Mode et modernité

Par Jacques Darmon
Décembre 2020

 

Le monde change ; les hommes aussi. Nul ne l’ignore depuis la plus haute antiquité. Tout coule, disaient les anciens (panta reï). Ce qui a disparu ne renaîtra pas, les fleuves ne remontent pas à leur source.

Cependant, la notion de modernité est plus récente. L’homme affirme sa capacité à trouver en lui-même le fondement de ses normes et de ses valeurs. La modernité est ainsi une idéologie, tournée vers l’avenir, liée aux concepts de progrès, d’innovation ou même d’émancipation. En ce sens, la modernité ne se confond pas avec le contemporain, le nouveau, le présent…

Face à la modernité, le réactionnaire qui souhaite un retour en arrière  au nom du « c’était mieux avant » et le conservateur qui voudrait arrêter le temps et figer la société  ont tous deux nécessairement tort. Tenter de s’opposer à la modernité, c’est s’exposer à être sans cesse débordé par le flot montant de la vie. C’est une lutte perdue d’avance.

D’ailleurs, les modernes eux-mêmes seront emportés par ce flot incessant : « Nous qui sommes si modernes, disait déjà La Bruyère, serons anciens dans quelques siècles » (s’il écrivait de nos jours, il dirait : « dans quelques années » !).

La modernité n’est pas la mode.

La mode consiste en un mouvement permanent dont la vague prochaine efface la vague précédente. Ce bruit dissimule la réalité du changement : on confond une ondulation de surface avec un grand courant marin. Il n’est rien qui ne se démode plus vite que la mode.

La mode répond à un besoin de l’homme moderne (riche et pressé). Comme toujours, dans une société marchande, quand un besoin apparaît, apparaissent simultanément ceux qui savent y répondre à leur profit. La mode a ses thuriféraires qui en vivent (fort bien le plus souvent) : marchands, artistes, journalistes …

Il faut tenir compte de la modernité ; il est dangereux de devenir esclave de la mode. C’est une course sans fin, qui ne cesse de s’accélérer jusqu’au moment où il devient à la mode de ne plus être à la mode.

D’ailleurs, un retour en arrière est le signe même qu’il s’agit de mode et non de modernité. Chaque fois que des publicitaires, des journalistes, des essayistes font mine de discerner des tendances futures dans un retour dans le temps, on constate très vite qu’il s’agit d’un phénomène souvent artificiel, toujours éphémère : ainsi en est-il du retour à la nature, de l’élevage des moutons, du vintage, de l’écologie rurale… Puis, après une pause, l’agitation reprend.

Dans notre société où le ridicule ne tue plus, le « qu’en dira-t-on ? » reste sans effet si on se  garde de lui donner de l’importance. Ne sont donc esclaves de la mode que ceux qui le veulent bien. Ce que La Boétie appelait : « la servitude volontaire ».

Néanmoins, du jaillissement de la mode naît parfois la modernité. A la recherche du nouveau, de l’inédit, du « jamais vu », l’homme d’aujourd’hui, qu’il s’agisse du savant, de l’industriel, de l’artiste ou du consommateur, découvre de nouvelles façons de vivre, de nouveaux produits, de nouvelles technologies…

La notion de modernité s’applique mal aux activités économiques ou aux progrès scientifiques : dans ces domaines, si l’on observe parfois une accélération des évolutions, les transformations semblent se poursuivre de façon continue. Bien difficile de situer la frontière entre le moderne  et l’ancien !

Il en est différemment en ce qui concerne les choix de société et les pratiques culturelles : la modernité s’y traduit par de véritables ruptures.

La modernité d’aujourd’hui, qui porte souvent le nom étrange de « post-modernité »[1], a des caractéristiques nouvelles : destruction et provocation.

La modernité est par définition tournée vers l’avenir, mais ce n’est que récemment qu’elle est conçue comme une destruction (ou, disent les philosophes : une déconstruction). Les modernes d’autrefois ne se moquaient pas des anciens, ils affirmaient poursuivre leurs œuvres. Des nains sur les épaules géants, disait Isaac Newton, citant Bernard de Chartres. Ils se référaient au passé : « beau comme l’antique », disait-on. Le « déjà vu » était une référence. L’existence de l’homme était jugée trop courte pour tout réinventer. La modernité était conçue comme un progrès s’inscrivant dans l’histoire, grâce à la transmission d’une génération à l’autre.

C’est ce schéma que la modernité moderne entend faire exploser : le monde moderne ne peut naître que de la destruction bruyante et affirmée des formes anciennes, sociales ou culturelles, à l’image des zélotes qui mettaient en morceaux la statue de Jupiter et faisaient étalage en grande pompe de ses membres déchiquetés (Paul Claudel).

Aujourd’hui, la modernité se veut une « destruction créatrice » : tissons le linceul du vieux monde pour que le nouveau jaillisse.

Ainsi la transformation des relations familiales se décrit comme la mise en accusation du patriarcat. Famille, je vous hais, écrivait André Gide. Il ne croyait pas si bien dire. Aujourd’hui, les écrivains déchirent leur famille : les fils accusent leur père ; les filles maudissent leurs mères. L’inceste, les violences font les succès de librairie.

Le blasphème est à l’honneur. Le sacrilège est ordinaire. On brûle des drapeaux. On pend des effigies d’hommes politiques.

L’histoire elle-même est déconstruite ; le centralisme blanc ou occidental mis en accusation ; les statues de « grands hommes » déboulonnées. Le patriotisme est considéré comme  un aveuglement meurtrier. La notion d’identité s’efface devant la défense universelle des droits de l’homme.

L’art ancien est déconsidéré : Le Corbusier disait que Rome est un musée des horreurs. Pierre Boulez a longtemps refusé de diriger la musique française du XIX° siècle ! Un professeur d’histoire de l’art de Harvard renonce à enseigner l’art occidental !

