Istanbul hier et aujourd’hui

Par Nicolas Saudray
Octobre 2019

Les lecteurs trouveront ici, non pas un reportage, qu’il m’aurait fallu davantage de temps pour réaliser, mais la relation impressionniste d’un séjour d’une semaine.

Dès l’arrivée, la volonté de puissance se manifeste. Inauguré au printemps  2019, le nouvel aéroport d’Istanbul se veut le plus grand du monde. Il occupe huit mille hectares. Son hall est immense et beau. Sa tour de contrôle en forme de tulipe a reçu un prix international d’architecture. Bien sûr, l’ensemble paraît surdimensionné. Patience. Si le trafic aérien de notre planète poursuit sa folle expansion, Istanbul traitera dans une décennie, nous dit-on, deux cent millions de passagers par an ! La desserte du site par le métro nous est promise pour la fin 2020.

En attendant, il faut rouler une soixantaine de kilomètres vers le sud, sur la rive européenne, dans un paysage ouvert assez récemment reboisé en pins –  avec quelques lacunes.

Lors de ma première visite, en 1974, l’agglomération d’Istanbul comptait quatre millions d’habitants. Aujourd’hui, elle en a seize, contre treize à Paris. Elle a donc quadruplé. Mais la progression va sans doute ralentir, car la fécondité turque est tombée à un niveau proche du taux de remplacement (soit 2 ,1 enfants par femme, à rapprocher du score français de 1,9) ; et l’exode rural ne saurait   se poursuivre indéfiniment.

Par bonheur, les quartiers centraux ont peu changé. La principale innovation – le remplacement par de la pierre des maisons de bois qui caractérisaient la ville – était déjà accomplie il y a cinquante ans. Les petites rues, souvent décaties, conservent un certain charme. Elles sont ponctuées de mosquées sympathiques et discrètes méconnues des guides, chacune avec son modeste enclos funéraire. Mais toutes les berges, côté Asie, côté Europe, sont aujourd’hui des voies rapides, bruyantes, difficiles à traverser pour le piéton. Et une ribambelle de tours a surgi à la périphérie.

Je n’irai pas dans ces quartiers nouveaux, construits de bric et de broc, qui s’étendent à perte de vue. Enfant d’Istanbul et prix Nobel de littérature, Orhan Pamuk les a décrits mieux que je ne saurais le faire. Peu intéressant quand il se consacre à la bourgeoisie mal occidentalisée dont il provient, il se révèle excellent dans ses portraits de petites gens fraîchement sorties des profondeurs de l’Anatolie. Et le dimanche – jour de congé hebdomadaire depuis Atatürk  –  des marées humaines venues de ces faubourgs sans limites inondent les rues du centre, donnant parfois le sentiment qu’on se trouve dans le métro.

Attardons-nous un instant sur Orhan Pamuk, né en 1952. Le remarquable récit de sa jeunesse, traduit en français sous le simple titre d’Istanbul, date de  2003, mais puise sa substance dans la vie des années 1960 et 1970. Ce qui m’a frappé, c’est la mélancolie. Istanbul, ancienne capitale des sultans d’un vaste empire, ancienne ville d’excellence, désormais déchue, fatiguée, croulante. Cette œuvre forme le pendant de celle du génial photographe Ara Güler, d’origine arménienne, disparu en 2018, et qui, durant toute sa carrière, a saisi les profils magiques des coupoles et des minarets enveloppés de brume. Il me semble qu’aujourd’hui, après l’apparition des tours, des voies rapides, des trois ponts suspendus sur le Bosphore, des nouvelles mosquées dont je vais dire un mot, et de l’aéroport mégalomane, ces deux grands nostalgiques ne pourraient plus s’exprimer de la sorte. La ville merveilleuse est repartie d’un nouvel élan, pour le meilleur et pour le pire.

Istanbul, métropole moderne. La mendicité est bien moins répandue qu’à Paris. Et il n’y a pas plus de saleté, sauf dans le bas du quartier de Galata. La Corne d’Or, notamment, dont j’avais conservé un souvenir mitigé, m’a étonné par sa propreté.

Aux yeux du voyageur qui revient après une longue absence, le retour de l’islam se manifeste d’abord par les voiles des femmes. Atatürk les avait sévèrement interdits. À présent, on en voit partout. Mais n’exagérons pas. Ils demeurent nettement minoritaires, et les visages restent à découvert. Très rares sont celles qui réduisent leur visibilité à une fente ménagée pour leurs yeux. Beaucoup de Turques ont préféré devenir blondes et le montrer. Je note aussi qu’on aperçoit souvent, dans un même groupe, des femmes ou des filles voilées et d’autres non voilées ; ce qui me laisse penser qu’il s’agit d’un choix personnel plutôt que d’un mot d’ordre collectif.

