Émile Boutmy (1835-1906) : une redécouverte

Par Patrice Cahart

          Pour la plupart d’entre nous, le nom d’Émile Boutmy n’évoque rien d’autre que le principal amphithéâtre de Sciences Po. L’homme fut pourtant au cœur de la vie intellectuelle française de son époque. Son arrière-petit-neveu François Leblond, assisté de son propre fils Renaud, a entrepris de tirer de l’oubli, par un livre bien vivant, cet acteur discret mais de premier rang.

          Il s’agit à vrai dire d’une double biographie, incluant Laurent, père d’Emile. C’était lui aussi un personnage intéressant, bien que sa mort prématurée l’ait empêché de se réaliser pleinement.

          Les Boutmy forment une lignée de musiciens et de compositeurs flamands. L’un d’eux devient le maître de musique du marquis de Girardin, philanthrope qui a recueilli Rousseau à Ermenonville aux derniers temps de sa vie. Ce lien avec les Girardin va compter pour beaucoup sans la carrière des Boutmy. Le marquis a un fils officier de marine, lequel engendre un fils naturel, Émile (prénom manifestement dû au souvenir de Rousseau). Ce garçon obtiendra plus tard, par une décision de justice, le droit de s’appeler Émile de Girardin. Durant ses dix premières années, il est élevé à Ermenonville avec Laurent, fils du maître de musique, né en 1807 : d’où une amitié durable.

         Laurent Boutmy débute dans la vie comme professeur de lettres et comme écrivain. En 1830, il publie, sous un jour favorable, une biographie du nouveau souverain. Mais l’année suivante, quand son ami Émile lance avec succès un mensuel, le Journal des connaissances utiles, il le rejoint. Il persiste en 1836, lors de la fondation du quotidien La Presse. Jusqu’à sa mort prématurée, il est l’indéfectible second, qui remplace le patron en cas de maladie ou d’absence. Girardin peut être considéré, sans jeu de mots, comme le créateur de la presse moderne en France : il réduit de moitié le prix de l’abonnement, compense par le tirage et par un large appel à la publicité, publie en feuilleton Alexandre Dumas et Balzac. Ces prouesses n’auraient pu être accomplies sans l’aide de Laurent, qui d’ailleurs contribue à la rédaction, s’attaquant par exemple à un vaste sujet, toujours actuel, celui des circulaires ministérielles profuses. La ligne politique, commune aux deux compères, est celle d’un soutien à Louis-Philippe, contre les républicains mais aussi contre les conservateurs.

          En 1838, Émile de Girardin propose, sans être suivi, une première ébauche de Sciences Po, voire de l’ENA : afin que les hauts postes de l’administration ne soient plus attribués par faveur ou esprit de parti, les impétrants devraient avoir obtenu au préalable le diplôme d’un institut de formation. Une idée émise dans le sillage de Saint-Simon. De son côté, Laurent publie, en 1845, une biographie de Louis-Philippe ; le monarque étant encore au pouvoir, les conditions de l’objectivité ne sont évidemment pas réunies.

          Inspiré par le même philosophe, Laurent s’intéresse aux activités économiques, en sus de ses fonctions auprès de Girardin. Grâce à des fonds d’emprunt, il fait édifier sur les Champs-Élysées, en 1847, le Jardin d’Hiver, serre immense en forme de croix abritant une végétation tropicale, où l’on donne des dîners, des bals et des représentations. Une préfiguration du Grand Palais, qui connaît au début un vif succès. Mais la révolution de 1848 tarit le public, d’où pour l’entrepreneur de grosses difficultés financières. Une attaque d’apoplexie le foudroie en 1850, à quarante-trois ans. La société fait faillite l’année suivante.

         Le prénom du fils le plus connu de Laurent ne doit rien au hasard : c’est l’Émile de Rousseau, transmis par Émile de Girardin qui est le parrain de l’enfant. Émile III, si l’on veut. À la mort de son père, ce garçon n’a que quinze ans. Il aide au difficile règlement de la succession. Son parrain Girardin le pilote dans les salons libéraux du Second Empire et le met notamment en rapport avec Taine. Bientôt, comme l’avait fait son père, le jeune homme collabore à la Presse – surtout en qualité de critique littéraire. Puis il passe au nouveau journal de Girardin, la Liberté, où il a l’occasion de soutenir l’avocat Émile Ollivier, républicain en cours de ralliement à l’Empire. Parallèlement, Boutmy est professeur à l’Ecole Spéciale d’Architecture, et administrateur de cet établissement : un banc d’essai de Sciences Po.

