Ceux qui m’ont influencé au cours de ma vie

Par François Leblond
Juin 2024

François Leblond, préfet de région honoraire, est déjà connu des lecteurs du site Montesquieu par les souvenirs pittoresques  qu’il leur a livrés au sujet de la guerre d’Algérie. Il recense aujourd’hui les influences formatrices dont il a bénéficié.
Leur diversité, leur richesse sont celles de notre pays. .  

La profession un haut fonctionnaire est spécifique. Il s’engage, probablement pour la vie, à servir un État qui change régulièrement d’orientation politique. Il a donc besoin de convictions fortes pour rester lui-même. Dès l’enfance, il est marqué pour la vie par ceux qui l’entourent. Mais chaque étape de sa carrière enrichit son expérience sans remettre en cause les principes qui lui ont été appris dans sa  jeunesse. J’ai toujours beaucoup écouté les conseils qui m’ont été donnés par des hommes et des femmes dont j’appréciais la valeur.

I/ Mon enfance et ma jeunesse à Lyon

Ayant perdu mon père à l’âge de dix-huit mois, mon oncle Arloing quand j’avais 7 ans, mon grand-père Boutmy à 9 ans, j’ai été élevé par des femmes, maman d’abord, les deux sœurs de ma grand-mère Boutmy, Alice et Renée, ensuite. Toutes les trois vivaient dans le souvenir de mon oncle Fernand Arloing, professeur à la faculté de médecine de Lyon, qui avait laissé une place exceptionnelle dans leur cœur.

Mon oncle Fernand Arloing

Il était le fils de Saturnin Arloing, directeur de l’école vétérinaire de Lyon et professeur à la faculté de médecine. Ce dernier était un savant reconnu, Il avait eu une place mondiale dans la lutte antituberculeuse, s’étant opposé victorieusement à Koch sur la transmissibilité du mal de l’animal à l’homme. Veuf, Il était décédé au travail à 63 ans, son fils Fernand, lui-même professeur à la faculté de médecine, en ayant alors 35. Tante Lili, épouse de ce dernier, mariée depuis dix ans, avait vécu ses premières années de couple à l’école vétérinaire de Lyon, entre son mari et son beau-père, et avait assisté à leurs discussions scientifiques. Elle avait gardé de Saturnin Arloing un souvenir ému : « Je n’ai jamais trouvé de défaut à mon beau-père ! »

Oncle Fernand était titulaire de deux chaires à la faculté, ce qui était exceptionnel : médecine expérimentale et bactériologie. Il avait fait de la clientèle mais était, toujours comme son père, passionné par la recherche, notamment contre le cancer dont, malheureusement, il est mort. Il avait eu le temps, avant de mourir, de mettre au point un médicament, l’oxyferiscorbone, qui eut un succès commercial. D’où des moyens financiers substantiels pour les femmes de la famille et, pour maman, la possibilité d’acheter sa maison de Marcy, près de Villefranche-sur-Saône.

Il n’était pas un homme d’argent. Chrétien, il avait des activités sociales nombreuses qui le rapprochèrent du cardinal Gerlier. Il aimait faire passer des messages à cet égard à maman, qui garda toute sa vie un souvenir ému de son extrême générosité. Un jour, il avait dit de son épouse et de sa belle-sœur, lors d’une rencontre personnelle : « Elles n’ont pas l’esprit évangélique ». C’était sans doute un peu vrai à l’époque. Il n’était pas seulement un grand médecin ;  il avait développé, pendant ses loisirs, une activité de photographe, produisant un patrimoine énorme de plaques, que maman a donné à la bibliothèque municipale de Lyon. Il voyageait en Italie avec son épouse et sa belle-sœur pour y retrouver les richesses artistiques des différents siècles. Chaque voyage était précédé d’une étude minutieuse de ce qu’ils allaient voir. Tous les trois avaient ainsi une connaissance exceptionnelle des beautés de ce pays.

Il lisait beaucoup sur tous les sujets, défendant par exemple, Freud, et disant que son œuvre avait été déformée par ceux qui l’ont suivi. Il était parfois moqueur vis-à-vis de ses collègues, traitant l’un d’eux, gynécologue, de sage- femme en culotte.

Très gai, taquin, il était, probablement la personnalité la plus forte de la faculté. On l’appelait « le plus parisien des Lyonnais ».  Il n’avait pas voulu être doyen, pour éviter de faire, disait-il, des discours aux obsèques de ses collègues. J’ai entendu le professeur Dufour, un de ses amis, dire à ma tante : « Depuis qu’il est parti, la faculté dort !»

Il avait été réformé à la suite d’une opération du ventre qui avait laissé des traces et qui a été à la base de son cancer, trente ans plus tard. En 1914, il n’est donc pas parti au front. C’était le moment où son beau-père, Lucien Picard, âgé, eut, avec l’Etat, des problèmes à cause de son entreprise de produits chimiques. Il avait dû, quelques années avant, la vendre à une société allemande concurrente qui l’avait partiellement ruiné. Avec la guerre, l’entreprise risquait d’être mise sous séquestre. C’est Fernand Arloing qui a géré le dossier auprès des autorités et s’est fait, lui médecin, directeur de l’usine sans en avoir la formation.

Pour toute la famille, proche et éloignée, Fernand Arloing passait pour le grand homme, sans le chercher le moins du monde. Je ne l’ai connu que jusqu’à l’âge de sept ans mais j’ai eu le temps, enfant, de l’admirer. Maman avait voulu qu’il soit mon parrain, et après le décès de mon père, il a failli m’adopter. J’étais l’enfant qu’il n’avait pas eu.

Mes deux tantes et maman ont entretenu, en moi, son culte. La tristesse de tante Lili a été que je ne pense pas m’orienter vers la médecine. Elle a donné tous les dossiers de travail de son mari à la faculté ; ce pourrait être un sujet d’étude

Il avait examiné mon père cardiaque quelques temps avant sa mort et avait dit à tante Lili : « il est foutu ! ». Elle n’avait pas rapporté à ces mots à maman.

Quand on demandait à sa femme de chambre, Jeanne Cathenod, pourquoi elle ne s’était pas mariée, elle répondait : « je n’ai jamais trouvé un homme comme monsieur ! »  Elle supportait toutes ses exigences parce qu’il l’avait en haute estime. Elle aussi m’a élevé dans son souvenir. C’est elle qui m’a conduit à l’église d’Ainay pour ses obsèques, me faisant m’incliner devant son cercueil : « Tu vois comme il était grand » ! Elle faisait allusion à sa grande taille, mais c’était plus que cela.

Encore après sa mort, on menait la grande vie au 16 de la rue du Plat, en face de la cathédrale de Lyon : de somptueux dîners avec des convives triés sur le volet. Tante Lili détestait les gens ennuyeux et les faiseurs. On y donnait des concerts, dont l’un avec le Polonais Séverin Turel que tante Lili voulait contribuer à lancer.  L’appartement était vaste, rempli de belles choses. On disait que Louis XIII avait dormi dans la chambre de mon oncle ! Un contraste avec la vie difficile de maman et la mienne, mais que nous acceptions l’un et l’autre sans la moindre jalousie.

Lors de mes fiançailles avec Florence, tante Lili a offert une réception pour nos amis lyonnais. Elle a fait, à cette occasion, connaissance de mon beau-père dont elle a apprécié la personnalité mais a considéré qu’il était « plein de lui-même », ce qui n’était pas, dans sa bouche, vraiment un compliment. Quant à Malo, tante et marraine de ma mère, elle observait que les questions sociales ne semblaient pas beaucoup préoccuper ma belle-famille. Toutes deux avaient été influencées par la multiplicité des activités sociales de maman, elles avaient, désormais, davantage l’esprit évangélique qui leur manquait, sans doute, un peu plus tôt, comme l’avait dit oncle Fernand.

Mon grand-père, Lucien Boutmy, bon-papa

Ma grand-mère Boutmy était décédée au Corbet, sa propriété du Beaujolais, en 1932 à l’âge de 51 ans. Lui-même en avait 56. Il était inconsolable. Maman a voulu que nous portions, Florence et moi, leurs alliances, considérant que c’était un modèle d’union.

Maman était mariée depuis deux ans à la mort de sa mère et son père s’est imposé très largement dans la vie du ménage : ce qui n’était pas bon et que mon père supportait difficilement.

 Je ne suis né qu’au bout de sept ans de mariage et mon grand-père a retrouvé un peu de gaieté à cette occasion. Il écrivait chaque jour, des vers sur un carnet que nous avons, hélas, perdu dans nos déménagements. Il s’est arrêté d’écrire le jour de ma naissance.

Il avait eu d’importantes responsabilités dans la sidérurgie, étant le directeur à Paris des aciéries de l’Arbed, propriété de la grande duchesse du Luxembourg. Dès la mort de sa femme, il a pensé à quitter son emploi et à voyager sans se soucier de ses finances, au grand désespoir de la famille Arloing qui lui était très proche. Après la mort de mon père, il a proposé à maman de venir s’installer avec lui à Cogny-en-Beaujolais, pour être proche à la fois de la maison de famille du Corbet et de Lyon. J’ai donc été élevé par mon grand-père et maman en ce village, attendant l’âge de six ans pour aller en classe. Bon papa se chargeant de mes premiers débuts.

Il avait une maladie de cœur et pesait lourdement sur sa fille, l’empêchant de se remarier. C’était néanmoins un homme d’une grande gentillesse. Lorsque j’étais à Sciences Po, une amie me disait : « Qui n’a pas connu votre grand père ne sait pas ce que c’est qu’un homme aimable avec une femme.  »

Nous sommes installés à Lyon en 1943, en sous-location. La population avait beaucoup augmenté avec la guerre, et n’avons trouvé une location 16 rue du Plat que quelques mois avant la mort de ce grand-père. J’ai été impressionné par le petit discours qu’il a prononcé quand il a pendu la crémaillère : « J’ai trouvé un logement pour y mourir ». Maman y est restée vingt-deux ans.

Pour moi, bon papa, c’était la rigueur morale et l’indulgence à l’égard de ceux qui ne partageaient pas ses idées. Il avait été marqué, à cet égard, par son oncle Émile Boutmy. Il était l’aîné des neveux de ce dernier et son exécuteur testamentaire. Son fils Charles, mort sur le front en 1940, avait épousé Maddy Gainsbourg, une femme insupportable qui a empêché pendant onze ans le règlement de la succession de son beau-père, jusqu’à la majorité de son fils Henri Philippe, dit Poucet, mettant sa belle-sœur, maman, durant de longues années, en grandes difficultés financières.

 À la fin de sa vie, bon papa était très religieux et avait été reçu dans la Confrérie du Saint-Sacrement. Il siégeait dans les stalles de la primatiale Saint-Jean, où j’ai été plus tard enfant de chœur et où se sont tenues les obsèques de maman.

Ma grand-mère Leblond

Elle avait perdu son mari, Louis Leblond, l’année de ma naissance. Elle habitait le château du Vau au sud d’Angers et maman m’y emmenait chaque année au mois d’août pour que je reste un Leblond et que j’y retrouve mes cousins. C’était le reste d’un château féodal brûlé sous la Révolution. Je me suis toujours demandé pourquoi cette famille parisienne avait voulu acheter en 1921 un tel édifice.