La “déconstruction” se définit par ce qu’elle détruit ou ce qu’elle conteste et non par ce qu’elle prétend bâtir : elle se veut  antilibéralisme, antihumanisme, antiracisme, antisexisme… La modernité réside dorénavant dans la destruction des anciennes structures, l’explosion des modes de pensée, le refus systématique de toute contrainte. D’où un sentiment de dés-ordre et de violence.

 La modernité conçue comme une provocation est également une dimension récente.

Les siècles anciens ont connu le scandale de l’hérésie religieuse ou du crime (Néron, Gilles de Rais…). A partir de la Renaissance, la libération des esprits a conduit certains esprits à « faire scandale ». Mais ces cas étaient peu nombreux. Le scandale tenait pour une part à ce caractère « anormal », rare  et surprenant : Galilée (qui mettait le soleil au centre du monde), Giordano Bruno (qui affirmait qu’il y avait d’autres mondes que le nôtre), le marquis de Sade (qui défiait les règles morales les plus largement acceptées), Voltaire (qui voulait « écraser l’infâme » c’est-à-dire la religion)…

Dans le domaine de l’art, certains peintres avaient vu leurs commandes officielles refusées : Caravage, Le Greco… Au  XIX° siècle, Manet (qui peignait des femmes nues qui n’étaient pas des créatures imaginaires), Rodin (qui ne put vendre ni son Balzac, ni ses Bourgeois de Calais.),  Flaubert (qui faisait d’une femme adultère une héroïne). Les artistes surprenaient mais, de fait, ils cherchaient à répondre à la sensibilité nouvelle du public : Plaire est la seule règle», disait Racine.

C’est vraiment le XXe siècle qui fait du scandale la pierre de touche de la modernité : ne sont considérés comme « artistes contemporains » que ceux qui « choquent le bourgeois » : Marcel Duchamp expose son urinoir (« Fountain »), Andy Warhol, ses boîtes de conserves, Pollock ses « drippings »…

Le Étonne-moi de Jean Cocteau est devenu la devise de tous.

Au XXIe siècle, cette transformation atteint son acmé : seuls les artistes dérangeants reçoivent le nom d’artistes. Le scandale est un élément de valorisation de leurs œuvres. : Jeff Koons, Mc Cathy ne vivent que du scandale. Ceux qui ne scandalisent pas sont des peintres académiques, pompiers… ou même de simples « décorateurs ».

Autrefois, les artistes étaient ceux qui produisaient une œuvre d’art. Aujourd’hui, une œuvre d’art est la production de ceux qui se disent artistes. Ne peuvent se dire artistes que ceux qui démontrent leur originalité, souvent leur colère, parfois leur agressivité.

Il en est de même dans les relations sociales.

 Les féministes du XXe siècle défilaient avec des pancartes, les « femmen » d’aujourd’hui se promènent nues et profanent les hosties dans les églises.

Les homosexuels réclamaient l’égalité civile ; aujourd’hui les « drag queens » défilent dans des « gay pride »

Une industrie du scandale est apparue : avec ses produits, ses marchés, ses investisseurs, ses publicitaires…mais aussi son vocabulaire.

Une théorie du genre est venue bousculer la distinction immémoriale du masculin et du féminin. Des pratiques nouvelles donnent un sens nouveau aux dénominations de mère et de père, à la signification du mariage, aux règles de la filiation, aux liens de la famille.

L’individualisme exacerbé de la civilisation moderne entraîne beaucoup de désordre mais il a un grand avantage : il permet à chaque individu de choisir librement son mode de vie.

Il est possible, dans l’offre de civilisation, de choisir à la carte : de prendre dans la modernité ce qui nous convient et de garder des mœurs anciennes ce que nous aimons.

Nous pourrons continuer à fréquenter les auteurs anciens, écouter de la musique classique, porter de vieux vêtements, aimer de vieilles pierres… Nous pourrons lire Virgile et Homère en édition bilingue, admirer Vermeer et Andreï Roublev…

Nous pourrons éviter l’écriture inclusive (ils s’en lasseront), nous désintéresser de la féminisation des noms de profession (continuer à dire le ministre ou l’auteur pour une femme, comme d’ailleurs la sentinelle ou la vigie pour un homme, et laisser aux modernes leurs autrices et leurs cheffes.

Il suffira d’accorder peu d’importance aux réseaux sociaux, d’éviter l’actualité la plus volatile, de renoncer à briller dans les dîners mondains….   Toute chose assez aisée en fait.

Chacun choisira librement.

A la condition, comme dit le proverbe, pour vivre heureux, de vivre caché : comme les anciens chrétiens, nous serons autorisés à vivre selon notre goût, mais dans des catacombes modernes.

C’est en ce sens qu’il faut prendre la remarque de Roland Barthes à laquelle je souscris : Tout à coup, il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne (1977).

[1] On peut se demande quel substantif s’appliquera au siècle prochain à ceux qui succèderont aux « post-modernes » !

De la tragédie des bisounours : l’Ange et la Bête

 Par Jacques Darmon
Novembre 2020

Il est, dans ce monde, une population aux mœurs étranges. Ils font profession d’aimer tout le monde ; ils pensent que l’amour universel est l’avenir de l’homme, que les gentils l’emportent sur les méchants et que les bons seront récompensés.

Marchant au milieu des bombes et des explosions, ils avancent en souriant, les bras tendus, les mains ouvertes. La paix, la fraternité. Faisons l’amour, pas la guerre est leur devise (pas tous : certains font vœu de chasteté !).

Dans le monde de ceux qui se disent bisounours, il est beaucoup de Tartuffes qui font mine d’aimer les autres, car les bons sentiments donnent bonne conscience. Mais la plupart sont sincères : ils pensent que la bonne volonté et l’amour de l’Autre (avec une majuscule) peuvent interrompre le cours tragique de l’Histoire. Le pape est le membre le plus connu de cette tribu si particulière.

