombre de parlementaires aquitains). Son enfance heureuse avait été fortement marquée par un père qui lui avait appris tous les secrets de la viticulture. Il manifestera toujours un sens concret de l’économie, de l’entreprise et du commerce. Il est piquant de relever, comme l’ont fait nos savants  interlocuteurs, que tout en se livrant aux profondes spéculations que nous connaissons, Charles de Secondat suivait avec un soin extrême l’activité de ses terres viticoles, à savoir les 12 hectares de vignes de La Brède, et celles, plus importantes, venues de sa femme à Rochemorin, près de Martillac. Il prêtait également la plus grande attention à la vente de ses barriques, notamment à Londres, sans hésiter à user de ses importantes relations oute-Manche et en Hollande pour en favoriser l’écoulement.

Nos hôtes nous ont également appris que si à Paris les salons de la marquise de Tencin ou de Madame du Deffand lui permettaient aux côtés de Jean d’Alembert de briller et de mener avec l’accent gascon qu’il n’avait jamais perdu, une conversation à l’intelligence, au charme et à l’humour inégalés, dès son retour à La Brède il avait avec son homme d’affaires, le bordelais Latapie qui fut son ami intime, des échanges où la bonne humeur le disputait à la technicité des sujets abordés.

2.- La Brède, un lieu de méditation et de travail.

Dès notre visite dans le parc du château, outre la beauté du site champêtre et forestier, nous avons admiré les aménagements réalisés par Montesquieu notamment à son retour d’Angleterre. Dans un domaine qui, du moins dans sa dimension d’agrément, n’était pas très grand, le philosophe fit aménager des perspectives «  à l’anglaise », des parterres et des bosquets. Mais surtout il fit compartimenter le terrain en charmilles qui permettaient d’effectuer sur une faible superficie des promenades  faisant oublier l’austère bâtisse. Bien qu’il n’ y ait rien de rousseauiste dans son comportement, il nous a été indiqué que le propriétaire avait aménagé ces lieux à dessein pour favoriser la méditation du promeneur solitaire. Ils ont été magnifiquement restaurés par la Fondation selon des plans retrouvés de la main de Montesquieu.

Cette impression de gravité et de travail est encore plus prégnante à l’intérieur du château. Sans le moindre fétichisme, nous avons néanmoins parcouru avec émotion de sobres salons et surtout la sévère chambre du philosophe récemment restaurée avec grand soin et une discrétion respectueuse, et nous avons noté que tout dans la vie de La Brède était conçu autour de l’organisation du travail de l’écrivain, travail de lecture, d’écriture, de dictée à sa fille Denise et à ses nombreux secrétaires.

En réalité, nous avons comme senti la présence de trois personnages distincts et complémentaires: le puissant parlementaire et académicien se rendant à Bordeaux, le seigneur entiché de productivité agricole dans son domaine de La Brède et le penseur reclus dans sa chambre et dans sa bibliothèque, comme Montaigne dans sa tour,  et attaché à une tâche immense de réflexion et d’écriture.

Cette dernière impression est encore présente dans la grande bibliothèque, bien qu’elle soit vidée de son contenu. Cette belle et vaste salle ornée de fresques médiévales et chevaleresques, était jusque dans les années 1990 tapissée d’armoires contenant une bibliothèque extrêmement variée. Nos hôtes nous ont ainsi montré, documents à l’appui, que Montesquieu, loin de s’enfermer dans les thèmes où la postérité l’a cantonné, était un esprit d’une grande curiosité, digne de l’équipe pluridisciplinaire de la grande encyclopédie à laquelle il apporta d’ailleurs son concours. En fait, tout l’intéressait, de la géométrie à la botanique, des phénomènes physiques et climatiques à la biologie et la médecine. En font d’ailleurs foi les très nombreuses communications qu’il présenta à l’Académie bordelaise.

Il est tout aussi vrai que ce château a perdu un peu de son âme avec le départ de sa bibliothèque. Mais les décisions prises par ses propriétaires successifs nous ont été expliquées. Elles se sont révélées courageuses, bienvenues pour l’inventaire et la conservation des ouvrages, et fructueuses pour la recherche historique et littéraire.

En effet, le château était resté sans discontinuer dans la famille qui y fit faire d’importants travaux de modernisation intérieure par le grand architecte Abadie au XIX ème siècle, jusqu’à sa dévolution à Madame Jacqueline de Chabannes. Celle-ci n’ayant pas de descendance, pas plus que son frère, décida de créer dans les années 1995, une Fondation reconnue d’utilité publique qui serait désormais le dépositaire de ces lieux de mémoire. S’agissant du fonds documentaire, dès 1889, année du bicentenaire de la naissance de Montesquieu, son arrière petit-fils, prénommé Charles également, s’était, dans un geste courageux et riche de promesse, séparé de plusieurs centaines de documents totalement inédits et auxquels les chercheurs et admirateurs du philosophe n’avaient nullement accès. Ce fut une première révolution dans l’approche du travail de l’écrivain. Un siècle plus tard, parallèlement à la création de sa Fondation, Madame de Chabannes fit don à l’Etat de l’immense fonds d’ouvrages que contenait le château, avec l’obligation de les voir abriter dans les meilleures conditions de sécurité et de conservation à la Bibliothèque de Bordeaux.

C’était ainsi que se dessinait la deuxième étape de notre pèlerinage.

LE FONDS MONTESQUIEU A BORDEAUX

La matinée du 26 septembre était consacrée à la Bibliothèque de Bordeaux où nous accueillit avec érudition et courtoisie son Directeur général, M. Nicolas Galaud. Notre camarade Alain Juppé, ancien Premier ministre et maire de Bordeaux, s’était joint à nous pour passer cette matinée studieuse et passionnante, pour partager notre déjeuner dans les beaux locaux de la Place de la Bourse construits par Gabriel et pour participer au débat introduit par Patrice Cahart sur le thème de l’équilibre des pouvoirs. L’exposé de Patrice fut suivi d’une longue intervention  d’Alain Juppé, auteur d’un très intéressant Montesquieu le moderne. Ces deux interventions sont reproduites par ailleurs sur notre site Montesquieu.

La grande bibliothèque de Bordeaux inaugurée en 1991 dans le cadre de la rénovation du quartier de Mériadeck constitue un exemple remarquable d’architecture contemporaine en verre et aurait mérité une visite extérieure détaillée …si le mauvais temps ne s’y était pas montré peu favorable. Si elle ne conserve pas le manuscrit de l’Esprit des Lois qui se trouve à la BN à Paris, en revanche la bibliothèque de Bordeaux dispose d’un fonds considérable d’ouvrages et de manuscrits, provenant essentiellement des initiatives prises par les descendants en 1889 et en 1995, évoquées à l’occasion de la visite de La Brède. Nous avons ainsi bénéficié pendant près de trois heures de la présentation d’une sélection très judicieusement choisie et commentée par deux jeunes chartistes, chargés du fonds ancien, Madame Clotilde Angleys et M. Matthieu Gerbault, notamment autour des deux thèmes que nous avions suggéré, à savoir les Considérations sur les Romains…et la méthode de travail de l’écrivain. 

Qu’en avons-nous retenu? Un auteur extraordinairement prolifique, une métode de travail très élaborée, un monde de l’édition très particulier à la veille de la Révolution.

1.- Un auteur prolifique et à l’appétit intellectuel sans limite.

La bibliothèque de Montesquieu a toujours été considérée comme un joyau de bibliophilie, ne serait-ce que parce qu’elle est une des seules bibliothèques d’écrivain du XVIIIème siècle qui nous soit parvenue, contenant à la fois ce qu’il écrivait et ce qu’il lisait. En effet, notre auteur a beaucoup acheté de livres pour la rédaction de ses oeuvres et pour la préparation de ses nombreux voyages à l’étranger. De plus, comme nous l’avons déjà noté à La Brède, son immense curiosité et sa propension à beaucoup communiquer à l’Académie de Bordeaux, l’a conduit à travailler sur de nombreux thèmes de sciences naturelles, de médecine, de physique, de biologie, de géophysique…

Si l’on connait évidemment les grands titres qui ont fait la gloire du philosophe (Les lettres persanes, L’esprit des lois, Les considérations sur les Romains) on est parfois moins conscient du caractère foisonnant de sa production, ne serait-ce que les 250 pages de Mes pensées dont le bon sens, l’humour et la sagesse rendent la lecture délicieuse ou ses innombrables communications à l’Académie de Bordeaux. D’autres ouvrages sont encore moins connus, comme les Réflexions sur la monarchie universelle en Europe dont nous avons pu feuilleter avec émotion un exemplaire de l’édition princeps conservée par l’auteur, mais qui ne fut jamais diffusée de son vivant, tant l’inquiétaient les réactions que pourrait susciter un ouvrage qui ne fut publié que cent ans après sa mort. Tout au long de cette matinée, nous eumes donc le loisir de toucher physiquement, de compulser ce qui constitue le coeur même de l’oeuvre magistrale.

Son immensité est telle qu’il suffit d’indiquer que la nouvelle édition complète, dirigée par  notre hôte de La Brède, Madame Catherine Volpilhac-Auger, compte …pas moins de 22 volumes. Nos camarades pourront également se reporter au Dictionnaire Montesquieu dirigé par cette même professeur à l’Ecole normale supérieure et qui permet une approche de l’oeuvre et des idées de notre illustre parrain.

2.- Une méthode de travail très élaborée.

Nous avions été frappés à La Brède par l’atmosphère austère et laborieuse des lieux et par l’organisation des locaux qui entre la chambre de l’auteur, celle de sa fille Denise, fidèle collaboratrice, les pièces de travail de ses secrétaires, et l’immense bibliothèque, était à l’évidence consacrée à la réflexion, à la dictée et à l’écriture.

Le Fonds de la bibliothèque de Bordeaux conforte le visiteur dans cette impression d’un travail parfaitement ordonné, et l’on en a mille preuves: le catalogue de la bibliothèque révèle l’énorme stock documentaire dont disposait l’écrivain à portée de la main et l’on a trace de ce que la tâche était répartie avec un jeu de lettres majuscules entre les différents collaborateurs. Notre émotion ne fut pas mince d’avoir également sous les yeux ces volumes reliès dans lesquels Montesquieu regroupait des textes qui l’intéressaient, y compris des coupures de presse, et qui pourraient servir à de futurs travaux, comme le ferait aujourd’hui un étudiant un peu organisé (…mais qui a la chance de disposer d’un ordinateur et de méthodes de classement!) ou un journaliste de quelque talent.

Dans sa remarquable préface à l’édition des Oeuvres de Montesquieu dont nous fîmes réaliser un tirage à part aux éditions du Seuil, lors du choix de notre nom de promotion, le doyen Georges Vedel s’interrogeait avec malice sur la propension de l’auteur à amasser des matériaux et à les réunir parfois de façon mal ordonnée au risque de ne pas construire « un édifice » et d’encourir une note moyenne devant un jury de thèse en faculté de droit où ses professeurs lui reprocheraient une « érudition compilatoire » de « boeuf de labour ». Mais le célèbre doyen se reprend aussitôt pour écrire que « ces défauts de composition, cette prestidigitation intellectuelle, se trouvent abolies, que dis-je? transfigurées, transcendées par le génie. Par le génie de l’écriture, et par le génie de la découverte ».

3.- Montesquieu et l’édition de ses œuvres.

L’approche des œuvres de Montesquieu conservées à Bordeaux nous a fait toucher du doigt les problèmes rencontrés à son époque par les auteurs, du fait notamment de la censure. Les Lettres persanes furent publiées anonymement en 1721 à Amsterdam, même si le nom de l’auteur semble avoir été un secret de Polichinelle. Les Considérations…parurent anonymement à Amsterdam chez Jean Desbordes, en 1734. Nous avons eu entre les mains la première édition de L’esprit des lois paru à Genève chez Barillot à la fin de 1748. Au contraire, à la même époque, Montesquieu achetait à Londres des ouvrages édités localement sans recours à des imprimeries-refuges, comme en fait foi l’exemplaire des œuvres de Swift édité à Londres que nos chartistes nous ont malicieusement présenté.

Outre la frustration intellectuelle que pouvait constituer cette situation, nos bibliothécaires bordelais nous ont montré que les problèmes étaient de ce fait vite compliqués. Une première édition devait tourner autour d’un millier d’exemplaires, mais la correction des nouvelles éditions n’était pas chose facile. Par ailleurs, si l’auteur n’était pas intéressé au tirage, puisqu’il se défaisait en quelque sorte de son œuvre en en vendant le manuscrit, les contre-façons étaient fréquentes lorsque l’ouvrage avait quelque succès. Nos chartistes ont ainsi exhumé pour nous quelques tirages frauduleux, diffusés au détriment des éditeurs …et des écrivains puisque la législation sur les droits d’auteur n’était pas encore en vigueur.

Cette matinée de découverte bibliographique était une heureuse introduction au déjeuner partagé avec nos hôtes et avec Alain Juppé. Il en est rendu compte par ailleurs.

***

Notre visite à La Brède et à Bordeaux a été studieuse et passionnante, grâce à l’hospitalité de la Fondation Jacqueline de Chabannes, grâce à l’érudition de Madame Volpilhac et de M. Rieu, grâce enfin au savoir de M. Galaud et de ses jeunes collaborateurs.

Mais surtout, nos deux déjeuners tout comme les visites organisées au cours de ces journées ont  montré que dans l’esprit lumineux et modéré de Montesquieu, les liens sont restés forts entre des camarades de promotion sans considération de temps ou de carrière. Sans doute notre parrain nous avait-il heureusement inspirés.

Vagabondage de Bordeaux à Saint-Émilion

Par Nicolas Saudray
18 octobre 2020

          En marge du pèlerinage de promotion à Bordeaux et La Brède, raconté sous cette même rubrique par Jean-Paul Frouin, je me suis permis quelques divagations.

         Bordeaux au petit bonheur

         D’autres que moi ont parlé de la métropole girondine bien mieux que je ne saurais le faire. Il y faut d’ailleurs tout un livre [1]. Qu’on me pardonne ces impressions de badaud.

         Je n’avais pas remis les pieds à Bordeaux, honte à moi, depuis une quarantaine d’années, et j’en avais gardé le souvenir d’une ville assez noire. Quel changement !  Vue du pont de Pierre, la façade opulente voulue par l’intendant Tourny allonge au bord du fleuve son harmonie de pierre blonde. Les pointes et les clochers sont toujours là, enfin mis en valeur : Saint-Michel, la porte de Cailhau, le tour Pey-Berland, les flèches de la cathédrale Saint-André… Malheureusement, ici comme ailleurs, quelques hauts immeubles ont réussi à se glisser à l’arrière-plan. Ils ont été acceptés sous prétexte de modernité. Et aujourd’hui, leur consommation d’énergie leur est reprochée.

          Saint-Michel et Saint-André ont en commun d’avoir un clocher principal séparé de la nef. Pourquoi cette pratique ? Je ne trouve pas l’explication. Mais les exemples sont multiples, y compris la tour penchée de Pise. Celle de Saint-Michel, avec ses 114 mètres, est le plus haut clocher de France après celui de Strasbourg. J’entends dire que le quartier est devenu mal famé, qu’on y vend de la drogue. Pour l’heure, aucune trace. Puis j’essaie de monter à la tour Pey-Berland (du nom d’un archevêque) qui flanque la cathédrale. Interdite pour cause de coronavirus ! Je me console en contemplant les flèches qui surmontent l’extrémité nord du transept. Force est de constater qu’elles donnent à l’édifice une vigueur que n’ont pas tout à fait, malgré leur taille bien supérieure, les grands vaisseaux gothiques jamais achevés de la France septentrionale – Amiens, Reims… Cela plaide pour que l’on rebâtisse, comme il en est question, la deuxième flèche de la basilique de Saint-Denis. Et à Notre-Dame de Paris, pourquoi ne pas profiter du très regrettable incendie pour mettre en place les deux flèches que les bâtisseurs médiévaux avaient prévues ? Je m’arrête avant que les protestations ne fusent.

         Passons à un monument plus récent. Durant mes précédents passages, je n’avais accordé qu’une attention distraite à la colonne érigée en mémoire des Girondins, devant l’esplanade des Quinconces. Merveille ! Tout a été restauré et remis en place. Deux quadriges de bronze s’ébrouent dans un nuage de gouttelettes d’eau, de part et d’autre de la colonne ; donc huit chevaux, piaffants, un peu étranges avec leurs sabots en forme de griffes. Des personnages idylliques, la République, la Concorde, la Fraternité, conduisent ces attelages. Seraient-ce les âmes des Girondins martyrs ? Autour d’elles se tordent, on ne sait trop pourquoi, des serpents. D’autres créatures de métal, le Mensonge, l’Ignorance, le Vice, ont été culbutées dans le bassin. Seraient-ce les Montagnards ?  Les noms des maîtres de la fin du XIXe siècle qui ont créé cette féerie nautique sont presque inconnus : Achille Dumilâtre, Félix Charpentier.

         Ce grand théâtre de bronze fait partie d’une série involontaire de trois chefs d’œuvre. À Paris, la fontaine des Quatre Parties du Monde achève en beauté l’avenue de l’Observatoire : quatre statues féminines de Carpeaux, surmontant  quatre chevaux de Frémiet. À Lyon, le quadrige de Bartholdi, qui occupait le centre de la place des Terreaux, a été malencontreusement poussé de côté, mais conserve de la majesté. Ironie de l’histoire, il avait d’abord été proposé à la Ville de Bordeaux, qui l’avait trouvé trop cher et s’était rabattue sur l’actuel  monument girondin. Celui-ci n’est sans doute pas le plus harmonieux du trio, mais certainement le plus puissant, puisqu’il porte deux quadriges.

          Après cette orgie de bronze aquatique, j’erre le soir dans le vieux Bordeaux, rue du Cerf Volant, rue des Bahutiers, cours du Chapeau-Rouge, rue du Palais de l’Ombrière. Et bien sûr, rue Esprit-des-Lois. …La maison de l’épouse de Montesquieu, Jeanne de Lartigue, se cache quelque part, signalée dans les Guides, difficile à identifier. Une comparaison me vient à l’esprit. À Paris, le Marais renferme des monuments sublimes, mais les fausses notes n’y manquent pas. Le vieux Bordeaux est bien plus homogène, en sa robe d’un chaude couleur ocrée.

          Reste à évoquer quelques réalisations contemporaines. Par honnêteté, je ne puis éviter de dire un mot du bâtiment du tribunal judiciaire (ex-tribunal de grande instance). Précisons tout de suite que ce n’est pas très grave, car cet édifice futuriste ne se situe pas en plein centre, et se voit peu de loin.

         Il se dresse en bordure du quartier de Mériadek, ainsi appelé en souvenir de l’archevêque Mériadec de Rohan, et autrefois hanté, d’après les romans de Mauriac, par des femmes de mauvaise vie. Les maison louches ont été rasées, remplacées par des constructions modernes plus ou moins réussies. Seul vestige d’un passé tumultueux : les deux grosses tours rondes du fort du Hâ, autrement dit du Requin, bâti après la guerre de Cent Ans pour tenir en respect cette cité frondeuse, et pour dissuader les Anglais de la reprendre. Plus tard, le fort du Hâ devient une prison, avec, parmi ses dernières pensionnaires, Marie Besnard, l’empoisonneuse de Loudun. Puis il est intégré à l’École nationale de la Magistrature, bâtie par Guillaume Gillet. Jusque-là, tout va bien.

