Chambord : trois cent soixante cinq fenêtres sur notre passé 

Par Nicolas Saudray

Essayiste, romancier, poète, auteur d’un remarquable Dictionnaire égoïste de la littérature française, Charles Dantzig a élu le château de Chambord pour son dernier ouvrage, avec un sous-titre prometteur : L’idée de château mène le monde. C’est dire que le lecteur y trouvera, non point de savantes remarques d’architecture, mais une occasion de rêves et un prétexte à foucades.

D’emblée surgit la singularité de cette magnifique demeure, haute de soixante mètres : elle n’a servi à presque rien. François Ier, son créateur, n’y a séjourné que quarante-deux jours. Ses successeurs, encore moins. L’hôte le moins inconstant aura été le maréchal de Saxe. Napoléon donne le château au maréchal Berthier, lequel préfère vivre à Grosbois, plus facile à gérer. Puis l’édifice est offert par une souscription publique au petit-fils de Charles X, encore bébé, qui prend en conséquence le nom de comte de Chambord ; le malheureux ne pourra y venir qu’une journée, entre deux exils. L’État le rachète enfin à l’un de ses héritiers et l’affecte aux quatre chasses annuelles du président de la République.

J’ajoute que ce château n’a pas été imité. Alors que l’Allemagne et la Russie nous offrent en abondance de petits ou moyens Versailles, le tour de force réalisé par François Ier a découragé les plagiaires.

Chambord, observe encore notre auteur, se situe à l’écart des grandes routes, et aucune avenue triomphale ne le précède. Ses dimensions grandioses contrastent avec l’exiguïté du cabinet royal. Dans son fameux escalier à double révolution, deux personnes qui montent en même temps ne se rencontrent jamais. Chambord est un paradoxe.

Comme de juste, le monarque constructeur caracole en tête du livre. Les historiens ont affectionné cet homme de 1,92 m, à cause de Chambord justement, et malgré sa politique extérieure désastreuse. Charles Quint, de passage à travers la France, et convié à Chambord, en est resté la bouche ouverte. Les mauvais esprits disent que c’était à cause de ses végétations.

Du héros de Marignan, l’ouvrage passe à la littérature de l’époque et de la suivante. Surprise : Malherbe l’emporte sur Ronsard, grâce à quelques strophes oubliées. Et nous bénéficions d’une belle lettre de Rabelais à Érasme (que le roi chevalier aurait bien voulu attirer à sa cour). Charles Dantzig a tout lu. Il est sur son terrain de prédilection.

Sa plume se fait épique pour évoquer la favorite Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes, disgraciée par le successeur Henri II, et errant toute nue dans la forêt de Chambord. Imagination, bien sûr. Les chroniqueurs nous disent simplement qu’elle est devenue protestante.

Tout au long du livre, l’auteur s’offre des incursions – trop nombreuses peut-être – dans la politique et les mœurs de notre temps. Sans doute a-t-il pensé que l’excentricité de Chambord (au meilleur sens du terme) autorisait la sienne. Il livre cent jugements à l’emporte-pièce, qui heurteront plus d’un lecteur. Sa langue se rapproche de celle du commissaire San Antonio. Trump est plaisamment qualifié de roi nègre.

Pour finir, Dantzig propose de vider Chambord de ses meubles et de n’y laisser qu’un gisant de François Ier. Encouragé par son exemple iconoclaste, je propose à mon tour de remplacer par un mur de verre la médiocre enceinte basse qui masque le pied du monument.

L’idée de château mène-t-elle vraiment le monde, encore aujourd’hui ? La résidence de Donald Trump en Floride s’en inspire. Emmanuel Macron reçoit  ses hôtes de marque à Versailles. Certaines demeures seigneuriales vont bénéficier du Loto (en concurrence, il est vrai, avec de simples maisons). Vingt-huit mille internautes se sont cotisés pour racheter et réhabiliter une superbe ruine, le château de la Mothe-Chandeniers (Vienne). En sens inverse, les châteaux sont soumis à l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) sans aucune atténuation, et les préfets, aiguillonnés par le ministère de l’Environnement, n’hésitent pas à implanter des éoliennes de 180 mètres de haut ou davantage dans leur champ de vision. Sur la frontière franco-allemande, des monstres semblables ont été dressés tout près du château féodal de Malbrouck, que le conseil général de la Moselle venait de restaurer à grands frais. Aux doléances qui lui sont parvenues de France, la ministre-présidente de la Sarre, en qui beaucoup voient la prochaine chancelière d’Allemagne, a répondu simplement : La prochaine fois, nous vous préviendrons.

Le livre : Charles Dantzig, Chambord-des-Songes, Flammarion, décembre 2018, 300 pages, 21,90 €

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *