Trois romans de Claude Farrère

Par Nicolas Saudray

M’étant occupé de Pierre Loti, je continue tout naturellement avec son cadet de vingt-six ans Claude Farrère, et je mets à lire quelques-uns de ses ouvrages, jusqu’alors inconnus de moi. Les deux hommes ont été à la fois écrivains et officiers de marine. L’un commandait le Vautour, stationné à Constantinople, et l’autre était l’un de ses subordonnés ; d’où un lien durable entre eux. Un peu plus tard, ils ont défendu ensemble la cause de l’empire ottoman contre les États balkaniques affamés de territoires.
Mais ce n’est pas le même calibre, ni le même esprit. Fondamentalement, dans toute son œuvre, Loti est un poète. Farrère, lui, est un vrai romancier. Il sait trousser une intrigue, au risque de frôler parfois le roman de gare.
Farrère est né Charles Bargone (1876-1957), d’origine corse par son père. Autant Loti est maigrelet, autant Farrère en impose, surtout quand sa barbe se met à blanchir. Après quelques années de navigation, il est muté au ministère de la rue Royale, où il publie un article imprudent sur la crise de la marine (1910). D’où mise en disponibilité, puis réintégration. Encore une similitude avec Loti, et son affaire de Hué.
En 1917, le commandant Bargone, qui s’est mis en congé de la Marine, où l’on n’a plus beaucoup d’occasions de se distinguer, et qui, comme Loti, a rallié l’armée de Terre, pilote un char d’assaut. Un engin nouveau, promis à un brillant avenir.
Percevant des droits d’auteur confortables, il prend sa retraite dès 1919, comme simple capitaine de corvette. Il allonge, jusqu’à son dernier jour, sa série d’ouvrages d’histoire ou de fiction, dont presque personne ne se souvient plus aujourd’hui.
En 1932, au cours d’une signature de livres, l’anarchiste Gorguloff tire sur le président de la République Paul Doumer. Farrère (qui avait connu ce dernier, je suppose, en Indochine) tente de s’interposer. Il reçoit deux balles dans le bras, mais ne peut empêcher la mort du président.
En 1933, Farrère est membre du comité de soutien aux intellectuels juifs persécutés. Ce qui tempère le grief d’adhésion à l’extrême droite, lancé aujourd’hui contre lui.
L’année suivante, Farrère s’inscrit chez les Croix-de-Feu. Ce qui, comme je l’ai déjà observé au sujet de Jacques de Lacretelle, n’est pas déshonorant, car ce mouvement n’a jamais pris parti pour l’Allemagne, et son chef a été déporté.
En 1935, Farrère est élu à l’Académie française, contre Paul Claudel ! Il n’a été handicapé ni par ses écrits sur l’opium, ni par son roman de 1910, Les Petites alliées, décrivant les ébats d’officiers de marine avec les prostituées de Toulon.
Après la Seconde guerre, Farrère est le noble vieillard par excellence. Il figure au comité d’honneur pour la mémoire du maréchal Pétain. Faut-il le lui reprocher ? Une telle position, à cette époque, ne pouvait rien lui rapporter, er risquait de lui faire perdre une partie de son public.
Je commenterai ceux de ses romans qui ont eu, en leur temps, le plus d’audience.