        Or voici que la construction d’un nouveau bâtiment judiciaire est confiée à Richard Rogers (futur baron Rogers of Riverside). Il compte à son actif quelques réalisations intéressantes en Grande-Bretagne, et c’est l’architecte du centre Beaubourg, avec Renzo Piano. Je tiens Beaubourg pour acceptable, à condition de le transporter loin du centre de Paris, où il jure avec Notre-Dame et le Louvre, et de fermer les yeux sur sa consommation d’énergie. Je serai moins indulgent  envers le nouvel édifice bordelais, inauguré en 1998. Il est littéralement collé à l’une des tours du fort du Hâ, ainsi défigurée. Ses grands vitrages sont censés évoquer la transparence de la justice. Mais que voit-on à l’intérieur ? D’énormes structures en forme de bétonneuses.

         Mieux maîtrisée, l’architecture moderniste de la Cité du Vin ne risque pas de nuire au Vieux Bordeaux, car elle se dresse au nord de la ville, dans le quartier de Bacalan (la Morue). Mais j’ai eu tort de la visiter un samedi, jour d’affluence. Je n’ai donc pu bénéficier de l’abondante information interactive. Et l’étroitesse des passages est gênante.

          Plus loin dans Bacalan, en une zone déshéritée, se trouve l’ancienne base sous-marine allemande, puissante forteresse de béton, à peine écornée par les bombardements de 1944. On a eu l’heureuse idée, récemment, de la convertir en en lieu de spectacles, appelés à changer suivant les saisons. Cette fois, l’affluence ne saurait nuire, vu les dimensions du théâtre. Un sous-marin en 3 D s’avance vers les spectateurs, disparaît par enchantement. Puis les scénaristes du groupe Culturespaces projettent sur les murs et les sols des vastes halles des agrandissements de toiles de Paul Klee, d’Egon Schiele et surtout de Gustav Klimt. Il y en a partout, qui se poursuivent, se croisent, cabriolent, reviennent. Assis sur des gradins, des spectateurs ébahis voient déferler sur eux cette tempête multicolore. Des enfants se roulent sur les fleurs des peintres. Klimt aurait sauté de joie, en voyant ses rêves réalisés avec des moyens qu’il n’imaginait pas. Une grande réussite.

          Rêveuse Libourne

         De Bordeaux, la route traverse l’Entre-deux-Mers. Deux mers ? Eh oui, ce sont la Garonne et la Dordogne, presque aussi larges l’une que l’autre, et toutes deux bien jaunes en cette fin de septembre. Sans approcher la qualité des grands crus qui m’attendent, ce terroir produit d’estimables vins blancs secs.

         Étirée sur sa rive dordognote, Libourne, aimable sous-préfecture, rêve qu’elle est un petit Bordeaux. Ses bâtiments étagés et ses clochers donnent quelques minutes d’illusion.

         Libourne attend le mascaret, cette vague impérieuse provoquée par une grande marée. Les champions locaux la chevaucheront. Mais ce matin, le mascaret se fait désirer.

           Saint-Émilion l’extraordinaire

         Passé Libourne, la route s’infiltre dans les fameuses vignes de Pomerol puis grimpe à la butte de Saint-Émilion. Une colline qui, en ce pays plat,  prend une grande importance, et offre des vues de tous côtés. C’était au Moyen-Âge une des principales places-fortes de la Guyenne.

          Je ne suis pas venu pour une dégustation, car mon palais de Normand, enfant du cidre, n’est pas assez éduqué. Je suis venu pour le site et l’architecture.

         Un grand pan de mur gothique m’accueille, dressé dans le vide. C’est le reste de l’église des Dominicains, qui était presque achevée à la veille de la guerre de Cent Ans. Les religieux ont dû se réfugier derrière les remparts. Toutes les constructions qui s’étaient aventurées hors les murs ont été détruites, définitivement. Des vignes les remplacent.

          L’entrée principale du bourg fortifié réserve une autre surprise : le rempart est percé de jolies baies à colonnettes. Le palais Cardinal, me dit-on. Je cherche vainement le nom de cette Éminence. D’après les spécialistes, on se hâtait, à chaque approche d’une guerre, d’occulter les ouvertures au moyen de vantaux de bois.

         Ruinés, les remparts en imposent encore. Ils renferment force vieilles maisons, couvents et chapelles, plus un donjon et quelques pieds de vignes (insignifiants au regard de ceux qui couvrent une vaste étendue de campagne). Tiens, un figuier ! Tiens, des bananiers en pleine terre ! La ville haute, en forme de pince, enserre la ville basse.

       Le plus curieux, dans cette petite cité inscrite au patrimoine mondial, c’est l’église dite monolithe qui en forme le cœur, et qu’on pourrait aussi bien appeler troglodyte. À l’origine, il y avait là, au creux du vallon, des grottes creusées dans le calcaire jaune local, habitées par des hommes du paléolithique supérieur. Émilion, ermite breton, a pris le relais. Puis l’on a foré la nef actuelle. Le tout a été coiffé d’un haut clocher du XVe siècle, en maçonnerie classique, mais prolongeant la falaise vers le haut. Jailli de la roche, visible de tout le pays, c’est le phare d’une culture infiniment raffinée.

 [1] Voir dans cette rubrique mon compte-rendu du Dictionnaire amoureux de Bordeaux, d’Alain Juppé.

Communautarisme, un précédent historique : Napoléon et la communauté juive

Par Jacques DARMON
Septembre 2020

L’actualité a remis au premier plan la question du communautarisme. Un sondage récent a montré que plus de 70% des jeunes musulmans considéraient que les prescriptions de la Charia l’emportaient sur les lois françaises. Le gouvernement a annoncé le vote d’une loi sur le séparatisme. En fait, derrière ces précautions sémantiques, le problème posé est celui de compatibilité de l’islamisme politique et de la République laïque.

Au moment où s’engage un débat difficile et délicat, il n’est pas inutile de se reporter à l’histoire et de se rappeler comment Napoléon a souhaité traiter cette question face à la communauté juive.

Les juifs avaient été « émancipés », le 27 septembre 1791, par un décret de l’Assemblée Nationale constituante (in extremis : le dernier jour !). Ils étaient, depuis cette date, citoyens français détenant tous les droits civils et politiques.  Les armées françaises avaient étendu cette émancipation à tous les territoires conquis. Bonaparte lui-même, pendant la campagne d’Italie, avait libéré les ghettos de Venise, Ancône et Rome, aboli les lois de l’Inquisition, dispensé les juifs du bonnet et de l’étoile jaunes.

 Mais en Alsace, les habitants reprochaient aux juifs non seulement de pratiquer l’usure (reproche traditionnel) mais aussi de se porter acquéreurs de biens et de commerce et donc de leur porter tort commercialement. Napoléon, de son coté, n’était pas exempt de préjugés antisémites[1] mais ce qui le motivait relevait de deux arguments politiques : la croissance démographique de la communauté juive semblait –aux dires des Alsaciens-  menacer l’équilibre des départements alsaciens (ce qui était absurde, la population juive alsacienne n’ayant jamais dépassé 25000 !) mais surtout la « spécificité juive » laissait craindre un manque de solidarité avec les intérêts français (qui couvraient, en 1806, la France, la Belgique, la Hollande et le Piémont).

Napoléon, qui venait d’imposer son autorité à la papauté, décida de lever les doutes : il convoqua, le 30 mai 1806, une assemblée de représentants de cette communauté, en provenance de tous les départements français (de 1806), assemblée dans laquelle les rabbins étaient minoritaires, et leur posa dix questions qu’il formula lui-même (questions qui implicitement étaient des ordres !) : 

  1. Est-il licite aux juifs d’épouser plusieurs femmes ?
  2.  Le divorce est-il permis par la religion juive ?
  3.  Une juive peut-elle se marier avec un chrétien et une chrétienne avec un juif ?
  4.  Aux yeux des juifs, les Français sont-ils leurs frères ou sont-ils des étrangers ?
  5. Dans l’un et dans l’autre cas, quels sont les rapports que leur loi leur prescrit avec les Français qui ne sont pas de leur religion ?
  6. Les juifs nés en France et traités par la loi comme citoyens français regardent-ils la France comme leur patrie ? ont-ils l’obligation de la défendre ? sont-ils obligés d’obéir aux lois et de suivre les dispositions du Code Civil ?
  7. Qui nomme les rabbins ?
  8. Quelle juridiction de police exercent les rabbins parmi les juifs ? Quelle police judiciaire ?
  9. Ces formes d’élection, cette juridiction de police judiciaire sont-elles voulues par leurs lois ou simplement consacrées par l’usage ?
  10. Est-il des professions que la loi leur défende ?
  11. La loi des juifs leur défend-elle de faire l’usure à leurs frères ?
  12. Leur défend-elle ou leur permet-elle de faire l’usure aux étrangers ?

Sans surprise sur ces questions, les réponses confirmaient l’adhésion des juifs français aux règles de la communauté française. Depuis plusieurs siècles déjà, les rabbins appliquaient la règle  Dina de malkhuta dina : la loi du Royaume est la loi.

La question la plus épineuse était la troisième qui avait trait aux mariages mixtes. Elle donna lieu à des discussions animées entre les rabbins et certains laïcs et la résolution adoptée fut assez ambiguë : Nul ne peut s’opposer à de tels mariages civils, ils n’entraineront aucun anathème (Herem), mais le mariage religieux ne peut être célébré.

Napoléon prit aussitôt conscience que rien ne lui garantissait l’application de réponses formulées par des députés qui ne représentaient pas l’opinion juive, puisqu’ils avaient été nommés par les préfets, et qui ne jouissaient d’aucune autorité, aux yeux de la loi juive.

Il voulut aller plus loin et mettre en place une véritable organisation du culte juif.

Il décida de constituer une autorité religieuse incontestée qui aurait le droit de prononcer sur de semblables matières. Il donna à cette assemblée, de 71 membres, dont au moins deux tiers en possession du diplôme rabbinique, le nom de « Grand Sanhédrin », reprenant un terme qui avait disparu depuis près de 2000 ans !

Il exigea que cette assemblée, convoquée en janvier 1807, arrête des réponses suffisamment claires et précises sur les questions qu’il avait posées. Le message fut parfaitement compris et le président du Sanhédrin déclara :

« Nous nous sommes constitués en Grand Sanhédrin, afin de trouver en nous le moyen et la force de rendre des ordonnances religieuses conformes aux principes de nos saintes lois… Les ordonnances apprendront aux nations que nos dogmes se concilient avec les lois civiles sur lesquelles nous vivons, et ne nous séparent pas de la société des hommes.
En conséquence, nous déclarons : que la loi divine contient des dispositions religieuses et des dispositions politiques ; que les dispositions religieuses sont, par leur nature, absolues et indépendantes des circonstances et des temps ; qu’il n’en est pas de même des dispositions politiques (lesquelles) ne sauraient être applicables depuis qu’il (le peuple juif) ne forme plus un corps de nation ».

Les décisions du Sanhédrin du 8 mars 1807, publiées  le 11 avril 1807 au Moniteur Universel (journal officiel), répondaient parfaitement aux désirs de l’empereur et marquaient définitivement l’acceptation par la communauté juive de toutes les lois et les coutumes de la communauté française. Pour marquer l’importance de ce texte, il fut annexé au décret impérial du 17 mars 1808. (cf. voir en annexe le texte complet): 

Article 1er. – Polygamie.

Il est défendu à tous les israélites de tous les Etats où la polygamie est prohibée par les lois civiles, et en particulier à ceux de l’Empire de France et du Royaume d’Italie, d’épouser une seconde femme du vivant de la première, à moins qu’un divorce avec celle-ci, prononcé conformément, aux dispositions du Code Civil et suivi du divorce religieux, ne les ait affranchis des liens du mariage.

Art. 2. – Répudiation.

Nulle répudiation ou divorce ne pourra être fait selon les formes établies par la loi de Moïse, qu’après que le mariage aura été déclaré dissous par les tribunaux compétents (civils). En conséquence, il est défendu à tout rabbin… de prêter son ministère dans aucun acte de répudiation ou de divorce, sans que le jugement civil qui le prononce lui ait été exhibé en bonne forme…

Art. 3. – Mariage.

Il est défendu à tout rabbin ou autre personne de prêter leur ministère à l’acte religieux du mariage, sans qu’il leur ait apparu auparavant de l’acte des conjoints devant l’office civil.
Le Grand Sanhédrin déclare, en outre, que les mariages entre israélites et chrétiens, contractés conformément aux lois du Code Civil, sont obligatoires et valables et que bien qu’ils ne soient pas susceptibles d’être revêtus de formes religieuses, ils n’entraîneront aucun anathème.

Art. 4. – Fraternité.

En vertu de la Loi donnée par Moïse aux enfants d’Israël…, qui nous ordonne d’aimer notre semblable comme nous-mêmes… et de ne faire à autrui que ce que nous voudrions qu’il nous fût fait, il serait contraire à ces maximes sacrées de ne pas regarder nos concitoyens, Français et Italiens, comme nos frères.

Art.5. – Rapports moraux.

Le Grand Sanhédrin prescrit à tous les israélites, comme devoirs essentiellement religieux et inhérents à leur croyance, la pratique habituelle et constante, envers tous les hommes reconnaissant Dieu créateur du ciel et de la terre, quelque religion qu’ils professent, des actes de justice et de charité dont les Saints Livres leur prescrivent l’accomplissement.

Art. 6. – Rapports civils et politiques.

Un israélite né et élevé en France et dans le royaume d’Italie et traité par les lois des deux Etats comme citoyen, est obligé, religieusement, de les regarder comme sa patrie, de les servir, de les défendre, d’obéir aux lois, et de se conformer, dans toutes ses transactions aux dispositions du Code Civil.

En outre… tout israélite appelé au service militaire est dispensé par la loi, pendant la durée du service, de toutes les obligations religieuses qui ne peuvent se concilier avec lui.

Art 7. – Professions utiles.

Le Grand Sanhédrin ordonne à tous les israélites, et en particulier à ceux de France et du royaume d’Italie, qui jouissent maintenant des droits civils et politiques, de rechercher et d’adopter les moyens les plus propres à inspirer à la jeunesse l’amour du travail, et à la diriger vers l’exercice des arts et métiers ainsi que des professions libérales… Invite, en outre, les Israélites… à acquérir des propriétés foncières, comme un moyen de s’attacher davantage à leur patrie; à renoncer à des occupations qui rendent les hommes odieux ou méprisables aux yeux de leurs concitoyens, et à faire tout ce qui dépendra de nous pour acquérir leur estime et leur bienveillance.

  1. – Prêt entre Israélites.

Le Grand Sanhédrin ordonne à tous les israélites… de n’exiger aucun intérêt de leurs coreligionnaires, toutes les fois qu’il s’agira d’aider le père de famille dans le besoin, par un prêt officieux; statue, en outre, que le profit légitime du prêt entre coreligionnaires n’est religieusement permis que dans le cas de spéculations commerciales, qui font courir un risque au prêteur… selon le taux fixé par la loi de l’Etat.

Art. 9. – Prêt entre israélites et non-israélites.

En conséquence, le grand Sanhédrin ordonne de ne faire aucune distinction, à l’avenir, en matière de prêt, entre concitoyens et coreligionnaires;
Déclare que toute usure est indistinctement défendue, non seulement d’Hébreu à Hébreu et d’Hébreu à concitoyen d’une autre religion, mais encore avec les étrangers de toutes les nations, regardant cette pratique comme une iniquité abominable aux yeux du Seigneur.

Mais l’empereur voulait aller plus loin : il souhaitait organiser le culte juif. Un “Règlement Organique du Culte mosaïque“, longuement débattu au Conseil d’Etat, parut le 17 mars 1808 :

Article 1er. – Il sera établi une synagogue et un Consistoire israélite dans chaque département renfermant 2.000 individus professant la religion de Moïse…

Article 2 -Chaque synagogue particulière sera administrée par deux notables et un rabbin, lesquels seront désignés par l’autorité compétente.

Il y aura un grand rabbin par synagogue consistoriale.

Article 3 -Les consistoires seront composés d’un grand rabbin, d’un autre rabbin, autant que faire se pourra, et de trois autres israélites….

Le Consistoire sera présidé par le plus âgé de ses membres, qui prendra le nom d’Ancien du Consistoire.

Il sera désigné par l’autorité compétente, dans chaque circonscription, des notables, au nombre de 25, choisis parmi les plus imposés et les plus recommandables des israélites.

Les notables procéderont à l’élection des membres du Consistoire, qui devront être agréés par l’autorité compétente.

Au moment où se pose en France le débat sur l’organisation du culte musulman, on notera les articles 11 et 20 de ce règlement :

Article 11 – Les fonctions du Consistoire sont :

De veiller à ce que les rabbins ne puissent donner, soit en public, soit en particulier, aucune instruction ou explication de la loi qui ne soit conforme aux réformes de l’Assemblée, converties aux décisions doctrinales par le Grand Sanhédrin….

Article 20 – Aucun rabbin ne pourra être élu : 1. s’il n’est natif ou naturalisé français ou Italien du royaume d’Italie; 2. s’il n’apporte une attestation de capacité… et, à dater de 1820, s’il ne sait la langue française en France, et l’italienne dans le royaume d’Italie.

Le même jour où il signait le règlement organique, le 17 mars 2008 Napoléon prenait un décret très important,  appelé par les juifs « le décret infâme » : Ce texte  prévoit toute une série de cas arbitraires pouvant entraîner l’annulation des créances des juifs (mais pas des dettes !) et ordonne aux commerçants juifs de se faire délivrer par les préfets une patente annuelle et révocable. De plus, les juifs doivent satisfaire en personne à la conscription et n’ont plus la possibilité de payer un remplaçant comme les autres citoyens. Ce décret, valable 10 ans, a été aboli en 1818.

Enfin par un décret du 20 juillet 1808, Napoléon oblige les citoyens juifs de France à avoir un nom de famille (excluant les noms de l’ancien Testament et limitant les prénoms à ceux de la loi du 11 germinal an XI c’est-à-dire à ceux du calendrier chrétien) et à le déclarer à la mairie.

Il reste que l’organisation de la communauté juive par Napoléon favorisa incontestablement l’accession des juifs à toutes les carrières et fit oublier les mesures brutales de l’empereur : en hébreu, en français et même en allemand, de nombreux textes juifs vantent 1″aigle incomparable”. Grâce à lui, le mouvement d’émancipation se propagea à travers d’autres pays : la Hollande, une partie de l’Italie, la Suisse, la Confédération Rhénane (avec Mayence et Francfort), la ville libre de Hambourg. A la chute de Napoléon, presque tous ces pays, (à l’exception de la Hollande), retirèrent aux juifs les avantages que leur avait concédés l’Empereur des Français.

Reprenant les dispositions fondamentales du Règlement organique de Napoléon, le roi Louis-Philippe publia, le 25 mai 1844, une ordonnance qui resta, à quelques modifications près, la Charte du judaïsme français jusqu’au vote de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat en 1905.

Aujourd’hui, le contrôle de l’Etat sur les nominations et les  autorisations préfectorales ont disparu mais le fonctionnement des synagogues et des consistoires restent marqués par les dispositions napoléoniennes.

Quels enseignements tirer de cet épisode historique ? Chacun fera son analyse. Simplement quatre remarques :

-d’abord noter que les engagements de la communauté juive n’ont pas fait taire les critiques : les mouvements antisémites, de l’affaire Dreyfus  au régime de Vichy, ont continué à affirmer, comme Napoléon en 1806, que les juifs constituaient « une nation à l’intérieur de la Nation »  et que « beaucoup d’entre eux se livrent au mal au détriment des (citoyens)»

-en 1806, les juifs étaient moins de 50000 au sein d’une population de plus de 20 millions d’habitants. Les musulmans sont aujourd’hui plus de 5 millions au sein d’une population de 67 millions.

-la loi du 9 décembre 1905 est dite «  loi de séparation  des Eglises et de l’Etat », ce qui limite la capacité de l’Etat à intervenir dans l’organisation des cultes. A noter cependant un article 26 qui interdit les réunions politiques et un article 35 qui punit d’emprisonnement un ministre du culte qui provoquerait « à résister à l’exécution des lois » ou à « soulever une partie des citoyens contre les autres ». Par ailleurs, la loi n’interdit pas de poser des questions, comme le fit Napoléon !

