Les 101 romans préférés

Sondage commenté par Nicolas Saudray

Dans son numéro du 28 décembre 2019, Le Monde a publié la liste des 101 romans préférés de ses lecteurs. Portant sur vingt-six mille personnes, ce sondage mérite d’être pris au sérieux. Mais, fondé sur le volontariat, il ne reflète que les opinions les plus affirmées.

Premier, Harry Potter, favorisé par deux illusions d’optique. Primo, l’auteure, J.K. Rowling, ne joue pas dans la même cour que Balzac ou Tolstoï, et n’est pas lue aux mêmes âges. Elle a pour véritable concurrent Tintin, absent de la compétition car en bandes dessinées. Secundo, il s’agit de la collection complète d’Harry Potter, alors que la plupart des autres auteurs concourent livre par livre, et recueillent donc, pour chacun, moins de suffrages. Si Jules Verne, par exemple, avait été présenté pour l’ensemble de son œuvre, il aurait sans doute figuré dans le palmarès en bonne place, alors qu’il brille par son absence.

Numéro 2, Céline, Voyage au bout de la nuit. De façon surprenante, en cette époque où l’on juge volontiers les auteurs plutôt que leurs livres, son comportement durant l’Occupation ne lui a pas nui.

Numéro 3, Proust, pour l’intégralité de la Recherche. Considérant l’originalité du propos et la force de la création, j’aurais été tenté de le placer en tête, ex-aequo avec de la Comédie humaine, à prendre elle aussi dans son intégralité et non feuille à feuille.

Numéro 4, Garcia Marquez, Cent Ans de Solitude. Je lui reconnais la virtuosité, le sens de la couleur. Il m’a néanmoins laissé, au bout de quelques centaines de pages, le souvenir d’un jeu de guignol grimaçant.

Numéro 5, Tolkien, Le Seigneur des Anneaux. Œuvre puissante, mais d’un manichéisme un peu trop facile. A bénéficié, pour son rang de classement, de son anniversaire, célébré par les médias.

Numéro 6, Orwell, 1984. Un grand bouquin, dont l’audience actuelle peut toutefois paraître paradoxale, car l’échéance fixée par l’auteur est passée depuis trente-cinq ans, et ses prévisions ne se sont pas réalisées, du moins en Occident. Les lecteurs jouent à se faire peur.

Numéro 7, Camus, L’Étranger. L’ouvrage chéri des enseignants. Efficace à la première lecture, moins vraisemblable à la deuxième. Je préfère, du même auteur, ses souvenirs de jeunesse, publiés à titre posthume sous un mauvais titre, Le Premier Homme. Mais ce n’est pas un roman.

Numéro 8, Albert Cohen, Belle du Seigneur. Roman peu crédible, à mon humble avis. Précédemment, l’auteur avait fait mieux, avec Solal.

Numéro 9, Hugo, Les Misérables. Encore du manichéisme. Je préfère Quatre-Vingt Treize.

Numéro 10, Romain Gary, La Promesse de l’Aube. Intéressant. Fallait-il le placer si haut ?

Le Monde nous indique que 48 des 101 romans ont été écrits en français, et que 32 sont traduits de l’anglais, dont une douzaine inconnus de moi (science-fiction, romans de gare). Cette forte influence anglo-saxonne n’est pas nouvelle, mais excessive, eu égard à la variété et à l’intérêt de ce qui se fait dans le monde. Deux Allemands seulement : le Parfum de Patrick Süskind (n° 40) et la Montagne magique de Thomas Mann (n°73), dont je me demande d’ailleurs combien de votants l’ont vraiment lue. Pas trace du Tambour de Günter Grass ! Il serait temps que les Français s’intéressent à la culture de leur voisin le plus peuplé, d’autant qu’il va rester, lui, dans l’Union européenne. Je note aussi, du côté de l’Italie, l’omission collective du Guépard.

Les Russes tirent honorablement leur épingle du jeu, sauf Soljénitsyne, exclu. Déjà passé de mode !

Stendhal et Flaubert sont assez bien placés. Balzac n’arrive qu’au 76ème rang, avec son Père Goriot. Sans doute ses descriptions, pourtant attachantes, lassent-elles les lecteurs. Rien de Mauriac, de Montherlant, de Bernanos, de Gide, de Martin du Gard (malgré les séries télévisées), ni de Giono ou de Sartre.

Deux bonnes nouvelles, quand même, dans cette désolation. Julien Gracq vient au n° 37, avec son Rivage des Syrtes. Et malgré le battage médiatique, Houellebecq se trouve relégué à la 68ème place, avec ses Particules Élémentaires (qui me sont tombées des mains).

Si nous examinons maintenant les dates de parution, une certaine préférence pour l’immédiat apparaît. 17 romans sont postérieurs à l’an 2000, ce qui est beaucoup pour un siècle à peine commencé. À l’opposé, seuls Don Quichotte et les Liaisons Dangereuses remontent avant 1800. Manquent à l’appel, entre autres, Gargantua et Pantagruel  (dont les lecteurs, qui les connaissent, ont peut-être oublié qu’il s’agit de romans), la Princesse de Clèves (foudroyée, il est vrai, par Nicolas Sarkozy), les Voyages de Gulliver (pourtant portés plusieurs fois à l’écran), Candide, Manon Lescaut (bien plus alerte et vivante que les Liaisons), enfin Werther (je n’ose même pas évoquer la Nouvelle Héloïse).

Mais ce n’est qu’un jeu. Ne suivons pas les moutons de Panurge.

Deux ouvrages de Julian Barnes

Lus par Nicolas Saudray – Janvier 2020

En ce temps de Brexit, il n’est pas mauvais de se plonger dans deux livres du plus francophile des écrivains britanniques, Julian Barnes (né en 1946). Ma découverte de son superbe Homme à la robe de chambre rouge, qui vient de paraître en anglais, m’a donné l’idée de remonter à l’ouvrage qui l’a rendu célèbre trente-trois ans plus tôt, Le Perroquet de Flaubert.
Rétablissons l’ordre chronologique. Flaubert’s Parrot, publié en 1984, traduit en 1986, reçoit le prix Médicis Essais. Il avait pourtant été présenté en France comme un roman. Une œuvre inclassable, à vrai dire, peut-être aux deux tiers vraie, et dont le reste, imaginaire, rejoint une vérité supérieure.
Le titre se réfère à l’oiseau empaillé qui tient compagnie à la vieille servante, dans le « conte » poignant de l’écrivain normand, Un Cœur simple. Le narrateur est un médecin, comme le père et le frère de Flaubert. Mais britannique, ce qui change tout. En ce personnage vieillissant, veuf, un peu bougon, toujours ingénieux, un Julian Barnes encore jeune s’est caricaturé lui-même. Ce porte-parole entreprend de retrouver le précieux volatile. Quête dérisoire, car il en aperçoit au moins cinquante dans les musées locaux, et ne sait quel est le bon. Par parenthèse, les mots parrot et perroquet viendraient de Pierrot.
Cette recherche est surtout le prétexte d’une enquête sur les mille petites absurdités qui ont jalonné le parcours de Flaubert, et d’une esquisse de certaines virtualités restées irréelles. Le narrateur n’hésite pas à nous livrer de fausses citations de l’écrivain, et plus d’un lecteur a dû s’y laisser prendre, car elles sont bien trouvées. Par exemple celle-ci : Je ne suis qu’un lézard littéraire, qui se prélasse tout le jour sous le soleil de la Beauté. Sans doute notre Gustave a-t-il eu des pensées de ce genre, mais il n’a pas osé les écrire. Le Britannique ose à sa place.
Il ajoute ses propres réflexions, dont certaines vont loin. Épilepsie : stratagème permettant à l’écrivain Flaubert d’échapper à une carrière conventionnelle, et à l’homme Flaubert d’échapper à la vie. Il convoque l’insupportable Louise Colet, sa maîtresse épisodique pendant une décennie, plus âgée que lui de onze ans. À présent, personne ne la lit, mais elle a reçu quatre prix de l’Académie française, dont la valeur monétaire était largement supérieure à celle d’aujourd’hui. Le narrateur découvre que Flaubert, dans son ermitage des environs de Rouen, a eu une servante anglaise ; d’où aussitôt l’ébauche d’un roman. Il nous assure que l’auteur de Salambô a réellement rencontré un mouton à cinq pattes. Il note aussi que le romancier, à la dernière ligne de Madame Bovary, se moque de la Légion d’Honneur décernée à Homais, mais, une dizaine d’années plus tard, accepte cette même décoration de Napoléon III. Sans cesse, le détail insolite ou risible est tiré de l’ombre.
Au terme de tout cela, un Flaubert fantomatique se dessine, maladroit, malheureux, attendrissant. À quoi bon ? L’écrivain professait que l’homme doit s’effacer devant son œuvre. Et au fond le narrateur, malgré ses investigations, partage cette doctrine. La biographie n’est donc qu’un jeu ; il ne faut pas la prendre au sérieux.
Bien que Barnes ait la modestie de ne pas se comparer à Sartre, le rapprochement vient à l’esprit. L’existentialiste a consacré dix ans de recherches à Flaubert. Il a voulu tout savoir, tout reconstituer, tout intégrer à ses propres théories. Le résultat est un monstrueux échec : trois gros volumes (Gallimard 1971-72), totalisant des milliers de pages, mais inachevés, et dont, pour l’honnête homme, il ne reste rien. Même le titre, L’Idiot de la famille, peine à convaincre. Gustave était un jeune homme plutôt prometteur, doté d’un physique de Viking, et quand il paraissait au théâtre de Rouen, tous les regards se tournaient vers lui. C’est la découverte de son épilepsie, à vingt-trois ans, qui l’a convaincu de se retirer du monde et de se dissoudre dans son œuvre. À cet égard, Barnes est l’anti-Sartre.

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L’idée de son livre actuel lui est venue en voyant, dans un musée américain, un remarquable portrait du docteur Pozzi par Sargent : vêtu d’une robe de chambre écarlate, très soigné, un personnage d’opéra jette un regard méphistophélique, et crispe ses doigts un peu crochus. Mais ce rationaliste, ce défenseur de bonnes causes (dont celle de Dreyfus) n’a rien à voir avec Satan.
D’après une petite recherche de ma part, les Pozzi, protestants suisses, viennent de la vallée de Poschiavo, dépendante des Grisons, et alors pauvre. Le grand-père du docteur s’établit à Agen comme pâtissier. Son père est pasteur à Bergerac. Le médecin Samuel Pozzi (1848-1918) est l’élève, à Paris, de Broca, puis, à Édimbourg, de Lister. Intéressé d’abord par la traumatologie, il devient l’un des gynécologistes les plus réputés de son époque ; son traité sur ce sujet est traduit dans les principales langues européennes. Il effectue des tournées triomphales aux États-Unis. L’un de ses assistants n’est autre que Robert Proust, frère cadet de Marcel et propriétaire d’une énorme moustache.
Mais, de même que le perroquet n’était qu’un prétexte à une randonnée en terre flaubertienne, la reconstruction du docteur Pozzi est surtout un prétexte à une promenade impressionniste et humoristique à travers la Belle Époque, dont l’auteur connaît les moindres détours. En effet, le grand séducteur qu’il nous présente multiplie les idylles avec des actrices, dont Sarah Bernhardt, et avec des femmes du monde – jusqu’à faire le malheur de son épouse et de ses enfants. Sa position professionnelle au centre de la haute société lui vaut l’amitié des personnages les moins prévisibles.
Trois d’entre eux émergent du livre – trois esthètes, chacun à sa manière. D’abord Robert de Montesquiou, mentor de Proust, et dont Barnes publie l’impressionnant portrait par Whistler (qui lui rend mieux justice que le tableau maniéré de Boldini). Ensuite, le prince Edmond de Polignac, compositeur de musique à ses heures (il croit avoir inventé une gamme octatonique) ; ruiné, il épouse sur le tard la fameuse Winnaretta Singer, fille du roi des machines à coudre, d’où les concerts Polignac, réservés à une étroite élite, et la fondation Singer-Polignac. Enfin Jean Lorrain, l’un des chroniqueurs les mieux payés de Paris (il écrit dans le Journal, quotidien à grand tirage), inlassable colporteur de ragots, éthéromane et duelliste impénitent.
Les anecdotes fourmillent. En voici une. Au printemps de 1871, durant la Commune, une balle perdue manque de tuer le docteur Proust, brillant praticien (comme plus tard Pozzi). Sa femme, enceinte, est fortement choquée. Quelques mois plus tard, elle accouche d’un petit Marcel. Barnes s’en tient là, mais je me permets de formuler une hypothèse à sa place : la psychologie complexe du futur écrivain ne résulte-t-elle pas, pour partie, de cet accident ?
À la veille d’une batterie de lois sociales, la supposée Belle Époque était encore dure envers le petit peuple. Ce sujet a été traité par d’autres. Barnes, écrivain lui-même, s’est limité à l’ « élite » littéraire, artistique et mondaine. En ce domaine, après les derniers volumes du Journal des Goncourt, après les biographies de Marcel Proust par George D. Painter et par Ghislain de Diesbach, on pouvait croire que tout avait été dit. Barnes prouve le contraire avec élégance. La mine est encore ouverte, pour qui sait y faire.
Notre auteur ne nous dit presque rien de la carrière politique de son héros. Samuel Pozzi a été sénateur de la Dordogne pendant cinq ans, de 1898 à 1903. Il figurait au groupe de la Gauche et de l’Union Républicaine : des modérés, débordés sur leur gauche par les radicaux. Cette position antimonarchiste et assez anticléricale ne diminuait en rien son crédit auprès des duchesses. Mais le docteur, pris par ses responsabilités de directeur d’hôpital, par ses mondanités, par ses recherches d’objets d’art pour ses collections, n’avait guère de temps à consacrer à ses fonctions de parlementaire. Aussi a-t-il pas été réélu, alors qu’au Sénat, on est généralement reconduit, tant qu’on n’a jugé que l’heure de la retraite était venue.
Durant la Première Guerre mondiale, le Dr Pozzi est mobilisé à la tête de son hôpital, avec le grade de lieutenant-colonel. Il n’a pas le bonheur de voir la fin du conflit. En juillet 1918, un de ses patients civils, mécontent de ses soins, l’abat à coups de revolver. Ainsi finit celui que, malgré ses défauts domestiques, nous pouvons considérer comme un juste. Quelques années plus tôt, un autre praticien du même hôpital avait connu le même sort.
Catherine Pozzi, fille de Samuel, passionnée, tuberculeuse, perturbée par les frasques de son père, est mal mariée à Édouard Bourdet (alors célèbre auteur dramatique, aujourd’hui bien oublié). Puis elle devient, pour huit ans, la muse de Paul Valéry. Bien plus tard, en 2005, la publication de son journal est un événement : elle y blâme la prudence du poète (encore attaché à son épouse et à ses enfants) et ses petites manies de vieil homme (comptant onze années de plus qu’elle). Nous en revenons à la problématique du médecin qui cherche le perroquet. Est-il permis de fouiller dans la vie d’un écrivain ? Ne vaudrait-il pas mieux tout brûler ? Catherine est décédée en 1936, neuf ans avant son glorieux amant, mais elle le poursuit dans la mort.
L’édition anglaise du livre de Barnes, seule disponible à ce jour, consiste en un beau volume relié, illustré avec goût et ingéniosité. D’où un excellent rapport qualité-prix. L’auteur a notamment fait appel à la collection de vignettes de Félix Potin : pour chaque tablette de chocolat achetée dans une épicerie de cette chaîne, le client ou plutôt son enfant recevait une petite photo en noir et blanc d’une célébrité contemporaine, française ou parfois étrangère. Cette prime l’incitait à revenir, afin de compléter son album. J’imagine que la firme ne versait aucune redevance à ses héros, ne leur demandait aucune autorisation. Il y en eut, au fil du temps, quelque deux mille, dont le docteur Pozzi immortalisé dans deux attitudes différentes. La gloire distribuée par Félix Potin était pour tous ces gens une récompense bien suffisante.
Barnes conclut son ouvrage par une postface qui proteste contre le Brexit.

Les livres
Gustave Flaubert, Trois contes, disponible en poche, 196 pages, seulement 2,20 euros.
Julian Barnes, Le Perroquet de Flaubert, trad. française 1986, environ 192 pages, disponible en poche (mais avec difficulté).
Julian Barnes, The Man in the Red Coat, Jonathan Cape, 2019, non encore traduit. Disponible notamment à la librairie Galignani, 224 rue de Rivoli, Paris Ier. 270 pages, 27 euros.

La réception de Proust en Chine

Par Élisabeth Rallo Ditche
Novembre 2019     

Il fallait s’y attendre : la Chine s’intéresse à Proust ! Elle y était d’ailleurs prédestinée. Les railleurs diront que les Chinois, amateurs de complications et de fils coupés en quatre, ont retrouvé l’un des leurs. Les bienveillants feront valoir que les Chinois manifestent, comme Proust, une subtilité rarement atteinte en Occident, et que leur peinture impressionniste, avec ses pans de nuages qui interrompent les paysages, s’apparente aux descriptions de la Recherche.
Élisabeth Rallo-Ditche, longtemps professeur de lettres (comparatiste) à l’université d’Aix-Marseille, a effectué parallèlement un parcours d’auteure, et a contribué à l’organisation du festival annuel de musique d’Aix.

Le site Montesquieu

 

Mademoiselle Jing Zhang est l’auteur d’une thèse – travail exemplaire et immense – soutenue le 30 septembre dernier à l’université de Perpignan et qui sera publiée à Pékin, sur la réception de Proust en Chine. Fort beau sujet, sur qui personne ne s’était encore penché de façon précise et détaillée ! L’ouvrage commence par une passionnante comparaison entre les théories de la traduction en Occident et en Orient qui a soin de montrer combien les points de vue sont différents, ce qui, bien sûr, influence les traductions de Proust. Trois temps dans cette réception et ces traductions : « Proust apparu », « Proust perdu et retrouvé » – et enfin « réécrit ». Toute l’histoire de la réception de Proust est passionnante : et d’abord comment il est découvert, l’engouement pour l’œuvre de l’écrivain français après sa mort.

L’annonce de son décès a été publiée par Mao Dun (1896-1991) écrivain et traducteur connu, en 1923 : le nom de Proust apparaît pour la première fois pour les lecteurs chinois. Sensibilisé aux œuvres françaises, le traducteur veut faire découvrir au public le roman, décrit comme un chef d’œuvre semi-autobiographique – une précieuse et ambitieuse tentative de la littérature moderne, et sa mort est une perte énorme et regrettable pour la littérature mondiale. Mao Dun avait vu juste, mais par un malentendu assez cocasse, il confond certaines œuvres de Proust avec celles de…Marcel Prévost – dont Proust avait horreur, comme il l’a écrit à Reynaldo Hahn ! D’ailleurs Proust lui-même s’est amusé de la confusion : Je suis entièrement inconnu…Quand les lecteurs, chose rare, m’écrivent au Figaro après un article, ils envoient les lettres à Marcel Prévost dont mon nom semble n’être qu’une faute d’impression …. L’absence de sommaire de La Recherche ne facilite pas la tâche des lecteurs et tout cela reste bien obscur pour eux. On ne sait donc pas grand-chose de Proust dans les années 20, ni en Chine, ni même en Europe.

On se met à l’étudier dans les années 30, mais l’admiration n’est pas encore unanime. Ce qu’on dit de son « style », de la difficulté à le lire – la longueur des phrases – est un reproche bien connu et ne concerne pas seulement les lecteurs chinois. Anatole France n’a-t-il pas écrit avec beaucoup d’humour : La vie est courte. Proust est long ? Et certains le trouvent immoral. Dans les années 30 et 40, ceux qui prônent la littérature « sociale » dénigrent Proust et ses défenseurs, ceux qui aiment « l’art pour l’art ». Puis on passe aux toutes premières traductions, dans les années 40. Un article traduit lance l’entreprise : Sommeil et souvenir » Bian Zhilin en 1934 – huit paragraphes du début de Combray, où se trouvent les grands thèmes de La Recherche. Le traducteur respecte la phrase de Proust et sa ponctuation, ce qui est difficile en chinois, et donne un aperçu intéressant mais n’ose s’attaquer à la totalité de l’œuvre. Les critiques et les écrivains commencent à s’intéresser à Proust et à s’inspirer de lui – pour n’en citer qu’un seul, le premier traducteur, Bian Zhilin, dans ses poèmes et son unique roman, Les Montagnes et les Rivières. Les thèmes du temps et du souvenir sont bien sûr les plus retenus.

En ces années-là, la situation de la Chine n’est pas favorable à Proust, qualifié de nihiliste, d’élitiste, de sceptique, dans un contexte politique très éclairant. Les lecteurs cèdent petit à petit au charme du roman, genre peu prisé alors. Mais le rejet de Proust est total de 1949 à 1979 ! La doctrine du « réalisme socialiste » interdit en effet d’étudier ou de lire des auteurs comme Stendhal, Romain Rolland ou Proust, trop individualistes, ou décadents. Durant la période de la « révolution culturelle prolétarienne » (1966-1976), les artistes et les traducteurs sont visés, déportés dans les campagnes pour y devenir paysans. Ils sont parfois persécutés, comme le grand traducteur de Balzac, Fu Lei, qui se suicida. Pendant trente ans, on n’entendit plus parler de Proust.

A partir de 1978, « l’ouverture » se fait et Proust réapparaît : les lettrés se demandent si la littérature chinoise gagne à être confrontée à la littérature étrangère et si elle peut ainsi espérer se renouveler. Le nouveau slogan, dans une grande revue, est alors : La Littérature ne doit pas avoir de zone interdite. On intègre Proust à la littérature du « flux de conscience » et, même si certains le trouvent trop « aristocratique », l’auteur est à nouveau apprécié. Les traductions d’extraits et de chapitres se multiplient de 1979 à 1989 et un projet de traduction intégrale voit le jour en 1985. Un groupe de quinze traducteurs est désigné et travaille pendant huit ans. Malgré les incompréhensions et la difficulté stylistique, la traduction est publiée et permet ainsi enfin de saisir l’œuvre dans sa totalité. L’étape suivante est la traduction des ouvrages critiques sur Proust, comme celui de Jean-Yves Tadié en 1992. Et ensuite viendront les études chinoises sur l’œuvre.

Depuis 2004 on assiste à des retraductions de la Recherche. Les traductions vieillissent et la première est devenue désuète. Xu Hejin et Zhou Kexi (dans les deux plus grandes maisons d’édition de littérature étrangère) décident, chacun de son côté, de reprendre à nouveaux frais l’immense entreprise : les manuscrits sont mieux connus, le texte est mieux établi, les traducteurs connaissent bien le contexte de l’œuvre. La réussite de la traduction de Proust en Chine repose sur le respect du contexte chinois ; il faut, comme l’écrit un critique, inventer un langage approprié pour le texte spécial de La Recherche (Tu Weiqun). Zhou emprunte au lexique d’œuvres classiques pour garder un ton littéraire à sa traduction. Xu use d’une écriture plus libre pour garder la forme de langage de l’auteur français. Les deux traducteurs ont à cœur de montrer la souplesse de la langue chinoise contemporaine, qui peut s’adapter. Les choix des traducteurs semblent viser des publics différents. Xu aime être près de la « réalité » proustienne et illustre par des photographies les endroits décrits, il attire les   lettrés ; Zhou préfère les aquarelles et sa traduction poétique correspond mieux à un large public. Il est bien certain – comme le montre Mlle Jing Zhang – que le transfert en un style unique est impossible. Mais cela importe finalement assez peu : l’essentiel n’est-il pas de donner au lectorat chinois l’occasion d’aller A la Recherche du temps perdu ?

Le vent du Kazakhstan

Par Nicolas Saudray
Novembre 2019

          À peine étais-je rentré d’Istanbul, où l’on parle un turc occidental (voir la rubrique « International » de ce site), que j’ai reçu des nouvelles du Kazakhstan, où l’on parle un turc oriental.

