Diderot au cinéma

Par Jacques Warin

Sur un récit de Diderot : deux films, deux metteurs en scène
Les Dames du Bois de Boulogne (1944) de Robert Bresson
Mademoiselle de Joncquières (2018) d’Emmanuel Mouret

 

  Inclus dans la nouvelle de Diderot « Jacques le Fataliste », le récit qui concerne la vengeance tirée par Mme de la Pommeraye à l’égard du marquis des Arcis ne compte qu’une quarantaine de pages. Deux cinéastes s’en sont emparés, à plus de soixante-dix  ans de distance : Robert Bresson, en 1944, avec Les Dames du Bois de Boulogne ; Emmanuel Mouret, en 2018, avec Mademoiselle de Joncquières.

  On pourrait aussi bien intituler ce récit, en empruntant cette fois son titre à Barbey d’Aurevilly, La Vengeance d’une Femme . L’intrigue en est très simple : Mme de la Pommeraye, ayant cédé aux instances du marquis des Arcis qui la courtisait, est devenue sa maîtresse. S’apercevant un jour qu’elle n’en est plus aimée (suffisamment), elle décide d’en tirer une vengeance exemplaire. Pour accomplir son dessein, elle a recours à deux « créatures », une mère et sa fille, qu’elle a connues dans le passé et qui ont sombré depuis dans la galanterie. Les ayant prises sous sa tutelle, elle leur fait mener une vie de dévotes et s’arrange pour provoquer une rencontre avec son amant.

 Ce dernier donne aussitôt dans le panneau qui lui est tendu : tombé amoureux de cette jeune fille au visage d’ange, il lui manifeste un intérêt de plus en plus vif, et de fil en aiguille, après avoir subi maintes rebuffades, il finit par lui offrir une somme considérable assortie d’un écrin de riches pierreries, à seule fin d’en faire sa maîtresse. Devant le refus de la jeune fille, toujours (bien) conseillée par Mme de la Pommeraye, le marquis commet alors la plus haute sottise qu’un homme de (son) état, de (son) âge et de (son) caractère puisse faire : il lui propose le mariage. Une fois cet hymen consommé, une lettre révèle au marquis le « sale métier que sa femme et sa belle-mère ont exercé à l’hôtel de Hambourg, rue Traversière, pendant dix ans ».

 Le mari bafoué prend tout d’abord l’affaire fort mal et laisse en plan femme et belle-mère pour s’enfuir en province. Mais, dans un deuxième temps, il est ébranlé par le repentir (qu’il croit sincère) de son épouse et lui demande de reprendre sa place au foyer conjugal. Happy end voulu par Diderot , qui déjoue les prévisions de Mme de la Pommeraye, puisque celle-ci, au lieu d’être vengée du marquis , lui a rendu un grand service : c’est du moins ce qu’il lui fait croire ! Evidemment ,ce n’est pas tout à fait la fin que les féministes du XXème siècle auraient voulu faire prévaloir. Mais la morale de cette histoire, selon Diderot, est bien claire : celui qui a séduit une honnête femme, Mme de  la Pommeraye, sans jamais lui proposer le mariage se voit condamné à épouser une courtisane. Sur ce point, la dernière phrase du récit est sans ambiguïté : l’homme commun aux femmes communes.