Pour cela, il faut faire un peu d’histoire. Louis Leblond, mon grand- père, était un homme, de l’avis de tous, très intelligent. Il avait dirigé très jeune le plus grand hôtel du Havre, le Frascati. Après son mariage, il y associa son épouse, née Piguet, de la famille des horlogers de Genève. Ma grand-mère parlait de cette époque avec émotion. J’ai entendu de nombreuses fois dans sa bouche le mot Frascati. C’était, manifestement, sa marque de fabrique.

Ils avaient, quelques années plus tard, acheté l’hôtel Monsigny à Paris, un hôtel pour voyageurs que mon père dirigea quand son propre père tomba malade. Cet établissement existe toujours.  Louis Leblond était devenu juge au tribunal de commerce de la Seine, ce qui montrait l’image positive qui était la sienne. Malheureusement la maladie de Parkinson a cassé sa vie professionnelle. Cela été très néfaste pour la famille.

L’achat du Vau correspondait, je pense, à la volonté de ce royaliste militant de devenir châtelain et seigneur d’un village. Il laissait entendre qu’il ne s’appelait pas Leblond mais Prévost de Noirfond, nom que ses ancêtres auraient eu quand ils avaient accompagné Louis XVI à l’échafaud, et qu’ils avaient abandonné pour ne pas être, à leur tour, guillotinés. C’est invérifiable mais cela explique la volonté de toute la famille de se comporter en aristocrates, d’aimer les belles voitures et de ne pas lésiner sur les dépenses. Les Leblond étaient flambeurs !  Mes deux tantes Villeminot et Piercy de Vomécourt, deux superbes femmes au caractère trempé, étaient l’une et l’autre, à Paris, arbitres des élégances et le sont restées jusqu’à leur mort.

Ma grand-mère, assez terrible, avait partagé les idées monarchiques de son mari. Elle présidait la table dans la grande salle à manger du Vau, dont les murs étaient couverts d’armures moyenâgeuses qui me faisaient peur. Les Leblond avaient tous de la personnalité et les repas étaient explosifs. Seule maman gardait son calme et en riait.

Je n’ai pas un bon souvenir du Vau où je m’ennuyais, mais ces voyages annuels ont constitué une part de mon expérience d’enfant et de jeune homme. J’étais au premier rang à dix-neuf ans dans le cortège du deuil de ma grand’mère. Tout le village était présent : une procession de deux cents mètres de long conduite par mon oncle, l’abbé Jean Leblond, depuis le château, à travers les vignes « Coteaux du Layon » que nous possédions, jusqu’à l’église. Cela m’a montré la bonne image de la famille et j’en suis encore fier. Je suis, malgré la mort prématurée de mon père, un Leblond. Le Vau a été vendu à ma majorité à la suite de querelles de famille, c’est quand même  dommage.

Les tantes : Lili et Malo

Tante Lili m’a appris à aimer les personnalités exceptionnelles. C’est par elle que j’ai fait vraiment connaissance de son mari Fernand. Celui-ci travaillait jusqu’à minuit presque tous les soirs et elle restait en face de lui, lisant de l’autre côté de la table. Excellente pianiste, elle jouait six heures par jour. A quatre-vingt-cinq ans, elle parlait toujours d’étudier son piano. Elle ne savait pas faire cuire un œuf mais savait imposer le respect, mouchant les fausses valeurs. On la craignait.

Malo, un diminutif du nom de la marraine de maman, a eu sur moi encore plus d’influence que sa sœur. Elle connaissait par cœur l’histoire de sa famille et savait valoriser les personnalités qui s’étaient distinguées.

Les militaires d’abord : son arrière-grand père qui avait suivi Napoléon dans toutes ses batailles de Iéna en 1806  à Waterloo en 1815 en passant par la Russie, son grand-père qui avait eu les mêmes grades d’officier sous Napoléon III et qui n’avait pas supporté les trahisons comme celle de Bazaine en 1870. La carrière d’officier était pour elle la plus méritante et c’est elle qui m’a fait penser durant plusieurs années à entrer à Saint Cyr.

Mais ce fut aussi Malo qui m’initia à la connaissance d’un de nos ancêtres, le comédien du roi Brizard dont elle gardait précieusement les archives. Elle rappelait qu’il était mort en janvier 1791, de chagrin de voir la façon dont on traitait Louis XVI qu’il aimait profondément, tout en souhaitant les changements que son maître Voltaire avait appelés de ses vœux. À sa mort, Brizard était capitaine de la garde nationale sous l’autorité de Lafayette, ce qui montrait son ouverture d’esprit.

Maman (pour mes enfants : grand-mère Marthe)

Elle a connu de grandes difficultés financières, de la mort de son mari pratiquement jusqu’à mon mariage. Cela lui a donné un comportement à part dans la bourgeoisie dont elle faisait partie.

Elle était, en réalité, plus aristocrate que bourgeoise. Elle portait une chevalière aux armes des Boutmy et m’en avait fait faire une que je me suis fait voler. Sa distinction était naturelle et était appréciée de toutes les classes de la société. Elle déroutait un peu mes beaux-parents qui la traitaient de gauchiste, alors qu’elle a toujours voté à droite et que, fondamentalement, ils l’appréciaient.

Elle avait, à la mort de son mari et ne disposant d’aucune pension de réversion, créé une entreprise de tissage à la main. Elle avait vu faire des Africaines à l’exposition coloniale de 1937. Pendant la guerre, elle eut du succès parce que les vêtements étaient rares, elle a employé jusqu’à quinze personnes. Mais au moment de la mort de son père, qui l’aidait beaucoup à vivre, en 1946, il n’y avait presque plus de clients pour une telle activité. Dès 1947, elle chercha un emploi stable. L’entreprise Mérieux lui proposa de la recruter à un bon niveau de salaire, mais elle préféra l’enseignement- elle avait les diplômes voulus- pour avoir les mêmes vacances que moi, tout en sachant que la rémunération des professeurs dans l’enseignement catholique était, avant les lois Debré, très faible et qu’il lui faudrait trouver d’autres ressources. Elle transforma alors son appartement en une pension pour élèves venant de la campagne. J’ai eu ainsi des amis qui le sont restés.

Plus le temps passait, plus elle s’engageait dans toutes sortes d’associations venant au secours des plus pauvres, et aussi en politique, dans le sillage du MRP. Autant mes tantes m’influençaient en rappelant le passé de la famille, autant elle me faisait pénétrer dans un univers de gens modestes que je ne connaissais pas. Elle créa une « maison familiale de vacances » aux Praz de Chamonix où elle recevait des familles catholiques de Lyon chargées d’enfants et aimant la montagne ; les hommes avaient fait leur service dans les chasseurs alpins et atteignaient sans guide les sommets connus. C’est comme cela que j‘ai connu la montagne.

La maladie qui a alors atteinte ma mère, le Basedow – un dérèglement de la glande thyroïde – l’a obligée à quitter toute activité pendant deux ans. J’étais en math-élem, terminale scientifique de l’époque, et mes études en ont souffert. J’allais la voir à l’hôpital et dans les maisons de repos où elle était reçue, elle souffrait de mon absence.  Mon regard sur ceux qui sont en difficulté s’est élargi et cela m’a aidé plus tard dans ma carrière.

On l’a guérie et elle a pu reprendra toutes ses activités jusqu’à un âge avancé. C’est cette période de sa vie qu’ont connue mes enfants avec l’acquisition de la maison de Marcy où elle a été très heureuse. Elle était encore fidèle à ses engagements antérieurs. Elle a même voulu se présenter aux élections municipales mais elle a été battue car elle n’était pas encore depuis assez longtemps dans un village où tout le monde se connaît. Une fois par an, Villefranche-sur-Saône fêtait les conscrits dans la rue Nationale. En avant se situaient les hommes de vingt ans, ensuite ceux de trente, puis de quarante et ainsi de suite jusqu’à soixante-dix ans. Une année, on vit ma mère dans un landau tiré par un cheval, assise derrière le cortège, à côté du vétéran avec un grand chapeau et riant à gorge déployée. Elle ne manquait pas le voyage annuel des pompiers de Marcy, épuisant par sa longueur. À soixante –treize ans, elle partit à Paris avec un pliant pour assister à la grande manifestation de défense de l’école libre ; elle passa quatorze heures dans les rues et me dit le soir qu’elle n’était pas fatiguée parce que c’était formidable.

Après notre mariage, elle vint pendant deux ans à Paris, en train de nuit, pour suivre les cours de madame Borel Maisonny et créer à Lyon un enseignement pour enfants atteints de diverses infirmités les empêchant de progresser dans leurs études, notamment la dyslexie. Elle ne s’arrêta qu’à soixante-quinze ans. Je n’étais pas toujours en phase avec elle mais elle m’a beaucoup influencé.

Le père Bertrand, préfet des études du collège des Maristes de Lyon

Maman avait fait sa connaissance quand il m’a accepté en 9 ème, aujourd’hui CE2, alors qu’il n’y avait plus de place. C’était un homme d’une grande intelligence venant d’un milieu modeste. Dès l’abord elle a été en admiration devant lui, et il a été le confident de ses soucis, même après qu’il fut muté au collège de Vichy. S’il était resté à Lyon, j’aurais, sans doute, poursuivi mes études chez les maristes, bien que devenues trop chères pour elle : il aurait fait quelque chose pour l’aider et je n’aurais pas connu les affres d’écoles nulles pendant deux ans avant d’entrer au Lycée du Parc.

Il était très engagé dans le MRP d’alors, et a fait connaître à maman des députés connus à Lyon à l’époque, notamment Pierre Bernard Cousté, une des figures du mouvement, avec qui elle se lia pendant des décennies, organisant chez elle, pour lui, avenue Berthelot, des réunions, lors de chaque législative.

 Le père Bertrand, était, quand il était encore à Lyon, aumônier de la prison Saint-Paul où étaient détenus les prisonniers politiques qui avaient été emprisonnés après la Libération. Il m’a emmené au moins une fois au parloir de la prison, je devais avoir dix ans. Il se rendait beaucoup à Paris et s’est lié avec mon oncle abbé Jean Leblond, devenu professeur d’anglais à Stanislas. C’était aussi un habitué des Semaines Sociales de France, créées à Lyon au début du XX° siècle et rassemblant des hommes et des femmes se recommandant du catholicisme social. J’y suis venu pendant toutes mes années d’études à Sciences Po.

Il nous a mariés à la cathédrale de Senlis. Ma belle- mère n’a pas apprécié son homélie pourtant très gentille. Je n’ai pas compris ce qu’elle lui reprochait. Il est décédé quelques années après. Maman l’avait perdu de vue.

2/  Mon arrivée à Paris

Mon passage par Sciences Po. Jacques Chapsal, directeur de l’Institut d’études politiques de Paris

Pour moi, quitter Lyon pour Paris, c’était un peu une aventure. Maman venait d’être bien malade. Elle avait désormais heureusement un peu d’argent, la succession de son père venant d’être réglée, mais c’était dur pour elle de me voir partir. Les tantes, elles, étaient très favorables malgré la distance qui les séparerait désormais de moi, et avaient trouvé pour moi une chambre près de l’école chez une de leurs relations.

Quand j’ai passé la porte de Sciences Po et que j’ai vu le nom d’Emile Boutmy à la porte de l’amphithéâtre qui lui fait face, j’étais un peu ému.