De quoi l’Occidental se plaindrait-il ? Quelle idée sotte, de vouloir que tous les pays se ressemblent !

La résurgence de l’islam se traduit également par la construction de nouvelles mosquées. Elles sont légion, surtout dans les quartiers neufs. Je me limiterai à trois d’entre elles – les plus ostensibles. En 2009, à Üsküdar (autrefois Scutari), sur la rive asiatique, la famille Sakir a offert la mosquée Sakirin, dont la particularité est d’être la première et, semble-t-il, jusqu’à présent, la seule, à avoir été conçue par une femme. Il n’y a que deux minarets. Le béton est lisse mais apparent, ce qui, en Occident, serait jugé légèrement désuet. Le mihrab, cette niche orientée vers la Mecque, est cerné d’un énorme sourcil bleu. Une trouvaille.

Autre mosquée, de bonne taille celle-là, bien que limitée elle aussi à deux minarets : elle se construit sur la place Taksim (ou du Réservoir), qui forme, à la rigueur, le centre de cette métropole multiple qu’est Istanbul. Elle aura le mérite d’embellir ce lieu de passage assez laid.

Mais c’est la mosquée Tchamleudja, elle aussi située à Üsküdar, à plusieurs kilomètres en arrière du rivage, qui attire le plus l’attention. Inaugurée en mai 2019 par le président Erdogan, elle présente les plus vastes dimensions du pays, surpassant nettement celle qu’il faut appeler la Sainte Sagesse, car il n’y a jamais eu de sainte prénommée Sophie : une coupole de 34 m de diamètre (contre 31 m) et de 72 m de haut (contre 52 m), six minarets (contre quatre, le chiffre sept étant réservé à la Mecque), une capacité d’accueil de 65 000 fidèles. Cette nouvelle venue prend ainsi place parmi les plus vastes mosquées du monde (Islamabad, Casablanca, Alger), loin derrière La Mecque, il est vrai.

Si la décoration est soignée, l’architecture évite toute modernité La Tchamleudja ressemble comme une grande sœur blanche aux mosquées historiques du vieux centre. Le badaud apprécie surtout sa terrasse, d’où le  regard balaie presque toute la métropole. Et ce qu’il découvre, c’est moins lesdites mosquées historiques, réduites au loin à l’insignifiance, qu’une armée de tours païennes, effrayante et séduisante à la fois, qui a pris possession de la ville et la tient sous sa garde. Si maintenant le badaud passe le Bosphore et se retourne vers la Tchamleudja, le spectacle est, d’un point de vue symbolique, encore pire. La nouvelle mosquée apparaît flanquée d’une vingtaine de relais électriques ou hertziens plus hauts qu’elle, et tous sont dominés par une tour de télévision renflée, comme un boa qui aurait avalé un mouton. C’est le triomphe de la technique sur la religion. J’imagine qu’Erdogan n’en était pas conscient quand il a lancé les travaux.

Par une association d’idées, je me préoccupe du sort de la Sainte Sagesse. Quelques faits : l’édifice date de Justinien (VIe siècle) ; en 1453, il est converti en mosquée, et les mosaïques byzantines sont recouvertes d’enduit ; mais il conserve, aujourd’hui encore, son nom grec d’Aya Sofia ; au milieu du XIXe siècle, un sultan réformiste fait exhumer les mosaïques, ordonne leur restauration par des spécialistes italiens ; puis on les recouvre de nouveau, puisqu’il s’agit d’un lieu de culte islamique ; en 1935, Atatürk, considérant le double passé de l’ouvrage, le transforme en musée ; quelques mosaïques chrétiennes redeviennent visibles, les autres sommeillent sous un enduit musulman qui s’écaille ;  à compter de 1953 (cinq centenaire de la conquête), des voix s’élèvent en faveur de la reconversion du musée en mosquée ; le 27 mars 2019, le président Erdogan, ancien maire d’Istanbul, déclare qu’il est temps d’accomplir cette transformation inverse ; simple propos électoral ?

À vrai dire, la Sainte Sagesse n’est pas seule dans son cas. Elle aussi, l’ancienne église byzantine Saint-Sauveur in Chora, devenue la mosquée Kariyé, a été transformée en musée. Elle a encore son mihrab, mais ses mosaïques chrétiennes, découvertes, consolent largement le visiteur des cachotteries qui lui sont faites ailleurs. Or, d’un point de vue politique, cet ancien sanctuaire excentré n’excite personne.

