Le Coran, les juifs et les chrétiens

Par Nicolas Saudray [1]

          Le Coran est tantôt favorable, tantôt défavorable aux juifs et aux chrétiens. Comment gérer cette alternance ?

          Les versets favorables  (recensement non exhaustif).         

          1/ Ceux qui croient, les juifs, les chrétiens, les sabéens, ceux qui croient en Dieu et au dernier Jour, ceux qui font le bien, voilà ceux qui trouveront leur récompense auprès du Seigneur (II, 62).

          Les sabéens ne sont pas les habitants du royaume de Saba, État correspondant à peu près au Yémen d’aujourd’hui. En effet, il était peuplé de juifs ou chrétiens. Divers auteurs ont cru reconnaître ces sabéens dans une population disparue de la Haute-Mésopotamie, autour de Harran en Syrie (Carrhes pour les Romains). D’autres les identifient aux mandéens, ces hôtes de marais de Basse-Mésopotamie qui se réclament de Jean-Baptiste et ont survécu malgré les persécutions.

          En tout cas, ce verset du Coran promet le paradis aux juifs et aux chrétiens.

        2/ Dieu seul est à même de discerner ceux qui dévient de sa voie de ceux qui suivent le droit chemin (XVI, 125).

          S’il n’était remis en cause par ce qui va suivre, ce verset condamnerait par avance une longue série d’anathèmes proférés au nom de l’islam sounnite.

        3/ Point de contrainte en religion (II, 256). Ce verset fameux surgit toujours dans les discussions. Il autorise les juifs et les chrétiens à conserver leur foi et à pratiquer leur culte. Mais attention :

  • suivant l’interprétation habituelle de cette parole, Il faut encore qu’il y ait une religion ; les athées ne sont pas libres d’être athées ;
  • liberté ne signifie pas égalité ; le non-musulman se trouve dans une condition inférieure, il n’est qu’un sujet de second rang.

          Au temps du prophète, l’importante oasis de Nadjran, siège d’un riche artisanat, avait adhéré au christianisme. Mahomet étant devenu un personnage puissant à la tête de l’oasis de Médine, les chrétiens de Najran lui ont demandé sa protection contre des voisins dangereux. Il la leur accordée, sans poser d’autre condition qu’un tribut de deux mille pièces de tissu brodé par an, et donc sans les humilier. Ce récit nous vient d’un auteur du IXe siècle, Ibn Hicham, toujours accepté par les musulmans d’aujourd’hui. Nadjran existe encore dans l’extrême sud de l’actuelle Arabie séoudite.

          Le statut des « protégés » juifs ou chrétiens (dhimmis) est postérieur au Coran ; la tradition l’attribue au calife Omar, deuxième successeur de Mahomet. Le « protégé » acquitte chaque année un impôt de capitation (ce qu’on peut considérer comme une réminiscence du tribut exigé de Nadjran). Ses vêtements doivent comporter des marques distinctives. Il n’a pas le droit de monter à cheval. Son témoignage, en justice, vaut moins que celui d’un musulman. En contrepartie, il est exempté de service militaire.

         Les versets défavorables (recensement non exhaustif)

          4/ Combattez…ceux qui, parmi les gens du Livre, ne pratiquent pas la vraie religion, combattez-les jusqu’à ce qu’ils payent le tribut, après s’être humiliés (IX, 29).

          Les gens du Livre sont les juifs, les chrétiens et les musulmans, tous descendants spirituels d’Abraham. Dans le verset cité, ceux qui ne pratiquent pas la vraie religion ne peuvent être que les adhérents des deux premières obédiences. L’auteur du verset ne veut pas leur mort, mais donne un fondement à la doctrine de la « protection », fixée plus tard par Omar.

          5/ Les juifs ont dit : « Uzaïr est fils de Dieu ». Les chrétiens ont dit : « Le Messie est fils de Dieu ». Telle est la parole qui sort de leur bouche. Ils répètent ce que les incrédules ont dit avant eux. Que Dieu les anéantisse ! Ils sont tellement stupides (IX, 30).

         Ici, Uzaïr est de pure fantaisie ; les juifs condamnaient toute filiation physique remontant à Dieu. Cette thèse, en revanche, est bien celle des chrétiens. Le verset cité laisse apparemment à Dieu, et non aux guerriers musulmans, le soin de faire disparaître ces deux catégories de déviants. Toutefois, les fanatiques ont vite fait de se considérer comme les instruments du Très Haut.

          6/ Tu constateras que les hommes les plus hostiles aux croyants sont les juifs et les polythéistes. Tu constateras que les hommes les plus proches des croyants par l’amitié sont ceux qui disent : « Oui, nous sommes chrétiens » (V, 82).

          Ce verset, en retrait sur les deux précédents, opère une discrimination entre juifs et chrétiens. Il correspond sans doute à un moment des guerres  menées par Mahomet, et à une alliance qui n’a pas duré.

          7/ Certains hommes prennent des associés en dehors de Dieu, ils les aiment comme on aime Dieu… Lorsque les injustes verront leur châtiment, ils verront que la puissance entière appartient à Dieu, et que Dieu est redoutable dans son châtiment (II, 165).