Le jour même, j’ai croisé Jacques Chapsal dans le hall qui se dirigeait, à 13 heures, vers le Solex qu’il garait dans la  rue face à l’entrée pour aller déjeuner en famille. C’était un homme d’apparence austère qui rappelait ce qu’avait dû être Emile Boutmy : une vie entière consacrée à la formation des élèves, vivant de son salaire sans recherche de profits. Il était impressionnant de dignité. J’eus, deux ans après, l’occasion de lui parler quelques instants et pus lui dire mon lien avec le fondateur. Il me dit : « Vous entrerez à l’ENA si vous êtes digne de lui, c’est le seul de mes prédécesseurs dont je m’inspire. » Toute ma vie, j’ai eu présente à l’esprit cette parole qui m’engageait.

C’est un homme comme lui qu’il faudrait mettre à la tête de l’école aujourd’hui.

L’historien Devisse

Nous étions, dès la première année, répartis en groupes de vingt-cinq, en des conférences dites de méthode. L’histoire était la première des disciplines. J’avais entendu dire que Devisse était l’un des meilleurs maîtres de conférence et je m’étais inscrit dans son groupe. Bien m’en a pris : cet homme exceptionnel nous a passionnés toute l’année. Nicole Mialaret en était aussi et nous en parlons encore.

Il était très exigeant. Il nous proposait d’oublier un peu ce que nous avions appris dans nos études secondaires et d’entreprendre avec lui une étude originale des faits marquants de l’histoire depuis la Renaissance. Il nous interrogeait sans cesse sur tel ou tel événement qui lui paraissait fondamental pour la compréhension de l’histoire. Il nous donnait beaucoup de travail. Une forte ambiance régnait dans la conférence. Sciences Po vivait intensément grâce à lui. Il n’avait aucun a priori idéologique.

Alain Trapenard, Olivier Chevrillon, Bernard Gournay, Michel Crozier

Trois d’entre eux étaient sortis de l’ENA quelques années plus tôt. L’un était au Conseil d’État, deux autres à la Cour des Comptes, le quatrième était un sociologue déjà très connu. Ils avaient une vision critique de l’administration de l’époque, considérant qu’elle était beaucoup trop rigide dans son fonctionnement, qu’elle donnait trop de place au contentieux juridique aux dépens d’une réflexion sur la façon dont elle doit correspondre aux besoins du public. Ils avaient trente ans d’avance. Ils sont tous aujourd’hui décédés. S’ils étaient vivants, ils se trouveraient à la pointe du combat. Ce sont eux qui m’ont conforté dans mon désir d’entrer à l’ENA par l’image vigoureuse qu’ils donnaient et la passion qu’ils avaient pour la chose publique. Je me rendais souvent à la Cour des Comptes, où Trapenard et Gournay, jeunes auditeurs, ne disposaient pas de bureaux individuels et se parlaient beaucoup.

3/ Le temps de l’ENA

Le père Godart en Algérie

Après le concours de 1961, je suis parti faire mon service militaire, d’abord à Maisons-Laffitte puis en Algérie. Florence et moi, nous nous sommes mariés en septembre 1962 et elle a pu me rejoindre  pour y enseigner dans le collège des Pères Blancs de Constantine. Le directeur du collège était le père Godart, un Belge qui avait été attiré par la vie des successeurs du Père de Foucauld. C’était un grand seigneur. L’Algérie était désormais indépendante, mais il pensait que la France avait toujours sa place dans l’enseignement.

Il manquait de professeurs et se mit à les recruter dans toutes sortes de pays : Libanais, Égyptiens, Mauriciens. Florence, détentrice d’une licence de physique et chimie, prenait désormais place dans cette communauté internationale qui n’avait pas été la sienne jusque-là. Le père Godart accepta de me convier à tous les repas qui étaient pris ensemble. C’était ma première expérience internationale. Rien de petit dans le comportement du Père. Une vue sur l’Algérie qui, malheureusement n’a guère été suivie par ceux qui, ensuite, eurent à conduire ce pays. Plusieurs Pères blancs furent assassinés. Le Père Godart est rentré en France et nous avons continué à le voir jusqu’à son décès. C’est lui qui a baptisé Olivier.

Comme je l’ai écrit, il eut aussi une influence majeure sur Florence, qui s’est vue dans une situation inédite pour elle. Les postes de préfet étant alors exclusivement confiés à des hommes, les épouses jouaient un rôle majeur auprès de leur mari. L’expérience algérienne a aidé Florence à s’ouvrir aux diverses populations et à ne pas s’en tenir aux publics privilégiés.

4/ Ma carrière 

Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur,

Je n’avais rien fait pour entrer à son cabinet. Il avait appris à me connaître par les rapports que je faisais, quotidiennement, des points de vue des préfets sur l’actualité au lendemain des événements de 1968. Il avait demandé qui écrivait ces textes et avait voulu m’avoir auprès de lui. Ainsi je fus en contact permanent avec un homme, exceptionnel par beaucoup de côtés, et trop mal connu. Il ne battait pas l’estrade pour se fait apprécier, et allait au cinéma sans garde du corps, pensant que son physique de Français moyen ne le faisait pas reconnaître.

Aujourd’hui, un gros livre a paru à l’occasion du cinquantenaire de la mort de Pompidou. Il ne parle guère de lui et c’est dommage. C’était sans doute un de ses plus proches conseillers et un ami fidèle jusqu’à la fin.

Marcellin, résistant dans le sillage de Marie-Madeleine Fourcade, avait commencé une carrière politique dès le début de la Quatrième République sans autre étiquette que la modération. Il avait été  secrétaire d’État de Jules Moch, ministre de l’Intérieur, un homme qui, socialiste, avait joué un rôle majeur en 1948, dans la lutte contre le communisme, en organisant la police de manière à ce qu’elle soit en mesure de résister et en créant à cet effet les compagnies républicaines de sécurité. Jules Moch et Marcellin œuvraient ensemble. Marcellin s’en est souvenu quand il reçut, à son tour, la responsabilité de ce grand ministère. Pour lui, l’ordre public était une priorité, quelle que fût la sensibilité politique du pouvoir. Les hommes politiques des partis de la majorité  n’avaient pas  lui dire ce qu’il devait faire. Il considérait comme une priorité de faire face au danger communiste au niveau international et s’insurgeait contre « les gentils », comme il les appelait.

Il avait prouvé son énergie dès qu’il avait accédé au pouvoir en juin 1968 après les événements de mai, et le général de Gaulle avait approuvé la volonté sans faille de son ministre. Pendant les six ans passés au ministère, il n’a pas pris de vacances, résistant, par sa connaissance exemplaire des dossiers, à l’UNR qui voulait sa place.

Il avait pour principe de défendre les personnels placés sous ses ordres contre les attaques injustes. Il voulait des policiers suffisamment nombreux dans les manifestations, considérant que les bavures venaient le plus souvent de l’infériorité numérique.

 Les discours que je préparais avec lui pour la séance budgétaire relative au budget de l’Intérieur dans un hémicycle très plein étaient marqués par cette volonté sans faille. Pendant que ses collègues étaient en vacances, il assumait sa responsabilité. Je me suis inspiré de lui dans mon métier de préfet : j’ai toujours été là quand la situation le demandait et j’ai, comme lui, hiérarchisé l’urgence des sujets à traiter. « Quand la maison brûle, on n’appelle pas le décorateur ! »

 J’ai appris qu’en matière d’ordre public, un préfet est seul et qu’on ne peut compter sur des administrations centrales. Il faut ne leur demander que le minimum et ne compter que sur soi pour le meilleur et pour le pire.

C’est grâce à Marcellin qu’il n’y a pas eu d’attentat sous Pompidou, le ministère s’étant organisé pour les déjouer.  Il a subi une décision négative du Conseil Constitutionnel qui a annulé son désir d’empêcher la reconstitution des ligues dissoutes. J’ai assisté à sa colère téléphonique avec Alain Poher qui se préparait à saisir ce Conseil et qui l’a fait malgré tout. Ce fut le début de l’entrée du Conseil Constitutionnel dans l’arène politique.

Marcellin n’était pas un homme aimé mais respecté, qui parlait librement avec Pompidou une fois par semaine. Celui-ci l’a conservé, envers et contre tout, pendant six ans parce qu’il avait confiance en lui. Il l’a remplacé un mois avant sa mort, et j’ai compris alors que sa mort était imminente parce qu’il avait cessé de résister à son entourage.

Giscard n’a pas compris suffisamment qu’il pourrait être de bon conseil et a laissé, c’est dommage, se développer des campagnes injustes contre lui.

Jean-Pierre Fourcade

Il ressemblait, d’une certaine manière, à Marcellin parce qu’il montrait la même fermeté à défendre les finances que celui-ci avait exprimée pour l’ordre public.

J’avais auprès de Fourcade une fonction plus large que celle qui était la mienne au cabinet de l’Intérieur, puisque je m’occupais à la fois de la presse et du Parlement. Marcellin avait eu à traiter les lendemains de mai 68, Fourcade, la première grande crise pétrolière. Les deux hommes ont montré les mêmes qualités d’énergie.

L’inflation était alors à deux chiffres et il fallait chercher tous les moyens de la combattre, le premier d’entre eux étant de défendre l’équilibre budgétaire. C’était une question difficile parce que la conscience du danger n’était pas suffisamment partagée, notamment par le premier ministre, Jacques Chirac. Fourcade n’eut pas comme Marcellin des opposants venant de l’extérieur, mais il en eut dans le gouvernement dont il faisait partie. Marcellin tint six ans avec l’appui du président de République. Fourcade seulement deux ans, Giscard l’ayant laissé tomber après l’avoir choisi. Plusieurs fois, sans doute pris de remord par la suite, il a failli lui proposer de revenir, mais cela ne s’est pas fait.

Marcellin comme Fourcade m’ont montré que la rigueur dans les affaires de l’État est une nécessité, quels que soient les obstacles. C’est une leçon que j’ai gardée pendant toute ma carrière et dont on serait bien inspiré de se souvenir aujourd’hui.

Maurice Faure, président du Conseil général du Lot

J’arrivai dans le Lot en 1987 après avoir passé des moments très durs comme préfet de police en Corse Le département qui m’était confié m’avait été décrit comme très beau mais je ne le connaissais pas.

Naturellement, ma première visite a été pour le président du Conseil Général, Maurice Faure. Celui-ci m’accueillit avec méfiance, car nous étions sous la première cohabitation et il était dans l’opposition. Mais il avait bien connu Marcellin pendant de longues années et savait quel homme il était. Cela a immédiatement détendu l’atmosphère.

Quand je suis arrivé dans ce département, je n’avais, à part la Corse, qu’une connaissance limitée de la vie de province et je restais trop administratif malgré mon séjour à Meaux. Maurice Faure, apprécié de toutes les populations du Lot pour son savoir vivre et sa simplicité – il n’avait pas de voiture de fonctions – m’a appris ce qu’un préfet doit savoir pour exercer sa fonction avec une bienveillance qui n’exclut pas la fermeté.

Il me trouvait parfois trop pressé : « Monsieur le préfet, on ne part pas après les discours, on reste avec les gens, c’est cela qu’ils aiment ». La session du Conseil général à laquelle j’étais, par la  volonté de Maurice Faure, le seul préfet qui continuât à assister après la décentralisation de 1982, se terminait par un déjeuner où assistaient, en plus des parlementaires et des conseillers généraux, le préfet et les sous-préfets, les directeurs et les chauffeurs dans une salle étroite et surchauffée. La boisson était, probablement, un peu trop abondante, mais droite et gauche se retrouvaient et, pour un temps, rangeaient leurs armes.

Maurice Faure passait pour proche de François Mitterrand. C’était vrai sous l’angle intellectuel mais des nuances existaient entre les points de vue des deux hommes en des matières fondamentales. Faure a nuancé ma vision de cet homme complexe.