-dernière remarque- la plus importante : il n’y a plus de Napoléon !

Texte de la DECISION du GRAND SANHEDRIN
Convoqué à PARIS en vertu des ORDRES de SA MAJESTE l’EMPEREUR et ROI.
le 8 Mars 1807
(Moniteur Universel du 11 Avril 1807, pages 398 à 400)

PRÉAMBULE.

Réunis aujourd’hui sous sa puissante protection dans sa bonne ville de Paris, au nombre de 71 docteurs de la loi et notables d’Israël, nous nous constituons en Grand Sanhédrin, afin de trouver en nous le moyen et la force de rendre des ordonnances religieuses conformes aux principes de nos saintes lois, qui servent de règle et d’exemple à tous les Israélites. Ces ordonnances apprendront aux nations que nos dogmes se concilient avec les lois civiles sous lesquelles nous vivons, et ne nous séparent pas de la société des hommes.

En conséquence, déclarons que la loi divine, ce pieux héritage de nos ancêtres, contient des dispositions religieuses et des dispositions politiques.
Que les dispositions religieuses sont, par leur nature, absolues et indépendantes des circonstances et des temps.
Qu’il n’en n’est pas de même des dispositions politiques, c’est à dire de celles qui constituent le gouvernement, et qui étaient destinées à régir le peuple d’Israël dans la Palestine, lorsqu’il avait ses rois, ses pontifes et ses magistrats.
Que ces dispositions politiques ne sauraient être applicables depuis qu’il ne forme plus un corps de nation.

Que, en consacrant cette discrimination déjà établie par la tradition, le Grand Sanhédrin déclare un fait incontestable, qu’une assemblée des docteurs de la Loi réunis en grand sanhédrin pouvait seule déterminer les conséquences qui en dérivent.

Que, si les anciens sanhédrins ne l’ont pas fait, c’est que les circonstances politiques ne l’exigeaient point, et que, depuis l’entière dispersion d’Israël, aucun sanhédrin n’avait été réuni avant celui-ci.

Engagés aujourd’hui dans ce pieux dessein, nous invoquons la lumière divine, de laquelle émanent tous les biens, et nous nous reconnaissons obligés de concourir à l’achèvement de la régénération morale d’Israël.

Ainsi, en vertu du droit que nous confèrent nos usages et nos lois sacrées et qui déterminent que dans l’assemblée des docteurs du siècle réside essentiellement la faculté de statuer selon l’urgence des cas, et que requiert l’observance desdites lois, soit écrites, soit traditionnelles, nous procéderons dans l’objet de prescrire religieusement l’obéissance aux lois de l’État en matière civile et politique.

Pénétrés de cette sainte maxime, que la crainte de Dieu est le principe de toute sagesse, nous élevons nos regards vers le ciel, nous étendons nos mains vers son sanctuaire et nous l’implorons pour qu’il daigne nous éclairer de sa lumière, nous diriger dans le sentier de la vertu et de la vérité afin que nous puissions y conduire nos frères pour leur félicité, et celle de leurs descendants.

Partant, nous enjoignons, au nom du Seigneur notre Dieu, à tous nos corrélationnelles de tous sexes, d’observer fidèlement nos décisions, statuts et ordonnances, regardant d’avance tous ceux de France et du royaume d’Italie qui les violeraient ou en négligeraient l’observation, comme pêcheurs, notoirement contre la volonté du Seigneur Dieu d’Israël.

Article Premier
POLYGAMIE.

Le Grand Sanhédrin, légalement assemblé ce jour 9 Février 1807, et en vertu des pouvoirs qui lui sont inhérents, examinant s’il est licite aux Hébreux d’épouser plus d’une femme, et pénétré du principe généralement consacré dans Israël, que la soumission aux lois de l’État, en matière civile et politique, est un devoir religieux.

Reconnaît et déclare que la polygamie permise par la loi de Moïse, n’est qu’une simple faculté, que nos docteurs l’ont subordonnée à la condition d’avoir une fortune suffisante pour subvenir aux besoins de plusieurs épouses;

Que dès les premiers temps de notre dispersion, les Israélites répandus dans l’occident, pénétrés de la nécessité de mettre leurs usages en harmonie avec les lois civiles des États dans lesquels ils s’étaient établis, avaient généralement renoncé à la polygamie, comme à une pratique non conforme aux mœurs des nations;

Que ce fut aussi pour rendre hommage à ce principe de conformité en matière civile, que le synode convoqué à Worms, en l’an 4790 de notre ère, et présidé par le rabbin Guerson, avait prononcé anathème contre tout Israélite de leur pays qui épouserait plus d’une femme;

Que cet usage s’est entièrement perdu en France, en Italie, et dans presque tous les États du continent européen où il est extrêmement rare de trouver un Israélite qui ose enfreindre à cet égard les lois des nations contre la polygamie

En conséquence, le Grand Sanhédrin pesant dans sa sagesse combien il importe l’usage adopté par les Israélites répandus dans l’Europe, et pour confirmer, et tant que besoin, ladite décision du synode de Worms, statue et ordonne comme principe religieux:

Qu’il est défendu à tous les Israélites de tous les États où la polygamie est défendue par les lois civiles, et en particulier à ceux de l’Empire de France et du Royaume d’Italie, d’épouser une seconde femme du vivant de la première, à moins qu’un divorce avec celle-ci, prononcé conformément aux dispositions du Code Civil, et suivi du divorce religieux, ne l’ait affranchi des liens du mariage.

Article Deux
REPUDIATION

Le Grand Sanhédrin, ayant considéré combien il importe aujourd’hui d’établir des rapports d’harmonie entre les usages des Hébreux, relativement au mariage, et le Code Civil de France, et du royaume d’Italie, sur le même sujet, et considérant qu’il est de principe religieux de se soumettre aux lois civiles des États, reconnaît et déclare:

Que la répudiation permise par la loi de Moïse n’est valable que pour autant qu’elle opère la dissolution absolue de tous les liens entre les conjoints, même sous le rapport civil.

Que, d’après les dispositions du Code Civil,, qui régit les Israélites comme Français et Italiens, le divorce n’étant consommé qu’après que les tribunaux l’ont ainsi décidé par un jugement définitif, il suit que la répudiation mosaïque n’aurait pas le plein et entier effet qu’elle doit avoir, puisque l’un des conjoints pourrait se prévaloir contre l’autre du défaut de l’intervention de l’autorité civile dans la dissolution du lien conjugal:

C’est pourquoi, en vertu du pouvoir dont il est revêtu, le Grand Sanhédrin statue et ordonne comme point religieux:

Que dorénavant nulle répudiation ou divorce ne pourra être faite selon les formes établies par la loi de Moïse, qu’après que le mariage ait été déclaré dissous par les tribunaux compétents et selon les formes voulues par le Code civil.

En conséquence, il est expressément défendu à tout rabbin, dans les deux États de France et royaume d’Italie, de prêter son ministère, dans aucun acte de répudiation ou de divorce, sans que le jugement civil qui le prononce lui ait été exhibé en bonne forme, déclarant que tout Rabbin qui se permettrait d’enfreindre le présent statut religieux serait regardé comme indigne d’en exercer à l’avenir les fonctions.

Article Trois
MARIAGE.

Le Grand Sanhédrin, considérant que, dans l’Empire français et le royaume d’Italie, aucun mariage n’est valable qu’autant qu’il est précédé d’un contrat civil devant l’officier public.

En vertu du pouvoir qui lui est dévolu, statue et ordonne:

Qu’il est d’obligation religieuse pour tout Israélite français et du royaume d’Italie, de regarder désormais, dans les deux États, les mariages civilement contractés comme emportant obligation civile.

Défend en conséquence à tout Rabbin, ou autre personne dans les deux États, de prêter son ministère à l’acte religieux du mariage, sans qu’il leur ait apparu auparavant l’acte des conjoints devant l’officier civil, conformément à la loi.

Le Grand Sanhédrin déclare en outre que les mariages entre Israélites et Chrétiens, contractés conformément aux lois du Code Civil, sont obligatoires et valables civilement et, bien qu’ils ne soient pas susceptibles d’être revêtus des formes religieuses, ils n’entraîneront aucun anathème.

Article Quatre
FRATERNITE.

Le Grand Sanhédrin, ayant constaté que l’opinion des nations parmi lesquelles les Israélites ont fixé leur résidence depuis plusieurs générations, les laissent dans le doute sur les sentiments de fraternité et de sociabilité qui les animent à leur égard, de telle sorte que ni en France, ni dans le royaume d’Italie, l’on ne paraisse point fixé sur la question de savoir, si les Israélites de ces deux états regardaient leurs concitoyens chrétiens comme frères, ou seulement comme étrangers.

Afin de dissiper tous les doutes à ce sujet, le Grand Sanhédrin déclare:

Qu’en vertu de la loi donnée par Moïse aux enfants d’Israël, ceux-ci sont obligés de regarder comme leurs frères, les individus des nations qui reconnaissent Dieu créateur du ciel et de la terre, et parmi lesquels ils jouissent des avantages de la société civile, ou seulement d’une bienveillante hospitalité.

Que la sainte écriture nous ordonne d’aimer notre semblable comme nous-mêmes, et que, reconnaissant comme conforme à la volonté de Dieu, qui est la justice même, de ne faire à autrui que ce que nous voudrions qu’il nous fût fait, il serait contraire à ces maximes sacrées, de ne point regarder nos concitoyens, français chrétiens, comme nos frères.

Que, d’après cette doctrine universellement reçue, et par les docteurs qui ont le plus d’autorité dans Israël, et par tout Israélite qui n’ignore point sa religion, il est du devoir de tous d’aider, de protéger, d’aimer leurs concitoyens, et de les traiter, sous tous les rapports civils et moraux, à l’égal de leurs co-religionnaires.

Que, puisque la religion mosaïque ordonne aux Israélites d’accueillir avec tant de charité et d’ égards les étrangers qui allaient résider dans leurs villes, à plus forte raison leur commande-t-elle les mêmes sentiments envers les individus des nations qui les ont accueillis dans leur sein, qui les protègent par leurs lois, les défendent par leurs armes, leur permettent d’adorer l’Eternel selon leur culte, et les admettent, comme en France et dans le royaume d’Italie, à la participation de tous les droits civils et politiques.

D ‘après ces diverses considérations, le Grand Sanhédrin ordonne à tout Israélite de l’Empire français, du royaume d’Italie, et de tous autres lieux, de vivre avec les sujets de chacun des Etats dans lesquels ils habitent, comme avec leurs concitoyens et leurs frères, puisqu’ils reconnaissent Dieu créateur du ciel et de la terre, parce qu ‘ainsi le veut la lettre et l’esprit de notre sainte loi.

Article V
RAPPORTS MORAUX

Le Grand Sanhédrin, voulant déterminer quels sont les rapports que la loi de Moïse prescrit aux Hébreux envers les individus des nations parmi lesquelles ils habitent, et qui, professant une autre religion, reconnaissent Dieu, créateur du ciel et de la terre:

Déclare que tout individu professant la religion de Moïse, qui ne pratique pas la justice et la charité envers tous les hommes adorant l’Eternel indépendamment de leur croyance particulière, pêche notoirement contre sa loi.

Qu’à l’égard de la justice, tout ce que prohibe l’Ecriture Sainte comme lui étant contraire, est absolu, et sans acception de personne.

Que le Décalogue et les livres sacrés qui renferment les commandements de Dieu à cet égard, n’établissent aucune relation particulière, et n’indiquent ni qualité, ni condition, ni religion, auxquels ils s’appliquent exclusivement; en sorte qu’ils sont communs aux rapports des Hébreux avec tous les hommes en général, et que tout israélite qui les enfreint envers qui que ce soit est également criminel et répréhensible aux yeux du Seigneur.

Que cette doctrine est aussi enseignée par les docteurs de la loi, qui ne cessent de prêcher l’amour du Créateur et de sa créature (Traité d’Abot, chap 6, f.6), et qui déclarent formellement que les récompenses de la vie éternelle sont réservées aux hommes vertueux de toutes les nations: qu’on trouve dans les prophètes des preuves multipliées qui établissent qu’Israël n’est pas l’ennemi de ceux qui professent une autre religion que la sienne; qu’à l’égard de la charité, Moïse, comme il a déjà été rapporté, la prescrit au nom de Dieu comme une obligation. ” Aime ton prochain comme toi-même ” car Je suis le Seigneur”.” L’étranger qui habite dans votre sein, comme celui qui est né parmi vous. Vous l’aimerez comme vous-même, car vous avez été étrangers en Égypte ; Je suis l’Eternel votre Dieu (Lévit., chap. 19, v.34). David dit: la miséricorde de Dieu s’étend sur toutes ses œuvres. (Ps 145, v. 9): Qu’exige de vous le Seigneur, dit Michée ? Rien de plus que d’être juste. Exercez la charité (chap. 6, v. 8) Nos docteurs déclarent que l’homme compatissant aux maux de son semblable, est à nos yeux comme s’il du sang d’Abraham ” (Hirubin, chap.7)

Que tout Israélite est obligé envers ceux qui observent les Noachidesquelle que soit d’ailleurs leur religion, de les aimer, comme ses frères, de visiter leurs malades, d’enterrer leurs morts, d’assister leurs pauvres, comme ceux d’Israël, et qu’il n’y a point d’acte de charité dont ils puissent se dispenser envers eux.

D’après ces motifs, puisés dans la lettre et l’esprit de l’Ecriture Sainte;

Le Grand Sanhédrin prescrit à tous les Israélites, comme devoir essentiellement religieux et inhérent à leur croyance, la pratique habituelle et constante, envers tous les hommes reconnaissant Dieu créateur du ciel et de la terre, quelque religion qu’ils professent, des actes de justice et de charité, dont les livres saints leur prescrivent l’accomplissement.

Article VI
RAPPORTS CIVILS ET POLITIQUES

Le Grand Sanhédrin, pénétré de l’utilité qui doit résulter pour les Israélites d’une déclaration authentique qui fixe et détermine leurs obligations comme membres de l’Etat auquel ils appartiennent, et voulant que nul n’ignore quels sont à cet égard les principes que les docteurs de la loi et les notables d’Israël professent et prescrivent à leurs co-religionnaires, dans les pays où ils ne sont point exclus de tous les avantages de la société civile, spécialement en France et dans le royaume d’Italie.

Déclare qu’il est de devoir religieux, pour tout Israélite né et élevé dans un Etat, ou qui en deviennent citoyens par résidence ou autrement, conformément aux lois qui en déterminent les conditions, de regarder ledit état comme sa patrie

Que ces devoirs qui dérivent de la nature des choses, qui sont conformes à la destination des hommes en société, s’accordent par cela même avec la parole de Dieu.

Daniel dit à Darius qu’il n’a été sauvé de la fureur des lions que pour avoir été également fidèle à son Dieu et à son roi. (chap. 6, v. 3)

Jérémie recommande à tous les Hébreux de regarder Babylone comme leur patrie; concourez de tout votre pouvoir, leur dit-il, à son bonheur (Jer, chap. 3). On lit, dans le même livre, le serment que fit prêter Guédalya aux Israélites. ” Ne craignez point, leur dit-il, de servir les Chaldéens.; demeurez dans le pays; soyez fidèles au roi de Babylone, et vous vivrez heureusement ” (ibid. chap. 24, v. 9)

Crains Dieu et ton souverain, a dit Salomon (Prov. chap.24, v.2 1)

Qu’ainsi tous ont prescrit à l’Israélite d’avoir pour son prince et ses lois le respect, l’attachement et la fidélité dont tous ses sujets lui doivent le tribut.;

Que tout l’oblige à ne point isoler son intérêt de l’intérêt public, ni sa destinée, non plus que celle de sa famille, de la destinée de la grande famille de l’état; qu’il doit s’affliger de ses revers, s’applaudir de ses triomphes, et concourir, par toutes ses facultés, au bonheur de ses concitoyens.

En conséquence, le Grand Sanhédrin statue que tout Israélite, né et élevé en France et dans le royaume d’Italie, et traité par les lois des deux Etats comme citoyen, est obligé religieusement de les regarder comme sa patrie, de les servir, de les défendre, d’obéir aux lois, et de se conformer, dans toutes ses transactions, aux dispositions du Code Civil.

Déclare en outre, le Grand Sanhédrin, que tout Israélite, appelé au service militaire, est dispensé par la loi, pendant la durée de ce service, de toutes les observances qui ne peuvent se concilier avec lui.

Article VII
PROFESSIONS UTILES

Le Grand Sanhédrin, voulant éclairer les Israélites, et en particulier ceux de France et du royaume d’Italie, sur la nécessité où ils sont et les avantages qui résulteront pour eux, de s’adonner à l’agriculture, de posséder des propriétés foncières, d’exercer les arts et métiers, de cultiver les sciences qui permettent d’embrasser des professions libérales, et considérant que, si, depuis longtemps, les Israélites des deux Etats se sont vus dans la nécessité de renoncer aux travaux mécaniques, et principalement à la culture des terres, qui avait été, dans l’ancien temps, leur occupation favorite, il ne faut attribuer ce funeste abandon qu’aux vicissitudes de leur état, à l’incertitude où ils avaient été, soit à l’égard de leur sûreté personnelle, soit à l’égard de leurs propriétés, ainsi qu’aux obstacles de tous genres que les règlements et les lois des nations opposent au libre développement de leurs industries et de leur activité.

Que cet abandon n’est aucunement le résultat des principes de leur religion, ni des interprétations qu’en ont pu donner leurs docteurs tant anciens que modernes, mais bien un effet malheureux des habitudes que la privation du libre exercice de leurs facultés industrielles leur avait fait contracter !

Qu’il résulte, au contraire, de la lettre et de l’esprit de (la) législation mosaïque, que les travaux corporels étaient en honneur parmi les enfants d’Israël, et qu’il n’est aucun art mécanique qui leur soit nominativement interdit, puisque la Sainte Ecriture les invite et leur recommande de s’y livrer.

Que cette vérité est démontrée par l’ensemble des lois de Moïse, et de plusieurs textes particuliers; tels entre autres que ceux-ci:

Psaume 127 ” Lorsque tu jouiras du labeur de tes mains, tu seras bien heureux, et tu auras l’abondance “
Prov. Ch 28 et 29: ” celui qui laboure ses terres aura l’abondance, mais celui qui vit dans l’oisiveté est dans la disette “.
Ibidem, ch.26 rt 27 ” Laboure diligemment ton champ, et tu pourras après édifier ton manoir “.
Misna, Traité d’Abot, ch.1 ” Aime le travail et fuis la paresse “

Qu’il suit évidemment de ces textes non seulement qu’il n’est point de métier honnête interdit aux Israélites, mais que la religion attache du mérite à leur exercice et qu’il est agréable aux yeux du Très Haut que chacun s’y livre, et en fasse, autant qu’il dépend de lui; l’objet de ses occupations.:

Que cette doctrine est confirmée par le Talmud qui; regardant l’oisiveté comme la source des vices, déclare positivement que le père qui n’enseigne pas une profession à son enfant, l’élève pour la vie des brigands (T, Kidaschim, chap.1er).

En conséquence, le Grand Sanhédrin, en vertu des pouvoirs dont il est revêtu,

Ordonne à tous les Israélites, et en particulier à ceux de France et du royaume d’Italie, qui jouissent maintenant des droits civils et politiques, de rechercher et d’adopter les moyens les plus propres à inspirer à la jeunesse l’amour du travail, et à la diriger vers l’exercice des arts et métiers, ainsi que des professions libérales, attendu que ce louable exercice est conforme à notre sainte religion, favorable aux bonnes mœurs, essentiellement utile à la patrie, qui ne saurait voir dans des hommes désœuvrés et sans état, que de dangereux citoyens.

