Un destin juif

Assia Genstein, compte-rendu de Nicolas Saudray

Il y a peu, je rendais compte, sous la rubrique « Langue et lettres » de ce site, du livre de souvenirs d’Amos Oz. L’ouvrage dont je traite aujourd’hui en est quasiment le jumeau, car cette odyssée débute, comme celle de la famille maternelle de l’écrivain israélien, à Rovno, ville aujourd’hui située dans le nord de l’Ukraine, et dont la moitié des habitants, au début du XXe siècle, étaient juifs.

L’histoire d’Emmanuel Genstein (Assia) a été reconstituée, non sans mal, par sa petite-fille Marguerite Bérard. Le futur migrant naît à Rovno en 1903, dans une famille relativement aisée : son père possède une petite tannerie. Chez les Genstein, on se veut russe, et on parle russe, de préférence au yiddish. On pratique assez peu la religion juive. On est fidèle au tsar, malgré le numerus clausus de 10 % qu’il a infligé aux juifs, dans l’enseignement supérieur. On est plutôt heureux. Une sérieuse alerte, cependant : en 1911, un juif du voisinage est accusé du meurtre rituel d’un adolescent chrétien. Vieux grief absurde, remontant au Moyen Âge, et dont l’Allemagne du XIXe siècle a aussi fourni quelques exemples. Les juifs de la région se sentent  menacés. Par chance, l’accusé tient bon, et le tribunal l’absout entièrement. Tout n’est donc pas si mauvais dans l’empire des tsars.

En 1918, l’armée allemande, victorieuse sur le front oriental, occupe une grande partie de l’Ukraine. C’est l’occasion pour un nationaliste ukrainien, Petlioura, de détacher son pays de la Russie. Ses bandes entrent à Rovno, s’en prennent aux juifs. La maison des Genstein est attaquée. Le frère aîné d’Assia organise la défense avec succès. Puis ce sont les Polonais, récemment indépendants, qui réclament la région de Rovno (la Volhynie), au motif qu’elle leur a jadis appartenu. Et ils finissent par l’obtenir, après des  péripéties au cours desquelles un des frères d’Assia est tué.

En 1920, âgé de dix-sept ans et convaincu qu’il n’a pas d’avenir sous la domination polonaise, Assia décide de partir pour la Palestine, où affluent les colons juifs originaires de Russie ou de Pologne. Il s’intègre à un kibboutz. Aux travaux agricoles s’ajoutent des tours de garde, pour tenir les voisins arabes en respect. Après trois ans, le jeune homme se lasse. Sans doute a-t-il un caractère trop indépendant. Il devient artisan, construit des maisons près de Tel Aviv, mais connaît des difficultés financières. D’où en 1928, année de ses vingt-cinq ans, une nouvelle rupture : il s’embarque pour Marseille, alors qu’il ne connaît pas un mot de français. C’est là que son parcours diverge de celui des parents d’Amos Oz, restés en Palestine.

Bientôt, Assia s’installe comme maroquinier à Belleville. La femme qu’il épouse vient d’une famille juive de Moscou ; contrairement à son mari, elle n’a pas fui les Polonais, mais le régime soviétique, pour lequel Assia ressentait au contraire, durant les premières années, une certaine sympathie. Deux frères cadets d’Assia, des jumeaux, arrivent de Rovno sans être passés par la Palestine.

Les trois frères, bien que n’ayant pas la nationalité française, s’engagent comme réservistes dans l’armée de la Troisième République. En 1940, l’unité d’Assia bat en retraite jusque dans le Midi. Puis le maroquinier rentre à Paris, sans se douter des épreuves qui l’attendent. Il est interné, mais le séjour qu’il a effectué en Palestine lui sauve la vie : son passeport délivré à Tel Aviv porte la mention « personne sous protection britannique ». Les autorités d’occupation détiennent à part, à Saint-Denis, les captifs de cette sorte, et les traitent plutôt bien, avec l’idée de les échanger un jour contre des Allemands prisonniers des Britanniques.

Les frères jumeaux d’Assia ne bénéficient pas de cette protection. Pour eux, c’est le droit commun des juifs arrêtés : le camp de Pithiviers, d’où l’un d’eux, Sacha, précédemment chauffeur de taxi, est dirigé vers Auschwitz. Il a pourtant combattu à Narvik, s’y est conduit avec bravoure. Informée de ses états de service, l’administration française ne fait rien pour le repêcher. Une grande partie de la famille Genstein et apparentés, restée à Rovno, connaît le même sort – semblable en cela à la famille maternelle d’Amos Oz.

Après la guerre, Assia reprend son petit atelier de maroquinerie, embauche deux ou trois ouvriers. Il est naturalisé français en 1953. Mais s’il parle et lit couramment notre langue, il n’est jamais parvenu à l’écrire. Tous les jours, à son travail, cet homme respectueux des convenances porte une cravate. Le rythme se maintient jusqu’à son quatre-vingtième anniversaire. Les bracelets-montres en cuir étant passés de mode, il part enfin à la retraite. Il meurt à la fin de 1999, âgé de 96 ans.

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Intéressant pour l’histoire de la diaspora juive, ce document l’est aussi pour celle de la mobilité sociale en France.

Nous sommes bombardés de livres et d’articles de presse déplorant l’arrêt de l’ascenseur social. L’excellente revue Books fournit, dans son numéro daté d’avril 2019, un diagnostic plus nuancé : d’un côté, un ascenseur général, dont tout le monde ou presque profite, puisque le niveau d’instruction et le niveau de vie progressent ; de l’autre, des ascenseurs particuliers, moins performants. On oublie toujours que, la hiérarchie sociale étant faite de positions relatives, la montée de certains implique la descente d’autres, en nombre égal.

En tout cas, la lignée Genstein offre un exemple spectaculaire de promotion sociale – due non pas à la chance mais à la volonté et au mérite. La fille du pauvre immigrant Assia, Marie-Hélène Bérard-Genstein, ancienne élève de l’ENA, a occupé des postes de responsabilité à la direction du Budget, puis a géré les questions sociales à Matignon. Aujourd’hui consultante, c’est l’une des meilleures spécialistes des affaires économiques et financières de  l’Europe orientale. La petite-fille du pauvre immigrant, Marguerite Bérard, inspectrice des finances, est directrice du réseau France de la BNP-Paribas. Son frère Paul Bérard, lui aussi ancien de l’ENA, administre les finances de la région d’Ile-de-France. Dommage qu’Assia n’ait pas pu voir tout cela !

Le livre : Marguerite Bérard, Le Siècle d’Assia, récit, Flammarion, février 2019. 206 pages, 18 €.

François de Wendel, sous un regard objectif

Par Nicolas Saudray

L’intérêt principal de François de Wendel (1874-1949), pour le lecteur d’aujourd’hui, c’est qu’il a été inscrit, bien involontairement, au frontispice de deux mythes : celui des marchands de canons, puis celui des deux cents familles. Qu’en est-il en réalité ?

À première vue, l’historien Jean-Noël Jeanneney n’était pas le mieux placé pour répondre. Comment cet universitaire d’origine protestante, petit-fils du grand notable républicain Jules Jeanneney qui fut président du Sénat, pouvait-il comprendre la mentalité de ce capitaine d’industrie aux positions conservatrices, ancien élève des jésuites ? Voici pourtant une étude attentive et équilibrée. Son auteur a été aidé par les dix mille pages de journal que le puissant maître de forges, contrairement à la plupart de ses pareils, avait pris le soin d’écrire et de léguer.

Résident de la Lorraine annexée, François de Wendel migre en France à l’âge de dix-sept ans, afin d’éviter le service militaire allemand. Pour sa famille, l’annexion de 1871 s’est traduite par des conséquences paradoxales. Le principal de son potentiel sidérurgique, autour d’Hayange (Moselle) se trouve sous une société de droit allemand, animée surtout par Charles de Wendel, qui est aussi député au Reichstag. Ses cousins François, Humbert, Maurice et Guy de Wendel dirigent une entreprise française située sur le bassin ferrifère de Briey, avec Joeuf (Meurthe-et-Moselle) comme établissement principal. La production française du groupe, assez récente, est égale à environ la moitié de la production allemande.  Et si maintenant l’on réunit, par la pensée, l’ensemble de la sidérurgie française à celle de la partie de Lorraine encore allemande, on constate que les Wendel des deux branches contrôlent 16 % du total. C’est appréciable. Cela reste très loin d’un monopole.

À la suite de dissensions familiales, Charles est écarté de sa présidence d’Hayange. En 1912, Il renonce à se représenter au Reichstag et reprend la nationalité française. La société allemande se trouve donc au pouvoir de Français. Le gouvernement du Reich n’apprécie guère mais, en fin de compte, ne sévit pas. C’est l’un des nombreux signes d’après lesquels je pense que la guerre de 14 n’avait rien d’inéluctable [1].

En avril 2014, trois mois avant le déclenchement du conflit, François de Wendel est élu député de Meurthe-et-Moselle. Elle est donc fausse, l’affirmation assez répandue selon laquelle il y aurait eu en même temps un membre de la famille au Reichstag et un autre au Palais-Bourbon. François va conserver son siège au Palais-Bourbon durant dix-huit ans. Il est, pour une part, l’élu de ses ouvriers : situation rare, même à l’époque.

Durant la première guerre mondiale, notre homme n’est plus qu’un député parmi d’autres. Ses mines et ses hauts-fourneaux sont aux mains de l’occupant. Il n’a plus aucun pouvoir économique, et subit l’ascension de son principal concurrent, Eugène Schneider, basé au Creusot, loin du front.

Après l’armistice, François de Wendel doit faire face à deux accusations politiques et médiatiques. La première est collective : la guerre aurait été provoquée par les marchands de canons. Bien des auteurs du temps y ont cru ; entre autres, Jules Romains dans ses Hommes de Bonne Volonté [2]. Mais, ayant étudié quelque peu le sujet, je n’ai trouvé, aux heures fatidiques, aucun marchand de canons dans l’entourage immédiat de Poincaré, de Guillaume II, de François-Joseph, de Nicolas II. Les susceptibilités nationales ont décidé de tout. Je note d’ailleurs qu’aujourd’hui, cette thèse de la responsabilité des marchands de canons est passée de mode.

La seconde offensive vise François de Wendel personnellement. Il aurait profité de son crédit de parlementaire pour empêcher l’aviation française de bombarder ses installations du bassin de Briey, occupées par l’ennemi. Les Allemands auraient donc continué de les utiliser. L’issue de la guerre en aurait été largement retardée, d’où la mort de centaines de milliers de soldats français. Jean-Noël Jeanneney dissipe parfaitement cette légende tenace. Les responsables de l’aviation française ne souhaitaient pas intervenir dans ce secteur trop bien défendu.  D’ailleurs, les Allemands n’avaient pas remis les hauts-fourneaux en marche, sans doute par crainte d’une attaque. Ils n’exploitaient que les mines de fer, trop profondes pour être sérieusement atteintes par les bombes de l’époque.