On naît bisounours : les enfants (qui peuvent être parfois cruels) sont à la fois insouciants et confiants. Ils n’aperçoivent pas les dangers qui les entourent. Ils voient le monde comme un conte de fées.  L’école les confirme dans cette conviction ; elle leur parle des gentils animaux, de jolies plantes, de bonnes fées… Les méchants dragons sont éliminés (par des gestes symboliques et sans effusion de sang!) et le beau prince retrouve toujours sa belle princesse.

En général, à l’adolescence, le choc avec le réel provoque une prise de conscience et le jeune quitte ses jeux de l’enfance.

Mais, aujourd’hui, on observe des cas inverses : des adolescents veulent continuer à vivre dans leur monde enfantin et prétendent même y appeler les adultes.

On identifie donc des bisounours dans toutes les classes d’âge et dans toutes les catégories sociales. On ne peut manquer cependant de noter une surreprésentation dans les milieux les plus favorisés par la vie, par la fortune, par l’éducation… Il arrive que le caractère soit héréditaire : on est parfois  bisounours de père en fils ou de mère en fille !

A vrai dire, ce rêve est merveilleux. On comprend qu’il illumine la vie de ces bienheureux. Au surplus, les bisounours sont toujours sympathiques, parfois drôles. Leurs yeux brillent de joie. Ce sont des êtres délicieux, pleins de bonté et de gentillesse. Beaucoup d’entre eux sont d’une grande culture.

C’est pourquoi les bisounours sont souvent appelés à témoigner de leur conviction devant les journalistes ou les télévisions. L’intervention de ces hommes et de ces femmes de bonne volonté réchauffe le cœur dans ce monde où les motifs de désespérance sont si nombreux. Ils sont accueillis avec bienveillance, avec des gestes amicaux, des sourires émerveillés… Leurs auditeurs ravis se souviennent des histoires merveilleuses que leurs mères leur racontaient avant de s’endormir ! Lorsque le bisounours est un jeune adolescent, l’admiration est à son comble : les adultes, les représentants de la Nation écoutent avec délices la vérité sortir de la bouche des innocents.

 Cependant, dès que le bisounours a quitté le plateau de télévision ou la salle des débats, l’actualité reprend ses droits. Le journaliste revient sur la dernière catastrophe, le dernier attentat … Le député retourne débattre de la réforme des retraites.

La plupart des  bisounours aiment la Planète. Ils souhaitent que la Terre-mère devienne un grand jardin, où l’homme cohabite en paix avec les animaux et les plantes. Ils craignent les technologues et les savants, nouveaux Docteurs Folamour, susceptibles, par leurs monstrueuses découvertes, d’introduire dans ce monde merveilleux le désordre et la violence.

Le gaz carbonique leur fait horreur et le réchauffement climatique trouble leurs nuits. Ils préfèrent le vélo à la bagnole, symbole de pollution. Cependant, certains n’envisagent pas de renoncer aux vacances lointaines, ni de se séparer de leur téléphone mobile.

Beaucoup de bisounours se rassemblent au sein d’Organisations Non Gouvernementales (ONG). Ces associations, dont le but est de faire le bien, se disent non gouvernementales. En effet, elles agissent indépendamment des États et même consacrent une part importante de leur activité à critiquer les gouvernements qui n’en font pas assez à leur goût. Ce faisant, elles mordent la main qui les nourrit, car la quasi-totalité de ces ONG, ayant peu d’adhérents, vivent des subventions (ou des exonérations fiscales) que leur accordent ces mêmes gouvernements ! Ainsi certains  bisounours satisfont-ils  leurs aspirations généreuses avec l’argent de ceux qui ne sont pas des bisounours.

Le bisounours voit le monde à son image. L’homme est bon. Le mal n’est qu’une erreur transitoire. Le bisounours  pense, comme Jean Valjean, que l’état de nécessité justifie le vol. Il veut croire que l’assassin et le terroriste sont des malheureux opprimés qui tentent d’échapper à leur destin odieux. La prison, solution barbare, ne fait que les enfermer dans leur malheur ; un peu de miséricorde (celle des hommes ou celle de Dieu)  suffira à les remettre dans le droit chemin. Dans cette voie de la rédemption, le bisounours se rêve dans le rôle d’une nouvelle Antigone : en refusant (ou en contournant) les lois civiles, il obéit aux lois supérieures. Les désastres auxquels conduirait la généralisation de sa conduite ne le concernent pas : il ne connait que ses relations avec l’Autre. L’État, la Nation lui semblent des entités à la fois lointaines et meurtrières.

En conséquence, le bisounours donne la priorité aux lois qui protègent l’individu : c’est un soutien enthousiaste de « l’Etat de droit », au sens moderne du terme : un État où un individu est libre de préparer un attentat et ne peut être arrêté qu’après l’avoir commis. Un État qui doit accueillir tous ceux qui sont entrés sur son territoire, même illégalement, ou même qui doit aller chercher ceux qui voudraient entrer et qui n’y arrivent pas.

Partout où des hommes ou des femmes sont exploités, opprimés ou menacés, les bisounours se portent à leur soutien : ils signent des pétitions, défilent dans des manifestations pacifiques, interpellent des gouvernements trop passifs. Parfois emportés par leur générosité, aveuglés par leur bienveillance, ils se retrouvent aux côtés de dirigeants corrompus, d’extrémistes dissimulés. Mais les échecs inévitables ne les découragent pas.