Considérons aussi la mosquée de Soliman le Magnifique. Le grand architecte Sinan a copié la Sainte Sagesse à mille ans de distance. Son édifice est un peu plus petit, mais si on inclut les dépendances – l’école de théologie, l’hospice – c’est l’ensemble religieux le plus vaste d’Istanbul, au demeurant en fort bon état. Et le plus visible, car il se trouve au sommet d’une colline, face à tous les regards.

Il me semble donc, compte tenu d’une part de cette mosquée de Soliman, d’autre part des édifices nouveaux dont la Tchamleudja, que l’islam a largement eu sa part, et qu’il peut se dispenser de réclamer en sus la Sainte Sagesse. Erdogan osera-t-il néanmoins ? Il risque des remontrances de son récent ami Poutine, chrétien orthodoxe. Il risque aussi une chute des recettes du tourisme, car l’opération ferait mauvais effet en Occident, bien qu’une mosquée soit aisément visitable. De surcroît, le président turc n’est plus au sommet de sa forme ; son parti vient de perdre, de manière humiliante, les mairies d’Istanbul et d’Ankara. Mais l’offensive qu’il vient de lancer contre les Kurdes de Syrie peut lui rendre sa popularité.

Erdogan ressemble à Atatürk par son nationalisme et en diffère pas ses positions religieuses. Il doit faire face à un regain de faveur de son illustre devancier. C’est Atatürk, et non Erdogan, que l’on voit sur les billets de banque, les timbres, les grandes banderoles neuves dans les rues. À qui s’adresse cette reconnaissance ? À l’auteur de la sécularisation de l’État, et du remplacement des caractères arabes par des caractère latins ? Ces réformes sont acquises, mais ne pourraient sans doute pas être mises en œuvre aujourd’hui. Atatürk, pour l’homme du peuple, c’est avant tout le général qui a empêché le démantèlement de la Turquie, concocté par Clemenceau, Lloyd George et Wilson. Le centenaire de sa victoire donnera lieu en 2023 à une haute célébration.

Dès maintenant, le drapeau turc flotte partout. Il arbore un croissant, une étoile. Mais le fond est rouge et non vert. La différence avec les pays arabes se trouve ainsi vigoureusement marquée. Je vois à Kadiköy, faubourg asiatique, un colporteur vendant de grands étendards frappés de l’effigie du héros national.

Quelques nouvelles glanées dans les Daily News, quotidien paraissant à Istanbul :

  • Erdogan déclare qu’il ne s’en prend pas aux Kurdes, mais à des terroristes ;
  • La faim n’est plus un problème en Turquie, malgré la présence de trois millions er demi de réfugiés syriens sur son sol ; les récoltes turques et les experts agricoles turcs aideront d’autres pays à résoudre la question ;
  • Concours de beauté canine à Sivas en Anatolie ; s’y distinguent surtout les chiens de bergers grands et forts de la race de Kangal (redoutables, j’en atteste).

Petites scènes de la vie quotidienne :

  •      dans l’un des rares bureaux de Poste que l’on trouve en cette vaste métropole, et qui portent encore cette enseigne abandonnée en France, PTT, une vieille dame turque patiente ; toute petite, maigre, non voilée, coiffée en queue de cheval, un visage d’oiseau de proie ; mais inoffensive ; soudain, elle se lève, se dirige vers un guichet ; que veut-elle ? une lettre de son fils parti aux Amériques ? hélas, elle est sourde ; les employés hurlent pour se faire entendre ; a-t-elle compris ? j’en doute ; elle trottine jusqu’au fond du local, se rassied, et attend de nouveau Dieu sait quoi ;
  •   je croise un Noir sur le pont de Galata ; est-ce l’un de ces travailleurs immigrés qui viennent ici malgré l’abondance de la main d’œuvre turque ? sur son maillot de corps noir, on voit, en blanc, une tête de mort, et l’inscription George V Paris ;
  • un cireur de chaussures dévale en courant une rue pentue de Galata ; sans s’en apercevoir, il a laissé tomber une brosse ; je la ramasse, je le hèle ; en remerciement, il veut absolument cirer mes souliers, qui n’en ont nul besoin ;    you gentleman, répète-t-il ;
  • le bateau va partir ; un jeune chat, sans doute attaché à ce navire, folâtre sur l‘embarcadère ; soudain, il se rend compte du danger, accourt et, alors que le bateau a commencé de glisser le long du quai, saute à bord d’un bond gracieux ;
  • encore un embarcadère, cette fois celui d’Ortaköy, avec sa petite mosquée rococo ; un Turc fringant d’environ vingt-cinq ans, barbe noire, cheveux décolorés en blond, photographie successivement sa femme, sa mère, son père, son oncle, son grand-père ; une bienfaitrice jette des poignées de pain dans l’eau ; les oiseaux de mer ne s’y intéressent pas, les poissons les gobent patiemment.