          Ce pays fabuleux, irréel, où les Français vont rarement, s’étire de la Caspienne à l’Himalaya, ce qui lui procure une superficie égale à cinq fois celle de la France, et lui permet de culminer à 7000 mètres. Mais il ne compte que 18 millions d’habitants. C’était une région de steppes, sans culture urbaine. La politique de Khrouchtchev, consistant à mettre en valeur les « terres vierges », lui a valu un afflux de colons extérieurs. Une capitale moderne a poussé. On vient de la rebaptiser Noursoultan (« sultan de lumière ») en l’honneur de Noursoultan Nazarbaïev, qui a exercé le pouvoir, d’une main ferme, pendant trente ans.

          Le Kazakhstan est tombé au pouvoir des tsars, non sans révoltes, durant les XVIIIe et XIXe siècles. Il n’a obtenu son indépendance qu’en 1991, et reste proche de l’ancienne colonisatrice.

          Son économie est fondée sur le pétrole. Mais le pays est aussi devenu le premier producteur mondial d’uranium.

          Durant les derniers temps de l’Union soviétique, les Russes formaient 38% de la population. Beaucoup sont repartis chez eux. Ceux qui restent ne sont plus que 24%. Et d’après les recensements officiels, les Kazakhs sont 63%. Malgré cela, le russe est la langue officielle, et on peut faire carrière sans parler le turc oriental.

        Ces faits expliquent le souci du gouvernement kazakh de sauvegarder la culture du pays. Jusqu’à cette année, la littérature autochtone était, en dehors des frontières, terra incognita. L’article détaillé de Wikipedia sur le Kazakhstan n’en dit pas un mot. Et pourtant, il y a de quoi faire.

         Les autorités kazakhes viennent donc de faire traduire une anthologie de leur poésie, et une anthologie de leur prose dans les six principales langues de l’ONU : l’anglais, le russe, l’arabe, le chinois, l’espagnol et le français. Chacun de ces florilèges groupe une trentaine d’auteurs.

          Ce sont des œuvres de grand air, de chevauchées, de faucons portés sur le poing et d’horizons sans fin. Un vent rafraîchissant, dans nos petites affaires européennes. Le lecteur en a pour son argent.

 

Les livres
Anthologie de la poésie kazakhe, préface de Werner Lambersy, Éd. Michel de Maule 2019, 636 pages, 28 €
Anthologie de la littérature kazakhe (prose), préface d’Hélène Carrère d’Encausse, Éd. Michel de Maule 2019, 760 pages, 32 €

Trois romans de Maupassant

Par Nicolas Saudray

          Guy de Maupassant est surtout connu comme auteur de nouvelles. Il les publiait dans les journaux, moyennant un bon prix. Pourquoi les périodiques ont-ils aujourd’hui délaissé ce genre qui leur convenait si bien ?

          Mais ce n’était qu’une des faces de l’écrivain. Son talent du romancier ne le cédait en rien à son talent de nouvelliste. Il lui permettait de captiver ses lecteurs, après les voir giflés par ses textes brefs.

          Maupassant a laissé le souvenir d’un viveur brutal et bravache, incapable d’amour, peu sympathique. Un mufle, disait-on à l’époque. Plus précisément, il a déclaré avoir aimé un seul homme dans sa vie, Flaubert. Mais ce grand sportif misanthrope s’est jeté à l’eau plusieurs fois pour sauver des personnes qui allaient se noyer. Il a aidé les membres de sa famille tombés dans le besoin – même son père qui s’était mal conduit, même son très décevant frère. Il est adoré de ses domestiques. Il manifeste sa compassion pour des enfants (le petit Marius d’Une Vie, la petite Roque d’une sombre nouvelle…). Il plaint le sort malheureux des bêtes, notamment dans un passage d’Une Vie où l’on voit un abbé furieux piétiner une portée de chiots, et dans six nouvelles au moins : Histoire d’un chien (ou plutôt d’une chienne), Mademoiselle Cocotte (variante de la précédente), Après (la mort du chien Sam), Coco (histoire d’un vieux cheval), L’Âne (histoire d’un Aliboron martyrisé) et la Chasse aux guillemots (des oiseaux marins). Tous sont des victimes de cet être fondamentalement malfaisant, le mâle humain adulte.

          Aussi Maupassant ne croit-il pas à l’amour réciproque entre un homme et une femme. Exception : deux Russes qui ont fait connaissance dans un wagon de chemin de fer (nouvelle intitulée En voyage), et qui, depuis, s’aiment sans jamais se voir, à Menton. Les habitants les traitent de toqués.

          De même, Maupassant rejette le nationalisme. Les paysans, observe-t-il, n’ont guère les haines patriotiques ; cela n’appartient qu’aux classes supérieures (nouvelle intitulée La Mère Sauvage). Les paysans, insiste-t-il, ont fourni l’essentiel de la chair à canon, en 1870. L’impitoyable nouvelle Saint-Antoine raconte le meurtre d’un soldat « prussien » par un vieux paysan cauchois. Mais cela n’a rien d’une immolation patriotique. Il s’agit d’une querelle d’ivrognes. Le meurtrier cache le cadavre au fond de son tas de fumier. Un autre habitant du lieu, innocent, est fusillé à sa place.

          Maupassant se défie de la politique, jeu qui lui paraît peu honorable.  Dans sa longue nouvelle Les Dimanches d’un bourgeois de Paris, après avoir appâté le lecteur par une réjouissante caricature de ses anciens collègues de bureau, il fait défiler les doctrines des partis et les exécute une à une – y compris les revendications féministes, alors qu’elles se situent dans la logique de son œuvre. Un autre nouvelle, Un Coup d’État, ridiculise un notable républicain qui tente de s’emparer de la mairie de son village en septembre 1870, malgré le désintérêt des paysans.

          Cela dit, le quasi-anarchiste est aussi un maniaque de la propreté. Que de remarques sur des draps douteux ou sur des redingotes tachées !  À rapprocher d’une lettre de 1881 à l’une de ses maîtresses d’alors, surnommée Gisèle d’Estoc : Le coudoiement de la foule m’exaspère, son odeur me répugne.  

          Était-il le fils de Flaubert ? Le bruit en a couru. Les deux familles se connaissaient, et il était tentant d’établir un lien filial entre les deux plus normands des écrivains. L’étude des dates de la gestation et donc de la conception du futur Guy n’est pas décisive. Mais une lettre adressée à Flaubert le  16 mars 1866 par la mère de Maupassant lève les doutes : J’ai deux enfants…L’aîné est presque trop mûr pour ses quinze ans… S‘il avait été le fils de Gustave, elle se serait exprimée tout autrement.

          À cette occasion, j’observe que ces deux auteurs si normands par leurs œuvres et leur vie ne l’étaient qu’à demi par leurs origines. Le père de Flaubert, médecin-chef de l’Hôtel-Dieu de Rouen, arrivait de Nogent-sur-Seine (Aube), où se déroule une partie du roman L’Éducation sentimentale ; en revanche, son épouse venait de Pont-L’Évêque. De même, les Maupassant étaient lorrains, mais la mère de l’écrivain était née Le Poittevin, d’une famille de petits notables du Cotentin.

          En ligne paternelle, notre Guy descend d’un juriste anobli deux fois au XVIIIe siècle, la première par l’empereur germanique, pour services rendus, la seconde, en France, par l’achat d’une charge de secrétaire du roi. Noblesse modeste, sans titre, et dont l’héritier fait peu de cas. D’ailleurs, sa grand-mère maternelle se nomme Aglaé Pluchard.

          Guy naît en 1850, comme Pierre Loti qui vivra beaucoup plus vieux.  Ses parents s’étant séparés de bonne heure, il est élevé par sa mère dans une villa d’Étretat – lieu de villégiature alors apprécié des artistes parisiens. Il court sur les falaises, participe aux pêches, joue avec les gamins du cru ; ce sont les années les plus heureuses de son existence. Puis il est mis au petit séminaire d’Yvetot, dont il sort athée et quelque peu anticlérical. Il commence des études de droit, interrompues par la guerre de 1870 – à laquelle il figure en qualité d’artilleur (il manque d’être fait prisonnier). Quelques nouvelles, parmi les mieux frappées, rendent compte de cette période piteuse. Au retour, le jeune homme est témoin de la Commune de Paris. Cette fois, pas de nouvelles, car elles auraient été trop pénibles.

          N’ayant pas les rentes dont jouit un Flaubert, Maupassant doit se faire employé de ministère. Mais dès que les revenus de ses nouvelles publiées par les journaux le permettent, il quitte le service public. Il gagne alors beaucoup d’argent et en dépense autant.

         Chaque semaine, en effet, il rédige deux chroniques ou nouvelles (qu’il appelle contes). L’essentiel est publié dans deux quotidiens de tendances opposées, Le Gaulois, monarchiste et mondain, dirigé par le pétulant Arthur Meyer qui est juif, et le Gil Blas, républicain, bohème et volontiers grivois – ce qui convient parfaitement à notre Guy. Le lectorat de ces feuilles ne saurait être qualifié de populaire. Le grand public, celui du Journal ou du Matin, aurait-il accepté de se reconnaître en ce miroir que lui tend le nouvelliste ?

         Dès qu’un nombre suffisant de « contes » a été publié au jour le jour, ils sont recueillis en un volume et vendus avec succès en librairie.

          Parallèlement, Maupassant trouve le temps d’écrire des romans, qui           révèlent une sensibilité très fine. Mon propos se limitera aux trois qui m’ont semblé les meilleurs.

          Une Vie (1883)

          Des six volumes romanesques publiés, Une Vie est le premier par ordre chronologique, et le seul à conserver un peu de notoriété aujourd’hui.

          Le modèle de Madame Bovary s’impose à l’esprit. Mais, malgré la magie de Flaubert, nous n’arrivons pas à nous attacher à sa malheureuse héroïne ; elle est vraiment trop bête. Au contraire, la Jeanne Le Perthuis des Vauds que  Maupassant met en scène n’a rien à se reprocher. Elle est tout simplement victime de la goujaterie de deux hommes, son mari puis son fils. Son destin mélancolique est celui qu’ont vécu maintes représentantes de la petite aristocratie provinciale de l’époque – ce milieu dont l’auteur provenait plus ou moins et qu’il décrit d’une phrase lapidaire : C’étaient de ces gens à étiquette dont l’esprit, les sentiments et les paroles semblent toujours sur des échasses.

          Le roman contient une scène cruelle et même sadique, que peu d’auteurs  auraient osé imaginer. Le mari volage de Jeanne donne rendez-vous à sa maîtresse dans l’une de ces petites cabanes de bergers à roulettes qu’on trouve en haut des falaises du pays de Caux. L’époux trompé de la maîtresse a eu vent de l’affaire. Il arrive en tapinois et pousse la roulotte, laquelle dévale une pente et va s’écraser dans un ravin, avec ses deux occupants. Voilà Jeanne veuve, sans s’y être préparée le moins du monde.

          Reste son fils. Mais elle ne perd rien pour attendre, dans la demi-solitude de son petit château normand.

          Ce livre lancinant, Maupassant l’a tiré de sa propre jeunesse, en prenant néanmoins ses distances. La mère de Maupassant présentait quelques traits de Jeanne ; c’était en revanche une femme active, qui ne se laissait pas opprimer. Le père de Maupassant ressemble au mari volage prisonnier de la roulotte de la mort ; sa correspondance avec son fils Guy témoigne toutefois de relations affectueuses. Quant au triste fils cadet issu de ce couple mal assorti, Hervé de Maupassant, toujours impécunieux, c’est à l’évidence le modèle de celui qui ravage les années tardives de Jeanne.

          L’auteur profite de l’occasion pour étaler sa phobie des grossesses et des accouchements. Jeune, il a lu Schopenhauer, qui l’a marqué. Si on les écoutait, le philosophe allemand et lui-même, l’humanité aurait bientôt disparu. Le refus de Maupassant vient d’ailleurs de plus loin que d’une discussion intellectuelle ; il est physique. Cela ne l’a pas empêché d’engendrer trois petits bâtards – non reconnus alors que rien n’y fait obstacle, puisqu’il n’est pas marié.

          Durant ces péripéties, la plume du romancier demeure souveraine, comme en ce couplet sur le soleil couchant. Cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la mer, fiancée monstrueuse, attendait l’amant de feu qui descendait vers elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par le désir de leur embrassement. Il la joignit ; et, peu à peu, elle le dévora. Romantique, non ?  

          Une Vie se situe au niveau des meilleurs Balzac et des meilleurs Stendhal. Elle s’en distingue par un fond de désespoir, que l’auteur atténue in extremis en permettant à Jeanne de recueillir une petite fille – d’où une nouvelle raison de vivre, pour cette femme si marquée par l’existence.

          Bel-Ami (1885)

          Avec le roman suivant, Maupassant entend nous montrer le triomphe d’une canaille. Le portrait placé en tête notifie cette intention au lecteur, pour éviter toute méprise : Grand, bien fait, blond, d’un blond châtain vaguement roussi, avec une moustache retroussée, qui semblait mousser sur sa lèvre, des yeux bleus, clairs, troués d’une pupille toute petite, des cheveux frisés naturellement, séparés par une raie au milieu du crâne, il ressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires.

          Ce personnage ne sort pas tout à fait de rien : fils d’un cabaretier des environs de Rouen, il est quand même allé au collège, mais a été recalé à son bac. Il a alors opté pour l’armée d’Afrique, en qualité de sous-officier. L’auteur, qui a été l’envoyé spécial d’un journal en Algérie, et a critiqué les méthodes de pacification, prend soin de nous informer que ce Bel-Ami s’est conduit de façon brutale et malhonnête envers les Arabes.

          Lassé de l’armée, monté à Paris, il veut maintenant se convertir au journalisme, malgré son absence de don pour la rédaction. Qu’à cela ne tienne ! Il arrivera par les femmes. Il jongle avec les maîtresses. L’ascension de Bel-Ami est l’occasion d’une caricature féroce de la presse de l’époque, que Maupassant connaît bien : vénale, répandant de fausses nouvelles pour favoriser des coups de Bourse… Dommage que le temps des emprunts russes ne soit pas encore arrivé. Il aurait fourni au romancier l’occasion de stigmatiser la quasi-totalité de la presse parisienne, bénéficiaire de subsides de Pétersbourg pour faciliter le placement des titres.

          Un des nouveaux amis de l’aventurier, bien placé et assez aisé, meurt de maladie. Le jour même de cette mort, l’intéressé demande la veuve en mariage, et l’obtient. Quelque temps après, un parti plus intéressant se présente à lui. Il se débarrasse alors de son épouse en faisant constater par un commissaire de police un adultère qu’il soupçonnait et tolérait depuis des mois. Maupassant s’est délecté en décrivant l’amant – un ministre ! – entortillé tout nu dans les draps, et  forcé à se lever par le commissaire.

          Le beau parti que Bel-Ami guigne n’est autre que la fille du propriétaire de son journal, un riche financier. Déjà, il a séduit la mère. Sensible à son physique de bellâtre et à ses manières enjôleuses, la petite ne demande qu’à se laisser passer la bague au doigt. Les parents refusent, car le solliciteur n’a pas de fortune, et n’occupe pas encore une position éminente. Sans hésiter, Bel-Ami enlève la petite avec son consentement. La voilà compromise ; papa et maman ne peuvent plus refuser l’union. Quel jongleur !

          L’aventurier, que tout le monde appelle par son surnom, Bel-Ami, avait eu la bonne idée de n’enregistrer son mariage précédent qu’à la mairie. Il peut donc épouser sa donzelle à l’église, en l’occurrence celle de la Madeleine, alors la plus élégante de Paris. Une noce à tout casser ! Déjà, il se voit député et ministre. Cela ne l’empêche pas de répondre, durant la cérémonie, au clin d’œil d’une ancienne maîtresse. Ils ne vont pas tarder à reprendre leurs relations.

          Comme la plupart des ouvrages de Maupassant, celui-ci se recommande par sa justesse d’expression, par son art de faire mouche. Elle s’aperçut que la nuit venait et sonna pour les lampes, tout en écoutant la causerie qui coulait comme un ruisseau de guimauve. Ou encore ceci : Février touchait à sa fin. On commençait à sentir la violette dans les rues en passant le matin auprès des voitures traînées par les marchandes de fleurs.  Les leçons de Flaubert ont produit leurs fruits, et l’élève y ajoute quelque chose de plus leste ; une élection académique est qualifiée de jeu de la mort et des quarante vieillards.

          Dans Une Vie, on trouvait des personnages sympathiques – Jeanne et ses parents. La limite de Bel-Ami, c’est qu’on n’y rencontre personne à qui s’attacher. Les hommes sont des arrivistes ou des spéculateurs. Les femmes, des intrigantes – sauf une, longtemps pieuse, et que les manigances de Bel-Ami ont rendue folle.

          Maupassant a consciencieusement condamné son « héros , sans prononcer de réquisitoire, par le simple exposé de ses manœuvres. Mais force est de constater que Bel-Ami le fascine, et qu’il s’incarne à moitié en lui. Il se réjouit avec lui de ses conquêtes féminines, et du bon tour joué au propriétaire du journal. Aveu de cette complaisance : le nom du navire de plaisance acheté avec les droits d’auteur du roman, le Bel-Ami. Onze mètres, neuf tonneaux, capacité de coucher quatre personnes. Quelques années plus tard, ce bâtiment est remplacé par un vingt tonneaux, le Bel-Ami II, qui comme son prédécesseur navigue en Méditerranée. Assurément, Maupassant n’est point Bel-Ami : il provient d’une famille honorable, il a réussi son bac, il n’est pas blond, il collectionne les femmes pour le plaisir et non pour leur influence ou leur argent.  Ses succès de journaliste sont dus à son seul talent. Le créateur entretient  néanmoins une complicité avec sa créature.

          Bien entendu, les journaux auxquels notre Guy confie sa copie se gardent de se brouiller avec lui à cause des vilenies qu’il a écrites sur le compte de la profession.

         Mais derrière le triomphe apparent de Bel-Ami et de son père littéraire rôde une horrible bête : la Mort. En cette année 1885, la santé de l’écrivain est déjà sérieusement compromise. Il éprouve le besoin d’inclure dans son roman tout un discours nihiliste sur la fin qu’il entrevoit, et place ce couplet dans la bouche d’un vieux journaliste à demi raté. Puis il s’attarde sur les confidences d’un mourant, qui regrette les jolies choses de la vie.

          Pierre et Jean (1888)

          Pierre et Jean a surtout retenu l’attention des critiques et des professeurs par sa « préface » – en réalité, une étude sans lien avec le roman qui suit. Maupassant y exprime sa doctrine de romancier. Il rejette les naturalistes – Zola et consorts – dont on l’avait cru proche. Sous l’influence évidente de son père spirituel Flaubert, il professe que l’écriture doit être une recherche du beau. Il n’approuve pas pour autant l’écriture artiste des Goncourt, qui lui paraît artificielle, et dont il donne ironiquement l’exemple suivant : La pluie tombe sur la propreté des fenêtres.

          Le plus intéressant, dans ces pages, est l’idée que la vie ne peut être décrite telle qu’elle est, car elle n’existe pas. La vie est une création de chaque romancier. Il sélectionne, dans la foule des détails le plus souvent sans intérêt apportés par chaque heure du jour, ceux qui lui paraissent significatifs, et en compose son ouvrage. Du même flux, un autre romancier tirera autre chose.

          Maupassant innove encore quand il affirme que la psychologie doit être cachée dans le livre comme elle l’est dans l’existence. L’histoire littéraire de la centaine d’années suivante va lui donner raison. Mais ce principe se révèle plus aisé à proclamer qu’à appliquer. Pierre et Jean, notamment, est bel et bien une étude psychologique à l’ancienne. Elle n’en mérite pas moins d’être lue, d’autant qu’elle ne demande pas un gros effort (166 pages dans mon édition de poche).

         Ce roman marque un tournant dans l’œuvre de notre auteur. Et, il faut bien le dire, un tournant malheureux : Maupassant quitte le terrain de l’observation des comportements sociaux, où il excellait, pour s’adonner à une problématique peinture des âmes de gens du monde. Parti de Flaubert, observe le critique Hubert Juin, il aboutit à Paul Bourget. Ni Fort comme la mort, ni Notre cœur ne sont des réussites, malgré un bon accueil lors de leur parution.

       Par bonheur, Pierre et Jean se situe au point d’inflexion de la première  manière vers la seconde. Cet ouvrage ne prétend ni embrasser l’humaine destinée, comme Une Vie, ni peindre une époque, comme Bel-Ami.  C’est une sorte de roman policier, bien vu, très humain, un peu moins pessimiste que les deux autres livres dont je traite.

         Pierre, jeune médecin non encore installé, a un cadet, Jean, futur avocat, non encore installé lui non plus. Depuis leur enfance, une compétition amicale les anime. Pierre, en qui l’auteur s’incarne, s’estime le meilleur. Un coup de théâtre remet tout en cause dans cette famille havraise : un ami des parents lègue sa fortune à Jean et ne laisse rien à Pierre. Celui-ci, blessé par cette préférence injuste, lutte en vain contre la jalousie, sentiment qu’il estime indigne de lui. Ne pouvant s’empêcher de mener une petite enquête, il se procure un portrait du défunt, qui révèle une ressemblance marquée avec Jean. À l’évidence, ce garçon n’est pas le fils de son père, mais le fils de l’amant de sa mère. Dès lors, Pierre, souffre moins du coup de chance de son frère que de la faute maternelle, tenue si longtemps secrète.

         Se sentant soupçonnée, l’intéressée explose : oui, cet amant clandestin aura été la seule vraie joie de sa vie. Ulcéré, Pierre, qui s’était promis, par élégance, de ne pas communiquer ses déductions à Jean, se décide à lui en faire part. Puis, rompant les amarres, il s’engage comme médecin sur un transatlantique et part pour New-York. Tandis que Jean se marie et emménage dans un bel appartement.

          En cette histoire mélancolique, aucun des deux frères n’a commis d’erreur. C’est le défunt qui, par inconscience, a semé la zizanie dans la famille, et exposé son ancienne maîtresse au blâme du public. Comme l’a remarqué Pierre, la solution correcte aurait consisté à partager sa fortune entre les deux frères.

          Certains critiques ont cru que l’auteur s’était dédoublé en Pierre et en Jean.  Ils ont invoqué les propos de Maupassant qui, en 1883, s’était plaint de voir son double assis à sa place dans son salon. Mais ce double était un sosie. De même le Doppelgänger d’Henri Heine mis en musique par Schubert. Au contraire, Pierre et Jean s’opposent : le premier brun comme Maupassant et prompt à se tourmenter, le second blond et placide. Pour tout dire, Jean a une personnalité falote. Si l’auteur s’était, pour partie, incarné en lui, il aurait donné davantage de caractère.

          La dualité Pierre/Jean reproduit donc plutôt la dualité Guy/Hervé. Dans la réalité, Guy de Maupassant a six ans de plus que son cadet. Dans la fiction, Pierre a cinq ans de plus que Jean.  On peut supposer qu’en sa qualité de petit dernier, Hervé avait été plus gâté que son aîné, d’où une certaine jalousie. Mais à l’époque de la rédaction du roman, le pauvre Hervé, un bon à rien, donnait des signes de folie, et son frère avait dû faire décider un premier internement. Depuis longtemps, le motif de jalousie avait disparu. Les rapports complexes de deux frères n’étaient plus qu’un matériau romanesque, restant à élaborer.

          Malgré le tournant littéraire, malgré la maladie qui progresse, le romancier reste parfaitement maître de sa prose. Par provocation, il commence avec le mot Zut, alors plus fort qu’aujourd’hui. Puis vient un retour de pêche : Le poisson capturé par les trois hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d’écailles gluantes et de nageoires soulevées, d’efforts impuissants et mous, de bâillements dans l’air mortel. Un sentiment inattendu de pitié envers les bêtes affleure dans ces lignes. Je l’ai déjà mentionné plus haut.