Invite en outre le Grand Sanhédrin, les Israélites des deux Etats de France et d’Italie, d’acquérir des propriétés foncières, comme un moyen de s’attacher davantage à leur patrie, de renoncer à des occupations qui rendent les hommes odieux ou méprisables aux yeux de leurs concitoyens, et de faire tout ce qui dépendra de nous pour acquérir leur estime et leur bienveillance.

ARTICLE VIII
PRÊT ENTRE ISRAELITES

Le Grand Sanhédrin, pénétré des inconvénients attachés aux interprétations erronées qui ont été données au verset 19, chapitre 23 du Deutéronome, et autres de l’Ecriture Sainte sur le même sujet, et voulant dissiper les doutes que ces interprétations ont fait naître, et n’ont que trop accréditées sur la pureté de notre morale religieuse relativement au prêt,

Déclare que le mot hébreu nechech, que l’on a traduit par celui d’usure, a été mal interprété;
qu’il n’exprime dans la langue hébraïque qu’un intérêt quelconque, et non un intérêt usuraire:
que nous ne pouvons entendre par l’expression française d’usure qu’un intérêt au-dessus de l’intérêt légal, là où la loi a fixé un taux à ce dernier; de cela seul que la Loi de Moïse n’a pas fixé ce taux, l’on ne peut pas dire que le mot hébreu nechech signifie un intérêt illégitime.;
qu’ainsi, pour que là qu’il y eût lieu de croire que ce mot eût la même acceptation que celui d’usure, il faudrait qu’il en existât un autre qui signifiât intérêt légal: que ce mot n’existant pas, il suit nécessairement que l’expression hébraïque nechech ne peut point signifier usure .

Que le but de la loi divine, en défendant à un Hébreu le prêt à intérêt envers un autre Hébreu était de resserrer entre eux les liens de la fraternité, de leur prescrire une bienveillance réciproque, et de les engager à s’aider les uns les autres avec désintéressement,

Qu’ainsi il ne faut considérer la défense du législateur divin que comme un précepte de bienfaisance et de charité fraternelle,

Que la loi divine et ses interprètes ont permis ou défendu l’intérêt selon les divers usages que l’on fait de l’argent. Est-ce pour soutenir une famille ? L’intérêt est défendu. Est-ce pour entreprendre une spéculation de commerce qui fait courir un risque aux capitaux du prêteur, l’intérêt est permis quand il est légal, ou qu’on peut le regarder comme un juste dédommagement. Prêter au pauvre, dit Moïse; Ici le tribut de la reconnaissance, l’idée d’être agréable aux yeux de l’Eternel, est le seul intérêt; le salaire du service rendu est dans la satisfaction que donne la conscience d’une bonne action. Il n’en n’est plus de même de celui qui emploie des capitaux dans l’exploitation de son commerce: là il est permis au prêteur de s’associer au profit de l’emprunteur.

En conséquence, le Grand Sanhédrin déclare, statue et ordonne, comme devoir religieux, à tous les Israélites, et particulièrement à ceux de France et du royaume d’Italie, de n’exiger aucun intérêt de leurs co-religionnaires, toutes les fois qu’il s’agira d’aider le père de famille dans le besoin par un prêt officieux;

Statue en outre que le profit légitime du prêt entre co-religionnaires n’est religieusement permis, que dans le cas de spéculations commerciales qui font courir un risque au prêteur, ou en cas de lucre cessant, selon le taux fixé par la loi de l’Etat.

ARTICLE IX
PRÊTS ENTRE ISRAELITES ET NON-ISRAELITES.

Le Grand Sanhédrin voulant dissiper l’erreur qui attribue aux Israélites la faculté de faire l’usure avec ceux qui ne sont pas de leur religion, comme leur étant laissé par cette religion même, et confirmée par leurs docteurs talmudistes,

Considérant que cette imputation a été, dans différents temps et dans différents pays, l’une des causes des préventions qui se sont élevées contre eux, et voulant faire cesser dorénavant tout faux jugement à cet égard, en fixant le sens du texte sacré sur cette matière;

Déclare que le texte qui autorise le prêt à intérêt avec l’étranger ne peut et ne doit s’entendre que des nations étrangères, avec lesquelles on faisait du commerce, et qui prêtaient elles-mêmes aux Israélites; cette faculté était basée sur un droit naturel de réciprocité.

Que le mot nochri ne s’applique qu ‘aux individus des nations étrangères, et non à des concitoyens que nous regardons comme nos frères:

Que même à l’égard des nations étrangères, l’Ecriture Sainte, en permettant de prendre d’elles un intérêt, n’entend point parler d’un profit excessif et ruineux pour celui qui le paie, puisqu’elle nous déclare ailleurs que toute iniquité est abominable aux yeux du Seigneur.

En conséquence de ces principes, le Grand Sanhédrin, en vertu des pouvoirs dont il est revêtu, et afin qu’aucun Hébreu ne puisse à l’avenir alléguer l’ignorance de ses devoirs religieux en matière de prêts à intérêt envers ses compatriotes, sans distinction de religion.

Déclare à tout Israélite et particulièrement à ceux de France et du royaume d’Italie, que les dispositions prescrites par la décision précédente sur le prêt officieux ou à intérêt d’Hébreu à Hébreu, ainsi que les principes et les préceptes rappelés par les textes de l’Ecriture Sainte en cette matière, s’étendent tant à nos compatriotes, sans distinction de religion, qu’à nos co-religionnaires.

Ordonne à tous, comme précepte religieux, et en particulier à ceux de France et du royaume d’Italie, de ne faire aucune distinction à l’avenir en matière de prêt, entre concitoyens et co-religionnaires, le tout conformément au statut précédent.

Déclare en outre, que quiconque transgressera la présente ordonnance viole un devoir religieux et pêche notoirement contre la loi de Dieu.

Déclare enfin que toute usure est indistinctement défendue, non seulement d’Hébreu à Hébreu et d’Hébreu à concitoyen d’une autre religion, mais encore avec les étrangers de toutes les nations, regardant cette pratique comme une iniquité abominable aux yeux du Seigneur.

Ordonne également le Grand Sanhédrin, à tous les rabbins, dans leurs prédications, et leurs instructions, de ne rien négliger auprès de leurs co-religionnaires pour accréditer dans leur esprit les maximes contenues dans la présente décision
Nous soussignés certifions véritable la présente, et conforme au registre des procès-verbaux du Grand Sanhédrin.

Paris, le 8 Mars 1807

Le chef du Grand Sanhédrin D. SINTZHEIM
SEGRE, Rabbin, premier assesseur
COLOGNA, Rabbin, second assesseur
Michel BEER, scribe-rédacteur.

[1] “Le gouvernement français ne peut voir avec indifférence une nation avilie, dégradée, capable de toutes les bassesses, posséder exclusivement les deux beaux départements d’Alsace; il faut considérer les juifs comme nation et non comme secte. C’est une nation dans la nation » devant le Conseil d’Etat en 1806.

« Notre but est de concilier la croyance des Juifs avec les devoirs des Français, et de les rendre citoyens utiles, étant résolu de porter remède au mal auquel beaucoup d’entre eux se livrent au détriment de nos sujets » Lettre du 22 juillet 1806 fixant les 12 questions.

En butinant chez Saint-Simon

Par Nicolas Saudray
Septembre 2020

        Les retraites d’été à la campagne permettent des retours aux sources. J’ai relu ou feuilleté avec profit les derniers des huit volumes des Mémoires du duc de de Saint-Simon, dans l’édition de la Pléiade, que j’avais délaissés depuis des années.

          Une prose souvent enchevêtrée, difficile à suivre. La lecture n’est que moyennement aidée par l’abondant appareil de notes dû à l’érudit Boislisle, de la fin du XIXe siècle. En effet, ces notes renvoient les unes aux autres, donnant parfois au lecteur le sentiment qu’il travaille sur un texte de loi ou de décret. Par bonheur, de brefs résumés, en marge, lui permettent de sauter les passages qui ne l’attirent pas. Et je lui recommande de consulter la chronologie générale placée en tête de la série de volumes, avant de se lancer dans chacun d’eux. Elle le guidera de manière efficace.

          De son effort, le lecteur est amplement récompensé par des fulgurances, comme celle-ci : Le duc du Maine crevait de joie. Ou encore celle-là, relative au cardinal Dubois auquel Saint-Simon propose une alliance contre un ennemi commun : Le cardinal, les oreilles dressées et les yeux en-dessous tournés vers moi, suçait toutes mes paroles, et changeait de couleur à mesure.

          Saint-Simon est connu pour ses archaïsmes savoureux. Au lieu de se réjouissait, il écrit s’éjouissait. Il a raison. Galvauder, dans ses écrits, signifie encore tourmenter. L’adjectif accort (à la fois avisé et gentil, selon Littré), que nous réservons à l’expression une accorte servante  (et encore, elle va disparaître), se retrouve aussi bien, sous sa plume, au sujet d’hommes, grands seigneurs compris. Ne devrions-nous pas le remettre en honneur ? Pour lui, les fées (dont Mme de Maintenon) sont toujours méchantes. Pourpenser équivaut à préméditer. Une lourdise est une bévue. Et que signifie le verbe se marmuser ? Marmonner ?

          Pour l’essentiel, les Mémoires se déroulent à la Cour. Un lieu codé, presque autant que le palais de l’empereur de Chine. Monseigneur, c’est le Grand Dauphin, fils du roi. Monsieur, c’est le frère du roi, disparu en 1701 (mais son épouse, la Palatine, s’appelle Madame jusqu’à la fin de ses jours). Monsieur le Prince, c’est l’aîné des Condé. Monsieur le Duc, c’est le duc de Bourbon, autre Condé (et faisant office de régent après Philippe d’Orléans). Monsieur le Grand, c’est le grand écuyer, un fastueux Lorraine-Armagnac. Monsieur le Premier, c’est le premier écuyer, titulaire d’une charge séparée de la précédente  (et bien sûr, Monsieur le Premier, un nommé Beringhen, fait la guerre à Monsieur le Grand)…

          Saint-Simon aura été aussi fidèle en amitié qu’en haine. Parmi les amitiés, la plus significative par ses conséquences, et aussi la plus paradoxale, est celle qui l’unit à Philippe d’Orléans, nommé régent en 1715. À première vue, rien ne rapprochait le mémorialiste, prud’homme et plutôt dévôt, d’un débauché incroyant. Mais ce sont des amis d’enfance. Avant comme pendant sa régence, Saint-Simon est l’un de ses principaux conseillers. Sans cesse, au long des Mémoires, il tente de justifier son action politique, tout en déplorant ses faiblesses de caractère. Et il ne manque pas de souligner l’affection que lui portait son neveu le jeune Louis XV.

          Avouons-le, l’influence du petit duc sur Philippe d’Orléans n’a pas toujours été bonne. Notre mémorialiste a vivement condamné la révocation de l’édit de Nantes  (après coup, car en 1685, il n’avait que dix ans). Mais quand le régent envisage de rappeler les protestants réfugiés en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, Saint-Simon le lui déconseille, craignant de réintroduire un facteur de troubles dans le royaume. À tort, car l’effectif de ces exilés, dont certains d’ailleurs, après trente ans, ne seraient pas revenus, ne suffisait pas pour constituer une menace.

          Autre ami, plus âgé : Fénelon, mais avec des réserves qui étonnent, car Saint-Simon et lui ont œuvré de concert pour essayer de limiter l’absolutisme (tout en caressant une chimère, la remontée de l’aristocratie). Le mémorialiste est frappé par les yeux dont le feu et l’esprit sortaient comme un torrent. Il reconnaît le pouvoir de séduction du prélat, sa charité, ses bonnes mœurs. Il critique son ambition à peine cachée. Ambition légitime, en vérité, et qui aurait porté de bons fruits, si le duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, avait accédé au trône.

          Ce prince bossu et boiteux a été élevé par Fénelon dans l’horreur de la guerre. Et le maître est devenu pour l’élève un père – bien mieux que le vrai père, le médiocre Grand Dauphin, et que le grand-père, l’effrayant Roi-Soleil. Après la disgrâce de Fénelon, Bourgogne et lui correspondent, pendant dix ans.  Passant par Cambrai pour raisons militaires, le prince revoit son ancien précepteur, et ce sont des embrassades. Sous son règne, la France aurait sans doute connu plus de bonheur qu’au temps de Louis XV.

         En ce temps de coronavirus, on me permettra une parenthèse. Le Grand Dauphin est mort de la variole en 1711. Le duc de Bourgogne, sa sémillante épouse et leur fils aîné périssent du même mal en 1712. La rumeur publique, contre laquelle le mémorialiste s’élève, accuse le duc d’Orléans de les avoir fait empoisonner, afin de s’emparer de la couronne. Mauvaise fable, car le futur régent aurait dû éliminer aussi un frère de Bourgogne, le duc de Berry (mort un peu plus tard d’un accident de cheval), ainsi que le futur Louis XV, alors âgé de deux ans. Mais malgré ces morts en série, la vie au château de Versailles a continué comme devant. De nos jours, on viderait le château, chaudière de l’épidémie, et on renverrait tous les courtisans dans leurs foyers.

          Parmi les ennemis de Saint-Simon figurent de nombreux parlementaires. Sans le dire ouvertement, il reproche à la noblesse de robe d’être une concurrente déloyale, et souvent plus riche, de la noblesse d’épée. Il écrit pour l’année 1723 : Un fou succéda à un scélérat dans la place de premier président du parlement de Paris. À ce sujet, il faut savoir que cette place n’était pas une charge vénale ; le roi ou, s’il était mineur, son représentant choisissait librement le premier président parmi les présidents à mortier (présidents de chambre, dirions-nous), eux-mêmes titulaires d’une charge achetée ou héritée.

          L’inimitié du mémorialiste admet néanmoins des exceptions, notamment en faveur du président de Maisons (président à mortier), à qui nous devons le château de Maisons-Laffitte. Encore un paradoxe, car c’était un sceptique en matière de religion.

          Et malgré les frictions, notre duc n’a pas, dans l’ensemble, à se plaindre du parlement de Paris. Louis XIV meurt le 1er septembre 1715. Dès le lendemain, le parlement ouvre son testament et casse les dispositions qui instituaient un conseil de régence peuplé d’amis du duc du Maine son bâtard. Philippe d’Orléans devient ainsi régent de plein exercice, conformément à la tradition.

        Du deuxième maréchal-duc de Villeroy, Saint-Simon trace un portrait pertinent. C’était un incapable qui faisait bonne figure, jusqu’à la fatuité. Le premier maréchal-duc de Villeroy, son père, avait été le « gouverneur » du jeune Louis XIV, chargé de superviser son éducation. D’où un bagage fort léger : le monarque-enfant n’avait même pas appris le latin ! Plus tard,  ayant quand même gardé un bon souvenir de ce gouverneur, le Roi-Soleil nomme par symétrie son fils gouverneur du jeune Louis XV. Or Villeroy II a été militaire, s’est montré courageux, mais n’a fait que perdre des batailles. Dans son nouveau poste, il acquiert la confiance de son royal élève et devient encombrant. Saint-Simon et le cardinal Dubois, qui pourtant ne s’aiment guère, unissent leurs efforts pour qu’il soit renvoyé. Louis XV pleure (il a douze ans). Rien n’y fait.

          Autre exemple d’ennemis de saint-Simon (il y a un large choix) : les Brissac, illustre famille. La demi-sœur du mémorialiste, plus âgée que lui, a épousé le duc de Brissac et s’en est bientôt séparée. Après avoir essayé, en vain de récupérer sa dot, elle meurt à trente-huit ans, sans enfants. Saint-Simon reprend l’action en restitution contre un Brissac obscur, ruiné, d’une vie étrange, et finit par la gagner, après vingt-et-un ans de procès.

          En marge de ce combat, notre auteur reproche aux Brissac de rechercher les mariages d’argent. Les écus s’envolent, la crasse demeure, ironise-t-il. Qu’en est-il de Saint-Simon lui-même ? Il a épousé une excellente personne, fille du maréchal de Lorges. Mais le grand-père de l’épousée n’est autre qu’un financier roturier, Frémont. D’où une dot substantielle dont les Saint-Simon avaient bien besoin pour arranger leurs affaires.

          Et Law, le financier écossais ? Ami ou ennemi ? Il voit  régulièrement Saint-Simon, conseiller du régent, et l’entretient de ses projets. Bien inspiré, le petit duc refuse de souscrire de ses actions, et même d’en accepter en cadeau. Le plus clairvoyant dans cette affaire aura toutefois été le parlement de Paris qui, notre mémorialiste le reconnaît, s’est constamment opposé à Law, sans succès. Le duc formule ici une remarque d’autant mieux venue qu’il s’entend peu aux choses de la finance et qu’il s’est toute sa vie débattu dans ses dettes, héritées en grande partie de son père : en elle-même, la banque de Law, dite Banque Royale, avait des chances de réussir (et d’autres banques d’émission, à l’époque, ont prospéré en Europe du Nord) ; l’erreur consistait à la coupler à la Compagnie du Mississipi (et donc à placer à long terme un argent que les déposants de la banque pouvaient exiger à tout moment).

          Ajoutons qu’il ne fallait pas nommer Law contrôleur général des finances, donc ministre. Étant en même temps l’animateur de la Banque Royale, comment se serait-il surveillé lui-même ?

          Cela dit, Saint-Simon l’absout de l’accusation de friponnerie. À ses yeux, ce n’était qu’un homme à système. En d’autres temps, le financier aurait été pendu. Bonne pâte, le régent l’a laissé filer hors de France. Et le mémorialiste, au fond, approuve.

          Le plus noir de ses portraits est celui du cardinal Dubois. Il lui refuse toute qualité, et ne lui voit que des défauts : cupidité, débauche, perfidie. Sorti de rien, Dubois doit sa fortune politique au fait d’avoir été le précepteur de Philippe d’Orléans, qui lui a conservé son estime (de même que Fénelon avait conservé celle du duc de Bourgogne, et Villeroy Ier, celle de Louis XIV). Ministre des Affaires Étrangères, Dubois se fait en plus bombarder archevêque de Cambrai (et donc arrière-successeur de Fénelon), alors qu’il n’est encore qu’une simple tonsuré. Vite, une messe basse lui permet, d’un seul coup,  de devenir sous-diacre, diacre, et d’être ordonné prêtre. Puis son sacre d’archevêque, au Val-de-Grâce, donne lieu à une fête à tout rompre, boudée par Saint-Simon. Bientôt, le voilà l’aventurier cardinal et premier ministre.

          Il a persuadé le régent de mener une politique pro-anglaise. Vaine tentative, car à terme les ambitions des deux pays, aux Indes, en Amérique du Nord, ne peuvent que se heurter. Cette nouvelle orientation conduit même un moment la France à guerroyer contre l’Espagne, dont le souverain est un Français, petit-fils de Louis XIV. Tout cela au grand dam de Saint-Simon, farouche partisan de l’amitié ibérique, et qui a été promu grand d’Espagne.

          Dans sa colère, le mémorialiste va jusqu’à accuser Dubois d’avoir reçu une grosse pension du roi d’Angleterre. Sans doute un ragot qui courait à l’époque. Les historiens n’ont trouvé aucune preuve. Cette affaire appelle une prudence générale envers ce que raconte Saint-Simon, sauf quand il a été témoin oculaire. En tout cas, le frère et héritier de Dubois qui, lui, était un homme intègre, a distribué cette fortune douteuse aux pauvres de crainte qu’elle ne lui porte malheur.

          Si je donner une conclusion à ce simple butinage, il me confirme que Louis XIV n’était pas tout à fait un monarque absolu, en raison des lois fondamentales du royaume, non écrites, qui l’encadraient. Le Soleil n’a pu, notamment, se faire obéir du cardinal de Noailles, archevêque de Paris, qui, n’étant pas janséniste, mais ayant des amis de cette tendance, refusait de persécuter l’ensemble de leur groupe religieux. Saint-Simon, admirateur du cardinal, avait adopté la même position : non janséniste, mais entouré d’amis jansénisants, méfiant envers le pape et hostile aux jésuites.