Un destin, celui du réceptionniste de mon hôtel, situé au pied de la tour de Galata. Ce grand gaillard d’allure tout à fait turque est en fait belge. Ses parents turcs se sont installés à La Louvière, cité charbonnière et sidérurgique. Notre homme a été élevé là, y a appris le métier de boucher. Le voilà maintenant hôtelier, tâche dont il semble s’acquitter fort bien. Mais il médite de revenir à La Louvière.

C’est un des rares résidents francophones que j’aie rencontrés durant mon séjour. Or notre langue était, il y a cent ou cent cinquante ans, celle de la bonne société. Les odalisques lisaient, dans leurs harems, des romans français. En témoignent de nombreux mots intégrés de manière phonétique au langage turc : asensör, kuaför, otobüs, bisiklet, otantic kebap – ainsi hélas que terörist. Aujourd’hui encore, deux établissements turcs prestigieux sont francophones : le lycée de Galatasaray et, dans un site superbe sur le Bosphore, l’université de Galatasaray. J’ai eu le plaisir d’entendre deux dames turques fort convenables me demander leur chemin dans la langue de Voltaire. Ma nationalité n’est pourtant pas inscrite sur mon front !

La Corne d’Or, estuaire assez étroit qui séparait naguère la ville ottomane de la ville européanisée, subit aujourd’hui cinq ponts, dont l’un réservé au chemin de fer. Le plus fréquenté – point névralgique de la métropole – est le pont de Galata, à deux étages : les véhicules et les piétons passent en haut, une file continue de restaurants de poissons occupe le bas.

Chantés jadis par Pierre Loti [1], les 38 km de Bosphore ne sont plus  exceptionnels. On a trop construit sur ces rives, et pas toujours de manière judicieuse. Mais vers le nord, les verdures reviennent, et le paysage, avec ses forteresses en ruine, prend un petit air de bords du Rhin. Les deux premiers ponts suspendus, quand on vient de la ville, ne déparent point le cadre. Le troisième pont, à la fois ferroviaire et routier, l’embellit avec ses grands éventails de haubans. Conçu par Michel Virlogeux, l’architecte du viaduc de Millau et d’une centaine d’autres ouvrages, il a semble-t-il la plus longue portée du monde : 1408 mètres entre les deux pylônes.

Ce n’est rien encore, en regard des projets. Il est fortement question de doubler le Bosphore, à l’ouest, par un canal de 45 km de long. Une vieille idée. Mais Suez et Panama aussi étaient de vieilles idées, avant de se concrétiser. Motif invoqué cette fois : l’encombrement du Bosphore, les risques d’accidents. Je me demande s’ils n’ont pas été gonflés pour les besoins de la cause, car un bateau sur lequel j’avais pris place a navigué toute une matinée dans le détroit sans rencontrer personne ou presque. Les écologistes s’inquiètent des risques que comporteraient de tels travaux sur une faille sismique, et de l’irruption des eaux peu salées de la mer Noire dans les eaux plus lourdes de la mer de Marmara.  Coût estimé du chantier : 30 milliards d’euros.

Sans doute le lecteur, lassé de cette débauche futuriste, aspire-t-il à retrouver un peu de la Turquie ottomane. Je lui conseille les îles des Princes, ces quelques rochers de la mer de Marmara, situés à une heure de navigation d’Istanbul, mais parfaitement visibles de la terrasse de l’ancien palais impérial (Topkapeu).

Depuis les bateaux très exacts qui y mènent, ou depuis les môles de ces îles, on jouit d’une vue à 180 degrés – moins sur la vieille ville que sur l’interminable banlieue sud, hérissée de tours, qui s’étire sur la rive asiatique. Le plus troublant est de se dire qu’il y a un demi-siècle, presque rien de tout cela n’existait encore. Vus de près, ces grands immeubles sont disparates. La distance leur confère une harmonie. Le soleil les rend, par moments, presque parlants. Si l’on ajoute la vue depuis la tour de Galata, celle du café Pierre Loti d’Eyüp, et celle, déjà mentionnée, de la mosquée Tchamleudja, force est de reconnaître qu’Istanbul et ses dépendances offrent un des plus beaux paysages maritimes et urbains de monde, pouvant soutenir la comparaison avec ceux de Rio et de Hong-Kong.

