Tome II lu par Nicolas Saudray
Mai 2026
Comme la plupart des correspondances, celle de Romain Rolland et de Stefan Zweig n’est pas destinée au grand public. Ses redites, ses détails peuvent lasser. Mais c’est un précieux document sur une époque perturbée, et aussi la révélation d’une bien belle amitié.
509 lettres de Zweig ont été retrouvées, la plupart en français, et 436 de Rolland. Elles forment aujourd’hui trois volumes. Je regrette de m’être limité, faute de temps, au deuxième, qui couvre les années 1920-1927 : une période hétérogène, réunissant des années troublées (au moins en Allemagne et en Autriche), à un redressement économique et politique que la crise économique mondiale n’avait pas encore remis en cause.
Romain Rolland (1866-1944), normalien, ancien professeur, est déjà connu en 1910 quand il fait la connaissance d’un débutant empressé, Stefan Zweig. Peu après, la série des Jean-Christophe le rend célèbre. En août-septembre quand la première Guerre mondiale éclate, il se trouve en Suisse. Âgé de 48 ans, il n’est plus mobilisable. Il décide de rester en son pays d’accueil et publie dans le Journal de Genève son fameux appel Au-dessus de la mêlée. Comment lui donner tort ? Cette action lui vaut, en 1915, le prix Nobel de littérature. Mais durant tout le reste de ses jours, il devra faire face aux accusations de trahison émises dans les milieux nationalistes français.
Stefan Zweig (1881-1940) a quinze ans de moins. C’est donc un disciple.
Juif non pratiquant, fils d’un petit industriel du textile de Bohême et de la fille d’un banquier viennois, il a été élevé à Vienne. En 1914, il est déclaré inapte au service armé, et affecté au service des Archives militaires ! Dès cette époque, il nourrit des sentiments pacifistes reflétant ceux de Rolland, mais ne peut bien sûr les exprimer.
Après la guerre, Romain Rolland tente de se réimplanter en France. Le milieu lui est assez hostile. Il choisit donc de louer une villa dans le canton de Vaud. Et c’est là que ce divorcé sans enfant vit avec ses vieux parents et sa sœur, traductrice d’anglais. Mais il entretient une abondante correspondance avec Mme Jean Cruppi, épouse d’un ministre radical, restée à Paris. Il ne regagnera la France (Vézelay) qu’à la fin de son existence. Sa mauvaise santé ne l’aura pas empêché de vivre jusqu’à l’âge de 78 ans.
Pour sa part, Stefan Zweig s’installe à Salzbourg, ville musicale et tranquille, bon poste d’observation de l’Allemagne toute proche. Mais chaque mois, il rend visite à ses vieux parents à Vienne, capitale beaucoup moins paisible. Sans enfant, comme Rolland, il a épousé une veuve à particule et contribue à l’éducation des rejetons que cette personne a eus de ses premières noces.
En 1920-1921, l’Allemagne bouillonne. Elle a subi l’énorme humiliation du traité de Versailles, alors qu’elle n’avait pas le sentiment d’avoir été vaincue, car les troupes alliées n’avaient pas pénétré sur son territoire. Les attentats se succèdent. Dans ses lettre, Zweig, n’hésite pas à prédire une nouvelle guerre, précédée d’un Anschluss ; il rejoint ainsi Jacques Bainville, par un chemin différent. Il critique vivement la politique française (l’occupation de la Ruhr, surtout), car elle ne peut que conduire à ces catastrophes. La France est alors très impopulaire outre-Rhin,
Tout mon effort, écrit-il, se concentrera à vivre en Européen, en sans patrie. Un pionnier, donc, plus radical que la plupart des Européens d’aujourd’hui.
De son côté, Rolland a été tenté par le communisme, mais les communistes l’ont repoussé en raison de son pacifisme. Aussi, dans ses lettres, se réfère-t-il plutôt à Gandhi et à Tagore. Plus méfiant, Zweig réserve des appréciations aimables à ces idées, mais s’intéresse aussi à Spengler, annonciateur du Déclin de l’Occident, et refuse toute étiquette. Il prophétise (à tort cette fois) que les Anglais étrangleront le bolchevisme (en débarquant à Saint-Pétersbourg ?)