Les bisounours en général n’aiment pas les dépenses d’armement. Ils invitent les gouvernements à y renoncer et à transférer ces ressources vers l’aide aux défavorisés. Quant à l’arme nucléaire, elle symbolise pour eux l’horreur du monde ; ils en devinent les effrayantes capacités destructrices, les catastrophes qui en résultent non seulement pour l’homme mais pour la planète toute entière. Les bisounours, lorsqu’ils parlent de nucléaire, deviennent des collapsologues !

Pourtant, les bisounours sont des optimistes congénitaux : ils voient le bonheur partout, le danger nulle part.

Il est vrai que, curieusement, les peuples de bisounours vivent, en général, dans des zones tranquilles et plutôt riches. On les trouve dans les beaux quartiers de la région parisienne, près des plages californiennes, dans les riches capitales scandinaves, au centre de la magnifique basilique Saint-Pierre de Rome…

Cette corrélation laisse non résolue la question de causalité : la tranquillité tient-elle à la présence de bisounours ou les bisounours sont-ils là parce qu’ils aiment le calme ?

On voit quelques rares spécimens de bisounours dans des zones plus agitées, mais ils vivent le plus souvent dans des communautés : ashrams indiens, temples bouddhistes ou shintoïstes, couvents chrétiens…

Les quelques bisounours qui vivent isolés dans les espaces dangereux sont condamnés soit au désespoir devant les malheurs qui les entourent, soit au sacrifice inutile. Les moines de Thibirine ont tenté de vivre cette vie de bonheur pacifique au milieu d’une guerre civile. Ils sont morts égorgés puis décapités. Quel sens a leur mort ?

Il est vrai cependant que certains bisounours, les plus convaincus, les plus courageux, ont donné leur vie non pour témoigner, mais pour sauver des vies humaines. Ils ne sont pas très nombreux mais leur sacrifice  illumine le monde d’aujourd’hui.

Ce monde est plein de bruit et de fureur. Un enfant n’y peut survivre que protégé par ses parents (ou par la société). Les bisounours ne peuvent survivre que si d’autres prennent le soin de les défendre et de les protéger. Les O.N.G. humanitaires ne peuvent exercer leurs bienfaits que sous la protection d’une armée, le plus souvent  française ou internationale.

Quand cette défense manque ou quand ils la refusent, ils sont impitoyablement éliminés.

Lorsque le rêve d’un bisounours est inoffensif, a fortiori quand il est au service d’autrui, on ne peut que se réjouir de cette vocation bienveillante dont ils assument les risques pour eux-mêmes[1]. Mais lorsque la naïveté désarme les bons et permet aux méchants d’exercer librement leurs méfaits, cette attitude devient dévastatrice.

Fouché (qui était tout le contraire d’un bisounours) affichait sur les murs de Paris, au lendemain de Brumaire : « Que les bons se rassurent et que les méchants s’inquiètent ! ». Les bisounours font mine d’ignorer les méchants et leur laissent libre champ pour exercer leurs dommages. Face à Hitler, à Pol Pot, aux innombrables tyrans ou assassins qui peuplent le monde d’aujourd’hui, l’expression « tous frères » (Fratelli tutti, dit le pape dans sa langue) laisse un goût amer. Au moins aux victimes !

 Au moment même où les conflits dans le monde atteignent une intensité maximale, où des tensions sociales et raciales surgissent dans tous les pays, la bonté est une qualité, la naïveté est un défaut, parfois mortel.

Inviter un peuple à désarmer, c’est tendre sa gorge aux couteaux des assassins.

Trop souvent, certains bisounours donnent le sentiment d’être prêts à sauver leur âme au prix de la vie de ceux qu’ils ont invités à rester sans défense.

Qui veut faire l’ange, fait la bête, disait Blaise Pascal.

[1] -Sauf quand, pour permettre au bisounours d’exercer son dévouement, il faut engager la vie de jeunes militaires pour le protéger ou le délivrer.

En lisant Stefan Zweig

Par Jacques Darmon
Juin 2020

Des amis m’ont fait découvrir des textes peu connus de Stefan Zweig[1], écrits pendant la première guerre mondiale. Il s’agit d’œuvres mineures : articles parus dans les journaux suisses (Zweig était correspondant de guerre à Berne), des lettres à des personnes privées, des textes signés de l’auteur mais non publiés…

Ces documents reflètent l’opinion du « caporal Zweig ». À mon sens, et c’est leur intérêt majeur, ils donnent une explication plus plausible de ce geste tragique par lequel Zweig et sa femme ont mis fin à leurs jours, en février 1942.

On a souvent affirmé que Stefan Zweig était déprimé, désespéré à la fois par la victoire hitlérienne et l’effondrement de la société viennoise. Je crois, après avoir lu ces textes, que ces explications ne suffisent pas.

Stefan Zweig connaissait suffisamment l’histoire de l’Europe pour savoir que jamais aucun pays n’avait résisté longtemps à la coalition de tous les autres États. Après l’entrée en guerre des États-Unis et l’échec (allemand) de la « bataille d’Angleterre », la défaite hitlérienne était inéluctable. Zweig ne pouvait pas l’ignorer.

Quant à l’agonie de la société viennoise (la première d’Europe pour Zweig), il avait décrit, dès 1938,  la disparition du « monde d’hier ».

En 1918, déjà, Stefan Zweig avait observé un effondrement de l’environnement politique, militaire et social de l’Autriche. Paul Valéry, au même moment, nous disait que  les civilisations sont mortelles.

Mais justement, ces textes inédits datant de la première guerre mondiale montent clairement que Stefan Zweig restait optimiste : il avait confiance dans la force et la permanence de la culture allemande. Militairement vaincue, socialement en lambeaux, l’Allemagne (pour Zweig, le peuple de langue allemande, donc y compris l’Autriche) continuait de rayonner par le dynamisme de ses universités, de ses philosophes, de ses poètes. La culture allemande était vivante, l’essentiel était préservé. En 1918, cette constatation effaçait les horreurs de la guerre et donnait foi en l’avenir.