          Et voici la moisson en pays de Caux : Les blés …semblaient avoir bu la lumière du soleil tombée sur eux. On commençait à moissonner par places, et dans les champs attaqués par les faux, on voyait les hommes se balancer en promenant au ras du sol leur grande lame en forme d’aile. Nulle grandiloquence. Tout est dit avec des mots incroyablement justes.

          J’aimerais reproduire aussi le ballet des lumières de phares, fixes ou clignotantes, dans la baie de Seine, ou le départ d’un énorme paquebot vers l’Amérique. Mais ces passages excèderaient les dimensions d’un article.

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         En mars 1877, Maupassant, qui n’a pas vingt-sept ans, écrit à un ami : Alleluia ! J’ai la vérole, par conséquent je n’ai plus peur de l’attraper.

         Elle est soignée trop tard, car on la croyait guérie : à l’époque, les troubles oculaires dont se plaint l’écrivain ne sont pas encore interprétés comme un signe de la progression de cette maladie. Les hommes de l’art s’interrogent sur la nature des maux de Guy. Les traitements inadéquats se succèdent, ainsi que les cures inutiles dans des villes d’eaux. Une question affreuse me vient à l’esprit : combien de femmes ce taureau inconscient n’a-t-il pas contaminées ?

         Puis viennent des hallucinations, qui inspirent des contes comme Le Horla – une sorte de vampire. Jadis, alors que j’étais lycéen à Rennes, l’un des examens de fin d’année de la faculté des Lettres eut pour sujet Le fantastique dans l’œuvre de Maupassant. S’estimant pris en traître, les étudiants ripostèrent en écrivant sur les murs Maupassant ne passera pas. Depuis cet incident, il occupe une place particulière dans mes souvenirs littéraires.

        Une nouvelle de 1885, Le lit 219, met la hideuse syphilis en scène, et l’appelle par son nom. L’écrivain se sait sans doute condamné.

       En 1891, il ne peut quasiment plus travailler. En janvier 1892, il est interné pour aliénation mentale. Il meurt en juillet 1893, peu avant son quarante-troisième anniversaire.

         Tous les spécialistes en sont d’accord : c’est la syphilis, primaire,  secondaire puis tertiaire, qui l’a lentement tué. Mais sa folie avait-elle la même origine ? J’ai mentionné l’aliénation de son frère Hervé. On peut donc supposer, en ce domaine, l’action d’un mauvais gène commun aux deux frères [1].

        À moins que le malheureux Hervé n’ait été, lui aussi, terrassé par un mal vénérien : Sa Majesté Syphilis, reine du XIXe siècle avec son amie Tuberculose.

Les livres
Les nouvelles de Maupassant sont recueillies dans deux volumes de la collection Bouquin. Le premier contient aussi Une Vie, et le second, Bel-Ami.
Pierre et Jean est disponible dans la collection Folio.
Attention, ne pas lire plus de trois ou quatre nouvelles à la file, car un effet de répétition risque de gâcher le plaisir.  

[1] Une discussion analogue a eu lieu au sujet de Nietzsche, à l’initiative d’Henri Guillemin. Sa folie finale est généralement attribuée à la syphilis. Mais son père pasteur était mort fou, lui aussi.  

Petite rétrospective Pierre Loti

Par Nicolas Saudray

          Avouons-le : je suis un admirateur de Loti, malgré ses sucreries. Il a su,  mieux que personne, rendre certaines ambiances, et fixer sur le papier des mondes aujourd’hui disparus.

          Julien Viaud naît en janvier 1850 à Rochefort, chef d’œuvre  préindustriel de la marine de Louis XIV. Sa famille paternelle est catholique, et la maternelle, protestante, comme beaucoup en cette contrée marquée par les guerres de religion. Obéissant momentanément à sa double hérédité, l’écrivain fera deux séjours à la Trappe de Bricquebec, et se mariera au temple avec une protestante. Mais il sera surtout attiré par l’islam, malgré son impossibilité de croire.

          Le père est receveur municipal à Rochefort. En 1866, alors que Julien a seize ans, ce fonctionnaire est accusé de vol : un paquet de titres a disparu. Il passe quelques jours en prison. Finalement, il est innocenté, mais il a perdu sa place, et a dû se rabattre sur un petit emploi. De plus, il doit rembourser la valeur des titres, car c’est une des règles de la comptabilité publique, encore appliquée aujourd’hui – qu’il y ait eu faute ou non. La famille Viaud tombe de l’aisance dans la gêne.

          Le fils de ce malheureux comptable public rêve d’aventure. Il ne se laisse pas décourager par le sort de son frère, mort en mer pour cause de dysenterie, après plusieurs années de service dans le Pacifique. En 1871, après sa sortie de l’Ecole Navale, Julien s’embarque pour un tour du monde. Il passe notamment à l’île de Pâques, où il est semble-t-il le premier à dessiner les fameuses statues. Ses croquis sont publiés par l’Illustration ; le dessinateur aura donc précédé l’écrivain. Suit un séjour de deux mois à Tahiti, au cours duquel les suivantes de la reine Pomaré lui donnent le surnom de Roti (laurier-rose), avec un r roulé. Roti ? Loti sonne mieux.

          En 1874, l’enseigne de vaisseau vit une idylle à Saint-Louis du Sénégal. La belle finit par le rejeter. Humilié, furieux, Julien s’inscrit pour se changer les idées au bataillon de Joinville. Ce gringalet en ressort archi-musclé et, par plaisir, se produit comme acrobate dans un cirque de Toulon.

          Viennent d’autres voyages, suscitant des publications. En 1883, l’enseigne de vaisseau Viaud participe à l’expédition du Tonkin. Il proteste dans le Figaro, sous la signature de Loti, contre un massacre auquel les troupes françaises se sont livrées à Hué. Aussitôt, on le rappelle à Paris. Va-t-il être révoqué ? Non, car le ministère s’est rendu compte, entre-temps, que les faits dénoncés par lui n’avaient rien d’imaginaire.

          Cette affaire ne constitue pas une péripétie isolée dans la vie de l’officier-écrivain. Sans cesse, il va défendre les vieilles civilisations d’Asie contre l’avidité et la brutalité des Occidentaux. À sa manière, c’est un anti-colonialiste. On se tromperait lourdement en le fourrant dans le même sac que les écrivains nationalistes et traditionalistes de sa génération – les Barrès, les Bourget, les Bordeaux. Honneur à Loti !

          Il se marie, sa femme lui donne un fils. Mais cinq ans après, il installe à Rochefort, non loin du domicile familial, une concubine basque espagnole qui le gratifie de deux autres fils.

          A quarante et un ans, il est élu à l’Académie française, contre Zola. C’est alors le benjamin de cette assemblée.

          En 1898, à quarante-huit ans, le voilà mis à la retraite d’office. Le ministère de la Marine veut rajeunir ses cadres – et il en a sans doute assez des foucades ou des mondanités de Loti. L’officier se pourvoit devant le Conseil d’État et obtient sa réintégration. Mais il est laissé quelque temps en congé sans solde.

          En 1906, il est promu capitaine de vaisseau. Pas question de le nommer amiral. En 1910, le jour de son soixantième anniversaire, la retraite vient pour de bon. En 1914, à l’ouverture du conflit, Loti demande à revenir au service, mais la Marine ne veut plus de lui. Il se rattache donc à l’armée de Terre, et y accomplit diverses missions qui lui valent la Croix de Guerre. Il meurt en 1923. Obsèques nationales.

          Les photos qui ont été recueillies montrent un petit homme affublé d’une moustache excessive. Il mettait des talonnettes. La courte taille a souvent été, dans l’histoire, la cause de grands désirs de revanche : le duc de Saint-Simon, Napoléon… Voici comment Edmond de Goncourt, qui a la dent dure, voit notre auteur en 1884, à trente-quatre ans : Un monsieur fluet, étriqué, maigriot, avec le gros nez sensuel de Carageuz, le polichinelle de l’Orient, et une petite voix qui a le mourant d’une voix de malade.  Sitôt la jeunesse passée, Loti se maquille, soulignant son regard au crayon d’antimoine. Ce qui frappe surtout, dans l’album, c’est le goût de l’écrivain pour le travestissement. Il veut être un Turc, un Arabe, un Égyptien du temps des pharaons. Il rejette sa véritable identité.

                                                            xxx

          À mon sens, les romans ne sont pas le meilleur de Loti : trop d’amourettes fades, trop de clinquant.

          Je m’attacherai surtout à ce qu’on peut appeler le cycle d’Aziyadé. Le roman sans nom d’auteur qui porte ce titre (1879) est le premier de notre écrivain. Le narrateur, Loti, devenu pour brouiller les pistes un officier de marine britannique, fait d’abord escale à Salonique, encore turque. Il y remarque, à travers le grillage d’une fenêtre, une jeune et belle Circassienne aux yeux verts. Le navire de guerre poursuit sa route vers Constantinople. Coup de chance ! Aziyadé y vient aussi, avec le harem de son mari. Qui plus est, Loti parvient à la retrouver dans cette grande ville. Le vieux mari est retenu par ses affaires en Asie, et ses quatre épouses se sont promis de ne pas lui dénoncer leurs frasques respectives. En conséquence, durant des semaines, Aziyadé rejoint Loti presque toutes les nuits en une maison traditionnelle qu’il a louée. Peu vraisemblable, en ce pays où la femme musulmane est encore très surveillée.

          Je gage que dans la réalité, il n’y a eu qu’un petit nombre de rencontres furtives. Ou encore qu’Aziyadé s’est carrément échappée de chez son époux, et n’y a plus remis les pieds tant que le Français pouvait l’héberger. On m’objectera que le roman suit de près le journal intime. Mais celui-ci est  beaucoup trop travaillé, par endroits, pour qu’on puisse y voir une expression spontanée. C’est déjà une ébauche de roman.

          Comme toujours chez Loti, cette aventure quelque peu vantarde est l’occasion de décrire des scènes pittoresques : une exécution de condamnés, une éclipse de lune…

          Puis l’inévitable se produit : le bateau repart, Aziyadé est délaissée. Le narrateur montre alors son originalité. Il reçoit, en Angleterre, une lettre lui révélant que le vieux mari s’est douté de quelque chose, qu’il a mis sa jeune épouse en pénitence, qu’elle s’étiole…Trois mois après son départ, Loti revient à Constantinople ! Je me retrouvai appuyé contre une fontaine de marbre, près de la maison peinte de tulipes et de papillons jaunes qu’Aziyadé avait habitée. Malheureusement, elle n’est plus là. Une vieille femme révèle sa mort, et aide à retrouver sa tombe. Désespéré, Loti s’engage dans l’armée turque et se fait tuer par les Russes.

          Deuxième livre du « cycle », moins connu, mais remarquable de mélancolie maîtrisée : Fantôme d’Orient (1892). Plutôt qu’un roman, c’est un récit, où presque tout sonne vrai. Loti relit Aziyadé, renie ses bravades, récrit le dénouement un peu forcé. Il a semble-t-il songé à faire évader Aziyadé, à l’amener en France ; entreprise trop hasardeuse. Le revoilà sur les lieux, non plus après trois mois, mais après dix ans. Le motif n’est pas seulement sentimental : Un charme dont je ne me déprendrai jamais m’a été jeté par l’islam. L’héroïne a survécu trois ans à son départ. Loti se met pour de bon à la recherche de sa tombe (car la première quête, dans le roman,  n’était qu’une fantaisie littéraire, prémonitoire). Il cherche aussi celle de son jeune et fidèle serviteur Achmet, un Arménien devenu musulman, qui conserve dans son cœur une place presque égale à celle d’Aziyadé. Sa dernière nuit, lui révèle-t-on, tout le temps, il t’a appelé : Loti ! Loti ! Loti ! 

          Le vétuste Stamboul reflète l’état d’âme du pèlerin : Je me dirige au trop dans ce dédale, reconnaissant au passage les quartiers sombres, les grands murs sans fenêtres, les vieux palais grillés (grillagés), les kiosques funéraires où des veilleuses brûlent, les grands dômes pâles des mosquées silencieuses, s’étageant dans le ciel… Et la lueur rougeâtre de notre lanterne qui court nous montre à terre, tout le long du chemin, des masses brunes qui sont les chiens endormis. Finies les fêtes. Seules restent la douleur et la culpabilité, comme une plaie qu’on gratte.

          Pourquoi le fantôme du titre ? Chez Loti, c’est une image habituelle de la femme musulmane, enveloppée dans son voile noir. Bien que selon nos conceptions occidentales, un fantôme doive plutôt être blanc.

          Troisième maillon de la chaîne, plus bref : Constantinople en 1890. Les Éditions Hachette ayant voulu présenter au grand public les principales capitales du monde, l’ottomane est comme de juste confiée à Loti. La Sainte Sagesse et le Vieux Sérail ont déjà été décrits, avec brio, par Théophile Gautier et par Edmondo de Amicis. Loti se dispense donc de descriptions. Il se contente des ambiances captées, et de sa réception par le sultan. Il déplore l’afflux des touristes. Que dirait-il aujourd’hui ! Malgré la brièveté de son séjour, il parvient à passer une partie de son temps dans les cimetières.

          Quatrième maillon : le roman Les Désenchantées, fondé sur l’une des mystifications les plus réussies de l’histoire littéraire. En 1904, Marie-Amélie Hébrard, épouse Léra, journaliste féministe sous le nom de Marc Hélys, séjourne à Constantinople pour se documenter sur la vie des femmes musulmanes cloîtrées. Elle s’est fait, dans la haute société, deux amies turques, l’une mariée et l’autre pas encore.  En avril 1904, apprenant que Loti, le célèbre écrivain, est de retour dans la ville, elle a l’idée de lui demander rendez-vous, sous de faux noms, pour elle-même et ses amies. Elle se présente comme étant Leyla, une Turque d’éducation française. Loti est appâté, il croit qu’il va revoir Aziyadé, en triple exemplaire. D’audacieux rendez-vous ont lieu, dans un petit café, dans une maison alliée… Mais les trois femmes se présentent toujours voilées, et ne laissent pas voir leur visage. L’une de leurs lettres est d’ailleurs signée Les Trois fantômes noirs. Loti étant tombé malade, elles viennent le voir à l’hôpital. Quand il revient sur son aviso le Vautour, elles lui rendent visite à bord. C’est un bâtiment désuet, à la proue en éperon, dont le seul rôle est d’affirmer la présence française en ces lieux, et qui ne quitte pratiquement jamais le Bosphore.  L’écrivain-commandant joue du piano pour ses invitées.

          Puis Amélie, poursuivant ses activités de journaliste, rentre à Paris. Elle a laissé aux deux sœurs constantinopolitaines des lettres écrites d’avance, afin qu’elles les postent une à une. Les rendez-vous se poursuivent, dont l’un au cimetière, car Loti a tenu à montrer la tombe de la petite Circassienne. Il finit par voir, fugitivement, le visage de ses deux interlocutrices. Il n’aura jamais vu celui de Leyla, et pour cause : en se découvrant, elle aurait jeté le doute sur son identité turque.

          Mais le narrateur sait qu’il doit regagner la France. Une dernière fois, il revient sur les lieux de ses premières rencontres. Cette promenade le retint jusqu’à l’heure semi-obscure où les étoiles s’allument et où commencent de s’entendre les premiers aboiements des chiens errants. Au retour de ce pèlerinage, quand il se retrouva sous les énormes platanes de l’entrée, qui forment là une sorte de bocage sacré, il faisait déjà vraiment noir, et les pieds butaient contre les racines, allongées comme des serpents sous les amas de feuilles mortes. Dans l’obscurité, il revint au petit embarcadère, dont chaque pavé de granit lui était familier, et monta en caïque pour regagner la côte d’Europe. Le maître-écrivain donne ici sa mesure, avec peu de moyens, sans un mot de trop.     

          Fin mars 1905, comme dans toutes les aventures de Loti, le navire repart. Les deux sœurs pleurent. Pour elles, ce n’était plus une mystification. Elles s’étaient prises au jeu, elles s’étaient attachées à ce brillant homme de plume, qui d’ailleurs les aimait un peu, à sa manière à lui. La correspondance continue vaguement, entre Constantinople et Rochefort.

          En décembre suivant, jugeant que la plaisanterie a assez duré, Amélie adresse à Loti, toujours sous le nom de Leyla, une lettre d’adieu qu’elle a pris soin de faire transiter par la capitale ottomane. Elle y expose que, sa famille ayant voulu la remarier de force, elle va mettre fin à ses jours, aussitôt après l’envoi de cette missive. On imagine le retentissement que ce message d’amour et de mort a eu chez l’écrivain.

          Déjà, il a commencé son manuscrit des Désenchantées, en reproduisant d’assez près ce qu’il a vécu, et en y insérant les lettres des fantômes, presque sans modifications, sauf les noms ; Leyla est devenue Djénane.

          Or voici que les deux sœurs, malheureuses en Turquie, s’échappent du harem et débarquent en France. Se sentant responsable, Loti les aide financièrement. L’une reste dans notre pays et s’y marie. L’autre retourne à Constantinople, où Loti la revoit en 1913.

         Le roman Les Désenchantées a paru en juillet 1906. Vif succès. On est pourtant loin des hâbleries d’Aziyadé. Le narrateur ne prétend pas avoir couché avec ces jolies personnes, trop surveillées. Les seules libertés qu’il s’autorise consistent à dire qu’il a vu le visage de Leyla-Djénane, et à faire mourir l’une des deux sœurs – alors qu’elle est bien vivante, quelque part entre Dunkerque et Perpignan.

          Peu après le décès de l’écrivain (1923), Amélie alias Marc Hélys publie un livre révélant le pot-aux-roses – avec les lettres authentiques des fantômes noirs, reproduites à peu près dans le roman. Elle se moque de l’écrivain tout en reconnaissant son génie. Rien n’a été exagéré, explique-t-elle, quant à la popularité de Pierre Loti parmi les femmes turques. Toutes en avaient la tête tournée.

          À vrai dire, chacun a trouvé son compte dans cette embrouille. La féministe Amélie a suscité, pour le grand public, un livre qui illustre magistralement la sujétion de la femme ottomane. Les deux sœurs se sont libérées – ce qu’elles n’auraient jamais osé faire sans leurs rencontres avec Loti. L’écrivain a mis à son actif un roman un peu sinueux, un peu complaisant, mais évocateur et charmeur, où on aurait tort de voir une simple turquerie.

          Cinquième et dernier élément du cycle d’Aziyadé : le journal intime des derniers séjours à Constantinople, publié en 1921 par Samuel Viaud pour le compte de son père hémiplégique. Avec son mauvais titre, Suprêmes visions d’0rient, l’ouvrage passe presque inaperçu. C’est pourtant une tranche de vérité, après les grâces et les artifices des romans.

          Le bon fils s’est gardé d’évoquer le baptême de la chatte de Loti, célébré en grande pompe à bord du Vautour, sur le Bosphore, et qui a valu à son organisateur les sarcasmes d’un journal parisien (1903). Il passe également sous silence l’épisode de mars 1905, où la passion funéraire de Loti a atteint son sommet : l’ancien amant d’Aziyadé a fait copier la stèle de sa tombe, a mis la copie en place et est reparti sur son navire avec l’original. Ce qui aurait pu lui valoir, s’il s’était fait prendre, une condamnation en Turquie, suivie d’un blâme de son employeur. La stèle orne aujourd’hui une salle de la maison de Rochefort. C’est la preuve que la petite Circassienne a réellement existé, et qu’il s’agissait bien d’une femme.

           Les Suprêmes visions débutent en 1910. Loti revient à Constantinople en jeune retraité. Il se fait héberger sur le détroit, dans le vieux palais de bois d’un ami franco-polonais, le comte Ostrorog. Lentement, sans bruit, les bateliers turcs ont fini par arriver, leurs avirons sur l’épaule. Mes malles sont dans les barques ; il faut se diriger vers les petites lumières de la rive d’en face. Et le glissement commence, au rythme des avirons, sur la grande nappe amie où notre passage laisse comme des plissures de soie. Il fait plus froid, et la buée habituelle des nuits du Bosphore augmente la pâleur des choses. 

          Puis Loti, presque seul de son espèce, s’installe dans le vieux Stamboul,  parmi les hautes maisons de bois, déjetées par le temps et de couleur noirâtre… avec leurs observatoires comme des échauguettes, impénétrablement grillagés toujours, et d’où l’on croit sentir tomber des regards. Mais en période de ramadan, Stamboul s’anime et brille tous les soirs. L’écrivain cherche en vain la tombe de la fausse suicidée Djenane. Près d’une autre sépulture, réelle, celle d’Aziyadé, il cueille selon l’usage un bouquet de chardons bleus qu’il rapportera en souvenir.

          Loti vitupère les Levantins – Grecs, Arméniens ou juifs – qui vivent surtout à Péra, sur l’autre rive de la Corne d’Or : un quartier très ancien mais modernisé. Il leur reproche de n’être pas musulmans, de croire au progrès, de singer l’Europe épileptique. Les Arméniens, passe encore ; il a dit du bien d’eux dans son livre sur Jérusalem. Sa détestation va surtout à la grécaille.

          On peut placer en regard les Notes d’une voyageuse en Turquie de Marcelle Tinayre (1909). Cette romancière très connue à l’époque (La Maison du péché) s’intéresse, comme Marc Hélys peu avant elle, à la condition des musulmanes. Elle a lu Loti, bien sûr, et parfois elle fait du Loti.   Le reste du temps, elle est précise, et n’hésite pas à aborder la politique intérieure turque ou la sociologie – ce dont notre écrivain s’était bien gardé. Les femmes turques, estime-t-elle, ne connaissent pas l’amour, sauf pour leurs enfants. Aussi les désenchantées étaient-elles fort rares parmi elles.  Mais le livre de Loti en a fait éclore des douzaines.

          La Constantinople de Loti peut aussi être comparée, une cinquantaine d’années plus tard, à l’lstanbul d’Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature. L’écrivain y a passé son enfance et sa jeunesse. Son récit, assorti de photographies dont celles du grand artiste Ara Güler, constitue le troisième volet de la décadence. Théophile Gautier avait décrit, en 1852, une métropole encore pimpante. Du temps de Loti, les menaces se précisent : décrépitude, perte de poids politique, invasion des horribles mœurs occidentales. Sous la plume de Pamuk, tout n’est plus que nostalgie, neige et brouillard ; la ville ne peut se consoler de la perte de son rang de capitale. Malgré sa solide culture française, l’auteur ne cite Loti qu’une fois ; sans doute lui en veut-il d’être le dernier à avoir pu mettre la ville en valeur.

          On attend maintenant, sans trop d’espoir, le quatrième écrivain, celui qui saura faire aimer l’Istanbul oublieuse et surchargée d’aujourd’hui, avec sa population multipliée par douze depuis le temps de Loti, son désordre automobile remplaçant les milliers de caïques, et son Bosphore vassalisé par trois grands ponts.

          Alors que Loti se trouve au sommet de sa gloire, la Turquie est attaquée successivement (1912-1913) par les États des Balkans, qui lui prennent Salonique, et par l’Italie, qui lui ravit à la fois Rhodes et la Libye. Le public européen soutient les Grecs. Seul ou presque avec son compère Claude Farrère, l’intrépide Loti se permet de défendre les Turcs. Et il a raison, malgré l’heure tardive. L’empire ottoman est une société plurielle, où des peuples de toutes sortes se mêlent depuis des siècles. Bien que miné par des nationalismes d’inspiration européenne, il conserve au début du XXe siècle une certaine cohérence. Sa destruction aura pour conséquence de mettre les peuples face à face, et provoquera des conflits sans fin (Arménie, Kurdistan, Liban, Syrie, Yémen…).

