Vagabondage de Bordeaux à Saint-Émilion

Par Nicolas Saudray
18 octobre 2020

          En marge du pèlerinage de promotion à Bordeaux et La Brède, raconté sous cette même rubrique par Jean-Paul Frouin, je me suis permis quelques divagations.

         Bordeaux au petit bonheur

         D’autres que moi ont parlé de la métropole girondine bien mieux que je ne saurais le faire. Il y faut d’ailleurs tout un livre [1]. Qu’on me pardonne ces impressions de badaud.

         Je n’avais pas remis les pieds à Bordeaux, honte à moi, depuis une quarantaine d’années, et j’en avais gardé le souvenir d’une ville assez noire. Quel changement !  Vue du pont de Pierre, la façade opulente voulue par l’intendant Tourny allonge au bord du fleuve son harmonie de pierre blonde. Les pointes et les clochers sont toujours là, enfin mis en valeur : Saint-Michel, la porte de Cailhau, le tour Pey-Berland, les flèches de la cathédrale Saint-André… Malheureusement, ici comme ailleurs, quelques hauts immeubles ont réussi à se glisser à l’arrière-plan. Ils ont été acceptés sous prétexte de modernité. Et aujourd’hui, leur consommation d’énergie leur est reprochée.

          Saint-Michel et Saint-André ont en commun d’avoir un clocher principal séparé de la nef. Pourquoi cette pratique ? Je ne trouve pas l’explication. Mais les exemples sont multiples, y compris la tour penchée de Pise. Celle de Saint-Michel, avec ses 114 mètres, est le plus haut clocher de France après celui de Strasbourg. J’entends dire que le quartier est devenu mal famé, qu’on y vend de la drogue. Pour l’heure, aucune trace. Puis j’essaie de monter à la tour Pey-Berland (du nom d’un archevêque) qui flanque la cathédrale. Interdite pour cause de coronavirus ! Je me console en contemplant les flèches qui surmontent l’extrémité nord du transept. Force est de constater qu’elles donnent à l’édifice une vigueur que n’ont pas tout à fait, malgré leur taille bien supérieure, les grands vaisseaux gothiques jamais achevés de la France septentrionale – Amiens, Reims… Cela plaide pour que l’on rebâtisse, comme il en est question, la deuxième flèche de la basilique de Saint-Denis. Et à Notre-Dame de Paris, pourquoi ne pas profiter du très regrettable incendie pour mettre en place les deux flèches que les bâtisseurs médiévaux avaient prévues ? Je m’arrête avant que les protestations ne fusent.

         Passons à un monument plus récent. Durant mes précédents passages, je n’avais accordé qu’une attention distraite à la colonne érigée en mémoire des Girondins, devant l’esplanade des Quinconces. Merveille ! Tout a été restauré et remis en place. Deux quadriges de bronze s’ébrouent dans un nuage de gouttelettes d’eau, de part et d’autre de la colonne ; donc huit chevaux, piaffants, un peu étranges avec leurs sabots en forme de griffes. Des personnages idylliques, la République, la Concorde, la Fraternité, conduisent ces attelages. Seraient-ce les âmes des Girondins martyrs ? Autour d’elles se tordent, on ne sait trop pourquoi, des serpents. D’autres créatures de métal, le Mensonge, l’Ignorance, le Vice, ont été culbutées dans le bassin. Seraient-ce les Montagnards ?  Les noms des maîtres de la fin du XIXe siècle qui ont créé cette féerie nautique sont presque inconnus : Achille Dumilâtre, Félix Charpentier.

         Ce grand théâtre de bronze fait partie d’une série involontaire de trois chefs d’œuvre. À Paris, la fontaine des Quatre Parties du Monde achève en beauté l’avenue de l’Observatoire : quatre statues féminines de Carpeaux, surmontant  quatre chevaux de Frémiet. À Lyon, le quadrige de Bartholdi, qui occupait le centre de la place des Terreaux, a été malencontreusement poussé de côté, mais conserve de la majesté. Ironie de l’histoire, il avait d’abord été proposé à la Ville de Bordeaux, qui l’avait trouvé trop cher et s’était rabattue sur l’actuel  monument girondin. Celui-ci n’est sans doute pas le plus harmonieux du trio, mais certainement le plus puissant, puisqu’il porte deux quadriges.

          Après cette orgie de bronze aquatique, j’erre le soir dans le vieux Bordeaux, rue du Cerf Volant, rue des Bahutiers, cours du Chapeau-Rouge, rue du Palais de l’Ombrière. Et bien sûr, rue Esprit-des-Lois. …La maison de l’épouse de Montesquieu, Jeanne de Lartigue, se cache quelque part, signalée dans les Guides, difficile à identifier. Une comparaison me vient à l’esprit. À Paris, le Marais renferme des monuments sublimes, mais les fausses notes n’y manquent pas. Le vieux Bordeaux est bien plus homogène, en sa robe d’un chaude couleur ocrée.

          Reste à évoquer quelques réalisations contemporaines. Par honnêteté, je ne puis éviter de dire un mot du bâtiment du tribunal judiciaire (ex-tribunal de grande instance). Précisons tout de suite que ce n’est pas très grave, car cet édifice futuriste ne se situe pas en plein centre, et se voit peu de loin.

         Il se dresse en bordure du quartier de Mériadek, ainsi appelé en souvenir de l’archevêque Mériadec de Rohan, et autrefois hanté, d’après les romans de Mauriac, par des femmes de mauvaise vie. Les maison louches ont été rasées, remplacées par des constructions modernes plus ou moins réussies. Seul vestige d’un passé tumultueux : les deux grosses tours rondes du fort du Hâ, autrement dit du Requin, bâti après la guerre de Cent Ans pour tenir en respect cette cité frondeuse, et pour dissuader les Anglais de la reprendre. Plus tard, le fort du Hâ devient une prison, avec, parmi ses dernières pensionnaires, Marie Besnard, l’empoisonneuse de Loudun. Puis il est intégré à l’École nationale de la Magistrature, bâtie par Guillaume Gillet. Jusque-là, tout va bien.