          Mieux encore : Louis n’a pu empêcher le duc d’Orléans, qu’il n’aimait pas, d’exercer la régence, en sa qualité de plus proche héritier du trône après l’enfant de cinq ans. Et, comme on l’a vu, les barrières dont il avait voulu enserrer ce régent ont dès le début volé en éclats.

          Seconde « conclusion » : depuis la mort de Colbert, le royaume était mal géré (sans même prendre les guerres en compte). Dans ce nid d’intrigues qu’était devenue la Cour monstrueusement grossie, Louis XIV passait son temps à arbitrer des querelles de préséance, à accorder ou à refuser des faveurs. Cette mauvaise gestion s’est poursuivie du temps de la Régence, sous une autre forme, avec surtout l’affaire Law. N’invoquons pas l’exemple de l’Angleterre, qui a connu un destin à part. Mais le mal français de l’époque peut être comparé à la meilleure organisation de deux puissances montantes continentales, l’Autriche et la Prusse. Une disparité grosse de conséquences.

          De tout cela, Saint-Simon et Fénelon, malgré leurs préjugés, étaient dans une large mesure conscients.

Les livres :
Outre la série des Mémoires, on pourra consulter, parmi d’autres, deux volumes de Georges Poisson :
Monsieur de Saint-Simon, Nouveau Monde Éditions, 2019.
Fénelon l’Insurgé, Éditions de l’Harmattan, 2020.          

Le « Cantique des Cantiques », de Daniel-Lesur

Écouté par Nicolas Saudray
3 juillet 2020

                                    

         Le « Cantique des cantiques » (1953) passe pour l’œuvre maîtresse de Daniel-Lesur (1908-2002). C’est aussi, sans doute, le sommet du répertoire a cappella (c’est-à-dire sans accompagnement instrumental) du XXe siècle français.

        J’ai eu le privilège de rencontrer l’auteur deux fois. Un homme de petite taille, discret, voire secret. Mais quand il parlait à la radio (il a été le principal messager de la musique à l’ORTF), c’était toujours clair et pertinent. Il nous a transmis un héritage abondant et divers, notamment trois opéras. Aujourd’hui, en France,  sa notoriété n’est pas tout à fait ce qu’elle devrait être, car Daniel-Lesur a refusé la dictature sérielle – cette catastrophe – et une puissante coterie le lui reproche encore aujourd’hui. Il a recherché l’harmonie : crime épouvantable !  En revanche, au-delà de nos frontières, on le joue, on l’enregistre, on voit en lui un représentant typique du génie de notre pays.

         Le Cantique des cantiques occupe dans la Bible une place bien à part. Malgré la référence à Salomon, il ne remonte sans doute qu’au IVe siècle avant notre ère. Il est rédigé, non pas en hébreu, mais en araméen. Aucun autre livre saint ne l’annonce – pas même les Psaumes, pleins d’angoisse et de menaces auxquelles le Cantique échappe presque entièrement. Les seules sources possibles identifiées sont des poèmes amoureux égyptiens, profanes, nettement plus anciens. Deux détails confirment cette origine : Je suis noire, mais je suis belle (I, 5), verset qui pourrait dépeindre une femme de Nubie [1] ; et la cavale parmi les chars de Pharaon (I, 9). Une réécriture a bien sûr eu lieu en Palestine, avec des images plus septentrionales : les montagnes, les cèdres du Liban…

          Conclusion : un écrit profane ? Certains rabbins le soutenaient. Surmontant leur opposition, et séduit par la beauté du texte, Yohanan ben Zakkaï, le maître à penser du Ier siècle de notre ère, témoin de la prise de Jérusalem par les Romains, a décidé de l’inclure dans la Bible. Selon lui, le Cantique symbolisait les relations de Yahveh avec son peuple d’Israël. Plus tard, dans la même voie, des auteurs chrétiens y ont vu l’union de Dieu et de l’Église. Mais nombreux ont été les sceptiques, et pas seulement Renan. Le chanoine Osty, talentueux traducteur auquel je fais confiance, n’a pas hésité à affirmer que la Cantique célèbre seulement l’amour humain. Cette position ne lui a valu, autant que je sache, aucune réprimande des autorités ecclésiastiques.

         Pour moi, aucun doute : il s’agit d’un poème profane, le plus fameux de la littérature mondiale. Je ne vois pas comment concilier son supposé caractère sacré avec ce refrain repris par le compositeur : Filles de Jérusalem / N’éveillez pas la bien-aimée / Avant l’heure de son bon plaisir.

         Daniel-Lesur s’est gardé de trancher entre les deux thèses. Il a même ajouté au poème des Alleluia, des Shéma [2], des paroles latines telles que Dona nobis pacem, qui renforcent le supposé côté religieux.

         Son texte a été mis au point avec minutie. Le compositeur a consulté plusieurs traductions, retenant tantôt l’une, tantôt une autre, en fonction de l’effet vocal. Il a laissé de côté des passages trop éloignés de notre sensibilité, par exemple : Ranimez-moi avec des pommes / Car je suis malade d’amour. Mais il a conservé Tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues, ou encore Je monterai au palmier, j’en saisirai les régimes. En fin de compte, nous avons sept chants assez brefs, homogènes, qui concentrent l’essentiel du livre biblique. L’œuvre musicale dure une vingtaine de minutes.

         Comme on le sait, la musique a cappella a atteint des sommets à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance. Puis elle est passée au second plan, sans jamais disparaître, grâce à notamment à la tradition chorale anglaise. Schubert, Mendelssohn, Brahms l’ont ranimée. En France, son retour se manifeste surtout à partir de Debussy (Trois chansons de Charles d’Orléans, ou bien Des pas sur la neige). Daniel-Lesur se situe dans ce sillage, et il fait, je crois pouvoir le dire, encore mieux.

          Au fil du temps, et comme on pouvait s’y attendre, le Cantique a tenté maints compositeurs, de Roland de Lassus à Britten en passant par Chabrier et l’Italien Wolf-Ferrari. Rien de vraiment marquant, avant cette œuvre que je commente aujourd’hui.  

          Elle n’est pas tonale. Des modes grecs et médiévaux s’y mêlent sans effort.  Daniel-Lesur ne révolutionne pas mais il innove.   

          Le lecteur du poème biblique y distingue les paroles de la Bien-Aimée, celles du Bien-Aimé, celles du chœur. Une solution, pour le compositeur, consistait donc à mettre en scène deux solistes face à un ensemble, comme dans les cantates ou les Passions de Jean-Sébastien Bach et de ses contemporains. Mais Daniel-Lesur n’a voulu ni théâtre ni parcours individuel. Aucun soliste. Lors de sa création par Marcel Couraud en 1953, l’œuvre était une polyphonie à quatre groupes de trois voix, soit trois sopranos, trois altos (femmes), trois ténors, trois basses. Pour les concerts ultérieurs, l’auteur, très libéral en matière d’interprétation, a accepté par avance que l’effectif de chaque groupe soit augmenté de manière symétrique, et même qu’un chœur important vienne en renfort. Imprudence ? La suite de mon propos le dira.

          Les voix se répartissent le texte d’une manière fluide et imprévisible. Quand le Bien-Aimé s’exprime, des femmes chantent avec lui ! La Cantique est donc fusionnel. Il baigne dans une ambiance de douceur et de tendresse, avec quelques tutti exprimant non pas la violence mais l’amour à son paroxysme. Une œuvre de bonheur, pour une époque qui rejette le bonheur.

xxx

         Il existe du Cantique une quinzaine d’enregistrements. Je regrette de n’avoir pu me procurer celui de Marcus Creed avec le RIAS Kammerchor de Berlin, dont on m’avait dit du bien. Voici mon avis sur quatre autres disques disponibles en principe sur la Toile, et dont chacun dure environ une heure, par suite d’une association à d’autres œuvres.

         Sequenza 9.3 dirigée par Catherine Simonpietri, Messiaen-Jolivet-Daniel Lesur, 2006

         Comme son nom l’indique, cet ensemble est domicilié en Seine-Saint Denis. Il s’exprime avec clarté et sensibilité. Les chanteurs étant français, on comprend une partie des paroles. À l’oreille, malgré l’équilibre théorique du masculin et du féminin, ce dernier l’emporte, sans doute par l’effet de la partition. Cette prévalence est commune aux quatre disques commentés.

          Une leçon d’élégance française, à laquelle ne manque, par moments, qu’un peu de flamme.

        Daniel-Lesur retrouve, sur ce disque, deux des confrères avec qui il avait fondé en 1936 le groupe Jeune France : Olivier Messiaen et André Jolivet. Du premier, Rechants est une œuvre fantaisiste, provocante, prenante. L’Épithalame de Jolivet restaure un climat proche de celui du Cantique.

 

        BBC Symphony Chorus,  dirigé par Stephen Jackson, Daniel-Lesur, 1994.

        Sauf cinq minutes d’orgue de Messiaen, ce disque se consacre tout entier à Daniel-Lesur.  

        L’exécution du Cantique est à mon avis trop contrastée. Après un début lumineux, la masse du chœur de la BBC surgit, et l’œuvre explose.

        La Messe de Jubilé, pour orgue et chœur, m’a semblé un peu banale au début. Au Kyrie, la musique prend son élan. La douceur du Sanctus et de l’Agnus Dei  vous subjugue.

         Kammerchor Stuttgart, dirigé par Frieder Bernius, Hohes Lied, 2009        

           Le célèbre chœur de chambre de Stuttgart a donné le Cantique dans un temple protestant de Reutlingen, ville wurtembergeoise où j’avais quelque temps plus tôt accompli mon service militaire !

          La musicalité est parfaite. J’aurais aimé, au début, un peu plus de ferveur. Puis le chœur trouve sa juste mesure, et l’auditeur est conquis.

         Le disque me paraît toutefois un peu trop éclectique. Daniel-Lesur se trouve associé, non seulement à Debussy et Ravel, qui figurent dans son arbre généalogique, mais aussi à un compositeur méritant du XVIIIe, Christian Fasch, et à Schumann, dont les œuvres chorales ressemblent peu aux siennes.

          Ensemble Laudibus (Grande-Bretagne), dirigé par Mike Brewer, Song of songs, 2007

          La pochette du disque affiche la couleur : un couple nu, enlacé. Le profane a triomphé du sacré.

            Le concert débute par diverses polyphonies, les unes des XVe et XVIe siècles, d’autres de l’Angleterre du XXe siècle, toutes inspirées de près ou de loin par le poème biblique de l’amour. Et toutes de bonne venue, bien qu’un peu criardes, parfois.

          Pour le Cantique, l’effectif des chanteurs a été accru de façon dissymétrique. Alors  que les trois versions précédentes avaient conservé les douze voix, on a ici 10 sopranos, 7 altos, 8 ténors, 6 basses, ce qui accentue la domination féminine voulue, je pense, par le compositeur. Total 31.

          J’avais donc quelques craintes. Elles n’étaient pas fondées. L’œuvre a fort bien supporté cette torsion, et l’ampleur lui a profité. Après un début un peu mystérieux, la musique se déploie, magnifique, sans abus. J’y ai pris un plaisir parfait, sauf peut-être lors de la jubilation finale, quand le son tremble légèrement (par la faute, sans doute, de la prise de son). Force m’est donc de reconnaître que cette version est la meilleure des quatre.

xxx

          Voilà en tout cas de la très belle et très grande musique.

[1] En latin, Nigra sum, sed formosa. Devise de toutes les Vierges noires d’Europe. Version d’aujourd’hui : Black is beautiful.
[2] Écoute (Israël).

En lisant Stefan Zweig

Par Jacques Darmon
Juin 2020

Des amis m’ont fait découvrir des textes peu connus de Stefan Zweig[1], écrits pendant la première guerre mondiale. Il s’agit d’œuvres mineures : articles parus dans les journaux suisses (Zweig était correspondant de guerre à Berne), des lettres à des personnes privées, des textes signés de l’auteur mais non publiés…

Ces documents reflètent l’opinion du « caporal Zweig ». À mon sens, et c’est leur intérêt majeur, ils donnent une explication plus plausible de ce geste tragique par lequel Zweig et sa femme ont mis fin à leurs jours, en février 1942.

On a souvent affirmé que Stefan Zweig était déprimé, désespéré à la fois par la victoire hitlérienne et l’effondrement de la société viennoise. Je crois, après avoir lu ces textes, que ces explications ne suffisent pas.

Stefan Zweig connaissait suffisamment l’histoire de l’Europe pour savoir que jamais aucun pays n’avait résisté longtemps à la coalition de tous les autres États. Après l’entrée en guerre des États-Unis et l’échec (allemand) de la « bataille d’Angleterre », la défaite hitlérienne était inéluctable. Zweig ne pouvait pas l’ignorer.

Quant à l’agonie de la société viennoise (la première d’Europe pour Zweig), il avait décrit, dès 1938,  la disparition du « monde d’hier ».

En 1918, déjà, Stefan Zweig avait observé un effondrement de l’environnement politique, militaire et social de l’Autriche. Paul Valéry, au même moment, nous disait que  les civilisations sont mortelles.

Mais justement, ces textes inédits datant de la première guerre mondiale montent clairement que Stefan Zweig restait optimiste : il avait confiance dans la force et la permanence de la culture allemande. Militairement vaincue, socialement en lambeaux, l’Allemagne (pour Zweig, le peuple de langue allemande, donc y compris l’Autriche) continuait de rayonner par le dynamisme de ses universités, de ses philosophes, de ses poètes. La culture allemande était vivante, l’essentiel était préservé. En 1918, cette constatation effaçait les horreurs de la guerre et donnait foi en l’avenir.

C’est exactement ce qui manquait à Zweig en 1942 : le régime hitlérien fêtait la victoire militaire (peut-être provisoire)  du fascisme ; mais  c’était surtout une défaite de la pensée, la constatation terrible que la culture allemande n’avait pas résisté au cauchemar nazi. Le « peuple de Goethe, Schiller, Kleist, Hölderlin et Kant », celui de Mozart et de Beethoven, s’était jeté dans les bras de ces bourreaux, avait participé activement aux massacres de populations entières[2].

« Mortes, les voix de la famille et des amis, morte, la voix des poètes et des écrivains, plus aucun signe de personne, le silence… Ce silence, cet effroyable, impénétrable, interminable silence est plus insupportable que n’importe quel bruit. Il contient plus d’horreur que le tonnerre, que le hurlement des sirènes, que le fracas des explosions… »

Ce silence d’un peuple devenu muet avait ruiné toutes ses convictions sur la force de la culture et l’avait conduit, le 22 février 1942 à Petrópolis, constatant l’échec de tout ce en quoi il croyait depuis ses premiers travaux, à vouloir quitter ce monde désespérant.

Arrivé à ce point de la lecture, j’ai posé mon livre et j’ai pensé à la France.

La France aujourd’hui, comme l’Autriche en 1918, a perdu son rang : dominée économiquement par l’Allemagne, ignorée diplomatiquement par la plupart des pays du monde  (même les plus petits[3] !), noyée politiquement dans l’Europe, la France n’est même plus « une puissance moyenne », comme l’affirmait Giscard d’Estaing !

Mais, dans ce désastre géo-politique, nous imaginions que survivait « une certaine idée de la France ». À défaut de la puissance économique ou politique, nous disposions d’une magistrature intellectuelle. Notre culture, notre histoire, nos valeurs, nos créateurs, nous assuraient une place particulière dans le monde : parce que la France se voulait universelle, elle était présente dans le cœur de tous les hommes. La culture française suffisait à sauver la France.

Il nous faut, comme Stefan Zweig en 1942, constater qu’il n’en est rien.

La France a elle-même renoncé à son histoire et sa culture n’est plus un objet d’admiration.

Les foules qui se pressaient derrière le catafalque de Victor Hugo pleurent aujourd’hui le décès de Johnny Halliday ; le Paris de Mme Hidalgo efface la Ville-lumière du baron Haussmann ; le Dr Raoult a remplacé Louis Pasteur dans le cœur des Français ; les personnages les plus aimés de nos concitoyens sont des acteurs de cinéma, des sportifs ou des présentateurs de télévision ; l’écriture inclusive défie Arthur Rimbaud.

Nous perdons notre propre estime. La crise du coronavirus a mis à terre le « meilleur système de santé du monde ». Les classements PISA mettent en évidence la faiblesse de notre système d’éducation. Notre démocratie fonctionne mal et la société française n’est qu’un « archipel »  de groupes humains indifférents (ou même hostiles) les uns aux autres.

Ce que nos amis américains appellent la « French Theory » n’est plus l’œuvre des Lumières ou l’universalisme de la Révolution, mais les élucubrations de nos philosophes « déconstructeurs » (Foucault, Derrida, Deleuze).

Nous assistons aujourd’hui même à une accélération étonnante de cette déconstruction de la France. Longtemps confiné dans les débats de quelques intellectuels, ce processus est maintenant dans la rue.

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », disait notre Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen en 1789. La France révolutionnaire se voulait universaliste : tous les hommes ont les mêmes droits, sans distinction, de race, de religion ou de sexe.

La lutte contre le racisme est donc au cœur de la culture française, mais aujourd’hui cet antiracisme devient à son tour raciste. Une militante, bien intentionnée, demande de « compter les Noirs » [4]. Des réunions sont interdites aux Blancs.

Le regard que les citoyens portent sur leur histoire est nécessairement divers. La Révolution, les luttes ouvrières, l’occupation et la Résistance, … font l’objet d’analyses divergentes depuis longtemps Mais plus récemment, une nouvelle étape a été franchie : certains exigent de réécrire l’histoire et d’imposer une nouvelle lecture devenue seule valable : décapiter Colbert qui a édicté le Code noir, condamner Napoléon[5] qui a restauré l’esclavage aux Antilles, réécrire la période coloniale[6]

A l’image de la période stalinienne pendant laquelle le pouvoir effaçait des images officielles les personnages historiques qui avaient cessé de plaire, une relecture de l’histoire de France est recommandée, voire exigée.

Particulièrement significative est l’attitude des nouveaux migrants à l’égard de cette France déconstruite.

La France a été formée en grande partie par des peuples venus de l’extérieur : des Grecs, des Romains, des Francs, des Burgondes, des Ostrogoths, des Alains … Peu à peu, depuis Bouvines, s’est constituée une nation française, avec une langue, une culture, des modes de vie assez homogènes sur tout le territoire.

Cette France unifiée est restée une terre d’immigration : des Polonais, des Espagnols, des Italiens… Ces premiers immigrés venaient en France pour trouver du travail, bien entendu, mais s’ils avaient choisi la France parmi bien d’autres destinations possibles, c’était parce que ce nom leur disait quelque chose de plus [7]. D’ailleurs, à peine arrivés, sans renoncer à leur propre histoire, ils acceptaient de se fondre dans la société française[8].

Les nouveaux immigrés, dans leur majorité, agissent différemment. Ils viennent en France non pas par admiration de Molière ou de Victor Hugo, mais par attrait du RSA, du RMI, de l’AME de l’AMD … Tous ces acronymes qui symbolisent le système français d’aides sociales, le plus généreux du monde : de fait, nous achetons ces immigrés ! À juste titre,  ils nous le reprochent.

En conséquence, présents en France non par choix mais par nécessité, ils refusent de se fondre dans une communauté nationale qu’ils ne reconnaissent pas et qui a perdu tout pouvoir d’attraction. Ainsi se développe ce qu’on appelle communautarisme et qui est en fait un rejet de la France d’aujourd’hui, soit parce que ces immigrés ou descendants d’immigrés n’acceptent pas des mœurs contraires à leur propre tradition, soit parce que, se sentant rejetés par une majorité hostile, ils estiment que leur communauté les protège mieux que les institutions publiques.

