Un destin juif

Assia Genstein, compte-rendu de Nicolas Saudray

Il y a peu, je rendais compte, sous la rubrique « Langue et lettres » de ce site, du livre de souvenirs d’Amos Oz. L’ouvrage dont je traite aujourd’hui en est quasiment le jumeau, car cette odyssée débute, comme celle de la famille maternelle de l’écrivain israélien, à Rovno, ville aujourd’hui située dans le nord de l’Ukraine, et dont la moitié des habitants, au début du XXe siècle, étaient juifs.

L’histoire d’Emmanuel Genstein (Assia) a été reconstituée, non sans mal, par sa petite-fille Marguerite Bérard. Le futur migrant naît à Rovno en 1903, dans une famille relativement aisée : son père possède une petite tannerie. Chez les Genstein, on se veut russe, et on parle russe, de préférence au yiddish. On pratique assez peu la religion juive. On est fidèle au tsar, malgré le numerus clausus de 10 % qu’il a infligé aux juifs, dans l’enseignement supérieur. On est plutôt heureux. Une sérieuse alerte, cependant : en 1911, un juif du voisinage est accusé du meurtre rituel d’un adolescent chrétien. Vieux grief absurde, remontant au Moyen Âge, et dont l’Allemagne du XIXe siècle a aussi fourni quelques exemples. Les juifs de la région se sentent  menacés. Par chance, l’accusé tient bon, et le tribunal l’absout entièrement. Tout n’est donc pas si mauvais dans l’empire des tsars.

En 1918, l’armée allemande, victorieuse sur le front oriental, occupe une grande partie de l’Ukraine. C’est l’occasion pour un nationaliste ukrainien, Petlioura, de détacher son pays de la Russie. Ses bandes entrent à Rovno, s’en prennent aux juifs. La maison des Genstein est attaquée. Le frère aîné d’Assia organise la défense avec succès. Puis ce sont les Polonais, récemment indépendants, qui réclament la région de Rovno (la Volhynie), au motif qu’elle leur a jadis appartenu. Et ils finissent par l’obtenir, après des  péripéties au cours desquelles un des frères d’Assia est tué.

En 1920, âgé de dix-sept ans et convaincu qu’il n’a pas d’avenir sous la domination polonaise, Assia décide de partir pour la Palestine, où affluent les colons juifs originaires de Russie ou de Pologne. Il s’intègre à un kibboutz. Aux travaux agricoles s’ajoutent des tours de garde, pour tenir les voisins arabes en respect. Après trois ans, le jeune homme se lasse. Sans doute a-t-il un caractère trop indépendant. Il devient artisan, construit des maisons près de Tel Aviv, mais connaît des difficultés financières. D’où en 1928, année de ses vingt-cinq ans, une nouvelle rupture : il s’embarque pour Marseille, alors qu’il ne connaît pas un mot de français. C’est là que son parcours diverge de celui des parents d’Amos Oz, restés en Palestine.

Bientôt, Assia s’installe comme maroquinier à Belleville. La femme qu’il épouse vient d’une famille juive de Moscou ; contrairement à son mari, elle n’a pas fui les Polonais, mais le régime soviétique, pour lequel Assia ressentait au contraire, durant les premières années, une certaine sympathie. Deux frères cadets d’Assia, des jumeaux, arrivent de Rovno sans être passés par la Palestine.

Les trois frères, bien que n’ayant pas la nationalité française, s’engagent comme réservistes dans l’armée de la Troisième République. En 1940, l’unité d’Assia bat en retraite jusque dans le Midi. Puis le maroquinier rentre à Paris, sans se douter des épreuves qui l’attendent. Il est interné, mais le séjour qu’il a effectué en Palestine lui sauve la vie : son passeport délivré à Tel Aviv porte la mention « personne sous protection britannique ». Les autorités d’occupation détiennent à part, à Saint-Denis, les captifs de cette sorte, et les traitent plutôt bien, avec l’idée de les échanger un jour contre des Allemands prisonniers des Britanniques.

Les frères jumeaux d’Assia ne bénéficient pas de cette protection. Pour eux, c’est le droit commun des juifs arrêtés : le camp de Pithiviers, d’où l’un d’eux, Sacha, précédemment chauffeur de taxi, est dirigé vers Auschwitz. Il a pourtant combattu à Narvik, s’y est conduit avec bravoure. Informée de ses états de service, l’administration française ne fait rien pour le repêcher. Une grande partie de la famille Genstein et apparentés, restée à Rovno, connaît le même sort – semblable en cela à la famille maternelle d’Amos Oz.

Après la guerre, Assia reprend son petit atelier de maroquinerie, embauche deux ou trois ouvriers. Il est naturalisé français en 1953. Mais s’il parle et lit couramment notre langue, il n’est jamais parvenu à l’écrire. Tous les jours, à son travail, cet homme respectueux des convenances porte une cravate. Le rythme se maintient jusqu’à son quatre-vingtième anniversaire. Les bracelets-montres en cuir étant passés de mode, il part enfin à la retraite. Il meurt à la fin de 1999, âgé de 96 ans.

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Intéressant pour l’histoire de la diaspora juive, ce document l’est aussi pour celle de la mobilité sociale en France.

Nous sommes bombardés de livres et d’articles de presse déplorant l’arrêt de l’ascenseur social. L’excellente revue Books fournit, dans son numéro daté d’avril 2019, un diagnostic plus nuancé : d’un côté, un ascenseur général, dont tout le monde ou presque profite, puisque le niveau d’instruction et le niveau de vie progressent ; de l’autre, des ascenseurs particuliers, moins performants. On oublie toujours que, la hiérarchie sociale étant faite de positions relatives, la montée de certains implique la descente d’autres, en nombre égal.

En tout cas, la lignée Genstein offre un exemple spectaculaire de promotion sociale – due non pas à la chance mais à la volonté et au mérite. La fille du pauvre immigrant Assia, Marie-Hélène Bérard-Genstein, ancienne élève de l’ENA, a occupé des postes de responsabilité à la direction du Budget, puis a géré les questions sociales à Matignon. Aujourd’hui consultante, c’est l’une des meilleures spécialistes des affaires économiques et financières de  l’Europe orientale. La petite-fille du pauvre immigrant, Marguerite Bérard, inspectrice des finances, est directrice du réseau France de la BNP-Paribas. Son frère Paul Bérard, lui aussi ancien de l’ENA, administre les finances de la région d’Ile-de-France. Dommage qu’Assia n’ait pas pu voir tout cela !

Le livre : Marguerite Bérard, Le Siècle d’Assia, récit, Flammarion, février 2019. 206 pages, 18 €.

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