Une ambassade au début du régime soviétique        

Par Nicolas Saudray

         La révolution soviétique d’octobre (novembre) 1917 est habituellement présentée comme la suite nécessaire des fautes des tsars et de l’évolution de l’économie russe. Cette thèse contient une part de vérité. Les mémoires de Joseph Noulens montrent néanmoins que l’histoire aurait pu prendre un autre cours.

         Noulens, originaire de l’Armagnac, plus ou moins radical, n’est pas tout à fait le politicien classique du Sud-Ouest, car il a fait une partie de ses études au lycée Condorcet de Paris. Député du Gers, ministre de la Guerre puis des Finances, il a laissé partout où il est passé le souvenir d’un homme sans éclat mais solide.

        En mars 1917 (je suis désormais le calendrier grégorien), une révolution républicaine et socialiste porte au pouvoir Kerensky et ses amis. L’ambassadeur de France à Pétersbourg, devenu Pétrograd, est Maurice Paléologue, l’un des principaux responsables du déclenchement des hostilités en 1914 [1]. Trop lié au tsar déchu et à ses ministres, on ne peut le laisser en poste. Pour le remplacer, Paris fait appel à Noulens qui s’ennuie au Palais-Bourbon. Il n’a rien d’un diplomate de carrière, mais son bon sens devrait être utile. Sa mission principale : éviter que la Russie ne dépose les armes, alors que sur l’autre front la France lutte à mort contre l’envahisseur allemand.

         Le nouvel ambassadeur arrive par la Suède et la Finlande. Le franchissement de la dernière frontière lui fait l’effet d’un passage de la civilisation à la barbarie. On est déjà à la mi-juillet. Noulens rencontre Kerensky, orateur exceptionnel mais inactif, et dont le gouvernement peine à se faire obéir d’une armée envahie par l’indiscipline.

          À peine Noulens est-il installé que les maximalistes (nom français des bolcheviks) tentent de prendre le pouvoir par la force. Ils échouent. Lénine prend la fuite. Trotsky est fait prisonnier, mais le gouvernement le libère !

         La situation personnelle de M. Kerensky était (alors) si forte, se souvient l’ambassadeur, qu’il pouvait tout tenter pour le rétablissement de l’ordre intérieur et la reconstitution de l’armée. Il pouvait notamment, précise notre auteur, neutraliser le croiseur Aurore, où se tenait l’état-major bolchevik, et qui se trouvait sous le feu de la forteresse Pierre-et-Paul. Kerensky laisse passer l’occasion. Il commet en outre l’erreur de se brouiller avec le général en chef Kornilov, et cherche à se débarrasser de lui. Kornilov réagit en tentant de renverser Kerensky, lequel doit s’appuyer sur les bolcheviks. Pour ceux-ci, la poire est mûre. En novembre de cette année 1917, par ce qui n’est pas une révolution populaire mais un coup de force, ils prennent le pouvoir.

          Il est clair qu’avec un dirigeant plus énergique et plus adroit que Kerensky, la république socialiste pouvait durer. Mais à condition de mettre fin à une  guerre coûteuse et décevante. En effet, écrit notre diplomate de fraîche date, la Russie tout entière, sans distinction d’opinions, aspirait à la cessation immédiate des hostilités.

          La France et ses alliés n’ayant pas reconnu le nouveau pouvoir né d’un coup d’État, Noulens et ses collègues sont en porte-à-faux. Ils restent néanmoins à Pétrograd, espérant peut-être que les nouveaux maîtres voudront bien continuer la guerre, ou bien qu’ils s’écrouleront.

          En décembre, Trotsky vient voir Noulens, afin d’éviter que la France n’envoie une mission militaire aux Ukrainiens, lesquels aspirent à l’indépendance. Voici un portrait du plus brillant des bolcheviks : D’abondants cheveux noirs plantés en arrière dégageaient un front large mais bas. Une barbiche brune accentuait le menton. Les yeux grands et noirs tachés de sang à l’angle des paupières concouraient à la dureté de cette physionomie. J’avais devant moi un despote oriental, dont le visage trahissait un absolutisme cruel. Il va sans dire que l’entretien se déroule en français.

        L’ambassadeur doit aussi s’occuper des milliers de nos compatriotes qui faisaient tourner des entreprises fondées par eux en Russie avant la guerre, et fournissaient ainsi un apport appréciable à l’économie du pays. La plupart demandent à être rapatriés via Mourmansk. Une équipée !

         Le 15 décembre, ce que Noulens et ses collègues craignaient arrive : un armistice entre Allemands et Russes est proclamé à Brest-Litovsk. Des négociations s’engagent pour la paix.

        Mais les bolcheviks sont encore loin d’avoir gagné la partie, car en janvier 1918, ils perdent les élections à la Constituante au profit des mencheviks et des socialistes. Ni une ni deux, Lénine dissout la Constituante à peine élue. Contre toute attente, cet acte ne déclenche pas un vaste mouvement d’indignation.