Le fait que de nouveaux immigrés recherchent l’appui de leurs semblables est ordinaire. Mais ce communautarisme débouche aujourd’hui sur un véritable séparatisme : vivre autrement, loin des autres.

Que reste-t-il de la France républicaine, une et indivisible ?

Jacques DARMON

Juin 2020

[1] Pas de défaite pour un esprit libre- Albin Michel

[2] En novembre 1941, était déporté à Minsk le premier convoi de juifs viennois.

[3] Turquie, Syrie, Israël, Brésil…

[4] A noter que personne ne demande de compter « les jaunes » ou « les cuivrés ». Il fut un temps où l’Etat demandait de compter les juifs. La France de 2040  ressemblera-t-elle à celle de 1940 ?

[5] En 2005, la France a renoncé à fêter le 200° anniversaire d’Austerlitz. À la  reconstitution de la bataille, les grognards de Napoléon étaient joués par des soldats tchèques !

[6] Pour l’instant, les juifs ne demandent pas de condamner Saint Louis, ni les protestants de détruire la statue de Louis XIV !

[7] Il existe au Vietnam un temple où les trois déités sont Moïse, Jésus et Victor Hugo (en habit d’académicien !)

[8] A Alger, en 1947, mon petit livre d’histoire me disait que « (mes) ancêtres, les gaulois, étaient grands et blonds ». Ni moi, ni mes parents n’y trouvaient rien à redire !

A Médéa, petit village au sud d’Alger, les ruelles du quartier juif s’appelaient rue Molière et rue Racine !

En route avec Giono

Par Nicolas Saudray
Juin 2020

          Après une première manière consacrée aux forces telluriques et à la domination de la nature sur l’homme (Le Grand Troupeau,  Batailles dans la Montagne…), Jean Giono aborde une seconde manière, sobre, fringante, inspirée de Stendhal. Deux romans surtout l’illustrent, centrés sur le personnage d’Angélo. Attention, Angélo avec un accent aigu, car l’auteur maîtrise la langue française jusque dans le détail [1].

          Le père de cet écrivain, d’origine piémontaise comme Angélo, mais né en France, est un cordonnier anarchiste établi à Manosque. Sa mère est de souche provençale et picarde. Cette ascendance septentrionale ne doit pas être oubliée, bien que Giono n’en parle jamais : elle lui assure un certain recul sur ce Midi qu’il aime. Pendant quinze ans, il exerce, toujours à Manosque, le métier pour lequel il était sans doute le moins fait, celui d’employé de banque. Il en tire au moins une bonne connaissance des hommes.

          Le Hussard sur le toit paraît en 1951. C’est une révélation. On se trouve si loin de la médiocrité de la IVe République ! Notre pandémie de 2020 jettera  une nouvelle lumière sur ce chef d’œuvre.

          Giono prend soin  de nous dire qu’Angélo est grand, mince et a les yeux noirs – alors que lui-même est massif et a les yeux bleus. C’est une ruse pour masquer l’incarnation. De même, le petit et grassouillet Stendhal s’incarnait dans le beau Fabrice.

         Peu d’analyse psychologique, et c’est la principale différence avec la Chartreuse. Après sa décevante escapade à Waterloo, Fabrice évite les embrigadements et vit son destin individuel. Angélo s’insère au contraire dans un flux historique où il joue un rôle, sans chercher à s’en extraire.

          Le choléra est décrit d’une manière saisissante. Une force immense, contre laquelle il n’existe aucun remède sérieux. Sans doute Giono l’imaginatif a-t-il grossi les faits – notamment les contrôles exercés par l’armée. Le lecteur ne s’en aperçoit pas. Il plonge dans une histoire plus vraie que la réalité.

         Elle ne porte pas de date. Dans sa correspondance, l’auteur dit : 1838. Mais la grande offensive du choléra, celle qui a surpris tout le monde et emporté, entre autres, le premier ministre Casimir Périer, remonte à 1832. La nouvelle flambée  subie six ans plus tard ne pouvait être que la deuxième ou la troisième, combattue par des gens mieux organisés. Retenons donc, pour le Hussard, 1832.

          Angélo chevauche dans les collines. Il découvre un pays accablé par l’épidémie. Les maisons, au bord de la route, n’hébergent plus que des morts, qui ont attiré des nuages de mouches et d’abeilles sauvages.

          Nous apprendrons peu à peu que ce héros est piémontais (comme le grand-père paternel de Giono), qu’il pense néanmoins en français, qu’il a fui son pays pour raisons politiques (c’est un carbonaro), et qu’après deux ans d’exil à Aix-en-Provence, il espère pouvoir rentrer chez lui en passant par des cols alpins peu fréquentés. Il a vingt-cinq ans, mais l’auteur précise : Il était de ces hommes qui ont vingt-cinq ans pendant cinquante ans. C’est le fils naturel d’une duchesse ;  Giono a voulu pousser ainsi le parallèle avec Fabrice. Cette bonne mère lui a acheté un régiment de hussards, que l’exil lui a évidemment ôté.

          Angélo entre à Manosque. On le prend pour un de ces empoisonneurs de fontaine censés provoquer le choléra. Échappant de justesse au lynchage, il se réfugie sur les toits (d’où le titre du roman) et dans des greniers. Une fois le péril  passé, il se met au service d’une religieuse qui lave les morts. Pour ragaillardir  cette brave femme, il lui offre des cigares appelé crapulos [2], et elle les fume sans façons. Le voilà magnifiquement heureux, nous dit Giono.

          On peut se demander pourquoi ce courageux jeune homme n’a pas attrapé le mal, lui aussi, après avoir tripoté tant de cadavres. Mais toute épidémie a ses réfractaires. [3]

         À l’époque, Manosque compte cinq mille habitants. Elle se maintient à ce niveau jusqu’au second conflit mondial. Puis c’est l’ascension, favorisée par le centre d’études nucléaires de Cadarache, et dont Giono n’a connu que le début – jusqu’aux 22 000 habitants actuels.

          Selon l’une de ses filles, la description des habitants de Manosque aux prises avec l’épidémie serait une vengeance littéraire de son père. Il faut rappeler, à ce sujet, son itinéraire politique. Cruellement marqué par la guerre de 14, où il avait perdu nombre de ses amis, l’écrivain avait commis des écrits pacifistes. Puis, durant l’occupation allemande, il avait laissé des journaux collaborateurs publier des éléments de sa prose. Il s’était même écrié : J’aime mieux être un Allemand vivant qu’un Français mort. D’où, à la Libération, quatre mois de détention, et une interdiction de publier. Il faut savoir gré aux éditions Gallimard de l’avoir soutenu financièrement, avec sa famille, durant cette période. Mais les  Manosquins, eux, l’avaient laissé tomber. À en croire Mlle Giono, son père aurait pris sa revanche en décrivant la ville terrifiée par le choléra. Peut-être.

         Angélo poursuit sa route dans les collines et les forêts, où une partie de la population de Manosque s’est réfugiée ; mais l’épidémie poursuit sa progression. Il a fait la connaissance de la charmante Mme de Théus, très jeune épouse d’un vieux mari qu’elle aime, et qu’elle cherche à rejoindre en son château près de Gap. Notre hussard s’improvise son chevalier servant.

        L’armée leur barre la route, les envoie en quarantaine dans une forteresse. Comme les lieux de quarantaine sont les pires foyers de contagion, ils s’évadent.  Mme de Théus est néanmoins rattrapée par le mal : en traversant un bois, des vomissements la prennent, et ses jambes deviennent bleues. Contre toute attente, Angélo la sauve en la frictionnant avec énergie et en lui faisant boire un fort alcool. L’ayant ramenée saine et sauve  au château de son mari, il  repart vers le Piémont.

       Et voici la dernière phrase du roman, si émouvante : Il était au comble du bonheur. Joie de rentrer dans son pays, où pourtant son avenir politique n’a rien d’évident. Joie d’avoir échappé au fléau, et surtout d’avoir sauvé la belle Pauline. Il n’a pas couché avec elle, car il la respecte trop. L’amour est né entre eux mais ne s’est pas s’exprimé. Rien n’indique qu’ils auront la moindre chance de se revoir. Qu’importe ! Il est heureux d’avoir vécu ces jours extraordinaires.

          Le Hussard a été précédé d’un brouillon inachevé, Angélo, commencé dès 1934, publié seulement en 1958. On y rencontre déjà le trop jeune colonel et la belle Mme de Théus – mais sans le choléra, ce qui change tout. Au lieu de l’épidémie, l’auteur nous offre une bande de brigands qui pille les diligences après avoir tué les postillons, et dont le chef n’est autre que le marquis de Théus, mari de la belle : un aristocrate  légitimiste qui cherche à remplir les caisses de l’opposition clandestine, afin de renverser Louis-Philippe. À vrai dire, le Hussard, rédigé une quinzaine d’années plus tard, renferme un écho de ces brigandages, mais si assourdi que le lecteur n’y prend pas garde.

          Contrairement au Hussard, cette esquisse qu’est Angélo baigne dans une aimable invraisemblance. Tout le charme du Giono de la seconde manière s’y trouve néanmoins. Le cheval, accroupi comme un chat, se détendit et s’envola sans élan par-dessus la barrière. Ou encore ceci, dans le même registre : Le cheval était nourri dans les écuries de l’évêché. Angélo le jugea vite : trop d’avoine, mais un cœur droit. À moins que vous ne préfériez ces paysages : D’immenses journées de cuivre blond s’arrondissaient dans les collines.   

                                                        xxx

          Paru en 1957, Le Bonheur fou est-il vraiment la suite du Hussard ? À part la personne d’Angélo, aucun lien explicite ne relie les deux romans. On peut dire que leur thème commun est celui de la chasse au bonheur (encore Stendhal !). Mais ce prétendu tome II se déroule quasiment sans femmes. Le bonheur s’obtient par les voyages et par la guerre !

          Les deux ouvrages ont quand même en commun de se dérouler durant la première moitié du XIXe siècle.  Ils rejoignent ainsi le rude Roi sans Divertissement, et les Récits de la demi-brigade. Giono a peint un monde paysan en voie de disparition, ou fait revivre des époques révolues. Notre société hyper-urbaine ne l’a pas séduit. Il est resté un enfant de l’ancienne Manosque, ou un habitant des hauteurs. J’ai une ferme que je dois entretenir et quelques cochons qu’il faut que je nourrisse avant qu’ils ne me nourrissent moi-même [4]. Au soir de sa vie, il envisage toutefois une troisième manière, moderne. Elle n’aboutit pas. Faut-il s’en étonner ?  Faut-il s’en plaindre ?

          Ce Bonheur fou qu’il aimait tant n’a ni queue ni tête. Grâce à l’inimitable patte de Giono, on le lit néanmoins avec plaisir et, souvent, avec admiration.

          L’histoire commence avec un conspirateur piémontais réfugié en France, et qui ne jouera plus, dans la suite du récit, qu’un rôle mineur. Le lecteur est un peu perdu. Il faut savoir qu’en 1821, des républicains ont voulu renverser le roi de « Sardaigne », capitale Turin. De leur exil, ils continuent d’intriguer. L’un d’eux arbore de fortes moustaches noires sur un beau visage maigre couleur de marron d’Inde.

          Le roi défend son trône contre ces carbonari, en usant de la manière forte. Après les exécutions, les jeunes veuves se tordaient les mains sur les places publiques, puis rentraient chez elles tourner la polenta d’un bâton vigoureux. Le ton est donné. Du malheur jaillit l’allégresse.  

          Angélo entre en scène à la page 71. D’où vient-il ? Qu’a-t-il fait depuis après la fin du Hussard, seize ans plus tôt ? En tout cas, la police piémontaise le recherche. Comment peut-il deviner, en ce début de 1848, que Paris va se révolter contre Louis-Philippe, qu’à son exemple Vienne va se rebeller contre Metternich, et que les Lombards auront alors beau jeu de secouer le joug autrichien ?

         Milan commence à remuer. Angelo s’y précipite. Aucun état d’âme, aucune analyse de la situation, aucune haine de l’Autriche. Il ne se sent jamais si bien qu’en selle dans la campagne. Ainsi, la seconde manière de l’auteur diffère moins de la première qu’on aurait pu le croire.

          Angélo passa au large et changea les idées à son cheval en lui faisant sauter quelques ruisseaux et enfin une haie, derrière laquelle il faillit tomber au beau milieu de la musique du régiment qui suçait ses clarinettes.

          Milan connaît ses « cinq jours » d’insurrection. : une guerre de rues, parfois cruelle, mais pleine de péripéties et de surprises. Rien à voir avec la boucherie de 14-18, dont Giono exècre le souvenir, bien qu’il l’ait courageusement supportée. Angélo, âgé de trente-cinq ans [5], se conduit comme un gamin. Il est blessé, sans gravité ; la blessure restera néanmoins ouverte jusqu’à la fin du roman. Les Autrichiens se retirent vers Mantoue et Vérone.

          Profitant de la situation, le monarque turinois fait avancer ses troupes et prend possession de la majeure partie de la Lombardie. Pendant quelques mois, il fait figure de roi d’Italie. Angélo et ses amis ont donc travaillé pour un adversaire. Cela ne les gêne guère.

          Autant les paysages et les portraits sont réussis – par petites touches malicieuses ou cinglantes – autant les dialogues rendent un son bizarre. Lors des publications précédentes, on avait déjà reproché à Giono de faire parler ses paysans avec préciosité. Avec les Turinois et les Milanais, cela continue. Qu’importe. Ces longues répliques irréelles traversent le roman à la manière de nuages. Il faut les prendre, non comme de vrais échanges, mais comme des fragments de monologues intérieurs.

          Les semaines suivantes se passent à vagabonder, à cheval, sans mission définie. Angélo frôle la frontière suisse et le Tyrol méridional. Dans les hauteurs, les villages s’enroulaient en coquille de limaçon autour de vieux clochers couronnés de lilas d’Espagne. Et l’auteur résume : Il était amoureux de tout ce qu’il voyait.

         Alors le maréchal von Radetzky contre-attaque. Nous souvenons de lui  grâce à une marche de Johann Strauss père. Mais ce n’est pas un militaire d’opérette, et il dispose de troupes aguerries – des Hongrois, des Croates. Dans la chaleur de juillet, les forces piémontaises refluent en désordre. Angélo se débrouille comme il peut. Descente vers un lac : Charrué de petites vagues roses, il était piqueté de nombreuses voiles balancées et de barques plates, noires, remuant lentement les pattes comme des cafards sur le dos.

         Une fin logique consisterait à faire périr notre jeune premier dans cette débâcle. Au lieu de cela, il regagne Turin, que les Autrichiens ne tentent pas de conquérir. Inopinément, il y provoque son frère de lait Giuseppe, avec qui il s’entendait bien, et le tue en duel. Pourquoi cette barbarie ? Giono dédaigne de l’expliquer. Le lecteur se dit que peut-être, le hussard reprochait à sa victime d’être restée tranquille chez elle, au lieu de venir combattre en Lombardie. Mais Giuseppe, autant qu’on sache, n’avait pas d’obligations militaires. Et c’était un simple cordonnier (comme le père de Giono). Tuer un homme dans ces conditions, cela fait beaucoup !

          L’héroïque Angélo, amoureux des paysages, séducteur des femmes et complice des chevaux, aurait-il caché, au fond de lui-même, un goût du meurtre ? Si je me permets cette hypothèse, c’est que j’en vois plus haut trois indices. Au cours du roman, le héros se réjouit d’avoir tué en duel un officier (peu sympathique, il est vrai, contrairement à Giuseppe). Dans l’esquisse précédente, il s’était écrié, après avoir trucidé, encore une fois en duel, un agent autrichien : Le meilleur moment de ma vie, je l’ai passé à tuer le baron. Et dans son étrange roman de 1947 titré Un Roi sans divertissement, Giono avait mis en scène un ancien capitaine de gendarmerie, homme valeureux qui, ayant découvert en lui un désir de tuer, se donne la mort à titre préventif.

         Les lectrices qu’Angélo tient sous son charme préféreront attribuer ce duel absurde avec Giuseppe à un dérapage du romancier.

         Conclusion ouverte de ce Bonheur fou  au titre paradoxal : Angélo remarque, dans les rues de Turin, des ombres qui le suivent. Le lecteur se doute que ce sont des recors de police chargés de l’arrêter. Triste fin pour un brillant sujet.

        Elle se prolonge par une suite lointaine et mince, publiée dès 1949 : Mort d’un personnage. Le petit-fils d’Angélo Pardi et de Pauline de Théus, doté du même prénom et du même nom que son grand-père, vit à Marseille, ville où Giono avait lui-même passé  quelques mois. L’écolier respire les mille odeurs de la ville phocéenne. Puis, devenu officier de marine marchande, il assiste sa grand-mère aveugle et contemple sa déchéance physique. La belle Pauline avait-elle épousé le premier Angélo Pardi, après la mort de son vieux mari ? Apparemment non, puisqu’on continue de l’appeler Mme de Théus. Le lecteur est laissé dans la perplexité. Si vous avez aimé le Hussard et le Bonheur, ne lisez pas ce triste épilogue, bâclé pour honorer un vieux contrat qui liait l’auteur à Grasset.

        Giono avait imaginé un cycle du hussard en dix volumes. C’est dire l’intérêt qu’il portait à ce personnage, image sublimée de lui-même. En fin de compte, il n’y a eu que quatre romans comportant sa présence. Ce sont, en succession logique : 1) Angélo  2) Le Hussard  3) Le Bonheur  4) Mort d’un personnage. Mais ils ont été rédigés dans un ordre différent : 1,4, 2, 3. Et publiés encore dans un autre ordre : 4,2,3,1.

         Le véritable héritier de ce cycle est un roman de Louis Aragon, La Semaine sainte (1958). Presque tout opposait les deux écrivains – le  montagnard et le Parisien, l’apôtre du  retour à la terre et le stalinien. Mais ils partageaient une prédilection pour une certaine aristocratie naturelle, avec accompagnement de chevaux : d’un côté notre Angélo, de l’autre le jeune peintre Géricault. Aragon a certainement lu le Hussard, et sans doute aussi  le Bonheur fou, paru un an avant son propre ouvrage. Entraînés dans de vastes équipées, de fougueux jeunes gens s’efforcent d’y faire bonne figure tout en conservant un certain détachement. La vie est une cavalcade.

Les livres : Le Hussard sur le toit et Le Bonheur fou sont tous deux disponibles en Folio. De même Un Roi sans divertissement, les Récits de la demi-brigade et Angélo.  

[1] Certains éditeurs récents ce sont permis d’ôter l’accent. C’est une petite trahison.
[2] La cigarette n’est pas encore en usage.
[3] Exemple de Mgr de Belsunce, durant la peste de Marseille, en 1720. Il visitait les mourants. Il s’en est tiré sans dommages, et est mort trente-cinq ans plus tard, admiré de tous.
[4] Lettre à Gaston Gallimard, 3 décembre 1941.
[5] Du moins si l’on situe le Hussard en 1838. Si on le place au contraire e, 1832, l’Angélo du Bonheur fou a quarante-et-un ans. 