          Loti est donc reçu en héros à Istanbul, en 1913. C’est mérité. L’année suivante, il écrit en vain aux dirigeants jeunes-turcs pour les dissuader de se ranger du côté de l’Allemagne en guerre (une folie, vu la fragilité de leur empire). Il a encore raison. Mais en 1917, il dérape. Craignant que les Arméniens de l’est du pays ne se rallient aux Russes qui envahissent cette région, le gouvernement turc a décidé de les déporter, et la plupart en mourront. Loti se trouve en France, il n’a qu’une connaissance très indirecte de la vérité. Néanmoins, il n’hésite pas à présenter le drame comme une tuerie réciproque. D’où une indignation arménienne pleinement justifiée.

          On a calculé que, mises bout à bout, les escales turques de l’écrivain  avaient occupé trois ans de sa vie. Or qu’a-t-il vu du pays, en dehors de Constantinople ? À l’ouest, brièvement, Brousse, ancienne capitale ottomane. Il n’a rien voulu savoir de l’est dur et sauvage.

          Auprès de ce grand cycle d’Aziyadé, que certains lecteurs d’aujourd’hui jugeront sans doute exaspérant, mais qui n’est romanesque qu’en partie, et recèle des joyaux, le reste de la production romanesque fait assez pâle figure. Avec parfois, néanmoins, des pages captivantes.

          Le Mariage de Loti, dédié à Sarah Bernhardt, est le second roman de l’auteur, et celui qui l’a lancé (1880). Toujours déguisé en officier britannique, il épouse à la mode tahitienne la jolie Rarahu, suivante de la reine Pomaré. Mais ce « mariage » ne pourra durer, Rarahu le sait bien. D’ailleurs elle tousse (et Loti ne manque pas de le noter, pour atténuer sa responsabilité). Il repart, nécessité de service. Elle se console un moment avec un officier français puis meurt. Loti ne revient pas, il a simplement une dernière vision de la pauvrette. Appréciation : une héroïne touchante mais peu consistante, un héros d’un égoïsme assez tranquille.

         L’année suivante, Le Roman d’un spahi se déroule à Saint-Louis du Sénégal. Le spahi est grand et beau – exactement ce que Loti aurait aimé être. Il vit avec une mulâtresse très claire. Comme tous les livres de Loti, celui-ci est entrecoupé de mots autochtones, de digressions sur le folklore (ici, les griots) et de lettres authentiques que l’auteur a reçues d’Europe. Le spahi congédie la pauvre Fatou. Mais elle met au monde un enfant presque blanc. Le spahi lui donne alors tout ce qui lui reste d’argent et est tué en combattant une tribu indigène rebelle. J’avoue avoir eu quelque peine à m’intéresser à ce livre.

          Mon frère Yves (1883) : encore un héros grand et fort ! Ce marin de commerce n’a qu’un défaut, sa tendance à la boisson, héritée de son ivrogne de père.  En le prenant sous sa protection, Loti parvient à limiter quelque temps les dégâts. Yves se marie avec une payse, une Bretonne. Mais, son protecteur s’étant éloigné, il glisse à nouveau sur sa pente. Le livre reste sans conclusion. Certains lecteurs l’ont aimé. Je l’ai trouvé franchement médiocre.

          Pêcheurs d’Islande (1886) est de loin le roman le plus réussi. Le lieutenant de vaisseau Viaud connaissait ces rudes travailleurs pour les avoir escortés avec un modeste navire de guerre, servant à la fois d’hôpital et de bureau de poste. L’héroïne est conventionnelle : la pieuse petite Paimpolaise qui attend le retour de l’homme parti au loin. L’originalité appartient au héros, encore un robuste gaillard, resté longtemps célibataire, et qui disait en riant : Je suis marié avec la mer. Or voici qu’il épouse la petite Bretonne. La mer jalouse engloutit son bateau.

Autre scène saisissante, dans le même livre : les marins de Paimpol voient arriver, dans les brumes, un bateau de pêche qu’ils connaissaient mais dont ils n’avaient plus de nouvelles. Ils échangent quelques propos avec l’équipage. Puis le nouveau venu se retire dans le brouillard. Les Paimpolais comprennent alors qu’ils ont eu affaire à un navire-fantôme, piloté par des morts.

          Avec Madame Chrysanthème (1887), Loti revient au thème des noces pour rire. Par le canal d’un entremetteur, il a conclu un mariage fictif avec une jolie Japonaise. Gentille, mais ce n’est qu’une poupée. Un prétexte à présenter au lecteur divers bibelots, et un Japon mignard. Loti n’a pressenti ni la guerre russo-japonaise de 1904, ni la période 1937-1945. À la fin, Chrysanthème vérifie au moyen d’un petit marteau les piastres que son ex-époux lui a remises en exécution du contrat.

          Heureusement, un librettiste italien et le grand Puccini transforment cette bluette cynique en un opéra émouvant, Madame Butterfly (1904). Devenu américain et rebaptisé Pinkerton, le « héros » étale la suffisance et l’incompréhension occidentales. La pauvre Japonaise meurt de chagrin, après avoir confié son enfant à l’épouse américaine de son ex-amant. C’est cela que Loti aurait dû écrire.

          Dans Ramuntcho (1897), aimable roman basque avec trop d’adjectifs et une pincée de folklore, un jeune contrebandier s’éprend de Gracieuse. Mais il doit accomplir un service militaire de trois ans dans le nord de le France. Il ne revient qu’au terme de cette période (peu vraisemblable), et  découvre que sous la pression de sa famille, Gracieuse est entrée au couvent. Le projet du jeune homme consiste à l’enlever et à partir avec elle pour les Amériques, en compagnie d’autres migrants basques. Confiante, la mère supérieure le laisse bavarder au parloir avec son ancienne fiancée. Mais en la voyant si tranquille, si bien ancrée dans sa nouvelle vie, Raymond n’ose se découvrir. Elle se retire pour chanter avec ses sœurs O crux ave, spes unica. Il ira en Amérique – sans elle. Ce n’est pas vraiment triste.

          Plusieurs romans de Loti ont été portés à la scène. Car à cette époque dépourvue de cinéma et de télévision, le théâtre est roi. Mais ces œuvres essentiellement descriptives ne sont pas faites pour les planches. Aujourd’hui, il ne viendrait à l’esprit de personne de les rejouer.

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          Notre auteur est à son meilleur dans les récits de voyage – libérés du souci de mener une intrigue. Passons sur La Mort de Philae (1907), où il prend un peu trop la pose – allant jusqu’à se laisser enfermer de nuit dans l’enclos d’un temple pour mieux jouir du clair de lune. Laissons aussi son emphatique Jérusalem (1894), où il décrit la perte définitive de sa foi chrétienne en des lieux saints décevants, envahis par d’affreux touristes occidentaux. C’est une mise en scène. La perte était déjà consommée vingt-cinq ans plus tôt, à en juger d’après le portrait un peu outré qui nous est livré dans Aziyadé : Je ne crois à rien ni à personne ; je n’aime personne ni rien ; je n’ai ni foi ni espérance. Un seul monument de la ville sainte trouve grâce à ses yeux, la mosquée d’Omar, qui lui inspire ce commentaire : l’islam pourrait… devenir la forme religieuse extérieure, toute d’imagination et d’art, dans laquelle s’envelopperait mon incroyance.

          Une expédition privée de 1899-1900 donne naissance à son livre L’Inde (sans les Anglais). Pourquoi cette parenthèse rageuse ? Parce que la Grande-Bretagne vient de faire une guerre inégale aux Boers, soulevant l’indignation d’une bonne partie de l’Europe. Faute de pouvoir chasser les Britanniques de cette Inde qu’ils pillent, Loti évite tout contact avec eux, et se contente de rencontres avec des autochtones. Le prétexte de son voyage est la remise des palmes académiques, de la part de l’Académie française, au maharadjah de Travancore, dans l’extrême sud de la péninsule.

          Trop d’or, trop d’argent, trop de pierreries dans ce récit, même si la description de la sécheresse et de la famine fait diversion. Le brave dieu-éléphant Ganech, personnage favori du panthéon hindou, est qualifié de monstrueux et d’horrible. Les grottes d’Ellora, que j’ai appréciées de visu, sont dites épouvantables. La tigresse apprivoisée du maharadjah lorgne les enfants cadavériques.

          Loti nous offre quand même de beaux passages, sur les canaux du Kerala, sur les ruines de Golconde, sur celles de Delhi, sur les cités radjpoutes. Je les préfère à son tableau de Bénarès, assez exagéré si j’en juge d’après ma propre visite une centaine d’années plus tard.

          À vrai dire, Loti est surtout venu chercher une sagesse. Les débuts le déçoivent. Le bouddhisme, observé à Ceylan, me semble une chose finie, morte. Il forme un pendant à la décrépitude et la décadence de l’Inde brahmanique. Puis le voyageur s’engoue de Bénarès, qu’il place, contrairement à la vraisemblance géographique, à la fin de son volume. Mourir au bord du Gange, supplie-t-il, avoir là son cadavre baigné une suprême fois, avoir là sa cendre jetée ! Et il ajoute : Le germe nouveau qui a été déposé dans mon âme est destiné à l’envahir. Où finit la sincérité, où commence la pose ? Loti ne reviendra point en ces lieux. Pour lui, la vraie tentation, jamais tout à fait victorieuse, reste celle de l’islam.  

          Son chef d’œuvre, à mon goût (et je ne suis pas le seul), c’est Vers Ispahan – relation d’un voyage de cinquante jours effectué en 1900. L’auteur est en congé sans solde. Au lieu de revenir des Indes par la voie maritime et le canal de Suez, comme tous les autres voyageurs, il entreprend de passer par la Perse. Et l’on voit là que son personnage d’écrivain maniéré, voire déliquescent, cachait un dur-à-cuire. Malgré ses cinquante ans, il n’hésite pas à s’infliger trois semaines de chevauchée sur des pistes dangereuses, en faisant étape dans des caravansérails pleins d’immondices.

          L’aventure commence sur la rive étouffante du Golfe qu’on appelle persique. Comme le chemin de fer n’existe pas encore, on doit escalader à cheval ou mulet le triple rempart du plateau iranien – de nuit, à cause de la chaleur. L’écrivain a constitué sa propre caravane, de huit ou neuf personnes. Les sabots des montures glissent sur la pierraille, la chute dans les précipices est évitée de justesse. Pour protéger les voyageurs des brigands, chacun des villages traversés doit fournir une escorte de deux ou trois cavaliers, mais on ne peut vraiment compter dessus. D’où l’enthousiasme de Loti à son arrivée à Chiraz, la ville des poètes, ancienne capitale de la Perse, et encore magnifique, malgré la vétusté. On oublie tout ce qu’il a fallu endurer pendant le voyage, les grimpades nocturnes, les veilles, la poussière et la vermine ; on est payé de tout.  

          Loti parle assez bien le turc, que beaucoup de notables persans comprennent. Cela lui permet des contacts directs, dont d’autres voyageurs occidentaux n’ont pu bénéficier.

          Après Chiraz, la petite expédition chemine sur le haut plateau frisquet mais fleuri – notamment de pavots blancs dont sera extrait l’opium pour  l’Extrême-Orient. Ispahan, autre ancienne capitale du pays, se révèle encore plus beau que Chiraz. Malheureusement, la population est xénophobe et elle a quelque raison de l’être, car la Grande-Bretagne et la Russie sont en train de se partager la Perse en deux zones d’influence. L’arrivée de Loti provoque une émeute ; il doit se réfugier chez le seul consul européen de la ville, celui de la Russie. Mais il n’en garde point rancune, comme le montre le titre de son livre.

          La suite du parcours est l’occasion de décrire les scènes de lamentation et de flagellation qui marquent l’anniversaire de la mort de l’imam Hussein. Familier de l’islam sounnite, Loti s’avoue déconcerté par l’islam chiite.

          Il ne s’intéresse guère à Téhéran, capitale récente, trop moderne. Mais il est reçu par les plus hauts personnages : le prince héritier, le frère du chah, le grand vizir… Et tous ces interlocuteurs de haut rang parlent français. En cette région du monde, le prestige de notre culture se trouve encore à son zénith. L’écrivain est conscient de la fragilité de ce privilège.

          Reste à franchir la cordillère qui sépare Téhéran de la Caspienne. Cette fois, les obstacles ne sont plus la pierraille et les déserts, mais la boue et les crues de rivières provoquées par des pluies diluviennes. Loti doit payer de sa propre bourse une réparation de fortune sur un pont. Arrivé enfin sur le rivage, il s’embarque sur un vapeur à destination de Bakou. De là, le trajet sur les voies ferrées russes puis sur celles d’Europe centrale n’est plus qu’un jeu d’enfant, par comparaison avec ce qui a précédé.

          Cinquante jours de frissons et d’enchantements. Quand le lecteur parvient à la dernière page de Vers Ispahan, il se dit que ce n’est pas la peine de visiter l’Iran d’aujourd’hui, et qu’il y serait déçu à tout coup. Mieux vaut rester en 1900, sous le charme de Loti.

          À peine le capitaine de frégate Viaud est-il rentré chez lui que la Marine nationale l’expédie en Chine. Il s’agit d’y protéger les résidents français des Boxeurs révoltés contre les influences étrangères et excités par l’impératrice T’seu H’si. Mais le temps que le navire arrive, les troupes japonaises et russes ont fait le ménage avec brutalité.

          Ami des Turcs et des Arabes, Loti n’éprouve pas de sympathie particulière pour les Chinois. Il les comprend mal. Il rappelle que les Boxeurs ont tué et violé à tort et à travers, et détruit la légation de France (nous dirions aujourd’hui l’ambassade) après deux mois de siège. Mais il rend hommage à la plus ancienne des civilisations survivantes. Il mentionne sans indulgence les vols et les déprédations commis par les soldats étrangers. Sept pays se sont ligués contre la Chine : Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, États-Unis, Russie, Japon. Leur nombre et leur diversité expliquent qu’en fin de compte, la Chine ne soit jamais devenue la colonie de l’un d’eux.

         Cette fois, il n’y a vraiment pas matière à des descriptions voluptueuses. La campagne est grise, les habitants fuient, les eaux sont polluées. Les soldats français transportent de l’eau bouillie dans d’affreuses bouteilles, avec pour bouchons des pommes de terre crues qu’ils ont taillées.  Partout des cadavres, gisants ou flottants – et des rôdeurs les ont scalpés, afin de confectionner des perruques.

          La capitale a quand même conservé son animation, son commerce, son décor. Ville de découpures et de dorures, ville où tout est griffu et cornu. Alors pourquoi ce titre, Les derniers jours de Pékin, pour le livre qui rassemble ses articles parus dans le Figaro ? Loti a senti venir la fin de la métropole impériale. La révolution éclatera en 1911, par contrecoup de l’humiliation subie onze ans plus tôt du temps des Boxeurs. Le Pékin d’aujourd’hui est bien plus peuplé qu’à l’époque. Il s’enorgueillit de trois autoroutes périphériques et concentriques. Mais il ne rappelle que de loin celui qu’a vu notre observateur.

         Celui-ci s’offre le plaisir puéril de coucher dans le palais de l’impératrice. Il y fume l’opium. Il prélève deux petits souliers rouges dont il se persuade qu’ils ont appartenu à T’seu Hsi. Après quelques visites aux prêtres français, dont les catéchumènes ont beaucoup souffert, et bien sûr  aux tombeaux impériaux, il fait ses adieux à cet empire démesuré, où pensent et spéculent quatre ou cinq cents millions de cerveaux tournés au rebours des nôtres et que nous ne déchiffrerons jamais.

         Mais cet incorrigible collectionneur emporte avec lui dix caisses de bibelots et autres souvenirs, dont il sait très bien que les vendeurs étaient des pillards.

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          Ce butin est destiné à sa fabuleuse maison de Rochefort, où il entasse ses trésors. Les métaphores fusent. Caverne d’Ali Baba ! Marché aux puces ! Palais du facteur Cheval ! Hélas, c’est fermé pour travaux depuis 2012, sans annonce de réouverture.

       Un jour, à Constantinople, Loti s’entretenait avec l’un de ses zélateurs, Gabriel de La Rochefoucauld. Il émettait des doutes sur la vie future. Puis, soudain : Il est pourtant inadmissible que des âmes comme la mienne ne survivent pas. Qu’il se rassure, où qu’il soit. L’inadmissible ne se produira  point.

Les livres

Les romans de Loti ont été réunis dans un volume de la collection Omnibus (2011).
Ses récits de voyage sont rassemblés dans un volume de la collection Bouquins (rééd. 2018).
L’exposé de la mystification se trouve dans Marc Hélys, Le Secret des Désenchantées, 1923, rééd. Manucius 2004.  L’Istanbul d’Orhan Pamuk, avec nombreuses petites photos de diverses provenances dont l’auteur lui-même, est disponible en Folio.   

Trois romans de Claude Farrère

Par Nicolas Saudray

M’étant occupé de Pierre Loti, je continue tout naturellement avec son cadet de vingt-six ans Claude Farrère, et je mets à lire quelques-uns de ses ouvrages, jusqu’alors inconnus de moi. Les deux hommes ont été à la fois écrivains et officiers de marine. L’un commandait le Vautour, stationné à Constantinople, et l’autre était l’un de ses subordonnés ; d’où un lien durable entre eux. Un peu plus tard, ils ont défendu ensemble la cause de l’empire ottoman contre les États balkaniques affamés de territoires.
Mais ce n’est pas le même calibre, ni le même esprit. Fondamentalement, dans toute son œuvre, Loti est un poète. Farrère, lui, est un vrai romancier. Il sait trousser une intrigue, au risque de frôler parfois le roman de gare.
Farrère est né Charles Bargone (1876-1957), d’origine corse par son père. Autant Loti est maigrelet, autant Farrère en impose, surtout quand sa barbe se met à blanchir. Après quelques années de navigation, il est muté au ministère de la rue Royale, où il publie un article imprudent sur la crise de la marine (1910). D’où mise en disponibilité, puis réintégration. Encore une similitude avec Loti, et son affaire de Hué.
En 1917, le commandant Bargone, qui s’est mis en congé de la Marine, où l’on n’a plus beaucoup d’occasions de se distinguer, et qui, comme Loti, a rallié l’armée de Terre, pilote un char d’assaut. Un engin nouveau, promis à un brillant avenir.
Percevant des droits d’auteur confortables, il prend sa retraite dès 1919, comme simple capitaine de corvette. Il allonge, jusqu’à son dernier jour, sa série d’ouvrages d’histoire ou de fiction, dont presque personne ne se souvient plus aujourd’hui.
En 1932, au cours d’une signature de livres, l’anarchiste Gorguloff tire sur le président de la République Paul Doumer. Farrère (qui avait connu ce dernier, je suppose, en Indochine) tente de s’interposer. Il reçoit deux balles dans le bras, mais ne peut empêcher la mort du président.
En 1933, Farrère est membre du comité de soutien aux intellectuels juifs persécutés. Ce qui tempère le grief d’adhésion à l’extrême droite, lancé aujourd’hui contre lui.
L’année suivante, Farrère s’inscrit chez les Croix-de-Feu. Ce qui, comme je l’ai déjà observé au sujet de Jacques de Lacretelle, n’est pas déshonorant, car ce mouvement n’a jamais pris parti pour l’Allemagne, et son chef a été déporté.
En 1935, Farrère est élu à l’Académie française, contre Paul Claudel ! Il n’a été handicapé ni par ses écrits sur l’opium, ni par son roman de 1910, Les Petites alliées, décrivant les ébats d’officiers de marine avec les prostituées de Toulon.
Après la Seconde guerre, Farrère est le noble vieillard par excellence. Il figure au comité d’honneur pour la mémoire du maréchal Pétain. Faut-il le lui reprocher ? Une telle position, à cette époque, ne pouvait rien lui rapporter, er risquait de lui faire perdre une partie de son public.
Je commenterai ceux de ses romans qui ont eu, en leur temps, le plus d’audience.

Les Civilisés (1905)
Saïgon est alors un vaste lupanar, à la disposition des Français. Ceux-ci sont pour la plupart des ratés, venus aux colonies parce qu’ils n’avaient pas réussi en métropole, ou des individus sans scrupules, cherchant à faire rapidement fortune. Les administrateurs étendent leur manteau sur tout cela. Je m’étonne que les intéressés n’aient pas protesté contre cette caricature. Paul Doumer, que nous avons aperçu, venait de donner l’exemple d’un gouverneur général intègre et utile.
J’ai d’abord cru que les civilisés, c’étaient les Vietnamiens (on disait alors les Annamites), par opposition aux Barbares venus de l’ouest. Pas du tout ! Farrère ne se soucie guère des colonisés, qui ne constituent qu’un élément de décor. Les civilisés, bizarrement, ce sont de jeunes hommes blancs, célibataires, nietzschéens, qui ne croient à rien et veulent planer au-dessus du lot. Il y en a surtout trois, un médecin, un ingénieur et bien sûr un officier de marine, noble de surcroît, en qui l’on devine un avatar de l’auteur. Ces jeunes gens s’autorisent toutes les débauches, y compris les stupéfiants.
À ce sujet, il faut savoir que l’année précédente, en 1904, Farrère a publié Fumée d’opium. Il semble être allé, dans cette voie, beaucoup plus loin que Loti – au point de devoir subir deux cures de désintoxication. Depuis l’Indochine, ce vice a gagné Toulon où fonctionnent, selon une enquête de 1913 du quotidien Le Matin, 163 fumeries, tenues le plus souvent par des demi-mondaines. La Première Guerre mondiale y met un terme. Mais on ne sait quand Farrère s’est arrêté.
Tout en approuvant secrètement ses civilisés, et en imitant plus ou moins leurs ébats, il a adopté un parti moralisateur. Il a décidé de les punir de leur attitude outrecuidante. Le médecin devient fou, et meurt dans un accident de la circulation. Le fringant officier de marine croit trouver son salut dans ses fiançailles avec une jeune et pure Française, mais ne peut s’empêcher de la tromper. En conséquence, il est rejeté par elle et se retrouve seul, abasourdi.
Mais ce châtiment ne suffit point, et l’ingénieur, lui, n’a pas encore eu son compte. Pour en finir, Farrère s’offre une péripétie audacieuse : les Anglais attaquent l’Indochine ! En réalité, suffisamment pourvus dans la région (Singapour, Malaisie, Nord-Bornéo, Hong-Kong), ils ne s’intéressent pas à cette dépendance française. Et l’Entente cordiale vient d’être conclue. Cela dit, les Français ne sont pas encore habitués à avoir les Britanniques pour alliés. Ils conservent en mémoire l’incident de Fachoda, qui a failli provoquer un conflit armé, et la guerre des Boers, où les Britanniques ont joué le rôle des méchants. Bref, l’agression imaginée par Farrère passe fort bien auprès de son public.
L’ingénieur civilisé, qui devait être mobilisé dans la réserve, s’enfuit. Il perd sa dignité nietzschéenne.
Quant à l’officier de marine, il rejoint son bâtiment, pour tenter de s’opposer au débarquement britannique. Vu la disproportion des forces, sa mort est certaine. Avant de périr, il s’offre néanmoins le luxe de couler, par une torpille, le plus gros cuirassé adverse.
Les Civilisés ont été couronnés du prix Goncourt en 1905.

