Tunnel sous la Manche, une étape dans l’élaboration du projet, 1966-1970

Par Patrice Vignial
Octobre 2020

En 1966, nous étions dans des années  d’investissements, de défis technologiques et de grands projets d’État (nucléaire civil, Concorde, plan Calcul, etc ). Le paquebot France naviguait entre Le Havre et New-York, et la France rayonnait dans le monde.

Un ancien projet de tunnel sous la Manche est alors revenu à l’ordre du jour. On en parlait depuis le début du XIXe siècle (projet d’Albert Mathieu Favier en 1801). Un accord avait été conclu à ce sujet entre Napoléon III et la reine Victoria en 1867, et une première galerie expérimentale avait été creusée en 1883. Le projet fut ensuite abandonné, face à l’opposition des militaires britanniques…

Cependant, en 1957, il est créé un Groupement d’Études pour le Tunnel sous la Manche (GETM).  Puis une étude commune franco-britannique est décidée en 1965, menée du côté français par le Ministère de l’Équipement, à la tête duquel se trouve Edgar Pisani. Ce grand commis de L’État, plus jeune préfet de France en 1944, s’était fait connaître au Ministère de l’Agriculture dans les années 1960 pour la manière dont il avait défendu les intérêts de notre pays au sein de l’Europe des Six.

A la sortie de l’École, en 1966, j’étais attiré par cette personnalité et j’avais appris qu’une petite structure était en cours de formation au Ministère de l’Équipement pour l’étude du projet de Tunnel sous la Manche. J’ai donc demandé mon affectation à ce ministère.

Je fus nommé responsable d’un service d’études économiques rattaché à la Direction des Transports Terrestre du Ministère. Ce service s’est vu confier la coordination de l’étude du Tunnel, en relation avec  le Ministère des Transports britannique.

Le travail fut effectué sous le contrôle d’une mission Interministérielle dirigée par le Ministère de l’Équipement et composée de la manière suivante :

  • Ministère de l’Équipement (Edgar Pisani)
  • Direction des Transports Terrestres (Philippe Lacarrière)
  • Ministère des finances (M. Dargenton, Inspecteur des Finances)
  • Inspection Générale des Ponts et Chaussées

Dans l’équipe que je dirigeais figuraient quelques jeunes ingénieurs des Ponts-et-Chaussées.

Du côté britannique, nos interlocuteurs appartenaient au Ministère des Transports, sous l’autorité de Mme Barbara Castle, ministre.

La question posée au départ ne portait pas uniquement sur le tunnel. On parlait à cette époque d’un « lien fixe » entre la France et la Grande Bretagne, situé à l’endroit le plus favorable (Calais – Douvres)

Trois projets se trouvaient en compétition :

-un  pont sur la Manche, défendu par quelques grandes entreprises de travaux publics

-un tunnel routier, du type Tunnel du Mont Blanc

– enfin un projet de tunnel ferroviaire.

Les deux premiers projets bénéficiaient à l’époque d’un certain avantage psychologique dans l’opinion publique et dans les milieux politiques : la route correspondait au XXe siècle et à l’automobile triomphante. Le chemin de fer était un retour au siècle précédent, selon les partisans du pont et du tunnel routier.

Le projet de pont a tout d’abord été écarté pour des raisons techniques :

                -risque de perturbation de la circulation automobile du fait de conditions atmosphériques très changeantes sur la Manche (pluie, brouillard, tempêtes)

                – risque important d’accidents avec les navires circulant sur une des zones les plus fréquentées du monde.

Il restait un choix à faire entre tunnel routier et tunnel ferroviaire. A la suite d’études que nous avons réalisées avec l’aide d’ingénieurs et experts en circulation routière et en trafic ferroviaire, nous sommes parvenus aux conclusions suivantes, portant sur un ouvrage similaire dans les deux cas, par ses dimensions et le coût de l’infrastructure :

                -dans le cas du tunnel routier, la capacité d’écoulement du trafic devait tenir compte de lourdes contraintes de sécurité de circulation et de pollution par les gaz d’échappement (vitesse limitée, distance minimale entre véhicules)

                -le tunnel ferroviaire permettait de transporter les véhicules sur des rames spécialement conçues à cet effet, circulant à une vitesse très supérieure à celle du trafic  routier ( entre 120 et 160 km) et rapidement chargeables grâce à des terminaux équipés de nombreux quais d’accès des véhicules.