La guerre ayant pris fin, François de Wendel préside le Comité des Forges, organisme supposé tout puissant à l’instar de la Congrégation ou du Grand Orient. En réalité, il est divisé, par suite de la rivalité entre sidérurgistes (les Wendel contre les Schneider), et aussi de leurs divergences avec les industriels de la première transformation, Pont-à-Mousson par exemple, inclus dans le même syndicat.  Profitant de ces désaccords, le secrétaire général a au moins autant de pouvoir que le président. De surcroît, le Comité des Forges s’entend médiocrement avec le Comité des Houillères, autre habitué des antichambres ministérielles.

Durant les années d’après-guerre, François de Wendel se montre partisan de la fermeté envers l’Allemagne vaincue, et notamment de l’occupation de la Ruhr (réalisée en 1923). Est-ce pour garantir l’approvisionnement en coke dont ses hauts-fourneaux ont besoin ? Ces fournitures sont déjà assurées, dans une large mesure, par une mine du bassin d’Aix-la-Chapelle, sur la rive gauche du Rhin, zone bien distincte de la Ruhr et déjà occupée par l’armée française en exécution du traité de Versailles. Cette mine se trouve sous contrat avec les Wendel, et ils ne vont pas tarder à l’acheter.

La position de François au sujet de la Ruhr ne reflète donc pas vraiment son intérêt économique, mais plutôt ses convictions nationalistes, résultant elles-mêmes de son éducation. D’ailleurs, l’industriel ne semble pas avoir pesé lourd dans cette affaire essentiellement politique, conséquence inévitable d’un niveau trop élevé de réparations mises à la charge de l’Allemagne. Dès lors que la décision avait été prise, à Versailles, de ne pas démembrer l’ancien empire de Guillaume II, la seule politique rationnelle aurait consisté à se réconcilier avec lui, et donc à alléger très vite le fardeau des réparations. Ni Poincaré, ni les Wendel, ni la majorité des hommes politiques du temps n’ont aperçu cette nécessité. L’occupation de la Ruhr a été, à terme, l’un des facteurs de la montée du nazisme.

S’agissant de la rive gauche du Rhin, François de Wendel, fortement impliqué, comme on vient de le voir, dans les charbonnages qui s’y trouvent,  souhaite évidemment qu’elle se détache de l’Allemagne. Mais il ne fait rien de concret en ce sens. Il néglige de prendre contact avec les séparatistes, parmi lesquels Adenauer.

Au cours des années suivantes, il s’intéresse moins à l’Allemagne, et davantage aux problèmes monétaires français. La politique de la Banque de France est conduite par son gouverneur, nommé par le gouvernement. Il doit cependant, pour les décisions importantes, recueillir l’accord d’un conseil de régence, dont onze membres sur quinze représentent les actionnaires. Déjà régent depuis 1913, mais sans grande influence, F. de Wendel acquiert du poids à la faveur d’un changement de gouverneur. Il devient, dans cet aréopage, le plus écouté avec Édouard de Rothschild.

Une occasion de peser sur le cours des événements lui est bientôt donnée. Les élections de 1924 ont donné le pouvoir au Cartel des gauches, avec un programme fiscal qui effraie.  La cote du franc sur les marchés ne tarde pas à baisser. De surcroît, le gouvernement Herriot emprunte à la Banque de France au-delà du plafond fixé par la loi. Pour que cela ne se voie pas, la Banque est priée de falsifier son bilan. Lorsqu’ils découvrent la manœuvre, les régents, dont F. de Wendel, la dénoncent ; ils sont dans leur rôle. Herriot est renversé, par deux fois. Poincaré est appelé rue de Rivoli pour stabiliser la devise nationale.

Herriot et ses amis diront qu’ils se sont heurtés à un mur d’argent, et le terme restera. Leurs principaux adversaires, cependant, n’étaient pas des  oligarques français, mais les opérateurs internationaux qui spéculaient contre le franc, non sans motifs.

L’arrivée de Poincaré rétablit la confiance. À quel niveau le franc doit-il être stabilisé par rapport à l’or ? La Grande-Bretagne a donné un fâcheux exemple, en maintenant le sterling, malgré l’inflation, à sa parité d’avant-guerre ; d’où un fort handicap pour son économie. Sans aller si loin, Wendel plaide pour une revalorisation marquée du franc. Par intérêt personnel ? Jean-Noël Jeanneney prouve le contraire : l’approvisionnement charbonnier de ses usines étant assuré en interne, il n’a rien à gagner ni à perdre aux fluctuations du change, tandis que ses concurrents français, acheteurs de coke en Allemagne, le paieraient moins cher, et réaliseraient donc un gain, si le franc s’appréciait par rapport au mark. La position de Wendel s’explique plutôt par son patriotisme (ou nationalisme, comme on voudra), et par sa sollicitude envers les rentiers, dont il ne fait pas partie, puisque les industriels sont, par construction, emprunteurs.

Après hésitation, Poincaré opte pour une revalorisation modérée : le franc se situera aux quatre cinquièmes de sa parité d’avant-guerre. Wendel est donc moins puissant qu’on ne croyait. Il prend certes le contrôle d’un  quotidien prestigieux, le Journal des Débats. Mais cette feuille est loin de conserver son audience du siècle précédent.

L’année 1929 se caractérise, d’un point de vue international, par deux opérations symétriques, menées avant que la crise n’éclate : la dette de guerre allemande est réduite et rééchelonnée jusqu’en 1988 (plan Young) ; le remboursement de celle que la France avait contractée envers les États-Unis est réparti jusqu’à la même année (accords Mellon-Bérenger).

Wendel combat la ratification de ces derniers. Il voudrait établir un lien : la France ne serait tenue de rembourser les États-Unis que dans la mesure où elle aurait elle-même été remboursée par l’Allemagne.  Pour lui, c’est une nouvelle défaite. Mais en fin de compte, il aura une amère satisfaction, car du fait de la crise et de l’approche de la Seconde guerre, aucune des deux dettes ne sera remboursée, hormis une petite fraction. De toute façon, dans un monde devenu mouvant, une échéance aussi lointaine que 1988 avait peu de chances d’être respectée.

En 1935, Wendel devenu sénateur mais resté régent tire la leçon de ces péripéties : Je n’admets pas qu’après vingt-deux ans de régence, pendant lesquels je n’ai tiré aucun profit, même indirect, de cette situation, et ai quand même rendu quelques services, on vienne contester la légitimité de ma présence rue de la Vrillière (c’est-à-dire à la Banque de France). Durant ces années, à vrai dire, c’est surtout son frère Humbert qui a piloté la firme sidérurgique, laissant la politique à son aîné.

Suit, pour celui-ci, une série de déceptions : retour triomphal de la Sarre à l’Allemagne (il fallait s’y attendre et l’accepter beaucoup plus tôt) ; campagne électorale de 1936, au cours de laquelle la puissance et le germanophilie (!!) des Wendel sont dénoncées chaque jour ; demi-nationalisation de la Banque de France ; accord de Munich, que l’industriel réprouve, contrairement à la plupart de ses pareils (là, il s’accorde avec Jules Jeanneney) ; dissolution du comité des Forges, par une loi de Vichy. Sur ordre de l’occupant allemand, François de Wendel est interdit de séjour en Lorraine. Ce qui n’empêche pas la presse communiste, à la Libération, de l’accuser de trahison.

On ferait donc erreur en le considérant comme l’un des principaux tireurs de ficelles de la politique de son époque. Deux hommes coexistaient en lui : un industriel honorable et efficace, qui fabriquait de l’acier et non des armes ; un homme politique, également régent de la Banque de France, toujours soucieux de ce qu’il pensait être l’intérêt de son pays, et auquel les échecs n’ont pas été épargnés. Le premier homme semble bien n’avoir jamais profité de la position du second.

L’ouvrage de Jean-Noël Jeanneney n’a pas été rédigé pour un vaste public. C’est l’abrégé d’une thèse de haut niveau, au texte dense. Mais je le recommande à tous ceux qui s’intéressent de près à l’histoire de la Grande guerre et de l’entre-deux-guerres.

Le livre : Jean-Noël Jeanneney, François de Wendel – L’Argent et le Pouvoir. Réédition dans la collection Biblis (CNRS), janvier 2019, 674 pages, 14 €.

[1] Nicolas Saudray, 1870-1914-1939 — Ces guerres qui ne devaient pas éclater, Michel de Maule 2014.
[2] Et aussi le polémiste Galtier-Boissière, également l’un des principaux acteurs de la campagne relative au non-bombardement du bassin de Briey. J’insère dans la rubrique Histoire du XXème siècle du site Montesquieu mon compte-rendu de ses articles du
Canard Enchaîné.

Raymond Marcellin dans la Résistance

Par François Leblond

L’origine d’une longue carrière politique

Les lecteurs des générations récentes, que nous espérons nombreux à butiner sur le site Montesquieu, se demanderont peut-être qui était Raymond Marcellin (1914-2004). On se souvient surtout de lui comme ministre de l’Intérieur en mai 1968. Un affreux flic, estiment certains. Mais c’est peut-être grâce à sa fermeté que l’appareil de l’État ne s’est pas écroulé, durant ces chaudes journées. Après cette performance, Marcellin est resté encore près de six ans place Beauvau, et il a été le père de la décentralisation – aujourd’hui remise en cause, pour partie, par la réforme de la taxe d’habitation.   

Les biographies de Raymond Marcellin indiquent que ses activités de résistance se sont passées aux côtés de Georges Loustaunau-Lacau et de Marie-Madeleine Fourcade  au sein du réseau «  Alliance ». Pour comprendre l’importance de cette étape de sa vie, alors qu’il s’est peu exprimé publiquement sur le sujet, Il importe de rappeler ce qu’étaient ces deux personnalités, ce qu’elles ont réalisé, quelle a été son rôle auprès d’elles et quelles leçons il en a tiré pour la suite.

Georges Loustaunau-Lacau, un officier au passé glorieux, très connu dans le monde des armées de l’entre- deux guerres, apprécié du général de Gaulle comme du maréchal Pétain, a appelé auprès de lui Marie-Madeleine Fourcade quand il a créé, en 1936, le réseau Corvignolles. Ce nom bucolique constituait un hommage à Vauban, grand serviteur de l’État (et plus tard, parrain d’une promotion de l’ENA), dont la mère, fille d’un marchand assez modeste, était née Edmée Corvignolle.

L’objectif de Loustanau-Lacau était de débusquer les cellules mises en place dans l’armée par le parti communiste, qui pouvaient être la source de désertions massives en cas de conflit, et de les neutraliser. Les résultats ont été spectaculaires. Quinze cents officiers ont fait partie de ce réseau. Un dialogue s’est instauré avec le plus hautes autorités de l’Etat ainsi qu’avec d’autres mouvements, principalement les Croix de Feu du colonel de La Rocque, en la personne de son délégué général, mon oncle René Piercy, surnommé Etienne le Balafré, arrêté à Lyon par Barbie en 1943 et mort en déportation. Les historiens ont démontré qu’il n’y avait pas de lien entre Corvignolles et la Cagoule.