Le samedi matin, Faure traversait la cour de la préfecture pour parler avec moi. Ainsi, un dialogue facile s’établissait sur des dossiers sur lesquels nous n’étions pas toujours d’accord mais qui progressaient grâce à ce dialogue.

Au moment des élections présidentielles de 1988, Maurice Faure me dit : « Dans deux cas sur trois, je suis ministre. Si c’est Barre, il aura besoin d’un homme de gauche comme moi. Si c’est Mitterrand, il aura besoin d’un modéré comme moi. Il n’y a qu’avec Chirac que je ne le serai pas car je ne le considère pas comme un homme d’État.» Mon souvenir du cabinet Fourcade me faisait adhérer à cette dernière observation, même si elle était, à certains égards, exagérée.

 Maurice Faure m’a laissé un grand souvenir. Dans tous les postes que j’ai occupés après le Lot, je me suis efforcé de m’inspirer de son comportement et, plus tard, le dialogue entre nous s’est poursuivi :  je suis venu régulièrement le voir dans son appartement de Paris et  son décès m’a peiné.

Valéry Giscard d’Estaing, président du Conseil Régional d’Auvergne

Dès ma sortie de l’ENA en 1966, j’ai été sensible à la personnalité de Giscard qui venait de quitter le ministère des Finances, poste au cours duquel il avait séduit le Parlement par ses discours budgétaires sans notes. Lorsque j’étais membre du cabinet de Raymond Marcellin qui avait lui aussi l’étiquette « Républicains Indépendants », j’assistais aux réunions du groupe à l’Assemblée Nationale. Giscard venait régulièrement et je l’écoutais avec intérêt. J’avais été présenté à lui mais comme beaucoup d’autres. Lorsque j’ai été nommé préfet de la région d’Auvergne, Giscard, consulté, s’est contenté de dire qu’il ne me connaissait pas. On ne lui avait pas dit, à l’époque des présidentielles de 1974, que son parti m’avait désigné comme son délégué dans l’Oise.

 Lorsque j’ai été nommé en Auvergne, il était un homme différent de celui que j’avais connu vingt-deux ans plus tôt. L’échec de 1981 l’avait profondément marqué et il avait, depuis, accompli une nouvelle carrière qui l’avait rendu plus près des gens. Ceux-ci le reconnaissaient toujours comme l’ancien président de la République mais lui parlaient plus volontiers et continuaient à apprécier sa valeur. Pendant longtemps, il avait cru pouvoir retourner au pouvoir. Quand je suis arrivé, cette perspective n’était plus d’actualité.

Il aimait passionnément sa région d’Auvergne, rappelant que ses quatre grands-parents y étaient enterrés. Il voulait contribuer à la relever, considérant qu’elle était malade. Il tendait la main au préfet pour cela. Cette main, je l’ai saisie.

Il cherchait à faire voter par son assemblé les investissements de nature à favoriser un renouveau économique. L’État et l’Europe étaient concernés. Le premier d’entre eux était le projet de Vulcania contre lequel les écologistes étaient vent debout. C’est un parc pédagogique et touristique mettant en valeur les phénomènes volcaniques d’Auvergne. J’ai moi-même très vite constaté que Giscard avait raison de se battre pour un investissement qui attirerait les visites de la région. La dissolution de 1997 ayant vu l’arrivée des écologistes au pouvoir, on me demanda à Paris de m’opposer au projet. Je n’ai pas obéi et j’ai signé le permis de construire. Ce fut un tollé contre moi et, sans l’appui de Chevènement, alors ministre de l’Intérieur, j’aurais immédiatement perdu mon poste.

J’ai tenu en Auvergne encore deux ans et demi pendant lesquels j’ai contribué à lever tous les obstacles juridiques au projet, sans être le moins du monde aidé par les administrations centrales, Convaincu que Giscard avait raison, j’ai travaillé seul avec l’avocat du Conseil Régional et nous avons gagné au Conseil d’État.  J’ai été invité à l’inauguration quelques temps après avoir quitté la région et Giscard m’a dit ce jour-là : « Nous vous devons beaucoup ! » Pour cela, j’ai dû renoncer à recevoir une région plus importante, mais j’en suis fier.

Giscard, en Auvergne, m’a beaucoup apporté, lors des rendez-vous qu’il me donnait dans son modeste bureau. Il avait gardé un réseau international qui rendait sa conversation passionnante. Grâce à lui, nous avons dîné, Florence et moi, avec Kissinger, avec Helmut Schmidt et bien d’autres. D’ordinaire, un préfet reste trop hexagonal. Je me suis ouvert aux questions extérieures et je m’appuie encore sur les observations de Giscard pour l’analyse de l’actualité.

Michel Charasse 

Lorsque je suis arrivé en Auvergne, il était sénateur du Puy-de-Dôme. Je n’avais pas une opinion positive de lui. Je pensais qu’il avait été de ceux qui m’avaient empêché d’être préfet en 1981, et Giscard m’avait fait un portrait négatif de l’homme quand je lui avais rendu visite à ma nomination.

Une fois sur place, j’ai changé un peu d’opinion. Quand en 1997, la gauche fut à nouveau au pouvoir à la suite d’une dissolution malheureuse, je ne pouvais être persona grata. Charasse a été le seul, à gauche, qui m’ait défendu. Il considérait que je faisais bien mon travail comme représentant de l’État et que je devais être soutenu dans les dossiers difficiles que j’avais à traiter. Il n’a jamais dit de mal de Vulcania, et quand madame Voynet déclara qu’elle ne signerait plus de déclaration d’utilité publique d’autoroutes, il est venu à mon secours.

La question était majeure. La déclaration d’utilité publique (DUP) avait été émise pour toute l’autoroute Clermont-Bordeaux, sauf dans le Puy-de-Dôme. Si la décision n’était pas prise avant le 31 décembre 1997, toute la procédure était à reprendre, avec pour conséquence plusieurs années de retard. Je me déchaînai pour obtenir cette décision en dépit de l’opposition de la ministre, et j’ai gagné. Charasse a été pour moi, un soutien majeur à Paris où il avait un réseau innombrable, et où il était entendu, même si Mitterrand n’était plus là. On le disait franc-maçon. C’était peut-être vrai mais il était d’abord lui-même.

Il me parlait souvent de Mitterrand qui venait de mourir. C’était une passion. Il avait été un des collaborateurs privilégiés, et me montrait des aspects méconnus de ce personnage complexe. Mon point de vue sur Mitterrand étant à l’origine lié aux combats auxquels j’avais été associé, Charasse m’a fait évoluer sensiblement. Je persistais à lui reprocher son alliance en 1981 avec les communistes mais j’étais davantage sensible à ses qualités intellectuelles. Giscard, aussi, qui l’avait combattu, le prenait pour un homme de valeur, à l’inverse de Chirac qu’il méprisait. Mitterrand, malgré tous ses défauts, a quand même été un des présidents qui ont compté, comme De Gaulle, Pompidou et Giscard. On ne reste pas quatorze ans au pouvoir sans en avoir les qualités.

Charasse est décédé. S’il était de ce monde, je continuerais à le rencontrer.

De cette énumération des influences qui m’ont marqué toute ma vie, je retiens que je suis toujours fidèle en politique à ce que j’étais à quatorze ans. Je ne suis pas passé, comme beaucoup, de la gauche à la droite en vieillissant. J’ai toujours eu un comportement de modéré. Les personnalités que j’ai rencontrées au cours de ma vie m’ont conforté dans cette attitude et m’ont enrichi dans ma perception des sujets.

Immigration 2023

Par Bernard Auberger
Novembre 2023

Bernard Auberger, inspecteur général des finances honoraire, a été durant trois ans un avocat bénévole des immigrants sans papiers. Le point de vue qu’il exprime aujourd’hui  est le sien, et non celui du site Montesquieu, qui n’a pas à avoir de doctrine. Les lecteurs qui souhaiteraient exprimer un désaccord peuvent cliquer au bas de l’article.   

Limiter l’immigration par la loi dans notre pays ! Cette perspective déchaîne les passions. Non pas auprès de nos 67 millions de concitoyens qui songent plutôt à leur pouvoir d’achat, à leur sécurité, à l’éducation de leurs enfants, voire au développement durable ; mais dans notre personnel politique excité par un projet qui divise mais devrait permettre de se différencier.

Ce n’est pas si sûr : le discours de Grenoble n’a pas servi à la réélection du Président sortant en 2012 ; non plus que les positions catégoriques de deux candidats échouant à  obtenir le minimum de suffrages nécessaire pour obtenir le remboursement de leurs frais à l’élection présidentielle récente. Autour de nous, Georgia Meloni, qui avait été élue à la tête du gouvernement italien sur un programme de maîtrise des flux migratoires, a dû reconnaître son impuissance devant l’arrivée de dix mille habitants supplémentaires sur l’île de Lampedusa. Quant au chef d’Etat hongrois opposé à tout compromis sur l’immigration, il  s’est résolu à admettre qu’un demi – million  d’étrangers seraient nécessaires pour faire tourner son économie.

Nous-mêmes avons adopté 29 lois relatives à l’admission et au séjour des étrangers  dans notre pays depuis 1980. C’est dire leur  pertinence et leur efficacité. Nous sommes tenus par des engagements internationaux depuis trois quarts de siècle, avons inscrits certains d’entre eux dans notre Constitution, acceptons les décisions de la Cour Européenne des droits de l’homme et de la Cour de Justice de l’Union Européenne. Entrés prochainement dans une nouvelle  phase de règlementation européenne, nous devrons la transposer dans notre droit. Le Conseil d’Etat ne manquera  pas de rappeler, comme pour chaque nouveau projet dans ce domaine, que le recours au règlement et à l’action administrative suffirait  pour accroître l’efficacité de la politique gouvernementale, sans besoin d’une législation supplémentaire

Est-ce à dire que nous ne devons rien faire pour calmer notre opinion publique, qui considère que nous sommes excessivement généreux  à l’égard des étrangers et que nous tolérons beaucoup trop de refusés du droit d’asile et d’indésirables sur notre territoire ?

Evidemment non ! Mais avant tout, il nous faut  reconnaître l’apport de l’étranger à notre société, qu’il s’agisse de travailleurs salariés, d’artistes, de chercheurs. D’autant que des dizaines de millions de Français ne rencontrent pas d’immigrés et moins encore de demandeurs d’asile, car cette population est agglomérée dans moins d’un quart de nos départements, avec des  concentrations  bien connues comme à Calais ou à la Porte de La Villette. Ces localisations s’expliquent par le besoin de s’assembler  de la part d’étrangers ne connaissant ni nos usages ni notre langue.

L’adoption d’une attitude commune positive correspond à notre intérêt .Nos gouvernants en ont pris conscience récemment : deux évolutions sociales se conjuguent pour nous  conduire à accepter un apport de population : notre défaillance démographique et la réticence de nos actifs  à occuper certains emplois indispensables au bon fonctionnement de notre société.

Comme chez la plupart de nos voisins dans l’Union Européenne et notamment les plus proches et les plus peuplés, notre démographie naturelle est aujourd’hui déficitaire, le nombre des décès annuels  l’emportant sur celui des naissances de plusieurs dizaines de milliers d’âmes chaque année. L’arrivée d’étrangers contribue à combler ce déficit,  à rajeunir notre population en âge de procréer et accessoirement à financer nos dépenses sociales et même notre régime de retraites  par répartition ; il ne faut pas la tarir.