  Des deux films qui se sont inspirés de cette intrigue scabreuse, on pourrait croire, dans un premier temps, que c’est le second, celui de Mouret, qui est le plus fidèle à Diderot. Outre le fait qu’il s’agit d’un film en costumes et en couleurs, tourné dans les décors naturels de quelque château d’Ile-de-France (ou de la Loire), on y retrouve bien les différents épisodes narrés dans Jacques le Fataliste : la séduction de Mme de la Pommeraye par M. des Arcis, les aveux indiscrets du marquis et la fureur contenue de sa maîtresse, la rencontre au Jardin du Roi, le dîner de retrouvailles faussement imprévu, l’intercession d’un prêtre vénal, le rôle diabolique d’entremetteuse joué par Mme de la Pommeraye et le pardon final du marquis des Arcis. La photo est superbe, les costumes toujours bien repassés et rutilants de soieries de couleurs chatoyantes, la musique d’époque (Haendel, Vivaldi) hélas ! tonitruante. Mais c’est surtout le casting qui laisse à désirer : une Mme de la Pommeraye (Cécile de France) un peu trop compassée dans sa diction, un marquis des Arcis (Edouard Baer) plus naturel, mais curieusement trop « moderne » avec sa barbe de trois jours (diable ! qu’a-t-il fait de sa perruque ?), une jeune victime (Alice Isaaz) vraiment trop cruchonne pour être plainte, et d’un physique trop banal pour être l’objet d’un vrai coup de foudre. Quant aux comparses : domestiques, laquais et suivantes, ils (elles) sont là pour remplir un décor, d’ailleurs presque toujours vide, et ils peinent à donner à cette histoire tellement dans l’esprit du XVIIIème siècle (on pense bien sûr aux Liaisons Dangereuses) un soupçon de réalisme.

 Sur le plan de la vraisemblance de l’histoire comme sur celui de la psychologie des personnages, c’est le film de Bresson, tourné avec peu de moyens, en 1944, dans un Paris qui sent encore l’Occupation, qui s’impose : par la qualité de l’image (un superbe noir et blanc, magnifiquement restauré), par la qualité des interprètes, au premier plan desquelles se détachent Maria Casarès, lucide et cruelle dans son rôle d’Erinye vengeresse, et la toute jeune Elina Labourdette, vingt ans, victime à la fois pathétique et rebelle de cet infâme complot, par la vigueur du récit qui, à aucun moment, ne s’égare dans des digressions inutiles et progresse pas à pas vers un dénouement implacable. Certes, la fin est la même dans les deux films, et c’est bien celle qu’a voulue Diderot : le marquis pardonne à la femme qu’il a épousée les frasques de sa vie antérieure. Mais, alors que dans la version 2018 ce pardon s’explique mal – l’innocente victime ayant paru se prêter de bonne grâce aux machinations de Mme de la Pommeraye- l’héroïne de Bresson, dans le film de 1944, a des états d’âme et manque même, dans une scène cruciale, de révéler à M. des Arcis le pot aux roses ! Ce qui justifie, après coup, la réconciliation entre les nouveaux époux, et qui fait que, dans la version de Bresson, au prix d’une infidélité avec le récit, on est sans doute plus près de l’esprit de Diderot.

 Celui-ci, dans les toutes dernières pages, à travers les commentaires que fait son double, Jacques le Fataliste, ne s’attache-t-il pas d’ailleurs à tenir la balance égale entre « l’hypocrite » Mme de la Pommeraye et « l’inconstant » marquis des Arcis ? On est loin de la revendication féministe un peu bébête du film de Mouret, lequel, en faisant intervenir un personnage féminin ajouté au récit de Diderot (Laure Calamy), prétend justifier la vengeance d’une femme par une déclaration finale de Mme de la Pommeraye (Mon cœur est en paix maintenant), totalement hors de propos.

  C’est donc sans conteste le film de Robert Bresson (son deuxième après Les Anges du Péché, 1942), tourné en noir et blanc, avec quatre acteurs, dans un décor minimaliste, historiquement situé dans les années 40, qui l’emporte sur la reconstitution d’Emmanuel Mouret, dont on peut regretter qu’elle soit passée complètement à côté de « l’esprit » du Siècle des Lumières . Esprit de liberté, où la légèreté s’allie volontiers à la cruauté, où la morale peut aisément se retourner, où la vengeance d’une femme, si bien orchestrée qu’elle paraisse, s’inscrit finalement dans le cadre de ces aventures galantes que nous a contées, avec tant de bonheur dans son Histoire de ma vie, Casanova, le Prince des Libertins.

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