        Or voici que la construction d’un nouveau bâtiment judiciaire est confiée à Richard Rogers (futur baron Rogers of Riverside). Il compte à son actif quelques réalisations intéressantes en Grande-Bretagne, et c’est l’architecte du centre Beaubourg, avec Renzo Piano. Je tiens Beaubourg pour acceptable, à condition de le transporter loin du centre de Paris, où il jure avec Notre-Dame et le Louvre, et de fermer les yeux sur sa consommation d’énergie. Je serai moins indulgent  envers le nouvel édifice bordelais, inauguré en 1998. Il est littéralement collé à l’une des tours du fort du Hâ, ainsi défigurée. Ses grands vitrages sont censés évoquer la transparence de la justice. Mais que voit-on à l’intérieur ? D’énormes structures en forme de bétonneuses.

         Mieux maîtrisée, l’architecture moderniste de la Cité du Vin ne risque pas de nuire au Vieux Bordeaux, car elle se dresse au nord de la ville, dans le quartier de Bacalan (la Morue). Mais j’ai eu tort de la visiter un samedi, jour d’affluence. Je n’ai donc pu bénéficier de l’abondante information interactive. Et l’étroitesse des passages est gênante.

          Plus loin dans Bacalan, en une zone déshéritée, se trouve l’ancienne base sous-marine allemande, puissante forteresse de béton, à peine écornée par les bombardements de 1944. On a eu l’heureuse idée, récemment, de la convertir en en lieu de spectacles, appelés à changer suivant les saisons. Cette fois, l’affluence ne saurait nuire, vu les dimensions du théâtre. Un sous-marin en 3 D s’avance vers les spectateurs, disparaît par enchantement. Puis les scénaristes du groupe Culturespaces projettent sur les murs et les sols des vastes halles des agrandissements de toiles de Paul Klee, d’Egon Schiele et surtout de Gustav Klimt. Il y en a partout, qui se poursuivent, se croisent, cabriolent, reviennent. Assis sur des gradins, des spectateurs ébahis voient déferler sur eux cette tempête multicolore. Des enfants se roulent sur les fleurs des peintres. Klimt aurait sauté de joie, en voyant ses rêves réalisés avec des moyens qu’il n’imaginait pas. Une grande réussite.

          Rêveuse Libourne

         De Bordeaux, la route traverse l’Entre-deux-Mers. Deux mers ? Eh oui, ce sont la Garonne et la Dordogne, presque aussi larges l’une que l’autre, et toutes deux bien jaunes en cette fin de septembre. Sans approcher la qualité des grands crus qui m’attendent, ce terroir produit d’estimables vins blancs secs.

         Étirée sur sa rive dordognote, Libourne, aimable sous-préfecture, rêve qu’elle est un petit Bordeaux. Ses bâtiments étagés et ses clochers donnent quelques minutes d’illusion.

         Libourne attend le mascaret, cette vague impérieuse provoquée par une grande marée. Les champions locaux la chevaucheront. Mais ce matin, le mascaret se fait désirer.

           Saint-Émilion l’extraordinaire

         Passé Libourne, la route s’infiltre dans les fameuses vignes de Pomerol puis grimpe à la butte de Saint-Émilion. Une colline qui, en ce pays plat,  prend une grande importance, et offre des vues de tous côtés. C’était au Moyen-Âge une des principales places-fortes de la Guyenne.

          Je ne suis pas venu pour une dégustation, car mon palais de Normand, enfant du cidre, n’est pas assez éduqué. Je suis venu pour le site et l’architecture.

         Un grand pan de mur gothique m’accueille, dressé dans le vide. C’est le reste de l’église des Dominicains, qui était presque achevée à la veille de la guerre de Cent Ans. Les religieux ont dû se réfugier derrière les remparts. Toutes les constructions qui s’étaient aventurées hors les murs ont été détruites, définitivement. Des vignes les remplacent.

          L’entrée principale du bourg fortifié réserve une autre surprise : le rempart est percé de jolies baies à colonnettes. Le palais Cardinal, me dit-on. Je cherche vainement le nom de cette Éminence. D’après les spécialistes, on se hâtait, à chaque approche d’une guerre, d’occulter les ouvertures au moyen de vantaux de bois.

         Ruinés, les remparts en imposent encore. Ils renferment force vieilles maisons, couvents et chapelles, plus un donjon et quelques pieds de vignes (insignifiants au regard de ceux qui couvrent une vaste étendue de campagne). Tiens, un figuier ! Tiens, des bananiers en pleine terre ! La ville haute, en forme de pince, enserre la ville basse.

       Le plus curieux, dans cette petite cité inscrite au patrimoine mondial, c’est l’église dite monolithe qui en forme le cœur, et qu’on pourrait aussi bien appeler troglodyte. À l’origine, il y avait là, au creux du vallon, des grottes creusées dans le calcaire jaune local, habitées par des hommes du paléolithique supérieur. Émilion, ermite breton, a pris le relais. Puis l’on a foré la nef actuelle. Le tout a été coiffé d’un haut clocher du XVe siècle, en maçonnerie classique, mais prolongeant la falaise vers le haut. Jailli de la roche, visible de tout le pays, c’est le phare d’une culture infiniment raffinée.

 [1] Voir dans cette rubrique mon compte-rendu du Dictionnaire amoureux de Bordeaux, d’Alain Juppé.

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