La comparaison de la capacité des deux projets fut très éclairante : la capacité maximale du tunnel routier se situait autour de 800 véhicules /heure dans chaque sens .Celle du tunnel ferroviaire s’élevait à plus de 2500 véhicules/heure.

Il s’agit ici de chiffres correspondant à des automobiles. Les chiffres sont naturellement différents pour  les poids lourds, mais la différence de capacité reste la même.

Dernier avantage du tunnel ferroviaire : faire passer des trains tant de passagers que de marchandises, reliant ainsi l’Europe continentale et ses capitales avec la Grande- Bretagne. Seul le tunnel ferroviaire pouvait donc assurer un véritable lien entre la Grande Bretagne et le continent.

Ce choix effectué il restait à définir :

                le projet du tunnel proprement dit

                l’organisation de l’exploitation future

                les modalités de son financement

Concernant le tunnel lui-même , nos ingénieurs ont travaillé, en liaison avec des entreprises de travaux publics, pour aboutir au projet tel qu’il a été réalisé, c’est-à-dire deux tubes parallèles entourant un tunnel de service central, pour l’entretien et les secours éventuels. Le tunnel d’une longueur de 38 km sous la Manche, creusé dans la craie bleue du Cénomanien, relierait Coquelles (près de Calais) et Folkestone (près de Douvres), à une profondeur d’environ 40 m au- dessous du fond de la mer. Un premier appel d’offres fut lancé en 1967.

L’exploitation serait assurée par une société ad hoc, en association à parts égales entre la SNCF et British Railways.

Le financement, quant à lui, faisait l’objet d’un débat entre la partie française qui estimait que le tunnel proprement dit devait être financé par les États, alors que les Britanniques optaient pour un financement privé de l’ensemble de l’ouvrage.

Le travail préparatoire s’est déroulé sur environ deux années, entre 1966 et 1968.Des réunions avaient lieu régulièrement soit à Paris soit à Londres entre les deux équipes.

J’ai le souvenir de mon premier voyage, en wagon-lit, avec  embarquement du train en pleine nuit sur un ferry. Je percevais de ma couchette le balancement du train flottant sur l’eau… L’Angleterre était vraiment une île ! Les voyages suivants se firent en avion.

Le travail avec nos homologues anglais fut très coopératif et, je dirais, très amical. Les réunions à Christopher House, siège du ministère britannique des Transports, sur la rive droite de la Tamise, étaient extrêmement détendues, voire plus. S’il y avait un match de cricket ce jour-là, nos amis travaillaient fort peu et tout se terminait en soirées arrosées.

L’ambiance était très différente du côté français où les réunions Bd St Germain étaient toutes empreintes du sérieux de notre fonction publique. Cela dit, les représentants anglais étaient toujours prêts à temps et leurs dossiers bien préparés.

J’ai gardé aussi le souvenir d’une réunion au sommet à Paris entre Edgar  Pisani, imposant par sa stature et son autorité naturelle, et Mme Barbara Castle, rousse incendiaire et pétulante. Ce fut le choc amical mais musclé entre deux fortes personnalités, comme on n’en voyait pas souvent dans les relations internationales.

Du côté britannique, l’opinion publique restait réservée sur le projet. Nos amis insulaires y voyaient parfois une menace pour leur indépendance. Certains parlaient même d’un risque d’invasion de rats venant du continent..