Notre immigration a crû dans les trois dernières années après s’être stabilisée autour de 300.000 par an au cours des trente années précédentes. Un tiers de cet afflux ne se fixait pas sur notre sol. Certains requérants demandeurs d’asile, déboutés, sont néanmoins restés dans notre pays. On les évalue de  300.000 à 500.000, ce qui paraît beaucoup, mais doit être rapporté à une population totale de 67 millions d’habitants.

Il est de la responsabilité de nos représentants politiques de s’inquiéter de la conservation de notre style de vie issu de notre histoire millénaire ou récente ; mais celui-ci n’est pas en danger du fait de la présence d’un nombre excessif d’étrangers sur notre sol. Il correspond en pourcentage de notre population totale à ce  que nous avons organisé, puis accepté au siècle dernier. Ces immigrés  deviendront majoritairement  des Français de langue et de comportement ; mais volontairement et d’autant plus vite que nous les assimilerons par le mariage, par notre tradition de tolérance, par une politique de logement, de santé, d’éducation et de droits civiques adaptée et conforme à notre état de droit.

Ce n’est pas de mesures d’inspiration policière que nous avons besoin, c’est d’un renforcement des moyens des préfectures pour éviter que les esprits développent rancœur ou découragement, faute de réponses rapides ou de procédures à la portée des requérants.

La France bénéficie   d’un groupe de cinq cents chercheurs, démographes et sociologues qui ne cautionnent nullement la menace d’un grand remplacement de notre population actuelle par une population africaine débordante d’ici le demi-siècle. Leurs conclusions sont fondées sur l’observation, le calcul et la raison. Soyons rationnels, considérons la valeur de leurs travaux et rejetons les peurs artificiellement suscitées par des préoccupations d’intérêts à court terme.

Reportons nous aux publications de François Heran, professeur au Collège de France, à ses écrits pour la Documentation Française ou aux analyses de l’OCDE.  Considérons aussi que les envois réguliers d’argent dans leur pays par les immigrés au travail contribuent tout autant au développement de leurs pays d’origine que les transferts de capitaux par des mécanismes internationaux d’aide au développement. Enfin, soyons réalistes : renvoyer les intrus dans leur pays d’origine n’est guère praticable, non plus que dans des pays dont ils ignorent tout.

Enfin nos 700.000 bacheliers annuels ne sont pas concurrencés par les immigrés, puisqu’ils  souhaitent occuper d’autres fonctions que les postes  en souffrance dans la restauration ou dans l’agriculture, voire dans les nouvelles industries que nous nous efforçons de recréer sur les sites autrefois fermés par notre imprévoyance.

Aujourd’hui, adopter une politique de sélection voire d’exclusion à l’égard des immigrés ne serait  fondé  ni économiquement ni démographiquement. Ce serait l’abandon de toute ambition pour notre pays ; une véritable démission,  un grand déclassement.

Mise en scène du siècle et de ses métamorphoses – 2

Par André Le Gall
Mai 2021

II

 L’ECOLE MATERNELLE

      À Kérivin comme dans les autres fermes, on parlait breton. C’était le langage commun de l’ancienne génération, la langue en usage dans les rituels de la vie. Ainsi, à chaque nouvel an, chacune des filles de Kérivin et chacun des garçons présentait ses vœux de bonne année à leur père et mère selon une formule coutumière dont l’ultime souhait était : ar baradoz da fin or buez, le paradis à la fin de votre vie. La foi donne sens à la vie.

      On parlait aussi français. Le certificat d’études, diplôme dont toutes les filles et tous les garçons de Kérivin étaient pourvus, garantissait un niveau de ce langage français qui, trois quarts de siècle plus tard, paraîtrait hors de portée au baccalauréat. La langue ancestrale et la langue apprise cohabitaient sans difficulté. La jeune génération pratiquait plutôt le français, mais dans ses rapports avec les anciens, le breton restait la règle. De telle sorte qu’en très peu de temps, je m’assimilais cette langue jusque-là totalement étrangère à mes oreilles, mes parents n’utilisant que le français. Je me l’assimilais tellement bien que ma grand-mère finit par s’en inquiéter, craignant que ma cousine Jeanine et moi n’apparaissions fâcheusement bretonnisés à nos pères lorsqu’ils reviendraient de la guerre.

      Mais ma mère veillait. L’école étant au bourg de Plougonvelin, distant de cinq kilomètres, elle s’était faite mon institutrice. Chaque jour, je me voyais imposer un temps de travail scolaire qui me semblait tout à fait excessif, mais grâce auquel, à l’automne 1944, j’étais un garçon qui savait lire, écrire, compter, qui connaissait bien l’histoire et la géographie de la France, les sciences naturelles, l’histoire sainte et le catéchisme élémentaire, qui en savait autant que s’il avait fréquenté l’école primaire. Je ne doute pas que pour obtenir ce résultat ma mère n’ait dû faire preuve d’une persévérance méritoire. Tous les jours, il y avait ce long moment où je fréquentais le livre de lecture, celui, bien sûr, des instituteurs Boscher et Chapron, le livre de la méthode syllabique : b et a font ba, Julien fauche son champ, Paul a un manteau neuf etc. J’en revois encore les illustrations, et quelques phrases m’en sont restées.

      Ah ! Certes plutôt que de m’appliquer à apprendre toutes ces choses, j’aurais préféré me transporter à Ponrohel où passait la route de Brest au Conquet. Des hauteurs de Kérivin, on voyait circuler sur cette route des véhicules en tout genre, automobiles, autocars et, sans doute aussi, bon nombre de camions allemands remplis de soldats chantant heili-heilo. Ma distraction la plus espérée, celle qui m’eût comblé, eût été de m’asseoir au bout du chemin creux et, là, de contempler, le jour durant, le passage de tous ces véhicules sur la grand’route. Mais ma mère avait là-dessus des vues très différentes des miennes.

      Je me soupçonne cependant d’avoir été un élève au total assez attentif, et qui comprenait ce qu’on lui enseignait si j’en juge par ce que je savais vers le milieu de 1944. Quoi qu’il en soit, ma première école, c’est à ma mère que je la dois, grande personne qui devait me sembler très âgée comme toutes les grandes personnes, mais qui était, en réalité, en 1940, une jeune femme de 26 ans dépossédée de son mari comme des centaines de milliers d’autres femmes en ce temps-là. C’était le temps où Rina Ketty chantait :

J’attendrai,
J’attendrai toujours
Ton retour

      Je me suis demandé d’où je pouvais bien tenir les rythmes et les paroles des chansons d’avant la guerre dont j’observe la présence en moi. Cela ne pouvait dater du temps de Kérivin. Il n’y avait aucun poste de radio à Kérivin pour l’excellente raison qu’il n’y avait pas d’électricité. Cette imprégnation est donc antérieure. Elle ne peut que remonter aux années 38-39. Mes parents à Guingamp avaient acquis un poste dont je me rappelle encore la marque : Ducretet Thomson. Enterré en 1940 dans le jardin de notre maison de Loch-Ménard, ce précieux appareil devait réapparaître en 1944 lorsque, en novembre, ma mère eut regagné notre maison avec moi. Sans doute vers 1938-1939 écoutait-elle volontiers les chansons que diffusait la radio de sorte que, les entendant également, je les engrangeais au fond de ma mémoire.

      A Kérivin, ce n’étaient pas des chansons que m’apprenait ma mère ;  ce qu’elle me délivrait, c’était un véritable savoir scolaire. Cet apprentissage s’opérait sur la table autour de laquelle s’assemblait la famille pour les repas. Tous les jours, inlassablement, elle tentait de m’apprendre des choses. Et tous les jours, j’en apprenais. Et bien sûr, cela se faisait en français. De sorte que, n’ayant jamais écrit le breton, je l’ai entièrement et déplorablement oublié.

LES HABITS DU DIMANCHE

      Brisant le rythme des jours, il y avait le dimanche. Tout le monde allait à la messe, les jeunes à bicyclette, les anciens à pied ou, parfois, dans la petite voiture à cheval attelée pour la circonstance. Mon grand-père quittait la ferme une bonne heure avant le début de l’office. Il rencontrait, chemin faisant, des compagnons de route, avec qui, tout au long de la marche, il échangeait ce qu’il y avait à échanger au sujet des moissons, des veaux et des poulains, et aussi au sujet du prix des animaux de ferme sur le marché qui se tenait à Saint-Renan chaque samedi. Ma grand-mère faisait de même. Chaque dimanche, deux représentants de la jeune génération, un garçon et une fille, étaient réputés être de basse messe, c’est-à-dire que, ayant assisté à une messe du matin, ils étaient chargés au retour   d’effectuer les travaux de la ferme indispensables même le dimanche : traire les vaches, donner leur avoine et leur foin aux chevaux etc. C’était une sorte de tour de garde incombant chaque semaine à un duo différent.

      Pour le reste, l’on ne travaillait pas le dimanche à Kérivin. C’était le repos dominical, conformément aux prescriptions ecclésiastiques. Ce monde du travail et de la famille était un monde ordonné et raisonné. Un monde hiérarchisé non seulement quant à l’exercice de l’autorité, mais dans tous les aspects de la vie. Et, par exemple, chaque circonstance entraînait le port de vêtements spécifiques. Il y avait les habits du dimanche avec de subtiles discriminations en faveur des grandes fêtes, celle des Rameaux par exemple où s’inauguraient les costumes neufs, quand il y en avait, confectionnés pour leurs frères par mes tantes Louise et Simone. Le tour de basse messe s’accommodait de vestes et de pantalons ou de jupes d’une moindre représentativité. Pour les jours ouvrables, il y avait les vêtements de travail. Certains travaux tel le ramassage des pommes de terre requéraient que l’on protégeât les pantalons d’usage quotidien par des pantalons à tout faire qui se mettaient par-dessus. Enfin la vidange du local extérieur affecté aux commodités, tenu très propre, s’opérait dans un accoutrement spécialement protecteur, adapté à la besogne à effectuer.

      Ces habits se conservaient très longtemps. Je me demande si le costume noir que revêtait à échéance fixe mon grand-père pour se rendre au Conquet afin d’y percevoir la pension à laquelle lui donnait droit la perte d’un œil au cours de la Grande Guerre n’était pas celui de son mariage en 1909. De même, les robes, jupes et jupons composant les costumes bretons que portaient ma grand-mère et ma tante Marie étaient agencés selon des modalités immuables, étrangères à toute idée de mode, exclusives de tout renouvellement. Les tabliers qu’elles portaient aux grands jours étaient d’un extrême raffinement, de même que les coiffes. Les dames et demoiselles du premier étage avaient quant à elles abandonné le costume breton qu’elles avaient porté au temps de leur enfance et de leur adolescence. On disait qu’elles s’étaient mises en chapeau, rangeant leurs coiffes dans les tiroirs, optant délibérément pour la tenue citadine, sans aucun reniement de leur filiation bretonne, mais mettant leur avenir sous le signe de la ville. Je dispose d’une photographie de ma mère en tenue bretonne, image unique de la beauté adolescente en ses éphémères atours d’origine.