          Pour lui comme pour bien d’autres, la défaite inattendue mais prévisible de 1870 est un traumatisme. Ses maîtres à penser, Taine, Renan, imputent cet échec, pour une bonne part, à la supériorité du système d’éducation allemand. L’université française est sclérosée, elle n’a pu se dégager du carcan où le premier Napoléon l’avait consciencieusement enfermée. Qu’à cela ne tienne ! On va réaliser le rêve relaté par Girardin en 1838, en créant une École libre des Sciences politiques. Le premier adjectif a beaucoup d’importance ; il signifiera qu’on restera en dehors des raideurs et des petitesses administratives.

          Émile Boutmy convainc des actionnaires variés, dont les Siegfried du Havre, protestants, républicains, et la richissime duchesse de Galliera, veuve d’un entrepreneur génois. Sciences Po est fondé en décembre 1871 dans un pays encore exsangue. Mais un tenant de la tradition jacobine s’interpose : Hippolyte Carnot, fils du fameux Lazare et père du futur président de la République Sadi. C’est lui qui a créé l’éphémère ENA de 1848. Fidèle à son idée, il veut mettre l’École libre de Boutmy dans la main de l’État. Jules Ferry appuie sa tentative, sans trop de vigueur ; les Chambres la rejettent. On s’en tire par un compromis : un conseil de perfectionnement est constitué à parité par l’État et les actionnaires ; il supervisera uniquement l’emploi par Sciences Po de sa subvention publique.

         Cette École vient à point nommé. Pour mettre fin aux nominations arbitraires, les grands corps de l’État ont été dotés de concours d’entrée, respectivement en 1847 (Inspection des Finances), en 1853 (Conseil d’État), en 1857 (Cour des Comptes). Les Affaires Étrangères suivent en 1877. Ces concours, il faut bien les préparer. Comme Boutmy et ses amis l’avaient prévu, Sciences Po ne tarde pas à fournir la quasi-totalité des lauréats.

          Au début, cette École compte 89 élèves. Dix ans plus tard, l’effectif est passé à 260. Aujourd’hui, c’est treize mille !

          Les combats auxquels il doit se livrer n’empêchent pas le fondateur de réfléchir aussi aux problèmes de la société, mais une bonne partie de ses réflexions demeure d’ordre privé. Dans l’un de ses carnets, il stigmatise la société de consommation en des termes qui pourraient être repris aujourd’hui mot pour mot ; la fureur consommatrice de ses contemporains était pourtant bien modeste en comparaison de celle que nous connaissons. Dans un autre cahier, il écrit : Les capitalistes ne sont pas un élément normal dans une société saine : c’est un élément morbide qu’il faudra supprimer tôt ou tard. Ainsi parle le saint-simonien ; la publication de ces lignes lui aurait valu quelques ennuis. La centralisation, qui a sévi en France tout au long du XIXème siècle, lui semble avoir été un bien, car elle a unifié un pays encore disparate à la fin de l’Ancien régime ; à présent, pense Boutmy, c’est un mal, car elle déresponsabilise. L’un des mérites de François et Renaud Leblond est d’avoir tiré ces écrits de la clandestinité.

         En janvier 1906, son devoir ayant été largement accompli, Boutmy est retrouvé mort dans son appartement de la rue Saint-Guillaume.

          L’ouvrage présente sa photo en couverture. Surprise ! Nous imaginions un personnage grave, et même sévère. Malgré la chaîne de montre qui barre son gilet, il a plutôt l’air d’un acteur désenchanté, avec sa chevelure buissonnante et sa grosse moustache tombante. Garde-toi de juger sur la mine.

Le livre : François et Renaud Leblond, Émile Boutmy, le père de Sciences Po. Éd. Anne Carrière, 2013 (encore disponible). 230 pages.

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