Loustanau-Lacau, personnage haut en couleurs, a été emprisonné en 1939 pour insubordination, sur ordre de Daladier. Mais bientôt libéré. Et cela ne retire rien à son dévouement.

 Beaucoup de ceux qui ont participé à son réseau, une fois démobilisés après la défaite de 1940, étaient disponibles pour poursuivre le combat. Ils ne distinguaient pas, à l’inverse d’autres mouvements de résistance, la lutte contre Hitler du combat contre les bolcheviques, ses alliés du moment. Loustaunau-Lacau avait connu avant- guerre le maréchal Pétain et attendait de lui qu’à titre personnel, il lui permette d’aider l’Angleterre dans sa lutte contre le Reich allemand. Celui-ci lui apporta discrètement des moyens financiers lors d’un entretien en tête-à-tête.  En 1940, Loustaunau- Lacau fut, trois mois, délégué de la Légion du combattant avant d’être mis en prison par le régime de Vichy qu’il avait jusque-là soutenu mais dont il dénonçait les dérives. Il convainquit alors de nombreux de ses anciens amis du réseau Corvignolles, résidant un peu partout en France, de le suivre dans la clandestinité et de constituer le réseau « Alliance » qui se mit, dès 1941, à la disposition de la Grande-Bretagne. Beaucoup d’autres parmi les personnes présentes à Vichy, notamment les « compagnons de France » suivirent leur exemple.  L’objectif était de quadriller le territoire français pour communiquer aux armées alliées se préparant à l’offensive les renseignements dont elles avaient besoin pour cibler les actions prioritaires et de localiser les nouvelles armes de destruction massive qu’il fallait neutraliser.

 En théorie, l’action conduite pouvait être reconnue internationalement comme militaire, et les membres du réseau, en cas d’arrestation par la Gestapo, insistaient, sans succès, pour se voir appliquer les lois de la guerre à cet égard. Tous observaient les règles qu’ils avaient apprises au sein de l’armée, ce qui donnait à leur action une rigueur que d’autres mouvements de résistance avaient de la peine à respecter. Ainsi, ceux d’entre eux qui avaient pu servir Vichy à ses débuts entraient désormais dans la clandestinité.

 L’attitude de Loustanau-Lacau à l’égard de Pétain est bien résumée dans son témoignage à son procès : « Je ne dois rien au maréchal Pétain mais je suis écœuré par le spectacle des hommes qui, dans cette enceinte, essayent de refiler à un vieillard presque centenaire l’ardoise de toutes leurs erreurs »

 Loustaunau-Lacau poursuivit sa carrière politique sous la Quatrième République. En 1955, peu avant sa mort à soixante ans, le président de la République, Vincent Auriol, le fit passer général (de réserve). Belle revanche pour l’emprisonné de 1939 et de 1941. Il était  resté jusqu’à ses derniers jours très lié à Raymond Marcellin.

 Il avait désigné Marie Madeleine Fourcade, toujours à ses côtés en 1940, pour le remplacer s’il était empêché. C’est ce qui s’est passé dès 1941 avec son arrestation par Vichy puis plus tard sa déportation par la Gestapo. Elle devenait la première femme chef d’un réseau de résistance. Cette personne, appartenant à la haute bourgeoisie, avait alors 32 ans. Séparée d’un officier qu’elle avait épousé très jeune, elle était mère de deux enfants qu’elle avait mis en sûreté en Suisse pendant toute la guerre.

Loustaunau-Lacau, qui avait pu apprécier ses exceptionnelles qualités, l’avait fait connaître avant-guerre aux officiers qu’il engageait dans son réseau en la prenant comme collaboratrice de tous les instants. Il l’avait ainsi préparée à être reconnue en son absence comme la responsable incontestée d’« Alliance ». Ce fut désormais à elle que revint pendant trois ans la responsabilité d’ensemble. Elle le fit en acquérant une grande compétence. Initiée à toutes les techniques de transmission d’information dans la clandestinité, elle fit preuve d’une audace raisonnée et d’un courage de tous les instants. Elle passa une partie de son temps en Angleterre pour y défendre le rôle qu’entendait jouer « Alliance » dans la victoire attendue. Elle utilisa un avion monomoteur Lysander qui pouvait se poser et décoller dans un champ, voler à basse altitude et ainsi échapper aux tirs ennemis.

Une anecdote la définit parfaitement. Arrêtée par la Gestapo à un de ses retours, elle constate que sa cellule donne sur l’extérieur de la prison, elle attend trois heures du matin, se met entièrement nue pour se glisser entre deux barreaux ; la tête a du mal à passer, d’où de violentes douleurs ; elle parvient néanmoins à l’extérieur et bénéficie de quelques heures avant d’être recherchée. En fin de compte, elle échappe à ses bourreaux de la Gestapo après un parcours rocambolesque ponctué de grands dangers.

 La Grande-Bretagne l’a reconnue comme chef et l’a soutenue aux yeux des autres résistants, notamment les services rattachés au Général de Gaulle. Dans un premier temps, elle eut pour objectif de promouvoir le général Giraud qu’elle aida à partir pour l’Algérie depuis la Côte d’Azur. Quand de Gaulle prit le pas sur lui, après la concurrence qui s’était développée entre les deux hommes, elle s’en rapprocha et ne le quitta plus jusqu’à la fin de la guerre, malgré la méfiance dont elle était parfois l’objet de la part de l’entourage de ce dernier.

Elle avait recruté auprès d’elle un brillant normalien, agrégé de mathématiques, âgé de vingt-huit  ans, Georges Lamarque, connu désormais sous le pseudonyme de Pétrel, que Georges Loustaunau-Lacau connaissait bien car il l’avait rencontré chez les  « Compagnons de France », une des institutions créées par Vichy qui venait d’être dissoute. Elle attendait de lui qu’il étoffe son équipe en recrutant des personnalités de haut niveau dont il garantissait la loyauté.

 C’est ainsi qu’il lui présenta quelqu’un de son âge, un avocat, qui s’était rendu à Vichy où se trouvait son père, après une évasion très risquée quelque temps après avoir été fait prisonnier, Raymond Marcellin. Celui-ci avait eu une jeunesse difficile, source de volonté. Il avait été en pension à l’âge de neuf ans et avait conduit ses études à la force du poignet. Georges Lamarque, qui l’avait retrouvé à Vichy mais devait le connaître depuis longtemps, disait de lui à Marie-Madeleine en le lui présentant qu’il était comme son frère. Celle-ci eut pour Marcellin, d’emblée, une estime dont elle fait état dans son livre L’Arche de Noé : « Un homme remarquable »

Pour Lamarque, « seul compte le sens de la mission, les nazis ne comprennent que les coups au but, je vais leur en administrer ». On croirait entendre Marcellin en 68 face à ceux qui voulaient mettre à mal les lois de la République

 Lamarque et Marie-Madeleine étaient en en contact quasi-quotidien. Elle avait besoin de ses conseils dans tous les domaines. Lui-même parcourait sans cesse la France par tous les moyens à sa disposition, sans s’arrêter aux risques qu’il courait. Dans son livre de mémoires paru en 1968, elle évoque Lamarque plus de cinquante fois en des termes élogieux.

L’action à conduire était très compliquée.  Lamarque et Marcellin, en relations régulières quelles que fussent les distances géographiques, pouvaient rechercher ensemble les moyens de porter des coups majeurs aux nazis en sélectionnant méthodiquement des informations précieuses, notamment sur les armes nouvelles en préparation sur le sol français, et en localisant de façon précise les lieux à bombarder. Les bavures qui se produisirent notamment à Lyon et à Marseille, lors des bombardements des 26 et 27 mai 1944, sont nées d’opérations extérieures aux réseaux « Alliance » et insuffisamment préparées.

 Les Allemands faisaient tout pour détruire le réseau, en utilisant des moyens radios très sophistiqués. Un tiers de l’effectif a disparu, souvent dans des souffrances extrêmes. Lamarque a été fusillé en septembre 1944 après s’être infiltré dans les lignes ennemies pour apporter des renseignements utiles aux alliés dans leur progression vers l’Allemagne. Marcellin en a été sûrement très peiné ; il était désormais seul. Cela a dû beaucoup compter dans sa décision de se consacrer en entier à la politique et de poursuivre l’idéal de son ami trop tôt disparu.

Le réseau « Alliance » avait eu une place à part dans la Résistance, en ne transigeant jamais sur l’objectif à atteindre, le retour à la souveraineté. Certains de ses membres ont eu du mal à admettre la décision hautement politique du général de Gaulle d’accepter le retour d’URSS de Maurice Thorez, qu’ils considéraient comme un déserteur.

 En se proclamant indépendant pendant un demi-siècle de vie politique, Marcellin a voulu rester libre de défendre les valeurs auxquelles il croyait, sans être contraint par la discipline d’un parti. Son ami Lamarque avait eu la volonté constante, comme Loustaunau-Lacau, de lutter contre les nazis tout en contenant le parti communiste. L’action conduite par Marcellin sous la Quatrième République d’abord, sous la Cinquième République ensuite, visait ce dernier objectif : pour lui plus que pour d’autres, la place trop forte de ce parti au lendemain de la guerre était une menace pour la République. Il l’a montré en 1948 aux côtés de Jules Moch et en 1968 quand le ministère de l’Intérieur lui a été confié, mais beaucoup de ses prises de position entre ces deux dates ont été marquées par la volonté de combattre tout ce qui fait la faiblesse d’un pays et de remettre en cause certaines pratiques nées de la présence des communistes au gouvernement jusqu’en 1947. Quelles que fussent les fonctions ministérielles qui lui étaient confiées, il a toujours privilégié la continuité de l’État républicain et la défense des libertés politiques et économiques qui n’existaient pas derrière le Rideau de Fer.

 Sa proposition de loi d’instituer pour la France, à l’image de ce qui existe en Angleterre, le scrutin uninominal à un seul tour, procédait de cette volonté d’éliminer les extrêmes et de construire un système d’alternance respectant les institutions au lieu de les combattre. Il n’a pas été écouté malgré l’intérêt que cette proposition suscitait.

 Suivant toujours le même objectif d’équilibre social, il s’est opposé avec colère aux initiatives de Valéry Giscard d’Estaing de regroupement familial, pour lui source d’une immigration qui ne pourrait être maîtrisée.

 Marcellin a mis, dans tous ses actes, l’énergie qui avait été la sienne pendant la guerre. La politique est un combat permanent, il l’a montré jusqu’à la fin.

Après son départ du ministère de l’Intérieur, il a soutenu au Sénat la politique de rigueur nécessaire après chacun des deux chocs pétroliers, conduite par Jean-Pierre Fourcade puis Raymond Barre. La défense de la monnaie restait pour lui un préalable.

