Proust contre Vinteuil

Septembre 2026
Par Nicolas Saudray

Quel compositeur a écrit ou, tout au moins, inspiré la « petite phrase de Vinteuil » ? Cette question a donné lieu à de vastes débats. Proust lui-même a pris plaisir à brouiller les pistes, en avançant tel ou tel nom.

Pour ma part, je n’ai plus de doute depuis que j’ai entendu la première sonate pour piano et violon de Saint-Saëns. Dès les premières notes de la phrase principale du premier mouvement, on se dit : « C’est elle ». Serpentine, rêveuse, charmante, elle est proustienne en diable. Elle date de 1885. Proust, né en 1871, a eu maintes occasions de l’écouter au cours des concerts de salon dont il était familier.

Mais alors, pourquoi cette dédicace désolante d’un livre à Jacques de Lacretelle, dans laquelle Proust qualifie la petite phrase de médiocre, et ajoute qu’il n’aime pas Saint-Saëns ? À mon sens, il a voulu glorifier sa propre imagination, et montrer que pour créer un mythe littéraire, il n’avait pas besoin d’un support réel.

L’origine de la petite phrase étant identifiée, on ne saurait pour autant identifier Vinteuil à Saint-Saëns. C’était, dans l’œuvre de Proust, un compositeur totalement fictif, et méconnu, tandis que Saint-Saëns nageait dans le succès. Le principal mérite du fantôme Vinteuil aura été de servir de prête-nom à l’auteur de la petite phrase : Saint-Saëns.

Nous ne pouvons mettre ce créateur au rang d’un Bach ou d’un Beethoven. Trop de facilité et de complaisance. Mais il lui arrive d’atteindre des sommets. La symphonie avec orgue est l’une des grandes œuvres du romantisme français. Et la sonate « de Vinteuil » l’égale par son charme.

Après avoir mis tout cela en veilleuse, écoutons maintenant cette belle serpentine.

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