L’homme qui assassina (1906)
L’année suivante, l’écrivain saute d’un bond gracieux en Turquie. Comme les Civilisés, son nouveau roman est une histoire entre Occidentaux dans un décor oriental. Exception : un aimable et généreux pacha, qui a le don de surgir quand on ne l’attend pas, comme Arsène Lupin. Mais il n’est là que pour la couleur locale, et ne joue aucun rôle dans l’intrigue.
Les débuts du narrateur – un colonel français, noble cette fois encore – à Constantinople sont surtout l’occasion de peindre la ville et ses mœurs. Les descriptions ne valent pas celles de Loti, mais sont plus précises et ne manquent point d’intérêt, si l’on accepte les paradoxes. L’auteur exalte l’architecture ottomane aux dépens de la byzantine, et se moque de cette grosse maritorne de Sainte-Sophie, peinturlurée de rouge et de jaune comme une paysanne fardée. S’agissant des habitantes de cette métropole, voici un jugement de l’aimable pacha : La vertu des femmes, monsieur le colonel, ressemble à ces grands plateaux chargés de verreries que les montreurs d’ours tiennent en équilibre sur la pointe d’un sabre. La preuve du contraire se trouve dans les Désenchantées de Loti, que Farrère ne pouvait connaître puisqu’elles ont paru en 1906.
À défaut d’odalisques faciles, le colonel français fait la connaissance d’une délicieuse Britannique, lady Falkland. C’est l’épouse du directeur de la Dette ottomane, cette énorme institution semi-étrangère qui perçoit les impôts dus au sultan et s’en sert pour régler les arrérages de ses emprunts. La belle se confie : son mari a une maîtresse britannique installée sur place ; il veut divorcer pour l’épouser ; de plus, il entend obtenir la garde de son fils unique. De la sorte, lady Falkland se retrouvera seule et sans enfant.
Puis cette malheureuse se donne au colonel, en une rencontre qui n’aura pas de suite, car elle est trop surveillée. Cette reddition compense, si l’on veut, l’agression de l’Indochine perpétrée dans l’ouvrage précédent.
Alors que l’affreux Falkland avait réuni les pièces nécessaires à son divorce, et s’apprêtait à le demander, il est assassiné. On ne trouve pas l’assassin. L’épouse est évidemment soupçonnée d’avoir commandité le crime. Mais le sultan, bon prince, décide de l’imputer à un forban que l’on vient d’arrêter pour d’autres motifs, et qui avait déjà un passif suffisamment chargé pour mériter la mort.
Or le véritable assassin était… Mais je m’en voudrais de déflorer le dénouement.
Des trois romans commentés ici, cet Homme qui assassina me paraît le meilleur.

La Bataille (1909)
Cette bataille s’inspire de celle de Tsou-Shima, où quatre ans plus tôt, la flotte japonaise a anéanti la flotte russe.
Pour une fois, les autochtones sont au premier plan du roman. Il y a bien un peintre français, mais on se demande ce qu’il vient faire ici, le Japon n’ayant pas de leçons à recevoir en matière de peinture. Il y a aussi un officier de marine britannique, dont la présence se justifie mieux, car ses camarades et lui-même ont aidé la flotte du Soleil levant à se constituer et à s’entraîner.
Le Japon fournit les trois acteurs principaux, jeunes tous trois. Le marquis Yorisuka, officier de marine, et son épouse sont beaucoup trop occidentalisés pour des Japonais de 1905. Ils sonnent faux. Porteur des traditions, leur ami ou faux ami le vicomte Hirata, lui aussi officier de marine, est plus crédible. À travers lui, Farrère a bien perçu les potentialités guerrières du Japon, que l’auteur de Madame Chrysanthème, vingt-deux ans plus tôt, ne pouvait ressentir.
Le tableau du pays est superficiel, et criblé de références à la Chine. Hormis quelques jolies notations d’arbres et de jardins, les trois quarts du livre ne présentent, pour parler franchement, guère d’intérêt. Puis vient la fameuse bataille, pour laquelle Farrère est à son affaire. Le jeune marquis est tué. Bien que son camp soit très largement vainqueur, et que sa propre conduite ait été digne d’éloges, le jeune vicomte se donne la mort, en pratiquant le fameux seppuku, alias hara-kiri. Cette conclusion a beaucoup plu aux lecteurs. Mais elle n’est là que pour la couleur locale, car l’intéressé n’avait, selon les codes japonais, aucune raison de recourir à cet acte extrême. Quant à la belle marquise, veuve sans enfant, elle entre dans un couvent bouddhiste.

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Les principaux romans de Claude Farrère ont été édités en poche, il y a quelque temps. Je les ai cherchés en vain dans les librairies. Sans plus de succès, j’ai interrogé les rayons des usuels de la Bibliothèque Nationale de France, salle de la littérature française, où figurent, à côté des célébrités, beaucoup d’obscurs. Pas un ouvrage de Farrère, pas un ouvrage sur Farrère.
Était-ce un bon écrivain ? Je dirai plutôt que c’était un écrivain curieux, méritant mieux que l’oubli.

Jacques de Lacretelle, au cœur de la vie littéraire

Un livre d’Anne de Lacretelle, lu par Nicolas Saudray

Lorsque Jacques de Lacretelle nous a quittés, en janvier 1985, à quatre-vingt-seize ans, nous étions encore loin de bien le connaître, malgré sa célébrité. Sa fille Anne a entrepris de presque tout dire.

Mais il ne s’agit pas d’une biographie, encore moins d’un panorama de son œuvre. Celle-ci étant, comme l’auteure l’observe elle-même, entrée dans un purgatoire dont on ne voit pas encore la fin, l’homme nous intéresse surtout, à présent, par la position centrale qu’il occupait dans une vie littéraire beaucoup plus riche qu’aujourd’hui. Suivant une démarche impressionniste, presque romanesque, Anne de Lacretelle nous le dévoile progressivement en le reliant, pour chaque étape de son existence, à ses multiples amis, plus brillants les uns que les autres. Ainsi qu’il sied à une descendante de Racine, l’ouvrage est fort bien écrit.

À première vue, Jacques de Lacretelle, académicien de bonne heure, président de la Société fermière du Figaro, est le type même du grand notable des lettres d’autrefois, conformiste et conservateur. Erreur complète ! Il n’a jamais eu son bac (deux échecs). Il n’a jamais professé aucune religion. Avant son mariage tardif, il a entretenu une longue liaison avec l’excellent pianiste Jacques Février, de douze ans plus jeune que lui (1900-1979).

Sa femme, elle aussi, sortait de l’ordinaire. Née Naurois-Turgot, c’était une arrière petite-nièce du ministre, et une arrière-arrière-petite-fille de l’auteur d’Andromaque. Toute petite, d’où son durable surnom de Souriceau, alors que lui déployait sa haute taille. Elle aidait son mari en maintes circonstances – par exemple pour la traduction des Wuthering Heights d’Emily Brontë, déjà connues en français sous le titre des Hauts de Hurlevent, et devenues, sous la plume des époux, Haute-Plainte. Malgré les incartades, un profond amour unissait les Lacretelle. Mais du point de vue de leur fille, cela ne présentait pas que des avantages, car la petite souris entendait garder son grand homme pour elle.

Parmi les amis, le plus constant aura été Paul Morand. Jacques et lui sont de la même année 1888. Mais Jacques ne commet pas les mêmes erreurs politiques. Il se contente de militer chez les Croix-de-Feu, ce qui n’est pas nécessairement condamnable, car le chef du mouvement, le colonel de La Rocque, va être interné par les Allemands. Paul Morand, au contraire, revient de Londres sans autorisation, en 1940, puis sert Vichy en qualité d’ambassadeur. Sa punition : il ne pourra entrer à l’Académie qu’en 1968, à la faveur de la crise politique, alors que son ami Jacques s’y trouve déjà depuis 1936.

Pour Lacretelle en effet, l’Académie, c’est un peu une affaire de famille. Son arrière-grand-père Charles de Lacretelle (1766-1855), historien et journaliste, en a fait partie, ainsi que son arrière-grand-oncle Pierre -Louis de Lacretelle (1751-1824), juriste et homme politique. La lignée a été anoblie en 1822. Sitôt revêtu de l’habit vert, Jacques est devenu, au sein de la compagnie, un grand électeur. On n’imagine pas l’importance qu’avaient encore, en milieu du dernier siècle, les élections parmi les Quarante.

Jacques de Lacretelle a fréquenté Proust en ses dernières années, a recueilli de lui quelques confidences, lui a voué un culte. Leurs esthétiques étaient fort différentes.

Autre amie de longue date, connue elle aussi bien avant le mariage de Jacques : Marie Laurencin. D’elle, l’ouvrage récemment paru contient deux portraits de Jacques, avec, a-t-on remarqué, un air de grand d’Espagne, et un portrait d’Anne.

L’un des charmes de ce livre est l’usage de sobriquets sous lesquels se cachent des célébrités familières des Lacretelle. Le lecteur cherche, ne trouve pas, consulte l’index…L’Enchanteur, c’est Jean d’Ormesson. Le Lion de Saint-Marc, c’est Maurice Rheims. L’Oiseleur, c’est Jean Cocteau. Ne pas confondre avec l’Oiseau Bleu, un ami de trente ans d’Anne, que je n’ai pu identifier. Quant à Lacretelle lui-même, ses enfants le surnommaient Zeus, en raison de ses colères.

Il est paradoxal qu’un seul des ouvrages d’un écrivain si connu en son temps ait véritablement touché le grand public : Silbermann, histoire de l’amitié d’un jeune bourgeois traditionnel et d’un brillant camarade juif. Là encore, Lacretelle s’est écarté des us et coutumes de son milieu. Aujourd’hui encore, on cite ce roman  comme un bon exemple de réaction à l’antisémitisme. Mais la tonalité de la suite, Le Retour de Silbermann, est un peu différente. Le héros revient des États-Unis, brisé à la fois par l’hostilité rencontrée et par ses propres erreurs.

Au total, trois seulement des livres de Jacques de Lacretelle ont ou auront connu les honneurs de la collection Folio : les deux Silbermann et La Bonifas, histoire d’une femme au tempérament masculin. Le reste de la production, pourtant variée, est tombé dans l’oubli. Anne de Lacretelle esquisse une comparaison des Hauts-Ponts, série de quatre volumes, avec les Thibault de Roger Martin du Gard. Une famille, qui n’est pas sans ressemblance avec les Lacretelle, perd son domaine, le retrouve, le reperd…Tout s’y prête à une trépidante série télévisée. Anne de Lacretelle avait préparé un synopsis, en resserrant l’action. Le directeur de la chaîne de télévision a changé (1981), le projet s’est perdu dans les sables. Et aujourd’hui, quand je consulte Amazon qui propose le premier volume de la série (tirage de 1932), je constate qu’aucun internaute n’a encore déposé de commentaire, qu’aucun n’a décerné d’étoiles.

On ne saurait quitter Lacretelle sans évoquer sa passion pour les châteaux. Il était né à Cormatin (Saône-et-Loire), un superbe édifice Henri IV-Louis XIII, ceint de douves, avec à l’intérieur de magnifiques boiseries peintes ou sculptées. Le monument a été attribué au frère de Jacques, qui l’a perdu au jeu (comme dans les Hauts-Ponts). L’écrivain en a gardé un inguérissable regret. Dès qu’il l’a pu, il a acheté le château de Brécy (Calvados), alors réduit à l’état de dépendance d’une ferme, et a commencé à le restaurer. Brécy est maintenant célèbre pour ses jardins. Puis, à quatre-vingt-sept ans, Zeus a acquis le château d’O (Orne), l’un des plus beaux de Normandie, remarquable notamment par son châtelet d’entrée.

Deux châteaux à la fois, c’était financièrement possible, grâce aux revenus du président de la Société fermière du Figaro. Mais ses héritiers n’ont pu les conserver.

Jacques de Lacretelle : le plus connu des inconnus.

Le livre : Anne de Lacretelle, Tout un monde – Jacques de Lacretelle et ses amis. Éd. de Fallois, 2019. 22 euros (très bon rapport qualité-prix).   

Quatre brefs romans de Bioy Casares

Lus par Nicolas Saudray

          Alfredo Bioy Casares (1914-1999) est le plus connu des écrivains argentins après son maître Borges. Comme lui, il s’est adonné au fantastique, en y ajoutant une composante amoureuse ; car c’était un Don Juan impénitent. Mais alors, pourquoi cette cruauté de ses récits ?  Elle pourrait s’expliquer par des antécédents familiaux : trois des frères de l’écrivain se sont successivement donné la mort.

          Le climat de ses œuvres n’a rien de spécifiquement argentin. Certaines ont pour cadre un pays équatorial plus ou moins imaginaire. D’autres  pourraient se dérouler aussi bien en Europe.

          Les Bioy, des gens assez riches, étaient béarnais. D’où, chez notre auteur, une solide culture française, et une tendance à donner des noms français à ses personnages. Mais les Casares, famille de sa mère, étaient des Basques de Biscaye, encore plus riches.

          Après avoir tenté, sans grand succès, de gérer le domaine agricole de son père, Bioy décide de se consacrer à la littérature et épouse Silvina Ocampo, autre écrivain. Ce mariage fait de lui le beau-frère de Victoria Ocampo, la reine du petit monde littéraire et artistique de Buenos Ayres.

          La collection Bouquins vient de publier, en un volume, la quasi-totalité de la production romanesque de Bioy – soit huit ouvrages. Il nous a également laissé neuf recueils de nouvelles. À vrai dire, les romans pourraient être qualifiés de longues nouvelles, car ils n’occupent en moyenne, dans mon édition, qu’une petite centaine de pages chacun. S’y ajoutent, en dehors du volume de Bouquins, des romans écrits à quatre mains avec Borges, avec pour héros un nommé Bustos Domecq.

          J’ai choisi de commenter quatre des romans dus au seul Bioy.

          L’Invention de Morel (1940)

          Bioy s’est fait connaître par ce petit ouvrage, publié à l’âge de vingt-six ans. De son narrateur, nous ne savons rien, sauf qu’il est vénézuelien et non argentin : un moyen, pour l’auteur, de garder ses distances.

          Cet homme arrive un jour dans une île presque déserte de l’archipel des Salomon. Il ne s’agit donc point de l’heureuse Polynésie, mais d’une inquiétante Mélanésie (où l’auteur n’a jamais mis les pieds). Aucune population autochtone. Notre voyageur ne rencontre qu’un groupe de Blancs qui s’expriment en français et vivent dans une sorte d’hôtel désaffecté – sans serviteurs, apparemment.

          Le narrateur s’éprend aussitôt d’une des femmes de cette petite bande, une nommée Faustine. Hélas, elle vit avec un individu peu sympathique nommé Morel. Son soupirant survit en pratiquant la chasse et la pêche. Il se met à cultiver des fleurs qu’il compte offrir à sa belle. De son côté, le groupe de Faustine et de Morel, qui semble n’éprouver aucun besoin physique, passe son temps à bavarder et à danser au son d’un phonographe. Quand le narrateur adresse la parole à la jeune femme, elle ne lui répond même pas.

         Il finit par comprendre que Faustine et ses amis n’appartiennent plus au royaume des vivants. Morel les a fait mourir pour les transformer en robots immortels. Et il s’est soumis lui-même à cette transformation. Le titre du livre et son cadre insulaire font d’ailleurs allusion au récit de HG Wells, L’Île du docteur Moreau, histoire d’une île régie par un inventeur fou qui y accomplit des expériences abominables. Au bout du compte, le narrateur se trouve lui aussi entraîné dans ce processus d’immortalité.

         Le roman de Bioy a été publié en novembre 1940, cinq mois après le naufrage militaire de la France. Il n’y fait aucune allusion. Sans doute, d’ailleurs, la rédaction était-elle commencée avant ce drame. Mais il se reflète, me semble-t-il, dans la mort de Faustine et de ses amis.

          Plan d’évasion (1945)

           Le roman suivant est de la même veine. Bioy l’a écrit en même temps que Morel, mais a retardé sa publication de cinq ans, afin que le public ne confonde par les deux livres.

          Le héros, un officier de marine français, se fait affecter en Guyane à la suite d’une querelle de famille. Le gouverneur ayant quitté Cayenne pour s’établir aux îles du Salut (c’est-à-dire les îles du bagne), notre homme s’y rend pour se présenter à lui. Il est accueilli par un ancien forçat surnommé Dreyfus, et reçoit le commandement de deux des trois îles – le gouverneur se réservant celle du Diable.

          Notre officier finit par découvrir les occupations mystérieuses qu’on y réalise, au moyen de miroirs et de couleurs. Il demande à être détenu lui aussi. Mais le gouverneur disparaît, et le héros succombe au cours d’une obscure révolte de forçats.

          Journal de la guerre au cochon (1969)

         Après cette révolte, le romancier quitte les songeries équatoriales pour s’établir en un Buenos-Ayres bien réel, dont les rues et les places sont dûment mentionnées. Mais l’angoisse demeure, dans le style de Kafka ou du Rhinocéros d’Ionesco. Çà et là, inopinément, des jeunes s’en prennent à des vieux, les battent, les tuent même. Que leur reprochent-ils ? D’être trop nombreux, d’accaparer le pouvoir, et surtout d’incarner le passé.

          Le lecteur va-t-il prendre le parti des victimes ? L’auteur les rend suffisamment minables pour dissiper cette tentation.  Il est étonnant qu’un tel livre soit paru, avec un vif succès, dans une Argentine dont la population était encore peu âgée, surtout à l’époque.

 

          Dormir au soleil (1973)

         Le roman favori de Bioy Casarès traite de la folie. L’épouse du héros, l’horloger Lucio Bordenave, est obsédée par les chiens, mais ne se décide pas à en acquérir. Pendant qu’elle séjourne en une maison de santé de Buenos-Ayres, son époux lui en procure une, qui porte le même nom qu‘elle (et que la chienne de Bioy Casares) : Diana. Puis l’horloger séjourne à son tour, de manière volontaire, dans la même maison.

          Pour finir, les médecins transplantent l‘âme de la malheureuse femme dans le corps de la chienne (ou d’une autre, car je ne suis pas sûr d’avoir compris). Le roman rejoint ainsi les deux premiers. Mais je n’y ai pas trouvé la même qualité.

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         Après la mort de Borges, en 1986, Bioy Casares devient l’écrivain officiel de l’Argentine. Il disparaît lui-même treize ans plus tard.

Un monument : le Journal des Goncourt – I

Lu par Nicolas Saudray

 Les frères Goncourt, puis l’aîné resté seul, ont tenu leur Journal pendant près de quarante-cinq ans. C’est l’un des premiers journaux de grandes dimensions en langue française. Le Genevois Amiel avait commencé le sien un peu plus tôt, mais en le consacrant à ses états d’âme, tandis que les frères s’occupent surtout de la société, des mœurs, et de leurs confrères écrivains.

Edmond a publié environ la moitié de ce Journal durant les dernières années de sa vie, en ôtant les passages les plus discutables et les plus blessants. Cela lui a néanmoins valu beaucoup de protestations. Peut-être aurait-il mieux valu en rester là. Le texte presque complet paru en 1956 soumet le lecteur à rude épreuve, avec tous ses commérages sur des gens dont la plupart sont  complètement oubliés, et ses anecdotes graveleuses, dont je soupçonne les diaristes d’avoir inventé une bonne partie.

Mais le tas d’ordures contient de nombreuses pépites. Me voilà donc parti à la conquête de ces quelque trois mille six cents pages serrées de la collection Bouquins. J’examinerai d’abord le premier des trois volumes.

Edmond (1822-1896) et Jules (1830-1870) se sont comportés toute leur vie comme des jumeaux, alors qu’ils avaient huit ans d’écart, et des caractères différents : Jules vif et volontiers obscène, Edmond plus mélancolique. Tant qu’il vit, c’est Jules seul qui tient la plume. Mais on peut être certain qu’Edmond a tout vu et approuvé. Après la mort du cadet, l’aîné prend le relais, à sa manière.

Ce sont les fils d’un officier de la Grande Armée, qui a fait la retraite de Russie, pour se retrouver en demi-solde. Aussi les faux jumeaux ont-ils été élevés sans luxe. Mais à Paris, d’où une indélébile empreinte parisienne, et un manque d’intérêt pour la province – contrairement à Balzac, à Stendhal, à Flaubert, à Zola.

Ils sont fiers de leur noblesse. J’éprouve à ce sujet les pires doutes. Leur arrière-grand-père Huot avait acheté en 1786, dans la partie la moins accidentée des Vosges, une terre noble avec tous droits de justice. Mais cet achat ne suffisait pas. Il aurait fallu des lettres patentes, ou l’acquisition d’une charge anoblissante. Le grand-père avait représenté à la Constituante le Tiers état et non l’aristocratie.

En 1860, une famille Jacobé (qui existe toujours) obtient de s’appeler Jacobé de Goncourt. Nos frères Huot de Goncourt protestent auprès du ministère de la justice, lequel leur répond qu’il existe plusieurs terres appelées Goncourt, et qu’elles peuvent donc donner naissance à plusieurs noms. Les deux mécontents se pourvoient au Conseil d’État, qui les déboute.

Cette mésaventure ne les empêche pas de poser aux aristocrates. Ils dédaignent les bourgeois (comme Flaubert). Mais toute leur vie, ils fréquentent des écrivains socialistes comme Zola et Jules Vallès. Un alinéa de 1857 résume assez bien leur vision sociale : Trois classes de gens dans le monde présent. En haut, chevaliers d’industrie, régnants – au milieu, les épiciers domptés – en bas, le peuple qui, un beau jour, fera une bouchée de cette belle société.  Suite un peu plus loin, après la description d’un intérieur crapuleux : Oui, cela est le peuple et je le hais. Dans sa misère, dans ses mains sales, dans les doigts de ses femmes piqués de coups d’aiguille, dans son grabat à punaises, dans sa langue d’argot, dans son orgueil et sa bassesse, dans son travail et sa prostitution. Sentant venir une pétition qui tendrait à débaptiser l’académie Goncourt, je me hâte de passer à un autre sujet.

Suffisamment rentés pour vivre sans exercer une profession, les deux frères se sont d’abord consacrés à la peinture, à la gravure et au dessin, ainsi qu’à l’étude des arts et des mœurs du XVIIIe siècle, qu’ils réhabilitent après plusieurs décennies de romantisme. Ce sont des collectionneurs avisés. Plus tard, ils seront à peu près les premiers à introduire à Paris le goût de l’art japonais, dont ils apprécient le raffinement.

Ils commencent à tenir leur Journal le 2 décembre 1851, jour du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Ils méprisent le nouveau souverain, cet imposteur, dont voici un croquis de 1863 : lent, automatique, somnambule, l’air d’un lézard qui paraît dormir et qui ne dort pas. Figure louche : il écoute de côté, et regarde de côté. Homme dormant, morne, sinistre.

Fin 1851, Edmond a vingt-neuf ans, et Jules, vingt-et-un. Déjà, ce sont des célibataires endurcis (ils partagent les mêmes maîtresses), des misogynes, voire des misanthropes. Sans doute est-ce le succès du Second >Empire débutant qui inspire à Jules cette phrase de 1852 : J’ai vraiment envie d’aller jeter quelque part mon titre de citoyen français comme une chemise qui vous gêne aux entournures.

Pour les Goncourt, le régime légitime, le seul intéressant, c’est celui des Bourbons d’avant 1789. Mais ils ne croient ni à Dieu ni à diable.

Leur première publication en vers (1853) leur vaut des poursuites correctionnelles, car ils ont été un peu lestes. Ils s’en tirent avec un simple blâme, et une rage rentrée. Puis viennent des romans réalistes – quelque part entre Flaubert et Zola – qu’on ne lit plus aujourd’hui, bien qu’ils soient restés parfaitement lisibles. De leur temps, d’ailleurs, on ne les lisait guère davantage. Conformément à ce qui semble avoir été un usage de cette époque dépourvue d’attachées de presse, les frères allaient porter eux-mêmes des exemplaires de leurs œuvres aux critiques, en espérant des articles. Vaine démarche, le plus souvent. Leur revanche aura consisté à décrire, dans leur Journal, les intérieurs miteux desdits critiques.