Arrivant un jour à Heathrow et répondant à la question habituelle des douaniers sur l’objet de mon séjour, à savoir « A meeting concerning the Channel Tunnel Project », mon interlocuteur répondit  qu’on en parlait depuis l’époque de Napoléon et qu’il faudrait encore attendre…

Cependant, en 1971, le Groupe du Tunnel sous la Manche, formé par la Société Française du Tunnel sous la Manche et la British Channel Tunnel C°, fut désigné comme maître d’œuvre. Je quittai le Ministère cette année-là.

Mais bien sûr l’histoire n’était pas terminée :

    • en 1975, les Anglais abandonnent à nouveau le projet
    • en septembre 1981, le nouveau gouvernement français relance les pourparlers ; le projet Eurotunnel est entériné le 20 janvier 1986 par les deux gouvernements, à la suite d’une rencontre entre François Mitterrand et la reine d’Angleterre ; les travaux sont lancés en 1987 et se terminent en 1994.

Suite au financement privé voulu par les Britanniques, la société Eurotunnel se retrouve avec une dette écrasante qui menace de la mettre en faillite dans les années 2000. Le cours en Bourse s’effondre et la dette est renégociée en 2006 avec les actionnaires. La société Eurotunnel  devient bénéficiaire en 2011.

Oran, le massacre oublié

Par Jacques Warin 

Une mauvaise leçon d’histoire, à propos d’une émission de France 3, diffusée le jeudi 5 septembre 2019  à 23h.

 Sous ce titre accrocheur, les auteurs de l’émission prétendent faire la lumière sur un épisode malheureux de (la fin de) la guerre d’Algérie : le « pogrom » du 5 juillet 1962, au cours duquel plusieurs centaines de pieds- noirs ont trouvé la mort (le chiffre avancé oscille entre 500 et 700) du fait des exactions d’une foule (de musulmans) déchaînée. Oublié, cet épisode ? Sur le moment sans doute, les autorités (de chaque côté de la Méditerranée) ayant intérêt à le passer sous silence, et même dans les années qui suivent, puisque le premier livre qui ait été publié en France sur La Guerre d’Algérie, paru chez Fayard en 1971, et dû à la plume d’un excellent journaliste, Yves Courrière, n’en fait pas mention.

Il n’en demeure pas moins que, dès le début des années 1980, ces tristes événements ont fait l’objet de nombreux rappels et récits, étayés par des témoignages irréfutables. Le dernier en date est celui de Guy Pervillé, paru en 2014 sous le titre : Oran, leçon d’histoire sur un massacre, qui fait le point sur toutes les recherches entreprises, en France comme en Algérie, sur ce drame.

Les faits sont désormais connus. Dans la journée du jeudi 5 juillet 1962, date choisie par les Accords d’Évian pour la proclamation de l’indépendance de l’Algérie, après trois mois de « régime intérimaire », plusieurs centaines de nos compatriotes (tous des civils) ont été lâchement assassinés à Oran, et enterrés ensuite dans des fosses communes, sans que l’armée française, cantonnée dans ses casernes, ait eu la moindre volonté de faire cesser ce massacre (tous les témoignages concordent). Selon la thèse la plus courante, qui est reprise ici par les auteurs du documentaire, le gouvernement français, qui relevait du général de Gaulle, aurait sciemment laissé s’accomplir ce carnage pour ne pas mettre en péril les Accords d’Évian (entrés en vigueur le 19 mars 1962).

Faute de disposer d’archives prises sur le vif (les rares images recueillies pendant cette journée par une équipe de journalistes étrangers ayant été confisquées, puis détruites par les autorités algériennes), l’émission de France 3 se borne à présenter une série de témoignages, tous très émouvants, qui émanent, pour partie des descendants (pieds-noirs) des personnes disparues, et pour partie de jeunes appelés du contingent (entre temps devenus vieux). Tous racontent la même histoire : dans la matinée de ce fatal 5 juillet,  une foule musulmane incontrôlée (composée à la fois de civils et de militaires) s’est déversée, en principe pour célébrer l’Indépendance, dans le centre d’Oran, habité majoritairement par les « Européens » (on disait à l’époque « FSE » : Français de souche européenne). Ces derniers ont été, soit lynchés au hasard de leurs rencontres avec la foule, soit regroupés par des pseudo-responsables dans des lieux publics (salles de sport ou salles d ‘école) pour être ensuite massacrés systématiquement (on pense aux massacres de Septembre, à Paris, en 1792). Les faits ne sont pas contestables. Les témoignages sont unanimes : de la part des pieds-noirs, qui ont vu leurs parents enlevés ce jour-là et ne les ont jamais revus ensuite (ils en gardent, à l’âge adulte, une blessure irréparable) , mais aussi de la part des appelés du contingent, qui disent avoir entendu des coups de feu, des cris, des appels à l’aide, alors qu’ils avaient l’ordre formel de ne pas intervenir.

Ce qui, en revanche, n’est pas décrit, dans cette séquence télévisée d’une petite heure (est-ce faute de temps ?), c’est le climat qui avait prévalu à Oran dans les trois mois qui se sont écoulés entre le 19 mars (date de la signature des Accords d’Évian) et le 5 juillet (date de la proclamation de l’Indépendance). Ce fut, selon tous les témoins de cette époque (et je suis l’un d’entre eux), une véritable apocalypse : explosions, destructions, massacres collectifs (de musulmans surtout, mais aussi d’Européens suspectés de sympathie pour la rébellion) se sont succédé à un rythme infernal. Ils étaient le fait de l’OAS (« Organisation Armée Secrète »), qui regroupait les éléments extrémistes parmi les pieds-noirs hostiles aux Accords d’Évian et qui faisait régner la terreur à Alger comme à Oran, les deux grandes villes où elle était bien implantée, du fait de la présence d’une minorité européenne largement acquise à sa cause. La terrible explosion de haine et de violence qui a lieu le 5 juillet à Oran peut être interprétée comme une réaction (spontanée ou provoquée par des meneurs) à ces trois mois de terreur pendant lesquels l’OAS avait régné sans partage, à Alger comme à Oran.

On peut d’ailleurs se demander pourquoi les violences qui se sont exercées contre les Européens, à Oran, n’ont pas eu lieu, le même jour, dans la capitale. À cette question, que les journalistes de France 3 ne se posent pas, je crois pouvoir apporter un début de réponse. C’est qu’à Alger, au terme de ces deux mois de meurtres et d’attentats qui avaient déchiré les deux communautés, les extrémistes des deux bords – OAS et FLN –  sont parvenus, contre toute attente, à conclure une trêve, vers le 15 juin, qui se solda, le 23, par un accord en bonne et due forme, prévoyant l’arrêt immédiat des attentats et destructions et le retour à la « paix civile ». Ce sont les accords Mostefaï-Susini, conclus entre le chef du Département de l’Intérieur du Gouvernement Provisoire Intérimaire  et Jean-Jacques Susini, un jeune homme de trente ans, devenu le chef de l’OAS après l’arrestation de Salan (en avril 1962). Ces accords ne peuvent qu’avoir contribué au climat pacifique dans lequel se sont déroulées les manifestations populaires à Alger, le 5 juillet.

Ce qui s’est passé à Oran, en revanche, relève, selon toute vraisemblance, soit d’un désaccord entre les chefs locaux du FLN et les éléments de l’ALN infiltrés dans la ville depuis le début du mois, soit de l’impuissance des cadres algériens à maintenir une certaine discipline sur une foule en proie à des meneurs et des voyous. Mais de tout cela l’émission de France 3 ne dit mot. C’est à peine si elle fait, une seule fois au passage, référence à l’OAS.