OFFICIERS DE MARINE ET AUTRES VISITES

      Pour rompre le cours du quotidien, il y avait aussi les visites. Visites de parents, principalement. Sont ainsi apparus, vraisemblablement à plusieurs reprises, un frère de mon grand-père, employé à la gare SNCF de Brest, sa femme, tante Yvonne, dame à forte personnalité qui dirigeait les études de ses deux fils, René et Robert, d’une main ferme. Un tiers de siècle plus tard, René Lannuzel, élève à l’Ecole navale au moment de la déclaration de guerre, devait devenir chef d’état-major de la marine. Démobilisé au début de l’Occupation, recyclé comme étudiant rémunéré dans une école d’ingénieurs, il franchirait un jour les Pyrénées en compagnie d’un autre officier de marine. L’équipée vaudrait à son compagnon d’avoir les pieds gelés. Elle serait  aussi l’occasion de connaître l’un de ces camps où les autorités espagnoles parquaient, pour une durée plus ou moins longue, les fugitifs français désireux de rejoindre l’Afrique du Nord.

      Visites également d’une sœur de ma grand-mère et de son mari habitant Saint-Pierre, faubourg situé à l’ouest de Brest, sur la route du Conquet. Ils pouvaient être accompagnés de leur fils Pierre. Un jour, ce jeune homme, employé au Port de Brest, vint  en catastrophe se réfugier à Kérivin. Il était recherché par les Allemands. Il fut accueilli à la ferme. On pouvait espérer que sa présence au milieu de cousins du même âge passerait inaperçue. Je ne saurais dire si, à Plougonvelin, il fit l’objet de recherches. 

       Il était évidemment très dangereux de l’abriter ainsi, mais les services allemands ne disposaient apparemment pas de l’information qui leur aurait permis de le retrouver. Je ne me rappelle pas non plus que ses parents aient été trop lourdement inquiétés. Peut-être le gibier n’était-il pas assez considérable pour que ses poursuivants lui consacrent une plus grande attention. A partir de l’été 44, les autorités d’occupation avaient trop à faire pour s’occuper du fugitif réfugié à Kérivin.

      Visites aussi de cousines de ma mère et de mes tantes, demeurant à Kérautret, ferme d’origine de mon grand-père. Il y avait là deux charmantes demoiselles que l’on désignait par leurs diminutifs : Finic et Soizic (Joséphine et Françoise). Ces deux jeunes personnes disposaient d’un objet encore rare dans le monde de Plougonvelin, un appareil photographique portatif. Et c’est pourquoi on trouve dans les archives familiales des photographies de petit format où figurent ma cousine Jeanine âgée de deux, trois ou quatre ans, mes tantes, l’une ou l’autre des demoiselles de Kérautret, ma mère et moi.

      Moi, petit garçon aux cheveux si blonds qu’ils tirent sur le blanc, en cet instant du monde, 1941 ou 1942 ou 1943 ou 1944, clignant des yeux parce qu’ incommodé par les rayons du soleil, moi André Le Gall, aujourd’hui quatre-vingt-quatre ans, en étrange mais indiscutable continuité avec l’enfant de la photo.  Le sujet pensant, sur lequel toute la lumière de cet instant du temps semble s’être concentrée, et dont l’image est fixée à jamais sur la pellicule, est bien le même qui, trois quarts de siècle plus tard, tient la plume. Et le seul encore présent pour me souvenir des jours de Kérivin, pour en dire la réalité et le contenu, pour en évoquer l’ample mouvement quotidien.  Mort mon arrière-grand-père, morts mes grands-parents, morts mes oncles, mortes les filles de Kérivin, et ma cousine Jeanine aussi est morte. Cependant, témoignage unique, témoignage irrécusable de l’instant vécu, la photo subsiste. Dans ma mémoire et dans ma prière, le peuple de Kérivin demeure vivant.

        Parfois, des affaires de fourrage ou autres conduisaient à la ferme mon oncle Prigent Talarmain de Lesvinizi, mari de ma tante Rose, sœur de mon père. Avec lui venait son fils, mon cousin René Talarmain. Et avec ce René  qui avait dix mois de plus que moi, c’était la grande fête, une frénésie de courses, des cavalcades jusqu’à complet essoufflement, une complicité de jeux qui s’est confirmée dans les années quarante-cinq et suivantes. Pour la naissance de l’une des sœurs de René Talarmain, ma mère se transporta avec moi à Lesvinizi, ouvrant une période de plusieurs jours de temps festif. Je me souviens d’un matin de tempête, des nuages aux formes menaçantes traversant le ciel à toute vitesse, je me souviens de l’ébranlement du monde après la pluie, de la nature en effervescence, et de cet émoi que la conjonction du vent et de la mer faisait lever en moi.

      Visites encore des vagabonds, hommes sans foyer qui parcouraient la campagne. Pour eux, il y avait toujours un morceau de pain et un lit de paille à l’étable ou à l’écurie. Ils passaient d’une ferme à l’autre, parcourant les chemins creux. Quelles circonstances avaient-elles réduit leur destin à cette errance ? On ne leur posait pas la question. Ils se présentaient sur le pas de la porte selon un cérémonial ritualisé. Ils étaient là. C’est tout. On les prenait.

 LA MER LE VENT ET L’HISTOIRE

      Les hommes, les femmes, les bêtes, le retour des saisons. Il y avait aussi le vent et la mer. Les jours de tempête, le vent venant de Saint-Mathieu s’engouffrait dans les chemins creux, secouait les arbres, saisissait les landes sur les talus, se déchaînait sur les toits, se ruait dans les cheminées dans un grondement de fin du monde qui m’enchantait. C’était un roulement, une fureur de la nature, une grande symphonie des éléments, une participation au sentiment de terreur sacrée, une connivence avec la secrète jubilation de l’être, une effervescence des choses propre à instruire l’âme sur la dimension du monde qu’il lui est donné d’habiter. Les formes fugitives des nuages dans le ciel d’après la tempête, portées à  toute allure vers des destinées inconnues, procuraient à l’imagination toute latitude pour se déployer. Cet ébranlement du ciel et de la mer était à l’unisson de l’ébranlement de l’Histoire.

      Aussi loin que remonte ma mémoire de l’an quarante, le nom de Boudonnou y retentit avec une force qui témoigne de sa place dans les conversations quotidiennes. Il existe bien dans la commune de Plouzané, à une  demi-douzaine de kilomètres de Brest, une chapelle au lieudit Boudonnou ou plus exactement Bodonnou selon l’orthographe en usage. Mais ce qui résonne dans ma tête à moi, c’est Boudonnou. La rumeur s’était répandue qu’une fillette des environs y avait eu des apparitions. La Vierge se serait manifestée à elle, accompagnée de Jeanne d’Arc, de sainte Geneviève et de saint Louis, trois noms associés à l’histoire de France. La première apparition aurait eu lieu le 20 juin 1940, la seconde le 2 juillet. L’on dépeint la voyante comme étrangère à toute expérience mystique antérieure, et tout à fait incapable d’avoir inventé ce qu’elle dit avoir vu. Ainsi, à l’heure où l’armée allemande déferlait – ce 20 juin 1940, précisément, elle arrivait à Plougonvelin –, se diffusait au sein du peuple paysan du canton de Saint-Renan une image de salut pour la patrie, mobilisant deux saintes célébrées pour leur action face à l’envahisseur, et un roi artisan majeur de la sacralisation du Royaume. C’était comme une promesse de renaissance au plus profond du désastre. Il s’en était suivi une grande émotion dans toute la population, donnant naissance à des sortes de pèlerinages spontanés. C’est pourquoi, indissolublement liées au cataclysme de la guerre et de la défaite, les sonorités de Boudonnou se sont engouffrées dans ma mémoire. Et je note que, si enfouis que soient ces souvenirs, ils sont objectivement corroborés par des faits enregistrés par la chronique locale. Boudonnou fait partie de mon histoire, mais aussi de celle du canton de Saint-Renan. Boudonnou : comme un roulement de tambour mémoriel au moment où s’inaugurent les temps de Kérivin.

      Même impression de lourde dramaturgie à propos d’un voyage à Loch-Ménard au milieu de ces années historiques. Ma mère a-t-elle voulu voir ce que devenaient les meubles qu’elle y avait laissés en juin 1940, et reprendre contact avec les propriétaires ? Possible. Ce quai grouillant d’un peuple que je vois en noir et gris est-il une reconstitution de mon imagination ? Mais où mon imagination serait-elle allée cueillir ces images si je n’avais pas effectivement arpenté la gare de Brest en compagnie de ma mère ? D’où viendrait cette pesante sensation d’anxiété commune au sein d’une rumeur collective, d’un mouvement continu brassant une foule pressée et pressante ?

      Et d’où me vient cette autre réminiscence, insistante elle aussi, liée au transfert des cendres de l’Aiglon à Paris ? Cela renvoie à décembre 1940. De la part des Allemands, ce transfert se voulait un signe de bonne volonté, dans l’esprit de la rencontre de Montoire, le 24 octobre précédent. Le maréchal Pétain refuse de venir à Paris. La cérémonie se déroule aux Invalides dans la nuit du 14 au 15 décembre en présence de l’amiral Darlan. De hauts gradés de la Wehrmacht sont là, en grand uniforme. L’événement n’a aucun rapport avec ce qui se passe à Kérivin. Est-ce une photo vue dans un journal qui s’est gravée dans ma mémoire d’enfance, est-ce le flamboiement des lumières nocturnes qui y a imprimé une image persistante ? Quelque chose remue à ce sujet dans les lointains de mon premier âge. J’allais avoir quatre ans.

BREZEL ALL

      La ferme dominait la rade de Brest où entraient et d’où sortaient de grands navires, mais ces navires n’étaient pas les bons, n’étaient pas les nôtres.

      Car il y avait la guerre.

      Les saisons se succédaient comme elles s’étaient toujours succédé, les travaux et les jours ressemblaient à un éternel recommencement, les fenaisons et les moissons s’enchaînaient selon leur rythme coutumier, chaque dimanche les offices religieux continuaient de se célébrer. Mais il y avait la guerre.

      Il y avait d’abord l’Autre guerre, Brezel alI, la Grande Guerre, celle de 1914-1918, que mon grand-père avait faite, et dont il parlait volontiers à table, en breton évidemment. Les sonorités résonnent encore en moi, engrangées pour jamais. Elles évoquent les années : bloavez pevarzek, bloavez pempzek… l’année quatorze, l’année quinze etc. Les années du feu dont il restait ce parchemin fixé dans un cadre de bois où figuraient les décorations et les citations. Voici les états de service de mon grand-père :  

         Lannuzel Yves Marie, né le 9 avril 1881 à Plougonvelin, cultivateur, fils de René Lannuzel et Marie Perrine Le Bras.

     Service militaire au 124ème RI. Rappelé à l’activité à la mobilisation au 2ème RIC.

     Parti aux armées le 29 septembre 1914, blessé le 10 octobre 1914 à Virginie dans la Somme par balle à l’avant-bras gauche, évacué le 19 octobre 1914. Reparti aux armées le 28 décembre 1914, évacué, blessé le 12 septembre 1916, a rejoint son corps en campagne le 3 avril 1917. Démobilisé le 26 février 1919 au 19ème RI.

    Perte de la vision de l’œil droit, entérite chronique.

    Croix de guerre avec étoile de bronze, médaille de la victoire, médaille commémorative.

    Médaille militaire en 1933, plus croix de guerre avec palme. Soldat courageux, a été grièvement blessé dans la Somme le 12 septembre 1916.

    Citation : ancien du front, s’est toujours acquitté de sa tâche avec entrain et courage, a montré de la bravoure chaque fois que les circonstances en demandaient. Blessé le 12 septembre 1916, perte de l’œil droit.

