En relisant « Monte-Cristo »

Par Nicolas Saudray

Encore enfant, j’avais lu Le Comte de Monte-Cristo dans une édition abrégée, et un souvenir puéril m’en était resté. La fantaisie m’a pris de le relire, en version intégrale cette fois. Je ne soupçonnais pas les richesses que j’allais trouver. Malgré son apparence rocambolesque, ce livre relève de la grande littérature romantique.

Sa publication en feuilleton débute en 1844, au « rez-de-chaussée » du distingué Journal des Débats. Durant seize mois, les lecteurs de ce quotidien vont se précipiter sur chaque numéro. La même année voit paraître, sous forme livresque, les Trois Mousquetaires, autre chef d’œuvre. Pour Alexandre Dumas, alors âgé de quarante-deux ans, c’est l’apogée.

          Monte-Cristo marie de façon géniale deux thèmes classiques :

  • le thème du justicier, qui est aussi un vengeur ; Oreste poussé par sa sœur Electre ; Malcolm, fils du roi assassiné par Macbeth ; ou encore, dans un autre registre, le prince Rodolphe des Mystères de Paris, qui, à la différence des deux précédents, châtie des criminels dont il n’a pas été personnellement la victime ; cet ouvrage d’Eugène Sue, paru à compter de 1842 dans le sempiternel Journal des Débats, a connu le plus grand succès de tous les romans-feuilletons français ; il reste lisible aujourd’hui, à condition d’avoir un peu de patience ; assisté de son « nègre » Auguste Maquet, Dumas s’en inspire vaguement, mais fait beaucoup mieux ;
  • le second thème est celui du trésor ; on connaissait celui de Colchide, gardé par un dragon que tue Jason, et celui des Nibelungen, gardé par un autre dragon que trucide Siegfried ; les Mille-et-Une-Nuits en renferment quelques autres, dont celui d’Aladin ; cette fois, point de dragon ni de génie ; le trésor n’est défendu que par sa situation dans l’île déserte de Monte-Cristo, à quarante kilomètres de l’île d’Elbe, aperçue par Dumas lors d’une croisière ; et ce trésor, au lieu d’être une simple aubaine, devient l’instrument de la vengeance.

Edmond Dantès est le second d’un navire de commerce marseillais. Victime d’une dénonciation calomnieuse, il reste enfermé quatorze ans au château d’If. Ce séjour plus qu’austère lui procure au moins l’avantage de faire la connaissance de l’abbé Faria, lequel lui lègue un trésor dont il lui révèle l’emplacement. Dantès s’évade, s’empare du butin et, devenu immensément riche, entreprend sa vengeance, sous le nom de comte de Monte-Cristo.

Il a principalement trois cibles, domiciliées maintenant toutes trois à Paris – et la tâche du justicier s’en trouve simplifiée.

1/ Danglars, ancien agent-comptable du navire, ce qui, précise l’auteur, est toujours un motif de répulsion pour les matelots. Cet homme était jaloux de Dantès, lequel allait, à vingt ans, être nommé capitaine du bateau. Aussi a-t-il écrit la lettre de dénonciation. Par la suite, habile spéculateur, il est devenu banquier et baron.

2/ Fernand, ancien pêcheur marseillais, rival amoureux de Dantès. Son crime est mince : il a mis la lettre fatale à la Poste, alors que Danglars aurait aussi bien pu s’en charger lui-même. Aussi Dumas, qui a besoin, pour son roman, d’un nombre suffisant de coupables, s’applique-t-il à le noircir. Fernand épouse l’ancienne fiancée de Dantès (sans trop de peine, car tout le monde le croit mort). Fernand, mobilisé, passe à l’ennemi la veille de Waterloo et, bien vu en conséquence des autorités de la Restauration, entame une brillante carrière militaire. Employé un moment par un pacha qui, de concert avec les insurgés grecs, s’est révolté contre Constantinople, il trahit ce maître au profit de la Sublime Porte. Il finit général-comte de Morcerf. Un tel parcours implique évidemment quelques talents martiaux, mais l’auteur se garde de le reconnaître.

3/ Enfin Villefort, noble de fraîche date, qui était substitut du procureur du roi à Marseille lors de l’arrestation de Dantès. C’est lui le responsable des quatorze ans d’incarcération, car le jeune homme avait reçu par hasard des informations compromettantes pour le père de Villefort, et il fallait le neutraliser. À force de travail et de rigueur, Villefort est devenu procureur du roi à Paris.

