La réception de Proust en Chine

Par Élisabeth Rallo Ditche
Novembre 2019     

Il fallait s’y attendre : la Chine s’intéresse à Proust ! Elle y était d’ailleurs prédestinée. Les railleurs diront que les Chinois, amateurs de complications et de fils coupés en quatre, ont retrouvé l’un des leurs. Les bienveillants feront valoir que les Chinois manifestent, comme Proust, une subtilité rarement atteinte en Occident, et que leur peinture impressionniste, avec ses pans de nuages qui interrompent les paysages, s’apparente aux descriptions de la Recherche.
Élisabeth Rallo-Ditche, longtemps professeur de lettres (comparatiste) à l’université d’Aix-Marseille, a effectué parallèlement un parcours d’auteure, et a contribué à l’organisation du festival annuel de musique d’Aix.

Le site Montesquieu

 

Mademoiselle Jing Zhang est l’auteur d’une thèse – travail exemplaire et immense – soutenue le 30 septembre dernier à l’université de Perpignan et qui sera publiée à Pékin, sur la réception de Proust en Chine. Fort beau sujet, sur qui personne ne s’était encore penché de façon précise et détaillée ! L’ouvrage commence par une passionnante comparaison entre les théories de la traduction en Occident et en Orient qui a soin de montrer combien les points de vue sont différents, ce qui, bien sûr, influence les traductions de Proust. Trois temps dans cette réception et ces traductions : « Proust apparu », « Proust perdu et retrouvé » – et enfin « réécrit ». Toute l’histoire de la réception de Proust est passionnante : et d’abord comment il est découvert, l’engouement pour l’œuvre de l’écrivain français après sa mort.

L’annonce de son décès a été publiée par Mao Dun (1896-1991) écrivain et traducteur connu, en 1923 : le nom de Proust apparaît pour la première fois pour les lecteurs chinois. Sensibilisé aux œuvres françaises, le traducteur veut faire découvrir au public le roman, décrit comme un chef d’œuvre semi-autobiographique – une précieuse et ambitieuse tentative de la littérature moderne, et sa mort est une perte énorme et regrettable pour la littérature mondiale. Mao Dun avait vu juste, mais par un malentendu assez cocasse, il confond certaines œuvres de Proust avec celles de…Marcel Prévost – dont Proust avait horreur, comme il l’a écrit à Reynaldo Hahn ! D’ailleurs Proust lui-même s’est amusé de la confusion : Je suis entièrement inconnu…Quand les lecteurs, chose rare, m’écrivent au Figaro après un article, ils envoient les lettres à Marcel Prévost dont mon nom semble n’être qu’une faute d’impression …. L’absence de sommaire de La Recherche ne facilite pas la tâche des lecteurs et tout cela reste bien obscur pour eux. On ne sait donc pas grand-chose de Proust dans les années 20, ni en Chine, ni même en Europe.

On se met à l’étudier dans les années 30, mais l’admiration n’est pas encore unanime. Ce qu’on dit de son « style », de la difficulté à le lire – la longueur des phrases – est un reproche bien connu et ne concerne pas seulement les lecteurs chinois. Anatole France n’a-t-il pas écrit avec beaucoup d’humour : La vie est courte. Proust est long ? Et certains le trouvent immoral. Dans les années 30 et 40, ceux qui prônent la littérature « sociale » dénigrent Proust et ses défenseurs, ceux qui aiment « l’art pour l’art ». Puis on passe aux toutes premières traductions, dans les années 40. Un article traduit lance l’entreprise : Sommeil et souvenir » Bian Zhilin en 1934 – huit paragraphes du début de Combray, où se trouvent les grands thèmes de La Recherche. Le traducteur respecte la phrase de Proust et sa ponctuation, ce qui est difficile en chinois, et donne un aperçu intéressant mais n’ose s’attaquer à la totalité de l’œuvre. Les critiques et les écrivains commencent à s’intéresser à Proust et à s’inspirer de lui – pour n’en citer qu’un seul, le premier traducteur, Bian Zhilin, dans ses poèmes et son unique roman, Les Montagnes et les Rivières. Les thèmes du temps et du souvenir sont bien sûr les plus retenus.

En ces années-là, la situation de la Chine n’est pas favorable à Proust, qualifié de nihiliste, d’élitiste, de sceptique, dans un contexte politique très éclairant. Les lecteurs cèdent petit à petit au charme du roman, genre peu prisé alors. Mais le rejet de Proust est total de 1949 à 1979 ! La doctrine du « réalisme socialiste » interdit en effet d’étudier ou de lire des auteurs comme Stendhal, Romain Rolland ou Proust, trop individualistes, ou décadents. Durant la période de la « révolution culturelle prolétarienne » (1966-1976), les artistes et les traducteurs sont visés, déportés dans les campagnes pour y devenir paysans. Ils sont parfois persécutés, comme le grand traducteur de Balzac, Fu Lei, qui se suicida. Pendant trente ans, on n’entendit plus parler de Proust.

A partir de 1978, « l’ouverture » se fait et Proust réapparaît : les lettrés se demandent si la littérature chinoise gagne à être confrontée à la littérature étrangère et si elle peut ainsi espérer se renouveler. Le nouveau slogan, dans une grande revue, est alors : La Littérature ne doit pas avoir de zone interdite. On intègre Proust à la littérature du « flux de conscience » et, même si certains le trouvent trop « aristocratique », l’auteur est à nouveau apprécié. Les traductions d’extraits et de chapitres se multiplient de 1979 à 1989 et un projet de traduction intégrale voit le jour en 1985. Un groupe de quinze traducteurs est désigné et travaille pendant huit ans. Malgré les incompréhensions et la difficulté stylistique, la traduction est publiée et permet ainsi enfin de saisir l’œuvre dans sa totalité. L’étape suivante est la traduction des ouvrages critiques sur Proust, comme celui de Jean-Yves Tadié en 1992. Et ensuite viendront les études chinoises sur l’œuvre.

Depuis 2004 on assiste à des retraductions de la Recherche. Les traductions vieillissent et la première est devenue désuète. Xu Hejin et Zhou Kexi (dans les deux plus grandes maisons d’édition de littérature étrangère) décident, chacun de son côté, de reprendre à nouveaux frais l’immense entreprise : les manuscrits sont mieux connus, le texte est mieux établi, les traducteurs connaissent bien le contexte de l’œuvre. La réussite de la traduction de Proust en Chine repose sur le respect du contexte chinois ; il faut, comme l’écrit un critique, inventer un langage approprié pour le texte spécial de La Recherche (Tu Weiqun). Zhou emprunte au lexique d’œuvres classiques pour garder un ton littéraire à sa traduction. Xu use d’une écriture plus libre pour garder la forme de langage de l’auteur français. Les deux traducteurs ont à cœur de montrer la souplesse de la langue chinoise contemporaine, qui peut s’adapter. Les choix des traducteurs semblent viser des publics différents. Xu aime être près de la « réalité » proustienne et illustre par des photographies les endroits décrits, il attire les   lettrés ; Zhou préfère les aquarelles et sa traduction poétique correspond mieux à un large public. Il est bien certain – comme le montre Mlle Jing Zhang – que le transfert en un style unique est impossible. Mais cela importe finalement assez peu : l’essentiel n’est-il pas de donner au lectorat chinois l’occasion d’aller A la Recherche du temps perdu ?

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