Mam’zelle Clarinette

Septembre 2026
P
ar Nicolas Saudray

En 1891, Johannes Brahms a 58 ans. Il est célèbre, malgré la frénésie wagnérienne. Il a tendance à boire, en toute discrétion. Fatigué, il a décidé ne plus composer.

De temps à autre, il se rend à Meiningen, petite ville de Thuringe qui a la chance de posséder un remarquable orchestre. Le chef en est Hans von Bülow, l’un des plus connus de l’époque : un ami de Brahms, un adversaire de Wagner.

Soudain, Brahms repère dans cette formation un clarinettiste encore jeune (35 ans) et prometteur. Ses collègues le surnommaient Mam’zelle Clarinette. Non qu’il ait eu une apparence efféminée – c’était un robuste barbu, marié et père de famille. Mais tout simplement parce que le mot « clarinette » est féminin, en allemand comme en français.

Enthousiasmé, Brahms se remet au travail. Jusqu’à cette époque, il n’avait donné, dans son œuvre, qu’une place minime à la clarinette. Coup sur coup, il compose deux chefs d’œuvre, le quintette avec clarinette, le trio avec clarinette. Puis viennent les deux sonates pour piano et clarinette, autres chefs d’œuvre. Brahms et Mühlfeld parcourent l’Allemagne et l’Autriche, en 1894 et 1895, pour les faire connaître. L’aîné tient la partie de piano, et le cadet, qui a vingt-trois ans de moins, tient l’instrument à vent. Ils donnent vingt concerts !

Le rôle de Mühlfeld ne s’arrête pas là. À chaque saison, il prend place dans l’orchestre du festival de Bayreuth, consacré à Wagner. Brahms ne semble pas lui en avoir voulu.

Puis la santé de Brahms s’altère. En 1897, à Vienne, il se couche, demande un verre de vin du Rhin, le repose après avoir bu, en disant : Das ist schön, c’est bon. Telles sont ses dernières paroles. Peut-être aurait-il préféré un air de clarinette.

Brahms-Mühlfeld : une féconde rencontre, qui a révélé à chacun des deux hommes une partie de lui-même.

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