Les Civilisés (1905)
Saïgon est alors un vaste lupanar, à la disposition des Français. Ceux-ci sont pour la plupart des ratés, venus aux colonies parce qu’ils n’avaient pas réussi en métropole, ou des individus sans scrupules, cherchant à faire rapidement fortune. Les administrateurs étendent leur manteau sur tout cela. Je m’étonne que les intéressés n’aient pas protesté contre cette caricature. Paul Doumer, que nous avons aperçu, venait de donner l’exemple d’un gouverneur général intègre et utile.
J’ai d’abord cru que les civilisés, c’étaient les Vietnamiens (on disait alors les Annamites), par opposition aux Barbares venus de l’ouest. Pas du tout ! Farrère ne se soucie guère des colonisés, qui ne constituent qu’un élément de décor. Les civilisés, bizarrement, ce sont de jeunes hommes blancs, célibataires, nietzschéens, qui ne croient à rien et veulent planer au-dessus du lot. Il y en a surtout trois, un médecin, un ingénieur et bien sûr un officier de marine, noble de surcroît, en qui l’on devine un avatar de l’auteur. Ces jeunes gens s’autorisent toutes les débauches, y compris les stupéfiants.
À ce sujet, il faut savoir que l’année précédente, en 1904, Farrère a publié Fumée d’opium. Il semble être allé, dans cette voie, beaucoup plus loin que Loti – au point de devoir subir deux cures de désintoxication. Depuis l’Indochine, ce vice a gagné Toulon où fonctionnent, selon une enquête de 1913 du quotidien Le Matin, 163 fumeries, tenues le plus souvent par des demi-mondaines. La Première Guerre mondiale y met un terme. Mais on ne sait quand Farrère s’est arrêté.
Tout en approuvant secrètement ses civilisés, et en imitant plus ou moins leurs ébats, il a adopté un parti moralisateur. Il a décidé de les punir de leur attitude outrecuidante. Le médecin devient fou, et meurt dans un accident de la circulation. Le fringant officier de marine croit trouver son salut dans ses fiançailles avec une jeune et pure Française, mais ne peut s’empêcher de la tromper. En conséquence, il est rejeté par elle et se retrouve seul, abasourdi.
Mais ce châtiment ne suffit point, et l’ingénieur, lui, n’a pas encore eu son compte. Pour en finir, Farrère s’offre une péripétie audacieuse : les Anglais attaquent l’Indochine ! En réalité, suffisamment pourvus dans la région (Singapour, Malaisie, Nord-Bornéo, Hong-Kong), ils ne s’intéressent pas à cette dépendance française. Et l’Entente cordiale vient d’être conclue. Cela dit, les Français ne sont pas encore habitués à avoir les Britanniques pour alliés. Ils conservent en mémoire l’incident de Fachoda, qui a failli provoquer un conflit armé, et la guerre des Boers, où les Britanniques ont joué le rôle des méchants. Bref, l’agression imaginée par Farrère passe fort bien auprès de son public.
L’ingénieur civilisé, qui devait être mobilisé dans la réserve, s’enfuit. Il perd sa dignité nietzschéenne.
Quant à l’officier de marine, il rejoint son bâtiment, pour tenter de s’opposer au débarquement britannique. Vu la disproportion des forces, sa mort est certaine. Avant de périr, il s’offre néanmoins le luxe de couler, par une torpille, le plus gros cuirassé adverse.
Les Civilisés ont été couronnés du prix Goncourt en 1905.

