Bérénice : un prétexte et un coup de poing  

Par Nicolas Saudray

Autant le dire d’emblée : l’opéra donné sous le nom de Bérénice au palais Garnier n’a pas grand-chose à voir avec la tragédie de Racine. Mais si vous acceptez cela, si vous consentez à voir une œuvre expressionniste dont le livret serait de Bertolt Brecht, vous pouvez passer un moment assez fort.

Malgré la consonance anglaise de son nom, Michael Jarrell est un compositeur suisse romand – quelque peu francisé car il a été pensionnaire de la Villa Médicis. Il a soixante ans, et de nombreuses créations à son actif ; c’est cependant la première fois qu’il atteint le grand public. Il s’est attaqué lui-même au texte de Racine et l’a raccourci, opération indispensable,  pratiquée chaque fois que l’on met en musique une pièce de théâtre.

Mais de toutes les pièces de Racine, et même de tout le répertoire classique, Bérénice est l’œuvre la moins faite pour devenir un opéra. Le maître avait construit une tragédie presque sans action. En contrepartie, il nous a laissé de bien beaux vers, comme celui-ci :

Je demeurai longtemps errant dans Césarée

dont on notera l’audace, car son équilibre repose sur une liaison entre le s final de longtemps et le mot suivant. Quand on crie de tels vers, on les tue.

Il aurait fallu, à tout le moins, des chanteurs francophones. Hélas, une mode persistante consiste à réunir, pour chaque opéra, des artistes venus de toute la planète. La soprano Barbara Hannigan (Bérénice) est une Canadienne de Nouvelle-Écosse. Le baryton Bo Skovhus (Titus) est danois. Ivan Ludlow, baryton plus léger (Antiochus), est britannique. Si belles que soient les voix, l’auditeur ne comprend rien. Se consolera-t-il en lisant les alexandrins projetés au-dessus de la scène ? Mieux vaut pas, car cette lecture aggrave le décalage entre les deux œuvres.

Michael Jarrell en a rajouté en confiant à la confidente de Bérénice un rôle parlé, en hébreu. Il entendait souligner ainsi le statut d’étrangère dont Bérénice, à Rome, ne pouvait se défaire. Effet manqué car, pour le spectateur ordinaire, cet hébreu n’est pas plus incompréhensible que le français chanté par M. Skovhus. Rappelons aussi que la judéité est presque absente de la tragédie de Racine. La princesse provenait d’une dynastie profondément hellénisée, et portait un nom grec. Elle partageait l’autorité royale avec son frère Agrippa II, mais leur pouvoir se limitait à la Galilée et à des terres non-juives situées plus au nord – Jérusalem et la Judée étant gouvernées en direct par un procurateur romain. Quand les zélotes juifs se sont insurgés contre celui-ci, Bérénice et son frère ont soutenu l’impitoyable répression.

De nos jours, l’opéra est mis en coupe réglée par une petite caste de metteurs en scène. Celui de Bérénice, Claus Guth, Allemand habitué des grands théâtres européens, est loin d’être le pire.  Ces messieurs (le cénacle ne comportant presque pas de dames) se croient originaux, mais font tous la même chose. Depuis une bonne cinquantaine d’années, les personnages antiques ou médiévaux sont vêtus par leurs soins d’habits de notre époque, et ils rampent sur la scène. Nos mentors veulent montrer ainsi que leurs spectacles sont actuels. Mais, bon sang, Racine, Corneille, Shakespeare, Sophocle ne sont pas actuels ! Ils sont inactuels, et c’est leur gloire. Dès lors, les acteurs et les chanteurs doivent se mouvoir dans des vêtements inactuels.

Passons sur la petite provocation consistant à faire fumer une cigarette par la reine bafouée ; nous avons compris depuis longtemps qu’elle n’est pas Bérénice, qu’elle a usurpé son identité. Et au fond, nous approuvons l’empereur de la renvoyer. Applaudissons quelques trouvailles, comme la mise au placard des envoyés du Sénat romain, non prévus par Racine. Voilons-nous la face quand la fausse Bérénice, devenue mégère, balance (il n’y a pas d’autres termes) ses chaussures à la face de Titus.

Un rite semble d’ailleurs s’être institué. À la fin de la plupart des générales, le metteur en scène se fait huer. Aussitôt, il s’éclipse ; d’autres théâtres fameux l’embauchent et lui confient une autre œuvre à défigurer. Dialogue de sourds, dont on ne voit pas l’issue. Les metteurs en scène sont des dieux, et le public ne compte pas ; il doit avaler ce qu’on lui donne.

Des trois personnages principaux de l’autre soir, Antiochus-Ludlow est celui qui s’en tire le plus aisément : avec la complicité du compositeur et du metteur en scène, il vole à l’empereur sa situation de jeune premier. L’intéressé, Titus-Skovhus, commence le spectacle en vampire (longue robe noire, crâne rasé) et le termine en débardeur (la poitrine à demi découverte). Dans ce rôle de vampire-débardeur, il est d’ailleurs excellent, avec sa voix puissante. La pauvre Bérénice-Hannigan, affublée d’une ridicule jupe courte rose, a perdu tout le charme que devait exhaler sa personne ; elle ne le retrouve qu’un peu vers la fin, quand le metteur en scène consent à lui fournir une jupe longue et bleue.

Tout cela baigne dans une musique d’orage, avec toutefois un souci constant des nuances et de la variété des timbres. Grâces en soient rendues au chef Philippe Jordan – autre Suisse, alémanique celui-là. Et dommage que le paroxysme soit atteint trop tôt. Durant la dernière demi-heure de cet ouvrage d’une heure et demie, on s’ennuie.

Bien entendu, et comme dans tous les opéras contemporains, exceptés ceux des minimalistes américains, il n’y a nulle trace de thème ou de mélodie. Il faut donc saluer la performance des chanteurs, qui se sont mis en mémoire ces milliers de notes fuyantes. Une petite voix me dit que des erreurs s’y sont nécessairement glissées ; mais personne, sauf peut-être le compositeur, ne s’en est aperçu.

Les décors se souviennent de la Rome antique. Les éclairages aussi sont beaux. J’ai aimé les projections, qui font surgir des foules de personnages diaphanes. Mais je n’en avais pas perçu la signification, et il a fallu que je lise une critique dans un journal pour que je comprenne qu’il s’agissait du peuple de Rome. Encore une bévue, car ce peuple n’avait nullement participé à l’affaire Bérénice. Tout s’est passé entre Titus et le Sénat.

Le public du palais Garnier a applaudi, assez longuement. Je pense qu’il approuvait, non la mise en scène, mais tout le reste.

Gageons que ce spectacle reviendra. À conseiller aux amateurs d’aventures un peu louches.

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