Pour mieux faire ressortir la culpabilité des trois méchants, Dumas a assuré leur réussite matérielle. Mais par une faiblesse du roman dont les lecteurs du Journal des Débats ne se sont sans doute pas rendu compte, d’autant qu’ils pouvaient difficilement revenir en arrière, cette réussite n’est pas la conséquence de leurs vilenies envers Dantès. Danglars doit sa fortune à son habileté financière. Morcerf doit la sienne, bien moindre, à des malversations commis en tant que militaire. Le jeune magistrat Villefort s’est signalé par son ardeur au travail, ce qui lui a permis un beau mariage.

La politique est assez présente en cet ouvrage. Dumas avait pour père le général du même nom, un mulâtre herculéen, compagnon de Bonaparte en Égypte, mais s’entendant mal avec lui. Ce général est revenu d’Alexandrie tout seul et a été capturé par les Napolitains, qui l’ont interné dans une forteresse (comme celle de Dantès plus tard), au détriment de sa santé. Malgré ce douloureux épisode, Alexandre Dumas affiche son admiration pour Napoléon. Le crime faussement imputé à Dantès est d’avoir contribué à la préparation du retour de l’île d’Elbe. À cette occasion, l’auteur nous présente, au début du roman, une caricature amusante de Louis XVIII, qui semble s’intéresser davantage aux textes d’Horace qu’aux affaires de son royaume ; en notre temps de rejet des langues anciennes, cela le rendrait presque sympathique.

Contre les Bourbons de la branche aînée, Dumas a fait le coup de feu, en 1830. Sous la monarchie de Juillet, il lui est permis d’être bonapartiste (à condition de ne pas souffler mot du prétendant Louis-Napoléon), car les Cendres sont revenues de Sainte-Hélène en grande pompe, et le maréchal Soult est premier ministre. Sans doute notre auteur a-t-il en sus des sympathies républicaines, mais il s’abstient de les montrer.

Les invraisemblances fourmillent – c’est la loi du genre. Dans la France de la Restauration, qui était quand même un État de droit, un inculpé ne pouvait rester quatorze ans sous les verrous, sans jugement, par la décision d’un simple substitut. En second lieu, Dantès ayant été incarcéré juste avant le retour de l’empereur, sous l’inculpation de complot bonapartiste, il aurait logiquement dû être libéré durant les Cent Jours.  Au château d’If, l’abbé Faria, qui est vieux et en mauvaise santé, parvient à creuser un tunnel de quinze mètres de long sans qu’aucun geôlier s’en aperçoive. L’excellent armateur Morrel, ancien employeur de Dantès, a été ruiné par la perte de plusieurs navires et veut mettre fin à ses jours ; le sauveur, qui n’est autre que Monte-Cristo, arrive au moment précis où ce malheureux allait se brûler la cervelle. Quelques semaines plus tard, le dernier vaisseau de Morrel, que tous croyaient coulé, fait une fière entrée dans le port de Marseille. Dumas nous laisse entendre, avec art, que Monte-Cristo a fait construire un navire identique, a retrouvé et embauché l’équipage rescapé, a reconstitué la précieuse cargaison venue des Indes. Le lecteur pleure d’émotion !

Je pourrais continuer longtemps dans cette veine, jusqu’à cette belle et pure jeune fille, à la fin du roman, morte empoisonnée, enterrée au Père Lachaise, et qui ressuscite. Elle n’était pas morte, Monte-Cristo l’ayant simplement endormie pour la préserver d’une belle-mère diabolique… Fermons les yeux sur ces anomalies, nous gâcherions notre plaisir. Laissons-nous emporter.

Ne nous laissons pas non plus décourager par les digressions, dont l’une, sur l’Italie, dure cent pages. Ni par les bavardages. Il fallait tenir les lecteurs du Journal des Débats en haleine le plus longtemps possible, et les auteurs de romans-feuilletons étaient généralement payés à la ligne. Nous avons le droit, dès que l’ennui menace, de lire en diagonale. Le roman, en deux volumes du Livre de Poche (réimpression 2017), ne compte pas moins de seize cents pages. Préservons notre sensibilité jusqu’au dénouement, qui en vaut la peine.

Une autre solution consiste à recourir à une version abrégée. La Toile en propose une de 346 pages (École des Loisirs, 2000), une deuxième de 384 pages (Poche Jeunesse, 2015), une troisième de 512 pages (Gallimard Jeunesse, 2012). Sans doute poussent-elles la simplification trop loin, du moins pour un lecteur adulte.