Revenons maintenant au rôle qu’aurait joué l’armée française pendant cette journée tragique du 5 juillet à Oran. Ils étaient plus de 15 000 soldats, placés sous les ordres du Général Katz, commandant en chef de la région d’Oranie. L’attitude passive de nos forces résulte expressément de l’application des Accords d’Evian, lesquels stipulaient que, pendant toute la période intérimaire (19 mars-5 juillet), il ne devait plus y avoir d’opération militaire contre les forces adverses et que seules étaient autorisées des actions de légitime défense. Pour se justifier, le général Katz, qu’on ne voit pas dans le film (il est mort en 2001), mais qui a donné un interviou en 1992, déclara qu’il n ‘avait été mis au courant des exactions que « tard dans l’après-midi » et qu’ayant contacté le général de Gaulle, il avait reçu de lui l’ordre exprès de « ne pas bouger ». Vers cinq heures, toutefois, certains régiments ont fait une sortie et ont pu constater que toutes les violences avaient cessé. On peut d’ailleurs en inférer que, sans cette sortie  (tardive, il est vrai), il y aurait eu encore plus de victimes dans les rangs de la population européenne.

Le documentaire de France 3, plaidant uniquement à charge, s’acharne à souligner les responsabilités françaises, en incriminant d’abord le général Katz, pour son silence et pour son inaction, puis le général de Gaulle, qui lui aurait donné l’ordre de « ne pas bouger ». Mais il y a plus grave et, même, disons-le, malhonnêteté dans cette présentation des faits. Les documentaristes prétendent avoir retrouvé « un grand témoin » de ces événements, qu’ils présentent comme « l’adjoint du général Katz » (c’est le sous-titre de l’image). Outre le fait qu’il est absurde de faire parler de nos jours  l’un quelconque des adjoints du général Katz (ils seraient tous hors d’âge), j’ai personnellement identifié l’octogénaire présenté sous ce titre accrocheur, avec son nom à l’écran : Thierry Godechot. Ce personnage n’est autre qu’un de mes camarades de promotion ; il exerçait à l’époque (en 1962), avec le grade de sergent, les fonctions de secrétaire du général Katz. Adjoint ou secrétaire, ce n’est pas la même chose !

Au demeurant, les informations qu’il donne dans cet interviou ne sont pas dénuées d’intérêt, d’autant plus qu’il s’appuie sur son « Journal » pour les authentifier. Selon lui, le général Katz se serait borné à faire (vers 13h) une reconnaissance au-dessus de la ville en hélicoptère et n’aurait, pendant cette tournée, rien vu d’alarmant. Ce qui malheureusement est plus grave, c’est que, incité par son interlocuteur à lire une autre page de son « Journal » (qu’il a sur ses genoux pendant l’entretien), Thierry Godechot résume la journée en disant qu’au fond « tout s’est bien passé » (sic), même si « les pieds-noirs ont eu leur petit massacre » (sous-entendu : ils l’ont bien mérité). De telles expressions, évidemment privées de leur contexte, prennent à l’antenne une résonance bizarre (plutôt qu’atroce). Que pouvait savoir, en effet, et penser, au soir du 5 juillet 1962, ce jeune appelé du sort des pieds-noirs, dont il avait vu, dans les trois mois précédents, les principaux meneurs multiplier les exactions contre les musulmans, les insultes envers les forces chargées du maintien de l’ordre et les appels à l’insurrection contre le pouvoir civil ?  On pourra juger le témoignage de celui qui est présenté abusivement comme « l’adjoint du général Katz » comme nul et non avenu.

C’est en somme une bien curieuse « leçon d’Histoire » qu’a prétendu nous donner le documentaire de France 3. A travers des témoignages irréfutables, qui traduisent la détresse d’enfants ayant perdu leurs parents ou le remords de jeunes soldats du contingent impuissants à leur porter secours, les journalistes auteurs de l’émission ( Georges-Marc Benamou et Jean-Charles Deniau) croient devoir se comporter comme des juges, livrant des  responsables  à la vindicte publique, sans chercher à rendre compte ni du climat de l’ époque, ni de la signification d’ événements qui se situent dans la ligne de toute une série d’autres exactions ayant mené, en moins de trois mois, l’Algérie au bord du gouffre.