Une femme un peu trop remarquable

Mme de Staël vue à travers ses romans, par Nicolas Saudray
Juin 2020

La plus parisienne des Genevoises, Germaine de Staël (1766-1817), est la fille bien-aimée de Necker. Durant l’été de 1783, alors qu’elle a dix-sept ans, et que son père a dû quitter son poste de ministre des Finances à Versailles, elle rejette un projet de mariage avec… William Pitt le Second, déjà connu, pas encore fameux. L’union paraissait pourtant tout à fait possible : le prétendant était protestant comme elle, il n’avait que sept ans de plus, et la France venait de faire la paix avec la Grande-Bretagne. Dès son entrée dans la vie, la jeune personne manifeste ainsi son caractère volontaire. Six mois plus tard, voilà notre Pitt premier ministre à Londres. Germaine éprouve-t-elle des regrets ? On ne sait.
En fin de compte, elle épouse le baron de Staël-Holstein, simple ambassadeur de Suède auprès de Louis XVI. Cette fois, l’écart d’âge n’est plus de sept ans, mais de dix-sept. Sans doute la pétulante personne se dit-elle que cela lui donnera toute liberté de choisir ses amants, ce qu’elle aurait difficilement pu faire en qualité d’épouse du premier ministre britannique.
Germaine tient l’un des salons les plus brillants de Paris, foyer d’intrigues politiques. Elle écrit des nouvelles et quelques brochures, dont l’une sur Jean-Jacques Rousseau, son maître à penser. Comme beaucoup d’autres, elle applaudit les débuts de la Révolution, avant de s’en détourner. Elle doit émigrer.
Lorsqu’elle achève son premier roman, la tourmente est passée. On se trouve sous le Consulat. Mme de Staël a rouvert son salon parisien, repris ses intrigues. Depuis six ans, elle vit avec son compatriote Benjamin Constant, qu’elle a fait nommer membre d’une des assemblées législatives, le Tribunat. Mais en janvier 1802, le penseur est exclu pour mauvais esprit. En mai, comme pour compenser cette déception, la mort débarrasse Germaine de son vieux mari. En décembre, publication de Delphine.
Delphine, c’est elle, et ce n’est pas elle. Cette femme jeune et riche a elle aussi perdu un vieil époux. Mais la romancière lui prête une douceur, une délicatesse assez éloignées de son propre caractère.
Il s’agit d’un roman par lettres, d’une forme assez classique, dans la tradition de la Nouvelle Héloïse et aussi des Liaisons dangereuses. La généreuse Delphine dote une cousine pauvre, Matilde de Vernon, pour lui permettre d’épouser un intéressant jeune homme, Léonce. Puis elle fait la connaissance dudit jeune homme et regrette de ne pas se l’être réservé pour elle-même. L’inclination est d’ailleurs réciproque. Pour y faire échec, Mme de Vernon, mère de Matilde, qui tient au mariage de sa fille avec Léonce pour des raisons d’ordre financier, calomnie Delphine auprès du garçon. Dégoûté, celui-ci épouse Matilde, au grand désespoir de la calomniée.
On a soutenu que Mme de Vernon était un avatar de Talleyrand, alors ministre, et bien connu de la romancière, qui l’a protégé quelque temps. Peut-être les deux personnages ont-ils une ressemblance superficielle. Au fond, Mme de Vernon évoque plutôt la Merteuil de Laclos. Elle feint d’être l’amie de Delphine, gagne sa confiance et la dessert. Un peu plus tard, gravement malade, elle confesse ses fautes et meurt. C’est à mon avis la figure la plus réussie du roman.
Léonce comprend qu’il a été induit en erreur. Il s’arrange, bien que marié, pour vivre une partie de sa vie avec Delphine. Il nourrit un projet de divorce, mais c’est trop tôt. On se trouve au début de la Révolution, et l’Assemblée ne s’est pas encore résolue à voter une loi autorisant les époux à rompre leurs liens.
Matilde, qu’on pouvait prendre pour une jolie jeune femme insignifiante, révèle alors une personnalité inattendue. Enceinte de Léonce, elle va trouver Delphine et lui demande de se retirer. Bonne et scrupuleuse, mais désespérée, l’héroïne se soumet. Au grand chagrin de Léonce, elle part pour la Suisse.
Sans doute Mme de Staël aurait-elle bien fait d’en rester là. Nous bénéficierions d’un roman de bonne facture, cousin de la Princesse de Clèves.
Les invraisemblances s’accumulent, et le récit classique vire au romantisme échevelé. En Suisse, Delphine entre dans un couvent, se laisse convaincre d’y prononcer des vœux. Ce qui s’accorde mal avec ses convictions, car elle n’a rien d’une catholique dévote : elle dit toujours l’Être Suprême, jamais Dieu. Pendant ce temps, Matilde est morte, pour avoir voulu nourrir son enfant au sein au lieu de prendre une nourrice. En mourant, elle a conseillé à Léonce de se remarier avec l’excellente Delphine. L’enfant meurt aussi. Totalement libre, Léonce se précipite en Suisse, y retrouve sa dulcinée.
Horreur, elle porte le voile ! Qu’à cela ne tienne. La Constituante a aboli les vœux monastiques. Il suffit de revenir en France. Le couple sera régi par la loi française, et un mariage pourra être célébré. Mais il est trop tard. La Révolution, jusque-là très discrète à l’arrière-plan du roman, y fait irruption. Louis XVI a été renversé et emprisonné. Les massacreurs se déchaînent au début de septembre 1792. Mme de Staël, qui avait conseillé au roi de fuir, met dans ces pages beaucoup de ce qu’elle a vécu.
Léonce ne veut plus, ne peut plus rentrer en France. Il rejoint l’armée des Princes et est fait prisonnier, en Lorraine, par les républicains. Delphine arrive sur ses traces, supplie qu’on le libère, n’y parvient pas et s’empoisonne. Léonce est fusillé.
À la parution, la presse parisienne, qui se trouve dans une large mesure aux ordres du premier consul, attaque le roman. C’est surtout l’éloge du suicide qui lui est reproché. Mais cet acte participe d’une solide tradition littéraire : Shakespeare à maintes reprises, Racine avec la mort d’Hermione… En réalité, ce n’est pas l’ouvrage qu’on veut atteindre, mais la romancière, trop libre, trop remuante, trop « femme supérieure ». De plus, maîtresse du factieux Benjamin Constant, et fille du vieux Necker, qui s’est permis de publier des réflexions financières peu amènes pour Bonaparte.
Mieux valait s’en prendre au vrai défaut du livre, sa longueur. Mon édition de poche compte un millier de pages, dont la moitié aurait aisément pu être sacrifiée. Je reconnais néanmoins, en maints endroits, des bonheurs d’expression. Les nouveaux devoirs que j’ai contractés doivent désormais me rendre étranger à votre avenir, écrit Léonce, jeune marié. Cependant, ne me refusez pas de le connaître. À quoi celle qu’il aimait répond : Je vous forcerai, je l’espère, à me rendre toute l’estime que vous me devez.
Deux ans et demi plus tard, en juin 1805, Benjamin Constant demande Germaine de Staël en mariage. Elle refuse cette chaîne. Les rôles se trouvent donc inversés par rapport au roman : l’homme est évincé, alors que précédemment l’héroïne s’était effacée. Si l’on en croit le roman Adolphe, écrit par Constant durant cette même année et publié en 1816, Germaine lui reprochait sa sécheresse de cœur. Il avait, semble-t-il, hésité huit ou neuf ans avant de présenter sa demande. Aucune parenté avec le bouillant Léonce.

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Alors que Delphine était un ouvrage classique glissant vers le romantisme, Corinne ou l’Italie (1807) est un OVNI. Mme de Staël a voulu faire de ce second roman un reportage sur la péninsule italienne, annonçant son grand reportage sur l’Allemagne, non romancé, de 1810. C’est même un guide touristique, d’un intérêt inégal. De Rome, elle ne dit rien qui retienne l’attention. Mais elle nous montre l’éruption permanente du Vésuve (depuis, ce volcan s’est rendormi, ce qui ne présage rien de bon). Et surtout, en peu de pages, elle nous peint de la république de Venise (en 1795, peu avant l’intrusion de Bonaparte), l’un des tableaux les plus judicieux que je connaisse.
D’une manière générale, les Italiens apparaissent sympathiques, malgré les défauts que l’auteure leur reproche – leur paresse et leur catholicisme ostentatoire.
Le reste du livre est un roman d’amour, envahi par la personnalité de Corinne. Il s’agit d’une femme de lettres, célibataire, un peu actrice, qui vit de ses rentes à Rome. Son prénom, choisi par elle, évoque une poétesse grecque du VI e siècle avant notre ère. Corinne est belle (beaucoup plus que Mme de Staël). Corinne récite ses vers et est applaudie. Corinne cite à tour de bras du latin, de l’italien, de l’anglais, si bien que le lecteur finit par s’écrier : Ça suffit ! Manque l’allemand, de façon surprenante, car c’était le côté vers lequel l’auteure penchait le plus.
Le héros, Oswald, jeune lord, ou plutôt laird car écossais, est venu en Italie pour son grand tour. C’est un garçon très sérieux, serviable et même secourable. Son arrivée est l’occasion, pour Mme de Staël, de dire du bien de la Grande-Bretagne, qu’elle connaît un peu, car elle s’y est réfugiée quelques mois après la chute de Louis XVI. Et ces compliments équivalent à une critique de la France.
Naturellement, Oswald tombe sous le charme de Corinne, qui le lui rend bien. Les deux tourtereaux se promènent dans la belle Italie. Pourquoi ne la demande-t-il pas en mariage ? Parce que son père, en mourant, lui a recommandé d’épouser une certaine Lucile. Cet empêchement fait sourire le lecteur du XXIe siècle. Même pour celui de 1802, la ficelle paraît grosse. En vérité, le jeune homme est falot, comme plusieurs amants de Mme de Staël.
L’affaire se gâte encore plus quand Corinne raconte sa vie à Oswald. On tombe en plein mélodrame. Italienne de mère, elle est britannique de père, et c’est la demi-sœur de la fameuse Lucile, « promise » d’Oswald.
Mais voici que ce garçon est rappelé outre-Manche, car son régiment va partir pour les Antilles. Corinne le voit s’éloigner en pleurant. Elle commet l’erreur de ne pas lui écrire. Oswald, en Écosse, revoit la fameuse Lucile, qu’il avait connue toute jeune, et qui a embelli. N’ayant pas reçu de courrier de Corinne, il se croit oublié d’elle et décide d’épouser sa promise d’origine.
L’intrépide Corinne se doute de quelque chose. Elle est encore, affirme la romancière, la plus brillante personne d’Italie. Elle traverse l’Europe, pousse jusqu’en Écosse et assiste, cachée, aux préparatifs du mariage. Héroïque, elle fait rendre une bague à Oswald, avec un message : Vous êtes libre. Puis repart sans s’être découverte. Malgré ces outrances, Mme de Staël parvient à toucher le lecteur.
Après son mariage, Oswald part pour les îles avec sa troupe. Il en revient quelques années plus tard. Lucile lui a donné une charmante petite fille. Mais sa santé à lui s’est détériorée, et il continue de penser à Corinne. Le soleil, assure-t-il, lui ferait du bien. Pourquoi pas un voyage en Italie ? C’est tenter le diable. Lucile consent néanmoins. À Florence, naturellement, le ménage tombe sur Corinne. Émaciée, minée par le chagrin ! Elle trouve encore la force de réciter ses vers à l’académie de la ville, devant un amphithéâtre bondé, et meurt après cette mise en scène.
Moins bavard que le précédent, ce roman ne compte, dans mon édition de poche, que six cents pages. Mais la part de l’arbitraire y est beaucoup plus forte.
Dès sa parution, Corinne connaît un vif succès. C’est l’une des premières victoires du romantisme en France, et le public attendait une telle œuvre. Napoléon, qui avait tenté de couler Delphine au temps où il était encore premier consul, cette fois ne se donne pas la peine d’intervenir. Il devrait pourtant prendre ombrage de ce roman dont le héros est un sujet britannique. Broutilles ! Il se trouve au sommet de sa gloire, et peu lui importe l’écrivassière.

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Mme de Staël, une victime des mâles, qui lui demandaient des services sans reconnaître son génie ? La vérité apparaît plus nuancée. Delphine n’est pas victime des hommes, mais des machinations de Mme de Vernon, et de sa propre délicatesse. Corinne, en revanche, est bel et bien victime de la faiblesse de caractère d’Oswald. Elle a néanmoins commis quelques erreurs.
Dans la vie réelle, Germaine est victime de la froideur de Benjamin Constant. Cela dit, cet esprit supérieur pouvait difficilement accepter une tutelle. Germaine est également victime de Napoléon Bonaparte, qui l’a exilée à plusieurs reprises. À vrai dire, il lui a rendu service, en la forçant à bien connaître l’Italie et l’Allemagne. Grâce à lui, elle est l’un des écrivains francophones les plus ouverts sur l’extérieur.
Sa fille, Albertine de Staël, dont le vrai père est Benjamin Constant, épouse le duc Victor de Broglie, premier ministre libéral sous Louis-Philippe. L’alliance du vieux sang piémontais avec celui des Necker fait merveille. Il produit d’abord le duc Albert de Broglie, premier ministre conservateur sous la Troisième République. Albert est lui-même le grand-père du duc Maurice de Broglie, spécialiste des rayons X, membre de l’Académie française et de l’Académie des Sciences (à distinguer de son cadet Louis, encore plus célèbre). Âgé de huit ans, Maurice regarde les portraits exposés dans le château familial et s’exclame : Je n’aime pas ce vilain gros Turc. C’est sa trisaïeule, enturbannée comme le voulait la mode du début du siècle.
Je ne laisserai pas le lecteur sur cette note ironique. Mme de Staël a écrit une phrase souvent citée, dont je ne retrouve pas la référence, mais qui porte bien sa marque : La gloire est le deuil éclatant du bonheur. Aurait-elle délibérément sacrifié celui-ci à ses œuvres ? Non, le bonheur n’était pas pour elle, et elle le savait. Pas très jolie, bientôt corpulente, et surtout trop impétueuse, asservissant ses amants, les terrorisant par des chantages au suicide. Elle a cherché la gloire parce qu’elle ne pouvait rien avoir d’autre.
Laissons le dernier mot à l’auteur de René, avec qui elle s’entendait assez bien. Les corps des époux Necker baignent dans une cuve de marbre noir remplie d’esprit-de-vin, afin d’éviter leur décomposition. Ce tombeau se trouve toujours dans leur parc de Coppet, au bord du Léman. En 1817, Germaine rejoint ses parents. On l’enterre au pied de la cuve. Puis le mausolée est scellé à jamais. Quinze ans plus tard, Chateaubriand y vient en pèlerinage, accompagné de Mme Récamier, grande amie de la défunte. Elle est seule admise auprès du mausolée, et son compagnon l’attend.
Mme Récamier, pâle et en larmes, est sortie du bocage funèbre, elle-même comme une ombre. Si j’ai jamais senti à la fois la vanité et la vérité de la gloire et de la vie, c’est à l’entrée du bois silencieux, obscur, inconnu, où dort celle qui eut tant d’éclat et de renom, et en voyant ce que c’est d’être véritablement aimé.
Lui, Chateaubriand, a été chéri de plusieurs femmes. Elle, Germaine, a ébloui des hommes, mais sans amour. Sauf tout à la fin, comme un rayon du soleil du soir, un officier italien du nom de Rocca, bien plus jeune qu’elle, blessé dans l’armée de Napoléon. Elle finit par épouser cette recrue sincère. Mais en secret, car Mme de Staël ne saurait devenir Mme Rocca.
En 1964, le mausolée de la famille Necker est endommagé par un attentat à l’explosif. À qui en veut-on ? Au banquier trop habile, malgré tout fidèle à Louis XVI ? Ou à sa fille, cette femme un peu trop supérieure ?

Les livres : Delphine et Corinne sont toutes deux disponibles en Folio.

Coup de soleil russe

Par Jacqueline Dauxois
Juin 2020

Alors que les cinémas sont fermés pour cause de pandémie mondiale, le 29 mai 2020, à sept heures du soir, le Centre de Russie pour la Science et la Culture rediffuse Coup de Soleil,  de Nikita Mikhalkov, qui raconte l’un des épisodes les plus tragiques de la Révolution russe, dont c’était le centenaire : la reddition au pouvoir soviétique de la flotte impériale de la mer Noire.

D’après une nouvelle de dix pages d’Ivan Bounine,  le film raconte la chute d’un monde et montre le sort effroyable réservé par les Soviets (les Alliés ne se sont pas mieux conduits envers eux) aux officiers vaincus du général Wrangel.

Tourné en 2014 par l’auteur d’Urga et de Soleil trompeur, c’est un film classique dans lequel la forme et le fond ne font qu’un, au service d’une histoire qui démontre une fois encore combien le cinéma russe a de choses à dire.

Paradoxalement, l’essentiel est exprimé par des silences. Silence dans le camp de prisonniers, où un colonel de cosaques prend dans ses mains des jouets d’enfants. Silence de l’exécution d’un traître par un autre prisonnier. Silence des amants lorsque la musique parle pour eux et fait entendre l’un des duos les plus célèbres de la littérature lyrique, “Mon cœur s’ouvre à ta voix”, de Saint-Saëns (où Dalila prend Samson au piège).

L’histoire débute et s’achève avec les prisonniers. Enfermés dans un camp, les vaincus de l’armée Blanche attendent d’être évacués et libérés, comme le gouvernement révolutionnaire le leur a promis lorsqu’ils se sont rendus. Aucun d’eux ne comprend comment on en est arrivé là, mais ils sont loin d’imaginer le sort que les vainqueurs leur réservent. L’un de ces officiers se souvient du passé. Dès lors, les deux récits s’imbriquent. Dans l’histoire des soldats prisonniers, décrite jusqu’à leur assassinat avec des couleurs glacées, vertes et bleues, s’encastrent les souvenirs radieux du jeune lieutenant dans la Russie d’avant, belle, heureuse et dorée.

Les épisodes de la vie dans le camp culminent avec le rappel de la poussette qui, dans le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein (1926), dévale les escaliers d’Odessa et qui cahote, ici, le long des gradins du camp pour se retourner en bout de course et finir dans le feu.
La poussette est moins une référence culturelle qu’une répartie. Celle du Cuirassé Potemkine, avec son bébé, accablait l’armée du Tsar, celle de Coup de soleil accuse l’armée Rouge.  Mais il ne s’agit plus dénoncer seulement des crimes de sang ; il s’agit du monde, il s’agit de l’Homme, de la créature, femme et homme.

Dans un monde devenu méconnaissable, le plus cruel pour un officier russe est la subversion de l’image de la femme. Jadis, symbole d’amour et de bonheur, devenue la plus cynique pourvoyeuse de la mort, la femme, commissaire du camp, est dénaturée et le monde est perdu. Un Russe comment peut-il vivre, si on lui rompt dans le cœur l’image idéale de l’éternel féminin ?

Dans la poussette d’Eisenstein se trouvait un bébé. Celle de Mikhalkov est vide parce qu’elle ne peut pas contenir ce monde perdu qui a vu la destruction de l’homme russe, comme le dit un de ses personnages. La poussette d’Odessa dévale les escaliers au milieu des cadavres, celle du camp cahote au milieu de morts vivants, ces prisonniers qui ont été contraints d’arracher eux-mêmes leurs épaulettes, car la destruction de “l’homme”, c’est celle de l’âme humaine.

En contraste avec l’univers sombre et confiné du camp, les épisodes de la vie d’avant resplendissent, s’ouvrent sur la beauté du monde et racontent une histoire d’amour, qui commence par la poursuite irréelle d’une écharpe bleue qui s‘est envolée du cou de la belle pour parcourir tout le bateau et continue par l’amour fou. Le beau lieutenant croit que l’inconnue a quitté le bord où on mène une vie de rêve entre cabines d’acajou, salle à manger fastueuse et séances de prestidigitation. Il se jette du bateau encore en marche pour la rejoindre, il s’est trompé, c’en est une autre, trop tard, le bateau est parti.
Rien n’est trop tard dans le monde d’avant. Elle, restée sur le pont, persuade le capitaine de faire demi-tour pour aller le récupérer. Il monte à bord en dansant.