           Là, contrairement au verset que j’ai numéroté 6/, ce sont les chrétiens  qui sont visés, plus que les juifs. Souvent d’ailleurs, le Coran ne les désigne pas par leur nom, mais par celui d’« associateurs », mouchrikines. Leur crime est d’associer au Dieu unique deux fausses divinités :

  • le prophète Jésus, personnage honorable, mais dépourvu de caractère divin ;
  • le Saint Esprit, que les auteurs musulmans d’autrefois identifiaient à Marie, car l’esprit, dans les langues sémitiques, est féminin ; une sourate du Coran porte le nom de Marie, entité éminemment respectable ; de là à la diviniser, il y a beaucoup plus qu’un pas.

          Le Coran retentit d’imprécations contre ces mouchrikines. Là encore, des fanatiques peuvent se croire chargés d’administrer le châtiment promis par Dieu.

          Je ne traiterai pas ici de la suite du Coran, la Sounna, car il n’existe point de livre portant ce titre. Nous ne possédons que des recueils, inégalement respectés, de paroles de Mahomet, et à l’intérieur de chacun de ces recueils, les versets jouissent d’un crédit plus ou moins élevé suivant la qualité des témoins qui en attestent. Les musulmans ont donc une conception de la vérité plus moderne que les chrétiens, pour qui un livre religieux est tout entier canonique ou non canonique. Quoi qu’il en soit, la Sounna, de l’avis des spécialistes, a plutôt tendance à durcir le Coran.

         Les abrogations

          Les chrétiens n’ont pas cherché à résoudre les contradictions entre les Évangiles. C’est ainsi que le récit du procès de Jésus diffère sensiblement selon qu’on le lit chez Matthieu, chez Luc ou chez Jean.

         Du côté musulman, l’enjeu était plus important, car il s’agissait de la vie quotidienne et non plus seulement d’un point d’histoire. Cela étant, l’islam n’a pas de pape et, à l’instar de rabbins d’autrefois, chaque docteur peut faire valoir son point de vue, le recteur de l’université Al Azhar au Caire n’étant qu’un primus inter pares :

  • certains docteurs ont nié l’existence de contradictions dans le Coran ;
  • d’autres ont dit que la prédication de Mahomet en avait comporté à l’origine, mais que le Prophète les avait éliminées lui-même, et qu’il était donc vain d’en chercher ;
  • une large majorité s’est toutefois ralliée à la doctrine des abrogations, dont le principe est qu’en cas de contradiction, les versets les plus récents abrogent les plus anciens.

     En conséquence, le schéma suivant prévaut. À La Mecque, Mahomet, luttant contre le polythéisme dominant, était l’allié des juifs et des chrétiens ; d’où les versets qui leur sont favorables. Plus tard, à Médine, ayant vaincu les juifs et soumis sans difficulté les chrétiens peu nombreux, le Prophète aurait émis les versets défavorables. Seuls ces derniers demeurent donc en vigueur.

          En d’autres termes, Mahomet, inspiré par Dieu, aurait réellement prononcé, dans des circonstances données, les paroles favorables aux juifs et aux chrétiens. Puis les circonstances, sous la conduite de Dieu, auraient changé, rendant caduques ces paroles antérieures.

          Comme les docteurs de l’islam répugnent à étaler leur embarras devant les chrétiens, je n’ai trouvé, en langue française ou anglaise, aucune liste des versets abrogés. Je sais seulement que la majorité des sourates (chapitres) du Coran en renferme, et qu’ils concernent divers sujets, en sus des rapports avec les juifs et les chrétiens.

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         Que pensent de tout cela les éléments les plus durs de l’islam actuel ? Ne les   appelons surtout pas islamistes ; ce serait reconnaître qu’ils sont de meilleurs musulmans que les modérés. Appelons-les plutôt extrémistes ou  zélateurs. Ils ne se creusent pas les méninges au sujet des versets abrogeants et abrogés, car la plupart des Occidentaux sont devenus à leurs yeux des ennemis de l’islam, en interdisant le voile et en renvoyant des imams (comme en France), ou encore (comme aux États-Unis) en soutenant la politique d’Israël en Palestine

          Je signale à ce sujet que, contrairement à ce qu’on lit souvent, l’obligation du voile résulte du Coran lui-même, et qu’elle est donc difficilement négociable : Ô prophète, dis à tes femmes et à tes filles, et aux épouses des croyants, de se couvrir de voiles (XXXIII, 59).

          Ennemis de l’islam, les Occidentaux auteurs de ces méfaits se sont placés hors de toute protection. Combattez dans le chemin de Dieu ceux qui luttent contre vous… Tuez-les partout où vous les rencontrerez, chassez-les des lieux d’où ils vous auront chassés (II, 190-191).  

          Quant aux chrétiens orientaux (ou aux yézidis) tombés sous la coupe de l’État islamique, d’Al Qaïda ou de Boko Haram, ils  ont été traités de diverses façons. Parfois, ces malheureux ont été sommés de se convertir, sous peine de mort. Parfois, la doctrine de la « protection » leur a été appliquée, et on leur a donc infligé un impôt spécial.

         Encore tout récemment, un site de propagande en français,  consultable sans difficulté dans notre pays, diffusait le message suivant : Les infidèles parmi les gens du Livre ainsi que les associateurs iront au feu de l’enfer, pour y demeurer éternellement. Les chrétiens se trouvent donc condamnés de façon globale. Fanatisme marginal ? Pas du tout. Ces aimables propos émanent du cheikh Ibn Baz, grand moufti d’Arabie séoudite, et après sa mort, en 1999, ils sont restés en ligne. Ce qui, pour un esprit simple, autorise le meurtre.       

 [1] Auteur de Nous les dieux – Essai sur le sens de l’histoire – Ed. Michel de Maule, 2015

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