Et d’ailleurs aussi les intérieurs de tout le monde. Peinture méticuleuse d’une chasse aux rats. Meurtre d’un chat par un chien. Autre meurtre d’un chat, au pistolet cette fois, par Jules de Goncourt lui-même. Horreur quotidienne. Pour faire diversion, un surprenant voyage en Allemagne, notamment à Berlin : c’est un peu trop propre, mais les femmes sont attrayantes. Nul ne se doute que dans dix ans, la guerre va éclater.

Entre deux anecdotes désinvoltes, les diaristes nous font bénéficier d’aphorismes. Ils sont le plus souvent médiocres. J’extrais néanmoins celui-ci : Le système de la métempsychose est très offensant : enfin, c’est penser que Dieu n’a pas plus d’âmes que le directeur du Cirque n’a de soldats et qu’il fait toujours défiler les mêmes sous divers uniformes. Ou encore celui-là : Les enfants sont comme la crème : les plus fouettés sont les meilleurs.

Bien que de petite fortune et sans grande notoriété, les Goncourt connaissent tous les gens qui comptent à Paris, du moins dans le milieu littéraire et artistique. Ils le doivent surtout à leur fréquentation assidue du salon de la princesse Mathilde – une cousine germaine de l’empereur – ainsi qu’aux dîners Magny, du nom d’un restaurant, dans l’actuelle rue Mazet (VIème arrondissement), où leurs amis viennent régulièrement, et où chacun paye sa part. Ces dîners constituent, si l’on veut, une première esquisse de l’académie Goncourt. Vers la fin des années 1860, elle se transporte à la brasserie Brébant, bel établissement du boulevard Poissonnière, encore bien fréquenté aujourd’hui, mais sans écrivains. Excellents caricaturistes, les frères se font la main sur tous ceux qui les approchent, même s’ils les apprécient.

Voici par exemple Balzac, mort depuis sept ou huit ans déjà. Il est entré à tout hasard dans un bal populaire. Monté sur une banquette avec sa robe blanche de moine, son nez en petite pomme de terre relevé, (il) regardait tout.

Et maintenant, voilà Théophile Gautier, une fidèle connaissance pourtant, auteur du Capitaine Fracasse et délicat poète : Face lourde, tous les traits tombés, un empâtement des lignes, un sommeil de la physionomie, une intelligence échouée dans un tonneau de matière, une lassitude d’hippopotame, des intermittences de compréhension ; un sourd pour les idées. La victime inconsciente de ces coups de massue n’a jamais que quarante-cinq ans !

Sainte-Beuve, autre familier, n’est pas mieux traité : Un petit esprit, après tout, ambitieux mais bas ; jugeur de phrases mieux que de livres, analyste de parties et de membres, estimant le style par la grammaire, ennemi de l’esprit par envie, ami de la platitude, glissant avec ses petits bras sur les statues des grands hommes et s’accrochant à leurs pieds d’argile. Le diariste renchérit six ans plus tard, après un enterrement : Quand j’entends, avec ses petites phrases, Sainte-Beuve toucher à un mort, il me semble voir des fourmis toucher à un cadavre ; il vous nettoie une gloire, et vous avez un petit squelette de l’individu bien net et proprement arrangé.  

De tous les écrivains, le plus présent dans ces pages est Flaubert. Les frères, qui l’aiment bien, reconnaissent en Madame Bovary le meilleur roman de l’époque (l’Éducation Sentimentale n’est pas encore parue, et les Goncourt en feront peu de cas, comme d’ailleurs la plupart des contemporains). Mais ils ne manquent pas une occasion de railler la balourdise de l’auteur et sa voix tonitruante. Il y a un fond de poseur et de provincial chez lui. On sent vaguement qu’il a fait tous ces grands voyages un peu pour étonner les Rouennais. Il a l’esprit gros et empâté comme son corps…Il est surtout sensible à la grosse caisse des phrases. En 1862, nous apprenons qu’il a failli tuer son exaspérante maîtresse Louise Colet.   

Hugo, en exil volontaire, ne fait pas partie de la bande. Les Goncourt ne peuvent s’empêcher de l’admirer, mais il les agace. À la lecture des Misérables, ils s’indignent de le voir faire de l’argent en peignant la misère du peuple. Hugo, concluent-ils, c’est saint Jean à Pathos.

Pauvre Baudelaire ! Il soupe à côté, sans cravate, le col nu, la tête rasé, en vraie toilette de guillotiné. Une seule recherche : de petites mains lavées, écurées, mégissées. La tête d’un fou, la voix nette comme une lame. Une élocution pédantesque.

Renan ne perd rien pour attendre. C’est un petit homme replet, court, mal bâti, la tête dans les épaules, l’air un peu bossu ; la tête animale, tenant du porc et de l’éléphant, l’œil petit, le nez énorme et tombant, avec toute la face marbrée, fouettée et tachetée de rougeurs. De cet homme malsain, mal bâti, laid à voir, d’une laideur morale, sort une petite voix aigrelette et fausse.

Et Taine ! J’assiste à ce beau spectacle de voir Taine, qui vient de dégueuler à la fenêtre, se retourner et encore vert, des filets de vomissures à sa barbe, professer une heure durant, dans le mal de cœur, la supériorité de son Dieu protestant.

Offenbach : Un squelette à pince-nez, qui a l’air de violer une basse.

Au fil des pages, c’est un cortège gesticulant et macabre, à la manière de James Ensor, qui défile devant nous.

Parfois quand même, émergeant de la jungle parisienne, un tableautin de la nature, sans apprêts, révèle la patte de grands artistes : Dans l’arbre immense incessamment bourdonne une immense musique, emplissant l’oreille du bruit d’un monde au travail, un mugissement doux, bruit qu’endort par moments la brise balançant son murmure à travers les arbres : un bourdonnement continu, un bruissement infini comme le bruit de la mer, des millions de petites chansons balancées aux millions de feuilles des arbres, l’hymne d’une ruche de millions d’abeilles, qui butinent dans l’arbre et l’emplissent de je ne sais quelle voix et de je ne sais quelle vie dodonienne.

(À suivre)

Le livre : Edmond et Jules de Goncourt, Journal, tome I, 1851-1865, collection Bouquins, Robert Laffont. Préface de Robert Kopp, professeur à l’université de Bâle. Notes érudites du professeur Ricatte, provenant de l’édition de 1956. 1 228 pages, 33 €.

Le Journal des Goncourt  –  II

Lu par Nicolas Saudray

La couverture du deuxième tome de la collection Bouquins présente un portrait humoristique de Jules de Goncourt assis dans un fauteuil, les pieds sur la cheminée – plus haut que sa tête – et fumant sa pipe.

Ce volume couvre les années 1866 à 1886. Dans les faits, il comprend trois parties : d’abord Jules suite et fin, puis le siège de Paris et la Commune racontés par Edmond seul, enfin la reprise de la routine parisienne vue par le même.

Le Paris de la fin du Second Empire est toujours aussi brillant et inquiétant à la fois, avec ses enfants vicieux et voleurs.

À ce bourbier s’opposent parfois des instantanés de la campagne, pris chez des cousins à Bar-sur-Seine (Aube), dans le style impressionniste mais efficace qu’affectionnent les Goncourt : Un bruit de roues craque mélancoliquement sur la route : le Hue ! d’un charretier sonne là-bas ; un coup de fouet cingle l’horizon ; le battoir bat l’écho ; une scie crie dans un saule ; la lumière des collines meurt dans un vase de fleurs de bruyères ; des cris d’enfants sont dans l’air comme des cris d’oiseaux. Et voilà le bonheur, là, en face, au bord de la rivière : une vie dans un rayon de soleil regarde couler l’eau, immobile, candide et stupide.  

Parution, en 1866, du roman Manette Salomon, dédié par les Goncourt au milieu des artistes. L’indifférence l’accueille. Les frères protestent intérieurement : Il y a une entente pour nous empêcher de prendre possession, de notre vivant, de notre petit morceau de gloire. Et Jules ajoute : Je vomis mes contemporains. Pour essayer de se consoler, les deux écrivains   vont souvent chez le bonhomme France, père d’Anatole, qui est l’un des deniers libraires où l’on puisse s’asseoir et causer, sans nécessairement acheter des livres.   

Le caricaturiste continue de s’en donner à cœur joie. George Sand a une belle et charmante tête, mais c’est une mulâtresse (manière de dire qu’elle est très brune et qu’elle a le teint mat, bien que descendante du maréchal de Saxe). Un peu plus tard, la voilà qualifiée de nullité de génie. Et voici le point d’orgue : ruminante et mouillée, avec des machines d’or dans ses vieux cheveux, qui la faisaient ressembler à une goule sortant d’un tombeau étrusque.

Une notation après lecture des Travailleurs de la Mer, dont l’auteur, bien qu’amnistié, réside toujours à Guernesey : Hugo romancier me fait un peu l’effet d’un géant, qui donnerait une représentation à un théâtre de Guignol, à travers lequel il passerait perpétuellement les bras et la tête.

En revanche, Renan, étrillé dans le tome précédent de la collection Bouquins, est pardonné à titre provisoire. Les frères lui rendent visite en son modeste quatrième (sans ascenseur) de la rue Vaneau. Il est toujours plus charmant. Et le diariste de commenter : Dans la disgrâce physique, la grâce morale.

Célèbre courtisane, la Païva, juive polonaise mariée à un faux marquis portugais puis au riche Allemand Henckel von Donnersmarck, cousin de Bismarck et possesseur de mines, s’est fait construire un hôtel sur les Champs-Élysées – aujourd’hui monument historique et siège du Travellers’s Club. Le plus curieux de tout l’hôtel de la Païva – affreux colifichet d’un style Turc-Renaissance – ce sont les deux coffres-forts au pied de son lit, entre lesquels elle dort, avec son or, ses diamants, ses émeraudes, ses perles à droite et à gauche de son sommeil, de ses rêves et peut-être aussi de ses cauchemars. 

Les frères font également la connaissance de notre admirateur et notre élève Zola. Ce débutant a en effet écrit un bon article sur Germinie Lacerteux, œuvre des Goncourt. Il leur paraît à la fois maladif et fort ambitieux. Deux ans plus tard, Zola revient voir Edmond et lui confie qu’après les bijoux créés par Flaubert, il n’y a plus rien à faire dans le même genre. Ce n’est que par la quantité des volumes, la puissance de la création qu’on peut parler au public. Ainsi se résume la genèse des Rougon-Macquart.

Les aphorismes du Journal restent aussi mauvais, sauf peut-être celui-ci : L’Anglais, filou comme peuple, est honnête comme individu. Il est le contraire du Français, honnête comme peuple et filou comme individu.  

Mais Jules de Goncourt, bien que jeune encore, souffre du foie. Les frères font une cure à Vichy, une autre à Royat, sans grand résultat. S’appuyant sur une confidence du diariste, suivant laquelle il avait attrapé la vérole au Havre à vingt ans, un biographe a cru diagnostiquer la syphilis, qui aurait couvé pendant dix-huit ans. Mais rien n’étaye son hypothèse.  Au contraire, Edmond réaffirme à plusieurs reprises, dans la suite du Journal, qu’il s’agissait d’une affection hépatique.

Comme Maurice, malade, ne supporte plus le bruit des sabots de chevaux sur les chaussées, les frères vendent leurs terres de la Haute-Marne et achètent une belle villa avec jardin à Auteuil, qui est encore un faubourg champêtre de Paris. Ils quittent donc leur appartement de location de la rue Saint-Georges, en pleine Nouvelle Athènes (IXe arrondissement). Ils sont ravis. Las ! L’un de leurs voisins possède un cheval qui s’ébroue toute la journée dans son écurie, et l’autre a cinq enfants criards.

Jules décline. Le mal se porte au cerveau. Un cancer du foie, émetteur de métastases ? Le patient expire en juin 1870, six mois avant son quarantième anniversaire>.  L’horreur de la guerre lui aura au moins été épargnée. C’est la plus grande douleur de la vie de son frère Edmond – sa seule grande douleur peut-être. Il a perdu la moitié de lui-même.

Il reprend la tenue du Journal et, aussitôt, présente une thèse étrange : Jules serait mort de la fatigue donnée par sa passion du style, de ses corrections incessantes du moindre texte. C’était à cet égard un disciple de Flaubert, et par ce moyen, il parvenait à l’écriture artiste des Goncourt.

Suivent deux cents pages de descriptions des premières incidences de la guerre de 1870, du siège de Paris, des scènes de la Commune. Incapable, depuis la mort de son frère, d’écrire autre chose que le Journal, et peu désireux de rester en tête-à-tête avec lui-même dans sa villa d’Auteuil, Edmond arpente inlassablement les rues et note ce qu’il voit. Comme c’est un bon observateur, il en résulte un témoignage de valeur, que les historiens, curieusement, n’ont guère exploité.

En août, Renan, à côté d’Edmond, regarde un régiment partir sous les acclamations. « Dans tout cela, s’écrie le philosophe, il n’y a pas un homme capable d’un acte de vertu ». Intérieurement, Edmond s’indigne. Renan est un admirateur de la science allemande, de la rigueur allemande. Il qualifie les Allemands de race supérieure (le terme de race étant employé en un sens plus flou qu’aujourd’hui, et s’étendant à l’ensemble d’une nation).

Début septembre, les tableaux du Louvre sont envoyés, par précaution, à l’arsenal de Brest. Rue de Rivoli, sur des immeubles privés, des affiches posées par des propriétaires inquiets disent : Mort aux voleurs ! Edmond ne songe pas à partir, il est trop parisien pour cela. Malgré ses quarante-huit ans, il pourrait s’enrôler dans la Garde nationale. Pourquoi s’y est-il refusé ? Non, ce n’est pas de la lâcheté. C’est un sentiment de personnalité orgueilleuse, singulière, qui me ferait donner ma vie, si je pouvais, à moi tout seul, faire quelque chose de grand.

Catulle Mendès, écrivain et journaliste connu, passe en uniforme de volontaire. Un Christ qui aurait la chaude-pisse !  Le gouverneur militaire de Paris se nomme Trochu. Sur son passage, les gens crient : Vive Trochu ! Ce héros sombrera bientôt dans l’impopularité. Le chemin de fer de ceinture de la capitale fonctionne encore, et notre auteur le prend pour observer les fortifications. Des spectateurs suivent à la lorgnette la trajectoire des obus et des bombes. Le rationnement a commencé, au moyen de cartes. On rencontre, avec une croix rouge sur le cœur, de vieilles putains, de grasses lorettes hors d’âge, qui se préparent, toutes éjouies, à tripoter des blessés avec des mains sensuelles et à ramasser de l’amour dans les amputations.

Les canons prussiens ont une portée supérieure à celle des canons français. Ils atteignent les batteries françaises qui ne peuvent leur rendre la pareille.  Dans les quartiers bombardés, les soupiraux sont bouchés par des sacs. Romainville est une cour des miracles. Un voyou brandit un long et maigre chat noir, tout fraîchement étranglé. La porte de la Chapelle est lieu de désolation. Mais à Paris même, la salle des concerts Pasdeloup fait le plein. Edmond rencontre Hugo rentré de Guernesey, et qui approuve les restaurations de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle, réalisées en son absence. Ce compliment concerne au premier chef Viollet-le-Duc (que l’on voudrait aujourd’hui déposséder de sa flèche). Le diariste répond que Paris s’est américanisé. Déjà !

La viande salée fournie par le gouvernement étant, de l’avis d’Edmond, immangeable, il tue l’une de ses poules au moyen d’un sabre japonais : la pauvre s’échappe et volette sans tête dans le jardin.  Puis il tire des moineaux. Heureusement, le restaurant Brébant, lieu de rencontre des beaux esprits de son groupe, est encore ouvert. Le diariste Edmond rend hommage à la population parisienne, qui ne pille pas les boutiques de comestibles, et les laisse vendre leurs produits à des prix fabuleux. Une fille lui propose une passe pour un morceau de pain. Il souhaite surtout la paix, de crainte que des obus ne tombent sur sa villa pleine de bibelots.

Paris capitule dès qu’il n’y a plus rien à manger. Peu d’assiégés sont donc morts de faim. Et les maisons parisiennes, en fin de compte, n’ont pas beaucoup souffert, sauf boulevard Murat. Les dégâts se sont surtout produits à Saint-Cloud.

À peine les Parisiens ont-ils eu le temps de reprendre leur souffle qu’éclate la Commune. Bien sûr, Edmond de Goncourt condamne cette révolte contre un gouvernement légal, fraîchement issu d’élections au suffrage universel. Presque tous les intellectuels, presque tous les écrivains partagent sa réprobation – même George Sand, l’ancienne socialiste de 1848, même Hugo, qui s’est réfugié à Bruxelles. Mais le diariste se garde de rendre ses sentiments publics, car il lui en cuirait.

Les batteries versaillaises sont plus proches que ne l’étaient celles des Prussiens, elles font davantage de dégâts. Edmond pensait que son âge lui épargnerait le service armé. Mais la Commune appelle sous ses drapeaux tous les hommes de moins de cinquante-cinq ans. Notre écrivain entre donc dans la clandestinité. Il emprunte un appartement dans le centre de Paris et y transfère les plus précieux de ses bibelots.

Aujourd’hui, il est de bon ton d’accabler Thiers au sujet de la Semaine sanglante. Mais auparavant, il avait fait une offre généreuse, rejetée par les Communards : la Commune se serait dissoute, l’armée versaillaise ne serait pas entrée dans Paris, l’ordre y aurait été assuré par la partie de la Garde nationale restée fidèle au gouvernement, et personne n’aurait été traduit devant les tribunaux, sauf les assassins de deux généraux.

Edmond de Goncourt n’assiste pas aux derniers combats mais les entend. Il perçoit le bruit des exécutions sommaires. Thiers n’a pas donné d’ordres en ce sens, et laisse simplement la bride sur le cou aux chefs de son armée, qui appliquent les lois de la guerre de l’époque : tout combattant irrégulier pris les armes à la main peut être exécuté séance tenante. Les « Prussiens » avaient agi de même quelques mois plus tôt, à l’égard des francs-tireurs français. Le diariste conclut qu’après tous ces morts, les gouvernements bourgeois sont tranquilles pour vingt ans. Il sous-estime le changement : mai 1871 marque la fin du Paris révolutionnaire, à moins de sauter jusqu’en mai 1968.

Pouvant difficilement sortir de chez lui en ces jours dramatiques, Edmond rumine ses souvenirs. Il a voulu être peintre, puis élève de l’École des Chartes, mais sa mère s’y est opposée. Il a donc dû se faire clerc d’avoué, puis, lui qui n’a jamais su bien exactement combien font deux et deux, employé de la Caisse du Trésor. Un voyage en Algérie lui a valu une  dysenterie durable.

Dès qu’il le peut, il va voir sa villa d’Auteuil. Un obus (versaillais) a crevé le toit. Certaines maisons voisines ont été encore plus maltraitées. Bien entendu, il n’est pas question de dommages de guerre ; cette notion n’apparaîtra qu’en 1918. Le diariste tourne alors sa mauvaise humeur contre Thiers.

Le train-train d’avant-guerre reprend, avec ses petites histoires sordides et ses caricatures. On entend la voix de Leconte de Lisle, chef de l’école poétique du Parnasse : déchirement aigre d’un couteau dans une tranche de melon qui n’est pas mûr. Une visite est rendue à Barbey d’Aurevilly, dans sa modeste maison : Je le retrouve avec son teint boucané, sa longue mèche de cheveux lui balafrant la figure, son élégance frelatée dans sa demi-toilette ; mais en dépit de tout cela, il faut l’avouer, possédant une grâce de gentilhomme et de monsieur bien né, faisant contraste avec ce taudis.

Le diariste rapporte un propos de la célèbre actrice Marie Dorval, ancienne maîtresse de Vigny : De mes deux amants, Sandeau et madame Sand, c’est Mme Sand qui le fatigue le plus. Il s’agit là de Jules Sandeau, écrivain estimé à l’époque, dont la jeunesse du XXe siècle a encore pu lire un roman édifiant,  Mademoiselle de La Seiglière. Aurore Dupin, quelque temps sa maîtresse, lui avait emprunté son nom d’auteur, George Sand. Si l’on en croit la phrase citée, ces personnages auraient formé un ménage à trois.  

Flaubert se confie à Edmond de Goncourt : C’est l’indignation seule qui me soutient ! L’indignation, pour moi, c’est la broche qu’ont dans le cul les poupées, la broche qui les fait tenir debout. Quand je en serai plus indigné, je tomberai à plat !. Commentaire du diariste : Plus Flaubert avance en âge, plus il se provincialise… Cette ressemblance bourgeoise de sa cervelle avec la cervelle de tout le monde, il la dissimule par des paradoxes truculents, des axiomes dépopulateurs, des beuglement révolutionnaires.

On me permettra d’en tirer une moralité à l’usage de mesdames et messieurs les écrivains ou artistes : l’auteur étant généralement inférieur à son œuvre, il a intérêt à se montrer le moins possible et à refuser les sorties.

Edmond continue de fréquenter Zola, mais celui-ci l’exaspère, car il parsème ses romans de détails et même de noms empruntés aux frères. D’où, dans le Journal, une accusation de plagiat. En réalité, même s’il butine un peu trop, Zola crée une atmosphère bien à lui, plus forte et plus vulgaire que celle des Goncourt.

Le seul ami véritable, c’est Alphonse Daudet, prenant le relais du dessinateur et caricaturiste Gavarni (Sulpice Chevalier, disparu en 1866). Le nouveau venu, méridional et même oriental par son physique, a dix-huit ans de moins qu’Edmond. En un sens, il remplace le frère cadet disparu, à moins d’être l’équivalent d’un fils. Le diariste apprécie également, en tout bien tout honneur, Mme Daudet, qui collabore avec son mari. Les Daudet ont beaucoup plus de succès que notre Goncourt, non seulement avec Tartarin, qu’ils déclinent en plusieurs volumes, mais aussi avec des romans oubliés, comme le Nabab, histoire d’un arriviste, et Sapho, histoire d’une maîtresse abusive. Edmond va-t-il être jaloux ? Il se l’interdit, mais observe que son pauvre frère Jules, qui n’a jamais connu les applaudissements, aurait bien aimé en jouir.

Jules et Daudet ont néanmoins un trait commun – un mal qui les ronge. Cette fois, c’est bel et bien la syphilis. Issu d’une famille catholique fervente,  l’auteur des Lettres de mon moulin se reproche amèrement sa jeunesse dissipée. Trop tard !

Ce second volume du Journal s’achève par une adaptation dramatique d’un roman des frères, Renée Mauperin. En ce temps dépourvu de cinéma, de radio et de télévision, le théâtre exerce une telle tyrannie que beaucoup de romans, même peu faits pour la scène, y sont transposés. La première est un succès, mais le lendemain, la presse massacre la pièce. Elle reste quand même trois semaines à l’affiche.  

 Le livre : Edmond et Jules de Goncourt, Journal, Collection Bouquins, tome II, 1866-1886, 1320 pages, 33 euros

 

Le Journal des Goncourt – III

Lu par Nicolas Saudray

Alors que les deux tomes précédents s’étendaient chacun sur vingt ans, le troisième et dernier, d’un volume égal, n’en couvre plus que dix (1887-1896). N’écrivant presque plus de romans, Edmond a davantage de temps pour s’épancher dans son journal intime.

Cette décennie s’ouvre par sa brouille passagère avec Maupassant (un fils de Flaubert, selon certains). Le nouvelliste lui a reproché dans la presse de ne pas avoir souscrit suffisamment pour un monument à la mémoire de ce vieux copain. Consolation : une œuvre savante des frères, rééditée, La Femme au XVIIIème siècle, se vend bien. Plus tard, Edmond se réconcilie superficiellement avec l’auteur de Bel-Ami, mais note sans indulgence les progrès de sa folie d’origine syphilitique.