C’est exactement ce qui manquait à Zweig en 1942 : le régime hitlérien fêtait la victoire militaire (peut-être provisoire)  du fascisme ; mais  c’était surtout une défaite de la pensée, la constatation terrible que la culture allemande n’avait pas résisté au cauchemar nazi. Le « peuple de Goethe, Schiller, Kleist, Hölderlin et Kant », celui de Mozart et de Beethoven, s’était jeté dans les bras de ces bourreaux, avait participé activement aux massacres de populations entières[2].

« Mortes, les voix de la famille et des amis, morte, la voix des poètes et des écrivains, plus aucun signe de personne, le silence… Ce silence, cet effroyable, impénétrable, interminable silence est plus insupportable que n’importe quel bruit. Il contient plus d’horreur que le tonnerre, que le hurlement des sirènes, que le fracas des explosions… »

Ce silence d’un peuple devenu muet avait ruiné toutes ses convictions sur la force de la culture et l’avait conduit, le 22 février 1942 à Petrópolis, constatant l’échec de tout ce en quoi il croyait depuis ses premiers travaux, à vouloir quitter ce monde désespérant.

Arrivé à ce point de la lecture, j’ai posé mon livre et j’ai pensé à la France.

La France aujourd’hui, comme l’Autriche en 1918, a perdu son rang : dominée économiquement par l’Allemagne, ignorée diplomatiquement par la plupart des pays du monde  (même les plus petits[3] !), noyée politiquement dans l’Europe, la France n’est même plus « une puissance moyenne », comme l’affirmait Giscard d’Estaing !

Mais, dans ce désastre géo-politique, nous imaginions que survivait « une certaine idée de la France ». À défaut de la puissance économique ou politique, nous disposions d’une magistrature intellectuelle. Notre culture, notre histoire, nos valeurs, nos créateurs, nous assuraient une place particulière dans le monde : parce que la France se voulait universelle, elle était présente dans le cœur de tous les hommes. La culture française suffisait à sauver la France.

Il nous faut, comme Stefan Zweig en 1942, constater qu’il n’en est rien.

La France a elle-même renoncé à son histoire et sa culture n’est plus un objet d’admiration.

Les foules qui se pressaient derrière le catafalque de Victor Hugo pleurent aujourd’hui le décès de Johnny Halliday ; le Paris de Mme Hidalgo efface la Ville-lumière du baron Haussmann ; le Dr Raoult a remplacé Louis Pasteur dans le cœur des Français ; les personnages les plus aimés de nos concitoyens sont des acteurs de cinéma, des sportifs ou des présentateurs de télévision ; l’écriture inclusive défie Arthur Rimbaud.

Nous perdons notre propre estime. La crise du coronavirus a mis à terre le « meilleur système de santé du monde ». Les classements PISA mettent en évidence la faiblesse de notre système d’éducation. Notre démocratie fonctionne mal et la société française n’est qu’un « archipel »  de groupes humains indifférents (ou même hostiles) les uns aux autres.

Ce que nos amis américains appellent la « French Theory » n’est plus l’œuvre des Lumières ou l’universalisme de la Révolution, mais les élucubrations de nos philosophes « déconstructeurs » (Foucault, Derrida, Deleuze).

Nous assistons aujourd’hui même à une accélération étonnante de cette déconstruction de la France. Longtemps confiné dans les débats de quelques intellectuels, ce processus est maintenant dans la rue.

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », disait notre Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen en 1789. La France révolutionnaire se voulait universaliste : tous les hommes ont les mêmes droits, sans distinction, de race, de religion ou de sexe.

La lutte contre le racisme est donc au cœur de la culture française, mais aujourd’hui cet antiracisme devient à son tour raciste. Une militante, bien intentionnée, demande de « compter les Noirs » [4]. Des réunions sont interdites aux Blancs.

Le regard que les citoyens portent sur leur histoire est nécessairement divers. La Révolution, les luttes ouvrières, l’occupation et la Résistance, … font l’objet d’analyses divergentes depuis longtemps Mais plus récemment, une nouvelle étape a été franchie : certains exigent de réécrire l’histoire et d’imposer une nouvelle lecture devenue seule valable : décapiter Colbert qui a édicté le Code noir, condamner Napoléon[5] qui a restauré l’esclavage aux Antilles, réécrire la période coloniale[6]

A l’image de la période stalinienne pendant laquelle le pouvoir effaçait des images officielles les personnages historiques qui avaient cessé de plaire, une relecture de l’histoire de France est recommandée, voire exigée.

Particulièrement significative est l’attitude des nouveaux migrants à l’égard de cette France déconstruite.

La France a été formée en grande partie par des peuples venus de l’extérieur : des Grecs, des Romains, des Francs, des Burgondes, des Ostrogoths, des Alains … Peu à peu, depuis Bouvines, s’est constituée une nation française, avec une langue, une culture, des modes de vie assez homogènes sur tout le territoire.

Cette France unifiée est restée une terre d’immigration : des Polonais, des Espagnols, des Italiens… Ces premiers immigrés venaient en France pour trouver du travail, bien entendu, mais s’ils avaient choisi la France parmi bien d’autres destinations possibles, c’était parce que ce nom leur disait quelque chose de plus [7]. D’ailleurs, à peine arrivés, sans renoncer à leur propre histoire, ils acceptaient de se fondre dans la société française[8].

Les nouveaux immigrés, dans leur majorité, agissent différemment. Ils viennent en France non pas par admiration de Molière ou de Victor Hugo, mais par attrait du RSA, du RMI, de l’AME de l’AMD … Tous ces acronymes qui symbolisent le système français d’aides sociales, le plus généreux du monde : de fait, nous achetons ces immigrés ! À juste titre,  ils nous le reprochent.

En conséquence, présents en France non par choix mais par nécessité, ils refusent de se fondre dans une communauté nationale qu’ils ne reconnaissent pas et qui a perdu tout pouvoir d’attraction. Ainsi se développe ce qu’on appelle communautarisme et qui est en fait un rejet de la France d’aujourd’hui, soit parce que ces immigrés ou descendants d’immigrés n’acceptent pas des mœurs contraires à leur propre tradition, soit parce que, se sentant rejetés par une majorité hostile, ils estiment que leur communauté les protège mieux que les institutions publiques.

Le fait que de nouveaux immigrés recherchent l’appui de leurs semblables est ordinaire. Mais ce communautarisme débouche aujourd’hui sur un véritable séparatisme : vivre autrement, loin des autres.

Que reste-t-il de la France républicaine, une et indivisible ?

Jacques DARMON

Juin 2020

[1] Pas de défaite pour un esprit libre- Albin Michel

[2] En novembre 1941, était déporté à Minsk le premier convoi de juifs viennois.

[3] Turquie, Syrie, Israël, Brésil…

[4] A noter que personne ne demande de compter « les jaunes » ou « les cuivrés ». Il fut un temps où l’Etat demandait de compter les juifs. La France de 2040  ressemblera-t-elle à celle de 1940 ?

[5] En 2005, la France a renoncé à fêter le 200° anniversaire d’Austerlitz. À la  reconstitution de la bataille, les grognards de Napoléon étaient joués par des soldats tchèques !

[6] Pour l’instant, les juifs ne demandent pas de condamner Saint Louis, ni les protestants de détruire la statue de Louis XIV !

[7] Il existe au Vietnam un temple où les trois déités sont Moïse, Jésus et Victor Hugo (en habit d’académicien !)

[8] A Alger, en 1947, mon petit livre d’histoire me disait que « (mes) ancêtres, les gaulois, étaient grands et blonds ». Ni moi, ni mes parents n’y trouvaient rien à redire !

A Médéa, petit village au sud d’Alger, les ruelles du quartier juif s’appelaient rue Molière et rue Racine !

Comptabilité morbide : des chiffres et une question

Par Jacques Darmon
10 avril 2020

 

 Les médias prennent intérêt à rapprocher la présente épidémie de coronavirus avec deux pandémies antérieures : la peste noire du XIV° siècle et la grippe espagnole de  917-1920. Pourtant l’ampleur de ces pandémies est très différente. 

D’abord, des chiffres :

Au XIV° siècle, probablement venue d’Asie centrale, la peste noire (qui a frappé l’Europe en même temps que la guerre de Trente ans) a tué, entre 1347 et 1352, près de 30% de la population européenne, estimée à 65 millions d’habitants, soit environ 25 millions de décès. (La population française entre 1340 et 1440 a diminué de 17 à 10 millions d’habitants soit -40%). Au niveau mondial, les estimations (très imprécises) font état de 75 millions de décès (sur une population totale de 750 millions, soit 10%).

La  « grippe espagnole » (venue des Etats-Unis) a touché, entre 1917 et 1920, environ 20 millions de personnes (certaines études parlent de 50 millions de morts) dont 4 millions en Europe, soit 1% de la population européenne (400 M) et 1% de la population mondiale (2 milliards). Mais la répartition géographique est beaucoup plus inégale [1].

Il est trop tôt pour évaluer les conséquences de la présente pandémie de Covid-19. Mais il est probable que le nombre de décès (88 000 dans le monde au 10 avril 2020) ne dépassera pas 200 000 en Europe (au sens large) pour une population de 800 millions 0,03%).

Cette pandémie n’est donc pas de l’ordre de grandeur des évènements exceptionnels du XIV° ou du XX° siècle. Ce sont probablement les réactions efficaces des pouvoirs publics de chaque pays (confinement…) et les moyens thérapeutiques de la médecine moderne (réanimation, vaccins ?) qui permettront d’éviter les désastres du passé et de ramener cette pandémie au niveau des grippes saisonnières les plus graves (la question se pose très différemment dans les pays les plus pauvres démunis de ces équipements médicaux).

D’où la question : si l’épidémie de coronavirus, en Europe, n’est pas beaucoup plus grave que la grippe saisonnière, faudra-t-il, quand celle-ci arrivera, en octobre 2020, prendre les mêmes mesures de confinement, de distanciation sociale, d’arrêts d’activité ?

NomAnnéesPopulation (milliards)Reproduction (R0)Infections

Monde (est.)

Décès

Monde

Grippe russe de 1889-18901889-18901,532,1020–60 %

(300–900 millions)

1 million
Grippe espagnole1918-19201,801,8033 % (500 millions)20-100 millions
Grippe asiatique1957-19582,901,658–33 %

(0,25 – 1 milliard)

1–4 millions
Grippe de Hong Kong1968-19693,531,807–28 %

(0,25–1 milliard)

1–4 millions
Grippe saisonnière7,751,285–15 %

(340 millions – 1 milliard)

290 000–650 000/an
Grippe de 2019-20202019-20207,75Inconnu11 % (800 millions)0,45–1,2 million
Pandémie de Covid-192019-20207,752,2
2,68
(1500000)[2]88000+

[1] La grippe espagnole  a provoqué 549 000 décès aux États-Unis, premier pays touché. En France, une étude fait état de 240 000 morts dont 33 000 dans l’armée, au Royaume-Uni de 153 000, en Allemagne de 426 000 morts, au total 2 300 000 pour 14 pays d’Europe occidentale (donc vraisemblablement plus de 4 000 000 pour l’ensemble de l’Europe en comprenant l’Autriche-Hongrie, les autres pays d’Europe orientale et la Russie).
En Inde il y aurait eu au minimum 18,5 millions de morts, soit 6 % de la population. En Chine de 4 à 9,5 millions soit 0,8 à 2 % de la population. Au Japon, près de 250 000.
Dans l’ensemble du monde, la grippe a fait plus de morts que la guerre qui a coûté, dans son ensemble, la vie à 18 600 000 personnes, y compris les victimes civiles. Dans les pays belligérants, la pandémie a été moins meurtrière que la guerre. En revanche, la grippe espagnole a frappé plus massivement les pays n’ayant pas ou peu participé au conflit.
[2] Au 10 avril 2020 – Source : OMS

Décentralisation : un mot magique

Par Jacques Darmon – Février 2020

Un projet de décentralisation suscite une approbation immédiate et largement partagée.