Si vous avez choisi, comme moi, la voie longue, vous pourrez cueillir  moult récompenses. Ainsi ces aphorismes tombés des lèvres du banquier Danglars : À mesure que le crédit se retire, le corps devient cadavre. Ou encore : Je ne méprise pas les banqueroutes, croyez-le le bien, mais les banqueroutes qui enrichissent et non celles qui ruinent.  Les mimiques du même Danglars inspirent la description suivante : Un de ces sourires stéréotypés qui faisaient à Monte-Cristo l’effet d’une de ces lunes pâteuses dont les mauvais peintres badigeonnent leurs ruines. Les raisonnements juridiques ou financiers, pas toujours faciles à suivre pour un lecteur d’aujourd’hui, valent quelquefois, par leur acuité, ceux de Balzac ; l’auteur a été clerc d’avoué dans sa jeunesse.

Monte-Cristo est arrivé à Paris. Il lui serait facile de trouver des hommes de main et de faire assassiner les trois individus dont il veut se venger. Mais le roman s’achèverait beaucoup trop tôt. Aussi le mystérieux comte, par une démarche originale, joue-t-il avec ses futures victimes comme le chat avec des souris. Il les éblouit de son faste et de sa fortune. Tel Fantômas et Arsène Lupin, dont il est le précurseur, il montre une incroyable aptitude à s’insinuer chez les gens, à survenir aux moments cruciaux. Par un prodige du romancier, personne ne le reconnaît, sauf son ancienne fiancée, qui garde ce secret pour elle. Durant ces manœuvres, et de manière inattendue, le justicier se prend d’amitié pour des représentants de la jeune génération, le fils de Morcerf, la fille de Villefort – des innocents, qui n’ont eu aucune part aux turpitudes de leurs pères.

C’est ainsi que se dévoile, peu à peu, le véritable propos du livre : le culte d’un surhomme, nietzschéen avant la lettre. Monte-Cristo sait tout, peut tout. Sa bourse n’a pas de fond. Son cœur est libre d’attaches, hors une petite esclave turque ou grecque qu’il a sauvée et élevée comme sa fille.

Voici enfin le châtiment des coupables, que le lecteur attendait en piaffant. Le banquier Danglars est frappé trois fois. Tout d’abord, Monte-Cristo répand à la Bourse une fausse nouvelle ; informé le premier, Danglars joue à la baisse, et perd une forte somme lorsque l’information est démentie. Ensuite, Danglars accorde la main de sa fille à un beau jeune homme que Monte-Cristo a déguisé en grand seigneur italien. Lors de la signature du contrat, Monte-Cristo révèle que c’est en réalité un forçat évadé ; voilà le banquier ridiculisé, et sa fille s’enfuit. Enfin Monte-Cristo, ayant déposé une forte somme chez Danglars, la retire brusquement ; le banquier la lui rend, mais ne pouvant faire face aux échéances suivantes, il part se cacher du côté de Rome, où des bandits lui extorquent ce qui lui reste de fortune.

Vient le tour du général-comte de Morcef, alias Fernand. Monte-Cristo révèle qu’il a trahi les Grecs au profit des Turcs et, de surcroît, vendu une petite princesse comme esclave (celle-là même que le mystérieux comte a recueillie). Une enquête sur place confirme ces dires. Le général se donne la mort. Son fils, un noble cœur, s’engage dans les spahis.

Danglars, Morcerf : deux gredins, malgré les brillants discours qu’il leur arrive de tenir, en désaccord avec leurs modestes origines. Avec Villefort, nous changeons de dimension, et nous découvrons un personnage shakespearien. C’est le plus zélé des magistrats, travaillant sans cesse, entièrement dévoué à la chose publique, sans crainte de se faire des ennemis. Le beau forçat devant être rejugé, c’est lui bien sûr, Villefort, qui instruit et rapporte le dossier. Mais en pleine séance des assises, cet intéressant jeune homme lui jette à la figure qu’il est son fils. En effet, une vingtaine d’années plus tôt, Villefort a eu un enfant d’une maîtresse et, le croyant mort-né (ou croyant l’avoir étouffé, je n’ai pas bien compris), l’a enterré de façon clandestine. Un quidam a sauvé le bébé, l’a porté aux Enfants-Trouvés, où il a mal tourné. Monte-Cristo n’est pour rien dans cette étonnante histoire mais, en sa qualité de surhomme, il en a eu connaissance, et en a instruit le forçat.

Villefort reconnaît les faits devant la cour d’assises, se démet de ses fonctions et devient fou, tel le roi Lear. Pour compléter son malheur, sa seconde épouse, une affreuse mégère sous une aimable apparence, s’empoisonne (pour des raisons étrangères aux manœuvres de Monte-Cristo), après avoir empoisonné son jeune fils. Cette fois, le mystérieux comte reconnaît qu’il est allé trop loin dans sa vengeance (bien que la dernière péripétie ne soit point de sa faute).