Il avait bien connu François Mitterrand pendant la Quatrième République. L’élection de ce dernier à la présidence de la République avec l’appui des communistes ne pouvait lui convenir mais, connaissant l’homme, il ne doutait pas de son habileté à s’affranchir de cette contrainte et ses relations avec lui sont restées cordiales. Il disait même que celui-ci lui avait proposé l’Intérieur.  Une telle nomination était impossible en 1981 ; elle aurait pu constituer une solution après le retour aux attentats qu’a connus notre pays au cours des deux premières années de la Gauche au pouvoir. Ceux qui ont été nommés alors se sont inspirés des méthodes qu’il avait mises en œuvre durant six ans et ont bien souvent, confié l’action quotidienne aux hommes dont Marcellin avait favorisé la carrière. La nomination de Guy Fougier à la Préfecture de Police en 1983 en est l’expression.

C’est bien la Résistance qui a été la source de cette carrière tout entière consacrée à la France. L’omerta dont il a été victime après son départ du ministère de l’Intérieur s’explique par l’ombre que sa réussite aurait pu faire à ceux qui l’ont suivi.

Le Canard à Bec d’Aigle

Par Nicolas Saudray

Les Éditions du Lérot, implantées en Charente, ont eu la bonne idée de réunir les chroniques rédigées de 1934 à 1937 par Galtier-Boissière pour le Canard Enchaîné. C’est du beau travail à l’ancienne. Le lecteur a le plaisir, devenu rare, de couper lui-même les pages.

Jean Galtier-Boissière (1891-1966) est le fils d’un médecin parisien. Son grand-père se nommait Galtier de Boissière. Toute sa vie, et malgré ses opinions anarchisantes, le polémiste, arborant habituellement un nœud papillon, recherchera l’élégance vestimentaire. Il continuera d’aimer les jolies filles et le bon vin.

Il fait partie de ces malchanceux qui, ayant accompli deux ans de service militaire et croyant l’heure de leur libération arrivée, voient survenir la Première guerre de mondiale. Total : six ans sous les drapeaux ! JGB en restera marqué pour le reste de son existence. Il aura au moins eu la chance, contrairement à tant d’autres, de ne pas y laisser ses os.

En 1914, il participe à la bataille de la Marne. En 1915, caporal des tranchées, aidé matériellement par son médecin de père, il lance une feuille de chou, le Crapouillot – du nom d’un mortier d’artillerie au tir presque vertical. Malgré quelques démêlés avec la censure, ce nouveau périodique continue de paraître. Dans le même temps, le Canard Enchaîné, né lui aussi en 1915, connaît des épreuves similaires.

Après le conflit, le Crapouillot poursuit sa route, avec des collaborateurs célèbres, mais doit se résigner à une parution bimestrielle. En 1928, son auteur publie un roman au titre ironique, La Fleur au Fusil.

En 1934, le Canard Enchaîné, ce frère d’armes, fait appel à lui pour compenser le départ de Georges de La Fouchardière. Tout en continuant de s’occuper du Crapouillot, Galtier-Boissière livre donc chaque semaine une chronique à l’hebdomadaire satirique, dont le tirage, en partie grâce à lui, monte fortement.

Seize ans se sont écoulés après l’armistice, mais la guerre de 14-18 pèse encore sur les esprits, et notamment sur le sien. Galtier-Boissière s’en prend aux marchands de canons – les Schneider, les Wendel – et les accuse d’avoir provoqué le conflit : une thèse qu’aucun auteur sérieux ne soutient plus aujourd’hui. S’agissant plus particulièrement des industriels lorrains que je viens de citer, le polémiste leur reproche d’avoir empêché le bombardement par l’aviation française de leurs installations du bassin de Briey, occupées par l’armée allemande ; ils auraient ainsi permis au Reich de poursuivre son effort de guerre, au détriment de centaines de milliers de vies françaises. Dans sa biographie attentive de François de Wendel, Jean-Noël Jeanneney, historien dont les opinions politiques sont pourtant assez éloignées de celles des Wendel, a fait justice de cette légende [1].

Une autre critique due notamment à Galtier-Boissière est beaucoup plus fondée : celle du fameux marchand d’armes Basil Zaharoff (1849-1936). Ce juif hellénisé de Constantinople avait pour spécialité, dès avant la guerre de 14, de vendre du matériel en même temps à des camps opposés. Il avait réussi, entre autres merveilles, à écouler plusieurs exemplaires du sous-marin Nordenfelt, conçu par un pasteur anglican et incapable de naviguer. Devenu dirigeant de la grande firme britannique Vickers-Armstrong, l’aventurier crée pour le tsar un vaste complexe industriel à Tsaritsyne (Stalingrad puis Volgograd) ; ce qui n’empêche pas la Vickers de contrôler secrètement une société en Allemagne. À la faveur du conflit mondial, Zaharoff est fait chevalier par le roi d’Angleterre, et grand-croix de la Légion d’Honneur. En 1924, il se remarie avec une duchesse espagnole. À Monaco, il renfloue la Société des Bains de Mer. C’est aussi un éleveur passionné de chats.

Galtier-Boissière dénonce également la vénalité de la presse française de son époque, dont le quotidien Le Temps. Cette corruption est avérée pour la période du scandale de Panama et des emprunts russes. Qu’en est-il au juste de l’entre-deux-guerres ? Je ne sais. Ce trait déplaisant semble avoir disparu après 1945.

Peu de personnes, à vrai dire, échappent aux flèches du polémiste. Ayant fustigé, par exemple, les compromissions de Paul Morand avec les cercles mondains et les milieux d’affaires, il adresse le mêmes reproche à Paul Valéry, pourtant bien plus modeste dans ce registre. S’agissant de Pierre Laval, qui à l’époque n’est pas du tout un collaborateur de l’Allemagne, mais l’auteur d’une tentative d’alliance avec Mussolini contre Hitler, JGB nous révèle que cet ancien socialiste a été fait comte par le pape. Les quelques recherches que j’ai effectuées sur la Toile tendent à accréditer cette thèse.

Hitler, ai-je écrit. Au début, JGB ne croit pas à cette menace. Pour lui, ce n’est qu’une fabrication médiatique des marchands de canons, destinée à favoriser leurs ventes.

Mais qu’il soit juste ou injuste, Galtier-Boissière brille toujours par son talent. Sans emphase, d’un trait bref, il fait mouche. Souvent, il est même réjouissant.

Il soutient le Front populaire, contre les puissances d’argent qu’il exècre. L’alliance avec les communistes pose néanmoins un problème à ce quasi-anarchiste. En novembre 1936, il félicite Gide pour son Retour d’URSS, essai dans lequel ce compagnon de route du parti manifeste la vive déception que lui causée le régime de Staline. En 1937, une divergence au sujet du P.O.U.M., un parti catalan trotskyste ou anarchiste persécuté par les communistes, provoque la rupture entre JGB et l’hebdomadaire qui était sa tribune. L’Humanité titre : Une oie chez les canards.

Ayant continué durant trois ans avec le Crapouillot, notre auteur refuse de le faire paraître durant l’occupation. Il publie ensuite son journal de la Seconde guerre et son journal d’après-guerre. En 1950, son Dictionnaire des Contemporains règle ses comptes, non seulement avec ses ennemis habituels, mais aussi avec ses anciens amis. Le Crapouillot se rapproche alors de l’extrême-droite.

Le livre
Jean Galtier-Boissière, Le Canard Enchaîné, Chroniques 1934-1937, Éd. du Lérot, 2018. 464 pages, 40 €.

[1] Voir, sous cette même rubrique Histoire du XXème siècle du site Montesquieu, mon compte-rendu de cette biographie.

Tirpitz, créateur d’une éphémère Marine allemande 

Par Nicolas Saudray

S’il existe un livre européen, c’est bien celui-là. L’auteur est un Italien du Frioul, arrière-petit-neveu de Savorgnan de Brazza qui fut au service de la France. Le héros, arrière-grand-père de l’auteur en ligne maternelle, est allemand. Écrit en anglais, l’ouvrage vient d’être traduit en français.

Contrairement à ce qu’on pouvait croire, Alfred Tirpitz, né sur l’Oder en 1849, n’est pas un junker. Cet officier de marine roturier se fait remarquer comme spécialiste des torpilles. En 1892, alors qu’il n’a que quarante-trois ans, Guillaume II le nomme contre-amiral et chef d’état-major de la Marine. En 1897, cette fonction se mue en un portefeuille ministériel – et Tirpitz sera le plus stable de tous les ministres allemands de l’époque. L’anoblissement suit en 1900.

Pays d’élection des militaires terriens, la Prusse est alors dépourvue de tradition navale. En 1848 puis en 1864, ses rares navires ont été vaincus par ceux du Danemark ! En 1870, face à la France, ils ont évité de se montrer. L’accord de deux volontés, celle de Guillaume II et celle de Tirpitz, met fin à cette infériorité. Encore leurs préoccupations diffèrent-elles. Pour l’empereur, cette flotte, qui est aussi son joujou, doit soutenir la formation d’un vaste empire colonial. L’amiral se montre plus prosaïque : son objectif consiste, en cas de guerre, à empêcher les Britanniques de dominer la mer du Nord et d’interrompre le ravitaillement allemand.

Cette divergence se reflète dans le choix des navires. Guillaume privilégie les croiseurs rapides, qui devront éviter la rencontre avec un ennemi plus puissant, mais pourront dévaster sa flotte de commerce. Tirpitz préfère des bâtiments plus classiques. Pour faire passer le coûteux programme naval qui résulte du cumul de ces exigences, il sillonne l’Allemagne, prononce trois mille conférences ou allocutions. Il est devenu une figure. Sa barbe fourchue fait la joie des caricaturistes.

Les Britanniques finissent par s’inquiéter. Les Allemands leur font, en 1912, une offre assez raisonnable : mettre fin à la course aux armements, plafonner la force allemande aux deux tiers de celle de l’Union Jack. Si cette solution avait été acceptée, la Première Guerre mondiale aurait sans doute été évitée. Mais l’homologue de Tirpitz, Chuchill, refuse. Il s’en tient au vieux principe selon lequel Albion doit disposer de forces navales au moins égales à celles des deux principaux pays du continent, réunies. En l’occurrence, l’Allemagne et la France. Or l’hypothèse d’une coalition de ces deux puissances est alors peu crédible.

 Durant l’été 1914, Tirpitz se montre hostile à la guerre, car il estime que ses navires ne sont pas encore en état de se mesurer aux Britanniques. Hélas, il commet l’erreur de passer, aux moments cruciaux, quelques jours dans sa propriété de campagne. Quand il revient, la décision fatale est déjà prise.

