Considérations sur la Grandeur et la Décadence des Romains

Résumé d’un déjeuner-débat tenu le 25 septembre 2020 aux Caudalies  du château Smith-Haut Lafitte, près du château de La Brède
Septembre 2020

Quelle leçon en tirer aujourd’hui ?

 

Exposé introductif par Patrice Cahart

Les Considérations sont un petit ouvrage (115 pages dans mon édition), publié avec succès par Montesquieu en 1734, donc quatorze ans avant L’Esprit des Lois.

Il avait été précédé d’un autre, bien moins connu, les Réflexions sur la Monarchie Universelle en Europe. De quelle monarchie s’agissait-il ? À la fois de l’empire romain, du Saint-Empire, de celui de Charles-Quint, de la tentative de Louis XIV. L’auteur ne croyait pas au projet de paix perpétuelle de son contemporain l’abbé de Saint-Pierre, voué selon lui à aboutir à un État despotique, comme ceux qu’il décrivait. Jugeant sans doute son livre inabouti, et craignant surtout d’être accusé d’irrespect envers la mémoire du Roi-Soleil, Montesquieu a détruit tous les exemplaires de ces Réflexions, sauf un, conservé aujourd’hui à la Bibliothèque municipale de Bordeaux. Les Réflexions en sont d’une certaine manière la reprise, d’une manière plus fouillée, et sur une période beaucoup plus limitée.

I/ L’explication de la décadence par Montesquieu

Notre philosophe explique surtout la décadence romaine par deux phénomènes liés, l’extension territoriale et la perte de la vertu.

La Rome primitive avait, comme Athènes et Sparte, une armée de citoyens. Quand un ennemi surgissait, les hommes laissaient leurs occupations et se mobilisaient. L’agrandissement du territoire a rendu cela impossible. Il a fallu une armée de métier, présente aux frontières, et devenue peu à peu une armée de mercenaires. Montesquieu insiste sur les promesses d’argent que les généraux, dès l’époque de Marius et de Sylla, faisaient à leurs troupes afin de s’assurer de leur fidélité. L’armée devenait l’outil du despotisme.

Quant à la vertu, sous la plume du philosophe, ce n’est pas celle des chrétiens, mais celle de Machiavel : énergie et civisme. La vertu, précise Montesquieu dans l’Esprit des lois, c’est l’amour de la patrie, c’est à dire l’amour de l’égalité. Les derniers mots, surprenants, visent bien sûr une égalité des droits et non une égalité des fortunes. Cette vertu a décliné à mesure que les frontières s’élargissaient. Comment se sentir citoyen d’un ensemble toujours plus vaste, d’une mosaïque de peuples et de villes sous la poigne d’un César ?

II/ D’autres explications de la décadence

Parmi les autres explications, assez nombreuses, des décadences impériales, je citerai d’abord  celle de Spengler, pour qui le déclin résulte de l’épuisement d’une âme. Ce n’est pas si loin de l’épuisement de la vertu dénoncé par Montesquieu – sauf que le philosophe allemand s’intéresse surtout à l’art et à la littérature, tandis  que notre auteur, malgré ses écrits de fiction, se borne, dans ses Considérations, à une réflexion politique.

Toynbee attribue le déclin des empires à une série de défis auxquels ils doivent répondre, jusqu’au jour où ils n’y parviennent plus. Là encore, nous ne sommes pas très éloignés de Montesquieu, car la plupart des défis résultent de l’extension de l’empire, et donc de la difficulté d’animer ses extrémités à partir du centre.

Oserai-je, après ces noms illustres, mentionner mon propre ouvrage [1] ? Certains empires, celui des Aztèques, celui des Incas, sont morts assassinés. Mais la plupart, à mon sens, ont été victimes de leur sclérose. Cette maladie n’est pas sans parenté avec la perte de la vertu., au sens que lui donnent Machiavel et Montesquieu.

Je citerai en dernier lieu le professeur américain Kyle Harper, pour qui le déclin de Rome s’expliquerait essentiellement par les épidémies – notamment la « peste » antonine, sous le règne de Marc-Aurèle. En ce temps de coronavirus, nous pourrions être tentés de le croire. J’ai critiqué sa thèse dans la même rubrique « Idées » du site Montesquieu. Les épidémies n’ont pu jouer, à Rome et ailleurs, qu’un rôle secondaire. L’histoire a suivi son cours.

III/ L’Europe d’aujourd’hui

À présent, l’idée de déclin fait recette. Aux États-Unis notamment, d’où le slogan de Donald Trump, Make America great again. Dans notre pays aussi : selon un sondage Ipsos, l’opinion La France est en déclin a été approuvée par 86 % des personnes interrogées en 2016. Au cours des deux années suivantes, le chiffre s’est abaissé à 69 % ou 70% (sans doute un effet Macron). Le coronavirus l’a fait remonter à 78 % en septembre 2020. Si la deuxième vague de la pandémie continuait de déferler, il retrouverait peut-être son niveau de 2016.

Cela dit, l’empire romain peut difficilement être comparé la France, en raison de son étendue et de sa diversité. Il fait plutôt songer à l’Europe actuelle, dont l’aire coïncide pour partie avec la sienne.

