VICE, un film d’Adam Mac Kay

Par Jacques Warin

      Ce film se situe dans la grande tradition des films politiques américains  (Tempête à Washington d’Otto Preminger, 1961 ; Les  Hommes du Président d’Alan Pakula, 1974). Plus près du second que du premier, car il ne s’agit pas de « politique-fiction », mais d’un « biopic » qui prétend résumer  –en un peu plus de deux heures-  quarante ans de la vie politique (et privée) de Dick Cheney. Ce dernier, qui ne fut jamais au premier plan de l’histoire des Etats Unis, joua un rôle capital au tournant de ce siècle, ayant été choisi par George W. Bush Junior pour être son vice-président et l’ayant accompagné pendant ses deux mandats (2000-2008).

    Le réalisateur, Adam Mac Kay, la cinquantaine, ne s‘était fait connaître jusqu’à présent que par un seul film (The Big Short, 2015), dans lequel il s’en prend à Wall Street et aux adorateurs du Veau d’Or (à travers la crise financière de 2008). Inutile de préciser que Mac Kay appartient à la gauche du parti démocrate et fut un fervent supporter de Bernie Sanders à la faveur des dernières élections présidentielles.

   Autant le dire tout de suite : le film, dont le titre repose sur un subtil jeu de mots (le même en français et en anglais), est tout entier « à charge ». Son propos est de dévoiler, à travers une succession de scènes à la fois comiques et hautes en couleurs, l’inculture et la sottise d’un homme, dont seules l’ambition et le culot lui ont permis de jouer les premiers rôles auprès d’un Bush, présenté comme un homme faible et inconsistant (c’est l’acteur Sam Rockwell, d’ailleurs peu ressemblant). Ce parti pris admis, on ne peut qu’admirer sa formidable efficacité, qui rappelle celle de Michaël Moore, le grand réalisateur pamphlétaire des années 2000, dont on n’a pas oublié Fahrenheit 9/11 (2004), qui prenait déjà pour cible le président Bush.

     Deux facteurs contribuent à faire de « Vice » un film extrêmement original, qui semble renouveler les lois du genre :

  • l’écriture d’abord, qui repose sur un montage ultra-rapide , où toutes les scènes s’enchaînent, sans laisser le moindre répit au spectateur, perpétuellement tenu en haleine par des « flash back » et même des « flash en avant », qui bouleversent la chronologie des événements (à la fois politiques et familiaux) ;
  • les deux acteurs principaux ensuite, qui interprètent les rôles respectifs de Dick Cheney (Christian Bale) et de sa femme Lynne (Amy Adams) ; ils sont absolument géniaux, lui à la fois cynique et obtus, mais quand même humain (par l’attachement qu’il voue à ses deux filles), elle ambitieuse déchainée, sorte de Lady Macbeth, finalement encore plus antipathique que lui (malgré l’intérêt quelle porte aussi à sa famille, seule refuge de « valeurs » auquel se réfèrent ces deux produits de la société américaine des années 60).

      Il y a d’ailleurs une scène d’anthologie, au milieu du film, dans laquelle le couple, se retrouvant au lit, se récite les vers de la tragédie de Shakespeare avant le meurtre de Duncan : scène bien sûr invraisemblable, car ces petits bourgeois du Wyoming n’ont aucune culture, mais – au second degré – d’un effet baroque et comique particulièrement percutant. Autre scène d‘anthologie, qui devrait faire, à elle seule, le succès du film : celle où George Bush rencontre Dick Cheney pour le convaincre d’être son vice-président  (en 2000) et où ce dernier, d’abord réticent, accepte finalement après avoir posé ses conditions : il supervisera l’administration, la Défense et la politique étrangère ! On se demande ce qui va rester à Bush et à ses secrétaires (ministres). Mais le futur Président est trop heureux de céder toutes les affaires à son ambitieux partenaire, qui en fera mauvais usage.

Encore une fois, c’est la « thèse » du film, qui tend à évacuer toute responsabilité de Bush et de Colin Powell dans cette entreprise, en mettant en avant les intérêts puissants de la firme Haliburton (que contrôlait Dick Cheney).

   À travers cette charge virulente, c’est ce poste a priori obscur de vice-président (ne jouant un rôle qu’à la mort du président), qui est mis soudain en pleine lumière. Le fait est que Dick Cheney a influencé de manière décisive les grandes décisions américaines du début du XXIème siècle (la guerre d’Afghanistan, en 2001, puis l’intervention en Irak en 2003) et qu’il a assuré le triomphe –provisoire- des idées des « néo-conservateurs », dont le parangon était Donald Rumsfeld, entrevu au début du film. Reste que si certains ont voulu pousser le parallèle avec l’actuel président des États-Unis, on peut s’interroger sur sa pertinence : les deux personnages représentent bien la droite du parti républicain, mais avec pour le premier une nuance interventionniste (il veut régler toutes les affaires du monde par la guerre) et pour le second une forte tendance isolationniste, renouant avec les vieux démons de l’Amérique des années 20-30.

Post-scriptum de Nicolas Saudray : Le poste de vice-président des États-Unis ayant été proposé à John Kennedy, encore sénateur, il émit cette réponse humoristique : I am against vice (je suis contre le vice). Ce qui signifiait qu’il désirait devenir président sans passer par une étape vice-présidentielle.

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