L’ouverture des hostilités fait passer Tirpitz au second plan. Il reste quelque temps ministre de la Maine, mais la responsabilité des opérations incombe à l’amiral von Pohl. Au début, les navires de surface restent blottis dans leurs ports. Il faut attendre juin 1916 pour assister à une vraie bataille, celle du Jutland : malgré leur infériorité numérique marquée, les Allemands infligent des pertes sévères à leurs adversaires britanniques, car leur artillerie est meilleure. Pour Tirpitz, père de cette flotte, c’est un satisfecit. Ce succès va-t-il être exploité ? Non, les navires de surface allemands se remettent à l’abri.

Le Reich préfère déclencher l’année suivante, avec le plein accord de Tirpitz, la guerre sous-marine à outrance, qui provoque l’entrée en guerre des États-Unis. Après la défaite, la belle flotte allemande est conduite au port écossais de Scapa Flow et s’y saborde. Elle n’aura duré qu’une vingtaine d’années.

Nullement découragé, Tirpitz se lance dans la politique. Il explique que, si on l’avait écouté, la guerre sous-marine à outrance aurait été déclenchée bien plus tôt, et l’Allemagne aurait gagné : thèse contestable, car dans cette hypothèse, l’entrée en guerre des États-Unis se serait elle aussi produite plus tôt. Tirpitz contribue à la fondation d’un parti conservateur et nationaliste, sans rapport avec le nazisme qui n’est encore que peu de chose. Il brigue la chancellerie mais échoue. Son parti passe sous le contrôle d’un magnat de la presse, Hugenberg.

Tirpitz meurt en 1930, alors que le régime de Weimar, qui a connu quelques belles années, amorce sa dégringolade.

Sa fille Ilse von Tirpitz, grand-mère de l’auteur du livre, a épousé l’ambassadeur Ulrich von Hassell. Devenu l’un des conjurés de l’attentat contre Hitler, il est exécuté en juillet 1944.

Le livre : Corrado Pirzio-Biroli, Le Grand Amiral von Tirpitz, mon aïeul. Éditions Michel de Maule, 2018.                                                                           

Deushe National Volkspartei   

Éric Roussel : « Valéry Giscard d’Estaing »

Par Nicolas Saudray

          Biographe talentueux du général de Gaulle, de Pompidou, de Jean Monnet, de Mendès-France, de Mitterrand, Éric Roussel est devenu l’incontournable historien des IVe et Ve Républiques. Il ajoute aujourd’hui une pièce maîtresse à sa série : Valéry Giscard d’Estaing.

          Du côté paternel, les ancêtres de ce président sont des bourgeois du Gévaudan (Lozère), protestants jusqu’à la révocation de l’Édit de Nantes. Du côté maternel, son arrière-grand-père, Agénor Bardoux, est l’un des fondateurs de la IIIe République. L’instruction primaire du jeune Valéry ne lui est pas dispensée par une école, mais par sa mère.

          À sa sortie de Polytechnique, il pourrait opter pour le corps des Mines. Il préfère une voie toute nouvelle, qu’il est le premier à emprunter : l’entrée directe à l’ENA sans concours. Mais l’enseignement qu’il y reçoit ne lui plaît qu’à demi ; il le juge trop imprégné de dirigisme, voire de marxisme.

          Dès l’âge de trente-six ans, néanmoins, le voilà ministre des Finances. Il réussit, tout va bien. Pourquoi De Gaulle lui demande-t-il alors, en 1966, de se retirer ? Jeune spectateur à l’époque, j’ai cru que ce fringant libéral avait agacé le général. Pas du tout, nous explique Éric Roussel. Le général appréciait son ministre et le recevait souvent. Le départ de Giscard n’a eu d’autre motif que de faire place à Michel Debré, ancien chef du gouvernement, désireux de revenir aux affaires.

          Il faut reconnaître que, ce jour-là, De Gaulle a commis une erreur. En évinçant, sans raison objective, un ministre prometteur, il a ouvert dans sa majorité politique une fissure qui allait devenir fracture, et entraîner sa propre chute, puis, douze ans plus tard, celle de l’intéressé. Debré aurait pu recevoir un autre portefeuille. Un jour ou l’autre, la fissure serait apparue quand même, vu la diversité des hommes et des tendances : d’un côté les libéraux, de l’autre les gaullistes proprement dits, plus dirigistes, plus sociaux, moins européens. Mais elle aurait été plus tardive, et sans doute moins profonde.

          Valéry Giscard d’Estaing, note le biographe, se rattache au courant libéral dont les racines en France ont toujours été fragiles. Ce courant, ajoute-t-il, n’aura dominé que sous la monarchie de Juillet. Encore celle-ci s’est-elle montrée protectionniste aux frontières.

          La suite de l’éviction de 1966 se produit au référendum de 1969. Je ne l’approuverai pas, annonce Giscard (qui, confie-t-il ultérieurement, vote blanc). Le projet est rejeté, le général s’en va. Désormais, pour une partie de ses fidèles, l’ancien ministre des finances est un traître, responsable du désastre. On peut néanmoins soutenir que son principal artisan était le général lui-même : en saisissant les Français, par la voie d’un référendum, et pour vérifier qu’il avait encore leur confiance, d’une question qui ne les passionnait pas (l’avenir du Sénat), il s’exposait à une réaction d’impatience. Et il le savait.

          Le biographe nous fait ensuite assister à un jeu à trois : Pompidou à l’Élysée, Chaban-Delmas à Matignon, Giscard rue de Rivoli. Chaban est bientôt déstabilisé par deux affaires fiscales : les fraudes organisées par un nommé Dega, frère d’un membre de son cabinet ; et la révélation de son absence d’impôt sur le revenu, légale (car les avoirs fiscaux de Chaban-Delmas correspondaient à des impôts déjà payés en amont) mais suscitant l’incompréhension. Bien entendu, l’habitant de la rue de Rivoli est soupçonné d’avoir provoqué les fuites.

         Lors de l’élection présidentielle qui suit la mort prématurée de Pompidou, Giscard élimine Chaban, grâce à l’appui de Chirac, mais ne passe que de justesse, avec 50,8% des voix, devant Mitterrand. Ce qui révèle, dans le corps électoral, un désir de changement – effet retardé de mai 68.

          Ce changement, Giscard l’apporte surtout, comme l’observe Éric Roussel, dans le domaine du droit. Il fait abaisser la majorité à dix-huit ans (ce qui se retournera contre lui). Il permet aux parlementaires de saisir le Conseil constitutionnel (facilité qui sera largement utilisée, parfois avec succès). Il allège la tutelle sur la télévision publique. Il légalise l’avortement, innovation portée pour l’essentiel au crédit de Simone Veil, mais qu’elle n’aurait pu mener à bien sans les votes favorables de l’opposition, et sans l’appui très ferme du président. L’étiquette d’homme de droite qu’on lui colle n’est donc pas entièrement significative.

          En matière économique et sociale, son septennat est marqué par deux chocs pétroliers : le premier d’octobre 1973 à mars 1974 (donc juste avant l’élection présidentielle de mai), le second de septembre 1978 au début de 1981. Aucun autre hôte de l’Élysée n’a connu pareille malchance. Giscard et, juste en dessous de lui, Raymond Barre s’usent à combattre l’inflation. Le chômage de masse, inconnu au début de la Ve République, fait son apparition. Mais les budgets de 1979 et 1980 sont presque équilibrés (ce qu’on ne reverra plus au cours des quatre décennies suivantes). Malgré l’émission d’un malheureux emprunt indexé sur l’or, la dette publique, toutes collectivités réunies, demeure fort raisonnable : 20 % du PIB en 1980, contre près de 100 % aujourd’hui. Le taux maximal de l’impôt sur le revenu atteint 60 %. Pas étonnant que Giscard ne soit aimé ni de la Bourse ni du patronat.

          Sa passion, c’est l’Europe. Le président va jusqu’à comparer son amitié pour Helmut Schmidt à celle qui unissait Montaigne à La Boétie. Mais ce n’est pas une situation totalement nouvelle. Avant eux, il y a eu un duo De Gaulle-Adenauer. Et la politique extra-européenne demeure dans la continuité, bien que le style ait changé ; aucune concession notable n’est faite aux États-Unis ni à l’Union soviétique.

           Le biographe analyse avec précision et finesse l’évolution des rapports de Valéry Giscard d’Estaing et de Jacques Chirac, qui aboutit à la défaite électorale de 1981. Cet échec s’explique aussi par l’affaire des diamants, parfaitement démontée dans l’ouvrage. L’ « empereur » centrafricain Bokassa a offert au président français des brillants de second choix. Ne pouvant les refuser sans froisser le donateur, le donataire les a mis dans un grenier de l’Élysée. Puis Bokassa a été renversé avec l’aide active de la France. Pour se venger, il révèle le don des brillants à des médias français, qui en font toute une affaire. Giscard la traite par le mépris. Il reconnaît aujourd’hui avoir commis une lourde erreur. La haine monte contre lui. Peu avant l’élection présidentielle de 1981, les maudits brillants sont vendus aux enchères après expertise ; la vente, faite au profit d’œuvres caritatives de Centrafrique, ne produit que l’équivalent de dix-sept mille euros. Mieux aurait valu y procéder dès la chute de Bokassa.

         Après sa défaite électorale de mai 1981 (48, 25 % des voix contre 51,75 % à son concurrent Mitterrand), Giscard voudrait bien, par deux fois, tenter sa revanche. Les sondages l’en dissuadent. Son problème, c’est le peuple, aurait dit de lui le général de Gaulle, au début de sa carrière ministérielle. L’ancien chef de l’État ne reste pas inactif pour autant, loin de là. Pendant dix-huit ans, il préside avec brio la région Auvergne. En 1987, il rencontre son successeur Mitterrand qui lui confie, bien que le programme commun soit abandonné depuis plusieurs années : Mon objectif est de détruire la bourgeoisie française. En 1988, il plaide pour un gouvernement de coalition qui unirait des élus de la droite, du centre et du parti socialiste ; c’est presque une préfiguration d’Emmanuel Macron. À compter de 2003, président d’une Convention, il rédige pour l’Europe une Constitution. Lourd de deux cents pages, le document est rejeté par le référendum français de 2005.

          Valéry Giscard d’Estaing restera dans l’histoire le plus intelligent des hommes d’État français de sa génération, mais non le plus habile.

         On me permettra un ajout. Descendant d’une demoiselle d’Estaing qui était cousine de l’amiral, VGE et deux membres de sa famille ont acheté le château médiéval d’Estaing (Aveyron). Ils n’y habitent pas, car l’édifice n’est guère habitable. Ils le réparent, le meublent, y apportent des souvenirs, le font visiter. C’est une forme de mécénat dont on doit leur savoir gré.

         En refermant le livre d’Éric Roussel, il n’est pas interdit de faire un peu de politique-fiction. Si Chirac, en 1981, moyennant une promesse concernant l’élection suivante, avait fait voter Giscard au lieu de faire voter Mitterrand, l’ancien président aurait sans doute été réélu. En 1988, l’aspiration des électeurs au changement se serait encore accrue, mais François Mitterrand aurait eu alors 71 ans : âge honorable pour une réélection, difficile pour une première sauf crise majeure. Face à un homme un peu trop chevronné, Jacques Chirac l’aurait peut-être emporté, au lieu d’attendre 1995.

