The Swimmer, film de 1967

Par Jacques Warin

Réalisateur : Frank Perry (et Sydney Pollack)
d’après la nouvelle de John Cheever
Interprètes : Burt Lancaster (Ned)
Janice Rule (Shirley)
Mary Champion (Peggy)
Kim Hunter (Betty)

 

Serait-ce une sorte de cinéma néo-réaliste « à l’américaine » ? ou plutôt de cinéma « néo-symboliste » ? Tiré d’une nouvelle de John Cheever datant des années 50, ce film de Frank Perry (mais dont certaines scènes ont été tournées par Sydney Pollack) oscille entre une description critique de la société américaine de cette époque (côte est) et une fable onirique qui retrace la descente aux enfers d’un membre de cette upper middle class qu’on imaginait abonnée aux success stories.

 C’est Burt Lancaster, déjà entré dans la cinquantaine, qui assure le rôle écrasant – et présent dans tous les plans du film – de ce « raté » de la société de consommation.  Certes, le sourire est là d’emblée, éclatant au départ, quand ce père de famille -en apparence comblé – décide, par un beau dimanche du mois d’août, de rentrer chez lui en utilisant, non pas la route, mais la « voie directe », la rivière Hudson, matérialisée, en distance, par les piscines des nombreux amis qui jalonnent son itinéraire.

Mais le sourire va rapidement se ternir, au fur et à mesure de cette odyssée des piscines et des surprises-parties. Et son aventure, qui ne devait durer qu’une après-midi, va dévorer –on ne le comprend que progressivement- les quelques années qui lui restaient à vivre. D’étape en étape, de piscine en piscine, Ned parvient enfin à la scène finale, d’une grande intensité dramatique, où, arrivé au seuil de sa maison familiale, il découvre qu’elle est déserte et battue par une tempête d’automne : sa femme l’a quitté, ses filles ont disparu, lui-même s’accroche en vain à la porte, désormais close sur un avenir qui n’existe plus.

 Il s’agit, bien sûr, d’un apologue, qui utilise un procédé nouveau (le flash-back dans le futur) et qui développe, avec un grand bonheur d’expression, le contraste existant entre une société dans laquelle ne compte que la réussite matérielle (maisons cossues, piscines à gadgets, réceptions alcoolisées) et la destinée d’un homme qui a échoué sur tous les plans (professionnel, sentimental et conjugal).

Cet échec, on le perçoit au hasard des rencontres successives que fait Ned au cours de son équipée, rencontres pendant lesquelles les amis qu’il croyait avoir, les relations d’affaires qu’il entretenait, les femmes dont il se croyait aimé, se montrent d’abord faussement enjoués, puis seulement indifférents, enfin franchement hostiles. Car tous ont quelque chose à lui reprocher, que ce soit un emprunt qu’il n’a pas remboursé, un engagement qu’il n’a pas tenu, ou même une de ces promesses de bonheur qu’il avait faites à ces femmes de rencontre et qui se sont dissoutes avec le temps.

Tous ces rôles féminins (qu’on ne peut toutefois qualifier de « seconds rôles ») sont d’ailleurs d’une grande justesse. Les actrices choisies pour les incarner sont très émouvantes, qu’il s’agisse de Janice Rule (Shirley), devenue lucide et même cruelle sur son amant d’autrefois, de Mary Champion (Peggy), ancienne baby-sitter de la famille, dont Ned ne peut comprendre qu’elle n’est plus, à ce stade, amoureuse de lui, et avec laquelle il voudrait tout recommencer, ou encore de Kim Hunter, devenue la femme froide américaine qu’elle avait sans doute toujours été. L’astuce du réalisateur consiste en effet à jouer sur le décalage entre le moment des retrouvailles et les souvenirs qu’elles entrainent, mais en les suggérant seulement, car le rythme du film emporte ses protagonistes vers un avenir plus sombre – jamais vers le passé.

 Burt Lancaster, presque toujours en maillot de bain, est extraordinaire de présence, d’abord chaleureux, puis inquiet, puis angoissé, enfin désespéré ; il trouve là l’un des meilleurs rôles de sa carrière. Rappelons qu’à cette époque il avait déjà cinquante-cinq ans et plus rien à prouver, ayant déjà marqué de son écrasante personnalité les principaux rôles de Tant qu’il y aura des hommes (From Here to Eternity, 1953) et du Guépard (1959) et ayant obtenu l’Oscar pour son interprétation d’Elmer Gantry (1960), cette histoire de faux prophète calquée sur celle du trop célèbre Billy Graham.

Mais c’est ce rôle de perdant, de looser, de rejeté de l’affluent society qu’il a, selon son propre aveu, préféré à tous les autres. Et c’est à travers ce personnage-miroir de l’Amérique des années 50 qu’il est parvenu à recréer l’émotion transmise par le grand romancier John Cheever dans une nouvelle d’une dizaine de pages.

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