Quant au rôle exact joué dans cette tragédie par le général de Gaulle, on peut, à partir de ces différents éléments, tenter de le redéfinir. Prévenu en temps utile par Katz de ce qui se passe à Oran, le chef de l’État lui demande de « ne pas bouger ». Et le général Katz de conclure : « Une fois de plus, j’ai obéi ! » (dans son interviou de 1992). La décision de son interlocuteur s’explique par le fait que, dans les trois jours qui se sont écoulés entre le référendum algérien du 2 juillet et la Fête de l’Indépendance du 5 juillet, les éléments de l’ALN cantonnés à la frontière marocaine (environ 20 000 hommes) ont investi tout l’Ouest algérien et se sont infiltrés dans la grande ville, dont ils contrôlent déjà les faubourgs. Ce que veut éviter à tout prix le Général, c’est une confrontation de grande ampleur entre les forces armées algériennes, qui n’ont pas encore combattu et se verraient bien faire une démonstration de dernière heure, et ce qui reste de l’Armée française à Oran (15 000 hommes), qui serait tenté par un « baroud d’honneur ». D’autant plus qu’une troisième armée pourrait se mettre de la partie : il s’agit de la Force Locale (60 000 hommes), prévue par les accords d’Évian, dont certains éléments sont stationnés à Oran, et dont personne ne peut imaginer de quel côté elle va pencher.  À aucun moment cette question, pas plus que beaucoup d’autres, n’a été abordée dans l’émission.

PS :   Si l’auteur de ces lignes n’a pas vécu lui-même les événements du 5 juillet, il peut apporter son témoignage sur l’extrême tension qui régnait à Oran à la même époque. Ayant passé un an comme aspirant dans une unité combattante dans l’Ouarsenis, il se trouvait à Oran entre le 15 et le 17 mai 1962 (date de son retour définitif en métropole). Durant la seule après-midi du 16 mai, alors qu’il parcourait la ville à pied (et, bien sûr, en uniforme),  il a assisté à l’exécution de plusieurs musulmans, choisis au hasard parmi les passants, par des commandos de civils en voiture (qui ne pouvaient être que des éléments de l’OAS).

Ces exactions avaient évidemment pour objectif de terroriser la population locale afin de rendre, à l’avenir, toute « cohabitation » impossible. C’est ce que le journaliste Yves Courrière  appelle avec justesse, dans le dernier des quatre volumes qu’il a consacrés à La Guerre d’Algérie, « les feux du désespoir ». C’est sous le même registre qu’on peut classer le massacre d’Oran,  point d’orgue de toute une série d’exactions imputables, en cette sinistre année 1962, aux deux parties (OAS et FLN), qui étaient engagées dans une lutte fratricide.

Un service militaire inattendu, en Algérie

Par François Leblond

J’ai été incorporé le 2 janvier 1962 au 3ème RIMA à Maisons-Laffitte. Ayant eu pendant mes études à Sciences Po une crise de rhumatisme articulaire aigu, j’avais alors interrompu la PMS et ne pouvais d’emblée être élève officier. Le médecin qui m’a examiné à mon arrivée au camp a considéré que le peloton EOR serait trop fatigant pour moi mais que je pourrais faire tout de même un bon soldat. C’est ainsi que je me suis retrouvé élève-caporal ! Le service durait alors vingt-huit mois.

Lors des quatre mois de classes qui suivirent, notre fusil était, lors des gardes de nuit, cadenassé à notre poignet par crainte qu’il nous soit arraché par l’OAS. L’atmosphère était lourde. J’ai été embarqué vers l’Algérie le 1° mai 1962. Notre départ eut lieu de nuit dans une gare de triage près de Versailles. A Marseille, nous avons été hébergés quelques jours au camp Sainte-Marthe puis mis dans un bateau pour Bône, de là dans un train de marchandise pour Constantine. Les portes restaient ouvertes à cause de la chaleur, et des enfants nous envoyaient des pierres tout le long du parcours ; ils étaient doués ! Les accords d’Evian avaient été signés, mais l’indépendance ne le serait qu’à compter du I° Juillet. De là une grande incertitude sur notre affectation. Nous allions d’abord être réunis dans un camp de passage sous d’épaisses tentes.
Un matin, je me réveille entièrement rouge, ayant été dévoré par les punaises au cours de la nuit, je suis envoyé en traitement à l’hôpital, lui-même infesté de punaises, ce qui ne facilitait pas la guérison. J’en sors enfin au bout de deux semaines. Je retourne au camp de passage pour constater que mes camarades avaient été, entre temps, tous affectés. J’erre seul jusqu’à ce que je rencontre le chef de cabinet du général, le chef d’escadron Gérald de Castelnau, petit-fils du grand général de la guerre de 14, qui me fait nommer secrétaire du général Frat commandant la Division de Constantine.
Fort de cette bonne nouvelle et de la réduction du service à dix-huit mois, j’écris à ma fiancée Florence que nous pouvons nous marier et qu’elle pourra sûrement utiliser ses diplômes de chimie physique acquis à la Sorbonne pour faire de l’enseignement, les professeurs étant repartis en masse en métropole. Nous nous marions à Senlis le 15 septembre 1962. Au bout de quinze jours, je repars seul en Algérie sans savoir dans quelles conditions je pourrai la faire venir. Insouciance de la jeunesse !

À mon retour, cherchant une solution rapide, je constate que des enfants jouent en récréation à l’intérieur même du camp militaire. Il m’est dit qu’il s’agit d’un collège de Pères Blancs. Je rencontre le directeur, un Belge, le père Godard, une personnalité exceptionnelle. Il me dit qu’il prend Florence si elle veut bien faire la huitième. Je réponds : qui peut le plus peut le moins !
Florence arrive dans les huit jours. Nous sommes logés dans trois cellules destinées à des religieuses espagnoles qui avaient refusé de venir. Je prendrai mes repas avec Florence à la table des professeurs. Ceux-ci viennent du monde entier. Les Pères Blancs ne sont pas là par hasard, leur présence est appréciée depuis bien longtemps des nouveaux maîtres de l’Algérie.
Au bout de quelques jours, Florence a instruction du père Godard d’ajouter à la huitième l’enseignement de la chimie en quatrième, troisième, seconde et première au lycée technique de Constantine. Elle y sera conduite en voiture par des soldats de l’ALN. Une expédition : ils se retournent sans cesse dans la voiture, faisant craindre à leur passagère un accident sur le pont qui enjambe les gorges du Rhummel, pour lui dire avec force : « Des personnes comme vous, il faudrait les porter sur nos épaules ! » Le proviseur du lycée est un Algérien énergique. Florence s’étant plainte à lui un jour d’un manque de respect de la part d’un élève, il jette celui-ci dans l’escalier. Elle ne recommencera plus ! J’ajoute qu’elle n’a jamais été payée pour cette tâche !
Tout allait bien quand j’apprends que l’armée française doit quitter Constantine au cours des prochains mois. Que deviendrons-nous ? Le chef de Corps, le colonel de Vallée, polytechnicien, un grand monsieur, décide de m’y laisser seul quand le reste de l’armée sera partie pour Philippeville. J’aurai le titre de consul- adjoint du nouveau consul général Joseph Lambroschini, un baroudeur qui avait été consul à Saïgon puis à Oran, qui se révèle pour moi un excellent patron et que je reverrai de nombreuses années plus tard quand je serai préfet de police en Corse où il a pris sa retraite. Pour faire bonne mesure, j’assurerai des cours de droit à la faculté de droit de Constantine, récemment créée. Je quitte le camp militaire pour un ancien hôtel qui abrite le consulat général, avec un bureau muni d’une somptueuse salle de bains !
C’est ainsi que Florence et moi avons passé l’année scolaire 1962-63 en Algérie ; c’est là qu’a été conçue notre fille aînée. C’était une époque de luttes à l’intérieur du pouvoir algérien. Des hommes se battaient souvent autour du collège, il arrivait au père Godard de soigner les blessés. Nous étions à la merci d’une balle perdue, mais la chaleureuse ambiance qui régnait autour de lui nous faisait oublier le danger. L’Algérie reste un mauvais souvenir pour beaucoup d’appelés. Pour nous, c’est différent car nous avons la conviction de n’avoir pas été inutiles, et nous y avons beaucoup appris.