Le diariste retrouve vite ses têtes de Turc habituelles, ainsi ce paillasson de Taine, contre lequel j’ai l’antipathie la plus grande, sans qu’il l’ait tout à fait méritée par ses procédés envers moi, mais parce qu’il est le type le plus complet et le plus odieux pour moi du Normalien. En cette époque dépourvue d’ENA, on n’avait que la rue d’Ulm à brocarder. D’une manière plus générale, Edmond déteste l’Université, car il tient à sa libre démarche d’amateur distingué.

De nouvelles victimes viennent s’ajouter au tableau de chasse. Loti, l’étrange littérateur et le plus étrange encore officier de marine, tout maquillé et qui se fait l’œil avec le noir qu’emploie la femme à velouter et à cochonner son regard – regard qui, chez Loti, vous fuit toujours et qu’on ne rencontre jamais, regard bizarrement appareillé à cette voix éteinte, qui a l’air de parler dans la chambre d’un mourant.

Un autre écrivain est expédié plus rapidement : ce faux bossu, au nez de travers, qui s’appelle            Anatole France.  

Un roman des frères, Sœur Philomène, mis en scène par le fameux Antoine, connaît le succès au théâtre. La Patrie en danger, pièce sur les débuts de la Révolution, n’a pas cette chance, mais ensuite La Fille Élisa, autre pièce tirée d’un roman, racontant l’histoire d’une prostituée et interdite au théâtre par la censure, se vend très bien en librairie. D’autres romans, dont les débuts  avaient été modestes, sont réédités. Edmond se trouve plus à l’aise qu’aux époques précédentes. Il avoue acheter jusqu’à trente mille francs de bibelots en une seule année. Le voilà convié à dîner chez Edmond de Rothschild : L’hôtel le plus princier que j’aie encore vu à Paris. Un escalier du Louvre, où sont étagées sur les paliers des légions de domestiques, à la livrée cardinalesque et qui prennent l’aspect de respectables et pittoresques larbins du passé. Ce spectacle ne fait que renforcer son antisémitisme.

Depuis quelque temps, le diariste a la Légion d’Honneur. Les promotions récentes gâtent son plaisir. Ayant lu, parmi les nouveaux chevaliers, Auguste Mortier, huiles, Lemoine, ressorts et essieux, Durand, fruits confits, il rédige pour le grand chancelier une lettre de démission – qu’il renonce finalement à envoyer. Aurait-il compris que le commerce est nécessaire à la France ?

Il fait faire son buste par un nommé Alfred Lenoir. Sa pièce Henriette Maréchal, qui, par l’effet d’une cabale, avait fait un four à Paris, est montée à Berlin.

À vrai dire, l’attention du lecteur se relâche. Il a déjà derrière lui trois mille pages du Journal, et les répétitions commencent à le lasser. Peut-être une certaine fatigue se manifeste-elle aussi chez l’auteur, qui parfois se retourne vers son passé, ou plutôt vers celui de de son frère, au collège, où sa jolie figure et son petit être distingué poussaient les bas gamins et les sales crapauds de sa classe à le défigurer par des coups portés à la figure. On notera au passage la fréquence des répétitions dans ces extraits que je livre aux lecteurs. Le Journal n’était pas une œuvre léchée comme les romans des frères, mais un compte-rendu rapide, destiné néanmoins à la publication.

Encore quelques flèches, à Verlaine et Rimbaud, à Gambetta, dont Edmond assure qu’il a été tué par le revolver d’une femme jalouse, à Clemenceau, si adroit au pistolet, explique-t-il, que personne n’ose faire de révélations sur son compte, ou à Rodin, qui n’a pas voulu regarder les estampes japonaises des frères, de crainte d’être influencé… Voici Barrès après la publication de L’Ennemi des lois : Un jeune professeur de philosophie devenu fou. Trois ans plus tard : Barrès, qui a la tête d’un oiseau desséché et dont je touche le maigre bras et ne sens qu’un os. Quelques compliments aussi, inattendus, pour la comtesse Greffulhe, pour Robert de Montesquiou, voire pour Sarah Bernhardt qui a fait mine de vouloir jouer l’une des pièces d’Edmond.

La tendresse est réservée à la chatte de l’auteur et à la famille Daudet. Alphonse, âme-sœur, souffre de plus en plus. Le fameux docteur Charcot a inventé une nouvelle méthode pour les guérir, lui et ses pareils : la pendaison, pendant une minute ! Échec.    

Edmond n’est plus qu’un vieil homme quinteux. Il souffre – tardivement mais douloureusement – de la même maladie de foie que son frère. À ce sujet, je m’aperçois que je n’avais pas besoin de supposer un cancer. Si j’en crois un article dans la presse, les maladies hépatiques peuvent sécréter de l’ammonique qui remonte au cerveau.

Sur la couverture du tome III, une peinture d’époque montre Edmond à califourchon sur une chaise, l’air bougon, coiffé d’un calot et fumant une cigarette. Sa pièce À bas le progrès ! connaît un four. Aujourd’hui, ce thème est devenu banal, sous diverses formes. À l’époque, un sacrilège.

Mais ne réduisons pas les mérites de notre auteur. Il continue d’explorer et de promouvoir l’art japonais. C’est grâce à lui que les Français connaissent Hokousaï et Outamaro. Il s’intéresse aussi à Turner, précurseur des impressionnistes, avec un fond de romantisme. En revanche, il s’avoue peu sensible à Monet, et préfère l’école de Barbizon. Paradoxe, car dans son écriture, il s’est voulu impressionniste.

Chaque semaine, il réunit des gens de lettres dans son grenier d’Auteuil, nouvel avatar des dîners Magny ou Brébant. Malheureusement, les hommes de fort calibre sont partis ou morts. Hormis Alphonse Daudet, seuls restent des comparses. L’hôte s’en rend-il compte ?

Octave Mirbeau, le puissant auteur de L’Abbé Jules, lui fait ses confidences. Cet anarchiste a fumé l’opium pendant quatre mois, puis a été nommé sous-préfet par protection politique, puis a gagné sa vie par des spéculations boursières, qui lui ont laissé de quoi acquérir un bateau de pêche et en devenir capitaine. En somme, l’inverse de la vie d’Edmond, qui s’est toujours garé des voitures et n’a jamais voté de sa vie.

Le diariste reste néanmoins curieux de tout. Il assiste, par exemple, au dîner du boa du jardin des Plantes : la dégustation d’un pauvre agneau, de deux mois en deux mois. Cela donne sous sa plume un morceau d’anthologie, que je regrette de ne pouvoir citer, car il faudrait le donner en entier.

Une distinction inattendue vient illuminer les vieux jours du voyeur. Sur une intervention de Daudet et de Zola (mais oui !), le gouvernement le fait officier de la Légion d’Honneur. En ce temps, c’est encore un événement considérable. Ses amis lui offrent un banquet, où Zola, Clemenceau et d’autres prononcent des discours. Rançon de ce succès : le voilà assiégé par des mendigots. Réfléchissant sur sa vie, il se qualifie de forçat de la gloire.

Il a préparé minutieusement la fondation de son académie, sans rien en dire dans son Journal. Ce sera une héritière du grenier d’Auteuil, et une réplique à l’Académie Française. Notre Goncourt a une dent contre cette institution. Durant son âge mûr, personne ne lui a proposé d’en être. Il a commenté de façon sarcastique chaque élection au quai de Conti, et donc chaque échec – entre autres ceux de Zola, qui seront au nombre de vingt-cinq. S’il se présentait maintenant qu’il est devenu assez célèbre, il serait sans doute accepté, mais il ne veut plus en entendre parler. Il supplie Daudet, avec succès, de ne pas se laisser séduire par la Vieille Dame. La nouvelle académie aura pour règle d’or l’exclusion immédiate de tout membre qui se rallierait à l’ancienne.

En 1895, son avant-dernière année, il publie l’ultime volume de son Journal expurgé. Les précédents lui ont valu moult protestations, mais il a toujours refusé de se battre en duel, car il est maladroit tant à l’épée qu’au pistolet. Cette fois, merveille, des gens viennent lui rendre visite pour le remercier d’avoir dit du bien d’eux.

Edmond meurt le 11 juillet 1896, dans la maison des Daudet à Champrosay. Jusqu’à la fin, il a tenu son Journal d’une plume encore alerte.

                                                             xxx

Les noms des dix académiciens Goncourt choisis par le défunt sont alors révélés, mais la mise en place requiert près de sept ans. En effet, les neveux de l’écrivain, ne bénéficiant d’aucun legs, attaquent le testament. Le testateur, plaident-ils, était un individu chimérique, qui ne jouissait plus de toutes ses facultés. En somme, ils noircissent le défunt pour pouvoir hériter de lui. Classique mais abject. Les académiciens confient leur défense à un avocat déjà célèbre, Raymond Poincaré. Les indélicats sont balayés.

Entre temps, le plus connu des académiciens, le fidèle ami, Alphonse Daudet, est mort après des années de tortures et de piqûres de morphine. Son fils Léon, médecin de formation, âgé seulement de trente ans, s’est substitué à lui. Octave Mirbeau est mort lui aussi. Paul Margueritte, futur auteur de Jouir, a donné sa démission, on ne sait pourquoi. Ces deux-là n’ont pas été remplacés.

Quand l’académie se réunit enfin, en 1903, elle ne compte donc que huit membres. Six d’entre eux représentent le courant réaliste ou naturaliste. Outre Léon Daudet, ce sont l’obscur Léon Hennique, les frères Rosny, dont l’un a publié un roman préhistorique encore lu par la jeunesse d’aujourd’hui, La Guerre du feu, plus Lucien Descaves et Joris-Karl Huymans. Descaves doit une fière chandelle à Edmond de Goncourt, qui l’a persuadé de changer le titre de son roman antimilitariste, Les Culs Rouges, car ces termes lui auraient sûrement valu une condamnation pour outrage, tandis que Les Sous-Offs lui ont permis d’être relaxé. Huysmans, naturaliste au départ, a viré au mysticisme ; Edmond de Goncourt s’en est étonné puis le lui a pardonné. C’est à l’époque l’unique écrivain de premier rang que compte l’académie. Élémir Bourges, dont on a surtout retenu un titre, Les Oiseaux s’envolent et les fleurs tombent, représente à lui seul le courant symboliste. La phalange est complétée par son futur président, Gustave Geffroy, critique d’art, favorable aux impressionnistes.

D’après le testament d’Edmond, chaque académicien doit recevoir une pension annuelle de six mille francs, ce qui n’est pas rien (à peu près le traitement d’un sous-chef de bureau). Le prix est lui-même doté de cinq mille francs. Soixante mille s’opposent donc à cinq. On voit que dans l’esprit du fondateur, il s’agissait surtout de créer et d’entretenir un cénacle amical, dont le prix n’était que le prétexte.

Mais les collections des frères Goncourt, malgré l’intérêt que leur vente aux enchères suscite, produisent moins qu’Edmond n’espérait : un million trois cent mille francs. S’y ajoutent la maison d’Auteuil, valant une centaine de milliers de francs, et quelques valeurs mobilières. Pas assez pour financer les pensions prévues. Aussi les académiciens conviennent-ils de les réduire de moitié, ce qui leur permet de maintenir les cinq mille francs du prix.

Au moment où j’allais mettre le point final à ces impressions de lecture, paraît un essai de Thierry Laget : Proust, prix Goncourt – Une émeute littéraire. Il me permettra de donner une conclusion digne des frères.

Durant ses onze premières années, l’académie n’a couronné que des ouvrages périssables. Ainsi, en 1913, le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier et un roman de Léon Werth s’étant entrechoqués, le choix est retombé sur le médiocre Peuple de la mer de Marc Elder. Proust s’était porté candidat pour Du côté de chez Swann, paru à compte d’auteur chez Grasset, mais n’avait trouvé aucun soutien.

L’habitude de déjeuner une fois par mois au restaurant Drouant n’est prise qu’en 1914. Au début, chacun doit payer sa part. Aujourd’hui, le restaurateur offre ces déjeuners qui lui font une belle réclame.

Puis l’académie Goncourt couronne successivement, compte tenu du climat, cinq romans de guerre. Un seul survivra, le Feu d’Henri Barbusse (1916). Le lauréat de 1918 est Georges Duhamel, pour Civilisation, mais si l’on se souvient encore de lui, c’est pour la suite de son œuvre.

À la fin de 1919, la guerre reste très présente dans les esprits. Roland Dorgelès a publié un beau roman, Les Croix de bois – une suite d’épisodes où un léger voile de fiction ne dissimule pas la vérité. C’est lui, de toute évidence, qui va obtenir le prix Goncourt.

Or voici que Marcel Proust, conscient de la valeur de son œuvre, et plus désireux de gloire qu’il ne le laisse paraître, intrigue en faveur du deuxième tome de sa saga, À l’Ombre des jeunes filles en fleurs, publié cette fois chez Gallimard. Son porte-parole est l’un de ses amis de cœur, Lucien Daudet. Lucien convainc son frère Léon, pourtant si différent de Proust par son style et ses sentiments (c’est le tribun du quotidien royaliste L’Action française). Un autre académicien, Rosny aîné, que Proust ne connaît ni directement ni indirectement, adhère de son propre chef à l’art de Proust. Ces deux hommes emportent la décision de l’académie, au terme d’un vif combat.

Ce choix imprévu lui vaut une volée de protestations de la part de la presse. Les critiques se plaignent de la prose alambiquée de Proust, déplorent son âge de cinquante-deux ans – alors que le testament privilégiait la jeunesse – et lui reprochent sa richesse – bien que Proust se considère comme ruiné.

À titre de consolation, Dorgelès est couronné par le jury du prix Femina-La Vie Heureuse. Le montant est le même, le prestige est moindre. Son éditeur, Albin Michel, fait passer dans la presse des affiches sur lesquelles on lit en grosses lettres Roland Dorgelès, prix Goncourt, puis, en petits caractères, 4 voix sur 10, et ensuite seulement, Lauréat du Prix Vie Heureuse. Gallimard intente alors à Albin Michel un procès et le gagne.

Malgré ces péripéties, les Croix de bois, portées par le souvenir de la guerre, se vendent quatre fois plus que les Jeunes filles en fleurs. Mais depuis, ces dernières ont largement pris leur revanche. Qu’aurait pensé Edmond de Goncourt ? Il me semble que cet amateur d’art japonais et d’originalité se serait rallié à Proust.

Celui-ci, dans le Temps retrouvé, évoque à diverses reprises le Journal des Goncourt et va jusqu’à le pasticher sur une dizaine de pages (d’une manière  d’ailleurs plus proustienne que goncourtesque). Gratitude pour le prix littéraire obtenu ? Je crois à un mouvement plus profond. Les Goncourt, comme Saint-Simon, comme Balzac, ont fait surgir tout un monde, et Proust, dans un style différent, a voulu les égaler.

Le patrimoine de l’académie ayant été, comme de règle, placé en obligations, l’inflation l’a réduit aujourd’hui à presque rien. L’argent s’est évaporé, seule reste la gloire.

Les livres : Edmond et Jules de Goncourt, Journal, collection Bouquins, tome III, 1466 pages, 33 euros.
Thierry Laget, Proust, prix Goncourt – Une émeute littéraire, Gallimard, 2019, 264 pages, 19,50 euros.

La machine de Turing (théâtre)

Par Nicolas Saudray    

          La machine de Turing a été le premier ordinateur. Durant la Seconde guerre mondiale, elle est parvenue à casser la machine à coder allemande, et donc à déjouer de nombreuses attaques, de nombreux torpillages. Mais le génial inventeur, le mathématicien britannique Alan Turing (1912-1954), a été bien mal récompensé. Ayant eu des relations jugées coupables avec un voyou (majeur), il a été condamné à la castration chimique et, dégoûté du résultat, s’est donné la mort en croquant une pomme imbibée de cyanure. Compte tenu des règles de secret imposées par la guerre froide qui a suivi la chaude, ses réalisations étaient restées inconnues du public. Elles n’ont été révélées que durant les années 1970. Et la reine n’a gracié le condamné, post mortem, qu’en 2013 !

          Benoît Solès a ressuscité pour la scène cette aventure hors normes, à la fois stimulante et navrante. Après avoir triomphé en Avignon, sa pièce fait les belles soirées du théâtre Michel depuis cinq mois, et il y en aura encore au moins deux : une performance qui devient rare. Mise en scène par Tristan Petitgirard, elle bénéficie d’un beau décor qui évoque les rouages de l’énorme appareil, à la fois magique et infernal. Captivante, un peu longue peut-être, elle s’étend quelques moments de trop, à mon goût, sur les états d’âme de l’inventeur, et pas assez sur les résultats stratégiques de son décryptage. Il fallait bien sûr décrire l’effort surhumain de Turing pour percer, au-delà des codes ennemis, les mécanismes de l’univers. Et c’est remarquablement fait. Certaines redites pouvaient néanmoins être évitées.

          En outre, le désir de surprendre le public a fait, un instant, égratigner la vraisemblance. L’auteur semble croire que les Britanniques auraient volontairement laissé les Allemands couler une partie de leur flotte de commerce, afin d’éviter qu’ils ne devinent la réussite du décryptage effectué par Turing. Mais en 1942 et 1943, la Grande-Bretagne vivait dans l’angoisse d’une rupture de ses approvisionnements. On peut être certain que le moindre renseignement concernant les navires a été exploité.

          Peu importent, à vrai dire, ces modestes réserves. La pièce donne lieu à un prodigieux numéro d’acteurs. Benoît Solès a déjà fait ses preuves, notamment au cinéma et à la télévision. Il est secrétaire à la Culture du parti « Les Républicains », ce qui le singularise dans le milieu théâtral (comme Turing l’était parmi ses collègues) et tient un petit restaurant place des Vosges. C’est lui qui joue le rôle de l’inventeur.

          Gageure, tant les physiques diffèrent : Turing avait des traits plutôt lourds et gardait son sérieux, tandis que Solès a un visage émacié et rieur. Mais ce prestidigitateur, profitant du fait que les gens dans la salle n’ont pas la photo du héros en mémoire, réussit à donner de lui une image plus vraie que la réalité. Ayant remarqué, dans les biographies, les bégaiements de l’infortuné, il en tire, tout au long du spectacle, des effets à la fois réjouissants et attendrissants. Le triste Turing devient un savant fou presque heureux. Cette performance m’a fait songer à celles du très regretté Laurent Terzieff.

          Son compère unique, mais protéiforme, Amaury de Crayencour, n’est pas mal non plus. Un arrière-petit-neveu de Marguerite Yourcenar, née Crayencour, et dont le nom de plume était un anagramme. D’elle, l’acteur a hérité sa robustesse flamande. Il s’est fait un peu connaître à la télévision – en dernier lieu dans un film dont le titre aurait fait sourire même le vrai Turing, Coup de foudre à Bora-Bora. Au théâtre Michel, il joue les Frégoli – changeant cinq ou six fois de dégaine en un tournemain. D’abord sergent de police, il devient un apache, puis l’autoritaire directeur d’un centre de recherches (également champion d’échecs), avant de retourner à son premier rôle, et ainsi de suite, toujours de manière convaincante. On regrettera peut-être quelques éclats de voix qui n’étaient pas indispensables (chez Solès aussi). Serait-ce la marque du metteur en scène ?

         S’il s’était trouvé dans la salle, Turing ne se serait pas reconnu. Le voilà transformé, amélioré même, et d’une manière sans doute définitive. Tel qu’en lui-même…Voilà les pouvoirs du théâtre.

Le songe de François Villon, poète et malandrin

Par Thierry Arnaud
Thierry Arnaud était, tout récemment encore, professeur dans un lycée  d’Ile-de-France.
 Il  enseigne aujourd’hui « le français langue étrangère ».

 

La nuit du 19 septembre 1462, François Villon fit un rêve.

Le roi l’avait choisi pour raconter sa vie entière en une seule année dans un immense poème de trente-mille vers. Il devait commencer le lendemain et rendre son travail le 19 septembre 1463. Le contrat prévoyait un écu par vers écrit et un coup de bâton par vers manquant. « Il faut suivre un rythme de cent vers par jour, pensa-t-il, et pour chaque journée, connaître des faits nouveaux… En attendant, il faudra bien manger. Comment savoir ? Comment manger ? ». Il hésita longuement en marchant de long en large, puis sortit, se rendit au palais et demanda à être reçu par le souverain au sujet de sa biographie. Le roi était déjà intervenu pour lui, et François pensait qu’il fallait dire les choses telles qu’elles étaient.

 À son étonnement, il fut reçu sans délai, et le souverain lui dit : « Tu es un brigand, mais tu es aussi le meilleur poète de mon royaume. Dieu en a décidé ainsi. C’est toi qui vas dessiner mon image pour la postérité. Il faut t’y mettre dès aujourd’hui. Ne traîne pas, et apporte-moi les mille premiers vers dans dix jours ».

« Sire, répondit François de Montcorbier, je ne connais de vous que ce qu’on dit dans les bas-fonds. Je risque d’écrire plus de faussetés que de vérités, et puis, avec le délai que vous m’avez donné, je n’aurai pas le temps de gagner ma vie. Vous devrez souvent me sortir de prison, et on dira que votre histoire est l’œuvre d’un malfrat. Prenez-moi comme goûteur, et racontez-moi quelque chose à chaque repas. Vous assurerez à la fois le contenu de mon œuvre et celui de mon estomac ».

 « Ma foi, dit le roi, ceci est sensé, et puis tu me changes de mes courtisans. Je ne m’ennuie pas avec toi, et je peux parler librement… Trente-mille vers sur moi. Je préférerais que rien ne sorte d’ici avant que tu n’aies fini, et que toi non plus, tu ne disparaisses pas avec ton équipe de bandits. Tu logeras au palais, dans une mansarde de l’aile sud… Pardi, tu n’es qu’un voleur mais tu me plais ». Et le roi lui donna sur l’épaule une bourrade vigoureuse qui lui fit mal…

François ouvrit les yeux. Il avait une bosse au front et l’épaule endolorie. Il était sur le parquet, au pied de son lit.

Amos Oz – « Une histoire d’amour et de ténèbres »

Par Nicolas Saudray

          Le plus célèbre écrivain israélien vivant, Amos Oz, s’est éteint en décembre 2018. J’ignorais presque tout de lui. Cet événement m’a incité à lire une œuvre souvent considérée comme sa meilleure : le récit de son enfance et de sa jeunesse.

          Ce livre est présenté dans un savant désordre. Pour le confort du lecteur, je rétablis la chronologie.

         Commençons donc par les ascendances européennes de l’auteur, qu’il n’a connues que par ouï-dire. Sa famille paternelle, celle des Klausner, habitait Odessa. À la génération précédente, elle demeurait en Lituanie, terre d’élection de la mystique ashkénaze. Après le premier conflit mondial, les Klausner des sont embarqués pour la Terre sainte, afin de fuir, non pas des persécutions, mais les luttes épuisantes entre Blancs et Rouges.

         La famille maternelle était établie à Rovno, en Volhynie : une province aujourd’hui ukrainienne, relevant alors de la Pologne. Comme d’autres villes de la région, cette cité comprenait un lycée Tarbout, où l’hébreu était enseigné comme langue vivante. Sa résurrection est donc bien antérieure à la fondation de l’État d’Israël. La mère d’Amos fréquentait ce lycée. Mais un climat antisémite régnait ; selon l’auteur, les Polonais allaient jusqu’à favoriser les écoles juives, dans l’espoir que les élèves, ainsi rejudaïsés, partiraient pour la Palestine. En tout cas, un numerus clausus limitait leur accès à l’Université (comme d’ailleurs en Hongrie). Aussi la future mère de l’écrivain et ses sœurs avaient-elles dû se rabattre sur l’université de Prague, capitale d’un pays plus démocratique.