Mais une fois débarqué dans l’une des îles, on change d’époque. Partout, de grandes villas anciennes en bois, souvent bien entretenues. Pas de voitures, sauf pour la police. Les habitants n’ont droit qu’à des tricycles électriques, assez peu nombreux. Les autres transports s’effectuent en carrioles, comme au bon vieux temps. Les jardins débordent de bougainvillées et de lauriers-roses donnant leur seconde floraison.

Avant le grand dérangement qui a suivi la Première guerre mondiale, la population îlienne était surtout grecque. Il subsiste, de cette époque, quelques églises orthodoxes et un grand séminaire, au centre duquel on a installé, pour prouver la loyauté envers le gouvernement d’Ankara, un buste d’Atatürk et un drapeau turc.

Jamais je n’ai vu tant de chats. Istanbul n’en manque pas, mais l’affluence humaine les empêche de trop se montrer. Ici, ils sortent de tous les recoins, colonisent les clôtures, rampent sous les tables des restaurants et même, profitant de la faiblesse de la circulation, se prélassent sur les chaussées. Au Maghreb, en Égypte, des chats faméliques fouillent les poubelles. En Turquie, leur sort est bien meilleur, car les gens les nourrissent, et ils sont loin de faire pitié. De petits tas de croquettes subsistent çà et là ; les matous n’ont plus faim.

Ce sont eux, les véritables princes de ces îles. Pensionnés à vie, sans rien à faire, alors que tant d’hommes triment ! Peut-être m’objectera-t-on que l’ennui les guette. Mais le sommeil remédie à tous les maux.

Les Turcs, ces farouches guerriers, aiment les bêtes. Beaucoup moins nombreux que les chats, par suite de terribles règlements de comptes, les chiens bénéficient à nouveau d’une aimable tolérance. J’en découvre cinq faisant la sieste devant le commissariat de police d’une des îles. Cela n’empêche pas maintes villas de s’orner d’un écriteau illustré bien de chez nous, Köpek var, attention au chien. Péril imaginaire.

La bénévolence s’étend même aux goélands – tenus ailleurs pour des nuisances. J’ai assisté à l’un de leurs festins, organisé par un bienfaiteur. En une minute, tout était nettoyé.

Comme un adieu, le mur latéral d’un restaurant me présente une citation de Saint-Exupéry en turc. Le Petit Prince se dit Kütchük Prens, sans article.

Et maintenant, il faut rentrer en France, par le fastueux aéroport. Dans ce palais mirifique, pas le moindre miaulement, pas le plus petit bout de la queue d’un chat. Nous ne sommes plus en Turquie.

xxx 

Élargissons l’horizon. Après le départ d’Erdogan, né en 1954, la question de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne ne manquera pas d’être à nouveau posée. Nous avons été à deux doigts d’inclure ce poids lourd, sous la pression conjointe des Britanniques et des Suédois (désireux de diluer l’Union), du regretté Jacques Chirac (ami des cultures exotiques) et de la technocratie bruxelloise (toujours preneuse d’une nouvelle extension). Nous avions déjà commis l’erreur d’inclure les anciens pays de l’Est, si sympathiques soient-ils, ainsi que ces plaisantins, les Grecs, les Chypriotes, les Maltais. Nous nous apprêtons à englober la Serbie, le Monténégro, la Macédoine du Nord, le Kossovo, l’Albanie, en vertu de ce mot magique qu’est l’Europe – un concept arbitraire, sans réalité historique.

Et la Turquie ? Je lui ai rendu, au fil du temps, quatre visites. Je me suis bien entendu avec ses habitants, j’ai grappillé quelques mots de sa langue, j’ai rêvé dans ses mosquées. Mais cela ne suffit pas. Les Turcs sont trop différents, même si on ne veut voir qu’Istanbul, extrémité occidentale de leur domaine. Leur État deviendrait le plus peuplé de l’Union. Et par lui, nous aurions des frontières communes avec les pays les plus problématiques du monde, la Syrie, l’Irak, l’Iran.

Restons amis. Restons nous-mêmes.                                 

[1] Sur cet écrivain à Constantinople, voir mon article Petite rétrospective Pierre Loti, sous la rubrique Langue et lettres du site Montesquieu, ainsi que le commentaire d’Alain Quella-Villéger qui le suit.  

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