Une fin de stage formatrice : les harkis de Castellane

Par Michel Cotten

Pas de stage ENA sans passage en préfecture.  Après quelques mois à l’Ambassade de France à Alger en compagnie de Patrice Cahart et de Jacqueline Miller, un an après J-P. Chevènement, me voici donc à Digne,  Basses-Alpes et plus précisément  à Castellane, la plus petite sous-préfecture de France, à faire l’intérim du sous préfet Alain Jézéquel parti en Bretagne réparer les dégâts de la tempête dans sa propriété de Lézardrieux.

Vers six heures du matin je suis réveillé par un coup de fil anonyme: « plus de 150 harkis avec femmes et enfants convergent de leurs chantiers de forestage vers la sous-préfecture »…

Le gradé de la gendarmerie aussitôt appelé ne voit pas en quoi ça le concerne… Avec Mme Jézéquel mère nous allons faire face seuls à la situation. Epouse et mère de résistants déportés, cette forte femme ne s’émeut pas; elle en a vu d’autres.

Le petit déjeuner avec tartines au beurre salé breton est à peine terminé que les premiers harkis et leurs familles déboulent.

Je descends ouvrir la grille du parc en grand, car il est inutile qu’elle soit forcée. J’adopterai la même attitude vingt  ans plus tard  dans l’affaire Greenpeace, vis à vis de la presse

Une marée humaine envahit le parc de la petite sous préfecture.

Mme Jézéquel a l’idée géniale de distribuer du lait aux femmes couvertes d’enfants qui s’installent sur  l’herbe; de mon côté je repère les leaders et je propose à six d’entre eux de venir discuter à l’intérieur du bâtiment.

Pendant plusieurs heures je vais les écouter sans comprendre grand chose, et répéter: « que puis-je faire pour vous, plus précisément ? » sans obtenir de réponse claire.

Dehors le calme règne; les femmes ont apprécié le geste de Mme Jézéquel; après le lait pour les enfants ce fut  des tartines pour les mères.

Les propos des leaders sont de moins et moins violents mais toujours aussi obscurs.

L’officier SAS qui les a sauvés d’une mort certaine en Algérie en les rapatriant en métropole est au centre de leurs propos. Mais il n’est pas venu avec eux et eux ne souhaitent pas en parler davantage.

Vers midi, je leur indique que je vais rendre compte par écrit de la situation et de leurs demandes au préfet des Basses-Alpes, en insistant sur la nécessité d’améliorer rapidement leurs conditions de vie dans les chantiers de forestage. Je répète plusieurs fois calmement  ces conclusions.

Mes visiteurs  échangent quelques mots en arabe, se lèvent doucement , viennent me serrer la main et sortent lentement.

Une demie heure plus tard plus personne dans le parc de la sous préfecture; dans la soirée  la plupart des visiteurs ont pris le car pour Nice.

J’ai fait mon rapport, le sous-préfet en titre a repris ses fonctions et quelques jours plus tard , c’est  la scolarité  à Paris.

Alain Jézéquel a fini par avoir le fin mot de l’histoire. La  reconnaissance des harkis envers l’officier SAS qui était rentré d’Algérie avec eux était immense, mais ils ne supportaient plus que cet homme tripote leurs enfants et parfois les viole. Leur sauveur était en même temps un pédophile invétéré. Impossible d’en parler distinctement; blocage complet.

Le gradé de la gendarmerie qui refusa de venir m’aider n’a pas eu d’avancement.

J’ai appris ce jour-là  que la parole servait parfois à dissimuler la vérité, qu’il fallait savoir écouter, longuement si nécessaire, que le respect se méritait et qu’il valait mieux rester calme en toute circonstance.

Ces saint-simoniens qui ont construit la France moderne

Par François Leblond

Lorsque j’ai écrit, avec mon fils Renaud, la biographie d’ Emile Boutmy, j’ai cherché quelles avaient été les influences qui s’étaient exercées sur lui. Il m’est apparu que les saint simoniens figuraient en bonne place. Son père Laurent Boutmy et son parrain Emile de Girardin avaient été, en fondant le quotidien La Presse, les compagnons de route de plusieurs d’entre eux, engagés dans le développement de l’industrie.
Cela m’a donné envie de mieux comprendre le rôle de ce mouvement dans le développement de la France, sous Louis Philippe d’abord, sous Napoléon III ensuite.
Leur inspirateur, Claude Henri de Saint Simon, compagnon de La Fayette dans l’expédition d’Amérique, homme d’affaires sous la Révolution, s’était passionné en vieillissant pour les questions économiques et sociales et accusait les classes dirigeantes de privilégier la politique et de ne pas s’intéresser au sort quotidien des populations. Pour lui, seul le développement économique pouvait lutter contre la misère, son objectif premier.
Très vite, des jeunes gens, souvent élèves de l’école Polytechnique, le rejoignirent et décidèrent après son décès en 1825 de fonder un mouvement fidèle à sa mémoire. Ils ont été des acteurs de la Révolution de 1830 et fondèrent alors une sorte de secte s’appliquant à approfondir les idées du maître.
Au départ certaines de leurs idées audacieuses ont fait peur aux responsables du moment mais bien vite la qualité de leurs réflexions a conduit plusieurs d’entre eux à prendre la tête d’entreprises nouvelles. Ils ont été à la base du chemin de fer, du canal de Suez, de la banque moderne. Ils ont eu un peu de peine à convaincre l’entourage de Louis Philippe puis trouvèrent un allié en la personne de Napoléon III. Le développement qu’a connu notre pays à cette époque, les premières lois sociales, leur est très largement dû.
C’est cette aventure que je raconte en faisant un portrait des personnalités qui ont le mieux décliné le message nouveau : l’intellectuel, l’ingénieur au corps des mines Michel Chevalier, le commerçant animateur de la chambre de commerce de Lyon, Arlès Dufour, le maître du développement et de la législation du chemin de fer, Isaac Péreire.
L’Ecole Libre des Sciences Politiques, lors de sa création, a bénéficié de leurs conseils, ils lui ont apporté des moyens financiers grâce aux entreprises qu’ils avaient créées, plusieurs d’entre eux ont figuré parmi les premiers enseignants d’économie, joignant théorie et pratique. Les réflexions qui se sont exprimées dans le domaine social, dès les premières années de fonctionnement de la nouvelle école, reposèrent très largement sur leur apport. Les manuels d’histoire ne le disent pas assez.