        Durant le même mois, des incidents ayant éclaté, en Roumanie, entre soldats russes et roumains, les bolcheviks arrêtent l’ambassadeur accrédité par Bucarest. Noulens et le corps diplomatique vont protester chez Lénine, en français comme d’habitude. Le front, dominateur et puissant, était vraiment génial. Mais le nez, à demi écrasé, la bouche, le menton, lui donnaient un aspect inquiétant de barbare. Une rigueur implacable de doctrinaire et un mépris souverain de l’humanité éclataient sur ce visage d’ordinaire fermé. Lénine libère néanmoins l’ambassadeur roumain.

         Le mois de février est marqué par un coup dur : l’annulation des emprunts russes, dont la bourgeoisie et la paysannerie françaises sont les principaux porteurs.

         Pendant ce temps, à Brest-Litovsk, les négociateurs soviétiques ont à peu près accepté l’abandon de tous les territoires occupés par les troupes allemandes : Ukraine, ancienne Pologne russe, pays Baltes…Mais, divisés entre eux, ils se ressaisissent et rejettent le projet de traité. Après un ultimatum, les forces allemandes reprennent leur avance vers l’est. Alors les Soviétiques cèdent, et signent le traité de Brest-Litovsk le 3 mars. S’ils avaient persisté dans leur refus (comme le préconisait Trotsky), Pétrograd aurait été pris, et leur gouvernement, qui manquait encore d’assise, aurait sans doute été renversé.

         S’estimant désormais inutile, l’essentiel du corps diplomatique tente de sortir du pays via la Finlande. Hélas, cet ancien grand-duché russe est en proie à une guerre entre Blancs et Rouges. On ne peut pas passer. Les diplomates se replient alors, avec un demi-consentement des Soviétiques, sur Vologda, ville située à mi-chemin entre Moscou et la mer Blanche. Puis sur le port d’Arkhangelsk, où des forces principalement britanniques débarquent.

         Pourquoi cette opération ? D’abord, pour s’emparer des importants stocks de bois et autres marchandises nordiques entreposées en ce lieu, car les économies de la Grande-Bretagne et de la France en guerre en ont besoin. Ensuite, pour constituer un gouvernement socialiste anti-bolchevique. Enfin,  pour essayer de donner la main aux Tchèques.

          Il s’agit là d’une cinquantaine de milliers d’anciens soldats des armées austro-hongroises, qui ne se sont pas révoltés mais ont été faits prisonniers et que les officiers du tsar ont retournés contre leurs anciens employeurs. Le traité de Brest-Litovsk ayant mis fin aux combats sur le front oriental, les Tchèques demandent à combattre sur le front ouest, aux côtés des Français. Pour faire une bonne manière à l’Allemagne, les Soviétiques interdisent leur passage vers Mourmansk et les invitent à se diriger vers Vladivostok ! Les Tchèques mécontents occupent une grande partie de la Sibérie utile, le long du Transsibérien. Ils soutiennent, à Omsk, un gouvernement russe socialiste, comme celui d’Arkhangelsk. La Sibérie, commente Noulens, présentait en ce printemps de 1918 un spectacle probablement sans équivalent dans l’histoire. Débordant de la Sibérie, les Tchèques avancent jusqu’à Samara et à Kazan, deux villes situées sur le cours moyen de la Volga. Mais quinze cents kilomètres séparent encore Kazan d’Arkhangelsk. Il est à souhaiter, écrit Noulens, que l’exploit de ces braves (Tchèques) inspire un grand écrivain. Avis aux amateurs.

          Là-dessus, l’amiral russe Koltchak, monarchiste, commet une faute comparable à celle du général Kornilov l’année précédente : il renverse le gouvernement socialiste d’Omsk, ce qui le brouille avec les Tchèques. Leurs adversaires étant désormais divisés, les Soviétiques finissent par l’emporter, alors qu’ils se trouvaient dans une situation fâcheuse. Koltchak sera pris et fusillé en janvier 1920.

         Les ambassadeurs alliés réfugiés à Arkhangelsk n’attendent pas cette cruelle échéance. Ils demandent et obtiennent leur rapatriement. L’occupation militaire du grand port arctique se prolonge jusqu’à l’année suivante, sans utilité réelle. Noulens impute cet échec au président Wilson, qui n’avait pas voulu mobiliser les moyens nécessaires.

          Les mémoires de l’ancien ambassadeur sont publiés en 1933, année peu propice. La France et l’Europe ayant d’autres soucis, l’ouvrage ne suscite pas  l’intérêt qu’il méritait. Aujourd’hui, c’est sa revanche : ce livre plein d’enseignements est réédité.

          Le livre : Joseph Noulens, Mon ambassade en Russie soviétique (1917-1919).  Réédition Michel de Maule cent ans plus tard, donc en 2017. La date de 1919 est à prendre avec précaution, l’ambassadeur ayant quitté la Russie le 7 janvier.        462 pages, 24 €.

      [1] Voir mon essai « 1870, 1914, 1939Ces Guerres qui ne devaient pas éclater », Éd. Michel de Maule, 2014.

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