Plus tard, il manque tomber dans les machines en suppliant l’inconnue de descendre à terre avec lui parce que c’est « une question de vie ou de mort », dit-il, il devrait dire « d’amour ou de mort ». Dans la chambre de l’amour, tout est dit sans un mot, rien n’est montré de la gymnastique du sexe, régal privé, ennui au cinéma, mais on la voit, elle, de dos, entièrement déshabillée, s’approcher de lui, dans son uniforme dont le sabre tombe, et il dit : « C‘est mon sabre », elle répond : «  Je sais », en continuant d’approcher. C’est tout. C’est le seul dialogue de cette unique nuit d’amour. Le désir brûle et flamboie dans le silence, il ne sait pas son nom. À l’aube, elle s’en va sans le réveiller, laissant deux lignes gribouillées : « Ce qui s’est produit ne s’est pas produit et ne se produira plus jamais pour moi ». Près du griffonnage, elle pose un bonbon et emporte son eau de Cologne. De quoi le désespérer jusqu’à la fin de ses jours dans le ventre du bateau coulé par le fond.

Autour de cet amour que l’inachèvement rend pathétique, surgit le décor de la Russie d’avant dans toute sa beauté, les bateaux qui naviguent sur la Volga, les paysages avec leurs églises à bulbes, un petit paysan russe qui guide le beau lieutenant au cœur brisé. Cet enfant est paniqué à l’idée de Darwin que l’homme descend du singe, donc ses parents aussi, le lieutenant aussi, et le tsar. Il incarne la sainte Russie. Le lieutenant a perdu sa croix dans le lit d’amour, le petit fait bénir la neuve par un pope escroc qui demande dix roubles. L’enfant a oublié de rendre sa montre au lieutenant et court inlassablement après lui.

Cet enfant, devenu un homme, on le retrouve aux dernières images du film, lorsque la péniche où ont été enfermés les prisonniers va être envoyée par le fond. Un homme est debout sur le môle avec les commissaires du camp, c’est l’enfant devenu grand qui a perdu son âme. Le lieutenant reconnait le petit paysan du temps d’avant : c’est lui qui a reçu les prisonniers et leur a demandé, à l’un après l’autre, d’arracher leurs épaulettes. Il l’appelle à travers le hublot. La péniche s’enfonce dans la mer.

Les Dents de la Maire, Souffrances d’un piéton de Paris

De Benoît Duteurtre, lues par Nicolas Saudray
Mai 2020

L’efficace pamphlet de Benoît Duteurtre a eu la malchance de paraître juste avant l’épidémie. Il serait dommage que ces circonstances lui retirent une audience méritée.
L’auteur, romancier, essayiste et musicologue d’origine havraise, est un arrière-petit fils de René Coty, ce qui ne l’a pas empêché de devoir officier comme vendeur au BHV pour payer ses études. Les auditeurs de France-Musique connaissent bien son émission du samedi matin, Étonnez-moi Benoît, menée avec brio depuis vingt ans, et consacrée à l’opérette ainsi plus généralement qu’à la musique légère.
Or l’auteur de cette euphorie se révèle un homme torturé. Anne Hidalgo, mairesse de Paris, lui apparaît en songe et le soumet à des supplices en riant de toutes ses dents.
Mairesse, ai-je écrit, au risque de provoquer un mouvement d’indignation. Ce terme est supposé péjoratif, comme tigresse et traîtresse. Mais alors, pourquoi princesse, duchesse, comtesse et Suissesse ? Benoît Duteurtre, qui figure parmi les défenseurs de la langue française, ne pourra que m’approuver.
Ce Parisien d’adoption n’a pas de voiture. Moi non plus. Cette situation nous permet, me semble-t-il, de formuler un jugement objectif sur le combat mené à Paris contre les automobilistes, au nom de l’écologie.
Évidents sont les inconvénients des moteurs thermiques, dans notre capitale. Mais est-il raisonnable d’entraver la circulation automobile, alors que le réseau de transports publics est en grande partie saturé, et ne pourra s’améliorer dans l’immédiat ? Est-il équitable de concentrer le tir sur les quatre-roues, alors que les deux-roues, pour le bruit, viennent largement en tête ?
Benoît Duteurtre rappelle l’affaire de la voie expresse Georges Pompidou. Un président lettré avait hélas livré les berges à la voiture. Un maire antérieur à l’actuelle, Jean Tibéri, a pris une décision équilibrée, en restituant cette chaussée aux piétons tous les dimanches – jours durant lesquels une circulation réduite pouvait supporter cette contrainte. Puis est venu l’excès, la prohibition totale des moteurs. D’où, inévitablement, un report du trafic sur les quais de la rive droite, déjà en difficulté. Il n’y a pas si longtemps, ces quais étaient encore des chemins pour amoureux, garnis de boîtes de bouquinistes. Ils ont perdu leur attrait, sont devenus des corridors de bruit. Pour quel bénéfice ? En contrebas, la large voie goudronnée, peuplée de coureurs et de cyclistes, garnie de palmiers minables, n’a rien d’une réussite esthétique.
Et maintenant, c’est le tour de la rue de Rivoli. On a pu voir, durant ces jours de demi-déconfinement, des brigades d’agents de la Ville se démener pour la réserver aux piétons et aux cyclistes. Résultat : un axe presque vide. Espérait-on sérieusement que les habitants de la grande banlieue, handicapés par le fonctionnement partiel des trains et du métro, allaient venir jusque-là à vélo ?
Mieux vaudrait attendre, sans se livrer à toutes ces croisades, que la voiture électrique, encouragée par les pouvoirs publics, se substitue progressivement et sans trop de douleur aux voitures à essence ou au diesel.
Le piéton Duteurtre habite l’île de la Cité. Un privilège, pourrait-on croire. Eh bien non. Les manifestations multiples, les précautions de sécurité prises en conséquence rendent la vie difficile aux habitants (sans même mentionner les conséquences de l’incendie de Notre-Dame).
Le lieu de résidence de notre auteur le rend particulièrement sensible à deux projets horrifiques. L’un, mené à la fois par la Ville et l’Assistance Publique, concerne l’Hôtel-Dieu, édifice d’une bonne architecture néoclassique, qui pourrait être beau si on le ravalait, et renferme une spectaculaire cour-jardin. Ce lieu est idéalement placé pour les urgences hospitalières. Et pourtant, on vient d’en céder le tiers à un promoteur immobilier, qui va le transformer en centre commercial (comme s’il n’y avait pas déjà suffisamment de commerces dans le centre de Paris) et en résidence étudiante.
Le second projet inepte, moins menaçant dans l’immédiat (mais nous ne perdons rien pour attendre), s’attaque à l’un des lieux les plus sympathiques de notre capitale : le marché aux fleurs de la Cité. Suivant une tactique éprouvée, la Ville laisse les pavillons de fer se détériorer, pour pouvoir décréter ensuite qu’il faut tout renouveler. L’idée consiste à recouvrir l’ensemble d’une immense cloche de verre. Au secours !
Le centre de Paris n’est pas, loin de là, la seule victime de ces folies. La majorité du Conseil municipal, prétendument verte, fait détruire une partie des serres d’Auteuil.
Je pourrais, à la lecture de l’ouvrage de Benoît Duteurtre, protester encore durant des pages et des pages contre la mairesse et ses collaborateurs. Je me bornerai, pour conclure, à une dernière offense, qui excède les limites de la Ville : l’autorisation, donnée aux promoteurs, de recouvrir de vastes affiches agressives leurs chantiers de rénovation historique. Ces oripeaux restent en place durant des mois voire des années. Exemple : la place de la Concorde. L’alibi est que ces publicités produisent des fonds pour la restauration. Mais à quel coût psychologique ! Des touristes viennent à Paris une seule fois dans leur vie, et c’est l’image qu’ils en rapportent. La moindre des choses consisterait à prescrire une harmonie entre les affiches et les monuments recouverts : interdiction de représenter des personnages modernes ou des objets modernes, limitation de la taille des caractères…
Nous vivons dans une ville sale, taguée et, au nom d’une idéologie non maîtrisée, éventrée par des chantiers. Parisiens, réveillez-vous !

Le Requiem de Brahms, ou la mort acceptée

Par Nicolas Saudray
Avril 2020

En ce temps d’épidémie meurtrière, il est bon d’écouter un Requiem avant de se remettre au travail. J’aurais pu choisir ceux de Berlioz et de Verdi. Superbes, mais fracassants. Même celui de Mozart a des accents de révolte. Alors, celui de Fauré ? Grande beauté un peu suave (surtout dans les mauvaises interprétations). Celui de Maurice Duruflé ? Attachant, parfait . Trop modeste, peut-être, pour pleurer sur un fléau mondial. En fin de compte, j’ai choisi le message de Brahms
On attribuera ce goût des Requiems à mes soixante-dix-sept ans. Mais, que diable, j’ai encore l’âge de lire Tintin ! Et ces déplorations de l’homme devant sa fin dernière se situent hors du temps. Celle de Brahms m’accompagne depuis un bon demi-siècle.
C’est d’ailleurs l’œuvre d’un homme encore jeune. Quand il s’y met, en mars 1866, il n’a que trente-trois ans. Selon ses confidences, il y pensait depuis la disparition de son bienfaiteur Schumann, dix ans plus tôt, alors qu’il avait lui-même vingt-trois ans. Et en 1859, il avait écrit un Chant funèbre (opus 13) sur des paroles allemandes du XVIe siècle : une œuvre peu connue aujourd’hui mais bien reçue en son temps. La mort de sa mère, en février 1865, semble donc avoir simplement cristallisé un projet latent. Et ne l’a pas empêché de composer, dans le même temps, des valses à quatre mains.
Saluons au passage la vieille maman Brahms, à Hambourg, épouse d’un violoniste qui a dix-sept ans de moins et finira par se séparer d’elle. Nous avons un portrait : maigre, anguleuse, pénétrée du sérieux de l’existence. C’est elle qui a donné à son fils sa solide éducation luthérienne. Brahms est comme foudroyé par ce deuil. Il s’écrie : « Je n’ai plus de mère, il faut que je me marie ». Il ne se mariera pas, et il écrira le Requiem.
Curieusement, les lieux de cette composition sont sans influence sur elle. Hors du temps, elle est aussi hors de l’espace. Allemand du Nord, Brahms s’était établi à Vienne, capitale de la musique (plus que Paris, qui alors est plutôt la capitale du spectacle). Il quitte temporairement son domicile et s’installe à Karlsruhe – chef-lieu d’un grand-duché de Bade encore indépendant de la Prusse – chez son ami le photographe d’art Allgayer. Puis le voilà à Zurich, où il prend pension, se promène, fait la connaissance de Wagner qu’il admire (alors que la postérité opposera les deux œuvres). Il a emprunté à la Bibliothèque municipale une énorme Concordance biblique pour repérer les passages dont il a besoin pour son Requiem. Un soir, chez un ami, s’étant aventuré trop loin de sa base, il renonce à y rentrer, se couche sous le piano à queue et y dort du sommeil du juste.
Il passe un heureux été de 1866 près de Baden-Baden, alors la plus lancée des villes d’eaux. Une société cosmopolite, en grande partie française, s’y réunit tous les ans. Elle ne se laisse nullement troubler par la nouvelle de la victoire prussienne de Sadowa, si lourde de conséquences. Le premier jet du Requiem est à peu près achevé. Brahms compose aussi quelques lieder.
Il n’est jamais malade. Il ne consulte jamais de médecin. En Suisse, il a laissé pousser une barbe épaisse, mais les cris d’horreur de ses connaissances, à Baden-Baden, le forcent à la raser.
En novembre, il fait une incursion à Mulhouse, encore français, et y donne un concert, comme pianiste, avec le violoniste Joseph Joachim, ami de toute une vie. Ce sera son seul contact avec la France, alors qu’au cours des années suivantes, il se rendra plusieurs fois en Italie.
Brahms rentre à Vienne, dans son petit logement de la Poststrasse – au quatrième étage, ce qui révèle que sa situation matérielle n’a rien de florissant. En décembre 1867, les trois premières parties du Requiem sont jouées au Redoutensaal de la capitale impériale. Échec, à cause du jeu excessif d’un timbalier. Peut-être aussi la Vienne de Johann Strauss fils (un ami de Brahms, au demeurant) est-elle un peu trop frivole.
Qu’à cela ne tienne. Le vendredi saint de 1868, l’œuvre est donnée presque complète à la cathédrale de Brême (luthérienne, en une ville plutôt calviniste). Sont inclus des intermèdes de Bach, de Haendel et de Tartini, ce qu’on n’oserait plus faire aujourd’hui. Brahms prend à son bras Clara Schumann, la veuve de son bienfaiteur, et remonte l’allée centrale. Un triomphe ! Il est sacré grand compositeur, à trente-cinq ans.
Il ajoute encore une partie avec un air de soprano, et le Requiem, définitif cette fois, remporte le même succès à Leipzig, en février 1869. Vienne devra attendre 1871. Et Paris, 1874 (car l’auteur est un compatriote des maudits vainqueurs de Sedan). Entre temps, Londres a bénéficié d’une version réduite avec deux pianos remplaçant l’orchestre, écrite par Brahms lui-même ; on continue de la donner aujourd’hui.
Un Requiem allemand. Pourquoi ce titre ? Tout simplement parce que les paroles sont allemandes (celles de la traduction de Luther), et non latines. Mais Brahms n’aimait qu’à demi cet intitulé. Il avait voulu composer pour tous.
Le choix des textes mis en musique résulte manifestement d’une recherche attentive de sa part. Ils proviennent de onze livres différents de la Bible, dont seulement deux Évangiles. Ni effroi ni terreur. Après un rappel de la misère de l’homme vient la consolation. Aucune allusion à Jésus.
Rapprochons cela du Chant du Destin, belle œuvre pour chœur et orchestre commencée par Brahms en 1868, alors qu’il attendait le fameux concert de Brême, et exécutée en 1871. Elle a été surnommée le Petit Requiem, car le climat musical est le même. Poème d’Hölderlin, mort fou. Des immortels qu’on imagine peu nombreux vivent dans un lumineux paradis, sans Dieu. Le commun des hommes est laissé dans l’attente et l’incertitude. Rien d’explicitement chrétien.
On ne peut donc éviter de se poser la question de la foi de Brahms. Il a dit à son ami et biographe Rudolph von der Leyen qu’il lisait la Bible tous les jours. À l’inverse, il a confié à son disciple Anton Dvorák, vers la fin de sa vie, qu’il avait trop lu Schopenhauer pour être religieux (ce qui a choqué son pieux interlocuteur). Deux affirmations nullement incompatibles.
Tous les grands chefs se sont fait un devoir, ou plutôt une joie, malgré la tristesse du sujet, de donner le Requiem. Celui d’Otto Klemperer a été enregistré en 1961, avec Elisabeth Schwarzkopf, soprano, et Dietrich Fischer-Dieskau, baryton, ainsi que le chœur et l’orchestre Philharmonia (formations londoniennes). C’était la version de référence.
Celle de Karajan venait en deuxième position. Il y a une trentaine d’années, je me trouvais avec une amie égyptienne au bord de la piscine du club Méditerranée du Caire (un ancien palais entouré de palmiers). Le préposé s’occupait du fond sonore et changeait les disques. Soudain, il nous a régalés du Requiem de Brahms, dans la version de Karajan. Inconscience de sa part ? Provocation ? Ou croyance qu’une belle musique ne pouvait que faire du bien. En tout cas, cette évocation de la mort n’a nullement gêné les baigneurs.
En 2017, la Tribune des Critiques de Disques a détrôné Klemperer, jugé un peu trop chargé, au profit de Philippe Herreweghe, le chef flamand, assisté de bons chanteurs peu connus, de la Chapelle Royale (chœur français), du Collegium Vocale de Gand et de l’orchestre des Champs-Élysées (enregistrement de 1996). Son interprétation a été estimée plus égale, plus sereine. Karajan a été ravalé au sixième rang. Quant à moi, je tiens les disques de Klemperer et de Herreweghe pour deux versions d’excellence ; l’une ne dispense pas de l’autre.
Le Requiem débute par une lente montée des profondeurs. Les violons et les clarinettes se taisent, laissant la parole au chœur et aux contrebasses. Aucun soliste. Selig sind, die das Leid tragen… Heureux ceux qui portent leur douleur (Matthieu, V, 5).
La deuxième partie est une marche funèbre. J’ai commenté, pour le site Montesquieu, celle de Johann Ludwig Bach, presque allègre. Ici, un lent piétinement se déroule dans la pénombre. Ou plutôt un balancement mélancolique, sans fin. Le texte, proche de l’Ecclésiaste, provient de la première épître de Pierre (I, 24) : Car toute chair est comme de l’herbe, et toute la grandeur de l’homme est comme les fleurs de l’herbe. Puis l’air de marche s’enfle, prend une autorité un peu menaçante. Mais une citation d’Isaïe (XXXV,10) adoucit le futur : Ceux que le Seigneur a rachetés reviendront, ils entreront à Sion.
Dans la troisième partie, l’homme interpelle son créateur en ces termes : Herr, lehre doch mich, dass ein Ende mit mir haben muss… Seigneur, fais-moi connaître ma fin, et quelle est la mesure de mes jours (Psaume XXXIX, 5-8). Klemperer a confié cette interrogation existentielle à Fischer-Dieskau, suppliant, presque déchirant. Insurpassable ! Le chœur reprend ce thème en hochant longuement la tête.
Le soliste rentre dans l’ombre, et le chœur se permet un apaisement, sous l’invocation d’un autre psaume : Comme tes demeures sont aimables, Seigneur (quatrième partie).
La cinquième s’ouvre par un air de soprano, spécialement dédié à la mémoire de maman Brahms. En somme, c’est elle, redevenue jeune et belle, qui chante sous l’apparence d’Élisabeth Schwarzkopf. Je vous consolerai, comme une mère console (Isaïe, LXVI, 13). Cette aria a été comparée à celles de Haendel et de Gluck. Elle s’en distingue par une fragilité voulue.
Et voici la sixième partie, la dernière. Elle débute par une marche, elle aussi. Puis le chœur appelle les trompettes du jugement. Mais elles résonnent beaucoup moins que chez Berlioz et Verdi, le chœur conservant la prééminence. Un point d’orgue : l’auditeur croit que c’est fini. La mélodie repart en douceur et s’achève de manière affectueuse. Selig sind die Toten, die in im Herrn sterben … denn ihre Werke folgen ihnen nach. Heureux ceux qui sont morts dans le Seigneur, car leurs œuvres les suivent (Apocalypse, XI, 13).
Brahms prend ainsi parti, consciemment ou non, dans un différend qui remonte aux origines du christianisme. D’un côté, saint Paul, renforcé par Luther et Calvin : c’est la foi qui sauve ; ceux à qui le Seigneur a accordé cette grâce font d’eux-mêmes de bonnes œuvres, et n’ont pas à être récompensés pour cela. De l’autre, Jean de Patmos, ouvrant la voie aux catholiques : nos œuvres nous suivent. Normalement, Brahms, de par sa formation, devrait être du côté luthérien. Mais il n’a pas la foi. En revanche, son œuvre, chaque année plus importante, voire essentielle, il le sait, témoigne magnifiquement pour lui. Ce n’est donc pas un hasard s’il conclut son Requiem par le verset capital de la révélation johannique.
Au long de ce parcours, l’auditeur n’a pas quitté les cimes. Après cela, nul besoin d’inventorier les faiblesses du genre humain, ses erreurs, ses folies. Ayant produit une telle musique, l’humanité se trouve justifiée, en dépit de tout.
Brahms a pris l’habitude de boire un peu trop. Elle n’est pas étrangère au cancer du foie qui se déclare au début de 1897, vingt-huit ans après l’achèvement du Requiem. Le voilà sur son lit de mort. Il réclame un doigt de son vin du Rhin favori. On lui tend un verre. Il boit et déclare, non pas Das ist gut, « C’est bon » mais Das ist schön, « C’est beau ». Ce sont ses dernières paroles.