La fin du roman atteint la grandeur. Dans l’île de Monte-Cristo, le ci-devant Edmond Dantès distribue une bonne partie de sa fortune, fait ses adieux à ses amis et leur demande de prier quelquefois pour un homme qui, pareil à Satan, s’est cru un instant l’égal de Dieu. Cet homme, une seule personne a le droit de s’accompagner dans sa nouvelle vie : la jeune esclave qu’il avait élevée comme sa fille, et qui accepte de devenir sa femme. Le lendemain matin, quand les amis s’éveillent, ils ne voient plus, à l’horizon, que la petite voile blanche du comte de Monte-Cristo, voguant vers l’infini.

Vu sa complexité, le roman convenait mal à la scène. L’auteur l’y porta néanmoins, car en cette époque dépourvue de cinéma et de télévision, c’est le théâtre qui consacrait. Dumas y avait d’ailleurs débuté par un coup d’éclat, avec Henri III et sa cour, en 1829. Pour adapter Monte-Cristo, il fallut quatre pièces successives. Elles connurent le succès, mais disparurent aux époques suivantes.

Parmi les auteurs inspirés par Monte-Cristo, je mentionnerai surtout Jules Verne. Ses Vingt mille lieues sous les mers nous présentent un prince indien, devenu une sorte de surhomme et basé dans une île, le capitaine Nemo, qui poursuit les Britanniques de sa vengeance. Son Mathias Sandorf nous montre un comte hongrois qui conspirait contre l’Autriche, et que des dénonciateurs ont fait arrêter pour toucher une récompense ; le comte s’est évadé, ses co-équipiers ont trouvé la mort ; fortuné comme Dantès et comme Nemo, le comte, qui s’est fait lui aussi une nouvelle identité, traque les dénonciateurs. C’est un bon roman d’aventures, plus vraisemblable et beaucoup plus court que son modèle.   

De tous ses ouvrages, Monte-Cristo est celui que Dumas préférait, ou du moins celui en lequel il se reconnaissait le mieux. Son navire de plaisance, il l’a appelé Monte-Cristo. De même son château néo-Renaissance et néo-gothique de Port-Marly, achevé en 1848, vendu dès l’année suivante (par manque d’argent) à un prête-nom. Le créateur du personnage de Dantès appréciait surtout, j’imagine, sa capacité de dépenser sans limites. Il a imité sa dépense mais, n’ayant pas les mêmes ressources, a bientôt chuté.  Menacé de destruction vers 1970, le château de Monte-Cristo a été sauvé, en grande partie par la générosité du roi du Maroc Hassan II.

          Aujourd’hui, l’île de Monte-Cristo est un parc naturel, comportant une villa et un jardin botanique. Seuls quelques gardiens y vivent à demeure. Des visiteurs scientifiques y sont admis au compte-gouttes.

Au roman de Monte-Cristo, la postérité a préféré celui des Trois Mousquetaires. C’est en effet un ouvrage assez vraisemblable, bénéficiant de quatre héros sympathiques et bien dessinés – tandis que la forte personnalité de Dantès écrase celle de ses amis. En outre, les mousquetaires donnent de grands coups d’épée, quelque peu absents de Monte-Cristo, dont les ressorts sont plutôt juridiques et financiers. Mais ils ne se meuvent pas à la même altitude.

Pourquoi notre presse a-t-elle renoncé aux feuilletons ? Parce que nous vivons en une époque de temps raccourci. Le lecteur d’aujourd’hui n’a plus la patience d’attendre le dénouement pendant des mois voire des années. Il lui faut pouvoir expédier le livre en deux ou trois soirées.

En tout cas, quelqu’un devrait écrire une histoire de la vraisemblance dans les romans français du XIXe siècle. Le vraisemblable et l’invraisemblable sont comme les modes majeur et mineur. D’un côté, les meilleurs Balzac (Le Père Goriot, Les Illusions Perdues, La Cousine Bette, Le Cousin Pons), ainsi que Le Rouge et le Noir (sauf la fin, où les personnages s’affolent sans raison), et que Madame Bovary ou L’Éducation sentimentale. De l’autre côté, la Chartreuse (à compter du retour de Fabrice en Italie), Monte-Cristo, Barbey d’Aurevilly (sauf L’Ensorcelée, qui est vraisemblable et d’autant plus saisissante), ou encore Quatre-Vingt Treize d’Hugo.

Mais ce qu’elle passe volontiers à Dumas ou à Hugo, notre dure époque ne l’aurait pas pardonné à Mauriac ni à Julien Gracq. L’invraisemblance s’est réfugiée dans une sous-littérature, celle des James  Bond et de Gérard de Villiers.  Désormais, romanciers, vous devez être vrais.     

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *