Octobre 2026
Un livre lu par Nicolas Saudray
François Leblond, préfet de région honoraire, est l’auteur, aux éditions Librinova, de quatorze essais historiques, qui traitent notamment de Voltaire et de la ville de Lyon, dont le site Montesquieu-avec-nous a rendu compte.
Ayant assez bien connu Georges Pompidou grâce à un long séjour dans les cabinets ministériels de l’époque, François Leblond aurait pu, comme écrivain, se consacrer à la vie de cet homme d’Etat. Mais plusieurs biographies existent. Aussi s’est-il plutôt attaché à répondre à la question suivante : comment serait aujourd’hui la France, si Pompidou n’était pas tombé malade ?
Populaire, bien assis dans son rôle, Pompidou aurait terminé son septennat, et en aurait sans doute vécu un autre. Il aurait donc conduit le pays jusqu’en 1983, date à laquelle Giscard, héritier de la bonne gestion pompidolienne, aurait été bien placé pour lui succéder. La France aurait donc évité la rupture de 1981, et notamment la proclamation de la retraite à soixante ans, qui continue de l’empoisonner quarante-cinq ans plus tard.
Pour bien saisir la dimension du personnage, il faut rappeler les grandes lignes de son parcours (1911-1974). Il naît à Montboudif (Cantal), 580 mètres d’altitude. Le grand-père est paysan, le père, professeur d’espagnol, la mère, institutrice. Pompidou est normalien, et premier à l’agrégation de lettres, ce qui le conduit à exercer comme professeur. Il participe à la campagne de 1940 en tant qu’officier, mais reste en dehors des réseaux de résistants. En 1944, il se met à la disposition du général de Gaulle, qui en fait l’un de ses conseillers les plus proches, et le nomme au Conseil d’Etat. De Gaulle s’étant retiré à Colombey, Pompidou, qui a fait la connaissance de Guy de Rothschild, devient le directeur général de sa banque, tout en continuant de conseiller le général. Un évènement assez inattendu, compte tenu de son parcours littéraire et juridique.
En 1958, Pompidou est directeur de cabinet du nouveau chef de l’État. En avril 1962, après les accords d’Evian, le premier ministre Michel Debré, qui a mené une politique d’Algérie française, doit s’effacer. Successeur : Pompidou, alors qu’il n’a jamais été parlementaire (il ne deviendra député du Cantal que quatre ans plus tard). Après les événements de mai 1968, De Gaulle estime un changement nécessaire et le remplace par Couve de Murville. Mais dès juin 1969, Pompidou remporte l’élection présidentielle. Au total, il aura été onze ans à la tête de l’État, cinq comme premier ministre et six comme président.
Son livre « Le Nœud gordien », écrit à l’automne de 1968 mais publié après sa mort, révèle une hauteur de pensée peu commune. François Leblond en fournit maints échantillons. Je me limiterai au suivant :
« Depuis vingt ans, toutes les contraintes traditionnelles se sont non pas atténuées, mais effondrées. Beaucoup d’hommes d’Église ne croient plus ou donnent à peine l’impression de croire encore à la Grâce, aux mystères, à la Vie éternelle même et ne prêchent plus que le bonheur sur la terre, ne veulent trouver la foi que dans la connaissance claire et par la réflexion individuelle, substituant en fait à la religion une sorte de morale évangélique en elle-même respectable, mais qui est tout sauf une foi, et où la revendication remplace l’espérance. »
Ce passage rend un son chrétien que l’on n’entendait guère du temps de Pompidou premier ministre, mais la laïcité de l’État l’interdisait, et Mai 68 n’avait pas encore secoué l’agrégé ès lettres.
Que reprocher à Pompidou ? D’avoir mené une politique économique et sociale trop prudente, trop limitée, conduisant donc à Mai 1968 ? Mais personne ne prévoyait cette explosion.
D’avoir dévalué le franc de 12,5 % ? Mais l’escalade des salaires après Mai 1968 avait compromis notre compétitivité, et rendu la dévaluation inévitable.
D’avoir permis l’entrée du Royaume-Uni dans l’Union européenne ? François Leblond a raison d’observer que cette entrée a accru pour quelque temps la crédibilité et l’autorité de l’Union. Je me demande néanmoins si Pompidou, soumis à de très fortes pressions (dont celles des États-Unis) n’a pas été la dupe de nos amis britanniques, prompts à rejoindre l’Union quand leurs affaires allaient mal, non moins prompts à s’en détacher dès qu’elles se sont améliorées. Cet aller-retour britannique a produit une conséquence sans doute irréversible : à Bruxelles, toutes les affaires de l’Union se traitent en anglais, alors que cet idiome n’est la langue principale d’aucun des États-membres.
Le livre : François Leblond, Pompidou aujourd’hui – 114 pages, 15,90 euros
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