         Tous ceux des membres de ces deux familles ashkénazes qui n’eurent pas la bonne idée de passer la Méditerranée ou l’Atlantique alors qu’il était encore temps périrent en 1941 sous les balles des escadrons de la mort allemands. Deux ou trois ans plus tard (mais ce n’est pas le propos d’Amos Oz), la minorité polonaise, principalement paysanne, fut chassée ou massacrée par la majorité ukrainienne. À l’issue de cette double « purification ethnique » particulièrement sanglante, la Volhynie dispose aujourd’hui d’une population ukrainienne à peu près homogène.

          À Jérusalem, le père d’Amos tient un emploi de rang moyen dans ce qui deviendra la Bibliothèque Nationale. Il a un oncle illustre, le professeur Klausner, possesseur d’un bon nombre de langues, et l’un des fondateurs de l’hébreu moderne. Cet érudit habite un faubourg de la ville, juste en face de la maison de Samuel Joseph Agnon (1888-1970), futur prix Nobel de littérature. Et par une malice du destin, la voie qui les sépare porte aujourd’hui le nom de Klausner, non celui d’Agnon. Mais la juxtaposition des deux hommes s’explique aisément. Les hôtes de mon grand-oncle et de ma grande-tante, note l’auteur, étaient tous professeurs ou docteurs. Et il ajoute : Jérusalem comptait beaucoup plus d’enseignants, de chercheurs et de savants que d’étudiants.

          Amos (du nom d’un prophète) naît à Jérusalem en 1939. Il restera fils unique. Dès son plus jeune âge, il baigne dans les livres. À huit ans, il lit déjà les journaux.

          Ce sont les dernières années du mandat britannique sur la Palestine. Voici comment Amos voit la vieille ville, principalement musulmane et chrétienne : l’autre Jérusalem que je connaissais à peine, éthiopienne, arabe, pélerine, ottomane, missionnaire, allemande, grecque, intrigante, arménienne, américaine, monastique, italienne, russe, avec ses pinèdes touffues, inquiétante mais attirante avec ses cloches et ses enchantements ailés…, une ville voilée, dissimulant de dangereux secrets, regorgeant de croix, de tours, de mosquées, de mystères.

          Les relations avec les « Arabes » sont encore possibles. Un jour, les Klausner rendent visite à une riche famille musulmane qui les a invités. Mais la rencontre tourne mal, en raison d’une imprudence du jeune garçon.

         En 1947, l’ONU décide le partage de la Palestine en deux États. Amos est témoin de la joie qui déferle sur la communauté juive. Mais les puissances arabes voisines refusent cette décision et envahissent le pays. Les quartiers juifs de la Ville sainte sont assiégés durant des mois. Le jeune Amos et sa famille vivent le rationnement et les nuits sans éclairage. Nombre de leurs voisins sont tués. Le conflit prend fin sur une victoire inattendue de la milice juive et sur la fuite de centaines de milliers d’habitants arabes – devenus plusieurs millions par l’effet du temps et de leur natalité.

          L’écrivain Amos Oz sait certainement que la plupart d’entre eux descendent de juifs de l’époque d’Hérode, convertis successivement au christianisme et à l’islam. Mais il ne le dit pas trop.

          Après l’indépendance, et malgré les réticences de son père envers la religion, le jeune garçon est inscrit à une école religieuse juive. D’autres fréquentent des écoles socialistes voire communistes, sur lesquelles flottent des drapeaux rouges.

          Alors qu’il a douze ans et demi, sa mère, âgée de trente-neuf ans, se donne la mort en avalant des cachets. L’écrivain en fournit deux explications complémentaires. D’abord, des migraines et des insomnies qui rendaient la vie pénible à cette femme encore jeune. Ensuite, le décalage entre la Terre promise dont elle avait rêvé à Rovno et la dure réalité : le sirocco, la pauvreté, les mauvaises langues…, l’appartement dans un rez-de-chaussée étriqué et humide.  

          Ce geste, son fils ne peut le comprendre. Je lui en voulais d’être partie sans me dire au revoir, sans m’embrasser, sans explications… Je la détestais.  

          Le père d’Amos, un professeur Nimbus incapable de vivre seul, ne tarde pas à se remarier. D’où cette conséquence décrite par l’auteur : À l’âge de quatorze ans et demi, deux ans après la mort de ma mère, je tuai mon père et tout Jérusalem, changeai de nom et partis au kibboutz Houlda. Le père remarié et « tué » s’établit pour quelques années à Londres.

          Désormais, le jeune Klausner se nomme Oz – la force, en hébreu. Son kibboutz est une sorte d’oasis, proche de la frontière et cernée la nuit par des chacals. Le jeune homme pourrait y rester enfoui. Mais la communauté, qui a besoin d’un professeur de littérature pour son école, l’envoie se perfectionner à l’université de Jérusalem. Il fait son service militaire et publie des articles dans les journaux. L’un d’eux éveille l’attention du premier ministre, Ben Gourion, qui convoque le jeune sergent-chef et lui assène un long monologue sur Spinoza.

         De retour au kibboutz, Amos s’y marie. C’est là que s’achève la chronologie. Mais non le livre, qui revient encore une fois sur l’évènement le plus lancinant, le plus insupportable : la mort de la mère.

         Désireux d’en savoir plus sur l’auteur, je me suis plongé dans une autre de  ses œuvres, La Boîte noire, prix Fémina étranger 1988. Un roman par lettres. Pourquoi pas ? Mais j’avoue ma déception. On a de la peine à s’y retrouver, et le héros, un jeune colosse qui, lui aussi, a choisi le kibboutz, manque d’intérêt. Le problème arabe est évacué, on vit dans une ambiance entièrement juive.

         Revenons donc à l’autobiographie. Elle est prolixe (853 pages dans mon édition de poche). Un ou deux arbres généalogiques auraient aidé le lecteur. Mais c’est un document irremplaçable sur toute une époque. Et Amos Oz a le don de camper les personnages, de recréer une atmosphère. Avec gourmandise, il nous fait goûter les nourritures et les boissons. Un chef d’œuvre, assurément.

Le livre : Amos Oz, Une Histoire d’amour et de ténèbres, écrit en 2001, disponible en Folio.      

             

En relisant « Monte-Cristo »

Par Nicolas Saudray

Encore enfant, j’avais lu Le Comte de Monte-Cristo dans une édition abrégée, et un souvenir puéril m’en était resté. La fantaisie m’a pris de le relire, en version intégrale cette fois. Je ne soupçonnais pas les richesses que j’allais trouver. Malgré son apparence rocambolesque, ce livre relève de la grande littérature romantique.

Sa publication en feuilleton débute en 1844, au « rez-de-chaussée » du distingué Journal des Débats. Durant seize mois, les lecteurs de ce quotidien vont se précipiter sur chaque numéro. La même année voit paraître, sous forme livresque, les Trois Mousquetaires, autre chef d’œuvre. Pour Alexandre Dumas, alors âgé de quarante-deux ans, c’est l’apogée.

          Monte-Cristo marie de façon géniale deux thèmes classiques :

  • le thème du justicier, qui est aussi un vengeur ; Oreste poussé par sa sœur Electre ; Malcolm, fils du roi assassiné par Macbeth ; ou encore, dans un autre registre, le prince Rodolphe des Mystères de Paris, qui, à la différence des deux précédents, châtie des criminels dont il n’a pas été personnellement la victime ; cet ouvrage d’Eugène Sue, paru à compter de 1842 dans le sempiternel Journal des Débats, a connu le plus grand succès de tous les romans-feuilletons français ; il reste lisible aujourd’hui, à condition d’avoir un peu de patience ; assisté de son « nègre » Auguste Maquet, Dumas s’en inspire vaguement, mais fait beaucoup mieux ;
  • le second thème est celui du trésor ; on connaissait celui de Colchide, gardé par un dragon que tue Jason, et celui des Nibelungen, gardé par un autre dragon que trucide Siegfried ; les Mille-et-Une-Nuits en renferment quelques autres, dont celui d’Aladin ; cette fois, point de dragon ni de génie ; le trésor n’est défendu que par sa situation dans l’île déserte de Monte-Cristo, à quarante kilomètres de l’île d’Elbe, aperçue par Dumas lors d’une croisière ; et ce trésor, au lieu d’être une simple aubaine, devient l’instrument de la vengeance.

Edmond Dantès est le second d’un navire de commerce marseillais. Victime d’une dénonciation calomnieuse, il reste enfermé quatorze ans au château d’If. Ce séjour plus qu’austère lui procure au moins l’avantage de faire la connaissance de l’abbé Faria, lequel lui lègue un trésor dont il lui révèle l’emplacement. Dantès s’évade, s’empare du butin et, devenu immensément riche, entreprend sa vengeance, sous le nom de comte de Monte-Cristo.

Il a principalement trois cibles, domiciliées maintenant toutes trois à Paris – et la tâche du justicier s’en trouve simplifiée.

1/ Danglars, ancien agent-comptable du navire, ce qui, précise l’auteur, est toujours un motif de répulsion pour les matelots. Cet homme était jaloux de Dantès, lequel allait, à vingt ans, être nommé capitaine du bateau. Aussi a-t-il écrit la lettre de dénonciation. Par la suite, habile spéculateur, il est devenu banquier et baron.

2/ Fernand, ancien pêcheur marseillais, rival amoureux de Dantès. Son crime est mince : il a mis la lettre fatale à la Poste, alors que Danglars aurait aussi bien pu s’en charger lui-même. Aussi Dumas, qui a besoin, pour son roman, d’un nombre suffisant de coupables, s’applique-t-il à le noircir. Fernand épouse l’ancienne fiancée de Dantès (sans trop de peine, car tout le monde le croit mort). Fernand, mobilisé, passe à l’ennemi la veille de Waterloo et, bien vu en conséquence des autorités de la Restauration, entame une brillante carrière militaire. Employé un moment par un pacha qui, de concert avec les insurgés grecs, s’est révolté contre Constantinople, il trahit ce maître au profit de la Sublime Porte. Il finit général-comte de Morcerf. Un tel parcours implique évidemment quelques talents martiaux, mais l’auteur se garde de le reconnaître.

3/ Enfin Villefort, noble de fraîche date, qui était substitut du procureur du roi à Marseille lors de l’arrestation de Dantès. C’est lui le responsable des quatorze ans d’incarcération, car le jeune homme avait reçu par hasard des informations compromettantes pour le père de Villefort, et il fallait le neutraliser. À force de travail et de rigueur, Villefort est devenu procureur du roi à Paris.

Pour mieux faire ressortir la culpabilité des trois méchants, Dumas a assuré leur réussite matérielle. Mais par une faiblesse du roman dont les lecteurs du Journal des Débats ne se sont sans doute pas rendu compte, d’autant qu’ils pouvaient difficilement revenir en arrière, cette réussite n’est pas la conséquence de leurs vilenies envers Dantès. Danglars doit sa fortune à son habileté financière. Morcerf doit la sienne, bien moindre, à des malversations commis en tant que militaire. Le jeune magistrat Villefort s’est signalé par son ardeur au travail, ce qui lui a permis un beau mariage.

La politique est assez présente en cet ouvrage. Dumas avait pour père le général du même nom, un mulâtre herculéen, compagnon de Bonaparte en Égypte, mais s’entendant mal avec lui. Ce général est revenu d’Alexandrie tout seul et a été capturé par les Napolitains, qui l’ont interné dans une forteresse (comme celle de Dantès plus tard), au détriment de sa santé. Malgré ce douloureux épisode, Alexandre Dumas affiche son admiration pour Napoléon. Le crime faussement imputé à Dantès est d’avoir contribué à la préparation du retour de l’île d’Elbe. À cette occasion, l’auteur nous présente, au début du roman, une caricature amusante de Louis XVIII, qui semble s’intéresser davantage aux textes d’Horace qu’aux affaires de son royaume ; en notre temps de rejet des langues anciennes, cela le rendrait presque sympathique.

Contre les Bourbons de la branche aînée, Dumas a fait le coup de feu, en 1830. Sous la monarchie de Juillet, il lui est permis d’être bonapartiste (à condition de ne pas souffler mot du prétendant Louis-Napoléon), car les Cendres sont revenues de Sainte-Hélène en grande pompe, et le maréchal Soult est premier ministre. Sans doute notre auteur a-t-il en sus des sympathies républicaines, mais il s’abstient de les montrer.

Les invraisemblances fourmillent – c’est la loi du genre. Dans la France de la Restauration, qui était quand même un État de droit, un inculpé ne pouvait rester quatorze ans sous les verrous, sans jugement, par la décision d’un simple substitut. En second lieu, Dantès ayant été incarcéré juste avant le retour de l’empereur, sous l’inculpation de complot bonapartiste, il aurait logiquement dû être libéré durant les Cent Jours.  Au château d’If, l’abbé Faria, qui est vieux et en mauvaise santé, parvient à creuser un tunnel de quinze mètres de long sans qu’aucun geôlier s’en aperçoive. L’excellent armateur Morrel, ancien employeur de Dantès, a été ruiné par la perte de plusieurs navires et veut mettre fin à ses jours ; le sauveur, qui n’est autre que Monte-Cristo, arrive au moment précis où ce malheureux allait se brûler la cervelle. Quelques semaines plus tard, le dernier vaisseau de Morrel, que tous croyaient coulé, fait une fière entrée dans le port de Marseille. Dumas nous laisse entendre, avec art, que Monte-Cristo a fait construire un navire identique, a retrouvé et embauché l’équipage rescapé, a reconstitué la précieuse cargaison venue des Indes. Le lecteur pleure d’émotion !

Je pourrais continuer longtemps dans cette veine, jusqu’à cette belle et pure jeune fille, à la fin du roman, morte empoisonnée, enterrée au Père Lachaise, et qui ressuscite. Elle n’était pas morte, Monte-Cristo l’ayant simplement endormie pour la préserver d’une belle-mère diabolique… Fermons les yeux sur ces anomalies, nous gâcherions notre plaisir. Laissons-nous emporter.

Ne nous laissons pas non plus décourager par les digressions, dont l’une, sur l’Italie, dure cent pages. Ni par les bavardages. Il fallait tenir les lecteurs du Journal des Débats en haleine le plus longtemps possible, et les auteurs de romans-feuilletons étaient généralement payés à la ligne. Nous avons le droit, dès que l’ennui menace, de lire en diagonale. Le roman, en deux volumes du Livre de Poche (réimpression 2017), ne compte pas moins de seize cents pages. Préservons notre sensibilité jusqu’au dénouement, qui en vaut la peine.

Une autre solution consiste à recourir à une version abrégée. La Toile en propose une de 346 pages (École des Loisirs, 2000), une deuxième de 384 pages (Poche Jeunesse, 2015), une troisième de 512 pages (Gallimard Jeunesse, 2012). Sans doute poussent-elles la simplification trop loin, du moins pour un lecteur adulte.

Si vous avez choisi, comme moi, la voie longue, vous pourrez cueillir  moult récompenses. Ainsi ces aphorismes tombés des lèvres du banquier Danglars : À mesure que le crédit se retire, le corps devient cadavre. Ou encore : Je ne méprise pas les banqueroutes, croyez-le le bien, mais les banqueroutes qui enrichissent et non celles qui ruinent.  Les mimiques du même Danglars inspirent la description suivante : Un de ces sourires stéréotypés qui faisaient à Monte-Cristo l’effet d’une de ces lunes pâteuses dont les mauvais peintres badigeonnent leurs ruines. Les raisonnements juridiques ou financiers, pas toujours faciles à suivre pour un lecteur d’aujourd’hui, valent quelquefois, par leur acuité, ceux de Balzac ; l’auteur a été clerc d’avoué dans sa jeunesse.

Monte-Cristo est arrivé à Paris. Il lui serait facile de trouver des hommes de main et de faire assassiner les trois individus dont il veut se venger. Mais le roman s’achèverait beaucoup trop tôt. Aussi le mystérieux comte, par une démarche originale, joue-t-il avec ses futures victimes comme le chat avec des souris. Il les éblouit de son faste et de sa fortune. Tel Fantômas et Arsène Lupin, dont il est le précurseur, il montre une incroyable aptitude à s’insinuer chez les gens, à survenir aux moments cruciaux. Par un prodige du romancier, personne ne le reconnaît, sauf son ancienne fiancée, qui garde ce secret pour elle. Durant ces manœuvres, et de manière inattendue, le justicier se prend d’amitié pour des représentants de la jeune génération, le fils de Morcerf, la fille de Villefort – des innocents, qui n’ont eu aucune part aux turpitudes de leurs pères.

C’est ainsi que se dévoile, peu à peu, le véritable propos du livre : le culte d’un surhomme, nietzschéen avant la lettre. Monte-Cristo sait tout, peut tout. Sa bourse n’a pas de fond. Son cœur est libre d’attaches, hors une petite esclave turque ou grecque qu’il a sauvée et élevée comme sa fille.

Voici enfin le châtiment des coupables, que le lecteur attendait en piaffant. Le banquier Danglars est frappé trois fois. Tout d’abord, Monte-Cristo répand à la Bourse une fausse nouvelle ; informé le premier, Danglars joue à la baisse, et perd une forte somme lorsque l’information est démentie. Ensuite, Danglars accorde la main de sa fille à un beau jeune homme que Monte-Cristo a déguisé en grand seigneur italien. Lors de la signature du contrat, Monte-Cristo révèle que c’est en réalité un forçat évadé ; voilà le banquier ridiculisé, et sa fille s’enfuit. Enfin Monte-Cristo, ayant déposé une forte somme chez Danglars, la retire brusquement ; le banquier la lui rend, mais ne pouvant faire face aux échéances suivantes, il part se cacher du côté de Rome, où des bandits lui extorquent ce qui lui reste de fortune.

Vient le tour du général-comte de Morcef, alias Fernand. Monte-Cristo révèle qu’il a trahi les Grecs au profit des Turcs et, de surcroît, vendu une petite princesse comme esclave (celle-là même que le mystérieux comte a recueillie). Une enquête sur place confirme ces dires. Le général se donne la mort. Son fils, un noble cœur, s’engage dans les spahis.

Danglars, Morcerf : deux gredins, malgré les brillants discours qu’il leur arrive de tenir, en désaccord avec leurs modestes origines. Avec Villefort, nous changeons de dimension, et nous découvrons un personnage shakespearien. C’est le plus zélé des magistrats, travaillant sans cesse, entièrement dévoué à la chose publique, sans crainte de se faire des ennemis. Le beau forçat devant être rejugé, c’est lui bien sûr, Villefort, qui instruit et rapporte le dossier. Mais en pleine séance des assises, cet intéressant jeune homme lui jette à la figure qu’il est son fils. En effet, une vingtaine d’années plus tôt, Villefort a eu un enfant d’une maîtresse et, le croyant mort-né (ou croyant l’avoir étouffé, je n’ai pas bien compris), l’a enterré de façon clandestine. Un quidam a sauvé le bébé, l’a porté aux Enfants-Trouvés, où il a mal tourné. Monte-Cristo n’est pour rien dans cette étonnante histoire mais, en sa qualité de surhomme, il en a eu connaissance, et en a instruit le forçat.

Villefort reconnaît les faits devant la cour d’assises, se démet de ses fonctions et devient fou, tel le roi Lear. Pour compléter son malheur, sa seconde épouse, une affreuse mégère sous une aimable apparence, s’empoisonne (pour des raisons étrangères aux manœuvres de Monte-Cristo), après avoir empoisonné son jeune fils. Cette fois, le mystérieux comte reconnaît qu’il est allé trop loin dans sa vengeance (bien que la dernière péripétie ne soit point de sa faute).

La fin du roman atteint la grandeur. Dans l’île de Monte-Cristo, le ci-devant Edmond Dantès distribue une bonne partie de sa fortune, fait ses adieux à ses amis et leur demande de prier quelquefois pour un homme qui, pareil à Satan, s’est cru un instant l’égal de Dieu. Cet homme, une seule personne a le droit de s’accompagner dans sa nouvelle vie : la jeune esclave qu’il avait élevée comme sa fille, et qui accepte de devenir sa femme. Le lendemain matin, quand les amis s’éveillent, ils ne voient plus, à l’horizon, que la petite voile blanche du comte de Monte-Cristo, voguant vers l’infini.

Vu sa complexité, le roman convenait mal à la scène. L’auteur l’y porta néanmoins, car en cette époque dépourvue de cinéma et de télévision, c’est le théâtre qui consacrait. Dumas y avait d’ailleurs débuté par un coup d’éclat, avec Henri III et sa cour, en 1829. Pour adapter Monte-Cristo, il fallut quatre pièces successives. Elles connurent le succès, mais disparurent aux époques suivantes.

Parmi les auteurs inspirés par Monte-Cristo, je mentionnerai surtout Jules Verne. Ses Vingt mille lieues sous les mers nous présentent un prince indien, devenu une sorte de surhomme et basé dans une île, le capitaine Nemo, qui poursuit les Britanniques de sa vengeance. Son Mathias Sandorf nous montre un comte hongrois qui conspirait contre l’Autriche, et que des dénonciateurs ont fait arrêter pour toucher une récompense ; le comte s’est évadé, ses co-équipiers ont trouvé la mort ; fortuné comme Dantès et comme Nemo, le comte, qui s’est fait lui aussi une nouvelle identité, traque les dénonciateurs. C’est un bon roman d’aventures, plus vraisemblable et beaucoup plus court que son modèle.   

De tous ses ouvrages, Monte-Cristo est celui que Dumas préférait, ou du moins celui en lequel il se reconnaissait le mieux. Son navire de plaisance, il l’a appelé Monte-Cristo. De même son château néo-Renaissance et néo-gothique de Port-Marly, achevé en 1848, vendu dès l’année suivante (par manque d’argent) à un prête-nom. Le créateur du personnage de Dantès appréciait surtout, j’imagine, sa capacité de dépenser sans limites. Il a imité sa dépense mais, n’ayant pas les mêmes ressources, a bientôt chuté.  Menacé de destruction vers 1970, le château de Monte-Cristo a été sauvé, en grande partie par la générosité du roi du Maroc Hassan II.

          Aujourd’hui, l’île de Monte-Cristo est un parc naturel, comportant une villa et un jardin botanique. Seuls quelques gardiens y vivent à demeure. Des visiteurs scientifiques y sont admis au compte-gouttes.

Au roman de Monte-Cristo, la postérité a préféré celui des Trois Mousquetaires. C’est en effet un ouvrage assez vraisemblable, bénéficiant de quatre héros sympathiques et bien dessinés – tandis que la forte personnalité de Dantès écrase celle de ses amis. En outre, les mousquetaires donnent de grands coups d’épée, quelque peu absents de Monte-Cristo, dont les ressorts sont plutôt juridiques et financiers. Mais ils ne se meuvent pas à la même altitude.

Pourquoi notre presse a-t-elle renoncé aux feuilletons ? Parce que nous vivons en une époque de temps raccourci. Le lecteur d’aujourd’hui n’a plus la patience d’attendre le dénouement pendant des mois voire des années. Il lui faut pouvoir expédier le livre en deux ou trois soirées.

En tout cas, quelqu’un devrait écrire une histoire de la vraisemblance dans les romans français du XIXe siècle. Le vraisemblable et l’invraisemblable sont comme les modes majeur et mineur. D’un côté, les meilleurs Balzac (Le Père Goriot, Les Illusions Perdues, La Cousine Bette, Le Cousin Pons), ainsi que Le Rouge et le Noir (sauf la fin, où les personnages s’affolent sans raison), et que Madame Bovary ou L’Éducation sentimentale. De l’autre côté, la Chartreuse (à compter du retour de Fabrice en Italie), Monte-Cristo, Barbey d’Aurevilly (sauf L’Ensorcelée, qui est vraisemblable et d’autant plus saisissante), ou encore Quatre-Vingt Treize d’Hugo.

Mais ce qu’elle passe volontiers à Dumas ou à Hugo, notre dure époque ne l’aurait pas pardonné à Mauriac ni à Julien Gracq. L’invraisemblance s’est réfugiée dans une sous-littérature, celle des James  Bond et de Gérard de Villiers.  Désormais, romanciers, vous devez être vrais.