L’homme qui assassina (1906)
L’année suivante, l’écrivain saute d’un bond gracieux en Turquie. Comme les Civilisés, son nouveau roman est une histoire entre Occidentaux dans un décor oriental. Exception : un aimable et généreux pacha, qui a le don de surgir quand on ne l’attend pas, comme Arsène Lupin. Mais il n’est là que pour la couleur locale, et ne joue aucun rôle dans l’intrigue.
Les débuts du narrateur – un colonel français, noble cette fois encore – à Constantinople sont surtout l’occasion de peindre la ville et ses mœurs. Les descriptions ne valent pas celles de Loti, mais sont plus précises et ne manquent point d’intérêt, si l’on accepte les paradoxes. L’auteur exalte l’architecture ottomane aux dépens de la byzantine, et se moque de cette grosse maritorne de Sainte-Sophie, peinturlurée de rouge et de jaune comme une paysanne fardée. S’agissant des habitantes de cette métropole, voici un jugement de l’aimable pacha : La vertu des femmes, monsieur le colonel, ressemble à ces grands plateaux chargés de verreries que les montreurs d’ours tiennent en équilibre sur la pointe d’un sabre. La preuve du contraire se trouve dans les Désenchantées de Loti, que Farrère ne pouvait connaître puisqu’elles ont paru en 1906.
À défaut d’odalisques faciles, le colonel français fait la connaissance d’une délicieuse Britannique, lady Falkland. C’est l’épouse du directeur de la Dette ottomane, cette énorme institution semi-étrangère qui perçoit les impôts dus au sultan et s’en sert pour régler les arrérages de ses emprunts. La belle se confie : son mari a une maîtresse britannique installée sur place ; il veut divorcer pour l’épouser ; de plus, il entend obtenir la garde de son fils unique. De la sorte, lady Falkland se retrouvera seule et sans enfant.
Puis cette malheureuse se donne au colonel, en une rencontre qui n’aura pas de suite, car elle est trop surveillée. Cette reddition compense, si l’on veut, l’agression de l’Indochine perpétrée dans l’ouvrage précédent.
Alors que l’affreux Falkland avait réuni les pièces nécessaires à son divorce, et s’apprêtait à le demander, il est assassiné. On ne trouve pas l’assassin. L’épouse est évidemment soupçonnée d’avoir commandité le crime. Mais le sultan, bon prince, décide de l’imputer à un forban que l’on vient d’arrêter pour d’autres motifs, et qui avait déjà un passif suffisamment chargé pour mériter la mort.
Or le véritable assassin était… Mais je m’en voudrais de déflorer le dénouement.
Des trois romans commentés ici, cet Homme qui assassina me paraît le meilleur.

La Bataille (1909)
Cette bataille s’inspire de celle de Tsou-Shima, où quatre ans plus tôt, la flotte japonaise a anéanti la flotte russe.
Pour une fois, les autochtones sont au premier plan du roman. Il y a bien un peintre français, mais on se demande ce qu’il vient faire ici, le Japon n’ayant pas de leçons à recevoir en matière de peinture. Il y a aussi un officier de marine britannique, dont la présence se justifie mieux, car ses camarades et lui-même ont aidé la flotte du Soleil levant à se constituer et à s’entraîner.
Le Japon fournit les trois acteurs principaux, jeunes tous trois. Le marquis Yorisuka, officier de marine, et son épouse sont beaucoup trop occidentalisés pour des Japonais de 1905. Ils sonnent faux. Porteur des traditions, leur ami ou faux ami le vicomte Hirata, lui aussi officier de marine, est plus crédible. À travers lui, Farrère a bien perçu les potentialités guerrières du Japon, que l’auteur de Madame Chrysanthème, vingt-deux ans plus tôt, ne pouvait ressentir.
Le tableau du pays est superficiel, et criblé de références à la Chine. Hormis quelques jolies notations d’arbres et de jardins, les trois quarts du livre ne présentent, pour parler franchement, guère d’intérêt. Puis vient la fameuse bataille, pour laquelle Farrère est à son affaire. Le jeune marquis est tué. Bien que son camp soit très largement vainqueur, et que sa propre conduite ait été digne d’éloges, le jeune vicomte se donne la mort, en pratiquant le fameux seppuku, alias hara-kiri. Cette conclusion a beaucoup plu aux lecteurs. Mais elle n’est là que pour la couleur locale, car l’intéressé n’avait, selon les codes japonais, aucune raison de recourir à cet acte extrême. Quant à la belle marquise, veuve sans enfant, elle entre dans un couvent bouddhiste.

xxx

Les principaux romans de Claude Farrère ont été édités en poche, il y a quelque temps. Je les ai cherchés en vain dans les librairies. Sans plus de succès, j’ai interrogé les rayons des usuels de la Bibliothèque Nationale de France, salle de la littérature française, où figurent, à côté des célébrités, beaucoup d’obscurs. Pas un ouvrage de Farrère, pas un ouvrage sur Farrère.
Était-ce un bon écrivain ? Je dirai plutôt que c’était un écrivain curieux, méritant mieux que l’oubli.

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