      Que l’on veuille bien considérer les dates : blessé le 10 octobre 1914, à peine arrivé sur le terrain, malade, il rejoint les armées deux mois et demi plus tard. Blessé à nouveau, et grièvement, en septembre 1916, il retourne au feu en avril 1917. Croix de guerre, médaille de la victoire, citation. Perte de l’œil droit.

      Les hommes du peuple paysan de Plougonvelin ne quittaient leur terre natale que pour le service militaire. Puis ils revenaient charruer leurs champs, jetant à pleine main les semences pour qu’elles s’enfouissent dans le sol retourné. Ils récoltaient, ils moissonnaient, ils veillaient au renouvellement de leurs troupeaux. Leurs problèmes n’étaient pas ceux de la société de consommation. Non. C’étaient ceux de la société de subsistance. Leurs anxiétés tenaient à l’allure du ciel, à l’heureuse alternance de la pluie et du soleil. Ils guettaient les vents et les nuages, espérant que la sécheresse ne s’obstinerait pas au point de stériliser les sols, que les orages ne viendraient pas coucher les blés. Leur souci, c’était que les vaches mettent bas leurs veaux, les juments leurs poulains. Leur problème, c’était cette dépendance à l’égard d’une nature qui pesait de tout son poids sur leur activité et, partant, sur leurs rentrées d’argent. C’étaient ceux-là leurs problèmes, jusqu’à ce que le tocsin du 1er août 1914 ne vienne briser les rythmes ancestraux.

      Ma grand-mère se souvenait de ce tocsin. C’était un samedi. Le peuple paysan revenait de Saint-Renan où se tenait comme chaque semaine le marché agricole du canton, vente et achat d’animaux, de produits divers, de matériels etc. Le tocsin retentissait dans toute la France. Le gouvernement avait demandé qu’il sonne à 16 heures. C’était l’annonce de la mobilisation générale. Le tocsin appelait aux armes. La discipline militaire allait arracher les hommes à leurs champs. Quant aux femmes, on en voit quelques-unes, revêtues de leurs costumes traditionnels, sur l’un des rares films d’amateur dont on dispose, mettant en scène l’événement dans un bourg breton. Les femmes ont les larmes aux yeux. Certaines pleurent. C’est la guerre.

      Du 29 septembre 1914 au 26 février 1919, la ferme a dû se passer des services de mon grand-père qui avait trente-trois ans à son départ et trente-sept à son retour. Honneur et patrie, c’est ce que disait le diplôme fixé dans son cadre de bois où l’on pouvait lire les décorations. C’était ce qui restait des quatre années de tribulations sanglantes. Je crois me souvenir que l’on avait proposé au soldat Yves Lannuzel de devenir caporal, mais qu’il avait refusé, ne se jugeant pas assez instruit.

      De son côté, mon grand-père paternel avait connu les mêmes tribulations, et il en avait rapporté un pied douloureux parce qu’ayant été ébouillanté. Ce pied, il aura dû le soigner chaque jour tout au long de sa vie. Longtemps les séquelles de cette lésion mal guérie auront résumé pour moi ses aventures militaires. Jusqu’au jour où m’est revenu le récit à peine croyable d’une autre aventure vécue par lui. Stationnant quelque part dans les environs de Coulommiers, et sa troupe ayant reçu l’ordre de départ, il entreprenait d’ajuster son sac à dos, les bras en l’air, lorsqu’une balle le traversa de part en part au niveau des aisselles, entrant d’un côté, sortant de l’autre, coup normalement mortel sauf qu’aucun organe vital n’ayant été touché, le soldat Le Gall en ressortit vivant.

      Dans les conversations quotidiennes de Kérivin, les péripéties de la guerre en cours se lisaient à la lumière des souvenirs encore proches, encore vivants, de la guerre précédente. Ma mère disposait pour son usage dominical d’un missel illustré dans les marges par des dessins en couleurs qui évoquaient des épisodes de la Grande Guerre. L’adversaire y était l’Allemand. Le courage et l’honneur, c’était la France. Le dévouement des religieuses à l’égard des soldats blessés, le patriotisme des ecclésiastiques obligés de s’extrader à la suite des lois anticléricales de la IIIème République, mais revenant en France à la déclaration de guerre pour remplir leur devoir militaire, saluant du débarcadère les badauds venus les applaudir, ces images, vraies comme des images d’Epinal, me demeurent présentes. Je dévorais des yeux cette épopée de la patrie souffrante, héroïque et victorieuse.

LES AUTORITES D’OCCUPATION

      Avec avidité, j’apprenais l’histoire, les grands hommes, Napoléon etc. On disait que si Napoléon avait été là, il aurait chassé les Allemands hors de France. Mais comme on connaissait l’histoire de l’Empire, il y avait toujours quelqu’un pour rappeler que même la France napoléonienne avait subi l’occupation ennemie. Cela ne m’empêchait pas de réciter triomphalement les victoires du général corse comme autant de défis aux occupants du moment.

      Les temps étaient dramatiques. Une chape de plomb s’était abattue sur le pays de la liberté. Face à l’Histoire qui pesait sur elle de toute sa charge de malheur et d’humiliation, la France mobilisait ses énergies spirituelles. On avait retenu qu’à la fillette à qui elle s’était manifestée, la Vierge de Boudonnou avait assuré que la France ne serait pas abandonnée. A partir du 28 mars 1943, on fit tourner Notre-Dame de Boulogne à travers les villes et les villages de France, au milieu d’un immense concours de peuple. Le 27 novembre 1944, deux mois et demi après le départ des Allemands, Notre-Dame de Boulogne était à Plougonvelin. On chantait Ave, ave, ave Maria, Ave, ave, ave Maria. De même retentissait avec force le cantique traditionnel : Sauvez, sauvez la France, au nom du Sacré-Cœur.  

      A Plougonvelin, aux messes et aux processions, le chœur grondait de toutes ses forces le vieil hymne breton :
Da Feiz on tadou koz ni potred
Breiz-Izel ni zalho madatao
Kentoc’h ni a varvo !
Kentoc’h ni a varvo !
Kentoc’h ni a varvo ! 

      Ce qui voulait dire que les enfants du pays breton (Breiz-Izel) resteraient fidèles à la foi de leurs pères (tadou koz) quoi qu’il advienne avec, en guise d’assurance, l’affirmation trois répétée : Kentoc’h ni a varvo, c’est-à-dire : plutôt que de  renoncer à cette foi des ancêtres, nous mourrons. Cela ne se chantait pas : cela se clamait, se hurlait, comme une provocation, en une langue que l’occupant, à de rares exceptions près, ne comprenait pas.

      La défaite avait remué le peuple français dans ses profondeurs. Elle avait réveillé des puissances de renaissance qui s’exprimaient à pleine voix. Vaincue, la France n’était pas résignée. Elle attendait, elle espérait, elle guettait la défaite de l’Allemagne. Elle bravait sa domination par tous les moyens à sa disposition.

      L’hostilité publique affublait les soldats allemands de dénominations multiples : verts de gris, doryphores, chleus, etc., la plus courante étant boches. Je ne me souviens pas d’avoir entendu parler des nazis. En ce temps-là, le sémantiquement correct ne dissimulait pas au peuple du canton de Saint-Renan qu’il avait affaire à l’envahisseur allemand, à ses règlements, à ses contrôles, à ses exercices militaires etc. Si j’ai pu ignorer le mot nazi, j’ai par contre enregistré celui de réquisition qui emplissait les conversations.

      Le maire, Henri Le Goasguen, administrait la commune. Le conseil municipal se réunissait régulièrement. Chaque semaine, le garde champêtre faisait des annonces à la sortie de la messe, debout sur une petite éminence en pierre sur laquelle avait dû s’élever autrefois une croix car on disait d’une information ainsi diffusée qu’elle avait été dite sur la croix.

      La poste continuait d’acheminer et de distribuer le courrier. L’Etat persévérait dans son être, mais au-dessus de l’Etat, il y avait les autorités d’occupation.

      Les autorités d’occupation : c’étaient elles qui prévenaient qu’il y aurait des exercices à tirs réels à Gouesnou ou ailleurs tel ou tel jour de la semaine.  C’étaient elles aussi qui ordonnaient les réquisitions de personnes et d’animaux pour la construction des ouvrages militaires. C’étaient  elles qui avaient implanté à Toul Broch (Locmaria),  aux Rospects (Saint-Mathieu), à Kéringar (Le Conquet), des batteries d’une puissance mythique. Pour les canons de marine de Kéringar, on parlait d’obus de 380. On exagérait un peu. Ils n’étaient que de 280. C’étaient aussi les mêmes autorités d’occupation qui avaient fait de Brest une base sous-marine qui menaçait toute l’Atlantique. De grands et beaux navires entraient dans la rade de Brest et en sortaient, mais c’étaient des navires ennemis. La Kriegsmarine constituait le principal des troupes d’occupation dans l’arrondissement. Mais dans mon souvenir, les uniformes proprement marins sont absents. Les militaires qui y déambulent sont en tenue vert-de-gris, et me font penser plutôt à l’armée qu’à la marine.

      A Kérivin les autorités d’occupation, c’est ce militaire  s’appliquant à me faire accepter des bonbons que je refuse avec obstination. Ma cousine Jeanine fait partie de la scène, me semble-t-il. Cela doit remonter très loin dans le temps, peut-être à l’été 1940. Pourquoi ce rejet d’un geste de bonne volonté de la part d’un occupant on ne peut plus correct ? Réflexe patriotique conditionné par les injonctions des adultes ? Peut-être. Peut-être aussi, écho des rumeurs qui stigmatisaient ces sucreries germaniques en les présentant comme empoisonnées. Quoi qu’il en soit, dans ma mémoire, le jeune André Le Gall reste d’une intransigeance sans faille. Quant au soldat de l’armée victorieuse, peut-être tout simplement est-il le père d’un garçon de mon âge qui l’attend quelque part en Allemagne, et auquel je le fais penser. Ou peut-être obéit-il aux instructions qui lui commandent d’être aimable avec la population. Quoi qu’il en soit, il est très correct conformément aux instructions qu’il a reçues de son armée, très convivial, mais aussi très insistant. Rien n’y fait. Le garçon breton ne pactise pas avec l’ennemi. Souvenir confus et prégnant de la scène.

      Les autorités d’occupation, à l’autre extrémité de la hiérarchie, c’était Erwin Rommel visitant les chantiers du Mur de l’Atlantique à Plougonvelin et au Conquet. La photo le montre devant un blockhaus d’où émerge un canon à longue portée, au pied duquel s’affaire un lot d’officiers supérieurs à casquettes, attentifs et respectueux. On imagine le branle-bas que la visite d’un maréchal de la Wehrmacht aurait pu provoquer. Mais je n’ai aucun souvenir d’un tel évènement.

      Lorsque l’on considère ces photographies vieilles aujourd’hui de trois quarts de siècle, il faut quelque imagination pour en percevoir la signification sur le moment. Reléguées au rang de documents historiques, elles semblent témoigner d’un temps qui s’est estompé, effacé, évanoui, et qui nous serait livré, déchargé de sa tension dramatique. Mais qu’on leur rende la vie et le mouvement, qu’on y mette le son, par exemple la chevauchées des Walkyries, comme dans ces actualités allemandes de l’été 1941 qui racontent la ruée de la Wehrmacht  à travers les plaines russes, alors tout change. Ces casemates de béton, si indestructibles que l’on a renoncé à les détruire, redeviennent guerrières cessant d’être touristiques. La scène s’anime de toute sa force historique. D’un côté l’Allemagne, maîtresse du continent, s’arc-boutant sur la forteresse Europe, avec ses régiments, ses bases sous-marines, ses arsenaux, ses navires, et de l’autre, au-delà la Manche, une immense armée prête à embarquer sur une immense armada, et, au-delà de l’Atlantique, un appareil de production qui ronfle comme une forge chauffée à blanc, qui chaque jour met à la mer un Liberty ship, qui livre canons, tanks, avions, bombes, mines en une quantité capable de briser la résistance acharnée de la machine de guerre germanique.