L’Europe des Six s’étendait du Schleswig-Holstein à la Sicile. C’était déjà le maximum de diversité que l’on pouvait se permettre. À présent, nous sommes vingt-sept. Et ce n’est pas fini. Nous ne pourrons laisser longtemps dehors la Serbie, la Bosnie, la Macédoine, le Kossovo, l’Albanie, peut-être la Moldavie. Les Six ont commis la lourde erreur de se présenter comme étant l’Europe, ce qui les a rendus incapables de résister à tous ceux qui frappaient à leur porte. Ils auraient mieux fait de dire qu’ils constituaient un simple club. Nous avons échappé de justesse à la Turquie, et qui nous assure qu’elle ne cherchera pas une place chez nous après la retraite d’Erdogan ? Qui nous dit même que la Russie n’en fera pas autant après la retraite de Poutine ?

Il n’y a pas de patriotisme européen, sauf peut-être dans certains quartiers de Bruxelles et de Luxembourg. Ni de civisme européen. Les anciens pays de l’Est ne sont venus à nous que pour décrocher des subventions, et aussi pour obtenir une sorte de garantie contre les ambitions russes. Mais de ce point de vue, l’armée américaine reste la plus crédible, et l’influence de Washington prévaudra  longtemps sur la nôtre à Varsovie ou à Budapest.

Ainsi, les phénomènes analysés par Montesquieu se sont répétés, malgré la différence des époques : trop grande étendue territoriale, et donc perte ou avortement de la vertu.

Le fédéralisme européen offre-t-il une solution ? Je crois que, dans l’ambiance actuelle, ce serait le contraire. Les habitants de divers pays se cabreraient encore plus contre la technocratie bruxelloise et ses complications.

Peut-être une génération européenne finira-t-elle par naître. Nous ne la voyons pas encore poindre. Les jeunesses de nos pays s’intéressent plutôt à ce qu’elles estiment être le modèle américain. Nous risquons d’être unifiés par l’extérieur.

Questions ou remarques des participants, et réponses de Patrice Cahart

Michel Prada : le caractère saillant de la construction européenne depuis les années cinquante est l’expression de la volonté des membres qui contraste avec le processus de conquête imposé par Rome et ses imitateurs. Je suis donc moins pessimiste quant aux effets de taille et de divergence des évolutions, même s’il faut être attentif aux limites de l’élargisssement et à l’équilibre entre la dynamique fédérale et l préservation des spécificités nationales.

La structure démocratique et vaguement confédérale de notre Europe actuelle est évidemment très différente de celle de l’empire romain. Mais les élargissements récents résultent-ils vraiment de la volonté des membres et de leurs habitants ? N’est-ce pas plutôt un effet de technostructure ? D’un point de vue culturel, en tout cas, l’Europe ne saurait être considérée comme une jeune personne. Il y a eu la Respublica christiana du Moyen Âge, dont les ressortissants étaient sans doute plus proches les uns des autres que ne le sont les Européens d’aujourd’hui. Puis le concert européen du XVIIIe siècle, dont le grand voyageur Montesquieu est l’une des plus brillantes illustrations. Et la monarchie des Habsbourgs, préfiguration de l’Union, sottement trucidée en 1919.

On retrouve dans l’histoire des deux dernières décennies européennes des phénomènes qui figuraient déjà chez Montesquieu : divergences (aboutissant  notamment au Brexit), manque de patriotisme, manque de civisme.

François Leblond : le rôle des chrétiens, dans les derniers temps de l’empire romain, a-t-il été positif ou négatif ?

Pour Gibbon, le fameux historien anglais, postérieur à Montesquieu, la décadence et la chute de Rome sont imputables aux chrétiens, qui auraient remplacé la fidélité à l’empereur par la fidélité à Dieu. À l’encontre de cette thèse, je puis citer les règnes de Constantin et de Théodose Ier, dont la grandeur est due à des chrétiens. Mais force m’est de rappeler que dans la partie occidentale de l’empire, l’Église, désespérant de la survie de Rome, est passée aux Barbares.

Michel Prada : je suis particulièrement perplexe au sujet de la jurisprudence de la Cour   Européenne des Droits de l’Homme, qui persiste à qualifier de double peine voire de triple peine des mesures qui constituent en réalité des compléments logiques. C’est ainsi qu’elle empêche l’expulsion des délinquants étrangers, au terme de leur peine de prison.

En effet. Cette Cour a notamment enjoint au Royaume-Uni de donner le droit de vote aux pensionnaires des prisons. Sa décision a provoqué l’indignation du public britannique, lequel n’a pas fait la distinction entre ce tribunal et l’union européenne. C’est une des causes du Brexit.

Jean-Paul Frouin : la décadence romaine me paraît largement due à une inaptitude aux réformes.

Je partage cette opinion. C’est une des manifestations de la sclérose. À noter toutefois qu’à la fin du IIIe siècle, Rome a su se réorganiser en deux empires, celui de l’Orient et celui de l’Occident. Mais pour l’Occident, il était déjà trop tard.

Catherine Volpilhac-Auger, professeur émérite des Universités, spécialiste de Montesquieu : je voudrais signaler trois points, sans lien entre eux. D’abord, la déclaration de Montesquieu selon laquelle la vertu est l’amour de l’égalité vaut à ses yeux pour les républiques, non pour les monarchies. Ensuite, Auguste a su réformer l’empire (à son profit, bien sûr). Enfin, pour Montesquieu, l’empire romain s’est prolongé jusqu’en 1453.   

Dont acte, pour les deux premiers points. Sur le troisième, je considère qu’à partir de Justinien, il n’y a plus d’empire romain, mais un empire byzantin, très éloigné des idéaux antiques, pétri de christianisme, et relevant d’une civilisation différente.   

[1] Nicolas Saudray, Nous les dieux – Essai sur le sens de l’histoire, Éd. Michel de Maule, 2015

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