Le livre : Éric Roussel, Valéry Giscard d’Estaing, Éd. de l’Observatoire, 2018, 576 pages pour 24,90 € (excellent rapport qualité-prix).

Un grand préfet : Alapetite

Par Patrice Cahart 

          François Leblond a ressuscité un grand préfet oublié (1854-1928), à la fois typique – par sa famille, par sa carrière – et atypique – par la distance qu’il a prise avec l’anticléricalisme et le jacobinisme dominants.

          Le père de Gabriel Alapetite, avocat de formation, est maire de Clamecy (Nièvre), et ensuite receveur des finances dans cette même ville ; ce qui, aujourd’hui, serait impossible. Son grand-père maternel est médecin de campagne. Sa mère, fervente catholique, a beaucoup compté pour lui.

          Le jeune Gabriel, avocat lui aussi, tâte du journalisme, puis accepte (1876) l’offre d’un ami de son père, préfet du Pas-de-Calais, de devenir son chef de cabinet. Il n’y a pas encore de concours, le recrutement s’effectue par relations. Le cas d’Alapetite prouve que ce système n’est pas nécessairement catastrophique.  Le jeune homme épouse la fille de son préfet (comme les jeunes entrepreneurs qui, dans les romans de Balzac, se marient avec les filles de leurs patrons). Bientôt, le voilà secrétaire général du Rhône, ce qui lui permet de connaître à fond un département où il reviendra. Il emploie une part de son énergie à lutter contre les conséquences du phylloxéra en Beaujolais. À l’époque, le préfet et le maire de Lyon cohabitent dans un même hôtel de la place des Terreaux. L’immense préfecture de la rive gauche du Rhône ne sera bâtie que plus tard.

          À trente-cinq ans, Alapetite devient préfet du Pas-de-Calais, où il avait fait ses premières armes. Il y reste dix ans. Heureuse stabilité, dont nous avons perdu le secret. Notre homme parvient à éviter tout heurt avec les mineurs et soulage quelques misères. Il s’attire la bienveillance du premier ministre Waldeck-Rousseau.

          Comme par un jeu de tennis entre Arras et Lyon, l’étape suivante est la préfecture du Rhône. Cette fois, il n’y reste que six ans ; c’est encore beaucoup d’après les critères actuels. Alapetite assainit les taudis de la Croix-Rousse et lutte contre la tuberculose. Il sévit contre un commissaire de police qui espionnait toutes ses conversations au moyen de microphones. Comme quoi les scandales d’écoutes, si nombreux à notre époque, ont commencé de bonne heure !

          Élu maire de Lyon en 1905, Édouard Herriot n’apprécie guère ce préfet qui n’est pas franc-maçon et qu’il soupçonne de cléricalisme. Il exige son départ. Mais comme Alapetite n’a pas démérité, bien au contraire, on le nomme résident général en Tunisie – fonction qu’il exerce de 1907 à 1918. Stabilité, là encore.

          Sous protectorat français depuis vingt-six ans déjà, la Tunisie connaît alors une période paisible et plutôt prospère de son histoire. Elle abrite certes une importante colonie italienne, qui a tendance à regarder vers Rome plutôt que vers Paris. Et une première génération de jeunes cadres tunisiens formés pour partie en France commence à demander d’être associée au pouvoir. Rien de grave néanmoins. Avant même le protectorat, le bey avait accordé aux colons européens l’autorisation de planter de vastes surfaces. Cette politique permet au pays de devenir un grand producteur d’huile d’olive, mais les Tunisiens s’estiment dépossédés. Alapetite limite le mécontentement en refusant de nouvelles autorisations de planter. La Tunisie ne connaît aucune rébellion durant la première guerre mondiale – pas plus que l’Algérie et le Maroc, d’ailleurs.

         Le dernier poste d’Alapetite se révèle le plus délicat : en 1920, il est nommé, à Strasbourg, commissaire général pour l’Alsace-Lorraine, en remplacement d’Alexandre Millerand. C’est une sorte de préfet de région avant la lettre, sauf qu’il coiffe les trois préfets sans être l’un d’eux. Son rôle, comme avant lui celui de Millerand, est d’éviter qu’un malaise ne s’aggrave. Les fonctionnaires allemands ayant été renvoyés chez eux, ils ont été remplacés par des fonctionnaires français « de l’intérieur », dont la plupart n’ont aucune connaissance de la langue allemande, encore moins des dialectes alsaciens et thiois, et dont certains se conduisent de manière arrogante. Assisté d’un conseil supérieur consultatif, Alapetite a le pouvoir de légiférer par décret. Chaque fois que le droit allemand paraît plus moderne ou plus commode que le droit français,  il le conserve (assurances sociales, notariat, hypothèques, pharmacie…). C’est le fameux droit local.

          Mais les ministères parisiens, jacobins, entendent que les trois départements retrouvés soient des départements comme les autres, administrés par eux sans passer par le commissaire général. De plus, le cartel des gauches, vainqueur des élections législatives de 1924, a inscrit à son programme la suppression du Concordat en Alsace et en Moselle, ce qui hérisse tant les protestants que les catholiques. Alapetite donne sa démission. Il n’est pas remplacé. Toutefois, devant les progrès de l’autonomisme alsacien, Paris se résigne à conserver le Concordat.

          Aujourd’hui, il est fortement question d’une fusion du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, par laquelle l’Alsace retrouverait officiellement sa personnalité (le problème à résoudre étant de trouver des compensations pour Colmar, qui cesserait d’être une préfecture). Les difficultés techniques ne sauraient retarder longtemps la victoire d’une volonté populaire bien nette. Alapetite avait raison.

Le livre : François Leblond, Gabriel Alapetite, un grand serviteur de l’État,
Éd. Jérôme Do Bentzinger, 2017, 144 pages, 19 €.

Une ambassade au début du régime soviétique        

Par Nicolas Saudray

         La révolution soviétique d’octobre (novembre) 1917 est habituellement présentée comme la suite nécessaire des fautes des tsars et de l’évolution de l’économie russe. Cette thèse contient une part de vérité. Les mémoires de Joseph Noulens montrent néanmoins que l’histoire aurait pu prendre un autre cours.

         Noulens, originaire de l’Armagnac, plus ou moins radical, n’est pas tout à fait le politicien classique du Sud-Ouest, car il a fait une partie de ses études au lycée Condorcet de Paris. Député du Gers, ministre de la Guerre puis des Finances, il a laissé partout où il est passé le souvenir d’un homme sans éclat mais solide.

        En mars 1917 (je suis désormais le calendrier grégorien), une révolution républicaine et socialiste porte au pouvoir Kerensky et ses amis. L’ambassadeur de France à Pétersbourg, devenu Pétrograd, est Maurice Paléologue, l’un des principaux responsables du déclenchement des hostilités en 1914 [1]. Trop lié au tsar déchu et à ses ministres, on ne peut le laisser en poste. Pour le remplacer, Paris fait appel à Noulens qui s’ennuie au Palais-Bourbon. Il n’a rien d’un diplomate de carrière, mais son bon sens devrait être utile. Sa mission principale : éviter que la Russie ne dépose les armes, alors que sur l’autre front la France lutte à mort contre l’envahisseur allemand.

         Le nouvel ambassadeur arrive par la Suède et la Finlande. Le franchissement de la dernière frontière lui fait l’effet d’un passage de la civilisation à la barbarie. On est déjà à la mi-juillet. Noulens rencontre Kerensky, orateur exceptionnel mais inactif, et dont le gouvernement peine à se faire obéir d’une armée envahie par l’indiscipline.

          À peine Noulens est-il installé que les maximalistes (nom français des bolcheviks) tentent de prendre le pouvoir par la force. Ils échouent. Lénine prend la fuite. Trotsky est fait prisonnier, mais le gouvernement le libère !

         La situation personnelle de M. Kerensky était (alors) si forte, se souvient l’ambassadeur, qu’il pouvait tout tenter pour le rétablissement de l’ordre intérieur et la reconstitution de l’armée. Il pouvait notamment, précise notre auteur, neutraliser le croiseur Aurore, où se tenait l’état-major bolchevik, et qui se trouvait sous le feu de la forteresse Pierre-et-Paul. Kerensky laisse passer l’occasion. Il commet en outre l’erreur de se brouiller avec le général en chef Kornilov, et cherche à se débarrasser de lui. Kornilov réagit en tentant de renverser Kerensky, lequel doit s’appuyer sur les bolcheviks. Pour ceux-ci, la poire est mûre. En novembre de cette année 1917, par ce qui n’est pas une révolution populaire mais un coup de force, ils prennent le pouvoir.

          Il est clair qu’avec un dirigeant plus énergique et plus adroit que Kerensky, la république socialiste pouvait durer. Mais à condition de mettre fin à une  guerre coûteuse et décevante. En effet, écrit notre diplomate de fraîche date, la Russie tout entière, sans distinction d’opinions, aspirait à la cessation immédiate des hostilités.

          La France et ses alliés n’ayant pas reconnu le nouveau pouvoir né d’un coup d’État, Noulens et ses collègues sont en porte-à-faux. Ils restent néanmoins à Pétrograd, espérant peut-être que les nouveaux maîtres voudront bien continuer la guerre, ou bien qu’ils s’écrouleront.

          En décembre, Trotsky vient voir Noulens, afin d’éviter que la France n’envoie une mission militaire aux Ukrainiens, lesquels aspirent à l’indépendance. Voici un portrait du plus brillant des bolcheviks : D’abondants cheveux noirs plantés en arrière dégageaient un front large mais bas. Une barbiche brune accentuait le menton. Les yeux grands et noirs tachés de sang à l’angle des paupières concouraient à la dureté de cette physionomie. J’avais devant moi un despote oriental, dont le visage trahissait un absolutisme cruel. Il va sans dire que l’entretien se déroule en français.

        L’ambassadeur doit aussi s’occuper des milliers de nos compatriotes qui faisaient tourner des entreprises fondées par eux en Russie avant la guerre, et fournissaient ainsi un apport appréciable à l’économie du pays. La plupart demandent à être rapatriés via Mourmansk. Une équipée !

         Le 15 décembre, ce que Noulens et ses collègues craignaient arrive : un armistice entre Allemands et Russes est proclamé à Brest-Litovsk. Des négociations s’engagent pour la paix.

        Mais les bolcheviks sont encore loin d’avoir gagné la partie, car en janvier 1918, ils perdent les élections à la Constituante au profit des mencheviks et des socialistes. Ni une ni deux, Lénine dissout la Constituante à peine élue. Contre toute attente, cet acte ne déclenche pas un vaste mouvement d’indignation.

        Durant le même mois, des incidents ayant éclaté, en Roumanie, entre soldats russes et roumains, les bolcheviks arrêtent l’ambassadeur accrédité par Bucarest. Noulens et le corps diplomatique vont protester chez Lénine, en français comme d’habitude. Le front, dominateur et puissant, était vraiment génial. Mais le nez, à demi écrasé, la bouche, le menton, lui donnaient un aspect inquiétant de barbare. Une rigueur implacable de doctrinaire et un mépris souverain de l’humanité éclataient sur ce visage d’ordinaire fermé. Lénine libère néanmoins l’ambassadeur roumain.

         Le mois de février est marqué par un coup dur : l’annulation des emprunts russes, dont la bourgeoisie et la paysannerie françaises sont les principaux porteurs.

         Pendant ce temps, à Brest-Litovsk, les négociateurs soviétiques ont à peu près accepté l’abandon de tous les territoires occupés par les troupes allemandes : Ukraine, ancienne Pologne russe, pays Baltes…Mais, divisés entre eux, ils se ressaisissent et rejettent le projet de traité. Après un ultimatum, les forces allemandes reprennent leur avance vers l’est. Alors les Soviétiques cèdent, et signent le traité de Brest-Litovsk le 3 mars. S’ils avaient persisté dans leur refus (comme le préconisait Trotsky), Pétrograd aurait été pris, et leur gouvernement, qui manquait encore d’assise, aurait sans doute été renversé.

         S’estimant désormais inutile, l’essentiel du corps diplomatique tente de sortir du pays via la Finlande. Hélas, cet ancien grand-duché russe est en proie à une guerre entre Blancs et Rouges. On ne peut pas passer. Les diplomates se replient alors, avec un demi-consentement des Soviétiques, sur Vologda, ville située à mi-chemin entre Moscou et la mer Blanche. Puis sur le port d’Arkhangelsk, où des forces principalement britanniques débarquent.

         Pourquoi cette opération ? D’abord, pour s’emparer des importants stocks de bois et autres marchandises nordiques entreposées en ce lieu, car les économies de la Grande-Bretagne et de la France en guerre en ont besoin. Ensuite, pour constituer un gouvernement socialiste anti-bolchevique. Enfin,  pour essayer de donner la main aux Tchèques.

          Il s’agit là d’une cinquantaine de milliers d’anciens soldats des armées austro-hongroises, qui ne se sont pas révoltés mais ont été faits prisonniers et que les officiers du tsar ont retournés contre leurs anciens employeurs. Le traité de Brest-Litovsk ayant mis fin aux combats sur le front oriental, les Tchèques demandent à combattre sur le front ouest, aux côtés des Français. Pour faire une bonne manière à l’Allemagne, les Soviétiques interdisent leur passage vers Mourmansk et les invitent à se diriger vers Vladivostok ! Les Tchèques mécontents occupent une grande partie de la Sibérie utile, le long du Transsibérien. Ils soutiennent, à Omsk, un gouvernement russe socialiste, comme celui d’Arkhangelsk. La Sibérie, commente Noulens, présentait en ce printemps de 1918 un spectacle probablement sans équivalent dans l’histoire. Débordant de la Sibérie, les Tchèques avancent jusqu’à Samara et à Kazan, deux villes situées sur le cours moyen de la Volga. Mais quinze cents kilomètres séparent encore Kazan d’Arkhangelsk. Il est à souhaiter, écrit Noulens, que l’exploit de ces braves (Tchèques) inspire un grand écrivain. Avis aux amateurs.

          Là-dessus, l’amiral russe Koltchak, monarchiste, commet une faute comparable à celle du général Kornilov l’année précédente : il renverse le gouvernement socialiste d’Omsk, ce qui le brouille avec les Tchèques. Leurs adversaires étant désormais divisés, les Soviétiques finissent par l’emporter, alors qu’ils se trouvaient dans une situation fâcheuse. Koltchak sera pris et fusillé en janvier 1920.

         Les ambassadeurs alliés réfugiés à Arkhangelsk n’attendent pas cette cruelle échéance. Ils demandent et obtiennent leur rapatriement. L’occupation militaire du grand port arctique se prolonge jusqu’à l’année suivante, sans utilité réelle. Noulens impute cet échec au président Wilson, qui n’avait pas voulu mobiliser les moyens nécessaires.

          Les mémoires de l’ancien ambassadeur sont publiés en 1933, année peu propice. La France et l’Europe ayant d’autres soucis, l’ouvrage ne suscite pas  l’intérêt qu’il méritait. Aujourd’hui, c’est sa revanche : ce livre plein d’enseignements est réédité.

          Le livre : Joseph Noulens, Mon ambassade en Russie soviétique (1917-1919).  Réédition Michel de Maule cent ans plus tard, donc en 2017. La date de 1919 est à prendre avec précaution, l’ambassadeur ayant quitté la Russie le 7 janvier.        462 pages, 24 €.

      [1] Voir mon essai « 1870, 1914, 1939Ces Guerres qui ne devaient pas éclater », Éd. Michel de Maule, 2014.

Slimane Zeghidour : Sors, la route t’attend

Par Patrice Cahart

Ce livre d’un brillant journaliste et essayiste franco-algérien a pour sujet   la guerre d’Algérie vue par un enfant.

Le décor en est sa patrie, la Petite-Kabylie, conquise par les troupes de Napoléon III en 1853 seulement. À la suite de la révolte kabyle, en 1871, des terres y furent confisquées au profit de métropolitains ; économes et patients, les montagnards les rachetèrent peu à peu. On cessa donc de voir des Français de souche dans ce secteur, jusqu’à l’arrivée, vers 1945, de quelques ingénieurs chargés d’édifier le plus grand barrage d’Algérie.

Avant la guerre d’indépendance (1954), les monts des Babors, encore forestiers mais peuplés, n’avaient, nous explique l’auteur, ni routes, ni ponts, ni écoles (pas même coraniques), ni mairies, ni bureaux de poste, ni mosquées, ni postes de radio. Puis le conflit a éclaté, et en sept années, la France a dépensé plus d’argent pour cette région délaissée qu’elle ne l’avait fait au cours des cent trente ans précédents. On pourrait d’ailleurs en dire autant de tout l’intérieur de l’Algérie.

Les Petits-Kabyles se distinguaient néanmoins par leur culte des saints, particulièrement enraciné, par leur affection envers les animaux (dont certains chats et chiens, canonisés), et pour tout dire, par un vieux fond païen. Les premiers hommes que le jeune Slimane (Salomon) a vus faire des prières étaient des tirailleurs sénégalais au service de la France. Les femmes allaient et venaient sans voile. Les membres du clan Zeghidour étaient blonds ou roux, sauf trois (dont l’auteur), qu’on appelait affectueusement « les nègres ». La propriété collective régissait encore l’essentiel des terres.

Le déclenchement du conflit a eu pour conséquence une transplantation massive. Selon un expert français, la moitié des ruraux d’Algérie ont dû quitter leurs villages et se sont retrouvés dans des camps de regroupement. L’objectif était double. En premier lieu, soustraire ces villageois à l’emprise d’un FLN nocturne et omni-présent ; toutefois, la plupart des bourgades desservies par la route ont été exceptées de la mesure, car l’armée française pouvait s’y rendre rapidement et y montrer sa force. En second lieu, franciser ces gens, réaliser leur intégration à la France : une idée nouvelle promue notamment par Jacques Soustelle et ses conseillers, Germaine Tillion, Vincent Monteil.

Cette idée a culminé, au prix néanmoins d’une mutation, en 1958 : l’ensemble des Algériens sont devenus citoyens français à part entière, tout en  conservant à leur gré le « statut personnel » musulman. Lequel autorisait notamment la polygamie (peu pratiquée, à vrai dire).

Dire que les villageois regroupés étaient pro-français serait excessif. En réalité, ils étaient ballottés entre les deux camps, et soucieux surtout de survivre dans des conditions difficiles. Pourtant, ils aimaient bien les soldats du contingent, réservant leur méfiance aux pieds-noirs que d’ailleurs ils connaissaient peu. Slimane est resté reconnaissant aux instituteurs militaires (ainsi qu’à une institutrice) de lui avoir dispensé une instruction dont il n’aurait pu bénéficier autrement ; il sait gré aux médecins militaires de l’avoir sauvé successivement des vers ascaris et de la tuberculose.

Le père et l’oncle de Slimane tenaient un commerce au moyen d’une camionnette. Un jour, les hommes du FLN tendirent une embuscade, et commirent quelques dégâts. Le père et l’oncle les supplièrent d’épargner leur précieux véhicule. Réponse : si nous l’épargnons, vous deviendrez suspects aux yeux des Français. Et la camionnette fut détruite.

Après la guerre, dans toute l’Algérie intérieure, les villageois regroupés renoncèrent à revenir dans leurs villages éloignés des routes. La transplantation les avait trop marqués. Quand les camps avaient été bâtis en dur, ils y restèrent ; certains sont encore habités aujourd’hui. Quand les constructions étaient précaires, ils allèrent gagner leur vie dans les villes – Alger, pour le père de Slimane.

Trente ans plus tard éclata la seconde guerre d’Algérie, aussi dure que la première : la lutte du régime en place contre les extrémistes du Front Islamique du Salut (FIS). Là encore, les campagnes supportèrent l’essentiel du choc, et l’exode rural reprit de plus belle. Au sujet de ces fanatiques, l’auteur écrit : mieux vaut aimer sans croire, que croire sans aimer.

Le passage le plus émouvant de ce livre, qui en comporte bien d’autres, est celui du retour de Slimane Zeghidour, auteur connu, parisien, héritier du meilleur de deux cultures, voyageur qui a parcouru le monde, dans son village d’origine – celui d’avant le regroupement. L’approche du lieu est prohibée, pour cause de maquisards du FIS. Bravant l’interdiction, il s’y rend quand même. Le village est désert, en ruines. De crainte d’être la cible d’un commando djihadiste caché, il n’y reste qu’une demi-heure, et repart pour la France.

Voilà comment l’Algérie, pays essentiellement rural, est devenue, pour son malheur, essentiellement urbaine. D’où la perte des coutumes, du folklore, des langages particuliers. La Grande Kabylie fait exception. Mais cette région superbe, où les villages perchés se répondaient de piton en piton, est envahie par des constructions anarchiques.

L’intégration pouvait-elle réussir, et faire de l’Algérie un prolongement de la France ? C’est la question que le lecteur se pose en refermant l’ouvrage. Je pense que la démographie est la clef de toute cette histoire. En 1830, au début de la conquête, la France comptait trente millions d’habitants ; l’Algérie, environ trois millions. Par suite de mauvaises récoltes et d’épidémies, son effectif est resté stationnaire durant un demi-siècle. Peut-être l’intégration aurait-elle pu s’effectuer à cette époque. Elle n’a nullement été tentée. Puis la chute de la mortalité, due à la médecine française, et le maintien de la natalité ont causé l’explosion que l’on sait. Aujourd’hui, la France compte 67 millions d’habitants, dont quelque deux millions d’origine algérienne ; par rapport à 1830, l’effectif a un peu plus que doublé. L’Algérie, pour sa part, est peuplée de 42 millions de personnes : une multiplication par quatorze. Ainsi la France, qui en 1830 pesait dix fois l’Algérie, ne la pèse plus qu’une fois et demie.

Dès lors, un État unissant ces deux entités aurait-il été viable ? Implicitement, l’ouvrage de Zeghidour répond par la négative, avec, m’a-t-il semblé, un certain regret. Le mérite du général de Gaulle a été de comprendre cette impossibilité peu après son retour aux affaires. Il s’est ainsi attiré une haine compréhensible des pieds-noirs. Mais il n’a été que l’instrument d’une fatalité.

Une autre solution aurait consisté en la coexistence, ou plutôt en la symbiose, comme en Afrique du Sud, d’une minorité de souche européenne et d’une majorité autochtone. Cette république australe va cahin-caha. Mais sa majorité noire est, pour l’essentiel, chrétienne, contrairement aux Arabo-Berbères. En outre, une communauté métisse, du côté du Cap, et une communauté indienne, du côté de Durban, peuvent jouer un rôle de tampons ; l’Algérie n’en avait pas l’équivalent. Les accords d’Évian de mars 1962 ont néanmoins tenté d’organiser un État bi-culturel. Trois mois plus tard, l’exode causé tant par les exactions de l’OAS que par celles du FLN a mis fin à ce rêve.

Il demeure, commente notre auteur, que la France a fait l’Algérie, et en a même inventé le nom. Sans elle, la partie urbaine, étirée de long de la côte, avec d’importantes interruptions, n’aurait pu donner naissance à un État cohérent, ni à une nation. Le Maroc et la Tunisie, pays de vieille culture citadine, auraient fini par conquérir la mosaïque algérienne, chacun par un bout.

Le livre de Zeghidour devrait devenir un ouvrage de référence. L’auteur s’attelle maintenant à la suite de ses souvenirs : son adolescence à Alger, agrémentée de confidences qu’il a recueillies plus tard de dirigeants du FLN et de l’OAS. On attend cela avec impatience.

disponible aux Éditions des Arènes, 2017

Étienne Clémentel (1864-1936) : un précurseur

Par Patrice Cahart

 

        Clémentel a été oublié. Quel personnage, pourtant ! À première vue, sa formation de notaire, son appartenance à la mouvance radicale le vouaient à un certain conformisme. Or il a été, sans éclats de voix, l’une des figures les plus intéressantes et les plus originales de la IIIème République. Et de plus, c’était un artiste !

          Un ouvrage présentant les différentes facettes de son talent vient de paraître chez l’éditeur bruxellois Peter Lang, dans la collection France contemporaine qui traite de l’histoire de notre pays aux XIXème et XXème siècles. La direction de ce livre a été assurée par Marie-Christine Kessler, petite-fille de l’homme politique, et par le professeur Guy Rousseau.

          Étienne Clémentel est un produit de la méritocratie républicaine. Ses deux grands-pères ne savent pas écrire. Son père, artisan semoulier, fait faillite. Heureusement pour lui, les frères maristes de Riom (Puy-de-Dôme) accueillent dans leurs collèges des jeunes gens issus du peuple. Ayant mis leur enseignement à profit, notre homme devient notaire dans la même ville pour onze années, avec succès. Un premier signe d’originalité toutefois : il épouse une eurasienne, fille naturelle d’un jardinier auvergnat parti en Indochine, et adoptée par un peintre français. Après sa mort prématurée viendront deux autres femmes.

          1900 est l’année du tournant. Élu député du Puy-de-Dôme, Clémentel vend son étude et s’inscrit, non au parti radical-socialiste, mais au groupe de la Gauche radicale – une entité beaucoup plus souple. On peut donc le qualifier de radical indépendant. Il restera parlementaire trente-cinq ans.

         Contrairement à tant d’autres, ce n’est pas un franc-maçon. Après la disparition de sa première femme, il s’affilie à la Rose-Croix – le mouvement ésotérique de Joséphin Péladan et du compositeur Érik Satie. Ses aspirations mystiques, qui l’animeront tout le reste de sa vie, ne l’empêchent pas de voter, comme les autres radicaux, la séparation des Églises et de l’État, mais le Christ et la Vierge Marie conservent une place de choix dans la chapelle rosicrucienne, qui est syncrétique.

          Clémentel acquiert bientôt une spécialité financière, il devient le rapporteur général du Budget. La guerre mondiale lui apporte la consécration : de 1915 à 1919, le voilà sans interruption ministre de l’Industrie, du Commerce et des Postes, alors que ses collègues valsent.  L’Agriculture vient s’ajouter à ce portefeuille. Avec vingt ans d’avance sur le Front populaire, cet ensemble reçoit le nom de ministère de l’Économie nationale. Pui on offre à Clémentel les finances, qui se trouvent dans la logique de son parcours. Il refuse, malgré le prestige du poste, car il se sent plus utile là où il est. On a coutume d’attribuer l’amère victoire de 1918, du côté des civils, au seul Clemenceau. Une part en revient néanmoins à Clémentel, son presque homonyme, et au ministre de l’Armement Albert Thomas.

         En 1919, notre homme est néanmoins mis sur la touche, car il n’a pas la couleur « bleu horizon ». Il passe au Sénat. La victoire du cartel des gauches, en juin 1924, lui permet de revenir au pouvoir, cette fois aux Finances, par un retour à la logique de son parcours. Hélas, les circonstances sont difficiles. Il serait puéril d’imputer l’échec financier du cartel à Clémentel, plutôt qu’à d’autres. La vérité est que la France n’a pas vraiment tiré les conséquences financières de la guerre. Le franc est dévalué en fait, mais pas en droit. Le pays est écrasé par sa dette flottante. L’État vit des avances de la Banque de France – la fameuse planche à billets. Fin mars 1925, on découvre que le plafond de ces avances a été crevé. Scandale ! Le président du conseil, Herriot, désavoue son ministre – qui se démet – et propose un emprunt forcé. Quelques jours plus tard, le gouvernement est renversé.

         À vrai dire, ni Clémentel, ni Herriot, ni son successeur Painlevé n’ont une autorité morale suffisante pour faire face à la crise. Seul Poincaré pourra limiter la casse et consolider la dette.

         Clémentel est victime d’un accident cérébral en 1930 et ne s’en remet pas vraiment. S’y ajoutent les effets retardés de la crise économique : cet homme souvent dépeint comme riche par ses adversaires connaît des difficultés. Il reste néanmoins président du conseil général du Puy-de-Dôme. Ayant commis l’imprudence de se représenter aux sénatoriales en 1935, il est battu par Pierre Laval, ancien socialiste fort de diverses alliances. Il meurt l’année suivante.

        Les initiatives par lesquelles Clémentel s’est distingué relèvent de l’économie dirigée – une nouveauté en 1914 – ou au moins de l’économie concertée, celle que l’on enseignait encore en 1965 aux élèves de la promotion Montesquieu. Nées de la guerre, ces idées passent de mode au retour de la paix, mais on va les retrouver à la faveur du prochain conflit. Cela dit, Clémentel n’est en aucune manière un adversaire de l’entreprise privée. Il a noué une solide amitié avec Bergougnan, l’industriel du pneu de Clermont-Ferrand, rival de Michelin, et avec Dufayel, propriétaire de grands magasins, qui lui lègue un paquet d’actions. Sa philosophie : les entreprises et l’État doivent marcher ensemble. En conséquence, il joue un rôle de pionnier dans huit domaines.

         1/ Durant la guerre, Clémentel inspire des productions en grande série que les entreprises privées réalisent. La plus connue est la clémentelle, chaussure à bon marché, souvent raillée, fabriquée à des millions d’exemplaires. L’armistice met un terme à sa carrière.

        2/ En 1916, le ministre met en place une ébauche de commissariat du Plan, composée à titre principal de seize membres. Cette instance émet diverses recommandations et accouche, en 1919, d’un rapport d’ensemble, le plan Clémentel. Il arrive trop tard pour produire des effets concrets, mais l’exemple demeure dans les esprits.

         3/Dans le même esprit, une circulaire d’août 1917 crée dix-sept « régions économiques » – des unions de chambres de commerce. Bien que leur activité soit modeste, ce sont les ancêtres des régions de programme, et donc des régions actuelles.

         4/ Pour faciliter le financement des petites entreprises, une loi du 13 mars 1917, votée à l’initiative de Clémentel, crée les banques populaires.

          5/ Profitant du fait que les Postes dépendent de lui, le ministre crée les centres de chèques postaux en 1918. Cette fois, les bénéficiaires sont l’État et les organismes qui dépendent de lui. Les banques, toutes privées à l’époque, doivent se résigner à cette concurrence.

         6/ Plus tardive est la création de la Caisse Nationale de Crédit Agricole, afin de regrouper et de discipliner des caisses dispersées. Clémentel préside cette CNCA de 1926 à 1935.

        7/ La Chambre de Commerce Internationale, créée au lendemain de l’armistice, a deux objets : agir auprès des États, et surtout de la Société des Nations, afin d’essayer de réorganiser les relations économiques de la planète ; faire insérer des clauses d’arbitrages dans les traités économiques, afin de garantir les entreprises étrangères contre les errements gouvernementaux. À l’origine, la CCI groupe des Français, des Américains, des Britanniques, des Belges, des Italiens. Clémentel est élu président à l’unanimité en 1920, alors qu’il a cessé d’être ministre. L’objectif général est évidemment hors d’atteinte, mais sous l’impulsion de la CCI, les clauses d’arbitrage se multiplient jusqu’à nos jours. C’est seulement lors des négociations toutes récentes de l’Union européenne avec les États-Unis et le Canada qu’une réaction s’est produite, le recours aux arbitres étant considéré par certains comme attentatoire aux droits des États.

          8/ Mieux encore : lassé d’avoir affaire à des représentants patronaux éparpillés, Clémentel suscite à compter de 1916 des fédérations de branche que va coiffer un organisme central. Ses efforts aboutissent en juillet 1919 à la création de la Confédération Générale de la Production, mère du CNPF et grand-mère du MEDEF.

         On aurait une idée incomplète de la personnalité de Clémentel si on négligeait son activité d’artiste. Il a été l’ami de Rodin – qui a sculpté son buste – puis son exécuteur testamentaire. Il a surtout été un honorable peintre impressionniste, dont la célèbre galerie Bernheim Jeune a placé les œuvres dans le public. Aucun autre homme politique, jusqu’au Churchill d’après 1945, ne peut en dire autant.

         Selon Wikipédia, Clémentel était l’un des pères de la technocratie. Jugement fondé mais paradoxal, car l’homme ne sortait ni de Sciences Po ni d’une grande école d’ingénieurs, et tirait sa légitimité de son élection, non de son savoir.

Le livre : Étienne Clémentel -Politique et action publique sous la Troisième République. Ed. Peter Lang, Bruxelles. Collection « France contemporaine ». 468 pages.