Balzac et les malfaiteurs

Octobre 2026
Par Nicolas Saudray

En 1825, Balzac a vingt-six ans et tire le diable par la queue. Il n’a produit que des romans anonymes, dont le succès a été médiocre, et qui ne figureront pas dans la Comédie Humaine. Cette fois, il publie, sous son nom, un livre intitulé Le Code des gens honnêtes, ou l’art de ne pas être dupe des fripons. Ce petit traité, inattendu dans son œuvre, a été récemment réédité.

Surprise ! Il commence par un éloge des voleurs, considérés comme un lubrifiant de la société.

Certaines phrases rendent même un son pré-marxiste, comme celle-ci : Le jour où la masse des malheureux sera plus forte que la masse des riches, l’ordre social sera tout autrement établi. Mais ces considérations s’accompagnent d’un solide sens de l’humour. Selon notre auteur, la principale utilité des voleurs tient au fait que, sans eux, bien des professions disparaîtraient : la gendarmerie, la magistrature, les tribunaux, la police, les notaires, les avoués, les serruriers, les banquiers, les huissiers, les geôliers, les avocats. Les voleurs, ajoute-t-il, sont dotés d’intéressantes qualités, sans lesquelles ils ne pourraient exercer leur métier.

En tout cas, son intention n’était nullement d’ébranler la société. Il voulait simplement se faire un peu d’argent.

Balzac consent alors à aborder l’objet principal de son livre : la mise en garde des honnêtes gens contre les multiples tentatives de vol et d’extorsion. La France de Charles X grouille de malfaiteurs, surtout à Paris. De ce point de vue, elle n’a rien à envier à notre époque. On pourrait même soutenir qu’elle la dépasse, car elle ne connaît ni Sécurité sociale ni allocations de chômage. La tentation de la malfaisance est donc nécessairement plus vive.

À ce stade, une remarque de vocabulaire s’impose. Sous la plume de Balzac, toutes les activités condamnables sont des industries. Un industriel est un faussaire ou un escroc. Cette désignation subsistera longtemps dans la langue française sous une autre forme, chevalier d’industrie.

La description commence par les petits voleurs, … tirailleurs de la grande armée des industriels. Le petit voleur typique a commencé à quinze ans, et a été formé en prison. N’ayant pas de toit, il couche dans les bosquets des Champs-Élysées. Il erre sur les boulevards dans des habits volés, porte une belle cravate et des favoris. Il propose à la vente des cannes, des mouchoirs, des tabatières, et surtout des montres. Conséquence : aujourd’hui, les gens de bon ton n’ont plus de montre ; on ne peut pas la leur voler.

À ces petits vols s’ajoutent ceux que commettent les cuisinières, poussées par leurs amants, et les autres domestiques. Vouloir empêcher qu’un chef, une cuisinière etc. volent sur la dépense est une folie insigne. On est plus ou moins volé, voilà tout.

L’escroquerie est plus élaborée. Balzac en fournit des exemples savoureux. Il a pu en avoir connaissance par ses fonctions de clerc de notaire ou de clerc d’avoué. Mais je me demande si, se fiant à son imagination de romancier, il n’en a pas inventé quelques-uns. De nos jours, la plupart ont été rendus difficiles par les cartes d’identité et les précautions informatiques. Mais d’autres, plus subtils, les ont remplacés.

L’écrivain situe trois professions au sommet de cette société de filous et de dupes : les notaires, les agents de change, les avoués. Mon compte-rendu se limitera à ces derniers. Ils sont chargés des procédures judiciaires, et séparés des avocats qui s’occupent du fond des procès (cette séparation durera jusqu’en 2011). Selon Balzac, un avoué est un seigneur qui mène une vie mondaine et court les salons, pendant que ses clercs moulinent une paperasse en grande partie inutile et pressurent les clients.

À ma connaissance, aucune des trois professions visées n’a protesté contre ce livre. Il s’est perdu dans la foule des libelles de l’époque.

On pouvait penser que Balzac, ayant identifié tous les ressorts de cette charmante société, était bien placé pour y tracer son chemin, et même pour y faire fortune. Pas du tout ! En qualité d’imprimeur, il a été mis en faillite deux fois. Le jeune écrivain téméraire de 1825 ne se doutait pas de ce qui l’attendait.

Un livre extraordinaire, vraiment, même s’il contient une part d’exagération.

L’ouvrage : Honoré de Balzac, Le Code des gens honnêtes, ou l’art de ne pas être dupe des fripons. 1825. Réédition « Le Temps des Cerises », 2023. 171 pages, 20 €.

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