La décentralisation, en effet, répond à un objectif politique essentiel : le fonctionnement de l’État est mieux assuré quand il s’exerce au plus près des citoyens. Les responsables politiques locaux sont mieux informés des besoins de leurs administrés et plus aptes choisir les solutions à y apporter. Les citoyens, de leur côté, sont plus confiants dans le fonctionnement des institutions quand les décideurs sont plus proches d’eux. L’État doit donc confier aux collectivités locales les compétences que celles-ci peuvent exercées utilement et appliquer systématiquement le principe de subsidiarité : dans la hiérarchie de l’organisation territoriale, un niveau supérieur n’est légitime à intervenir dans un domaine d’activité que si les niveaux inférieurs sont dans l’incapacité de remplir utilement ces responsabilités.

Aborder de façon centralisée la réforme de l’État constitue un défi hors d’atteinte. Ce n’est que dans les périodes exceptionnelles (1790, 1945, 1959) qu’une transformation globale et profonde s’avère possible. Aujourd’hui, il faut être moins ambitieux et plus réaliste en appliquant la méthode proposée par René Descartes dès 1637 : quand un problème est difficile, on doit « le diviser en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour le résoudre ». La décentralisation permet de faciliter les expérimentations, de mettre en œuvre des politiques différenciés adaptées à chaque situation locale et de déterminer ainsi les modes de gestion les plus efficaces.

Mais si l’on veut dépasser le stade de l’incantation et ne pas se laisser abuser par le mot magique “décentralisation”, il faut prendre conscience qu’une politique ambitieuse suppose que soient levés deux préalables politiques.

Une véritable décentralisation suppose une transformation profonde de l’organisation territoriale.

La France est le seul pays à superposer quatre niveaux d’administration territoriale : la commune, le département, la région et l’État, auxquels il faut ajouter tous les organismes de coopération intercommunale, les communautés urbaines, les communautés d’agglomération, les communautés de communes, les “pays”, plus récemment les métropoles, et les intercommunalités. Sans oublier l’échelon européen dont le rôle est croissant. Mais la complexité est à son comble : il est des communes qui sont des départements (Paris, Lyon), des départements qui sont des régions (Martinique), des collectivités qui ne sont ni des départements ni des régions (Corse, Alsace,..), sans compter bien entendu l’outremer où la Guyane, la Polynésie, la Nouvelle Calédonie ont chacune leur statut propre.

Chaque niveau de compétence, lorsqu’il reçoit une attribution nouvelle, prétend s’équiper des moyens administratifs correspondants. Lorsque la responsabilité des routes départementales a été transférée aux départements, ceux-ci ont constitué des services de voirie, et pendant ce temps, les services de l’Etat qui, symétriquement, avaient abandonné ces compétences, n’ont pas modifié leurs effectifs.

Bien plus, ces différents niveaux d’administration prétendent intervenir dans les mêmes domaines. Si la clause de compétence générale a été retirée aux départements (après de nombreux allers-retours), en fait la liste de compétences particulières qui leur ont été simultanément reconnues est tellement large que la confusion de compétence subsiste.  Pour une même décision, deux, trois ou même quatre collectivités interviennent dans le choix du projet, son financement, sa gestion. Il en résulte une dilution des responsabilités, un alourdissement des procédures, un ralentissement des décisions et une augmentation des effectifs de fonctionnaires. Une décentralisation effectuée dans cette structure complexe ne permet aucune économie et n’entraîne pas toujours un meilleur fonctionnement. Elle ne répond en aucune façon à l’objectif politique de rapprocher les citoyens des décideurs politiques.

De manière plus fondamentale encore, une véritable décentralisation suppose en outre l’acceptation de situations locales différentes.

La décentralisation a pour effet inévitable de rompre la sacro-sainte égalité des citoyens devant le service public, car il n’y a pas de décentralisation sans une certaine diversité. Des services publics fonctionneront mieux dans certaines collectivités. Des régions connaîtront des taux de chômage différents. Les ressources financières et donc le niveau des impôts locaux ne seront pas égaux. Aux États-Unis où la décentralisation est généralisée dans un État fédéral, la différenciation va plus loin encore : la peine de mort est appliquée dans certains États et pas dans d’autres. En Allemagne, l’organisation de l’enseignement relève de chaque Land.

La diversité est source d’efficacité, d’innovation, de dynamisme. Elle permet de valoriser les atouts propres de chaque région. Mais le choix du pluralisme régional est un choix éminemment politique qu’il ne faut pas occulter. Les Français, au nom de leur attrait unanime pour le mot magique “décentralisation”, sont-ils prêts à renoncer à certaines formes traditionnelles d’égalité? Notons que le Ministre chargé de la réforme de l’État s’appelle également Ministre de l’égalité des territoires, qu’à chaque fois qu’une collectivité bien gérée dispose de ressources financières importantes, une pression politique s’exerce pour venir assurer une péréquation des dotations budgétaires au profit des collectivités moins bien dotées !

A supposer que ces deux préalables politiques soient levés, il reste nécessaire, pour mettre en œuvre une décentralisation ambitieuse, de répondre à deux craintes fondamentales.