En 1921, dans les pays germaniques, le tableau commence à changer. La misère reflue, le ravitaillement redevient acceptable. Zweig fait état d’une résurrection de Vienne. Mais l’assassinat, par un commando d’extrême-droite, du chancelier allemand Rathenau, un grand industriel et un homme remarquable d’origine juive, ramène de gros nuages.
Auteur d’une œuvre déjà considérable, et aujourd’hui complètement oubliée à part Jean-Christophe, Romain Rolland l’augmente, avec les encouragements et les compliments de Zweig. Il s’emploie notamment à un nouveau cycle romanesque, L’Âme enchantée, histoire en quatre volumes d’une héroïne et de son fils qu’elle élève seule. Hélas, ce titre ne dit plus rien au lecteur de 2025. Rolland développe également son théâtre. Sa pièce Le Jeu de l’amour et de la mort (1925) est dédiée à Zweig.
Plus étonnante encore, la fécondité de l’Autrichien. Sa spécialité est la biographie. Marie-Antoinette et Marie Stuart, certes (d’ailleurs elles viennent assez tard), mais aussi Kleist, Fouché, Balzac, Marceline Desbordes-Valmore, Tolstoï, Dostoïevsky, Nietzsche… et Romain Rolland lui-même (1921). Il a le don de se couler dans la peau de tout personnage. S’ajoutent des nouvelles, dont la plus connue est Amok, une adaptation réussie de Volpone pour le théâtre, et, en fin de carrière, un unique roman, La Pitié dangereuse, que je tiens pour excellent. Zweig est, dans toute l’Europe, l’un des auteurs les plus lus de son temps.
Il donne aussi, fréquemment, des conférences qui arrondissent ses revenus.
Envers Rolland, il se montre d’une émouvante prévenance Quand ce maître s’apprête à prendre le train, en Suisse, pour visiter son disciple à Salzbourg, celui-ci
offre de monter à bord à la dernière gare avant l’arrivée, de façon que l’ultime étape ferroviaire soit plus agréable.
Les deux hommes se parlent souvent de leur métier. Ils citent souvent du latin sans le traduire. Ils se plaignent de leurs admirateurs qui leur prennent beaucoup de temps en leur écrivant des lettres auxquelles ils doivent répondre, ou même en leur rendant visite à domicile. Les choses ont bien changé.
Je ne résiste pas à l’envie de citer ce passage écrit par Zweig en février 1926 : L’Allemagne souffre d’une grande crise. Au fond, c’est toujours la même question ; trop d’hommes, dix millions, vingt millions de trop. Même chose en Italie. Beaucoup de gens superflus, donc une industrie qui ne produit que du superflu. Un quart des hommes d’Europe produit les choses nécessaires, les autres trois quarts en font le trafic et créent des besoins factices pour gagner leur pain.
Mais à la date de cet écrit, des améliorations sont en cours. Le traité de Locarno (1925) a placé l’Europe sous le signe de la paix. L’Allemagne de Weimar connaît une sorte de prospérité, non encore contrariée par une crise économique mondiale que personne n’attend.
Au-delà de la période couverte par le livre, un coup d’œil s’impose sur les dernières années de Zweig. Au début de 1934, l’Autriche est gouvernée par Dollfus et ses amis, des catholiques autoritaires, anti-nazis. Zweig, bien à tort, leur est suspect. La police perquisitionne sa maison. Écœuré, l’écrivain migre vers l’Angleterre, en février. Son épouse estime ses craintes infondées et refuse de le rejoindre. En juillet de la même année, l’assassinat de Dollfus par un commando nazi renforce encore la volonté d’exil de Zweig. Quelque temps plus tard, avec une seconde épouse, il se réfugie dans une charmante ville résidentielle du Brésil, Pétropolis. Mais la Seconde guerre mondiale produit de mauvaises nouvelles. Découragé, l’écrivain se donne la mort en février 1942, avec sa femme.
Manque de chance, car 1942 est l’année du retournement de la guerre. Le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord date de novembre. De même, la contre-offensive soviétique à Stalingrad.
Il fallait savoir attendre.
Le livre : Romain Rolland, Stefan Zweig, Correspondance 1920-1927, Albin Michel, 2015. 734 pages, 32 €.