Les conférences d’année préparatoire Pompidou-Boissieu 1957/58 à l’Institut d’Études Politiques de Paris

Octobre 2026
Par Philippe Agid

(Cet article de Philippe Agid vient heureusement compléter le livre de François Leblond sur « Pompidou ». Pour ma part, je n’ai pas eu le bonheur d’être l’élève du futur président, mais j’ai été celui de Michel de Boissieu, dont je ratifie entièrement l’éloge. Patrice Cahart)

À l’époque, deux mentions assez bien, c’est mon lot, suffisent pour s’inscrire. Dans le hall des Sciences Po, dans la queue où j’ai pris place, écoutant les uns et les autres, je me rends compte que beaucoup d’étudiants parisiens savent dans quelles conférences ils veulent être inscrits. Ne connaissant aucun maître de conférence, je n’ai pas de préférence à formuler. Dans la file, je fais la connaissance de Jean Luc Parodi, qui s’inscrit comme moi. Il connaît le nom d’Agid par son père Alexandre, conseiller d’État comme mon grand-oncle Bernard Agid. Il demande à être inscrit dans la conférence de Georges Pompidou et de Michel de Boissieu et me suggère d’en faire autant. Mon inscription dans la conférence demandée se fait sans difficulté.

Entre Pompidou et Boissieu, le contraste est saisissant. D’allure plutôt bonhomme, le premier ne laisse pas d’impressionner. La cigarette à la bouche, goguenard, souriant souvent, mais c’est un sourire qui cache sang-froid, attention permanente, voire dureté, Pompidou fait preuve d’une impressionnante culture historique et littéraire. En conférence, après que l’un ou deux d’entre nous aient présenté un exposé de dix minutes, selon les règles de la maison, il prend la parole et ne la lâche plus. Sur la guerre du thé comme sur l’industrie minière en Mauritanie, intarissable, il nous laisse pantois par ses connaissances. Les conférences qui durent une heure et demie se prolongent souvent d’une demi-heure. Je le verrai toujours égal de caractère, sauf lorsque l’un d’entre nous fait une présentation pro pétainiste sur la fin de la IIIème République. Pompidou explose alors d’une colère brutale. Parodi, celui qui parmi nous connaît les antécédents de nos deux maîtres de conférence, m’explique ensuite le passé de Pompidou.

Boissieu diffère du tout au tout. Il parle beaucoup moins que Pompidou, nous sollicite et écoute davantage. Ses jugements souvent drus tombent sans concession. Au sein de la conférence, plusieurs d’entre nous sont fascinés, d’autres contestent ses méthodes. Quel que soit le sujet abordé, il nous incite à l’attention, à la concentration nécessaire à la compréhension de ce dont il est question. Le sujet est-il difficile à cerner, à analyser ? Il utilise des formules chocs : cassez le sujet en morceaux, ne le lâchez pas avant d’avoir compris ce dont il est question, contraignez votre cerveau, ayez en mal à la tête s’il le faut mais allez jusqu’au bout ; ne soyez jamais obsédés par le plan, il viendra à vous de lui-même après que vous aurez maitrisé votre sujet. L’anti- caricature de Sc. Po. Il privilégie deux séries d’exercices : l’explication de texte où il se révèle d’une exigence redoutable (c’est aussi, à l’époque, une épreuve d’entrée à l’ENA) et les rédactions ou dissertations sur des sujets imposés préparés chez soi, également objets d’épreuves blanches et le moment venu d’examen pour le passage en seconde année, réputée à juste titre sélective. Tous, nous sommes suspendus à ses commentaires et à ses notes, qui vont de 0 à 20. Les commentaires ne sont jamais ambigus. Le curseur se déplace des compliments motivés à la mise en cause de défauts qui lui paraissent injustifiables. Au cours de l’année universitaire 1957/1958, deux diners de conférence sont organisés. Le premier par Françoise Chabrun chez ses parents. A côté d’une très grande table présidée par Pompidou, une petite table d’exil regroupe son épouse Claude, Warin, Roquefeuil et moi. Claude Pompidou nous charme. A la fin de l’année universitaire, Michel et Françoise de Boissieu invitent la conférence dans leur appartement situé au coin de la rue de Grenelle et de l’avenue de la Tour Maubourg. Nous sommes en mai 1958, au cœur de la crise politique qui marque la fin de la 4ème République. Pompidou commente, avec un large sourire la page de couverture du dernier numéro de France Soir. « Ils ont choisi le meilleur profil du Général ! C’est bon signe ! ». L’accueil des Boissieu est chaleureux, la choucroute mémorable.

L’année suivante, l’étudiant Patrice Cahart est inscrit dans la conférence Boissieu. Pompidou a laissé sa place à Antoine Veil.

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