La décentralisation présente un risque d’apparition de pouvoirs locaux inefficaces mais puissants. Pour éviter l’apparition de véritables « satrapies » locales, une véritable décentralisation doit s’accompagner de mesures objectives de performance. Déléguer des responsabilités n’a de sens que si les citoyens peuvent s’assurer que leurs élus remplissent leurs devoirs. Il faut pouvoir mesurer et comparer l’efficacité de chacune de ces politiques locales et ainsi clarifier le débat des élus régionaux avec leurs électeurs. Mais les élus locaux sont-ils prêts à remplacer les campagnes électorales classiques fondées sur des poignées de main et des baisers aux enfants par de véritables comptes-rendus de mandats documentés et chiffrés ?

La dispersion des décideurs qu’entraine ce processus de décentralisation peut se traduire par un accroissement des actes irréguliers. Qu’il s’agisse de la délivrance des permis de construire, de l’octroi de subventions aux associations, de la passation de marchés de travaux, des craintes apparaissent déjà aujourd’hui. Les procédures judiciaires mettant en évidence des cas de favoritisme ou de prise illégale d’intérêt ne sont pas rares. Au fur et à mesure de l’élargissement des pouvoirs locaux, les risques peuvent augmenter. La décentralisation suppose donc un renforcement des dispositifs visant à garantir la moralisation de la vie publique. Dans cette matière comme dans d’autres, l’enfer est souvent pavé de bonnes intentions.

Les nouveaux héros

Par Jacques Darmon

Chaque siècle, chaque civilisation choisit ses héros : ces personnages, réels ou mythiques, font rêver les peuples, emplissent l’imagination des adolescents, incarnent les valeurs partagées.

L’Antiquité admirait les sages et les poètes, Socrate et Homère. Les Temps Modernes ont honoré les Lumières, philosophes ou scientifiques, Descartes, Leibniz, Newton ou Rousseau. Au XX° siècle, ce sont les grands chefs politiques qui, pour le meilleur ou pour le pire, ont su émouvoir les foules. Effet de balancier, ce siècle s’est terminé par le surgissement de leaders pacifiques et bienveillants : Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela..

Nous entrons-semble-t-il- dans un nouveau monde : ceux que les peuples admirent, ceux que les médias encensent, ceux qui battent les records d’audience, ce sont désormais les traîtres et les dénonciateurs.

Il n’est plus un mois où le confident ou le proche d’une personnalité du monde des arts ou de la politique ne publie un livre incendiaire sur son ancien « ami ». Plus les propos sont cruels, plus le succès de librairie est grand. Si les faits rapportés deviennent graveleux, les records d’édition sont battus ! Les femmes trahissent leurs maris (parfois -mais plus rarement – les maris dénoncent leurs femmes), les fils insultent leurs pères, les filles couvrent leurs mères de critiques. Les conseillers politiques traînent leurs présidents dans la boue. Les médias se régalent : les micros sont tendus avec gourmandise vers ces traîtres admirés. Eux, qui ont accompagné si longtemps leurs « amis » dans l’infamie ou l’illégalité, retrouvent enfin le sens du devoir, renoncent à leurs turpitudes et rejoignent le camp des honnêtes gens : quel courage !

Parmi ces traîtres, il faut faire une place à part aux dénonciateurs. Les archives de la préfecture de Police montrent qu’au beau temps de l’Occupation, les lettres anonymes arrivaient par centaines. Ces brûlots, qui condamnaient à mort leurs victimes, étaient anonymes, car le geste était efficace mais moralement condamnable. Le verrou moral a sauté : le dénonciateur n’est plus un individu méprisable. C’est un héros exemplaire au service de la vérité et donc de la démocratie.  Grâce à lui, le citoyen comprend mieux la société dans laquelle il vit. Les méchants, les fraudeurs, les voleurs sont enfin punis. Le dénonciateur supplée ainsi la carence d’une justice trop lente ou trop sensible aux intérêts des puissants.

D’ailleurs, ce héros ne s’appelle plus dénonciateur ; il porte le nom glorieux de « lanceur d’alerte ». Dans son office de dénonciation, reconnu comme un service public, il est désormais protégé par des lois, tant au niveau national qu’au niveau européen. Il est soutenu par l’admiration que lui porte toute une couche de la population. Il bénéficie parfois- il faut bien vivre !- d’encouragements sous forme d’espèces sonnantes et trébuchantes.

En France, des journaux, des agences de presse se sont spécialisés dans cette noble tâche. Leurs collaborateurs portent le nom prestigieux de « journalistes d’investigation ». Des films, des émissions de télévision leur sont consacrés – qui soulignent le professionnalisme et le dévouement de ces héros des temps modernes. Parfois, des prix internationaux viennent récompenser ces actions dignes d’éloges.

Ces journalistes d’investigation sont en effet très efficaces : aucune poubelle de l’Histoire ne leur échappe.  La vie privée de leurs « cibles », leurs relations ou connaissances, leurs antécédents sentimentaux, bien entendu leur patrimoine et leurs revenus sont enfin dévoilés au grand public, toujours gourmand de ces révélations croustillantes. Aucun secret ne résiste : les déclarations fiscales, les comptes rendus d’interrogatoire de police, les pièces d’un juge d’instruction, théoriquement couverts par un secret légal, sont aisément obtenus par ces « journalistes » et immédiatement publiés. Bien évidemment, nul ne peut connaître les moyens qui ont permis d’accéder à ces informations confidentielles : « les sources » sont protégées. Ainsi les traîtres et les dénonciateurs ont partie commune.

On constate parfois des dérapages : les coupables ne sont pas toujours aussi coupables qu’il y paraît. Des vies, des réputations sont injustement brisées. Mais que voulez-vous ? Le « droit à l’information » justifie quelques dégâts collatéraux !