Georges Poisson – La guerre des drapeaux d’Henri V (1871-1875)

Par Patrice Cahart

L’histoire est faite de grandes tendances, mais aussi de tournants imprévisibles.

L’un d’eux a eu pour acteur principal, bien malgré lui, le comte de Chambord. De cet Henri V manqué, petit-fils de Charles X, Georges Poisson nous trace un portrait effroyable : né sept mois après l’assassinat de son père le duc de Berry, élevé dans la bigoterie et les préjugés par sa tante la rescapée de la prison du Temple, pourvu de surcroît d’une épouse acariâtre, c’était le moins habile des hommes.

Et pourtant, ce prétendant n’a pas toujours été maladroit. En 1843, au cours d’un séjour à Londres, il invite le vieux Chateaubriand, devenu quasi-républicain par haine de Louis-Philippe ; il le flatte et le retourne ! Son erreur consiste ensuite à s’enfermer au château de Frohsdorf, à une cinquantaine de kilomètres de Vienne, où il vit coupé du monde. Bientôt, il devient obèse.

Après la chute de Napoléon III, il décide toutefois de tenter sa chance. Il s’installe à Bruges, puis vient à Paris, sans toutefois se montrer au peuple. Ces faits ruinent l’hypothèse suivant laquelle, au fond, il n’aurait jamais voulu régner. En une France qui vient de vivre l’épreuve de la Commune, il est un recours providentiel. La majorité des députés (les orléanistes aussi bien que les légitimistes) souhaite son avènement avec ardeur. Des ateliers privés frappent des pièces d’argent à son effigie.

Cette première tentative achoppe sur le drapeau blanc, dont le prétendant ne veut pas se séparer. Attitude étrange, car l’ancienne monarchie avait des étendards de trente-six couleurs, que n’enveloppait aucune mystique ; les débuts du culte du drapeau blanc ne remontent qu’à Louis XVIII. Mais en refusant la bannière tricolore, c’est tout l’héritage révolutionnaire qu’Henri entend rejeter. Il connaît mal la France, qu’il a dû quitter pour l’exil à l’âge de dix ans. Il ne mesure pas la profondeur des changements. Il repart pour son Frohsdorf.

L’histoire, dit-on, ne repasse pas les plats. Elle offre néanmoins au prétendant une deuxième chance : le duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe, est pressenti pour la présidence de la République, en remplacement de Thiers. Il aurait préparé tranquillement la restauration monarchique. Chambord refuse son accord, et le choix se porte sur Mac-Mahon, qui n’a pas les mêmes qualités.

Troisième chance perdue : le comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe et chef de la maison d’Orléans, vient faire sa soumission à Frohsdorf. Chambord n’ayant pas d’enfant, il proclamera pour successeur ledit comte de Paris, et tout ira bien. Le député Chesnelong prend le relais du visiteur, et obtient un accord ambigu sur le drapeau. Peut-être les deux emblèmes vont-ils coexister ? Sitôt Chesnelong reparti, le prétendant remet cela en cause.

Quatrième chance, en 1873 : le prétendant accepte de revenir en France. Comme on ne peut, à cause de la querelle du drapeau, le couronner roi tout de suite, on va le nommer lieutenant général du royaume. Un uniforme est taillé par le meilleur faiseur. Des timbres à fond de fleurs de lys sont imprimés. Un carrosse neuf est tout prêt. Mais Mac-Mahon qui, bien que légitimiste affiché, a pris goût à ses fonctions présidentielles, refuse de recevoir l’impétrant. Les monarchistes, sottement, se résignent. Il n’y aura pas de cinquième chance.

Georges Poisson, c’est la vieille école, en ce qu’elle a de meilleur : élégance, clarté, sûreté des sources, humour.

Quelles auraient été, pour notre pays, les conséquences d’une attitude plus conciliante du comte de Chambord ? Il aurait été remplacé à sa mort, en 1883, par le comte de Paris (Philippe VII, aux yeux des fidèles) : un homme sérieux, studieux (combattant du côté nordiste durant la guerre de Sécession, il avait tiré de cette expérience une histoire en sept volumes), mais sans charisme. Le régime aurait donc évolué vers une monarchie à l’anglaise. Ainsi conçue, la présence royale aurait été un facteur d’unité pour la France, nation plus divisée que d’autres. Les monarchistes de l’époque étant, en matière de politique extérieure, plus prudents que les républicains, l’épreuve de 1914-18 aurait peut-être été évitée. Ainsi, par voie de conséquence, que celle de 1939-45. Les Orléans régneraient peut-être encore, à la manière des Windsor.

Ed. Michel de Maule 2018 – 17 euros

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