Un service militaire peu banal, mais un service militaire tout de même

Une fin de stage formatrice : les harkis de Castellane

Par Michel Cotten

Pas de stage ENA sans passage en préfecture.  Après quelques mois à l’Ambassade de France à Alger en compagnie de Patrice Cahart et de Jacqueline Miller, un an après J-P. Chevènement, me voici donc à Digne,  Basses-Alpes et plus précisément  à Castellane, la plus petite sous-préfecture de France, à faire l’intérim du sous préfet Alain Jézéquel parti en Bretagne réparer les dégâts de la tempête dans sa propriété de Lézardrieux.

Vers six heures du matin je suis réveillé par un coup de fil anonyme: « plus de 150 harkis avec femmes et enfants convergent de leurs chantiers de forestage vers la sous-préfecture »…

Le gradé de la gendarmerie aussitôt appelé ne voit pas en quoi ça le concerne… Avec Mme Jézéquel mère nous allons faire face seuls à la situation. Epouse et mère de résistants déportés, cette forte femme ne s’émeut pas; elle en a vu d’autres.

Le petit déjeuner avec tartines au beurre salé breton est à peine terminé que les premiers harkis et leurs familles déboulent.

Je descends ouvrir la grille du parc en grand, car il est inutile qu’elle soit forcée. J’adopterai la même attitude vingt  ans plus tard  dans l’affaire Greenpeace, vis à vis de la presse

Une marée humaine envahit le parc de la petite sous préfecture.

Mme Jézéquel a l’idée géniale de distribuer du lait aux femmes couvertes d’enfants qui s’installent sur  l’herbe; de mon côté je repère les leaders et je propose à six d’entre eux de venir discuter à l’intérieur du bâtiment.

Pendant plusieurs heures je vais les écouter sans comprendre grand chose, et répéter: « que puis-je faire pour vous, plus précisément ? » sans obtenir de réponse claire.

Dehors le calme règne; les femmes ont apprécié le geste de Mme Jézéquel; après le lait pour les enfants ce fut  des tartines pour les mères.

Les propos des leaders sont de moins et moins violents mais toujours aussi obscurs.

L’officier SAS qui les a sauvés d’une mort certaine en Algérie en les rapatriant en métropole est au centre de leurs propos. Mais il n’est pas venu avec eux et eux ne souhaitent pas en parler davantage.

Vers midi, je leur indique que je vais rendre compte par écrit de la situation et de leurs demandes au préfet des Basses-Alpes, en insistant sur la nécessité d’améliorer rapidement leurs conditions de vie dans les chantiers de forestage. Je répète plusieurs fois calmement  ces conclusions.

Mes visiteurs  échangent quelques mots en arabe, se lèvent doucement , viennent me serrer la main et sortent lentement.

Une demie heure plus tard plus personne dans le parc de la sous préfecture; dans la soirée  la plupart des visiteurs ont pris le car pour Nice.

J’ai fait mon rapport, le sous-préfet en titre a repris ses fonctions et quelques jours plus tard , c’est  la scolarité  à Paris.

Alain Jézéquel a fini par avoir le fin mot de l’histoire. La  reconnaissance des harkis envers l’officier SAS qui était rentré d’Algérie avec eux était immense, mais ils ne supportaient plus que cet homme tripote leurs enfants et parfois les viole. Leur sauveur était en même temps un pédophile invétéré. Impossible d’en parler distinctement; blocage complet.

Le gradé de la gendarmerie qui refusa de venir m’aider n’a pas eu d’avancement.

J’ai appris ce jour-là  que la parole servait parfois à dissimuler la vérité, qu’il fallait savoir écouter, longuement si nécessaire, que le respect se méritait et qu’il valait mieux rester calme en toute circonstance.