Tirpitz, créateur d’une éphémère Marine allemande 

Par Nicolas Saudray

S’il existe un livre européen, c’est bien celui-là. L’auteur est un Italien du Frioul, arrière-petit-neveu de Savorgnan de Brazza qui fut au service de la France. Le héros, arrière-grand-père de l’auteur en ligne maternelle, est allemand. Écrit en anglais, l’ouvrage vient d’être traduit en français.

Contrairement à ce qu’on pouvait croire, Alfred Tirpitz, né sur l’Oder en 1849, n’est pas un junker. Cet officier de marine roturier se fait remarquer comme spécialiste des torpilles. En 1892, alors qu’il n’a que quarante-trois ans, Guillaume II le nomme contre-amiral et chef d’état-major de la Marine. En 1897, cette fonction se mue en un portefeuille ministériel – et Tirpitz sera le plus stable de tous les ministres allemands de l’époque. L’anoblissement suit en 1900.

Pays d’élection des militaires terriens, la Prusse est alors dépourvue de tradition navale. En 1848 puis en 1864, ses rares navires ont été vaincus par ceux du Danemark ! En 1870, face à la France, ils ont évité de se montrer. L’accord de deux volontés, celle de Guillaume II et celle de Tirpitz, met fin à cette infériorité. Encore leurs préoccupations diffèrent-elles. Pour l’empereur, cette flotte, qui est aussi son joujou, doit soutenir la formation d’un vaste empire colonial. L’amiral se montre plus prosaïque : son objectif consiste, en cas de guerre, à empêcher les Britanniques de dominer la mer du Nord et d’interrompre le ravitaillement allemand.

Cette divergence se reflète dans le choix des navires. Guillaume privilégie les croiseurs rapides, qui devront éviter la rencontre avec un ennemi plus puissant, mais pourront dévaster sa flotte de commerce. Tirpitz préfère des bâtiments plus classiques. Pour faire passer le coûteux programme naval qui résulte du cumul de ces exigences, il sillonne l’Allemagne, prononce trois mille conférences ou allocutions. Il est devenu une figure. Sa barbe fourchue fait la joie des caricaturistes.

Les Britanniques finissent par s’inquiéter. Les Allemands leur font, en 1912, une offre assez raisonnable : mettre fin à la course aux armements, plafonner la force allemande aux deux tiers de celle de l’Union Jack. Si cette solution avait été acceptée, la Première Guerre mondiale aurait sans doute été évitée. Mais l’homologue de Tirpitz, Chuchill, refuse. Il s’en tient au vieux principe selon lequel Albion doit disposer de forces navales au moins égales à celles des deux principaux pays du continent, réunies. En l’occurrence, l’Allemagne et la France. Or l’hypothèse d’une coalition de ces deux puissances est alors peu crédible.

 Durant l’été 1914, Tirpitz se montre hostile à la guerre, car il estime que ses navires ne sont pas encore en état de se mesurer aux Britanniques. Hélas, il commet l’erreur de passer, aux moments cruciaux, quelques jours dans sa propriété de campagne. Quand il revient, la décision fatale est déjà prise.

L’ouverture des hostilités fait passer Tirpitz au second plan. Il reste quelque temps ministre de la Maine, mais la responsabilité des opérations incombe à l’amiral von Pohl. Au début, les navires de surface restent blottis dans leurs ports. Il faut attendre juin 1916 pour assister à une vraie bataille, celle du Jutland : malgré leur infériorité numérique marquée, les Allemands infligent des pertes sévères à leurs adversaires britanniques, car leur artillerie est meilleure. Pour Tirpitz, père de cette flotte, c’est un satisfecit. Ce succès va-t-il être exploité ? Non, les navires de surface allemands se remettent à l’abri.

Le Reich préfère déclencher l’année suivante, avec le plein accord de Tirpitz, la guerre sous-marine à outrance, qui provoque l’entrée en guerre des États-Unis. Après la défaite, la belle flotte allemande est conduite au port écossais de Scapa Flow et s’y saborde. Elle n’aura duré qu’une vingtaine d’années.

Nullement découragé, Tirpitz se lance dans la politique. Il explique que, si on l’avait écouté, la guerre sous-marine à outrance aurait été déclenchée bien plus tôt, et l’Allemagne aurait gagné : thèse contestable, car dans cette hypothèse, l’entrée en guerre des États-Unis se serait elle aussi produite plus tôt. Tirpitz contribue à la fondation d’un parti conservateur et nationaliste, sans rapport avec le nazisme qui n’est encore que peu de chose. Il brigue la chancellerie mais échoue. Son parti passe sous le contrôle d’un magnat de la presse, Hugenberg.

Tirpitz meurt en 1930, alors que le régime de Weimar, qui a connu quelques belles années, amorce sa dégringolade.

Sa fille Ilse von Tirpitz, grand-mère de l’auteur du livre, a épousé l’ambassadeur Ulrich von Hassell. Devenu l’un des conjurés de l’attentat contre Hitler, il est exécuté en juillet 1944.

Le livre : Corrado Pirzio-Biroli, Le Grand Amiral von Tirpitz, mon aïeul. Éditions Michel de Maule, 2018.                                                                           

Deushe National Volkspartei   

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