       Les personnages sur la photographie sont saisis en pleine action. Ils parlent, ils existent. Rommel au milieu d’eux, son bâton de maréchal à la main, écoutant l’amiral, un peu incliné, qui s’adresse à lui, respectueusement, Rommel qui sera bientôt le protagoniste du 20 juillet 1944, Rommel qui, pour l’heure, reste le grand maître de la défense allemande tournée du côté où le soleil se couche,  Rommel cherchant les moyens de contenir l’assaut qui se prépare au-delà de la Manche, au-delà de l’Atlantique. Le Débarquement n’a pas eu lieu. L’histoire n’est pas encore écrite. Dans les champs de Kérivin, des sentinelles grelottantes tiennent par la bride des chevaux inoccupés. Des paysans vaquent aux travaux des champs. Les charrues retournent la terre. Les herses en égalisent la surface. Les vaches se régalent sur les parcelles de trèfles, les porcs s’ébattent dans leur enclos boueux. A l’étage, les filles de Kérivin s’adonnent à la couture, l’élève Le Gall apprend ce que sa mère avec une louable persévérance lui enseigne. Sa cousine Jeanine, de trois ans sa cadette, joue. Il semble qu’entre le niveau où se situe le visiteur militaire de Saint-Mathieu et celui où s’affairent les hommes et les femmes de Kérivin, il n’y ait aucune communication.

SABORDAGE DE TOULON

      Les autorités d’occupation, ce sont aussi ces deux magnifiques cavaliers surgis dans la cour de la ferme de Kérivin, et qui se sont établis impérieusement dans l’album où se pressent mes images d’enfance. Que font-ils là ? Dans ma mémoire, ils sont là, juchés sur leurs montures harnachées de cuir, coiffés de leurs hautes casquettes. S’ils ne quittent pas les lieux, c’est qu’il leur est donné d’ouïr la diatribe enflammée que leur délivre ma tante Germaine, l’épouse de l’officier marinier, prisonnier des Anglais à Alexandrie. Comprennent-ils quelque chose à ce qu’on leur dit ? Le sens général du propos ne peut leur échapper. La colère de ma tante est accrochée à un mot : sabordage. On doit donc se situer dans la seconde quinzaine de novembre 1942. Après Mers el-Kébir, c’est la deuxième expression à pénétrer par effraction dans ma mémoire sémantique. Sabordage de la flotte, sabordage de Toulon. Bien entendu, je n’avais pas la moindre idée de ce que cela pouvait signifier. Mais ces mots résonnaient puissamment dans la conscience enfantine.

IMAGE DES ANNEES QUARANTE

      C’est le plein jour. Subitement, dans le ciel, un parachute blanc se met à osciller de gauche à droite et de droite à gauche. Où est l’avion ? Je ne me souviens pas de l’avion. Abattu certainement puisque l’occupant s’est éjecté. Que faisait-il là à cette heure du jour ? Aucune idée. Le parachute descend en un élégant balancement qui le rapproche rapidement du sol. Alors toute la population locale, abandonnant les champs et les travaux, se précipite vers le point de chute que l’on ne voit pas mais que l’on devine. En compagnie de ma mère, de mes oncles et tantes, je me porte moi aussi en courant vers le lieu où l’on pense trouver l’aviateur allié. Et on le trouve.  Il s’est posé à proximité de la ferme de Toul Brouen, non loin d’un poste militaire allemand. Sa nationalité ? Dans ma mémoire, il est anglais. Même assis par terre, il est grand. Tenue d’aviateur anglais. Blouson de cuir, bottes, un combattant portant l’uniforme d’une armée que la Wehrmacht n’a pas vaincue. Il est prisonnier : debout près de lui se tient un militaire allemand revolver au poing. Sans doute un officier ou un sous-officier puisque son arme est un revolver. L’Anglais est assis au pied d’un talus. L’Allemand le tient sous la menace comme il tient en respect les cinquante ou cent paysans qui se sont formés en demi-cercle, à distance respectueuse. C’est l’Allemand qui garde l’Anglais, mais l’homme libre c’est l’Anglais, c’est vers lui que convergent les ondes qui portent toute la violente sympathie du peuple assemblé là, en cet instant de la guerre, c’est lui qui focalise toute l’espérance de la liberté.

       L’Allemand le sait. Il sait qu’il est l’ennemi. Malgré son revolver dégainé, on soupçonne qu’il n’en mène pas large. Il guette l’arrivée du détachement qui va dans quelques minutes prendre en charge le captif. Malgré son arme, il sait qu’il ne pèserait pas lourd si tous les présents se ruaient soudain tous ensemble sur lui pour libérer son prisonnier. Mais bien entendu rien de tel ne se produit : il est l’autorité d’occupation, il a saisi l’Anglais à son arrivée au sol. Il est seul. Mais du fait de son uniforme et de son revolver, il domine la petite foule que l’atterrissage a rassemblée. Lui non plus ne croit pas à la collaboration. Il voit bien que toute la ferveur du peuple rassemblé autour de lui va vers son prisonnier. L’Anglais ne manifeste en aucune manière qu’il attend qu’on se précipite pour le libérer. Non. Il s’est fait capturer. Il est bon pour les camps. C’est la loi de la guerre. Mais ce que toute son attitude manifeste, c’est qu’il a compris qu’il est en totale empathie avec tout ce peuple venu pour le voir, pour le saluer. Sa complicité avec la foule est entière. Du haut de sa position assise, il correspond avec ceux qui l’entourent par des signes, des sourires, des gestes de connivence que son gardien n’est pas maître d’empêcher. Malgré l’empire que celui-ci exerce sur lui au nom d’une armée qui tient tout le continent européen, il est, lui, le sujet de sa Très Gracieuse Majesté britannique, le représentant d’un pays qui n’a pas plié, qui n’a pas ployé, qui n’a pas fléchi, et à qui l’alliance américaine promet à présent la victoire. La menace du revolver ne change rien au fait que le vainqueur, c’est l’homme assis par terre, et il sait que le public rassemblé autour de lui applaudit déjà la Libération à venir dont il est le garant.

NUITS DE FEU

      Cette fidélité au camp allié n’était pas sans mérite. Chaque nuit l’aviation anglo-américaine déversait sur Brest des tombereaux de bombes qui détruisaient la ville et faisaient des victimes civiles sans anéantir les installations militaires allemandes profondément enfouies sous des mètres de béton protecteur. La DCA traquait les avions dans le ciel. Les obus explosaient. Les éclats se ramassaient dans les champs. Certains fragments étaient assez lourds pour tuer. C’est ainsi qu’à Kérivin, une nuit, un gros morceau d’un projectile métallique traverse le toit et vient se planter au milieu du lit où je dors. Heureusement je n’y suis pas.  Ma mère m’a emmené dans l’abri construit dans la garenne voisine pour les nuits de bombardement. Au printemps et à l’été 1944, ces nuits se succèdent à un rythme soutenu. C’est dans l’abri que se rassemble toute la maisonnée quand le vrombissement des appareils anglais et américains annonce de prochains largages.

       Dans l’abri, ma grand-mère récite le chapelet. Les hommes, jeunes et moins disciplinés, suivent debout sur un talus les péripéties qui se déroulent dans le ciel. Les bombardiers alliés, dont la vitesse ne dépasse guère les 500 km/h, mettent un temps qui, aujourd’hui, paraîtrait infini à s’éloigner. La FLAK allemande les prend dans ses projecteurs, et les soumet à un feu nourri, précipitant bon nombre d’entre eux dans la mer et parfois sur la terre.

      Nuit du 23 au 24 juin 1944. Vers deux heures du matin, un bombardier Sterling, mouilleur de mines, chargé à ras-bord de munitions, s’abat en flammes sur la maison de la ferme de Toul-Brouen, (on écrit aussi Traon Brouen) à un kilomètre à l’est de Kérivin, en direction de Saint-Renan. Trois enfants, deux petites filles, deux ans et cinq ans, un garçon de douze ans sont tués sur le coup. Il ne restera rien d’eux. On retrouvera le corps calciné d’un domestique. Le père, brûlé à mort, ne mourra que le lendemain soir. La mère et la fille aînée survivront. Y mettant toute leur énergie, elles rebâtiront l’exploitation. Plusieurs soldats allemands périront sur les lieux, victimes de l’explosion des mines que transporte l’avion abattu. On rapporte que le pilote aurait tenté de guider son appareil en perdition de manière à éviter la maison, mais que l’une des ailes aurait heurté un arbre, brisant l’ultime élan de l’avion.

      Consternation. Et ressentiment. Si impatient que l’on soit de la Libération prochaine, il se murmure que le prix à payer est trop élevé, que ces bombardiers qui arrosent si généreusement Brest, qui arasent la ville sans trop s’attarder à distinguer habitat civil et objectifs militaires, sont décidément trop chargés de mort.

      Et cependant, malgré les bombes et les corps calcinés, jamais on ne confond l’allié avec l’ennemi. Les corps des aviateurs retrouvés à Toul Brouen seront inhumés dans le cimetière de Plougonvelin, et leurs tombes seront honorées et fleuries par la population. Les sept membres de l’équipage étaient britanniques pour trois d’entre eux, australiens pour les quatre autres.

      L’ennemi est omniprésent. Puissamment arc-bouté sur ses indestructibles constructions en béton, ses blockhaus, ses tétraèdres sur les plages, ses batteries, ses bateaux, ses sous-marins, il occupe le terrain, il sillonne la campagne, il réquisitionne les hommes pour la construction de ses ouvrages de défense et les bêtes pour la nourriture de ses soldats. Il continue d’être l’autorité d’occupation. Mais la tournure que prend la guerre transforme le conquérant de 1940 en une troupe assiégée, en recul sur tous les fronts.

REQUISITIONS

      Je me souviens d’un passage de parachutistes à Kérivin durant l’été 1944. En cette circonstance, mon sens du comique troupier trouva matière à se manifester. L’accoutrement de ces guerriers comportait une espèce de short qui se mettait par-dessus le pantalon militaire d’une couleur verdâtre, propice au camouflage. Ce dispositif qui faisait paraître les hommes en culottes courtes comme le jeune garçon que j’étais, mais avec, en dessous, la marque de l’adulte, à savoir le pantalon long, me parut justifier une hilarité que je cherchais à communiquer, avec quelques gestes moqueurs, à mes jeunes oncles. On me ramena promptement et sévèrement à la prudence. L’heure n’était pas à exercer mes facultés humoristiques aux dépens de combattants sous tension, occupés à réquisitionner de quoi vivre pour tenir au cours de la bataille prochaine. Je crois me souvenir que, pour payer les porcs qu’ils emportèrent avec eux, leur chef signa un bon donnant au porteur le droit de se faire rembourser à la Kommandantur de Brest. C’était marquer jusqu’au bout la correction administrative et financière de l’occupant – sauf que Brest, assiégée par les Américains, était sous les bombes.

(Suite sous la rubrique « Souvenirs » du site Montesquieu : Le Gall III)